‹ Monsieur de RobervilleChapitre 1 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Suites cPun mariage précipité.

Tout le monde sait ce que c'est qu'une première nuit de noces. Ceux-là, surtout, que l'amour a mis dans les bras de l'hjmen^ se rappellent toute la vie cette nuit à laquelle, malheureusement , nulle autre ne doit plus ressembler. Roberville protcstoit à sa petite Rose que leur vie entière s'écouleroit au sein des délices et des enchantemens. Rose,, très-novice , croyoit fermement à ces paroles , et re'pondoit, en rougissant de pudeur et de plaisir : Ainsi soit-il, mon cher ami !

Roberville avoit cependant appris de la piquantemadame Chedeville, delà tendre Aliba, delà fiancée de Corambé,- et de quelques autres, avec quelle promptitude se détruit le prestige. Mais qu'étoient toutes ces femmes comparées à Rose? Avoient-elles ce titre sacré, qui fait du plus saint des devoirs le plus doux des plaisirs? M. de Roberville. T. i. I

Possédoient- elles cette sensibilité exquise, cette finesse de perception, cette éloquence de la nature, cette variété d'expressions, qui multiplient pour ainsi dire une femme , et la rendent toujours nouvelle? La vérité de tout cela, est que Rose n'avoit encore dit que quatre mots; mais ils étoient d'un sens , d'une profondeur , d'un agrément l

Ils en étoient à cet instant où la nature cesse de seconder une infatigable imagination. M de Roberville avoit un bras passe sous le cou satiné de sa séduisante compagne ; il care^ soit de l'autre main ce joli doigt qu il avoit décoré la veille de l'anneau sacré, ce talisman cui nous assure de la fidélité d'une femme , en lui rappelant sans cesse ses sermens et ses devoirs. Ses yeux fatigués étoient fixés sur les yeux à demi-clos de la voluptueuse Rose. U démêloit, sous ses longues paupières, l'expression de l'amour le plus tendre e t de la plus smcere

reconnoissance. « Oh! s'écria-t-il quil est „ doux d'être aimé ainsi! Qu'il faudroit en- « tendre peu ses intérêts, pour ne pas pro- „ longer cette scène ravissante! Ma chère « Rose' -Mon bon ami? - Nous déjeunerons „ au lit. - Oui, mon ami. - Nous y dînerons. „ - Oui, mon ami. - Nous y souperons. - „ Oui, mon ami. - Aujourd'hui, demain, „ le reste de la semaine , le reste du mois u Oui, mon ami. - C'est ainsi quon vit

( 3) <! véritablement l'un pour l'autre. Oublions le « monde, qui nous devient étranger. Je trouve « en toi tout ce qui fixe un cœur délicat , hy- « men, amour, amitié. Que le lit nuptial soit « notre univers! » f^aniias vanitatiim!

Il sonne. Maman Perceval épioit depuis longtemps le moment du réveil. Sans doute M. de Robervill€ est passé dans sa garde-robe , et elle se dispose à prodiguer à sa fille ces soins réparateurs que l'expérience a transmis , de génération en génération, aux mamans Perceval.

Elle s'arrête, en voyant son gendre au lit} elle s'étonne , lorsqu'il lui dit très-sérieusement que ce n'est pas elle qu'il demande, mais le déjeuné. Elle passe de l'étonnement à la stupéfaction^ quand elle apprend que le jour, la semaine , le mois , s'écouleront ainsL Elle emploie les représentations^ les observations, lesréflexions. Elle proteste que jamais personne, dans safamille,n'afait untelabusdu mariage j que les femmes s'y résignent , à la bonne heure , mais sans cesser d'être chastes, et qu'une mère, jusqu'alors irréprochable, ne peut tolérer un tel excès, sans provoquer , sans mériter le blâme général,

Robert réplique qu'il n'a pas épousé la famille, mais Rose; que personne n'a le droit de s'immiscer dans le mystère conjugal; que si les habitans jasent, on les laissera jaser, et que la mère, jusqu'alors irréprochable, a perdu tous ^es droits sur sa fille , de l'instant où elle l'a pré-

sentée à l'autel. Madame Perce val s'emporte , son gendre ritj elle crie, elle tempête; les gens de la noce accourent à la porte de la chambre îiiiptiale, et sont au fait, en deux minutes, de l'objet de la contestation. Rose, interpelle'e par sa ntère, balbutie d'abord, et soufflée par son mari, elle repond bravement qu'elle a promis obéissance. Madame Perceval, piquée, outrée, exaspérée, se dispose à arracher draps et couverture. Roberville saute à bas du lit, la prend respectueusement par les épaules, et la pousse dehors. Hélas! disoit en elle-même la bonne maman, qui avoit le coup d'œil juste et prompt, M. Perceval étoit jeune, beau, vigoureux comme cela , il y a vingt ans : il est bien changé ! Et vous aussi, auroit-on pu lui répondre.

