CHAPITRE IL
Autres inconvéniens d'un mariage irréfléchi. C'est une terrible chose qu'un mariage, quel qu'il soit ! A-t-il été fait avec précipitation^ on impute au mari certains petits événemens fâcheux. Tel époux a-t-il étudié sa femme , a-t-il cherché à la bien connoître avant que de se lier, on se moque de lui, quand on ne peut le blâmer. Cependant, tous les mariages possibles se font de l'une ou de l'autre manière : il demeure donc constant qu'un mari ne peut échapper au blâme ou au ridicule. On voit cela , on sait cela, on se marie pourtant, et on fait bien; car, sans le mariage, que deviendroit le monde? Au reste , un puissant motif de consolation pour un pauvre époux , c'est que tel qui le raille aujourd'hui sera raillé demain; et puis, sur cent billets , il s'en trouve un bon ; et chacun compte sur celui-là. Reyeaons.
Pendant que le cabriolet et la carriole rouloient , Roberville s'occupoit de la manière dont il vivroit à Paris. D'abord , il logera dans le quartier de l'Estrapade : Pair y est pur , et on ne connoît dans ce pays-là ni les académiciens, ni même l'académie. Ainsi, sa femme et sa famille ignoreront l'humiliation que lui a valu sa Moiale par alphabet. Rose sera mise dans le meilleur goût , parce qu'une jeune femme aime cela, et qu'un mari est bien aise que la sienne brille dans son quartier. Elle aura un maître de danse, qui fera disparoître certain air gauche que le cher époux commence à re- 'marquer.Elle apprendra la musique, parce que, lorsqu'on chante , ou qu'on joue d'un instrument, on ne parle pas, et que Rose... comme bien d'autres, gagne beaucoup à se taire. Elle fréquentera les spectacles, parce qu'ils forment l'esprit, et que de ce côté-là il y a tout à faire. On se liera avec quelques gens aimables, s'il y en a à l'Estrapade, qui feront oublier à Rose ses choux-fleurs et ses dindons , et de qui elle prendra au moins ces lieux communs qui annoncent l'usage du monde , qui ne sont pas de l'esprit, mais qui en tiennent lieu... aux yeux de ceux qui n'en ont pas. Roberville lira beaucoup, et il trouvera cent bibliothèques à un écu par mois. Sa femme prendra insensiblement le goût de la lecture; et si elle a le courage d'ouvrir la grammaire deRestaut, il est indubitable
(13 ) que, dans un an ou deux, elle saura l'orthographe , ce qui donne une certaine opinion , à l'Estrapade surtout , de l'éducation qu'on a reçue.
La famille Perceval faisoit , de son côté , un plan de vie assez agre'ahle. La maman se proposoit de Joger, elle, son mari et Félicite', chez son gendre, à qui elle promeltroit, pour la forme , une bonne pension , que son désintéressement éprouvé ne lui permettroit pas d'accepter. Elle partagera ses loisirs entre les Grands danseurs du Roi et le prédicateur en Togue. M. Perceval comptoit affermer son bien, et trouver un estaminet où il liroit tous les jours la Gazette de France de feu Marin , ou le Journal de Bouillon, en fumant sa pipe et en vidant sa pinte de tisane... Sa tisane, c'est du vin blanc. Mademoiselle Félicité pensoit qu'une Jolie fille vieillit ignorée dans un village ; que lancée sur un grand théâtre , elle fixera les regards, et que ses parens, qui ont marié sa sœur sans dot , feront sans doute en sa faveur un sacrifice qui lui procurera un établissement solide et agréable.' Chacun rêvant de son côté, on vojageoit sans mot dire. Rose ne parloit pas plus que les autres. Je ne saurois vous dire à quoi elle pensoit j peutêtre ne pensoit-elle à rien.
Madame Perceval avoit bien jugé Rober- TÏlle. Les femmes , même celles qui ont le
moins d'esprit , possèdent un certain tact qui ne les trompe jamais. A la première ouverture d'une pension , le gendre se fâcha aussi sérieusement que si on lui eût essentiellement manqué. 11 étoit enchanté de vivre avec les parens d'une épouse qu'il aimoit tendrement ; mais il éloit sensiblement blessé qu'on ne rendît pas justice à son cœur , et qu'on doutât de ses moyens. Maman Perceval l'apaisa facilement, en consentant à vivre à ses frais, et en lui protestant qu'il falloit la juste et profonde considération qu'elle lui portoit , pour imposer silence à sa délicatesse.
