CHAPITRE XXV
Où M. de l'Etincelle fait une réapparition dramatique.
She is persiiaded I -will marry hor, out ofher o^n love and flatlery, not oui of my promise (i).
SnAKSPBARE. Othello.
L'attente de la nouvelle scène qui se préparait pour Odille entretint l'énergie nerveuse qui venait de la soutenir dans cette explication pénible ; il y avait des larmes sur son visage quand entra M. Théodose d'Armentières ; mais ses yeux n'en étaient que plus animés, et ses lèvres frémissaient en-
(i ) Elle est persuadée que je l'épouserai , parce qu'elle m'aime el se flatte , ei non parce que je le lui ai promis.
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core des dernières paroles qu'elle avait prononcées avec l'accent d'une vive émotion. Ignorant ce qui se passait, et se croyant attendu par Odille,M. d'Armentières pressentit en la voyant^ qu'il était menacé d'une scène orageuse ; mais, en homme qui s'y préparait depuis quelque temps, qui s'étonnait même qu'elle n'eût pas eu encore lieu après l'avoir provoquée à dessein plus d'une fois , il s'arma de tout son sang-froid naturel pour pouvoir être affectueux impunément.
— Chère cousine, dit-il, quelque triste nouvelle vous affecte? Je vous demande ma part de vos chagrins.
— Depuis long-temps, Théodose, vous prenez cette part aussi large que possible ; vous avez aussi, j'aime à le dire bien haut y oui, vous avez accepté, avec un noble courage , toutes les charges de notre amitié , tous les périls et tous les sacrifices auxquels elle vous expose. Lorsque la calomnie vous atteignit comme moi de ses traits empoisonnés en dénaturant l'acte le plus loyal de votre dévouement pour votre cousin , vous n'hésitâtes pas à offrir votre sang à l'homme qui,
SOUS prétexte de défendre l'honneur de son ami, ne fît que confirmer toutes les préventions qui s'élevaient contre moi : je ne l'ai point oublié, Théodose. Sachant bien que je n'ai au monde que vous qui puisse attester que je n'ai jamais trahi non seulement mes devoirs , mais encore mes sentiments de femme, vous vous êtes toujours tenu à mes côtés pour me couvrir de votre estime , et plus d'une fois vous avez , je l'ai su par d'autres que par vous, refusé d'unir votre sort à une compagne riche et belle, uniquement parce que vous n'avez jamais cessé de vous croire obligé d'être prêt à m'accorder la réparation d'une calomnie dont votre générosité même avait été le prétexte. Mes délais , mes hésitations, ma fidélité à la mémoire de l'homme qui avait eu mon premier amour, n'ont pu vous rebuter. Vous avez respecté tous mes scrupules, toutes mes superstitions j eh bien! Théodose, au moment où ces scrupules devraient se taire, où ces superstitions devraient enfm s'évanouir devant la preuve d'un événement dont j'aimais tant à douter, au moment, dis-je, où je reçois les papiers
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authentiques qui me rendent libre de disposer de ma destinée, une nouvelle accusation, qui vous attaque seul, cette fois, Théodose, cherche à m'inspirer la méfiance sur votre sincérité. Oui, Théodose, habitué comme vous l'êtes aux lâches calomnies, vous pouvez m'entendre vous répéter sans détour par quel travestissement de vos intentions on voudrait me persuader que le seul ami qui me soit resté dans mon malheur, n'a fait, depuis quinze ans , que se parer d'un masque hypocrite, m'abusant d'une fausse amitié , d'un faux dévouement, et de toutes les fausses vertus que lui prête ma crédule reconnaissance.
Dans la longue comédie que M. d'Armentières jouait en effet depuis quinze ans, il faut bien le dire, ce comédien consommé, complètement identifié à son rôle, avait prévu toutes les formes possibles de cette scène critique, et il avait sa réplique prête pour toutes les réclames.
— 11 semblerait à vous entendre, ma cousine, dit-il, que depuis que nous nous connaissons, c'est la première fois qu'on essaie
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de me représenter comme indigne de votre aimable partialité pour moi.