Roberville s'enferme à double tour; il met les verroux. Il ouvre sa croisée; il appelle son domestique ; il lui donne ses ordres. Bientôt un grand panier , bien garni, monte du jardin au premier , soutenu, balancé par la ceinture et les jarretières de la jolie niariée. Un guéridon, roulé près du lit, se transforme en table, et l'amour fait les honneurs du repas.

On mange , on b'.àt ; on se regarde, on oublie un moment la perdrix rouge, le Clos-Vougcot, le marasquin. On y revient; on porte le seul t(.'ast duquel on j)ûl s'aviser : Amour exUéme , ini'ariahle , élernel. On jure par les plaisiis passés: mille baisers scellent le serment. Les

(5) yeux s'appesantissent, se ferment, et un doux sommeil rend de nouvelles forces à l'hymen, qui, quoiqu'en dise M de Robcrville, n'est pas rnfatigable.

Cependant la malignité, toujours prompte à saisir le ridicule, toujours disposée à le répandre, à y ajouter, à en rire de ce ris qui ressemble à la rage, la malignité n'étoit pas oisive. La petite bonne Valin n'avoit cesse d'aller et de venir le jour du mariage et le lendemain : elle se glissoit partout, à la cuisine, à l'olTice, dans les jardins. Elle écoutoit par les trous des serrures, et elle alloit rendre compte à sa maîtresse, de ce qu'elle entendoit, et même de ce qu'elle n'entendoit pas.

Madame Perce val qui dirigeoit tout, qui se îûeloit de tout , qui ttciî toujours en l'air, avoit vingt fois rencontré la petite bonne. Mais la mariée étoit mise comme un ange , le repas étoit somptueux, l'assemblée brillante , et il étoit bon que madame Valin n'ignorât rien de tout cela; mais on avoit le plos haut intérêt à lui cacher la scène un peu scandaleuse qui venoit de se passer , et celles qui pourroient suivre. En conséquence madame Perceval prit par une oreille la petite bonne, qui s'étoit fourrée parmi les convives , et qui rioit comme eux à la porte de la chambre nuptiale.

L'oreille fut tirée de façon à guérir la petite fille de la manie d'écouter. Elle s'enfuit, dès

(6 ) qu'il plut à maman Perceval de lui rendre la liberté. Mais, hélas! elle aroit tout \fu, tout entendu.

Vous sentez quel avantage avoit maintenant la famille Valin sur la famille ennemie. Une mère à qui tous les moyens sont bons pour marier sa fille ] un mari qui affiche l'incontinence et qui outrage les mœurs publiques j une jeune mariée sans pudeur, qui consent à passer un mois au lit , etc. , etc.

« Mettez-vous à votre secrétaire, monsieur « Valin. — Pourquoi faire , ma femme ? — Com- « ment , pourquoi faire ? Une complainte en « quarante-deux couplets. — Mais, je n'ai ja- « mais fait de vers. — Eh bien, vous commen- « cerez. — Mais, ma bonne... — Mais, mon- « sieur... — Je ne saurois... — Je le veux. »

Les maris des petits endroits sont dociles. M. Valin passe à son secrétaire , prend son canif, taille sa plume , se frotte le front , se gratte l'oreille. Madame Valin , l'oeil animé , un bras en Pair , frappe le carreau du pied, et s'écrie: « Allons donc , monsieur , allons donc ! Est-il <« si difficile de déchirer son prochain? — J'y « suis , ma femme , j'y suis,

« Or, écoutez l'iii&toire mémorable. »

L'histoire mémorable... Et M. Valin s'arrête là. Avec aussi peu de disposition pour la poésie que Roberville , mais bien plus patient , il cherche au plafond le second vers , qu'il n'y

il)

trouve pas. Maman Valin en dicte deux sans reprendre haleine , et mademoiselle Mimi finit le second couplet. Il étoit acrimonieux, outrageant, et il n'en parut que meilleur.