On se logea donc , et spacieusement, afin d'éviter les longs tête-à-tête , dont Roberville étoit tout-à-fait revenu. Il se meubla élégamment , parce qu'il avoit de la vanité j et comme il acquit le mobilier nécessaire à deux familles , que ses déplacemens continuels lui coûtoient beaucoup , et qu'il ne tira presque rien des meubles qu'il avoit laissés à la campagne , il commença à emprunter.
Il auroit pu réfléchir que le train sur lequel il montoil sa maison nécessiteroit de nouveaux emprunts j qu'on peut prendre une jolie femme sans dot, mais qu'on n'est pas obligé d'épouser toute sa famille. Roberville, vous le savez, est un homme à projets ; et ces gens-là ne réfléchissent jamais qu'après l'événement.
Il éloit troujours empressé de se réunir le
soir à sa petite femme. Une demi-heure à Tamour, le reste au sommeil, et les nuits sont courtes. Les journées s'ecouloientdans les dissipations de toute espèce, et nepouvoient paroître longues. Koberville se trouvoit passablement heureux. Il se plaisoit surtout auprès de mademoiselle Félicité, sa belle-sœur, presqu'aussi jolie que Rose, et qui avoit sur elle les avantages de la gaieté, d'une imagination toujours vive, et des saillies qui en sont la suite naturelle. Il pensa que de l'Oseraie, qu'il accusoit de le contredire toujours, avoit eu raison dans cette circonstance comme dans mille auti-cs. Il est certxiin, se disoit-il, que si j'eusse attendu huit jours de plus, c'est Félicité que j'eusse choisie. Je ne fais que des sottises. Mais comme il n'y a pas de remède à celle-ci, les reflexions sont inutiles : ne réfléchissons plus. Qui sait d'ailleurs ce que deviendra Rose? C'est une plante tardive que la culture déYelop|)era. X propos , tîherchons-lui des maîtres.
RobervilJe n'en connoissoit pas. Mais M. Eoutguignon, qui avoit servi un marquis, étoit au courant des usages, se piquoit d'avoir du goût, et prétendoitconnoître ce qu'il y avoit de mieux parmi cies gens qui vivent du superflu et de la sottise des grands^ et des petits, qui on le ridicule de les singer. Ce fut donc M. Bourguignon qu'on chargea de choisir les maîtres qui alloiezit faire l'éducation de madame.
TM, de hobcrvillo. 1', r a
Il amena d'abord un danseur, jeune, bien tourné, d'une jolie figure, et qui se présentoit avec grâce. U avoit , comme tous ses confrères, la prétention d'être un homme essentiel, et, comme la plupart d'entreux, il avoit tout son esprit dans ses jambes.
« Combien, monsieur, prenez-vous par le* « çon? —Six francs, monsieur. — Six francs! « J'aurois pour ce prix-là des maîtres de ma- « thématiques de grec et de latin. — Vous les « aurez, sans doute, monsieur. Mais à quoi V servent le latin, le grec et les mathématiques? (f Moi, monsieur, j'enseigne l'art de plaire, rt j'anime les grâces, je les embellis, je les crée ;( au besoin. Dans un an, madame sera accom- « plie. Qu'est-elle à présent? une statue para faite, à qui il faut que je communique la « vie. »
Cette manière de définir la danse, défaire valoir des entrechats, n'étoit pas bête du tout. Aussi, rien de tout cela n'appartenoit à M. Duponceau. Il avoit appris ces phrases d'un danseur de l'Opéra , qui avoit persuadé à tout Paris qu'une femme qui ne danse pas comme mademoiselle Guimard , n'est bonne à rien.
Il est tellement flatteur d'avoir une femme accomplie , un tel avantage est si réellement impayable, que Roberville ne marchanda plus. M. Duponceau se mit en devoir de donner ssi crémière leçon.
« Que faites - vous donc , monsieur ? vous « prenez les mains de madame ! — Pour la « placer, monsieur. — Vous enlevez son fichu! « vous touchez ses épaules nues ! — Pour les '( luiouvrir.— Vous la troussez, morbleu! — Je il relève , je drape sa jupe. — Ne relevez u rien , monsieur. — Il faut que je voie les a jambes. — Vous ne verrez que les pieds- <i — Il m'est impossible de lui rien apprendre <i ainsi. — Pardonnez-moi , pardonnez-moi. (I — Je connois mon art, peut-être. — Votre « art ! Votre art ne consiste pas à tâtonner V une femme de la tête aux pieds. — Je vous « proteste, monsieur... — Je ne le veux pas, u m'entendez - vous ? — Savez - vous ce qui '.(. résultera de votre opiniâtreté ? — Qu'est-ce? •( — Dans un an , madame ne saura rien. K — Que vous importe , pourvu que je vous « paie? — £t ma gloire , monsieur? »
Roberville s'étendit , en homme intéressé , sur l'indécence de semblables leçons. Il ne ooncevoit pas comment des pères et des maris soufFroient une telle licence. Duponceau lui juroit que c'étoit un usage généralement reçu ; qn'un professeur de danse est un homme délicat par principes, et qu'en entrant chez une jolie femme , il laisse ses sens à la porte. Roberville tint ferme, et Duponceau fut obligé de composer. On convint que madame auroit une robe à coulisses, qui fermeroit sous le menton.
