I ARLES ET PARIS
maiit, je vous assure, lorsqu il iiy a pas pour celui qui le fait le danger du naufrage. — Vous savez, monsieur le capitaine, que le docteur Ferrier vous permet aujourd'hui un dîner plus substantiel : j'ai pour vous un poulet qui s'engraisse depuis huit jours, et deux rougets bien dorés.
— Eh bien! madame Petit, puisque le docteur Ferrier me permet de me régaler, pourquoi ne me feriez-vous pas manger d'un mets que je préférerais à tous les poulets et à tous les rougets du monde?...
— Lequel , monsieur le capitaine?
— Celui que j'ai vu fumer avant-hier sur votre table, et qui m'a fait commettre en pensée le péché mortel de gourmandise.
— Quoi, des missonenques ? monsieur le capitaine , vous plaisantez !
— Non, je vous jure, ma bonne madiime Petit, je suis sûr que je les aimerai comme vous.
Et en effet, quand madame Petit eut en riant satisfait à celte fantaisie de malade , le capitaine déclara que les missonenques étaient un mets ^«licieux.
26 M. DE l'ÉTJWCELLE,
— En vérité, dit alors madame Petit à son mari , voilà qui est incroyable ; si le capitaine avait un tant soit peu d'accent , je ne croirais pas qu'il fût de Paris. En tout cas c'est le premier Parisien qui s'endorme avec plaisir au bruit du Mistral, et qui aime les missonenques (i).
M. Petit était la complaisance même, aussi
(i) La mlssonenque est une des nombreuses variétés de Vhclice, vulgairement colimaçon. Nous avons encore le coutard, qui est à lamissonenque ce que le perdreau est à la caille. Ce n'est pas seulement en Provence que l'hélice ( coutard , mourguette ou missonenque) sert à la nourriture de l'homme; plusieurs autres départements en mangent communément , au nord comme au midi. A Paris, on se contente d'en faire des bouillons et des sirops; mais on ne doit pas ignorer que les Romains, peuple à la fois conquérant et gourmet, recherchaient beaucoup les hélicts sur leurs tables. Ils imaginèrent d'élever ces mollusques conchylifères dans des espèces de parcs, et de les engraisser avec des substances choisies. Fulvius Harpinus mettait ses colimaçons au régime du vin cuit aromatisé avant de les manger.
11 paraît que les Allemands préfèrent la choucroute au limaçon : en i8i5, un brave bourgeois d'Arles ayant servi àdeux hussards hongrois un plat de missonenqnes comme un régal , ces honnêtes guerriers crurent qu'on voulait les empoisonner . et portèrent le plat à leur officier, en réclamant contre leur bote une punition exemplaire. L'officier en référa au maire, qui condamna le bourgeois d'Arles à manger lui-même son plat de limaçons,... ce ipi'il lit, au grand étonn^^enl d'sdeox hussards.
ou ARLES ET PARIS. ^7
bien que sa femme, et il attribuait comme elle naïvement au désir fje reconnaître leurs soins attentifs le cœur tout arlésien de
leur hôte.
Cependant M. Petit ne put résister à un mouvement de curiosité, et lui demanda un soir si c'était bien en effet la première fois qu'il venait dans cette ville d'Arles , où , malgré la mésaventure qui y prolongeait son séjour , il trouvait tout à son gré , la ville , les habitants , le Mistral , et les missonenques.
— Oui , monsieur Petit , c'est la première fois que je vois votre belle ville, répondit le
capitaine.
— Mais, capitaine, il est je ne sais combien de mots de notre patois que vous comprenez comme si vous y étiez resté un an pour le moins : avouez que vous avez bien mis à profit les huit jours de silence que vous a imposés M. Ferrier. On a raison de dire que qui écoute bien apprend bien !
