CHAPITRE XXVIII
Paraphrase dramatique d'un précepte du roi Salomon.
Enter Lacnci leading a dog : . . .
. . . NoTT the dog ail this ■while sheds not a tear , not speaks a word (i).
Shakspeaxk.
Give a dog an ill namc and hang it (t.). Proverbe anglais.
Nous sommes dans une chambre de convalescent : c'est la plus belle de la principale auberge de Bernay, M. Théodose d'Armentières n'ayant pas voulu être transporté
(i) Entre Laohce conduisant un chien.
. . . Or, pendant tout ce temps-là le chien ne verse pas une larme, ne dit pas un mot. {Les deux gentilshommes de fieront.)
(a) Proverbe anglais qui revient à celui-ci : Quand on veut noyer son chien, on dit qu'il est enragé.
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ailleurs , quoique les deux témoins du duel lui eussent proposé de demander pour lui l'hospitalité au château de Rollonfort.
Le blessé est étendu sur un canapé; par moments il se lève, cédant à son impatience, soit pour essayer quelques pas chancelants encore , soit pour changer seulement la position de ses membres endoloris. Son jeune ami, M.Alfred de Beaurevoir, qui a obtenu une prolongation de congé pour ne pas le laisser seul dans l'auberge d'une petite ville de province, lui sert en ce moment de gardemalade. Ils causent ensemble à propos interrompus^ comme deux camarades qui se voyanit \Qn^ le? JQurs depuis six semaines ont épuisé une grande partie des lieux communs de la conversation. Enfin M. d'Armentières s'est aperçu qu'Alfred va bien souvent jeter un coup d'œil aux carreaux de la fenêtre regarde sa mon tre et l'approche de son oreille pour vérifier si elle marche ou si elle s'est arrêtée , tant l'aiguille lui semble faire avec lenteur le tour du cadran :
— Mon pauvre Alfred î mon fidèle Achates ! Jui dit-il alors, je vois que les journées com"
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mencent à te paraître chargées d'ennuis : Tautomne tire à sa fin, et les premiers froids humides de la Normandie ont chassé de leurs châteaux ces aimables châtelaines avec qui tu allais quelquefois te distraire de la monotone société du blessé; mais console-toi, à sa visite d'hier le docteur Malart m'a garanti qu'avant huit jours je pourrai sans danger reprendre la route de la capitale.
— Je t'en félicite, mon cher Théodose; mais tu te trompes si tu me crois si pressé de quitter Bernay.
■^-Aurais-tu mis à profit les tristes loisirs que l'amitié t'impose depuis si long- temps? Ah! je devine pourquoi ta main essuie si soigneusement la couche de brouillard qui s'étend comme un voile sur nos vitres à demi transparentes : probablement voici l'heure où quelque belle fille normande se montre habituellement à la croisée vis-à-vis, et tu la guettes comme un lévrier guette la perdrix apprivoisée qui se laisse regarder sans trop d'effroi à travers le treillage d'ime voKèreT Ouvre, mon cher Alfred! va, rnal-
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gré le froid, tu ne risques rien de donner
de l'air à cette chambre.
— Tu es assez près de la vérité, Théodose, mais ma beautén'est pas une si proche voisine :e lie demeure à l'autre extrémité de la ville. Ce que j'épie, c'est la vue de son cher époux; car dès que je l'apercevrai je te demanderai la permission d'aller le demander chez lui, où l'on me priera peut être de l'attendre.
— La ruse est connue; mais quel prétexte as-tu pour aller si souvent chercher cet excellent mari ? Voilà plusieurs fois que je te vois en effet t'esquiver sans bruit au moment où le docteur Malart me fait sa visite et le docteur est marié... Dis-moi, sa femme est elle bien?
— Fort bien , je t'assure , avec un air de belle humeur, et des joues vermeilles qui font honneur au médecin. La déesse Hygie chez Esculape.
— -Alfred, mon ami, c'est madame Malart que tu courtises.
— Tu fronces bien le sourcil, pour me dire cela.
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Mon cher, il est temps que le docteur me renvoie à Paris ; je vais le prier d'abréger ses visites,
— Tu devrais, au contraire, en véritable ami , sinon en blessé reconnaissant, les lui faire un peu prolonger. Il me semble à moi qu'il te néglige depuis quelques jours, et qu'il t'expédie bien lestement, sans trop faire attention à ce que tu lui dis souffrir encore. Allons, jeté prie, mon cher Théodose, aie la complaisance de lui récapituler aujourd'hui en détail tous les symptômes dont tu me parlais ce matin; qu'il comprenne la nécessité de te panser lui-même d'abord, et puis de te citer comme dans les premiers jours quelques unes de ses merveilleuses cures.
Mais tu hoches la tète d'un air boudeur, mon cher Théodose ; serais-tu jaloux de madame Malart avant de la connaître? Mon cher frère d'armes, partageons-nous cet heureux ménage ; à toi Esculape, Esculape tout entier; mais laisse-moi la déesse Hygie.