mais qui ne fîeseendroit qu'à deux doigts audessus de la cheville du pied, et qu'elle dan-= seroit avec des gants. Or, comme une robe ne as fait pas en une demi-heure , la première leçon fut remise au lendemain.
Le professeur de musique se montra -moins exigeant. Il ne demanda à -voir ni les jambes , ni les épaules. Mais il s'étudia à donner à madame une pause romantique; il lui montra à arrondir son bras sur sa harpe , à laisser entrevoir ses formes, en se servant des pédales, à pencher molleme'nt la tête, à baisser voluptueusement la paupière dans la romance , à lancer des regards perçans pendant un allégro. E-oberville prétendoit que tout cela n'est pas Fart. M. Sandrin répondoit que ces moyens étoienl au-dessus de l'art même , et le faisoient oublier j qu'on n'écoute pas tine jolie femme qui déploie tous ces avantages, parce qu'on s'enivre du plaisir de la contempler; qu'il suffit qu'elle pince supportablement quelques variations, pour être recher-chée , fêtée, adorée, et qu'il est beau pour un mari , de trouver dans sa femme l'objet des désirs de tous , et celui dont il est exclusivement aimé.
« Mais, nTessieurs les professeurs , puisque « professeur i\ y a, il sembleroit, à vous enten- « dre , qu'on n« prend une jolie femm€ que « p^Dur les autres. Je n€ me soucie pas du tout « que la micnue plaise à tout l'univers. L'aduii-
" ration mène droit au cœur, et le cœur —
« Ne mène à rien , monsieur. L'ecueil que « vous redoutez , n'est dangereux que pour les « femmes sans vertu; et toutes celles qui pin- 1 cent de la harpe en ont beaucoup. — Etes- » vous marié, monsieur le professeur? — r- Non, « monsieur, et je n'ai nulle envie de l'être. — u Eh bien! morisieur si cette envie vous prend, M vous ne voudrez ni œillades langoureuses, « ni regards animés. Vous n'entendrez pas que a votre femme soit à demi-nue, pour qu'on ad- « mire son bras et sa gorge, ni qu'elle place M sa harpe de manière à faire deviner sa cuisse. M Supprimons tout cela, s'il vous plaît, ou s'il H faut choisir, je préfère la gaucherie modeste « d'une femme qui vit dans son intérieur , aux M grâces et à la voluptueuse vertu de vos har~ « pistes. — Alors, monsieur , il faut que ma- «' dame devienne une artiste consommée , et « qu'elle brille par son talent, si elle ne séduit « point par ses formes. — Eh ! monsieur , voilà »• tout ce que je vous demande. »
Rose prenoit ses leçons le matin. Elle faisoiî peu de progrès dans ces deux genres^ mais beaucoup dans ce que le monde appelle maintien, et ce que les hommes indulgens nomment assurance. Le soir, elle alloit au spectacle. Ellene trouvoit de bon à l'Opéra que les ballets; elle bâilloit en écoutant le Tartufe et Méropej mais elle rioifc de tout son cœur des
( 3o ^ Fouiberiesde Scapin , et des tours 3e l'Arocat Patelin. Son goût pour la toilette se formoit sensiblement, et tous les jours il lui falloit quelque chose de nouveau. On l'admiroit à PEslrapade , oh dame ! et tous ceux dont son mari avoit composé sa société, étoient ses petits serviteurs : Rose se croyoit un personnage. Un jour, son mari éloit allé acheter un ouvrage très-agréable, et qui faisoitun bruit prodigieux,à cause des idées hardies dont il abonde, et qu'on trouvoit neuves alors. Papa Percerai , se promenoit au Jardin du Roi ; mamnn et Félicité écoutoient unGénovéfain , bien pomponné, bien musqué, qui régnoit comme un petit sultan sur son auditoire féminin. Roberville revient, son livre sous le bras. Il monte sans se faire annoncer, parce que la bourgeoisie n'avoil pas encore adopté cet usage, dont les maris de tous les temps dévoient cependant pressentir l'utilité. Que voit celui-ci! M. Duponceau caressoit, baisoit amoureusement la gorge de madame. Roberville, furieux, manifeste sa présence «n appliquant un vigoureux soufflet au danseur, et il adresse des reproches sanglans à sa femme. K Mon ami, monsieur me montre la danse de «( Flore et de Zéphire; c'est ce qu'il y a de « plus nouveau; et ainsi que l'air frais d'un « beau matin joue dans le calice des fleurs, V ainsi Zéphire s'enlace dans les bras de Flore, « et lui communique par ses baisers l'incarnat