Ah! par exemple, mon cher bote, ceci est différent, et vous faites trop d'honneur à ma mémoire, quoique la connaissance de
2^ M. i)K l'Étincelle,
l't^pagnol et de l'italien doive rendre plus facile pour moi l'intelligence de votre charmante langue arlésienne, que vous appelez à tort un patois ; mais je ne serais pas aussi savant que je vous le parais , si , sans être venu à Arles , je n'avais entendu dès mon enfance presque tous ces mots que j'aime à retenir.
— Ah! nous y sommes ! votre mère était peut-être provençale^
— Non , elle était de Paris , et mon père comme elle ; mais il faut bien vous avouer que mon grand-père paternel était d'Arles , et qu'il est mort avec le regret de ne pas y être venu porter sa cendre.
— Votre grand-père était d'Arles?
— Oui, et quoique notre famille y soit éteinte aujourd'hui, mon nom, que peutêtre vous ne m'avez pas demandé encore , ne vous est pas inconnu. Je m'appelle Babandy.
— Babandy!...
— Maurice Baband}^ .
— En effet, c'est un nom d'Arles, et qui y date de loin ; vous êtes de la vieUle famille
ou ARLES ET PARIS. QQ
Babandy, je le vois ; car^ ce que vous ignorez peut-être, il en est encore une antre qui porte le même nom , mais d'une origine étrangère. Oh! je mêle rappelle fort bien, votre grand-père, ou plutôt votre bisaïeul , demeurait rue de la Calade.
— Rue de la Calade, oui, c'est cela, monsieur Petit; et il était propriétaire de la Bellugue en Camargue.
— Justement.
— A qui appartient cette terre aujourd'hui?
— A qui? eh, mais la Belugue appartient à quelqu'un qui me touche de près. Ma foi, capitaine Babandy , je ne m'étonne plus de l'affection que nous nous sommes tout d'abord sentie pour vous sans vous connaître: vous êtes le rejeton d'un vieil arbre du sol.
Depuis cette explication, les soins de M. et de madame Petit pour le convalescent redoublèrent encore ; mais comme tous mes lecteurs ne sont pas obligés de savoir ce que valait à Arles la recommandation du
3o M. DE l'Étincelle.
nom de Babaiidy , je suis forcé de rétrograder dans cette histoire , et d'y introduire épisodiquement les ancêtres du capitaine.
cuAPiraE III
Où rauteur fait la jjénc'alogie de sou héros. — Babandy l*"^ et Babandy II. — (lomment Babandy P' se maria.
« Nous vîmes, pour vous parler un
» peu moins poétiquement, cette belle et » célèbre ville d' Arles, qui, par son pont » He bateaux, nous fit passer de Languedoc » en Provence. C'est assurément la plus belle » porte. La situation admirable de ce lieu y » a presque attiré toute la noblesse du pays, » et les dames y sont propres, galantes et » jolies, mais si Couvertes de mouches, qu'elles » en paraissent un peu coquettes. Nous les » vîmes toutes au Cours, où nous fûmes, fai- » sant bien leur devoir avec quantité de mes- » sieurs assez bien faits. Elles nous donné-
Sa M. DE l'étincelle,
» rent lieu de les accoster, quoique incou- M nus; et, sans vanité, nous pouvons dire » qu'en deux heures de conversation nous » avançâmes assez nos affaires , et que nous » fîmes peut-être quelques jaloux. Le soir, » on nous pria d'une assemblée, où l'on nous » traita plus favorablement encore ; mais » avec tout cela ces belles ne purent obtenir » de nous qu'une nuit, et le lendemain nous » partîmes, etc., etc. »
Ce qu'on vient de lire est littéralement extrait du fameux voyage de Chapelle et de Bachaumont.