— Non sans doute, Théodose, mais c'est la première fois que la calomnie fait sur mon esprit une impression si pénible, et heureusement aussi la première où je puisse du moins vous justifier aux yeux de celui qui vous attaque. <*** "
M. d'Armentières crut prudent de préparer ici sa retraite en ayant l'air de ne répondre qu'à cette dernière phrase. , /t'^*^'^
— Justifier quinze années d'une amitié aussi tendre et aussi chaste, aussi intime et aussi pure que la nôtre, répondit-il, je n'y sais qu'un moyen , ma belle cousine, c'est de nous aimer quinze ans encore avec les mêmes sentiments.yJâ^^^j^tDut disposé pour ma part à n'v/Tien chan^^er , et je me félicite , après a^ir rêvé quelquefois quelque chose de plus, je l'avoue aujourd'hui, que nous nous soyons tenus dans le cercle d'une amitié toute platonique. Je ne serais pas sûr d'avoir été aussi fidèle que vous à une passion moins raisonnable : amant ou mari, qui sait si je mériterais votre persévérance à
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repousser toutes les insinuations par lesquelles on me poursuit dans votre estime? Ah ! combien vous avez été plus sage et plus prévoyante que moi avec ce que vous appeliez vos scrupules et vos superstitions, ma chère cousine? J'ai cru même parfois, vous le dirai-je, que vous auriez été fâchée de recevoir ces papiers tant exigés par vous , et dont l'absence servait d'excuse à vos refus , quand je croyais de mon devoir de vous j)fi^6feer ,une union qui, tout en justifiant peut-être la calomnie pour le passé, l'aurait fait au moins peut-être taire pour l'avenir.
— Ces papiers sont arrivés , les voici , Théodose.
M. Théodose d'Armentières examina les attestations consulaires laisséjestôar M. de l'Etincelle sur la table d'Odille, et qui établissaient Je décès de Charles-Maurice Babandy sur le brick la Zéphjrine, etc., etc. Voilà un argument direct, pensa-t-il, il s'agit de l'éluder le plus tendrement possible.
— Je comprends, chère cousine, que voussoyez émue , fidèle comme vous l'avez été à cette mémoire chérie. On n'aime pas deux
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fois comme vous aimiez Maurice, comme vous l'aimez encore, et, malgré la docilité avec laquelle je souscrivais à toutes vos conditions lorsque j'offris de remplacer son nom par le mien, vous avez bien deviné que le mari aurait été plus jaloux que le cousin et l'ami. Aujourd'hui même que ces pièces écartent tous les doutes qui me restaient à moi comme à vous... je ne sais si je serais assez sûr de mon cœur pour n'être que de nom le successeur de Maurice. Il n'est plus ! ! je puis maintenant vous le dire , Odille , sans savoir si par cet aveu je n'ôterai pas à mon dévouement si calme une partie de son mérite... et pourtant je croirais plutôt en avoir montré un plus grand, un plus difficile Ah! je ne vous l'auraiç jamais révélé si vous ne m'en aviez guéri vous-même à la longue par votre sage et pudique fidélité à un autre; mais, quelque insensible que j'eusse pu vous paraîlre, mon amitié a eu besoin d'efforts bien héroïques pour se contenir dans les bornes où vous l'avez toujours circonscrite; et tout en maudissant la calomnie d'avoir troublé votre mutuelle confiance, que de
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fois j'ai envié à Maurice proscrit, errant^ mort même, le bonheur d'inspirer de pareils regrets ! Jugez donc , chère cousine, si je suis aujourd'hui excusable de sentir renaître en mon cœur ces sentiments étouffés naguère par l'honneur et le devoir, de les sentir renaître pour celle que j'ai vu croître et grandir, votre vivante image...
