‹ Monsieur de l'étincelleChapitre 46 sur 47 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

Sur le costume de» Arléslenneu

Dans un article du Publicateur dt Arles, M. Michel de Truchet a donné les détails les plus curieux sur les modes d'Arles. En voici un extrait que je demande pardon à mon érudit compatriote d'abréger un peu.

« Le trousseau d'une mariée s'appelait à Arles leprouvesiman, et l'usage voulait que telle artisane qui avait à peine i,5oo francs de dot, se constituât et eût en effet des nippes, un trousseau ou garde-robe de 8 on 900 francs afin de préparer le cas du doublement des coffres,' en cas de veuvage, ou encore, comme le disaient anciennement les femmes mariées, pour tirer de là de quoi habiller leurs enfants. Avec quelle vanité elles TOUS montraient leur armoire : on voyait d'abord le corps, la pièce , la pourtetta en baleine , recouverts de riches étoffes de damas tissucs de soi-e et d'or, à linstar des plus belles chasubles et chappes. Une ganse en or ou en argent selon la saison, large de trois doigts, servait à l'attacher au droaleL Les fichus, pour les grandes parures, étaient brodés en chenilles; les autres étaient en indiennes apprêtées dites pise. Plusieurs douzaines de fichus mousseline claire' de cambraisine, étaient pour mettre sur la tête quand il fallait se coiffer à la cardeline; c'était pour tous les jours, per changear de net, se mettre seulement propre. Autrement la coiffe était en dentelle large de trois doigts. Les malines étaient les plus prisées, il en fallait pour une coiffe à la c/ianoinesse quatre pans, qui coûtaient 3o francs l'aune. La coiffe à bout en nécessitait une auae et quart. La velette petit voile qui surmontait tout cela, devait être de la plai belle mousseline claire»

■} » La camisole, pour l'hiver,était invariablemeal delà plu,

belle écarlate ou du lontlrin; pendant l'été, elle était en piqué blanc. La longueur de la manche ne dépassait guère la moitié du cubitus, y compris le relroussis de la chemise. «Une partie caractéristique du costume arlésien, autrefois, était le casaquin ou le droulet, qui ne différaient entre eux que par les basques qu'avait le droulet et que ne portait pas le casaquin. Ils étaient en marok, en serge, en serge obscure ou en burate commune. La doublure était en soie couleur de feu.

» Le jupon, en hiver, était de kalmouc, de cadix, de burate ; l'été , il était en indienne. Dans les cas extraordinaires, comme baptêmes, mariages, les pièces de l'habillement étaient en gros de Tours, couleur aurore ou bleu de ciel.

» Le tablier était en indienne ou chaffracany, qui variait de couleur el de nom, selon les modes. Les plus connues ont été : la mcke, le car'anca, les pises à fond blanc. Pour tous les jours on ne portait qu'un tablier de camarette, et pendant un temps il fut à la mode d'y mettre une pièce de chaffracany rouge, en un coin, comme s'il y eût eu déchirure, quoique le tablier fût tout neuf. Les souliers étaient en damas, en péruvienne, en velours ciselé ou en petit grain : en damas ils coûtaient 56 francs.

«Nos Arlésiennes, pour conserver la blancheur de leur teint, portaient anciennement un chapeau de feutre noir dont les bords avaient jusqu'à vingt pouces de largeur, ce (jui était une bonne précaution pour se préserver du soleil.

» Mais une remarque essentielle, c'est que dans ce costume arlésien on distinguait trois hiérarchies d'états ou professions; car les simples paysannes ne se pei'mettaient pas les mêmes joyaux que les artisanes, et celles-ci, les bijoux que portaient les damiselettes , bourgeoises, filles de marchands, procureurs, notaires, orfèvres, etc. Par exemple, les paysaunes portaient autrefois un coulas d'argent au cou, qui avait une médaille suspendue, émaillée, représentant d'un côté un crucifix, et de lautre l'image de la Sainte- Vierge. Les plus riches d'entre elles portaient encore une

croix 'plate, en or, avec un coulan creux, de la grosseur d'une noix. Elles se paraient d'une grosse ceinture en argent. Les artisanes, les ménagères, au contraire, portaient un clavier en argent, très gros, très large, avec deux longues chaînes. Elles avaient à leur cou une croix dor à sept diamants ; d'autres fois elles portaient une croix émaillée, blanche d'un côté et noire de l'autre, avec trois diamants, l'un au centre, l'autre au «oulan et le troisième à la poire qui appendait, jouant librement. De plus, elles avaient au bras droit un énorme et large coulas en or, avec deux anneaux, larges d'un pouce : nous en avons déjà parlé. Quant aux états plus relevés , ils se distinguaient par la forme de l'habillement qui était un casaquin court^ des manches en amadis plas longues, et la nature de l'éloffe moins coûteuse , qui n'était que d'indienne ou chaffracany. Les bijoux étaient une petite maltaise en or, ou un papillon représentant un Saint-Esprit en diamant, appendu à une chaîne de jaseron. La coiffure de ces derniers états étaient la carcasse, la lanterne ou velette à bout.

