‹ Monsieur de Roberville (volume 2)Chapitre 2 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Suites d'un mariage précipité.

XouT le monde sait ce que c'est qu^une première nuit de noces.

Ceux-là , surtout, queTamour a mis dans les bras de l'bymen , se rap«« pellefit toute la vie cette nuit ii la-*

quelle ^ malheureusement , jiuUe autre ne doit ressembler. Roberville protestait à sa petite Rose que leur vie entière s'écoulerait au sein des délices et des euchantemens. Rose , très-novice , croyait fermement à ces paroles , et répondait ,- en rour

gissant de pudeur et de plaisir :

Ainsi soil-il , mon cher ami !

Roberville avait cependant appris de la piquante madame Chedeville, de la tendre Aliba , de la fîancçe de Corambé , et de quelques autres , avec quelle promptitude se détruit le prestige. Mais qu'étaient toutes ces femmes comparées à Rose ? Avaientelles ce titre sacré , qui fait du plus saint des devoirs le plus doux des plaisirs? Possédaient-elles cette sensibilité exquise , cette finesse de per* ception , cette éloquence de la nature 3 cetle variété d'expressions , iîjui multiplient , pour ainsi di^re »

une femme x, et la rendent toujours nouvelle ? La vérité de tout cela , est que Rose n'avait encore dit que 4^uatre mots ; mais ils étaient d'un sens , d'une profondeur , d'un agré-»

inent !

Ils en étaient à cet instant où la nature cesse de sjecozuler une inÙLli*

DE BOBÏIKTILLK. 3

|[al)1e imaginaiiou. M. de Rober* ville avait un bras passé soas le cou satiné de sa séduisante compagne ; il caressait de l'autre ce joli doigt qu il avait décoré la veille de l'an* Beau sacré , ce talisman; qui nous assure de la fidélité d'une femme , en lui rappelant sans cesse ses serzaens et ses devoirs. Ses yeux fatigués étaient fixés sur les yeux à demi jclos de la voluptueuse Rose. Il démêlait ^ sous ses longues paupières , l'expression de l'amour le plus tendre , et de la plus sincère reconnaissance. « Oh ! s'écria-t-il , qu^il est » doux d^étre aime ainsi I QuHl fau- » dralt entendre peu ses intérêts j » pour ne pas prolonger cette scène «ravissante! Ma chère Rose ? — » Mon bon ami ? — Nous déjeune* » rons au lit. — Oui, mon ami, — .

n Nous y dînerons. — Oui , mon » ami.— Nous y souperons--r- Oui, V mon ami, — Aujourd'hui , de-

4 MONSïfeUA '^

» main^ le reste de la semaine^ le » reite du mois. — Oui , mon ami.

» — C'est ainsi qu'on vil Teritable* » ment Tun pour l'autre. Oublions D le monde , qui nous devient étran* D ger. Je trouve eh loi tout ce qui » fixe un cœur délicat , hymen , >» amour^ amitié. Que le lit nuptial » soit. notre univers ! » Vanitas va^ nUatum I

11 sonne. Maman Perceval épiait depuis long-temps le momi^^t du réveil. Sans doute M. de Bobenrille est passé dans sa garde-robe , et elle se dispose à prodiguer à sa fille pes soins réparateurs que l'expérience a transmis, de génération en génération, aux mamans Perceval.

Elle s'arrête, en voyant son gendrç au lit; elle s'étonne, lorsqu'il lui dijL très-sérieusementque ce n'est pas elle qu'il demande , mais le déjeuné. Elle passe de l'étonneinent à la stupéfaction p quand elle apprend que le jour^

DE KOBERVILLE. 5

la semaine, le mois , s'écouleront ainsi. Elle emploie les représentations, les observatfonSjles réflexions.

Elle proteste que jamais personne]^ dans sa famille, n'a fait un tel abus du mariage ; que les femmes s*y résignent , à la bonne heure , mais sans cesser d'être chastes, pt qu'une mère , jusqu'alors irréprochable , ne peut tolérer un tel excès , sans provoquer , sans mériter le blâme général.