Il y a long-temps que je cherchais l'occasion de relever cet impertinent passage d'un livre devenu classique. Quel ton leste pour parler de ces beautés qui , alors comme aujourd'hui , n'avaient point de rivales en France, et quelle fatuité pour parler de soi! IN^os deux messieurs de Paris daignent s'apercevoir que les dames d'Arles sont jolies, mais en ajoutant qu'elles sont assez coquettes pour se couvrir de mouches; puis ils vont à la promenade de la Lice ( c'est le nom local de notre Cours); là ils obtiennent tout
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d'aboi d des œillades, quoique inconnus ^ et peuvent dire , sans vanité j qu'en deux heures de conversation ils ont fait des jaloux ! Enfin, le soir, ils sont priés d'une assemblée; mais vainement on a fait des frais pour eux, vainement on les a traités plus favorablement encore, ils partent, et la postérité saura que ces Galaors littéraires n'ont accordé à nos belles aïeules c^uune nuit! — Partez donc, messieurs; allez plus loin continuer ces rapides conquêtes, pour écrire vous-mêmes, à votre retour, en madrigaux mêlés de prose, votre galante Odyssée ! Partez, messieurs, puisque vous êtes si complètement de votre siècle et si peu du nôtre, où la capitale du royaume de Bozon n'a plus pour les voyageurs d'autres attraits que ses vieux monuments, d'autres fleurs que celles qui croissent entre les pierres disjointes de ses ruines! Adieu , Parisiens frivoles et volages du grand siècle ; faites place à ces graves pèlerins de l'art, à ces savants antiquaires, à ces Anglais atteints du spleen et à quelques poètes amis, qui seuls aujourd'hui se souviennent que , sur I. 3
34 M. DE l'étincelle,
les bords du Ehone, à sept lieues de son embouchure , s'élevait jadis une antique cité qui fut tour à tour la métropole des Gaules, la capitale d'un royaume et une république. Si cependant quelques dandys modernes, croyant sur parole leurs prédécesseurs les petits maîtres libertins du siècle de Louis XIV , se détournaient , eux aussi , de la route de Lyon à Marseille pour aller vérifier la réputation de coquetterie et de beauté de nos Arlésiennes , plutôt que pour saluer la « ville morte » dans son vaste tombeau , et les décorations architecturales qui y révèlent aux artistes, aux poètes et aux antiquaires toutes les phases de ses grandeurs passées, il est de la charité chrétienne de les en avertir : l'apparente coquetterie de ces physionomies si vives , si mobiles , si agaçantes, qui ne ressemble pas mal à l'air mutin des soubrettes de comédie ; ce gracieux sourire qui répond tout d'abord à vos regards curieux ou les prévient , ne doivent pas être toujours interprétés par les inconnus 2i\xss\ favorablement que le prétendent Bachaumont et Chapelle. J'en ai vu
ou ARLES ET PARIS. 35
dont l'amour-propre avait eu à se repentir d'une espérance trop crédule et d'une explication trop prompte. Telles mères, telles filles. Dans la longue dispute entre antiquaires qui s'éleva sur cette fameuse statue de Vénus, que quelques uns, comme le jésuite d'Augières, déclaraient être une «Diane,» la sagesse héréditaire des Arlésiennes milita fortement en faveur de cette dernière opinion. Aussi, quand M. le conseiller Terrin, ayant publié une brochure intitulée LA Vénus et l'Obélisque d'Arles, ou Entretien de Musée et de Calisthène (i), le galant M. de Vertron entra dans la lice contre lui; ce fut en composant le quatrain suivant :
Silence, Calislhène, et ne dispute plus,
Tes sentiments sont trop profanes ; Dans Arles c'est à tort ([ue tu cherches Vénus :
On n'y trouve que des Dianes.
On ne trouva rien à répliquer à ce madrigal, qui valait bien celui de Saint-Aulaire;
(i) Arles, chez Jacques Oaudion , marchand libraire. M. DC. LXXX.