Nos trois poètes , par occasion , eurent beaucoup de peine à arriver à la sixième strophe à la fin de la journée. Cependant, M. Valin n'avoit cessé, pour entretenir leur verve commune, de racler son violon pendant que Mimi chantoit , rechantoit le dernier vers fait , pour appeler le suivant. Quarante-deux couplets à faire de cette façon , avoient quelque chose d'effrayant. Mais le désir de se venger est un terrible stimulant. On résolut de ne pas se coucher que la complainte ne fût terminée , et comme on étoit presse de jouir , on convint de ne pas tenir trop rigoureusement à la rime , ni même à la mesure.

Nous avons laissé notre héros et sa jeune épouse, fatigués, accablés sous le poids des mj'rtes , se livrer à un sommeil réparateur. Leurs yeux se rouvrirent enfin a la lumière, et leurs cceurs à l'amour. Roberville prouva une fois , deux fois encore, que personne n'aimoit comme lui, et lorsqu'il ne lui resta plus de preuves à administrer, il essaya de remplir, par une conversation sentimentale, un intervalle qu'il prévoyoit devoir être assez long. Parler d'amour à ce qu'on aime , c'est encore jouir ; recueillir sur ses lèvres ces traits heureux , ces expressions brûlantes qu'une vive passion peut seule inspirer et

qu'elle apprécie si bien , c'est doubler la jouissance : ainsi pensoit Robert, et il u'avoit pas tort.

Il les atlendoit , ces mots enchanteurs, ce» traits d'ivresse, et il les attendoiten vain. Oui, mon ami j non , mon ami ; mon ami , je ne sais j ah! mon amij voilà à peu près ce que lui répondoilRose, et cette manière de répondre n'avoit rien de bien satisfaisant. Mais la fatigue, la timidité^ privent une femme d'esprit de la plus grande partie de ses moyens, et Rose doit être spirituelle, puisque c'est un ange : Roberville n'a garde d'en douter, puisque le curé l'a dit,' C'est de quoi il eût pourtant été bon de s'assurer avant que d'épouser.

Il faut lui donner le temps de se remettre, pensoit le jeune homme. Il faut faire naître sa confiance, et forcer doucement l'esprit qui se cache a se manifester. Roberville qui avoit ea la prétcn tion d'entrer à l'académie , en avoit conservé beaucoup à l'érudition, et il n'étoit pas fâché de trouver l'occasion de se faire valoir ; cela ne lui étoit pas difficile. Il eût parlé trois heures, que sa petite Rose ne se fût pas permis la plus légère observation. Il se jette à corps perdu dans la haute littérature. 11 cite Montesquieu, qu'il connoissoit à peine , le Contrat Social qu'il n'entendoit pas, Hel vclius qu'il n'avoit pas lu, et une cinquantaine de vers qu'il avoit retenus de la Hcmiade. Rose ouvroit ses grand*

(9) yeux, ecoutoit en silence, et finit par bâiller SI franchement, que son mari s'arrêta court. Allons , allons , se dit-il , ce n'est pas là son genre d esprit. Essayons delà littérature légère. Il cite cequ',1 se rappelle de plus piquant, deplusgai de Bernis, de Boufflers, des autres amans des muses espiègles, et les bâillemens continuent sans interruption. Que signifie cette fureur de Cuiller, pensoit le citateur?.... Hé! j'jsuis. M. Monsset, mon premier maître d'école , homme docte et grand observateur, nous disoit : Mes

a™s,iIjatroissortesdebailleinens;bâil]ement produit par des tiraillemens d'estomac; bâillement effet de l'ennui; bâillement précurseur du sommeil. Or, madame de RoberviJJe n'a pas sommeil, puisqu'il y a une demi-heure au plus quelle est éveillée. Elle ne s'ennuie pas avec l^olle et Panard, puisqu'elle adel'espritcorame un ange : elle a donc appétit.

D'après ce raisonnement , dont la justesse lui paroit démontrée , Roberville rassemble les déhnsdu déjeuner, et propose une aile do perdrix. « Je vous remercie , mon ami. - Je t^en prie , « Kose. — Je ne saurois, mon ami. „ Morbleu ! dit-il tout bas, je m'j perds. Passons à une dernière épreuve.