Robert réplique qu'il n'a pas épousé la famille , tnais Rose ; que personne n^ale droit de s'immiscer dansle mystère conjugal ; que si les habitans jasent j on les laissera jaser; et que la mère, jusqu'alors irréprochable, tx.

perdu tous ses droits sur sa fille, de l'instant où elle l'a présentée à l'autel. Madame Perceval s'emporte , son gendre rit; elle crie, elle tempête; les gens de là noce accourent à la porte de la chambre nuptiale; ctsont

an fait, en deux minutes , de Tobjct de la contestatton. Rose , interpellée par sa mère >. balbutie d'abord, et, soufSce par son mari , elle répond bravement qu'elle a promis obéis* sance. Madame Perceval , piquée , outrée , exaspérée , se dispose a arr Tacher draps et couverture. Rober- TÎlle saute à bas du lit , la prend respectueusement par les épaules , et la pousse dehors. Hélas ! disait eu elle-même la bonne maman , qui 4iyait le coup d'œil juste et prompt y M. Perceval était jeune , beau , vigoureux comme cela il y a vingt ans :

il est bien changé ! Et vous aussi ^ aurai l-on pu lui répondre.

Roberville s'enferme à double tour; il met ses verroux. Il ouvre sa croîsée; il appelle son domestique; il lui donne ses ordres. Bientôt un grand panier , bien garni , monte du jardin au premier, soutenu, balancé pat la ceinture et les jarretières de la }or

DIE ROBERVILLE. 7

lie mariée. Un guéridon , roulé près du lit , se transforme en lable , et l'amour fait les honneurs du repas.

On mange , on boit; on se regarde, on oublie un moment la perdrix rouge , le Clos-Vougeol, le marasquin. On y revient; on pqrte le seul toast dont on pût s'aviser : Amow\ extrême ^ im^ariable ^ étemel. » On jure par les plaisirs passés ; mille baisers scellent le serment. Le$ yeux s'appesantissent , se ferment , et un doux sommeil rend de nouvelles forces k l'hymen , qui , quoiqu'ea dise M. de Roberville , n^cst pas in^ fatigable.

Cependant la malignité, toujours prompte à saisir le ridicule , toujours disposée aie répandre^àyajouter^à en rire de ce ris qui ressemble à la rage, la malignité n'était pas oisive. La petite bonne Valin n'avait cessé d'aller et de venir le jour du mariage et le lendemain : elle se glissait partout, à

8 MONSlEtA

]a cuisine , à Toffice^ dans lesjardins* Elle écoutait par les trous des serru- Tes y et elle allait rendre compte à sa xnaltresse , de ce qu'elle entendait ^ et même de ce qu'elle n'entendait pas.

Madame Perceval , qui dirigieait tout, qui se mêlait de tout^ qui était toujours en l'air, avait vingt fois rencontré la petite bonne. Mais la mariée était mise comme un ange, lerèpas était somptueux , l'assemblée brillante, et il était bon que madame iValin n'ignorât rien de tout cela; mais on avait le plus haut intérêt à lui cacher la scène un peu scandaleuse qui venait de se passer, et celles qui pour« raient suivre. En conséquence, ma« dame Perceval prit par une oreille la petite bonne , qui s^était fourrée parmi les convives j et qui riait comme eux à la porte de la chambre nuptiale.

L'oreille fut tirée de façon à guérir la petite fille de la manie d'écouten

DE ROBERTILLE. 9

Eile s'enfuit, dès qu'il plut à maman Perceval de lui rendre la liberté.

Mais, hélasl elle avait tout vu^ tout entendu.

Vous sentez quel avantage avait maintenant le famille Valin sur la famille ennemie. Une mère à qui tous les moyens sont bons pour marier sa fille ; un maft qui affiche Tincontinence » et qui outrage les mœurs publiques; une jeune mariée sans pudeur , qui consent à passer un mois au lit ; etc. , etc.

