‹ Monsieur de l'étincelleChapitre 26 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

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ridicule quand vous saurez le but de ma visite, ou plutôt le piège que je tendais à cette pauvre Julie... et je tremble quand je pense que votre juste refus de vous prêter à une épreuve outrageante pour elle, pouvait me la faire croire coupable. J'aime Julie, monsieur, et j'en suis aimé; j'ai promis de l'épouser malgré mon père, qui a d'autres vues sur moi. Julie, comptant sur mes serments, queje renouvelle ici devant vous, au moment devons livrer son secret, Julie me recevait depuis un mois dans sa chambre toutes les fois que je pouvais me glisser le soir dans la maison. Tout-à-coup, elle me prévient que je ne dois plus chercher à la voir jusqu'à ce qu'elle m'écrive, et qu'elle a pour cela des raisons qu'il lui est impossible de me confier. Pendant deux jours je prends patience , puis tout-à-coup ma tête se monte, je me crois trahi , et je fais épier Julie par le portier , qui est dans mes intérêts depuis que dure notre intrigue. Cet homme m'apprend qu'un rival, plus heureux que moi , m'a succédé dans le cœur de Julie. Remarquez, monsieur, que si Julie s'est donnée à moi, je lui ai sacrifié de

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înon côté quelque chose, une patrie (car, quoique d'origine française, je suis né en Amérique), l'ainilié démon père, et probablement une partie de sa fortune , s'il meurt avant que je me sois fait pardonner un mariage auquel il ne consentira jamais tant qu'il ne sera pas accompli. Je fis part de mes soupçons à Julie, alors... (excusez-la, monsieur,) après m'avoir fait jurer sur l'honneur que votre secret serait le mien, elle me l'a confié, sans vous nommer, et avec assez de réticences pour me laisser dans l'esprit un dernier doute... Je ne sais, monsieur, jusqu'à quel point vous croiriez sur parole une femme aimée... A ma honte, moi, j'ai voulu m'assurer par moi-même que Julie ne me trompait pas. Vous êtes en droit maintenant de déclarer mon procédé indigne d'un galant homme, mais je puis le réparer utilement pour vous. Quant à Julie, il dépend de vous qu'elle ignore ma défiance à son égard.

Etait-ce moi, si cruellement puni d'un excès de confiance, qui pouvais trouver ridicule ce qu'avait fait celui qui me pariait ainsi ?

— Vous avez mon secret , monsieur, lui dis-je, et j'ai le vôtre, mais j'ignore encore votre nom.

— Mon nom? il faut bien que vous le sachiez , me répondit l'amant de Julie, car il doit devenir le vôtre jusqu'à ce que vous soyez hors de France. Je m'appele Antoine de l'Étincelle, fils du marquis de l'Étincelle, gentilhomme français, et de dona Catalina- Mercedès-Seraphina de Padilla, que mon père épousa, il y a trente ans, à la Havane, où il avait émigré. Depuis la mort de mon frère aîné, je n'ai plus qu'une sœur plus jeune que moi de six ans , et nommée Dolorès. A l'époque de la restauration , mon père nous conduisit en France pour y perfectionner notre éducation ; il ramena mon frère et ma sœur, il y a trois ans, à l'île de Cuba, et me laissa en vrai cadet dans un régiment de chasseurs , où j'étais lieutenant avant de donner ma démission, quand, par la mort de monaîné,jeme vis l'héritier d'une assez belle fortune. Je ne craignis pas de faire quelques dettes; et lorsque mon père m'écrivit de retourner auprès de lui, je lui répondis que mes

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créanciers s'y opposaient. Pour être plus sûr de m'arracher aux séductions de Paris, mon père est venu me chercher lui-même, il y a six mois, avec Dolorès; il a payé tout ce que je devais, puis il est reparti le mois dernier, me donnant presque sa malédiction, parce que j'ai refusé de le suivre en lui demandant six mois de grâce et de répit. Il a dû s'embarquer au Havre la semaine dernière sur la Belle Angélique , capitaine Rondelet. Maintenant, ce que je vous propose, c'est d'accepter le passeport que j'avais résolu hier d'aller prendre, dans un premier mouvement de dépit, avec l'idée d'aller rejoindre

ma famille, si Julie m'avait trompé Il n'y

a pas entre nous une grande différence d'âge, je me vieillirai de deux ou trois ans à la Préfecture de police , où j'ai un ami dans les bureaux, qui me laissera accuser le signe particulier que vous m'indiquerez. Nous sommes bruns tous les deux, de la même taille, et tous les lieux communs d'un passeport nous vont aussi bien à l'un qu'à l'autre ; enfin , vous examinerez celui que je vous apporterai demain soir, et s'il ne vous paraît pas sûr,

