‹ Monsieur de l'étincelleChapitre 25 sur 47 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Où le revenant raconte son histoire et nous fait connaître enfin M. de l'Etincelle.

O vie humaine, m'écriais-je, quand je me vis seul et dans cet étal que tu es remplie d'aventures bizarres et de contre-temps! je

, n'éprouve que des disgrâces. A peine suisje hors d'un péril que je retombe dans un autre.

GilBlas.

L'oncle et le neveu s'assirent sous le chêne à l'entrée du bois, et l'oncle commença son histoire en ces termes (i) :

(i) Le lecteur comprendra qu'à la confidence un peu moins détaillée qui fut faite cette nuit à Paul Ventairon par son oncle, nous avons pu sans trop violer les probabilités dramatiques , et pour être plus sûr de la vérité positive , substituer ici en partie la relation manuscrite que M. Maurice Babandy avait rédigée d'avance, et dont il sera question plus tard.

— On ne trouve que dans les romans une suite d'aventures comparables à celles dont se compose le tissu de ma vie j je ne suis cependant devenu un héros de roman que bien malgré moi, et lorsque toutes les illusions que j'avais puisées dans les livres, comme tous les jeunes gens, s'étaient évanouies au bout de quelques années d'expérience. Un héros de roman! ce titre m'eût peut-être flatté à dix-huit ans ; mais je ne crois pas avoir jamais possédé le caractère qu'il faut pour soutenir un pareil personnage : j'eus de bonne heure au contraire la conscience de mon imagination toute contemplative. J'avais choisi, il est vrai, l'état militaire, mais c'était à une époque où il était difficile qu'un jeune homme en choisît un autre, et ce fut là d'ailleurs la première erreur qui m'apprit que, malgré toutes mes velléités de gloire héroïque, et mon enthousiasme pour tout ce qui est grand et beau, j'étais né pour une carrière indépendante et une vie de studieux loisirs.J'avais choisi rétalmilitaire,en un mot, par un caprice d'écoUer étourdi qui se laisse séduire par la vue d'un bel uniforme^ je le

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quittai avec la réflexion d'un homme mûr, n'ajanl plus honte d'avouer que des goûts simples , l'amour du repos et d'une obscure médiocrité, la vraie philosophie enfin, m'appelaient à goûter le vrai bonheur dans le cercle circonscrit de la vie de famille.

Rentrédans la carrière civile, quelque intérêt que je prisse comme citoyen aux affaires de mon pays, je n'étais guère propre à figurer activement dans le drame de cette politique militante, qui se nourrit de haine , de colère, de vengeance et de toutes les mauvaises passions. Je me croyais à l'abri de toutes les révolutions dans mon impartialité philosophique, et j'aurai bien ri de la sorcière qui, après avoir prédit à deux de mes camarades de régiment qu'ils mourraient l'un général, l'autre évêque, m'aurait révélé l'avenir à mon tour en me disant que je serais successivement un conspirateur de caserne et un chef de bandits... J'ai cependant été l'un et l'autre... heureusement c'est en conservant, j'espère, toute l'indépendance de mes opinions et toute ma moralité. Hélas ! consolation triste et quelque-

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fois périlleuse que cette protestation stérile contre la destinée! Aussi lorsque je récapitule tout ce que j'ai subi d'événements malgré mes prévisions les plus sages, tout ce que j'ai été amené à faire contre mes principes, tantôt par compromis, tantôt par une nécessité irrésistible, je suis tenté de croire qu'il y a en moi deux hommes, ou dans le mêmehomme deux natures ennemies, dont l'une, inutilement prévoyante, est éternellement condamnée à suivre l'aveugle et tyrannique impulsion de l'autre; Je ne manque cependant pas de courage moral dans l'occasion; mais on ne se connaît jamais assez soimême pour que ce soit à moi d'expliquer ces contradictions; je ne puis que les raconter. Depuis mon retour en France, je rencontre tant de conspirateurs , c'est-à-dire tant de jeunes gens qui se vantent d'avoir conspiré, que je ne sais comment me défendre d'avoir conspiré moi-même; il est pourtant vrai que je ne fus complice que bien involontairement du complot qui faillit me faire fusiller , moi onzième. Je fus condamné à mort, et puisque la révolution de i83o n'a