(3i ) « de la rose. — Et vous l'avez souffert ! quelle « impudence! et qui vous a dit tout cela? -- » Mon ami, c'est monsieur. — Vous venei M qu'elle me fera cocu par excès de bêtise! « Comment, ventrebleu! cet homme est étendu n sur un canapé, vous êtes sur ses genoux, et it il vous persuade qu'il danse! Monsieur Jt (t drôle, je vais vous attaquer en séduction. — « Monsiear le mari , je ne possède pas un écu, n on se moquera de vous, et voilà tout ce que « vous gagnerez. — On se moquera de moi ! on « se moquera de moi ! — Oui , monsieur, on se « moque des maris qui ont de Ihumeur , c est « l'usage. — Sortez , faquin! » Duponceau sortit et il étoit temps. MoiWcur le mari alloit se faire raison à coups de canne.
Il étoit facile de pénétrer madame, et Roberville brûloit de savoir jusqu'où les choses avoient été poussées. Rose répondit avec son ingénuité ordinaire, et Roberville resta persuadé qu'il n'y avoit eu que des baisers pris et rendus, mais que cinq minutes plus tard...
Une pareille aventure étoit bien faite pour dégoûter des maîtres à la mode, et inspirer le projet des précautions pour l'avenir. 'Lq pi-ofesseur d'attitudes voluptueuses et de coups d'œil assassins fut aussi congédié La réforme s'étendit jusque sur Bourguignon, à qui monsieur ne faisoit pas l'honneur de le craindre personnellement, mais qui paroissoit fait pour bien mener nue intrigue.
Dnpoîiceau fût remplacé par un maître à JanserdelaruedesFossés-Saint-Victor.Soixantc ans, une bouche dégarnie, les joues cavées, une perruque à trois marteaux, des souliers tailladés partout, à cause des cors et des durillons : voilà son signalement.
Le nouveau maître de harpe étoit à peu près èa même âge , et la goutte qui lui rongeoit les mains, leur donnoit quelque ressemblance avec des pattes de chapon rôti.
Le successeur de Bourguignon tenoil beaocoup de ces deux messieurs j et à la faveur de ces changemens , Robcrville crut pouvoir dormir en paix.
Une particularité qui le frappa et qui ajouta à ses regrets, c'est que Félicité qui n'a voit reçu aucune leçon , mais qui assistoit assez régulièrement à celles que prcnoit sa sœur, savoit, ce qu'on avoit inutilement essayé de lui apprendre 3 et son beau- frère , occupé un jour dans un cabinet voisin , fut étonné d'entendj?e résonner la harpe de madame avec assez de méthode et de précision. Il croit qu'il b'est opéré dans sa femme un changement subit. Il 56 lève enchanté j il accourt. Félicité, qui se croyoitseule, s'étonne à son tourj elle s'arrête, la harpe est muette, mais Robervule a vu. « Ah ! lui dit-il en l'embrassant , on ne « vous feroit pas croire , à vous , que vous K dausez;» ** vous, étiez assise sur le geuoiix
(33) te cTun homme couché sur un canapé. » Félicité rougit du plaisir de mériter i'éloge , et de celui d'être vengée d'un choix injuste et précipité. L'amitié -qu'avoit déjà pour elle son beau-frère, devint un sentiment exclusif, qui, par la suite, le consola de bien des choses, parce qu'elle le partagea sincèrement.
Cependant, Roberviile dépensoit le double d'e son revenu, et il ne réfléchissoit pas encore aux iiiconvéniens qu'entraîne le dérangement des affaires. Jusqne-là , il n'avoit rien vendu, mais les emprunts se- succéduicnt. Rose , qui ne calculoit pas plus que lui , demandoit toujours; et si son mari se permettoit de légères observaiions , elle froncoit son joli sourcil aon front étoit nébuleux. Elle ne recouvroit la parole, le sourire ne reparoissoit sur ses lè- Tres, que lorsque le marchand d'étoifes et la couturière paroissoienJ.
