‹ Monsieur de Roberville (volume 2)Chapitre 4 sur 24 · S MONSIEUR · texte numérisé non relu

S MONSIEUR

» animés. Vous n'entendrez pas que » votre femme soît à demi-nue, pour » qu'on admire son bras et sa gorge, Y> ni qu'elle place sa harpe de manière )) à faire deviner sa cuisse. Supprî- »mons tout cela, s'il vous plaît ; ou )) s'il faut choisir, je préfère la gau- » chérie modeste d'une femme qui * vît dans son intérieur, aux grâces » et à la voluptueuse vertu de vos har- » pistes, — Alors;, monsieur, il faut » que madame devienne une artiste » consommée, et qu'elle brille par » son talent , si elle ne séduit point )) par ses formes. — Eh ! monsieur, » voilà tout ce que je vous demande.»

Rose prenait ses leçons le matin.

Elle faisait peu de progrès dans ces deux genres , mais beaucoup dans ce que le monde appelle maintien, et ce que les hommes indulgens nomment assurance. Le soir elle allaitau spectacle. Elle ne trouvailde bon à rOpéraque les ballets; elle baillait en écoutant

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tant le Tartufe et Mérope; mais elle riait de tout son coeur des Four* beries de Scapin , et des tours de ï Avocat Patelin. Son goût pour là toilette se formait sensiHlement^ et tous les jours il lui fallait quelque chose de nouveau. On l'admirait à TEstrapade, oh dame! Et tous ceux dont son mari avait composé sa société , étaient ses petits serviteurs : Rose se croyait un personnage.

Un jour, son mari était allé acheter un ouvrage très-agréable^ et qui faisait un bruit prodigieux , à cause des idées hardies dont il abonde , et qu'on trouvait neuves alors. Papa Ferceval se promenait au Jardin du Rai; maiîian et Félicité écoutaient un Génovéfain , bien pomponné ^ bien musqué , qui régnait , comme un petit sultan^ sur son auditoire fémi« nin. Roberville revient, son livre sous le bras. Il monte sans se faire annoncer^ parce que la bourgeoisie

n'avait pas encore adopté cet usage, dont les maris, de tous les tems, devaient cepenfdant pressentir Tuti»

lité. Que voit celui-ci? M Duponceau caressait , baisait amoureusement la gorge de madame. Roberville, furieux, manifesta sa présence en appliquant un vigoureux soufflet au danseur, et il adresse des reproches sanglans à sa femme. «Mon ))ami, monsieur me montre la danse »de Flore et de Zéphire ; c'est ce i)quil y a de plus nouveau; et aiusi ;)que l'air frais d'un beau matin joue jtdans le calice des fleurs, ainsi Zé- Dphire senlace dans les bras de ))Flore , el lui coqimunique , par ses » baisers , l'incarnat de la rose. — »Et vous l'avez souffert! Quelle im- ))pudence ! Et qui vous a dit tout ^)cela? — Mon ami , c'est monsieur.

,) — Vous verrez qu'elle me fera cocu »par excès de bêtise ! Comment ?

); Veutrebleu ! Cet homme est étendu

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«sur un canapé^ vous êtes siir ses j)geuoux# et il vQus persuade qu'il ndanse! Monsieur le drôle, je vais )) vous attaquer en séduction, — Mon* »sicur le mari , je ne possède pas un «écu, on se moquera de vous, et Dvoîlà tout ce que vous gagnerez. — #0n se moquera de moi ! — Oui , ;i monsieur, on se moque des maris wqui ont de l'humeur, c'est l'usage.

» — Sortez 9 faquin ! » Duponceau sortit, et il était tems : monsieur le mari allait se faire raison à coups de canne.

Il était facile de pénétrer madame, et Roberville brûlait de savoir jus* qu'où les choses avaient été poussées. Rose repondit avec son ingénuité ordinaire^ et Roberville resta persuadé qu'il n'y avait eu que des baisers pris et rendus^ mais que^ cinq minutes plus tard. . . .^

Une pareille aventure était bien faite pour dégoûter des maîtres à la

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mode, el inspirer le projet des pré* cautions pour Favenir. Ile professeur d'attitudes voluptueuses et de coups d'œil assassins fut aussi congédié. La réforme s'étendit jusques sur Bourguignon, à qui monsieur ne faisait pas Thonneur de le craindre personnellement, mais qui paraissait fait pour bien mener une intrigue.