II prend un nouveau texte. Il s'étend sur i économie rurale, sur les soins intérieurs de la maison, et la langue de sa jolie épousée se dé-, 1^*-- n apprend en quel temps se taiJie la vi-ne

en quelle saison se fait la vendange , quels plaisirs on s'y permet, quelles niches font les garçons aux fillettes, comment on tisse le chanvre, le couplet favori qu'on chante en le filant, et ce qu'on accorde de déchet au tisserand sur Tingt-cinq livres de fil. Vint ensuite 1 art de transformer les jeunes coqs en chapons, d engraisser les poulardes et d'élever des dindons, partie essentielle et difficile de la basse-cour. Allons, allons, pensa RoberviUe , si elle n a pas l'esprit orné , elle l'a du moins solide , et les femmes en état de bien conduire leur maison, sont plus rares qu'on ne pense. La véritable richesse est dans l'ordre et l'économie :^ ma femme doublera mes produits ; il est clair qu elle m'apporte douze mille livres de rente. Elle est jolie, très-joliej je la crois douce; j'ai donc fait un très-bon mariage.... H est pourtant un peu dur de passer sa vie à parler chanvre et dindons.

Bah ! qu'est-ce au fond que ces conversations

si brillantes et si vantées? de la futilité^ du

^ide, assaisonnés de quelque esprit dirige

par l'orgueil, par l'envie de se faire valoir

et d'abaisser les autres. Que reste - il a la

fin de ces vains mots qui ont frappe 1 air .

Rien.Et que manque-t-il aux tableaux un peu

trop rustiques de Rose, pour les rendre

enchanteurs ? De les parer du charme de la

mythologie. Substituons à vendange, au vm

du cru, Bacchus , Silène elles Bacchantes. Que nos pigeons soient l'oiseau deVénus; cherchons Priape dans un chou et dans une laitue 5 plaçons Flore et Zéphire dans l'anémone et la tubéreuse , et nos entretiens sont ceux de gens du meilleur ton.

Le mari le plus sot a, comme un autre, la manie d'être l'instituteur de sa femme, lorsqu'elle est jeune et docile. Cet animal barbu est si vain , lorsqu'on sourit à un trait heureux de sa compagne , de pouvoir dire à l'oreille d'animaux de son espèce : c'est moi qui l'ai faite ce qu'elle est ! Pauvres gens, qui ne vous doutez pas que la plus naïve vous mène en paroissant vous céder , et que la force est toujours Faveugle servante de l'adresse !

Roberville , vain comme un mari , commence aussitôt son cours de mythologie. Il indique à Rose les noms qui doivent embellir chaque objet. Rose trouve qu'il est plus clair et plus court de dire tonnerre, que Jupiter lançant la foudre^ rosée , (^nQ les pleurs de l'Aurore; et abricot, que les dons de Pomone. Robert insiste , Rose persiste. Il commence une dissertation sur Texcellence du langage poétique, et Rose bâille plus fort que jamais. Ici Roberville réfléchit et se mord les lèvres. «( Ma chère amie, dînons ;, « cela fait toujours passer une heure. »

Ils dînent. L'heure s'écoule en effet; mais combien d'autres doivent s'écoulerdc ce moment

( ÏO

à la fia du mois, et le moyen de les remplir avec une femme qui répond en bâillant ! Si du moins il avoit quelques livres, il tromperoit la lenteur du temps, car il sent bien qu'il ne peut penser à s'habiller et à paroître , après la manière positive dont il s'est explique avec madame Perceval. Un mois aux arrêts! dans un lit! avec une statue! quel supplice, et à qui s'en prendre, qu'à cette imagination toujours exaltée, toujours au delà du vrai, et dont il a toujours It foiblesse de suivre la première impulsion !

Rose, sans goût pour la fable, en a pris beaucoup à Y histoire. Elle croit, dans son ingénuité, que son mari peut à son gré en multiplier les leçons. Elle s'approche , elle agace; elle sourit, elle attaque : la fable, toujours la fable, rien que la fable. « Ah! dit- elle en bâillant de « nouveau , si j'avois mon bas , je tricoterois. « — Tu as raison , Rose , le plaisir n'est pas iné- « puisable. C'est par le travail qu'on y revient « et qu'on en sent le prix. ->

En débitant cette phrase très-morale , Ptober- Tille avoit mis un pied hors du lit , puis l'autre j il est debout. Il Tait quelques tours par la chambre; il s'arrête devant une croisée; il regarde les arbres de son verger, les fleurs de son parterre; il levient à son lit , il retourne à sa croisée.