3G M. DE l'étincelle,
et M. de Vertron , étant d'ailleurs gentilhomme, condition indispensable, quelque ridicule qu'elle vous paraisse, il fut reçu avec acclamation de notre noble académie. Malheureusement Louis XIV, intervenant, comme Perrin Dandin dans la fable de «l'Huître et les Plaideurs, » se Jît offrir notre statue , qui , arrivée à Versailles, fut déclarée une Vénus , peut-être parce qu'on avait déjà une Diane ^ n'en déplaise aux antiquaires. C'est le même chef-d'œuvre qu'on admire encore aujord'hui au Musée de Paris, sous le nom de la Vénus d'Arles. De cette Vénus il ne nous est revenu que le modèle en plâtre. Arles a été impunément dépouillé comme Athènes j faut-il donc s'étonner que le cœur de nos Dianes soit de marbre povir les Parisiens depuis cette spoliation du grand roi, que n'ont réparée ni la république , ni l'empire , ni la restauration, ni la révolution de juillet!! Qu'ils se contentent donc, ceux qui viendront admirer classiquement ou romantiquement nos beautés mortes , d'admirer aussi sans espoir la beauté vivante qui leur apparaî-
ou ARLES ET PARIS. 3"]
tra soudain , soit assise auprès de quelqiHi vieux chapiteau de temple romain, soit descendant d'un pas assuré l'escalier des Arènes , avec une amphore de forme antique sur la tête, comme une prétresse de la mythologie païenne, ou, le soir, se glissant avec mystère sous les galeries du cloître de Saint-Trophime, semblable à une fée du moyen âge. Vainement l'élégant voyageur épuiserait, pour faire des conquêtes, ce vocabulaire du courtisan , ces grâces molles et faciles, cette aisance si sûre d'elle-même qui ne trouvent pas de rebelles à Paris ; toute cette éloquence de langage et de manières serait perdue à Arles , comme les vers d'Ovide auprès des dames sarmates, lorsque le poète de la cour d'Auguste s'écriait avec dépit : « C'est moi qui suis le barbare ici, parce qu'on ne peut me comprendre ( i ). » Par patriotisme, à défaut de vertu, une Arlésienne n'aimera jamais qu'un Arlésien.
Le galant Arlésien n'a pas besoin d'être poète comme Ovide, ni même comme l'épi-
(i) Barbarus hic ego, quia nitii iiitcUigorillis.
38 M. DE l'étincelle,
curien Chapelle ; et je doute qu'il lise souvent ces auteurs ou d'autres, quoiqu'il ait beaucoup de loisirs ; mais, s'il n'est pas lettré, ce n'est pas non plus un de ces simples et gauches provinciaux que les auteurs parisiens aiment à introduire dans leurs vaudevilles. Dumarsais , dans son Traité des Tropes , dit qu'il n'y a pas de lieu où il se fasse plus de tropes et de figures qu'à la Halle; je ne sais pas de lieu où l'on entende autant de bons mots, de saillies, de contes à mourir de rire que dans un café d'Arles , quand un de nos joyeux bourgeois est en verve; seulement ce sont plutôt des contes, des bons mots et des saillies batelier que d'académie. Comme le comique de Molière, ce prétendup<7tow est intraduisible dans une autre langue. Or, l'esprit arlésien, si fécond dans les cafés , n'est pas non plus muet ni timide auprès des femmes, je vous assure; et puis je vous disais que le galant du pays a beaucoup de loisirs. Vif, brusque, impétueux, facile à rebuter pour tout le reste, il sait au besoin s'imposer la qualité indispensable à l'amant et au chasseur, la patience.