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j'essaierai d'obtenir mieux pour vous de l'ami dont je vous parle, si je le puis, sans être forcé de m'expliquer avec lui. Voyez à présent si ce qu'il y a de louche dans la manière dont je me suis introduit dans cette chambre vous permet de vous fier à moi, ou si vous voulez me garder votre promesse jusqu'à ce que vous ayez appris de ma Julie que je suis réellement Antoine de l'Étincelle, et non un furet adroit qui est venu reconnaître son gibier.

— Monsieur, lui dis-je, j'aurais dû faire cette réflexion quand je vous ai laissé vous cacher dans cette alcôve; au reste, je ne suis nullement résigné à être trahi et livré aux tribunaux : ces pistolets sont bien moins pour moi une défense que l'arme du désespoir

Mais je dois abréger les détails de cette rencontre providentielle. M. de l'Etincelle resta avec moi jusqu'à la tombée de la nuit , et me serra la main en sortant. Le surlendemain je reçus avec le passeport un bulletin d'une place retenue dans la diligence, et trois jours après j'arrivai au Havre ayant déjà subi

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en route l'inspection de deux gendarmes sans provoquer le moindre doute sur mon identité.

Je descendis à l'hôtel de l'Amirauté, près du port, avec mon bagage, et sur 'na malle on lisait en grosses lettres M. DK L'ÉTINCELLE, lequel nom je me répétais sans cesse comme Ali-Baba se répétait celui de Sésame, car c'était le talisman qui allait m'ouvrir la porte de l'exil, devenu pour moi la porte de la liberté. Je demandai une chambre, et sur la question qui me fut faite : Monsieur désire-t-il manger à table (l'hô'e? — Sans doute! répondisje, si la table d'hôte est nombreuse; ne voulant pas avoir l'air de redouter d'être vu.

— Monsieur voudra-t-il me remettre son passeport pour que je l'inscrive sur mon registre? dit madame Duval... Je lui tendis avec assurance le passeport tout déployé.

r—- M. Antoine de l'Etincelle! remarqua madame Duval... Monsieur serait-il le fils de M. le marquis de l'Etincelle?

— Lui-même, madame !

— Ah! monsieur', que vous allez ravir M. le marquis et mademoiselle votre soeur !„.

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— M. le marquis et ma sœur! ils ne sont pas partis sur la Belle Angélique?

— Non, monsieur, l'ignorez-vous donc? ils sont ici encore. M. le marquis ayant été malade, le capitaine Rondelet a mis à la voile sans pouvoir l'attendre; mais le voilà rétabli, et il part demain sur le brick la Zéphyrine, faisant voile pour la Vera-Cruz... Joseph , voyez si M. le marquis est chez lui, le n" 7, Joseph...

J'étais un peu déconcerté : comment me j)résenter à un père et à une sœur qui ne m'avaient jamais vus? comment justifier ce qui pouvait leur paraître l'usurpation audacieuse de leur nom et de leur parenté?

comment éviter d'être dénoncé comme un chevalier d'industrie et pire encore peutêtre? Pendant que ces cruelles pensées traversaient mon cerveau, Joseph allait vérifier les clous vides du clavier de l'hôtel. — M. le marquis de l'Etincelle doit y être, dit-il, je ne vois pas sa clef.

Je n'avais heureusement encore qu'un parti à prendre dans ce nouvel incident de ma romanesque transformation. Il fallait aller

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me livrer à la générosité du père que le hasard m'avait donné. Je montai an n" ■j, et demandai le marquis de l'Etincelle : un vieux chevalier de Saint-Louis se leva à ce nom, et je crus reconnaître sa fille dans une jeune dame occupée à lire sur un canapé.

L'air sévère du vieillard m'eût intimidé si j'avais été réellement son fils. Mais je n'avais point à invoquer son affection , je ne m'adressais qu'à son honneur; puis un regard que je jetai sur le visage de la jeune dame me fit espérer que j'avais pour second auditeur un juge plus indulgent, peut-être même au besoin un avocat.