— Alfred, ta confidence ne me fait pas rire,
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— Ton air sérieux m'étonne.
— Alfred, je pourrais te parler de ma reconnaissance pour le docteur Malart, et te prier de respecter la femme du médecin qui m'a donné ses soins avec tant de zèle; mais tu te moquerais de moi si je ne faisais pas valoir d'autres motifs en faveur du cher docteur. Tu es persuadé que je suis un Lovelace, n'eSt-ce pas? il n'en est rien ; mais si je te parlais vertu et morale, tu me rirais au nez comme tu rirais au nez du diable, s'il te faisait un sermon, parce qu'un bon coup d'épée l'aurait, comme moi, rendu ermite six semaines. Mais j'ai d'autres raisons pour te donner un bon conseil. jNTon cher Alfred, je te suisattachéparce que tu m'aimes, peutêtre aussi parce que tu me flattes quelquefois, et que tu me vantes partout avec enthousiasme au-delà de mes mérites: eh bien, crois-moi, ne t'attaque jamais à la femme d'un médecin, d'un chirurgien, d'un officier de santé, d'un apothicaire ni d'aucun des membres de la faculté!
— Peste! mon cher Théodose... pardon de l'exclamation toute médicale du reste...
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Quels privilèges tu confères aux docteurs! Un pareil aphorisme vaut toute une thèse, et tu devrais hardiment demander un diplôme.
— Ne plaisante pas, mon cher Alfred; je signale un danger à ton inexpérience, en ne joue pas impunément avec la femme d'un médecin.
— Si Molière t'entendait!
— Molière a raillé tant qu'il a voulu les ridicules des docteurs de son temps, leurs perruques, leur pédantisme et leur jargon; mais Molière s'est bien gardé de faire la guerre à leurs chastes moitiés.
— Quoi, aux yeux de Molière, sérieusement, madame Purgon, madame Fleurant, madame Diafoirus, étaient des vestales ? et par suite du même principe, les docteurs de la faculté actuelle sont dispensés
— Je ne dis pas cela, mais je conseille à mon ami de ne pas se brouiller avec les docteurs. Quoi! lu as pour exercer ta galanterie, les duchesses et les bourgeoises, les femmes déjuges, d'avocats, de procureurs, de marchands, etc., etc., et tu ne peux pas
laisser en repos les femmes de médecins. Ah! si tu savais à quoi tu t'exposes. Tiens, quoique je ne puisse y penser sans frémir, quoique ce récit soit capable de me donner la fièvre, je veux te raconter l'horrible histoire d'un imprudent qui osa oublier ce précepte écrit par Salomon, dans l'Ecclésiaste : Honora medicum.
— Mais le docteur Malart peut venir à tout moment, et en t'écoutant je perds peut-être une occasion unique.
— Malheureux, demeure, écoute-moi, te dis-je, et tu me remercieras quand tu m'auras entendu.
« Un ami intime, un autre moi-même, que j'appellerai, si tu veux, Armand, pour lui donner un nom, Armand, dis-je, sortait du lycée, il y a six ans, lorsqu'il crut ne pouvoir mieux se classer tout d'un coup parmi les hommes faits, qu'en séduisant une femme. Armand , comme beaucoup d'écoliers, avait lu à la dérobée ces excellents romans de Chanderlos Laclos, et de Ijouvet de Couvray, qui fournissent à un rhétoricien toute la théorie de la se-
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duction; il ne manquait pas de vanité, et dès qu'ii eut quitté l'uniforme du lycéen pour revêtir la robe virile que lui confectionna un tailleur à la mode, il ne douta pas qu'il lui serait facile d'égaler la renommée des Valsain et des Faublas. M. Térence Valésien, médecin de sa famille, venait justement de se marier; le docteur avait déjà plus de cinquante ans, et il prenait une femme de vingt, une orpheline qui sortait de chez madame Campan. Madame Valésien était belle, son sourire respirait la volupté,et ele s'appelait Héloïse. Ce nom seul aurait dû faire trembler le nouveau Faublas, il se contenta de le trouver charmant, euphonique et romanesque.
» Armand ayant relu tous ses romans pour y chercher un stratagème contre les vieux médecins qui épousent des jeunes femmes, n'imagina rien de plus naturel que de se dire malade, de supposer quelque douleur sans cause, dont il allait tous les jours entretenir M. Valésien , ayant bien soin, comme tu le fais avec le docteur Malart, de profiter quelquefois de l'absence du docteur
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pour l'attendre auprès de sa femme, à qui il avait été présenté, et qui avait des rapports de société avec sa famille. Héloïse était coquettej prenant à la lettre les belles phrases diijeunerhétoricien, elle crut avoir inspiré une passion platonique, et s'en amusa; mais à la longue ce jeu devint plus sérieux pour elle, et je crois qu'elle commençait à aimer Armand, lorsque vint la belle saison. Le docteur Valésien, qui n'était pas moins partisan de l'hygiène que de la pathologie, possédait un jolipavillon à Auteuil , où il passait toutes les heures qu'il pouvait dérober à sa clientèle pendant les longs jours de l'été. Là, ses distractions étaient encore presque toutes scientifiques et médicales. Il voyait avec les yeux d'un botaniste ses plantes et ses arbustes, comptait leurs pistils et leurs étamines , les nommait d'après Linné ou Jussieu, et leur attachait des étiquettes qui initiaient les profanes à leur histoire; quand il descendait à sa basse-cour, c'était aussi avec les goûts d'un naturaliste, étudiant les mœurs de ses pouleset de ses lapins, soignant leurs mala-
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dies secundiim arte?n, disséquant tout ce qui mourait, et quelquefois même sacrifiant des sujets vivants à ses expériences. Héloïse, sans faire aucune objection contre ces amusements, avait plus de loisirs que son mari, et elle aurait quelquefois trouvé les journées un peu longues, si Armand ne fût pas venu à son secours.