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Voilà comment il est aussi fort en amour qu'à la chasse. Quand il part le matin en promettant de revenir avec du gibier, devrait-il faire le tour de la poudreuse Camargue, et le tour encore de la pierreuse Crau, il ne reviendra pas au logis sans gibier. — Quand il s'est dit qu'il touchera le cœur d'une belle, devrait-il pendant un mois, matin et soir, passer régulièrement devant sa porte, la suivre comme son ombre à la messe et à vêpres, au marché et à la poissonnerie, aux processions et aux courses de taureaux; devrait-il laisser venir sa barbe longue de désespoir, ou renouveler chaque jour sa toilette, se faire passer pour fou s'il avait jusqu'ici gardé son bon sens, ou pour sage si on ne s'entretenait auparavant que de ses folies, tout lui sera possible et facile pour que la belle ne voie que lui, n'entende parler que de lui. Est-ce un miracle si elle se montre sensible enfin, après tant de persévérance, pour un cavalier qui est généralement bien fait d'ailleurs de sa personne, qui a bon air à pied comme à cheval , qui renverse adroitement un bœuf en le saisissant par les
4o M. DE l'étincelle,
cornes dans une course ordinaire, ou manie le trident comme un taureador espagnol dans une ferrade ? Or, tel était à peu près dans son temps le bisaïeul du héros de notre histoire , Maurice Babandy, surnommé lou Beou Kalignaïre « le bel amoureux. » Ce sobriquet me dispense de vous dire comment à trente ans Babandy avait troublé je ne sais combien de cœurs arlésiens, et portait la tète haute malgré ses nombreuses perfidies en amour, se fiant , disait-il, pour ne pas être lapidé par les « victimes » qu'il avait faites, sur leur charité chrétienne; car il s'appliquait le mot de l'Évangile : « Il lui sera beaucoup pardonné , parce qu'il aura beaucoup aimé. »
Heureux Babandy, s'il n'avait aimé que le beau sexe, de tous les goûts arlésiens le moins dispendieux, disons-le à l'honneur de nos beautés désintéressées ; mais quelquefois aussi dans sa vie de bourgeois , c'est-à-dire dans sa vie d'oisif, Babandy se laissait aller aux distractions plus dangereuses et plus chères du tapis vert, et comme on ne saurait être heureux en tout, d'après un certain
ou ARLES ET PARIS. ^î
proverbe, il y avait là pour lui plus de perte que de gain.Babandy fit d'abord des dettes; puis , quand il fallut les payer, il s'aperçut que son patrimoine y suffisait à peine. Ses créanciers voulurent bien s'en contenter; mais du jour qu'il se fiit acquitté envers eux en honnête homme, il se trouva avoir moins de crédit que lorsqu'il n'avait payé personne. Il fut donc forcé de changer tout-à-coup de manière de vivre. Passant presque toute la semaine à la campagne, on ne le revoyait que rarement à la ville, et quand il y paraissait le dimanche, honteux de n'avoir plus qu'une veste ou qu'un habit usé, dernier débris de son élégance ancienne, il évitait ses meilleurs amis , refusait leurs invitations sous divers prétextes , ne se montrait plus sur la Lice , et au lieu d'aller à la sortie de vêpres, comme autrefois, se joindre aux groupes des amateurs, autour des bornes de l'hôtel-de-ville , ou à l'entrée du Plan de la Cour , pour passer en revue les belles qui sortent de Saint-Trophime, il attendait tranquillement chez elle Trephumete, dite la Récalimande. C'était désormais sa seule mai-
l\^ M. DE l'étincelle,
tresse. La Récalimande le nourrissait et l'hébergeait à Arles depuis qu'il n'avait plus de maison, et Babandy payait son écot avec les produits de sa chasse, car il avait vendu son cheval , mais il avait gardé son fusil ; et désormais, plus braconnier que chasseur, il tuait assez de gibier pour que la Récalimande en pût porter au moins quelques pièces aux marchés du mercredi et du samedi. En un mot, Babandy était, disait-on, « un homme éteint, un galant de l'autre siècle. » Déjà plusieurs galants s'étaient emparés sans objection de son surnom de Bel Amoukeux; et même ceux qui le rencontraient dans son costume de chasseur errant, percé au coude et au genou , avec un chapeau déformé, étaient tentés de lui appliquer, dans le sens le moins poétique du mot , un autre sobriquet qui ne se prend pas toujours en mauvaise part à Arles ; Babandy lou Kalignaïre était devenu Babandy lou Gû (i).