— Monsieur, lui dis-je, nous sommes ici dans une maison publique, mais dans cette chambre vous êtes chez vous; je m'y déclare votre hôte, comme si vous étiez sous le toit de votre habitation d'Amérique. Je viens à vous avec un titre sacré, avec le titre de proscrit. J'ai besoin de ce titre auprès de vous, monsieur, pour vous demander la permission de porter pendant quelques jours un nom qui ne m'appartient pas. Ce nom, c'est le vôtre, monsieur, ou du moins celui de votre fils,

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qui, pour reconnaître un léger service ( car je ne savais trop comment éluder l'histoire de l'incident qui m'avait fait connaître son fils), a voulu que je quittasse la France sous son nom!

La solennité de mon début avait fait impression sur le vieillard, mais la mention seule de son fils suffit pour faire éclater une explosion de colère. Cet homme, qui m'avait paru si froid, était d'une nature irascible et violente : je venais de toucher une blessure récente dans son cœur de père :

— Vous venez delà part de mon fils, monsieur! s'écria-t-il sans me laisser achever; quelque mauvais suj et comme lui, sans doute , quelque complice de ses désordres, quelque joueur qui veut mettre la mer entre lui et ses créanciers? Ahl monsieur, vous avez aussi des dettes, continua-t-il en poursuivant son idée, vous avez des dettes ! votre père en a assez payé probablement, et vous venez pour jouer avec moi la seconde représentation de votre comédie , parce que mon fils vous aura dit que j'avais rempli admirablement le sot rôle 4e Géronte dont il m'a enseigné les repli-

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ques. où est votre Scapin, monsieur? Cumulez-vous les valets et les mauvais sujets? Combien vous faut-il de ducats pour apaiser le brave qui veut me tuer? Ne manque-t-il plus au matamore qu'un mulet, un petit mulet? Mais c'est peut-être un Turc qui retient mon fils captif à bord de sa galère ? Que diable allait-il j aire dans cette galère?.., n'estce pas?... De quelle variante allez-vous me régaler? voyons. Pour moi, grâce à monsieur mon fils, je ne suis bon , vous le voyez , qu'à faire les pères classiques. Passons donc tout de suite à la scène importante , monsieur ; je pars demain, et vous n'avez point de temps à perdre : pas tant de détours ; combien vous faut-il? — Le colérique vieillard était en verve d'ironie. Je n'aurais pu interrompre sans danger le long discours que je vous abrège; mais quand le marquis, ayant épuisé ses suppositions, eut besoin de reprendre haleine, je le suppliai de vouloir bien m'écouter à mon tour, et , sauf l'incident réservé (l'intrigue avec Julie), je lui racontai comment son fils, qui le croyait déjà en mer, m'avait remis son passeport en m'autorisant

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à passer pour Antoine de rÉtincelIe; je ne réclamai de lui que de ne pas me désavouer pendant quarante-huit heures, puisqu'il partait le lendemain, et que j'espérais, à l'aide de cet innocent subterfuge, pouvoir m'embarquer sur le même navire. Quant à de l'argent, je n'en demandais ni pour moi ni pour personne, et là-dessus je dus faire un petit panégyrique de ma moralité.

M. le marquis de l'Etincelle ne se rendit pas si facilement : depuis trois semaines qu'il avait quitté Paris, sa bile concentrée et contenue avec effort faisait explosion; il s'emparait du premier venu qui lui parlait de son fils, pour se décharger, au moins en partie, du poids de la colère qui l'étouffait, sans se douter qu'il imitait encore justement ces honnêtes pères de Molière avec lesquels il s'irritait d'avoir été insolemment confondu.

En ce moment un garçon entra dans la chambre pour avertir qu'un agent du capitaine du port et un gendarme réclamaient les papiers des voyageurs qui s'embarquaient le lendemain.

— Monsieur, dis-je avec quelque fierté au

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marquis de l'Étincelle quand le garçon fut hors de la chambre , je ne vous devrai pas la liberté ou plutôt la vie malgré vous; voilà ce passeport qu'il faut que je remette tout à l'heure si je veux partir demain : déchirez-le si dans votre justice vous ne croyez pas pouvoir vous rendre complice d'un innocent subterfuge auquel votre fils a prêté la main. Je ne m'exposerai pas à recevoir le démenti d'un vieillard; je vous accepte pour juge et non pour ennemi.