En allant et venant , en ouvrant toutes les portes, excepté celle qu'il grilloil d'ouvrir, la

porte qui conduisoit à l'escalier, il trouv* dans un cabinet de garde-robe... il trouve!... ressource précieuse, bonheur inespéré !...

Dans ce teraps-Ià tout le monde depuis le colonel du cercle jusqu'au bourgeois élégant, faisoit de la tapisserie. Robervillejouoit l'homme du bon ton depuis l'heureuse issue de son affaire avec M. Dupont, et ce qu'il venoit de trouver avec un plaisir si vrai , c'est sou métier.

Il le tire au milieu de la chamBre , il passe un caleçon, un manteau de nuit, et il finit une aile de l'Amour qui enlève Psyché. Cellelà parloit du moins, pensoit-il, et cependant son amant a des ailes. Les anciens connoissoient mieux le cœur humain que moi.

Rose, assise sur son lit, sa tête soutenue sur ses mains, et ses coudes appuyés sur ses genoux relevés, le regardoit faire , sans rien dire, et peut-être sans rien penser. Elle se fatigue enfin et de sa position, et de ce lit solitaire. Par un mouvement machinal, elle se trouve aussi debout; elle a passé une robe du matin. Elle est derrière le fauteuil de son mari , et elle s'écrie : « Ah! que cette dame est bien! j»

Roberville se retourne. Il voit une figure enchanteresse qu'embellit le plaisir de la surprise, des formes célestes, qu'une robe négligemment jetée trahit de toutes parts. L'aiguille tombe de samain.Il regarde, il admire. « Ah I dit-il, Psy- « cbé étoit moins belle que toi , mais elle avoit

u une drae. — Et moi aussi j'en ai une. Maman et « M. le Curé me l'ont dit. — Ah! Rose, pour- « quoi as-tu parlé? tu as détruit le charme. — « Je ne t'entends pas. — Hélas! je le sais bien. ■>

Elle demande à son mari ce qu'il veut faire de cette jolie vierge et de ce beau Gabriel q-ii la tient dans ses bras. « Partie d'un meuble, « ma bonne amie. — D'un meuble? — Oui, « un des six fauteuils qu'accompagnera un ca- « napé. — Apprends-moi à faire un meuble. « Je trouve cet ouvrage-»là plus amusant que a mon tricot. »

Roberville, enchanté de se dérober à l'ennui qui le tourmentoit, et que doubloit celui qui se peignoit un moment avant dans tous les traits de sa femme, met l'aiguille dans ses jolis doigts, lui montre à la tenir, à la conduire. Rose est gauche ; mais c'est lagaucherie d'Hébé, rougissant et laissant tomber sa coupe aux pieds du dieu qui lui sourit. Roberville l'encourage , elle fait mieux; il s'applaudit , bientôt elle va l'égaler.

Allons, allons, se disoit-il, elle n'est pas si bornée. Celle qui apprend à broder en deux heures, est susceptible d'apprendre autre chose. D'ailleurs , la patience et l'amour peuvent opérer un prodige.

Le reste de la journée s'écoula assez agréablement pour tous deux. La ceinture et les jarretières monllrent le souper , et on retrouva

{î5 ) avec plaisii' ce lit qu'on avoit oublie' pendant quelques heures. La volupté et le sommeil y re'gnèrent tour à tour, et le jotir naissant ovivrit des yeux qui se dirent araour et bonheur.

Que faire, quand les yeux et la bouche ont tout dit? Déjeuner comme la veille, comme la veilleseremcttreau métier. Faire de la tapisserie deux jours de suite, en foire encore le lendemain, lereste du mois! Quelle perspective! « Je m'ennuie, "mabonne, ditfranchementRoberville.— «« Et moi aussi, mon ami. — Ennuyons -nous « avec courage. — Ennuyons-nous, mon ami.