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pas encore amnistié ses héros, comme fit la restauration , si je voulais reprendre mon premier nom, j'aurais peut-être à purger ma contumace. Je fus assez heureux pour être averti à temps que notre folle entreprise était dénoncée à la haute police j il fallut fuir et se cacher. Cette fois, du moins, je n'eus pas à hésiter entre deux partis à prendre. Mais quel que fût mon amour pour le sol natal, j'embrassai sans trop d'effroi la perspective d'un exil qui pouvait être éternel. Vivre à l'étranger, c'était réaliser dans une patrie de mon choix, un de mes rêves de solitude et de retraite : je me faisais déjà par la pensée une existence toute patriarcale dans quelque coin du Nouveau-Monde, soit sous le wiuwam d'un pionnier de la civilisation agricole aux États-Unis, soit parmi les créoles plus insoucianis des Antilles. Avec ma femme et ma jeune fille à mes côtés, me disais-je, qu'aurai-je à regretter de ma première patrie? Avec ma femme!... Tout mon bonheur était là.... Hélas ! au lieu de m'étre marié après avoir étudié les goûts d'une compagne et lui avoir donné le temps d'étudier les miens, au

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lieu de faire un mariage de raison , ou plutôt un mariage d'amour approuvé par la raison, j'avais choisi ma femme comme j'avais choisi mon premier métier, par un caprice déjeune homme; plutôt pour satisfaire une passion poétique, que pour assortir un caractère au mien -, m'empressant de donner un dénouement à une aventure romanesque, et ne prévoyant pas que le roman commencerait justement pour moi là où il finit pour les autres. J'aurais dû au moins me défier de mon excessive confiance et ne pas oublier que la femme que j'épousais n'ayant ni l'expérience ni l'instinct du monde, exigeait de ma part une surveillance paternelle. Hélas ! cédant à la fausse honte d'un mari qui craint de passer pour jaloux et ridicule, je l'avais exposée à tous les pièges d'une séduction perfidement calculée par un homme qui nourrissait la plus basse envie contre moi. Au moment où je me consolais si facilement de la proscription avec la pensée de transporter dans l'exil mes dieux domestiques, j'appris que le lâche avait abusé de ma lojale et imprudente confiance ; mon déshonneur

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était public, affiché même par la vengeance des partis.

Je ne vous dirai pas tous mes projets de rage et de dés6,'spoir,... Paul, j'aime ma fille de tout l'amour d'un père : eh bien , je ne refuserais pas, je crois, de serrer la main que son époux me tendrait teinte de son sang.... s'il ne l'avait versé que pour y laver un outrage pareil au mien. Heureusement la réflexion vint à mon secours. Je me souvins que j'étais père, j'eus le courage d'être juste, de faire la part de mes imprudences, et de ne punir que moi. Je finis par m'eslimer assez vengé par le remords que j'inspirais peut-être. Je pardonnais; je fus même généreux; je crus l'être, veux-je dire; non point par orgueil, mais par pitié, je ne maudis plus que moi seul, et après avoir un moment voulu mettre fin à mes jours, je me contentai de renoncera tout cequi m'avait jusque là attaché à la vie, à mon pays qui me proscrivait, à la compagne qui me trahissait; je résolus de tout oublier , tout jusqu'à mon nom , pour aller recommencer bien loin de la France une existence nouvelle, la seule qui convint k

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ma misanthropie. Si je parviens à fuir, me disais-je, j'irai dans quelque désert vivre de la vie sauvage; tour à tour vagabond et solitaire , ne dépendant que des variations du climat ou des caprices de mon instinct. Vous voyez que j'étais philosophe dans certaines circonstances données.

Mais d'abord , je devais songer à éluder les recherches actives de la police, si je ne voulais pas être traîné devant une cour prévôtale, où la honte d'une condamnation politique n'était plus celle que je redoutais. Le hasard m'avait ménagé encore un évasion romanesque au moment 011, n'avisant qu'aux moj-ens les plus simples, j'attendais patiemment qu'un ami me procurât un passeport, en gagnant un garçon de bureau de la préfecture. J'avais connu madame Duravel en Italie , demoiselle encore et fille d'un ancien officier, nommé Pescavier, commandant de place à Mantoue, Si mademoiselle Agathe Pescavier n'avait pas eu cinq ans de plus que moi, je crois que je l'eusse épousée, tant son père, très prévenu en ma faveur, répétait volontiers que nous étions nés l'un pour

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l'autre ; mais outre la différence d'âge, j'avais une autre objection contre mademoiselle Pescavier : elle était un peu fille savante, et, comme s'il eût prévu qu'elle finirait par devenir maîtresse de pension , mon camarade Mazade l'avait surnommée mademoiselle Férule. Pendant que je ne faisais à mademoiselle Agathe qu'une cour timide, notre intendant militaire , plus résolu que moi , la demanda en mariage. En ce moment j'étais absent de Mantoue pour quelques jours, et M. Pescavier, qui avant tout voulait marier sa fille, l'accorda sans scrupule à M. Duravel, en disant : « Ce pauvre Maurice ! il aura bien du chagrin , mais aussi que ne se décidait-il à parler ? » Je fus forcé de paraître triste pendant quarante-huit heures à mon retour , quoiqu'aufond du cœur je n'éprouvasse pour mademoiselle Agathe que cette tendre estime qui devient tout au plus une tendre amitié après le mariage. A vrai dire, l'excellent M. Pescavier, très sûr de la sagesse de sa fille, n'avait jamais manqué de supposer amoureux d'elle tous les bons sujets de l'armée, ne voulant pas qu'elle perdît l'occasion d'un établis-