» Ce goût du luxe, surtout dans la ménagerie, a ruiné plus d'une famille, qui n a pas craint démettre plus de cent louis à une croix à sept diamants. »

M. Michel de Truchel a publié dansle journal d'Arles une foule d articles remplis d intérêt, que je louerais davantage si je n'étais moi-même trop loué par l'auteur. M. de Truchet a marché avec son siècle : avant la révolution, lorsque Arles avait une académie de trente gentilshommes, il en aurait été le président; aujourd'hui il est devenu le collaborateur le plus actif du journal dont les rédacteurs sont les véritables académiciens de notre ville. Ce journal vient de réaliser iin diflicile problème , celui de coaliser les citoyens lettrés d'une ville de province dans un but commun, sans distinction d'opinion. Avec des hommes tels que MM. Estrangien, Jacquemin, Scipiou du Rourc, le capitaine Bayol et les anonymes dont je n'ai pu encore deviner les initiales, il n'est pas étonnant que le fubltcateur cou-

tienne tant d'excellents articles d'archéologie, de statistique et de littérature, avec un feuilleton si varié.

Note historique sur la reine de Serdanha.

Mon ami le généralissime Mazade ne se dissimule pas que la popularité plus récente du général Allard est venue le mettre un peu dans l'ombre. Le roi de Lahore passe aussi pour un plus grand monarque que la reine de Jaghire, et enfin un élégant écrivain du Journal des Débats, M. C. Fleury, a publié en faveur du général Allard et de Runjet-Sing une brochure qui a plus d'autorité qu'une histoire présentée sous forme de roman. Il faut dire encore que Victor Jacquemont, dans sa correspondance , a traité bien cavalièrement la souveraine du généralissime Mazade, Voici en quels termes il fait son portrait : « Sachez donc que le colonel Arnold me mena chez la Begum-Sumro un dimanche malin du mois de décembre dernier, quand j'étais à Meerut avec lui. Je déjeunai et dînai avec cette vieille sorcière, et même lui baisai la main galamment En véritable John Bull, à dîner, j'eus l'honneur de trinquer avec elle ; de retour à Meerut, le lendemain, je reçus d'elle une invitation à dîner le jour de Noël. Cest une vieille coquine qui a une centaine d'années , cassée en deux, ratatinée comme un raisin sec, une sorte de momie ambulante qui fait encore elle-même toutes ses affaires, écoute deux ou trois secrétaires à la fois , tandis qu'en même temps elle dicte d trois autres (i).» Après avoir parlé de sa cruauté en disant qu'elle égale son courage, Victor Jacquemont parle de l'église catholique bâtie par elle à Serdanha et prétend que la reine de Jaghire s'est faite dévote de peur du diable. On sait la haine de Victor Jacquemont contre les dévots, et il est facile de s'apercevoir qu'il eût été plus galant envers la reine de Jaghire si elle ne s'était pas convertie

(i) Correspondance de Victor Jacquemont, t* II, pag. a35.

âu catholicisme. Avant la publication des lettres de Victor Jacquemont, j'avais inséré dans la Revue de Parisyle 24 août i833, les détails que j'avais trouvés sur la Begum-Somrou en lisant les voyages du major Archer et du capitaine Skinner. Heureusement pour la reine de Jaghire ou de Serdanha, le biographe du général AUard, en vrai chevalier, est venu depuis défendre cette princesse contre Victor Jacquemont. On me saura d'autant plus gré de citer ici cette défense» que mon siège étant fait, comme disait l'abbé Vertot, je n'ai pu en profiter dans le cours de l'ouvrage.

« Cette mission me plaît, j'aime à défendre les absents quand leur cause est bonne, et les gens qui sorrt loin quand je soupçonne qu'ils ont raison. Je vais donc vous raconter eh peu de mots l'histoire authentique de Simrou-Beg- Ghum, princesse de Serdanha.

» Serdanha est un pays situé entre le Gange et la Djamma au N.-N.-E. de Delhi, à quelques lieues de Meerut (i), et forme une enclave sur le territoire britannique. Un Français nommé Sombre, simple soldat de la garnison de Chandernagor, étant venu servir sous les ordres du nabab de Patna, avait réussi auprès de ce prince, et il jouissait d'un certain crédit à sa cour. Lors de la chute du nabab et de la dissolution de l'empire du Grand-Mogol au profit des Anglais, Sombre se mit à la tête d'un corps de partisans , combattit pour son propre compte, el parvint à former une petite principauté sur le territoire de Serdanha. Louis XVI récompensa son courage et sa fortune, en lui envoyant, en 1776, un brevet de colonel.