Il y avoit de jà (juelque temps qu'e Félicité prévoyoit les suites de ce désordre. La timidité naturelle à son âge, une sorte de délicatesse, ne lui permettoient pas de s'ériger en censeur , et de faire la leçon à son beau- frère. Cependant, l'avenir désastreux qui le menacoit , lui et son épouse, la deterrainèient enfin à surmonter de frivoles considérations. Elle parla avec douceur , avec ménagement, et la solidité de ses raisonnemens n'en fut que mieux sentie.
Roberviile forma à l'instant le projet de
payer ses dettes avec ses économies. Honteux de revenir sur ses pas , craignant de s'expliquer avec madame Perceval , il prit le parti de lui écrire qu'il avoit été égaré par son cœur , et que l'état de sa fortune ne lui permettoit plus de soutenir son train de maison. Il représenta à sa femme que douze francs dépensés chaque jour au spectacle , font par an cent quatre-vingt louis, qui valent mieux que toutes les arriettes et les gambades du monde; qu'une jeune dame peut être très - passablement mise sans payer dix louis par mois à sa couturière et à sa marchande de modes , et qu'à dix-huit ans on peut se passer d'un remise.
Madame Perceval se soumit : elle n'avoit pas d'autre parti à prendre ; mais Rose avoit appris déjà des dames de l'Estrapade , qu'une femme ne doit jamais céder à son mari. En conséquence de ce principe , elle entreprit de prou- Ter, et elle prouva très-mal qu'elle ne pouvoit, qu'elle ne devoit pas réduire sa dépense. Robervilîe, tjui l'aimoit moins , à mesure qu'il s'attachoit davantage à sa sœur , prononça le mot Je le veux, mot fatal, qui met toujours le feu dans un ménage. Rose pleura , et son mari lui tourna le dos.
Vous prévoyez bien que les bonnes amies furent consultées. Indépendamment de l'esprit de domination , passion première des femmes , <jelles-ci tenoient à certains dîners, où Rober-
(35) ville faisoit également re'gner l'abondance et Ja gaieté; et on n'est pas fâché, à l'Eslrapade, de ménager son pot-au-feu. Un chorus général d'indignation s'éleva contre les maris impérieUTc. On se consulta, on discuta, «t on arrêta <pie Rose opposeroit la résistance à des prétentions absurdes, et que si son mari emploj'oit les moyens -violens, elle se \engeroit.
Ellenesavoit pas encore comment une femme se venge , et elle n^osoit le demander , de peur de passer pour œ qu'elle étoit. Mais elle déclara très - nettement à Roberville , qu'une femme comme il faut n€ peut vivre sans voir Clairval et Vestris , et qu'elle continueroit de fréquenter les spectacles. Ce ton tranchant étourdit d'abord Roberville. Mais revenant au sentiment de sa dignité , qu'on outrageoit avec impudeur, il prononça la défense positive de sortir sans son agrément.
Rose ignoroit les dangers où s'expose une femme qui brave un mari raisonnable. La perte de son affection, celle de l'estime deshonnêteg gens, les chutes réitérées où peuvent l'entrai- Tier son dépit et l'abandon de ceux qui la soutiennent contre elle-même, par des égards, des respects qu'il est toujours flatteur de mériter, rien de tout cela n'étoil prévu, ne s'étoit même offert à sa pensée. Elle sortit 3 eW^ fut prendre madaqie Thomasscan , la plus élégante de ses jeunes amies , et elles allcren* entendre les vers voluptueux à!Aivs,
Selon l'nsage invariable des femmes, Rose raconta en chemin la scène très-vive qu'elle avoit eue avec son mari ; et madame Thamasseau ne manqua point de la féliciter sur sa noble et courageuse résistance. Elle l'exhorta à secouer entièrement le joug, et à jouir de sa jeunesse.
Madame Thoraasseau jouissoit de la sienriC dans toute l'étendue du mot. Elle avoit épousé un riche marchand de draps , et elle vivoit chez elle avec son premier garçon , dont elle ii'étoit pas fort éprise , mais qu'elle trouvoit Commode d'avoir sous sa main; elle avoit un bijoutier à la porte des Tuileries, un conseiller au parlement au Marais , et un officier aux Gardes au faubourg St. - Germain ; de sorte que , dans quelque quartier de Paris qu'elle allât , elle rencontroit , sans se détourner d'ua pas, l'amour ou le plaisir, ce qui ne laisse pag d'êtr« agréable.