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sèment faute d'encourager, en tout bien et en tout honneur, un honnête officier qui aurait eu peur, au premier abord, delà dignité un peu froide de mademoiselle Agathe. Tels avaient été mes rapports avec madame Duravel, que je retrouvai six ans plus tard à Paris, veuve et à la Icte du pensionnat qu'elle dirige encore. Ce fut chez elle que je restai caché pendant quinze jours, occupant la chambre d'une de ses sous-maîtresses, qui redescendait ellemême pour coucher avec madame Duravel, après être montée tous les soirs à son troisième étage comme à l'ordinaire, de peur d'éveiller les soupçons des personnes de la maison qui n'étaient pas du secret.

Un jeudi dans Taprès midi, à l'heure où mademoiselle Julie Dorsange (c'était le nom de la sous-maîtresse) venait m'apporter mystérieusement mon dîner de tous les jours, j'entendis frapper à la porte les trois petits coups du signal convenu; j'ouvris.... mais au lieu de mademoiselle Julie , se présenta un inconnu, un jeune homme, qui pour aller au-devant d'une scène d'explication bruyante mit d'abord un doigt sur ses lèvres, ferma la

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porte, et profitant de ma surprise me dit : — Rassurez-vous, si vous êtes celui qu'on m'a dit que vous étiez.... car alors je puis contribuer à vous sauver.

— Monsieur , répondis-je , je ne vous connais pas, et à votre air , comme à vos premières paroles, je dois croire que je ne suis pas connu de vous ; permettez-moi donc quelques précautions. Et je pris un pistolet qui était à la portée de ma main , sur les rayons d'une petite bibliothèque accrochée à la muraille. Le jeune homme sourit et me montra qu'il n'élit pas sans armes. — Mais, me dit-il, si nous avons une balle à échanger , monsieur , ce ne sera pas ici; pour vous prouver que si on ne m'a pas trompé, comme je commence à le croire, je ne viens qu'avec des intentions toutes pacifiques, voilà mes propres pistolets, monsieur, je vous les confie. Mais vous allez me laisser passer derrière cette alcôve, dont vous tirerez les rideaux sur moi.

Je ne pouvais deviner ce que signifiait cette singulière visite, lorsque trois nouveaux petits coups se firent entendre. Cette fois

était-ce mademoiselle Julie , ou un autre inconnu?

— Ouvrezsanscrainte, médit toutbas mon premier visiteur, ouvrez si c'est mademoiselle Julie, ce dont vous pouvez vous assurer sans que je m'y oppose; mais làissez-moi passer derrière le lit, et qu'aucun signe ne me trahisse : si vous êtes réellement un proscrit, vous aurez gagné, au prix de cet acte de confiance, un ami, ou du moins un sauveur, je l'espère.

Les trois coups furent répétés, et la voix flûtée de mademoiselle Julie se fît entendre à travers la serrure :

— Dormez-vous, mademoiselle? ouvrez, c'est moi, c'est Julie.

Je m'abandonnai à mon étoile pour ce nouvel épisode de roman; je laissai cacher l'inconnu et j'ouvris. C'était Julie, et a xc elle mon dîner.

Mademoiselle Julie était un peu causeuse, et, comme elle avait le temps, elle s'assit à la petite table où j'avais moi-même mis d'avance mon couvert, pour lui en éviter la peine.

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' — Eh bien, me dit-elle, vous me paraissez ému , et vous avez hésité à m'ouvrir.

Je ne sais quelle excuse j'imaginai, et alors mademoiselle Julie, me trouvant très laconique, eut la charité de me raconter tout ce qu'elle jugeait propre à me distraire; mais elle ne me dit rien qui me parût de nature à intéresser beaucoup plus que moi le personnage caché dans l'alcôve, s'il était chargé de prendre des notes. Mon dîner étant fini, et après sa remarque assez souvent répétée, que, tout ancien officier de hussard que j'étais, je mangeais comme une demoiselle, et méritais bien, à ce titre, d'être nourri dans un pensionnat, mademoiselle Julie sortit en m'annonçant qu'elle viendrait encore lesoirm'apporter à souper, quand toutes les pensionnaires seraient couchées.

J'alîai droit à mon inconnu, et tirant le rideau de l'alcôve :

— Eh bien, monsieur, lui dis- je, où en était notre conversation?

— Je ne puis que vous remercier de votre confiance, monsieur, répondit-il, et il me reste à la justifier. Je vais vous paraître bien

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