Duponceau fut remplacé par "un maître à danser de la rue des Fossés* St. -Victor. Soixante ans, une bouche dégarnie, les joues cavées, une perruque à trois marteaux, des souliers tailladés partout à cause des cors et des durillons : voilà son signalement.

Le nouveau maître de harpe était à-peu-près du même âge ; et la goutte qui lui rongeait les mains, leur donnait quelque ressembance avec des pâtes de chapon rôti.

Le successeur de Bourguignon tenait beaucoup de ces deux messieurs; çt; à la faveur dé ces chaii-

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gemens , Roberville crut pouvoir dormir en paix.

Une pariicularité qui le frappa, et qui ajouta à ses regrets , c'est que Félicité^ qui n'avait reçu aucune leçon , mais qui assistait régulièrement à celles que prenait sa sœur, savait ce qu'on avait inutilement essayé de lui apprendre ; et son beau-frère, occupe un jour dans un cabinet voisin , fut étonné d^entendre raisonner la harpe de madame avec assez de méthode et de précision. Il croit qu'il s'est opéré dans sa femme unchaugeraeut subit. Il se lève enchanté ; il accourt. Félicité , qui se croyait seule » s^étonne à sou tour ; elle s'arrête , la harpe . est muette, mais Roberville a vu. « Ah !

)» lui dit-il^ en Tembrassant, on ne ))vous ferait pas croire, à vbus, que )>vous dansez , si vous étiez assise ))Sur les genoux d'un homme«couché ASur un canapé ». Félicité rougit du

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plaisir de mériter Tcloge, et de celui d'èlre vengé d'un choix injuste et précipité. L'amitié qu'avail déjà pour elle son beau-frere , devint un sentiment exclusif, qui, par la suite»

le consola de bien des choses, parce qu'elle le partagea sincèrement.

Cependant^ Roberville dépensait le double de son revenu, et il ne réfléchissait pas encore aux incoavéniens qu'entraîne le dérangement des affaires. Jusques-là^ il n'avait rien vendu , mais les emprunts se su€cé* daient. Rose» qiii ne calculait pas plus que lui , demandait toujours ; et si son mari se permettait de légères observations, elle fronçait son Joli sourcil» son front était nébuleux»

Elle ne recouvrait la parole» le sou* rire ne reparaissait sur ses lèvres, que lorsque le marchand d'étoffes et la couturière reparaissaient.

Il y avait déjà quelque lems que Félicité prévoyait les suites de ce

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désordre La timidité naturelle à sou àge^ une sorte de délicatesse ne lui pérmetiaieut pas de s'ériger en censeur, et de faire la leçon à sou beaufrère- Cependant , l'avenir désastreux qui le menaçait, lui et son épouse i la déterminèrent enfin à surmonter de frivoles considérations. Elle parla avec douceur^ et la solidité de ses raisonnemcns n'en fut que mieux sentie.

Roberville forma à l'instant le projet de payer ses dettes avec ses économies. Honteux de revenir sur ses pas, craignant de s'expliquer avec M"^*'. Perceval , il prit le parti de lui écrire qu'iL avait été égaré par son cœur, et que i'état d^ sa fortune ne lui permettait plus de soutenir son, train de maison. Il représenta à sa femme que dou29€ francs dépensés chaque jour au spectacle , font , par an, cent quatre-vingt louis qui valent mieux que toutes le^ ariettes et les

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gambades du monde ; qu'une jeune dame peut être très -passablement mise, sans payer dix louis par mois â sa couturière et à sa marchande de modes , et qu'à dix-huit ans on peut se passer d'un remise.

M™*. Perceval se soumit : elle n^avait pas d'autre parti à prendre ; mais Rose avait appris déjà des dames de l'Estrapade, qu'une femme ne doit jamais céder à son mari. En conséquence de ce principe , elle en* treprit de prouver, et elle prouva très-mal quelle ne pouvait^ quWle ne devait pas réduire sa dépense.

Roberville , qui Taimait moins., à mesure qu'il s'attachait davantage à sa sœur, prononça le mol je le i^eux; mot fatal , qui met toujours le feu dans un ménage : Rose pleura, ei son mari lui tourna le dos.

Vous prévoyez bien que les bonnes amies furent consultées. < ludépendamment de Fesprit de domination.