(( Mettez-vous à votre secrétaire , » monsieur Valin. — Pourquoi faire, » mafemme?-— Comment, pourquoi » faire? Une complainte en quarante- D deux couplets. — Mais , je n'ai ja- » mais fait de vers.— Eh bien , voua » commencerez. — ^Mais, ma bonne..»

» — Mais^ monsieur*... — Je ne sau- » rais...» — Je le veux. «

Les maris des petits endroits sont dociles. M* Valin passe à son secré*

taire , prend sou cairif ^ taille -sâ plume, se frotie le front, se gratte l'oreille. Madame Valaîn, l'œil animé , un bras en l'air , frappe le carjeau du pied, et s'écrie :.« Allons i> donc , monsieur ^ allons donc !

» Est-il si difficile de déchirer son î) prochain? — Jysuij^, ma femme ^ » fy suis. »

a Or , ëcoutez l'histoire aiëmorable. »

L'histoire mémorable.... Et M. Valiû fi^arrcte là. Avec aussi peu de disposi* tion pour la poésie que Roberville , xnàis bien plus patient, il cherche au plafond lesecondvers,qu'ilnj trouve pas. Maman Valin en dicte deux sans reprendre haleine , et mademoiselle JMimi finit le second couplet. Il était acrimonieux^ outrageant , et il n'eu parut que meilleur.

îîos trois poètes , par occasion , eurent beaucoup de peine à arriver à à la sixième strophe à la fin de la jour*

AS AO<XltyiLLtf, IZ

née. Cependant M. Valiu n'avait cessé , pour entretenir leur verve commune , de racler son violon pen« dantque Mimi chantait, rechantait le dernier vers fait, pour appeler le suivant. Quaraute-deux couplets à faire de cette façon , avalent quelque chose d'effrayant. Mais le désir de se venger est un terrible stimulant. On résolut de ne pas se coucher que la complainte nefùtterminée,el comme on était pressé de jouir , on convint de ne pas tenir trop rigoureusement à la rime, ni même à la mesure.

Nous avons laissé notre héros et sa jeune épouse^ fatigués, accablés sous le poids des myrtes , se livrer à un sommeil réparateur. Leurs yeux se rouvrirent enfin à la lutniore ^ et leurs cœurs à Tàmour. Roberville prouva une fois 3 deux fois encore , tjue per-* sonne n'aimait comme lui , et lorsqu'il ne lui r^sta plus de preuves à administrer 9 il essaya de remplir , par une

couversaiion sentimentale , tkn in« tervalle qu il prévoyait devoir être assez long. Parler d'amour à ce qu'on aime , c'est encore jouir j recueillir sur ses lèvres ces traits heureux , ces expressions brûlantes , qu'une .vive passion peut seule inspirer , et qu'elle apprécie si bien ^ c'est doubler la jouissance : ainsi pensait Robert , et il n^avait pas tort.

Il les attendait ^ ces mots enchanteurs , ces traiis d'ivresse , et il les attendait en vain. Oui » mon ami ; non , mon ami ; mon ami , je ne sais ; ah ! mon suni ; voilà' à -peuprès ce que lui répondait Rose , et cette manière de répondre n'avait rien de bien satisfaisant. Mais la fatigue j la timidité , privent une femme d'esprit de la plus grande, partie de ses moyens , et Rose doit être spirituelle , puisque c'est un ange : Roberville n'a garde d'en douter ; puisque le curé l'a dit ;

DS HOBRRYILLE. l3

C'est de quoi il eût pourtant été bon de s'assurer avant que d'épouser.

Il faut lui donner le tems de se remettre , pensait le jeune homme. Il faut faire naître sa confiance , et forcer doucement Fesprit qui se cache k se manifester. Roberville qui avait eu la prétention d'entrer à l'a* cadémie, en avait conservé beaucoup à l'érudition , et il n'était pas fâché de trouver l'occasion de se faire valoir ; cela ne lui était pas difficile. Il eut parlé trois heures , que sa petite Rose ne se fut pas permis la plus lé* gère observation. 11 se jette à corps perdu dans la haute littérature. Il cite Montesquieu ^ qu'il connaissait à peine, le Contrat Social qu'il n'entendait pas , Hélvétius qu'il n'avait pas lu y et une cinquantaine de vers qu'il avait retenus de la Henriade.