Madame de Roberville dovoit aller vite avec une telle institutrice. A peine furent -elles placées et eurent-elles jeté un coup d'œil ra?pide sur tous les points de la salle, que mar dame Tbomasseau s'écria : voilà votre vengeur! Ce vengeur étoit un jeune mousquetaire , qui occupoit la loge voisine.
Rose voit un officier bien brillant , biea tourné, d'une figure aimable, et elle ne conçoit pas encore quel mal ce veiigeur peut faire
( 3^7 ) ison mari. Le mousquetaire, qui déjà dévorok des yeux deux joli€S femmes , dont il u'ctl séparé que par une frêle barrioïe , a saisi It sens des mots jetés par madame Tliomassean. 11 débute par une salutation moitié leste, moitis polie. Madame Tliomassean y répond par une inclination de tele et un doux sourire. Rose se lève et répond par une profonde révérence, telle que la lui faisoit faire Duponceau au commeur cément et à la fin du menuet. Le mousquetaire eut envie de rire j mais Rose étoit si j,olie ! pou- Toit-elle long-temps paroitre ridicule?
Il s'approche, il parle de la pièce qu'on va jouer, des actrices- qui vont paroître , de la mode du jour, de Longchamp , du maréchal de Saxe, et il parle de tout avec l'amabilité que donne l'esprit, et la grâce que procure l'usage du grand monde. Rientôt il cesse de généraliser la conversation. Il s'occupe exclusivement de ces darnes^ il se félicite du hasard heureux qui les lui a fait rencontrer. Ne les aura-t-il vues un moment que pour les regretter toujours? emporteront-elles le repos du reste de sa vie? C'est madame ïhomasseau qui répond à tout^. et qui ne répond pas mal. Son doux sourire a engagé la conversation ; c'est tout ce qu'elle vouloit. Maintenant sa gaieté est modçste, réservée, dt'cen^e même, parce qu'elle sait que les hommes ne s'attachent qu'en proportion de la ïésislance qu'ils éprouvent, et cj^u'elle se flatte
(38) «|ue Rose réglera sur elle son ton «t son maintien. Si madame Thomasseau eût été seule, elle subjuguoit le mousquetaire. Il avoit balancé un moment. Mais c'est maintenant à Rose que s'adressent ses vœuxj elle est l'objet unique de ses désirs, et Roseméritoit la préférence.
« Mademoiselle est sans doute de Paris? — M Non, monsieur. — Comment, une provin- « ciale auroit ces grâces naturelles, cette tour- « nure , cçtte aisance qui n'ont rien d'aflfecté ? m Ici Rose rougit de plaisir : la flatterie est Parme la plus dangereuse des hommes. « Made- « moiselle est chez des parens sans doute ? — a Je suis chez mon mari, monsieur. — Mariée, « mariée à cet âge ! C'est un meurtre , une in- « dignité. Et quel est l'heureux mortel qui a « ravi cette fleur? — Heureux! il ne l'est pas, « monsieur. — Comment, madame, il ne l'est « pas! — Il le dit, monsieur. — Le monstre! « et que lui faut-il donc? — Que je me soumette « à des volontés tjranniques. — Voilà bien les « maris! Le vôtre ose être exigeant, lui qui « devroit passer sa vie à vos pieds! Vengez- vous K madame, c'est le seul parti qui vous reste. » Hélas! pensoitRose, jeleveuxbien: mais qu'ils me disent donc comment on se venge j moi, je n'ose pas le demander.
Notre mousquetaire n'étoil pas homme a le lui laisser ignorer long-temps. Des expressions passionnées, un ton vrai que donne toujours le
(39) désir, que les femmes veulent bien prendre pour de l'amour, firent palpiter le cœur de Rose. Elle e'coutoit, elle n'avoit plus la force de répondre, et le mousquetaire n'y perdoit rien.
Déjà l'entreprenant officier a passé dans la loge voisine. Déjà il a couvert de baisers une main charmante qu'on lui abandonne : c'est plus qu'on doit oser en public , c'est aussi tout ce qu'on peuts'y permettre. Maiscesbaisers étoient expressifs. Avant la fin du spectacle, Rose commençoit à se douter de quelque chose, et la vengeance à lui paroître douce.
