II
386 M. DE l'étincelle,
l'avoir commencé, en martyr de l'amour et du devoir , qui savait souffrir et se taire, aimer et sacrifier sa passion. Jusque là, tels avaient été les bénéfices du personnage, héros sentimental dans certains salons, homme à bonnes fortunes dans d'autres, confondant amis et ennemis par ses réputations contradictoires, mais certain partout de fixer l'attention, unique but de sa stérile vanité. Qu'Odille eût jusqu'ici refusé de s'alarmer des indices de la passion nouvelle de M. d'Armentières, il ne s'en était pas inquiété : c'était une preuve qu'elle avait toujours foi en lui; mais qu'elle refusât de croire à sa propre confession du fait, et qu'au lieu de le plaindre d'être si malheureux dans ses amours, elle y trouvât toutà-coup le secret de sa longue comédie, c'était pis qu'un coup de sifflet pour l'auteur et le comédien , c'était la toile qui se baissait avant le dénouement au milieu des huées delà foule. Ne pouvant , comme Tartufe, s'emparer de la maison , il n'avait plus qu'à se retirer de la scène et aller recommencer ailleurs une autre pièce. Il ne resta donc à M. d'Armentières que la ressource de faire de son dépit
un dernier faux semblant de résignation philosophique : — Madame, dit-il , je n'avais jamais eu besoin de réfuter la calomnie qui s'adressait à vous pour dénaturer une de mes actions ou un de mes sentiments! vous lui opposiez vous-même mon caractère en démenti; il paraît qu'aujourd'hui la calomnie a été plus heureuse, c'est mon caractère entier qu'elle a su travestir. Je suis de trop ici, recevez mes adieux: je désire que le monde juge plus favorablement notre rupture qu'il n'a jugé notre intimité. Puissiezvous n'avoir aucun remords de in'avoir méconnu. Quant à moi, madame, je ne me résignerais pas ainsi à perdre votre bonne opinion, si je ne croyais qu'avec celui qui a le bonheur de m'être préféré, je vous deviens chaque jour moins utile, comme ami et comme protecteur.
A peine ces mots étaient-ils prononcés que la porte de la chambre où s'était jusque là tenu le témoin muet de la scène s'ouvrit, et montra à M. d'Armentières un visage qu'il reconnut, quoique bruni et altéré par le soleil du Nouveau Monde ; — Rassurez-vous ,
388 M. DE l'étincelle,
monsieur, dit ce personnage qui venait démentir lui-même les pièces si bien rédigées pour attester sa mort ; — rassurez-vous , les amis et les protecteurs ne manqueront plus à madame Babandy, et si son nom lui pèse , j'en ai un autre à lui offrir; le voilà avec mon adresse, monsieur. Soyez plus calme, Odille, ce n'est point une provocation en duel que je remets à M. d'Armenticres : cette carte lui indique seulement que l'ami et le protecteur qui le remplace n'est pas celui qu'il a cru revoir... et qui seul aurait à lui demander raison de sa prétendue générosité... Faites trêve à cet effroi, monsieur; je ne suis pas un spectre sorti du tombeau pour personnifier le remords. Ce que je viens d'entendre effacerait pour votre cousin luimême, s'il vivait encore, douze ans d'injustes soupçons : vous lui rendriez sa femme, non pas seulement avec la chasteté du corps , mais encore avec celle du cœur. Cependant, monsieur , comme cette double réhabilitation ne pourrait être admise par le monde qu'en lui révélant un secret dont je ne veux pas abuser, souvenez-vous que M. de l'Etin-
ou ARLES ET PARIS. 889
celle consent à laisser ce secret sous le linceul de Maurice Babandy, qui pourrait en revenant à la vie ne pas se croire lié par la promesse que j'ai faite de le taire. Enfin, monsieur, comme vous seriez embarrassé dans le monde pour expliquer comment la mort de votre cousin peut vous dispenser d'épouser sa veuve, voici une déclaration signée par elle, et attestant d'avance qu'elle refuse l'offre de votre main et vous dégage de toutes vos promesses, tout en restant reconnaissante de votre fidèle dévouement. A vous tout l'avantage d'une honorable retraite , monsieur. Vous ne vous plaindrez donc pas de nous.
M. d'Armentières était attéré par cette apparition ; il se remit toutefois de son trouble pour répondre :
— Ce n'est pas ici le moment de nous expliquer, monsieur; je serai à vos ordres partout où vous voudrez , et il sortit.
— Je vous le répète , Odille, dit Maurice, il n'y aura pas de duel entre nous , il y a deux mois, je vous aurais pas parlé ainsi; mais ne
Sgo M. DE l'étincelle,
m'interrogez pas là-dessus, et permettez-moi d'aller rejoindre dans ie jardin quelqu'un qui aura comme moi à vous faire une loyale réparation..,
Avons - nous besoin de dire au lecteur qu'avant de parler ainsi, Maurice avait serré Odille dans ses bras?
Ce n'était pas assez peut-être , diront mes lectrices; mais, héros de roman malgré lui, Maurice se défiait de tous les sentiments exagérés et de toutes les situations romanesques : que les dames lui pardonnent si , après ce qu'il venait d'entendre, il ne tomba pas aux genoux de la femme qui lui avait conservé douze ans cette double fidélité sur laquelle il ne comptait plus.
Quanta M. Théodose d'Armentières, nous le laisserons livré au dépit d'un homme qui sent trop tard qu'il & pendant quinze années, dépensé à de petites passions et â de petites intrigues une imagination et un esprit capables de faire la fortune d'un courtisan politique. Pour terminer notre comparaison de tout à l'heure, son désespoir était celui d'un comédien-auteur qui , au lieu d'être proclamé
ou ARLES ET PARIS. SqI
le rival de Shakspeare ou de Molière, se voit chassé d'un théàlre de vaudevilles. — Heureusement pour son activité il était assez jeune encore pour changer de scène, et au moment où nous écrivons, ses nouvelles aventures suffiraient pour nous fournir la matière d'un roman politique... Mais nous attendons son autorisation pour le publier.