• Armand, de son côté, poursuivant son projet, eut la patience d'attendre plus d'un mois le prix de son assiduité; mais il se serait estimé le plus sentimental et par conséquent le plus ridicule des séducteurs, si, comme Faublas , il n'avait tenté de se consoler avec mademoiselle Justine, la soubrette, des éternelles difficultés que lui opposait sans cesse la coquette Héloïse pour entretenir égoïstement le feu sacré de sa passion. D'ailleurs, dans ses plans de tactique galante, Armand se réservait au besoin de faire de Justine le prétexte de ses fréquentes promenades à Auteuil, si par hasard le docteur en prenait ombrage et lui en demandait l'explication. Hélas! ce maudit docteur était le plus dissimulé des jaloux j
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ce n'était pas un de ces barbons de comédie dont l'humeur grondeuse trahit les soupçons et fait prévoir à temps l'orage de leur colère. Il souriait agréablement au pauvre Armand toutes les fois qu'il le rencontrait, il lui cédait même la place le plus naturellement du monde , et l'on eût dit qu'il ne se doutait de rien, lorsqu'il guettait sa victime avec la cruelle vigilance du chacal qui suit dans l'ombre tous les pas de sa proie.
» Un soir que M. Valésien était allé à une consultation après son dîner, ayant prévenu qu'il ne reviendrait probablement à Auteuil que fort tard, Armand V attendait dans un premier cabinet attenant à un second où le docteur avait rassemblé plusieurs curiosités anatomiques, quelques animaux empaillés de sa main, un choix de livres rares, des échantillons de drogues, et des instruments d'acier poli ; en un mot , c'était un petit sanctuaire meublé avec toute la coquetterie de la science, laboratoire, officine, arsenal opératoire et amphithéâtre en miniature.
» Armand répétait pour la centième fois
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la déclaration de son éternel amour, il avait parlé comme Saint-Preux, et il voyait Héloïse si touchée qu'il ne savait plus s'il n'était pas plus sincère qu'il ne le croyait luimême , lorsque sa plus tendre période est tout-à-coup interrompue par un éclat de rire qui part du corridor, éclat de rire qui eût paru le ricanement d'un démon si les deux amants qui l'entendirent n'avaient reconnu l'intonation particulière à la voix du sardonique docteur. Cédant à un même sentiment, Iléloïse et Armand pâlissent j Armand qui avait un genou à terre se relève et se précipite dans le second cabinet où il se tapit derrière un rideau ; mais lorsqu'il entend le docteur continuer à rire enentrant, il se rapproche de la porte pour écouter son entretien avec sa femme.
— » Quel est donc cet accès de gaieté bruyante? demanda Héloïse.
— » Ahî ma chère amie! répond M. Valésien , vous me voyez tout enchanté d'avoir
pris au piège un ermemi de notre repos
Le chien du voisin, M. Goguelu, l'avocat, qui faisait une si cruelle guerre à mes lapins et
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qui s'avisait par-dessus le marché, cet épagneul libertin, de vouloir imposer sa vulgaire progéniture à ma jolie levrette Fœdora, le voilà enfin tgmbé dans mes filets : je vais lui faire payer cher ses vols et son impertinence. Tenez, l'entendez-vous hurler? C'est le jardinier qui me l'apporte... Jappe, jappe, libertin; hurle, voleur, je t'apprendrai avenir chasser sur mes terres.
» — Mais, monsieur Valésien, que voulezvous donc faire à ce pauvre animal ?
» — Quoi ! vous le plaignez , Héloïse! vous qui avez si justement condamné à être noyés dans la Seine , les quatre vilains bâtards que ma Fœdora a mis bas la semaine dernière î
» — J'espère que vous n'allez pas le tuer : cette bonne madame Goguelu ne nous le pardonnerait jamais.
— Oh! ma foi, elle est bien avertie, et d'ailleurs je suis sur qu'il n'en mourra pas. L'opération est délicate; mais j'en ai fait avec succès de plus difficiles. Je me rappelle encore quelorsque j'étais étudiant à Montpellier , avec mon défunt ami le célèbre pro-