Rosé ouvrait ses grands yeux , écou* tait eu silence y et finit par bâiller si

i4 jwoNSixait

franchement, que son mari s'arrêta court. Allons^ allons, se dit-il , ce n'est pas là son genre d'esprit. Essayons la littérature légère. Il cite ce qu'il se rappelé de plus piquant, de plus gai de Bei nis , de Boufflers , des autres amans des muses espiègles , et Jes bâillemens continuèrent sans interruption. Que signifie cette lu** reur debàiller , pensait le citateur ?... Hé ! j'y suis. M. Morisset , mon premier maître d^école , homme docte et grand observateur , nous disait :

Mes amis , il y a trois sortes de bâillemens : bâillement produit par des tiraillemens d'estomac ; bâille* meut effet de l'ennui ; bâillement précurseur du sommeil. Or, madame de Roberville n'a pas sommeil , puisqu'il y a une demi-heure au plus qu'elle est éveillée» Elle ne s'ennuie pas Avec Colle et Panard , puisqu'elle a de l'esprit comme un ange : elle a donc appétit.

BE ROBEKVIIiLS. iS

Diaprés ce raisounemeot^ dant la justesse lui parait démontrée , Ro* berville ro^sçchble les débris do dé^ jeûner y et propose une aile de per^ drix. ' Je vous remercie , mon ami>^ » — »- Je l'en prie , Rose. — Je no » saurais, mon ami. )> Morbleu I^Iicil tout bas, je m'y perds. Passons à une dernière épreuv-^

II prend un nouveau texte. Il s'étend sur l'économie rurale » sur les

soins intérieurs de la maison et la

langue de sa jolie épouse se délie.

11 apprend en quel tems se taille la vig^e 'f en quelle saison se fait la vendange 5 quels plaisirs *ou s'y permet , quelles niches font les garçons aux fillettes , comment on tisse le chanvre , le couplet favori qu'on chante en filant^ et ce qu'on accorde de déchetau tisserand sur vingt -cinq

livres de fiL Vint cnsuita Tari de

transformer les jeunes coqs en chapons f d'engraisser les poulardes et

i6 xfoirsxEtJK

d'élever des dindons , partie essen* tielle et difficile de la basse - cour. Allons , allons , pen^a Roberville , si elle n'a pas l'esprit orné , elle l'a du moins solide ^ et les femmes en état de bien conduire leur maison ^ sont plus rares qu'on ne peùse. La véritable richesse est dans Tordre et réconomie : ma femme doublera mes produits ) il est clair qu'elle m'apporte douze mille livres de rente. Elle est jolie , tres-jolie ; je la crois douce ; j'ai donc fait un très* bon mariage . . • ..Il est pourtant un J)eu dur'dë passer sa vie à' parler chanvre .et' dindons.

Bdh ! qu'est - ce au fond que ces conversât) OT|s si brillantes et si vantées ? de la facilité , du vide , assai* sonné de quelque esprit dirigé par l'orgueil , par Fenvie de se faire valoir , et d'abaisser les autres. Que reste^t-il à la (in de ces vains mots qui ont|frappé l'air? Rien. £t que

manque - t - il aux tableaux un peu rustiques de Rose , pour les rendre enchanteurs ? de les parer du charme de la mythologie. Subsùtuons à vendange ^ au vin du crû , Bacchus 9 Silène et les Bacchantes.

Que nos pigeons soient l'oiseau de Vénus ; cherchons Priape dans tin chou et dans une laitue ; plaçons Flore et Zéphire dans l'anémone et là tubéreuse^ et nos entretiens sont ceux des gens du meilleur ton.