— Pour ma fille! s'écria Odille , qui aurait pu être en tout temps blessée, comme femme, de cette contre- déclaration, mais qui, en un pareil moment, y trouvait la confirmation cruelle des doutes injurieux qu'elle venait de repousser avec tant d'énergie; pour ma fille ! répéta-t-elle avec une amertume dontM. d'Armentières s'étonna, ayant donné à ses paroles ce qui lui semblait un tour si adroit et si galant.
— Oui , pour Isabelle, poursuivit-il , baissant la voix en commençant à craindre d'avoir dépassé le but 5 je ne saurais dissimuler plus long-temps un amour qui vous explique pourquoi je me suis quelquefois plaint à vous de n'avoir pas été consulté dans certains de vos projets, auxquels j'ose croire
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que VOUS n'auriez pas donné suite, si j'avais voulu parler plus tôt. Mais j'ai long-temps hésité à vous faire part des miens, quelque persuadé que je fusse qu'ils pourraient heureusement s'accorder avec notre situation mutuelle , et que nous y trouverions , vous et moi, la réalisation si complète de tous nos plans de bonheur.. J'espère , en parlant si tard, ne pas être accusé par vous de n'avoir
songé égoïstement qu'à moi seul
Odille gardait le silence, accablée de la vérité qui luisait à ses yeux. M. d'Armentières continua donc de traiter seul cette question délicate, et de la résoudre brusquement contre lui-même avec sa générosité habituelle: — Mais je savais toutes les objections que vous pouviez m'opposer, ma chère cousine, je craignais que M. Paul n'eût profité de tous les avantages que devait lui donner votre consentement; peut-être a-t-ii déjà su parler au cœur d'Isabelle.... ; ditesle-moi franchement, mon amie...., renonçant à jamais au mariage, je Saurai alors dissimuler cette dernière passion comme j'ai dissimulé l'autre, j'aurai le courage
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d'en faire le sacrifice à votre repos et à celui
d'Isabelle. Je vous ouvre mon cœur sans
espoir, décidez démon sort et croyez que
— Assez, monsieur, assez, dit enfin Odille en l'interrompant avec dignité j je n'ai pas besoin que vous veniez si obligeamment à mon aide pour me dicter refus pour refus. Votre générosité, qui ne vous abandonne pas dans cette dernière feinte, veut que la partie soit égale entre nous, que nous soyons également à plaindre, n'est-ce pas? moi, de ne plus trouver ce second mari qui s'offrait à moi jadis avec une abnégation si touchante; vous, d'être malheureux dans celte nouvelle passion? Vous serez long-temps un problème pour moi, mon cousin; depuis un quart d'heure, je vois pourquoi j'étais obligée de vous croire sur parole quand vous me répétiez autrefois qu'il y avait entre nous mille liens de sympathie, car je n'en trouvais aucun, il faut bien vous le dire. Je m'explique enfin l'ingratitude dont je me reprochais souvent de payer une amitié aussi dévouée, aussi attentive que la vôtre; car nous autres femmes , nous nous estimons
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bien froides quand noire amitié ne ressemble pas un peu à l'amour. Tout s'explique enfin. Théodose : lorsque votre main était dans la mienne, nos cœurs étaient aux antipodes; je ne pouvais vous comprendre, parce que j'étais la franchise et vous la dissimulation même. Quels ont été vos motifs dans cette longue comédie? je ne veux pas les connaître. Quant aux miens pour vous soumettre à l'épreuve où vous vous démentez, apprenez qu'ils sont involontaires, et que je n'eusse tiré de votre dévouement d'autre avantage que de pouvoir l'opposer à ceux qui m'ont forcé de vous démasquer malgré moi.
Nous comparions tout à l'heure M. d'Armentières à un comédien : c'était en effet uk comédien fort habile; mais plus il était à son rôle, plus son embarras fut grand de se voir ainsi arrêté au milieu d'une de ses plus belles tirades, par une femme qui depuis douze ans se prêtait si naïvement à toutes les fables dont il composait ses rapports avec elle. Le comble de l'art eût été, selon lui, de finir le roman de leur intimité, comme il se vantait de