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passion preûilère4es femmes^ cellesci tenaient à certains dinés, oitRo* berviile faisait également régner Tabondance et la gaité ; et on n'est pas fâché, à l'Estrapade^ de ménager son pot au-feu. Un chorus général d^indignation s'éleva contre les maris impérieux. On se consulta, on discuta, et arrêta que Rose opposerait la résistance à des prétentions absurdes ^ et que si son mîiri employait les moyens violeus^ elle se vengerait.

Elle ne savait pas encore comment une femme se venge , et elle n'osait le demander, de peur de passer pour ce qu elle était. Mais elle déclara très-nettement à Roberville, qu'une femme comme il faut ne peut vivre sans voir Clairval et Vestris, et qu'elle continuerait de fréquenter les spectacles. Ce ton tranchant étourdit d'abord Roberville ; mais , revenant au sentiment de sa dignité^

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qu'on outrageait tirec impudeur, »U prononça ia défense positive de sortir sans son agrément.

Rose ignorait les dangers où s'expose une femme qui brave un mari raisonnable. La perle de son affection, celle de Testime des honnêtes gens, les chutes réitérées oîi peuvent l'entraîner son dépit, el Tabandpn de ceux qui la soutiennent contre ellemême, par des égards , des res|)ecls qu'il est toujours jQaileur de mériter, rien de tout cela n'était prévu, ne s'élail môme offert à sa pensée. Elle • sortit ; elle fut prendre M™^. Tbomasseau, la plus élégante de ses jeunes amies , et elles allèrent entendre les vers voltiptueux d'jétjs.

Selon l'usage invariable des femines , Rose raconta en chemin la scène très-vive qu'elle avait eue avec son mari j et M™*. Thomasseau ne manqua point de )a féliciter sur jsa

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noble et courageuse résistance : elle Texhorta à secouer entîèremenl le^ joug, et à jouir de sa jeunesse.

M°^^ Tbomassean jouissait de la sienne dans toute l'ét^mdtie du mot.

l^ile avaii épousé un Tiche marchand de draps^ et elle vivait chez elle avec son premier garçon^ dont elle u'était pas £ort éprise, mais qu'elle trouvait com^mode d'âvoly" sous sa rpain. Elle avait un bijoutier. à la porte des Tu i* leries, unccinseiller aju p^rlemèni au Marais, et un officier aux gardes au faubourg Saint -Germain; de sorte que, daHS quelque quartier de Paris qu'elle allât*, elle renconfirait , sans se détourner d'un pas , l*aiïio(ir ou le plaisir; eè^qdî iie laisse pas d'être agréable. ^

M"**, de KobervîUe devait aller vite avec. une telle institutrice. A peine îfiiretit-enos placées et eurentelles )elc tiô^itoup'tFoeil rapide sur

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totis les points de' la salle ^ que madame Thomasseau s'écria : Voilà votre vëDgeur ! Ce vengeur était un jeune mousquetaire 9 qui occupait la loge voisine.

Rose voit un officier bien brillant, bien tourné 3 d'une figure aimable, et elle ne conçoit pas encore quel mal ce vengeur peut faire à son mari.

Le mousquetaire, qui déjà "dévorait des yeux deux jolies, femmes, d.ont> il n'est séparé que par une frêle bàrriëre^ a saisi le sens des mots jetés par M*^^. Thomasseau. II débute par une salutation moitié leste ^ moitié polie. M™**. Thomasseau y répond, pe^r une inclination de tête et un doux sourire. Rose se lève et répond par une profonde révérence, telle

que la lui faisait faire ^uponceau , au commencement et à la fin du 3a:^€awet. Le mousquetaire eut envie de rire; mais /Rose étj^it si \olifi i

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Pouvait - elle long - tems paralire ridicule ?

Il s'approche , il parle de la pièce qu'on Ta jouer^ des actrices qui vont par.tre, de la mode du jour, de Longchamp, du maréchal de Saxe, et il parle.de tout avec l'amabilité que donne l'esprit , et la grâce que procure l'usage du grand nonde.

Bientôtil cesse de généraliser la conversation; il s'occupe exclusivement de ces dames ; il se félicite du Lazard heureux qui les lui a fait.rencontrer.

Ne les aura-t-il vues un moment que.

pour les regretter toujours? Emporteront-elles le repos du reste de sa vie? C'est M™*. Tbomasseau qui répond à tout y et qui ne répond pas znaL Son doux sourire a engagé la conversation ; c'est tout ce qu'elle voulait. Maintenant , sa gaité est modeste, réservée, décente même^ parce qu'elle sait que les bommies ne s'attachent qu'en proportion de

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