VI' EXTRAIT DE LA CORRESPONDANCE D'ODILLE
« Tu vas voir, ma chère sœur, combien la prévention nous aveugle. Ah! que j'ai été heureuse de la confidence que M. d'Armentières m'a faite! mais j'aurai peut-être été coupable à son égard en trahissant son secret, si c'en est un. Écoute ce qui peut me justifier. Depuis le dimanche dont je te
(i) Crois-tu que je voudrais mener la vie d'un jaloux , pour suivre sans cesse les changements de la lune avec uo nouveau soupçon?
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parlais dans ma dernière, huit jours s'étaient écoulés sans que nous vissions ni M. Mazade ni M. d'Armentières ; l'absence de celui-ci me surprenait beaucoup moins. Je pouvais le supposer tout occupé de faire sa cour; mais M. Mazade, qu'était-il devenu? Maurice semblait un corps sans âme. Il était passé plusieurs fois chez lui sans le rencontrer, lorsqu'enfin le huitième jour nous l'avons vu entrer à l'heure où nous sortions de table. Il était impossible que ma première parole ne fût pas une exclamation :
» — Qu'étes-vous donc devenu, monsieur Mazade, depuis huit jours? lui demandai-je.
» — J'allais te faire la même question, dit Maurice.
» Peut-être M. Mazade avait -il préparé quelque excuse ; mais il ne s'était pas attendu à son émotion, qui fut telle, qu'il n'eut pas même le courage d'un insignifiant mensonge: — Pourquoi le dissimulerais je, répondit-il; j'ai voulu essayer jusqu'à quel point je pourrais rompre une habitude qui est déjà si ancienne, et rendre mes visites ici plus rares.
» En parlant ainsi, il s adressait surtout à Maurice; il semblait ne voir que lui.
M— Oui, poursuivit-il, quelques amis communs m'ont fait faire une réflexion un peu tardive peut-être, mais qui ^ effrayé mon amitié. On m'a fait observer que mon intimité dans cette maison pouvait être mal interprétée; on a été jusqu'à demander si je n'étais que l'ami du maître....
»— Que signifie cette plaisanterie ? dit Mauricp comprenant où il en voulait venir; Yçilà bien la première fois que j'entends parler de cette supposition.
» Je trouve fort heureux, reprit Mazade, que je soisle premier à te la dénoncer; mais elle a été faite. Avant de savoir ce que tu déciderais quand tu la connaîtrais , j'ai voulu savoir ce que me coûterait le changement die mes habitudes.
»— Et tu as cru qu'à de sots propos je sacrifierais une amitié de dix ans.? reprit Maurice.
»— Mon ami, tu n'y as pas réfléchi encore, ft\ Hioi yoilà huit jours que j'y songe dans IjEiUt le loisir de la solitude ; or je me suis
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dit que les sots qui s'occupent de nous pouvant compromettre notre amitié, il fallait leur ôter tout prétexte de jaser ; et à moins que tu ne m'indiques un autre moyen de les faire taire, je ne vois que celui de diminuer un peu mon assiduité.
w — Ah çà, mon ami, sommes-nous ici à Paris ou en province? dans la Chausséed'Antin ou au Marais?
» — Nous sommes à Paris : cependant peuxtu nier que Paris ne soitaujourd'hui un composé de petites villes, étrangères l'une à l'autre, mais chacune d'elles exerçant sur ses membres le contrôle de sa médisance et de sa malignité? Si Paris était, sous ce rapport, aussi grande ville que tu le prétends^ comment toi-même me montrerais-tu au doigt tous les jours, dans les spectacles ou les autres réunions publiques, quelque nouveau personnage dont les ridicules, les faiblesses ou les vices n'ont pu échapper à la notoriété ? Comment le Parisien assis au parterre de nos théâtres rirait-il de si bon cœur de ces scènes satiriques dont nos auteurs placent les personnages dans les salons de Paris
Utissi souvent que daris reitx de province? En un mot, on a mal parlé de mon amitié pour toi, je ne me suis pas cru le droit de te le cacher; tu réfléchiras et tu décideras si tu dois continuer à recevoir chez toi, sur le pied d'uneintimité si étroite, un ex-militaire qui n'est que ton camarade , et n est pas même ton petit cousin...
»A ces derniers mots prononcés avec une affectation passablement accentuée, M. Mazade, qui semblait avoir oublié que j'étais là, se tourne tout-à-coup de mon côté avec un regard inquisiteur. Par un mouvement simultané, comme frappé de la révélation soudaine de sa pensée, Maurice fixe aussi sur moi des yeux déjuge^ je le vois pâlir et je remercie le ciel, non pas seulement d'être la cause bien innocente de l'angoisse qu'il éprouve, mais encore de pouvoir justifier, quand jele voudrai, celui que la haine de iM. Mazade poursuit ainsi d'une commune insinuation. Oui, ma sœur, c'est parmi sourire que j'affrontai mon accusateur et mon juge, feignant de ne les comprendre ni l'un ni l'autre, purce qu'indignée contre JNl. Mazade, je dédaignais
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de l'admettre à l'explication plus précise que jeréservaispourMauriceseul.— Voilà qiiiest singulier, dis-je, le même scrupule sera venu sans doute, malgré la parenté, à M. d'Armentières , car il y a bien aussi huit jours que nous ne l'avons vu,
» — C'est vrai, dit Maurice affectant de sourire à son tour; mais remettons cette grave délibération à une autre occasion, à moinsqueM.d'Armentières ne vienne à son tour la soulever, car, si je ne me trompe, c'est son cabriolet qui .s'arrête à la porte.
»En effet c'était M. d'Armentières; nous changeâmes d'entretien parun accord tacite. M. d Armentières n'ayant rien dit qui put faire remettre rex]>lication de jM.Mazade sur le tapis, la soirée se passa indifféremment.
» Aussitôt quejefussewle avec mon mari, je lui racontai la confidence de M. d'Armentières; Maurice m'avoua qu'il avait un moment tremble du sens que Mazade avait paru vouloir attacher à la dernière phrase de sa harangue, mais, me dit-il , je le verrai venir demain de pied ferme, et je lui ferai ouvrir les yeui surla ridicule jalousie de son ami-
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tié. Ce me sera d'autant plus facile, lieiireusernent, qu'au fond, ma chère Odille, c'est toujourslui que je regarde comme mon ami le plus dévoué; et telle est ma faiblesse poiir lui , qu'il pèse plus dans la balance de mes affections que tous les cousins du monde. Il attend de moi cette assurance, peut-être, et je veux la lui donner tout en le grondant d'en avoir douté.
» Ce ruatin , Maurice est sorti de bonne heure, pour aller trouver M. Mazade sans doute; j'espère donc que ces petites misères denotreintérieurtouclientà leur terme. Mais j'en voudrai toujours à raini intime de ses soupçons, ou, ce qui est pire, des soupçons qiiM a cru devoir feindre pour provoquer une explication. Cet homme a décidément, j'en demande pardon à notre sexe, toutes les petitesses d'une femme; sa conduite est du commérage pur. Il me fait voir sous un meilleur jour le bon sens de M. d'Armentières et cet esprit positif qui a de bonne heure guéri celui-ci de toutes les illusions romanesques. Il faut qu'un 'homme soit homme, et puisque Maurice est né pour ne
voir que par les veux d*uti autre lui-même^ comme il appelle Mazade à mon détriment, combien il est à regretter pour son avenir que cet autre lui-même ne soit pas plutôt son cousin !
»Odille. w