Leonari le plus sot a^ comme un autre , la manie d^étre l'instituteur de sa femme , lorsquelle est jeune et docile. Cet animal barbu est si vain*, lorsqu'on sourit à un. trait heureux de sa compagne , de pouvoir dire à l'oreille d'animaux de son espèce : c'est moi qui l'ai faite ce qu'elle est ! Pauvres gens , qui ne vous doutez pas que la plus naïve vous mène en paraissant vous céder »

j8 HOlfSIEtR

et que la force est toujours Taveugle servante de l'adresse !

Roberville^ Tain comme un mari , commence aussitôt son cours de mythologie. 11 indique ii Rose les noms qui doivent embellir chaque objet. Rose trouve quMl est plus clair ei plus court de dire tonnerre , que Jupiter lançant la foudre ; rosée , que les pleurs de TAurore; et abricot, que les dons de Pomone. Robert iur siste , Rose persiste. Il commence une dissertation sur l'excelleuce du langage poétique , et Rose bâille plus fort que jamais. Ici Robervillc réfléchit et se mord les lèvres. « Ma » chère amie ; dînons , cela fait tou- » jours passer une heure. »

Ils dinent! L'heure s'écoule en efiet; mais combien d'autres doivent s'écouler de ce moment à la fin du mois ; et le moyen de les remplir

BE aOBEAVItLE. ig

avec une femme qui répond en bâillant! Si du moins il avait quelques livres^ il tromperait la lenteur du tems , car il sent bien c^u il ne peut pensera s'habiller et à paraître après la manière positive dont il s^est expliqué avec madame Perceval. Un mois aux arrêts ! dans' un lit! avec une statue! quel supplice^, et à qui s'en prendre , qu^à cette imagination toujours exaltée ,. toujours au- delà du vrai ^ et dont il a toujours fa faiblesse de suivre la première impulsion !

Rose , sans goût pour la fable , en a pris beaucoup à Yhisloire. Elle croit , dans son ingénuité , que son xnari peut à son gré en multiplier les leçons. Elle s'approche, elle agace; elle sourit , elle attaque : la fable , toujours la fabte , rien que la fable , « Âh! dit -elle , en baillant de nou- » veau, si j'avais mon bas, je tricoterais. — Tu as raison ^ Rose ^ le

do MOHSISUB

» plaisir n'est pas iDepuisablé. C'est » par le travail qu'on y revient et » .qu'on en sent le prix. »

En débitant cette phrase très-morale , Roberville avait mis un pied bors du lit, puis l'autre ; il est de*^ bout. 11 fait quelques* tours par la chambre ; il s'arrête devant une croisée , il regarde les arbres de son verger , les fleurs de son par^rre ; -il revient à son lit., retourne a sa croisée.

En allant et venant , en ouvrant toutes les portes ^ excepté celle qu'il grillait d'ouvrir , k porte qui conduisait à l'escalier^ il trouve dans un cabinet de garde robe... il trouve!...

ressource précieuse , bonheur ines^ péré!...

Dans ce tems-là tout le monde j depuis le colonel du*cercle jusqu'au bourgeois élégant , faisait de la tapisserie. Roberville jouait l'homme du bon ton depuis l'heureuse issue

DE KOfiCn yiLLP. 31

d« son affaire avec M. Dupout ^ et ce qu'il venait de trouver avec un plaisir si vrai ^ c'est son métier. *

11 le tire au milieu de la chambre , il passe un caleçon ^ un manteau de nuit , et finît une aile de l'Amour qui enlève Psyché. Celle-là parlait du moins ^ pensait-il , et cependant son amant a des ailes. Les anciens connaissaient mieux le cœur humain que moL