On alloit se séparer, et on vouloit se revoir. Le mousquetaire demande la permission d'aller le lendemain assurer madame de son respect : c'est toujours par-là qu'on commence, même avec celle qu'on veut le moins respecter. « Jene « demande pas mieux, monsieur. Mais mon « mari... — Laissez-moi faire, madame, je serai « son ami. — Vous serez son ami ! vous ne me « vengerez donc pas? » Le mousquetaire partit d'un éclat de rirej madame Thomasseau suivit son exemple. « C'est un enfant à former, dit- « elle. — Je m'en charge, madame. — Mais de u quoi donc riez- vous? — Charmante ingéci uuité! précieuse ignorance qu'il me sera si « doux de dissiper! »
On convint de l'heure et du prétexte que prendroit M. de Vercourt , des mojens qu'on emploicroit si le mari étoit un homme sans usage ,
sanssavoiT-vivre ; et le mousquetaire fit monter ees dames dans le carrosse de certaine comtesse qui e'toit à sa disposition. Contenu par la presencs de madame Thomasseau, qu'il prenoit pour un»} demi-vertu, et à qui il faisoit trop d'honneur, il se borna à ces protestations qui manquent rarement leur effft , qui sont sincères la veiile , et aux quelles une femme qui a de l'expérience ne croitplusielendemain. Il les déposa sur la place de St.-Michel, pour leur donner le temps d'arranger lafable qu'elles débiteroient en rentrant, et il courut attendre le moment heureux dans les bras de sa comtesse.
Roberville fut aussi indigné que surpris de l'évasion de sa femme. Il concevoit qu'on peut, à son âge ^ ne pas obéir rigoureusement , et> chercher à couvrir la désobéissance de (|uelqus prétexte spécieux. Mais braver ouvertement uiie'poux , mépriser sa colère et les convenances , jusqu'à lui faire dire par ses gens qu-'elleest allée à l'Opéra, est un excès d'audace qu'il ne devoit pas attendre d'une femme de dix-sept ans ; c'est ce qu'il ne peut pas souffrir , c'est ce qu'il doit Eéprimer..
Quels moyens emploiera-t-H ? dix plans di— Trersse succèdent, et tous à l'exécution lui présentent des inconvéniens qu'il n'a pas prévus d'aJîord , parce qu'il est toujours entraîné par son imagination au delà de ce qui est raisonnable. CoGSuJterî^-t-ii Félicùé ? En feva-il l'en-
nernîe de sa sœur, peut-il même le désirer? Sa meilleure , son unique amie ne se dcgraderoilelle pas à ses propres yeux , en noiirrissant en lui un éloignement qui, chaque jour, devenoit p ' us prononcé? A-t-elJe d'ailleurs l'expérience ? qui seule peut conseiller sagement dans une conjoncture aussi délicate ?
Indécis, incertain, mais toujours furieux , Roberville court chez M. de l'Oseraie, chez cet homme à qui il doit tant , qu'il a trouvé sensible à ses peines^ indulgent pour ses erreui's , et dont il a si mal reconnu le tendre attachement. La longueur de la route, la fraîcheur de l'air, lui avoient calmé la tête j et en entrant chez son ami , il ne sentoit plus que ses torts envers cet ctre estimable. Il s'atteudoit à être froidement reçu , il le méritoit , il en convenoit avec luimême. Quel fut son étonnement , lorsque de l'Oseraie prit, à son aspect , un air riant, et lui serra la main ï
M Tumedélaissesdanslaprospérité: luasdon* « quelque nouvelledisgrâceà meconfîer?J'aime M que tu reviennes à moi dans le malheur. Cela « prouve ta confiance et une affection que tu « oublies trop souvent, mais que rien ne peut « éteindre. Vojons , mon ami , que puis-je <3c pour toi ? »
Roberville , rassuré , raconta tout ce qui s^étoit passé depuis sonmariagejusqu'à ce moment, Reodu, par la bienveillance de son ami et par
la chaleur du débit, à son premier ressentiment , il peignit les torts de sa femme en traits de feu. De l'Oseraie sourit et lui dit : « N'attachons pas à « une première imprudence une importance que « probablement elle ne mérite pas. Ta femme « a fait une fausse démarche ; mais il me semble « que tu en es l'unique cause. — Moi, mon ami, « moi ! Ecoute , Roberville, Tu as commence « par vouloir faire de ton amour et de celui de « ta femme l'occupation de tous les jours et u de tous les momens. Tu t'es hâté d'user un « sentiment qui n'est pas éternel et qui ne se « reproduit jamais ; tu l'avois éprouve dix fois : « voilà une première faute.