« — Tu descendrois volontiers. — Oui, mon « ami. — Et moi aussi , ma femme. — Descen- « dons, mon ami. — C'est impossible, Rose. « — Pourquoi donc, mon ami? — Veux-tu « que nous passions, dans l'esprit de tes parens, « de tes amis, pour des jeunes gens inconsi- « dérés, qui ne savent ce qu'ils veulent, ni ce n qu'ils font? Si le projet de nous suffire à « nous-mêmes nous a donné en effet du ridi- « cule, à quelles plaisanteries piquantes ne « nous exposerions-nous pas , en paroissant ne « pouvoir plus nous supporter dès le second « jour ? Sans doute ce ne seroit qu'une appa- « rence trompeuse , car je t'aime toujours pas- « sionnément. — Et moi aussi, mon ami. — « Mais l'apparence est tout dans le monde. « — Elle est tout, mon ami? — Tout absolu- « ment. Rose. Travaillons. — Travaillons, u mon ami.

« Je suis excédé, s'écrie Robert vers le soir, « et il jette au milieu delà chambre aiguilles, « soie et ciseaux. Je n'y tiens plus. — Ni moi, «t mon ami. — Qu'on pense ^ qu'on dise ce qu'on * voudra, il faut sortir de cette insoutenable « prison. — Sortons, mon ami. ,> Et les voilà tous deux , s'occupant gaiement de leur toilette , enchantés d'échapper l'un à l'autre.

Roberville a examiné scrupuleusement la mise de sa jeune épouse. Il a placé la guirlande de fleurs sur sa tête; il a donné un tour gracieux aux plis de l'étoffe qui la couvre. Je la retrouverai céleste, pensoit-il, quand j^aurai passé un jour sans la voir.

lis sont prêts, et Roberville balance, il hésilCj il entr'ouvre la porte , il la referme. C'est qu'il faut vraiment de la force d'esprit pour s'exposer à des épigrammes, pour paroître les braver. Rose le regardoit faire et ne concevoit rien à ses irrésolutions. Sa bonne fortune le tira d'affaire.

Un aigre violon se fait entendre. Deux voix plus aigres encore le couvrent bientôt. Roberville prête l'oreille. Elle est déchirée par de détestables vers bien méchans, bien injurieux. Le prétexte qui s'offre est naturel; le jeune homme le saisit; il joue la fureur, il saule sur son épée , il sort.

Rose ne sait à quoi attribuer lacolère de soh époux; elle ignore ce qu'il veut faire de son épée;

( 17 "^ mais elle le sait, parce qu'elle est bien aise de sortir de cette chambre , et elle et sans alarmes , parce qu'un beau jeune homme de Paris doit savoir ce qu^il fait.

« Quels sont, s'ëcrie Roberville en descen- « dant, quels sont les insolens qui osent nous « chansonner, et chanter leurs infâmes cou- M plets à ma porte? Ne l'avois-je pas prévu, « dit maman Perceval? Châtions-les, reprend « Roberville. €hations-les , poursuit le papa « Perceval, » et il s'arme d'une broche. « Pas- « sez le premier, mon gendre. — Je sais trop « ce que je vous dois, beau-père... »

Beau-père se soucioit peut de l'honneur qu'on lui faisoit; mais il étoit difficile qu'il le refusât Tous les hommes sentent le mérite de la bravoure, et M. Perceval y prétend comme une prude brigue la considération due à ]a sagesse. Celui-ci ne pouvant donc refuser le généralat, crut au moins devoir user des prérogatives de sa dignité. Il prit le valet de Roberville pour son aide de camp , lui ordonna d'ouvrir la porte de la rue, de reconnoître la position et les forces de l'ennemi, et de venir lui en rendre compte.

Pendant que le général s'occupoit de ces mesures préliminaires , les chanteurs alloient leur train. Déjà ils en sont au vingt-unième couplet. Madame Perceval rugit de s'entendre qualifier de bégueule, d'édentée, de vieille ri-

( i8) dëe. Le curé arrange un prône dans lequel il prouvera qu'on peut sans conséquence accepter et manger un dindon. Papa Perceval aiguise la pointe de sa broche à la fin du couplet qui le traite d'époux imbécile et qu'on mène par le nez. La petite sœur Félicité, la plus raisonnable de la famille, proteste que les moyens qu'on va employer pour repousser une ridicule aggression,sont dangereux et pitoyables. Personne ne l'écoute , et l'aide de camp ne sachant plus auquel entendre, sort sans autre arme que son fouet de poste, dont il jouoit à ravir.