Rose;, assis sur son lit , sa. tête soutenue sur ses mains, et ses coudes appuyés ^ur ses genoux relevés , le regardajix faire ^ sans rien dire , et peut-être sans rien penser. Elle se fatigue enfin et de sa position , et de ce lit solitaire. Par un mouvement machinal , elle se trouve aussi de« bout ; «Uea passé une robe du matin* Elle est derrière le fauteuil de son mari , et elLe s'écrie ; fx Ah j que celle » dame est bien! )>

p.oberviUe se retourne. IlToit nue

figure enchanteresse qu'embellît le plaisir de la surprise, des formes célestes, qu'une robe négligemment jetée trahit de toutes parts. L'aiguille tombe de sa main. li regarde, il admire. « Ah ! dit - il , Psyché était » moins belle que toi ; mais elle )} avait une âme. — Et moi aussi , » j'en ai une. Maman et M. le Curé » me l'ont dit. — Ah I Rose , pourquoi » as-tu parlé? tu as détruit le charme. » — Je ne t^entends pas. — Hélas l je » le sais bien. »

Elle demande à son mari ce qu'il Teut faire de cette jolie vierge et de ce beau Gabriel qui la tient dans ses bras. « Partie d'un meuble, ma bonne » amie. — D'un meuble? -—Oui, un >^ des six fauteuils qu'accompagnera M un canapé.—- Apprends-moi k faire » un meuble. Je trouve cet ouvrage- » là plus amusant que mon tricot. «.

Roberville , enchanté de se déro« ber à l'ennui qui le tourmentait , et

DE kOBEBYILLE. a3

qne doublait celui qui se peignait uD moiïieut avant dans tous les traits de sa femme , met Taiguille dans ses jolis doigts , lui montre à la tenir, à la conduire. Rose est gauche ; mais c^estla gaucherie d^Hébé, rougissant et laissant tomber sa coupe aux pieds . du dieu qui lui sourit. Robenrille l'encourage^ elle fait mieux; il s'applaudit , bientôt elle va l'égaler.

Allons , allons , se disait-il ^ elle n'est pas si bornée. Celle qui apprend à broder en deux heures, est susceptible d^apprendre autre chose. D^ail* leurs la patience et l'amour peuvent opérer un prodige. '^

Le reste de la journé s'écoula assez agréablement pour tous deux.

ILia ceinture et les jarretières montèrent le souper, et on retrouva avee plaisir ce lit qu'on avait oublie pea** dant quelques heures. La volupté e%.

le sommeil ^ ré^iakrenl tour lè tpur ^

€t le jour naissant ouvrît des yeux qui se dirent : amour et bonheur.

Que faire 5 quand les yeux et la bouche ont lout dit?Dé jeûner comme la veille ^ comme la veille se remettre au métier. Faire de la tapisserie deux jours de suite ^ en faire encore le lendemain , le reste du mois! Quelle perspective ! ce Je m'ennuie , ma » bonne, ditfranchementRoberville.

. » — Et moi aussi , mon ami. — £nn nuyons-nous avec courage. — Enp nuyons-nous y mon ami.

ji — Tu descendrais volontiers?

» . — Oui , mon ami. — El moi aussi , » ma femme. — - Descendons ^ mon » ami. — C'est impossible , Rose.

» — Pourquoi dolic , mon ami ? — .

nVenx-to que nous passions ^ dans » l'Qsprît de tes parens, de tes amis^ » pour des jeunes gens inconsidérés ^ » qui • ne^savent ce qu'ils veulent , n ni ce qu'ils font ? Si le projet p de nous suffire à nous * mêmes

» nous

» nous a donné en effet du ridicule^ nà quelles plaisanteries piquantes j» ne nous exposerions-nous pas, ea » paraissant ne pouvoir plus nous )) supporter dès le second jour ?Sans » doute ce ne serait qu'une appa- )> rence trompeuse, car je t'^aime » toujours passionnément. — Et » moi aussi ,mou aïni. — - MaisPap- » parence est tout dans le monde.

» — Elle est tout, monami? — -Tout » absolument, Rose. Travaillons.

n — Travaillons, mon ami.