Il paraît que le marquis de l'Étincelle avait éprouvé quelques cruelles mystifications de son lils, et qu'il se défiait de toutes les phrases qui avaient un air de tragédie ou de rhétorique. Sa fille craignit du moins que sa réponse ne fût pas ce qu'elle devait être, car elle se leva en ce moment, et avec un accent à la fois respectueux et ferme : — Mon père , me dit-elle, n'a pas oublié qu'il a été émigré, condamné à mort et sauvé par miracle : vous vous dites proscrit, monsieur; vous pouvez à ce titre vous dire son fils et m'appeler votre sœur.

A ces paroles, prononcées dans une crise

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aussi dangereuse de ma vie, je crus entendre, non plus une jeune fille, mais un ange tutélaire qui venait à mon secours. Le vieillard laissa tomber tout ce qui lui restait de colère, comme s'il n'eût pas été moins subjugué que moi par une influence supérieure.,

— Dolorès, dit -il, tu me connais mieux que je ne me connais moi-même... Monsieur, puisque vous venez avec nous , vous ne tarderez pas à être irrité autant que je puis l'être contre le fils qui a résisté aux prières de Dolorès. Je vous accepte pour fils , monsieur, quoique avec une fille comme celle qui me reste je m'étonne d'avoir pu penser qu'un autre enfant était nécessaire à ma vieillesse... Votre sœur, monsieur, continua-t-il en appuyant sur ces mots , votre sœur, comme pour réparer l'injure de son premier accueil, votre sœur a refusé pour moi de devenir la femme du plus riche habitant de la Havane, parce qu'elle a craint que son mari ne fût jaloux de son père... Ètes-vous marié, monsieur ?

— Je l'ai été, monsieur, répondis-je, n'osant pas le nier complètement , quoique

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dans «la pensée je me fusse promis de l'oublier et de me mentir à moi-même là-dessus, si c'était possible, dès que j'aurais mis la mer entre ma femme et moi.

— Vous l'avez été, et vous avez perdu votre femme?

— - Oui , monsieur, perdue !

—Je vous plains, monsieur, car j'ai connu cette douleur. Je la croyais au-dessus de toutes les consolations bumaines , mais ma fille m'a consolé même de la perte de sa mère.

— Êtes-vous père , monsieur?

— Oui, répondis- je, d'une fille.

— D'une tille ! eb bien! fasse le ciel qu'elle ressemble à ma Dolorès!

Une fois sur ce cbapitre, il était aussi difficile d'interrompre le vieillard que lorsqu'il s'abandonnait à son ressentiment contre son fils. Dolorès seule put le faire changer d'entretien en le suppliant d'attendre qu'elle ne fût plus là pour tant parler d'elle. Soit qu'acceptant le soubait du vieillard pour mon Isabelle, mon imagination la vît déjà grande et belle comme Dolorès, telle que je l'ai retrouvée, grâces au ciel! après douze ans

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d'exil , soit que ma reconnaissance pour cette noble créole me rendît facile à croire tout ce qu'en disait son père, je ne pouvais regarder mademoiselle de l'Étincelle sans éprouver pour elle un sentiment de tendre vénération, semblable à celui qu'un catholique fervent pourrait éprouver pour un des anges des peintres espagnols, si tout-àcoup la toile de Murillo ou de Vélasquez s'animait a la prière du malheureux qui l'implore. Le matin encore je ne rêvais que le désert et la vie sauvage... déjà ma misanthropie s'adoucissait à la vue de cet ange sauveur ; mais, je vous le jure, Paul, le sentiment qu'il inspirait à mon cœur brisé par une trahison si récente, n'aurait pu se traduire que par ce chaste regret : Pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas accordé une sœur comme Dolorès! ou par ce vœu plus chaste encore : la douleur m'a déjà bien vieilli sans doute; mais que n'ai-je encore douze années de plus sur ma tête pour être consolé par une fille comme Dolorès !

Mademoiselle de l'Étincelle appela une jeune négresse qu'elle avait amenée de la

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Havane, et par précaution me nomma à elle comme son second frère; mais, ajouta-t-elle, c'est une précaution à peu près inutile ; cette esclave sait à peine deux mots de français.

Le reste de la journée fut employé par moi à me mettre en règle pour pouvoir m'embarquer le lendemain avec ma nouvelle famille.

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