Ce fut donc un événement, une chose qui ne pouvait qu'être remarquée, lorsqu'un
(ij lîiibnnily le Gueux, le Bandit.
ou ARLES ET PARIS. 4^
après-midi, dans un café du port où les galants de la ville jouaient leur souper à je ne sais quelle partie, au tricon peut-être , si ce jeu était déjà en vogue , Babandy entra tout-à-coup, la tète haute, avec son air riant et un peu mystificateur du temps de ses bonnes fortunes, mais surtout ayant sur l'oreille un chapeau tout neuf, et vêtu d'un superbe habit de la coupe la plus moderne.
— Oh! oh! s'écria le premier qui le remarqua, c'est du plus loin qu'il m'en souvienne: voilà Babandy! Sommes-nous à Pâques? les n>orts ressuscitent aujourd'hui.
— Eh mais! dit un autre, comme il est brave et beau! on dirait son habit de noces. Bonsoir, Babandy; est-ce que tu te marierais aujourd'hui, par hasard?
— Pas aujourd'hui, mais cela ne tardera pas, répondit Babandy avec cet air de fausse insouciance qui excite toujours la curiosité, parce qu'il laisse deviner l'intention de ne cacher qu'à demi lui secret.
— En effet, pourquoi pas? dit un troisième de ses anciens amis, si tu épousais av(^c une bonne dot la fille d'une de ces sangsuej^
44 M. DE l'étincelle,
qui t'ont forcé de leur vendre ton mas en Camargue. C'est un moyen comme un autre de leur faire rendre gorge. Ainsi a fait Pierre La Rigole , qui est fort heureux avec la fille du vieux Sarraille.
— Par bonheur, répondit Babandy, je puis aller racheter mon mas de la Belugue à Vincent La Banou sans passer par l'église avec la Gibouse sa fille. T sa perdu beaucoup, mais j'ai trou\)é quelque chose.
— Il aura trouvé quelque trésor, dit un nommé Barrai le Panard, car depuis quelque temps Babandy a plus d'une fois passé la nuit dans le trou des Fées, où les Maures ont caché, dit-on, tant de richesses.
— Tu crois rire. Panard, dit Babandy ; et cependant tu as deviné.
Le Panard ouvrit de grands yeux, et tout le monde d'écouter.
— Oui, Panard, continua Babandy, si un jour tu paies tes dettes en honnête homme comme moi, et que tu te voies sans une dardène (i) comme moi, sans un toit
(i) Pièce de deux liards.
ou ARLES ET PARTS. 45
pour abriter ta tète comme moi, va comme moi aussi faire une fouille dans la grotte des Fées. Je n'ai peut-être pas pris tout le trésor d'Abdérame, et je n'aurai rien à dire si tu découvres ta part. En attendant, je viens ici m'acquitter d'une dernière dette qui m'a souvent desséché le gosier quand j'y ai pensé. Voyons, Bertrand Coucouroulet, poursuivit-il s'adressant au cafetier et en tirant de sa poche une bourse pleine ; mon mémoire montait, je crois, à 240 Uvres; voilà dix louis d'or, cela fait le compte.
M. Bertrand voulut lui répondre que rien n'était moins pressé que cette dette , et que d'ailleurs, puisqu'il avait arrangé ses affaires^ il reviendrait sans doute comme autrefois au café.
— Non , non , Bertrand , pas de quelque temps encore. Le passé m'aura peut-être rendu sage. Je pense sérieusement à me marier, dit Babandy en souriant, et j'espère que ma femme sera assez jolie pour m'empécher de reprendre tout de suite ma vie de garçon.
— Te marier, Babandy! mais c'est donc
46 M. DE l'étincelle,
chose arrêtée?... Mais avec qui? deraandat-on de toutes parts.
— Avec qui, mes amis? En vérité, je l'ignore encore; et si vous vouliez' m'indiquer une femme, cela me rendrait service, car je sens que mon argent me pèse déjà, et je me défie de moi-même.
— Comment te la faut-il? dit l'avocat Coucourdou, un de ses plus intimes camarades, et, comme tous les autres, étonné de l'apparition soudaine de Babandy, de son bel habit, de sa bourse pleine, et du sang-froid avec lequel il prétendait mettre sa fortune nouvelle à l'abri de ses goûts de garçon.