Il voit le papa Valin raclant entre madame son épouse et mademoiselle Mimi, qui continuoient leur charivari infernal. De chaque côté du trio est un estafier armé d'une fourche , qu'il porte fièrement sur l'épaule en manière de trident : ce sont les charretiers de la maison Valin. Devant et derrière , sont deux drôles portant chacun un fléau : ce sont les batteurs en grange. Autour d'eux est un cercle, composé des ivrognes, des fumeurs, des curieux ^ des oisifs , des nourrices , des fileuscs , des commères du village , c'est-à-dire , de la presque totalité des habitans, qui rioient de ce gros rire symbole de la sottise.

M, Bourguignon avoit servi un certain marquis , qui faisoit battre par ses gens les bourgeois qui lui déplaisoient , et qui entendoit qu'ils respectassent sa livrée. Bourguignon von-

( 19) lut épargner à son nouveau maître l'humiliation de se mesurer avec des manans , et il commença à faire claquer son fouet , et à frapper à droite et à gauche.

Mais M. de Roberville n'ëloit pas marquis ; mais les paysans du lieu n'aimoient point qu'on coupât à coups de fouet le visage et les bras de leurs femmes. Ils cédèrent d'abord à la vivacité de Fattaque ; ils s'ouvrirent , ils reculèrent. Mais , revenus de leur première surprise , ils tombèrent en masse sur Bourguignon, qui appela à son secours son maître, qui ferma la porte à double tour , qui monta au premier étage , et qui , aidé de papa Perceval , jeta bravement sur les assaillans les pots et autres ustensiles , que les trois dames leur fournissoient en abondance.

Papa Valin eut une oreille coupée d'un coup d'écumoire ; Mirai et sa maman furent contusionnées , et se seroient trouvées mal , si elles n'avoient craint d'être plus grièvement blessées. Elles prirent papa chacune sous un bras , et firent une retraite précipitée , en appuyant un mouchoir sur la blessure du nouveau Malchus. Les spectateurs, qui perdoient l'espoir d'entendre la fin de la complainte , et qui n'avoient plus à gagner là que des coups , se dispersèrent , après avoir mis sous leurs bras les ustensiles qui valoient la peine d'être emportés , et avoir cassé les vitres de M. de B.ciberville avec les autres.

Bourguignon , roué de coups , étoil resté sur la place. Lorsqu'on eut longuement et certainement reconnu qu'il étoit bien seul , on fut le relever , on lui fît prendre des vulne'raires , et on lui couvrit le corps de compresses d'eau et de sel.

Or , comme on ne peut pas habiter une maison sans vitres et sans batterie de cuisine ; que lorsqu'on a coupé une oreille au coq da ^ iîlage , et qu'on s'est fait des autres habitans du lieu autant d'ennemis déclarés, on cesse d'y être en sûreté , M. de Roberville avisa prudemment d'envoyer la petite bonne de »aaman Perceval à la poste voisine. En attendant son retour , on fit les paquets , et deux heures avant le jour, les deux familles montèrent dans la carriole d'osier des Percevaî , eS dans le cabriolet qui avoit amené M. de Roberville de Paris. On partit au galop , et ou sortit du village par les derrières, de peur de mésaventure.

Voilà donc notre héros , qui ne devoit plus revoir la capitale, et qui y retourne au bout de quinze jours. Voilà l'homme qui devoit se livrer exclusivement aux douceurs de la vie champêtre , et qui y a renoncé en vingt-quatre heures. Voilà celui qui vouloit passer un mois au lit avec sa femme ^ et qui, dès le premier jour, a cherché un prétexte de renoncer honnêtement à ce dernier projet. Oh! si l'homme se servoit

de son expérience , de ses lumières et de sa raison , que de fautes , que de regrets il s'ëpargneroit ! Mais , hélas ! enfant à tout âge , il chancelle, il marche de chute en chute; il accuse la fortune , quand il ne doit accuser que lui j et pour finir ce chapitre par un trait de morale sublime que vous connoissez déjà, mais que je ne saurois vous rappeler trop souvent, je répète avec \' Ecclésiaste : vanitas vaniiatum^ et omnia vanilas.

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