» Je suis excédé , s'écrie Robert

)) vers le soir , et II jette au milieu de

» la chambre aiguilles , soie et ci-

» seaux. Je n'y tiens plus. — Ni moi,

))monami. — Qu'on pense,qu'on dise

» ce qu'on voudra, il faut sortir de

» celle insoutenable prison. -^ Sor-

» tons, mou ami. » Et les voilà tous

deux, s'occupaut gaîment de leur I. a

toilette, epchaptés d'ccliapper l'un à loutre,

Robervîlle a examiné scrupulei^-sèment la mise de sa jeune épouse.

II a placé la guirlande de fleurs sur $a tête ; il a donné un loqr gracieux aux plis de Téloffie qui la couvre. Je la retrouverai céleste , pensait- il ^ quand j'aurai passé un jour sans la voir.

Ils sont prêts , et Robervîlle ba-?

lance 9 il hésite, il entrouvre la porte ^ il la referme. C'^çst qn^il faut vraiment de la force d'^esprit pour $'€xposer à des épigrammes , pour paraître les braver. Rose le regardait faire et ne concevait rien à ses irrésolutions. Sa bonne fortune le tira ji'affaire.

Un aigre violon se fait entendre.

peux voix plus aigres encore le couvrent bientôt. Roberville prête Tojreille. jElle est déchirée par de détectables vers bien mcchans , bicqiu»

DT: ROBERVItLE. 27

jcirieux. Le prétexte qui s'oflré esl naturel; le jeune homme le saisit;, il joue la fureur, il saute sursonépée, il sort.

Rose ne sait à quoi attr î b t erl^re de son époux ; elle ignore ce qu'il veut fair€ de son épée ; mais elle le suit , parce qu elle est bien aise de sortir de cette chambre, et elle est sans alarmes , parce qu'ua beau jeune homme de Paris doit satoir ce qu'il fait.

(( Quels sont, s'écrie Roberville ))en descendant, quels sont les înso- » lenS qui osent nous chansonner , >) et chanter leurs infâmes couplets » à ma porte? Ne Tavais-je pas prévu, » dit maman Perceval ? Châtions- » les, reprend Roberville. Châtions- » les , poursuit le papa Perceval, n et il s'arme d'une broche. « Passez ï> le premier, mon gendre. — Je » sais trop ce que je vous dois^, beau- » père.%..»

a8 JtfONSIEUR

Beau-père se souciait pçuderbonneur qu il lui fesait ; mais il était difficile qu^il refusât. Tous les hommes sentent le mérite delà bra-* voure , et M. Perceval y prétend comme une prude brigue la considération due à la sagesse. Celui-ci ne pouvant donc refuser le généralat, crut au moins devoir uSer des préro-^ gatives de sa dignité. Il prit le valet de Robervillé pour son aide-decamp ^ lui ordonna d'ouvrir la porte de la rue , de reconnaître la position et les forces deTennemi , et de venir lui ea rendre compte.

Pendant que le général s^occùpait de ces mesures préliminaires , ries chanteurs allaient leur train. Déjà ils en sont au vingt-unième couplet»

Madame Perceval rugit de s'entendre qualifier de bégueule, d'édcntée, de vieille ridée. Le curé arrange un prône dans lequel il prouvera qu'on peut suns conséquence accepter et

DE KOBSRVILLË 39

manger un dindon. Papa Perceval aiguise la pointe de sa broche it la fin du couplet qui le traite d'époux imbécille et qu'on mène par le nez.

La petite sœur Félicité, la plus raisonnable de la famille, pi'otcste que les moyens qu on va employer , pour repousser une ridicule aggression, sont dangereux et pitoyables. Personne ne l'écoute , et J'aide-de-camp ne sachant plus auquel entendre, sort sans autre arme que son fouet de poste , dont il jouait

 -ravir.