— Oh! reprit Babandy, j'ai certaines prétentions; car, sans m'étre regardé au miroir, je suis sûr qu'en retrouvant une partie de mes pauvres écus j'ai retrouvé aussi quelque chose de ma bonne mine. Je voudrais donc une demoiselle qui fût jeune, jolie, riche...
— Et noble aussi peut-être? dit le chevalier de Barras d'un air goguenard.
— Vous m'y faites penser, monsieur le chevalier , reprit Babandy , noble aussi, comme vous dites, dussiez-vous trouver
ou ARLES ET PARIS. 47
cela un peu ambitieux de la part d'un bourgeois.
— Vous verrez qu'il demandera en mariage mademoiselle Làure d'Amphise.
— Non, certes; je la veux tout aussi jolie, mais moins éveillée à l'église, si c'est possible.
— Demandez donc une des demoiselles de Porcellets , dont la sagesse est bien digne de leur illustre et chaste aïetrl des Vêpres Siciliennes, maison édifiante où l'on vit comme dans un couvent. Il en est encore une à marier, la blonde Phanète.
— Eh bien ! à la bonne heure , chevalier , j'accepte.
— Oh ! pour moi je vous la donne de bon cœur; mais j'ai peur que ni la fille ni le père ne vous trouvent assez dévot, Babandy. Cherchons ailleurs, dit le chevalier toujours goguenard.
— Pourquoi? dit Babandy, puisque la belle Phanète a toutes les qualités requises. Mon choix est fait, je vous remercie... Vous riez, eh bien! chevalier, tenez, il y a encore cent louis d'or dans cette bourse , je
48 ]«. DE l'étincelle,
parie double contre simple qu'avant huit jours les bans seront publiés.
— Messieurs, faut-il le^prendre au mot?
dit le chevalier.
— Je suis de moitié avec toi, Babandy, dit un des joueurs.
— Je vous préviens seulement, dit Babandy, que le prix de la gageure sera donné à la chapelle des Moulirés, car je ne veux pas profiter d'un pari dont je suis sûr.
— Nous parions pour Babandy! s'écrièrent alors cinq à six autres jeunes Arlésiens, entraînés par le souvenir de ses exploits , et plus encore par le plaisir tout méridional de s'associer à ce qui leur paraissait une originale folie.
— Vous m'encouragez, messieurs, dit alors Babandy, affectant plus de modestie à mesure qu'il ralliait plus d'approbateurs; je dépose ici mon enjeu entre les mains de Bertrand Coucouroulet; mais comme c'est chose très sérieuse, que je gagne ou que je perde, je me permettrai de vous faire observer que la moindre indiscrétion tournerait contre moi. Il y aurait donc triche-
GV A.KL! S UT PAlilS. f\Cf
rie si ce pari venait à s'ébruiter. Vous êtes douze, messieurs, mais tons gens d'honneur; j'exige de vous que personne ne sorte d'ici sans s'être engagé à garder le secret jusqu'à ce que la noce soit faite.
— C'est juste! répondit-on.
— Eh bien! messieurs, à compter de ce moment, parlons d'autre chose, dit alors Babandy, et il alla s'usseoirà une des tables, où il donna tranquillen)ent son avis sur une partie, mais sans jouer lui-même.