» Sombre avait épousé une chrétienne ; mais l'usage des colonies lui permettait d'avoir une seconde femme, et il vivait maritalement avec une Persane que sa beauté avait rendue célèbre, et qui devait à la blancheur de son teint, avantage assez rare dans l'Indoustan, le surnom de Simroo, « visage d'argent, blanc comme l'argent. » Nous dirions ici

(1) Serdanahest la capitale, mais la pri ocesse résidait plus vo« lontiers à Meerut.

blanc comme neige. Le surnom de Simrou se trouvait en même temps, avec une allération légère, l'équivalent du mot sombre dans une bouche indienne.

>iSombre mourut, laissant sa veuve légitime dans un grand embarras, car il n'avait confié ni à sa femme ni à son fils le secret du lieu où il avait caché ses trésors, et le gouvernement de Serdanha allait faire banqueroute quand la belle Persane vint à son aide. Elle vendit tout ce qu'elle possédait, et ayant pris le commandement des troupes, die fit respecter la veuve du nabab, sauva son enfant et protégea le territoire contre les ennemis du dehors; enfin, après avoir pris soin de toutes choses , ne pouvant mieux faire , elle prit aussi la souveraineté de Serdanha.

» Un Français de Lorient, homme de cœur et de mérite, M. Levasseaux, commandait l'armée de la Begghum (Begghum signifie princesse). Il obtint toute sa confiance et la décida à embrasser le christianisme, La princesse offrit sa main à l'homme qui lui avait enseigné l'évangile. Quelques années s'écoulèrent; M. Levasseaux, heureux de cette union, regrettait pourtant la France. Il persuada à la Begghum de renoncer aux honneurs de Serdanha et de se retirer en Europe avec lui. Les préparatifs achevés , les deux époux prirent clandestinement la fuite. Mais à quelques lieues des frontières britanniques, on les prévint que les troupes soulevées les poursuivaient; bientôt ils furent arrêtés et reconduits séparément à Serdanha sous bonne escorte. Alors Simrou -Begghum fit dire à M. Levasseaux qu'elle avait avalé un diamant; celui-ci s'imagina que la princesse voulait échapper par suicide aux outrages des vainqueurs et au supplice qu'elle redoutait, et, pour ne pas lui survivre, il se brûla la cervelle.

» La princesse ne mourut pas ; mais, profitant de la faute qu'elle avait commise, un fils du nabab français, le jeune Sombre, avait ressaisi le pouvoir fondé par son père, et il retenait Simrou-Begghum en prison. Par bonheur celle-ci parvient à s'échapper, réunit ses nombreux partisans, sem*

pare de la personne de Sombre (Louis-Renard), qui va la remplacer dans sa prison ; et pour s'assurer la paisible jouissance d'un pouvoir deux fois conquis par elle, Simiou- Begglium fait une donation en règle de son petit empire à la Compagnie anglaise qui doit on hériter à sa mort.

«Telle est l'histoire de Simrou-Begghum, reine de Serdanha ; cette princesse a aujourd'hui un peu plus de quatre-vingt-quinze ans ; mais 1 âge n'a pas altéré la vivacité de son esprit. Elle a toujours dirigé elle-même et elle dirige encore les affaires de sa principauté; finances, justice, guerre, elle veille à tout, et ses détracteurs eux-mêmes sont obligés de louer sa rare intelligence, sa fermeté et son courage. Sa générosité est célèbre dans l'Inde anglaise, et ses bienfaits s'étendent bien au-delà de son rovaume; ils vont chercher les malheureux à Galculla, à Chandernagor, à Rome même, et c'est principalement à des Français qu'ils s'adressent. Simrou-Begghum, par sa double alliance, par sa conversation, par son goût décidé pour la France, est presque française ; aussi quand le général Allard rendit visite à la Begghum , avant de retourner en Europe, la princesse lui parla delà France avec enthousiasme, elle le traita en compatriote , et le chargea de porter au roi des Français une lettre de parchemin magnifique, renfermant dans le plus merveilleux amphigouri, les plus solennelles assurances de dévouement à sa royale personne ; elle avait joint à ce message son portrait peint à l'huile. J'ai vu ce portrait, il a été exposé quelque temps dans la salle des audiences de Sa Majesté. La princesse est coiffée d'un cachemire jaune qui retombe de ch.ique côté le long du visage sur ses épaules ; sa physionomie est fort douce, et si son leint n'est pas blanc comme neige, il est également impossible de retrouver dans ce portrait « celte sorcière cassée en deux, ratatinée comme un raisin sec, espèce de momie ambulante, » dont Jacqucmont fait une si effrayante peinture »

Aces curieux documents nous pouvons seulement ajou-

ter que la reine de Jaghire est décédée enfin çn avril i83é. Il est bien fâcheux qu'avec tout son dévouement pour la France, elle se soit contentée d'envoyer son portrait au roi des Français ; elle aurait dû au moins partager également son héritage entre la France et l'Angleterre. Ce n'est pas la faute de M. le général Mazade ni du père Malhias Jouve si elle ne l'a pas fait.

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