U voit le papa Valin raclant entre madame son épouse et mademoiselle Mimi^qui continuaient leur charivari infernal. De chaque côté du trio est un estafler armé d'une fourche^ qu'il

porte fièrement sur l'épaule en manière de trident : ce sont les charretiers de la .maison Valin. Devant et derrière, sont deux drôles portant chacun un fléau : ce sont les batteurs

3o MONSIEUR

en grange. Autour d'eux est un cercle, compose des ivrognes, des fumeurs, des curieux, des oisifs, des nourrices, des fîleuses, des commères du viilage , c'esi-à-dire , de la presque totalité des habitans, qui riaît de ce gros rire symbole de Ja sottise. ,

M. Bourguignon avait servi un certain marquis, qui fesait battre parses gens les bourgeois qui lui déplaisaient, et qui entendait qu'ils respectassent sa livrée. Bourguignon voulut épargner à son nouveau maître Fhumiliation de se mesurer arec des manans, et il commença à faire claquer son fouet , et à frapper à droite età gauche.

Mais M. de RobervîUe n'était pas marquis^ mais les paysans du lieu n'aimaient point qu'on coupât à coups de fouet le visage etlcs bras de leurs femmes. Ils cédèrent d'abord àla vivacité de l'attaq^ue : ils s'ouvrirent, j,

DE AOBERVILLE. 3l

ils reculèrent. Mais, revenus de leur première surprise, ils lombèrenl en masse sur Bourguignon , qui ajDpela à son secours son makre, qui ferma la porte à double tour , qui monta au premier étage , et qui, aidé de papa Perceval , jeta bravement sur les assaillans les pots et autres ustensiles, que les trois dames leur fournissaient en abondance.

Papa Valiu ent une oreille coupée d'un coup d'6umoire; Mimi Qt sa tZRrïiBM furent contusionnées, et se :H3raienl trouvées mal , si elles n'avaient crai^-t d'être plus grièvement blessées. Elles prirent papa chacune sous un bras , et firent une retraite précipitée , en appuyant un mouchoir sur la blessure du nouveau Mdchus. Les spectateurs , qui perdaient Fespoir d'entendre la fin de la complainte, et qui n'avaient plus à gagner là que des coups, se dispersèrent, après avoir

Z2 moîfSiJ^vK

mis sous leurs bras les ustensiles qui \ valaient la peine d'être emportés , l "ct avoir cassé les vitres de M. de Roberville avec les autres.

Bourguignon, roué de coups, était resté sur la place. Lorsqu^oneut longuement et certainement reCpnnu qu'ilétait bien seul, on fut le relever, on lui fit prendre des vulnéraires , et on lui couvrit le cprps de compresses d'eau et de seL

Or, commq on ne peut pas habiter une maison sans vitres et sans batterie de cuisine ; que lorsqu'on a coupé une oreille au coq du vil* lage , et qu'on s^est fait des autres babitans du lieu autant d'ennemis déclarés , on cesse d'y être en sûreté, M. de Robervilie avisa prudemment d'envoyer la petite bonne de m^mau Perceval à la posie voisine. E»

attendant son retour , on fit les paquets , et deux heures avanllejour y les deux familles montèrent dans la

DE KOBERVILLX. 33

carîole d'osier des Perceval , et dans le cabriolet qui avenait amené M. deRobervillc de Paris. On partit au galop , et ou sortit du village paroles derrières , do peur de mcsavenlure.

Voilà donc notre liérQs , qui ne devait plus revoir la capitale , et qui y retourne au bout de quinze jours.

Voilà j'homroeqtii devait s6 livrer exclusivement aux douceurs delà vie champêtre , et qui y a renoncé en vingt-quatre heures. Voilà celui qui voulait passer un mois au lit avec sa femme, et qui , dès le premier jour, a cherché un prétexte de renoncer honnêtement à ce dernier projet.

Oh ! si l'humme se sei*vaitde son expérience^ de ses lumières et de sa rai son ^ que de fautes, que de regrets il s'épargnerait ! Mais ! hélas ! enfanta tout âge , il chancelle 9 il marche de chute en cLutej il accuse la fortune, quand il ne doit accuser que lui ; et

34 MONSlETTlt !

pour finir ce chapitre par un trait de morale sublime que vous connaisses déjà , mais que je ne saurais vous rappeler trop souvent , je répèle avec YEcclésiaste : VavUas vanitatumy, etomnia vardtas..

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JDC ROBEBViLLt, 35

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