Pendant huit jours, on ne s'entretint que de la réapparition brillante de Babandy et du moyen extraortlinaire par lequel il avait rctiouvé plus d'aigent qu'il n'en avait perdu. Les partisans du mervedleux n'hésitèrent pas à croire qu'en effet il avait découvert dans la montagne de Cordes un trésor qu'on y avait maintes fois cherché en vain depuis l'expuL^ion des iMaures; d'autres, piéférant une explication plus natiu'elle, prétendaient qu'il était allé secrètement jouera Avignon, et y avait gagné cent mille écus à un banquier juif, lequel s'était récemment pendu de désespoir. Quoi qu'il en pût être, Ba-
bandy racheta son mas en Camargue , et la maison paternelle, qui lui furent rétrocédés, moyennant un petit sacrifice pécuniaire. Mais si cet événement avait fait sensation, ce fut bien autre chose lorsqu'un dimanche matin, après son prône, M. le curé de Saint-Trophime publia qu'il y avait promesse de mariage entre Maurice Babandy, bourgeois d'Arles, et noble demoiselle Phanète-Porcellette des Porcellets, fille mineure de Guillaume Porcellion des Porcellets, seigneur de Foz, du Martigues, deCujes et autres lieux, etc. (i). En un mot,
(i) La nombreuse famille des Porcellets n'existe plus à Arles. Leur blason était d'orà un pourceau pasxant de sable, qu'on trouve encore aux murs de jilusieurs chapelles. On voyait autrefois au grand portail de l'hôtel des Porcellets un écu représentant une laie avec neuf marcassins, el la tradition prélendail que ce nom provenait d'une dame de celle famille qui avait rudoyé une vieille demandant l'aumôme avec deux enfants dans ses bras , sous prétexte que les pauvres n'avaient pas besoin de faire tant d'enfants.» Eh bienl lui avait répondu cette mendiante, laquelle était sans doute une fée , pour vous punir, madame, vous ferez vous-même, à vos prochaines couches, autant d'enfants que celte truie qui se vautre au soleil fera de porcellels. • La truie en Ct neuf, el la dame accoucha du même nombre de (ils, qu'on surpomma les Porcellets. On sait que le seul Français épargné à
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Babandy avait gagné sa gageure; il épousa la noble et dévote demoiselle, sans qu'on pût bien s'expliquer comment la famille avait consenti à ce mariage, et il employa si bien son temps que mademoiselle Babandy ( on n'appelait pas madame les femmes de bourgeois ) accoucha, quelques jours après le septième mois, d'un garçon de bonne et saine conformation, ce qui était, du reste, physiologiquement régulier, au dire de toutes les sages-femmes. Cependant on aurait pu en plaisanter, dans un pays où la médisance est comme ailleurs très ingénieuse en commentaires sur les mariages; mais la Pauvre accouchée ne survécut pas plus de quinze jours à sa délivrance : elle périt de la tièvre de lait ou de ses suites.
Babandy, qui avait été fort rangé depuis son mariage, continua, pendant tout le temps de son deuil , à vivre assez retiré du monde ; mais enfin il accorda peu à peu
cause de sa verlu aux Vêpres siciliennes était un Arlésicn de la famille des Porcellels. Mon ami , Casimir Delavigne, a eu tort de ne pas le nommer au moins dans sa tragédie.
52 M. DE l'étincelle,
quelque chose aux distractions que ses amiâ crurent devoir lui offrir en temps convenable. Il était jeune encore, et son fils ayant été envoyé en nourrice à Fonvielle , il reconnut, avec le philosophe Locke, que « la solitude n'était pas bonne; » un autre philosophe a été plus loin, en disant, au grand scandale de J.-J. Rousseau : « q\i il ny a que le. méchant qui soit seul. » D'après ces sentences qui sont de tous les temps et de tous les pays, Babandy ne se fit pas misanthrope après la mort de sa femme. Sa maîtresse, la Récalimande, réclama ses anciens droits sur lui, et Babandy revit la Récalimande; puis la Récalimande fut remplacée par une autre, sans être tout-à-fait abandonnée.
Enfin, Babandy ne sut pas long-temps se défendre du goût funeste dont il s'était cru corrigé par le mariage. Il perdit encore au jeu, conmie il avait perdu; si bien qu'après avoir recommencé veuf sa vie de garçon, le bel amoureux se retrouva, dix -huit ans après son mariage, presque aussi pauvre qu'avant, avec la différence d'un fils de plus à sa charge, grandissant sous ses
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yeux , pour lui rappeler qu'il n'était plus d'âge, hélas! à refaire le pari auquel il devait d'être son père, alors même qu'il aurait trouvé un second trésor comme le premier.