« Ton amour - propre se révolte, s'indigne « pour une misérable chanson , qui eût été « oubliée le lendemain. Tu te mets en état K de guerre avec tout un village , tu es forcé « d'enlever ta femme des lieux où elle vivoit « dans la médiocrité , au milieu de gens sim- <{ pies comme elle, qui ne pouvoient ni la (■ corrompre, ni même altérer la pureté de ;• ses goûts. Tu la conduis à Paris j tu ouvres « ta maison à des gens que tu ne connois pas <( et qui peuvent être dangereux. — Je ne •< reçois , à peu d'exceptions près j que des H femmes. — Tant pis. Ce genre de liaison CFt « d'autant plus dangereux qu'il est plus librej « et de tous les corrupteurs, le plus insinuant^ « le plus perfide est une femme corrompue. n Revenons.
a Tu prends un état que ta fortune ne ter ;( permet pas de soutenir. Tu fais contracter « à Rose l'habitude du luxe et des plaisirs disn pendieux, et lorsque ta raison te fait sentir « la nécessité d'une réforme , tu crois qu'il « suffira d'un mot pour y ployer une jeune « femme sans jugement et sans expérience! Elle « résiste , tu devois t'y attendre, et au lieu de « Toir dans sa résistance l'efifet certain de son H défaut de lumières , au lieu de l'amener in- « sensiblement à tes idées par la douceur , a par des raisonnemens , tu deviens exigeant , t< impérieux. Tu prononces le mot /e le veux, « mot que des circonstances majeures légiti- « ment quelquefois , mais qui est toujours le « signal de la discorde , et qui ne laisse d'au- <c tre parti que celui de la sévérité. Que de K fautes à la fois !
« Ta femme s'aigrit au lieu de céder. Elle « désobéit ouvertement , et elle veut que tu « le saches. Quelles sont maintenant tes res- « sources avec un être (jui n'en a aucune dans « l'esprit , et qui a cessé d'aimer ? Ne t'abuse « pas là - dessus , mon ami ! Eût - il survécu « quelque chose de ce premier amour à l'abus <( que vous en avez fait , cette foible lueur a u dû s'éteindre par ce mot redoutable. C'est un « malheur de le prononcer quand on y est « contraint ; c'en est un plus grand d'être « forcé de le soutenir j mais le dernier de tous
« est (îe voir mépriser une autorite' le'gitime, « sans laquelle il n'existe pas d'ordre dans ui:€ « maison.
« Je te le répèle , j'aUaclie peu d'impor- •• tance à la démarche qu'a hasardée ta femme. « Mais tu t'es mis toi-même dans une position « qui ne le permet plus de reculer. Repré- « sente - lui d'abord qu'elle a manqué à son « devoir. Déclare-lui avec fermeté qu'à iapre- « mière désol>éissance, tu la mettras dans un t( couvent. Elle paroît allière ; elle désobéira -: encore, je le craiHS Alors iî n'y aura plus « à balancer. EfTcctue ta raeruice. Conduis-l^a H dans une maison décentej fournis abondam- « ment au nécessaire , mais imprime d'art bord la ten'cur. Eile passera de l'indifférence « à la haine. Mais, les remontrances d'une suie périeure éclairée , ses propres réflexions la »( ramèneront insensiblement à toi et à ce « qu'elle se doit à elle-même. Elle verra dai^ « son époux un aini vrai envers qui elle a eu u des torts réels ; elle aura appris à craindre , « à respecter ton autorité, et elle te saura « gré de ta clémence , quand le moment d'en « user sera venu.
« Tels sont, mon ami, les tristes et uniques u conseils que je puisse te donner j tel est le « pai li que j'eusse pris moi-même, si le sost « m'eût misa une semblable épreuve. — Ok! « toi, tu es heureux en tout. — J'ai fait ce
<c qu'il falloit pour l'être. Quand j'ai pensé aa K mariage, j'ai comparé l'amour à un météore « éblouissant , mais passager. J'ai senti qu'une « vive amitié, desseins^ des prévenances, des K égards mutuels , rendent seuls constamment « îieureux, et j'ai eu le bonheur de rencontrer « une femme pénétrée comme moi de ces vé- « rites. Va , mon ami, je te plains autant que « je t'aime; mais sois homme ^ et déploies-en « le caractère. »
En quittant M. de Vercourt , madame Thotuasseau avoit fait la leçon à sa compagne. « Il « faut , lui avoit-elle dit , mener son mari ou « en être esclave, et dans l'alternative, il n'y a tt pas à balancer. Vous venez de débuter comme « un ange : sachez maintenant persévérer. Il « vous en coûtera, à la vérité, quelques efforts, « vous aurez quelques combats à soutenir pour « subjuguer un homme qui annonce de l'éner- « gie ; mais l'empire est le prix du courage , et m vous le perdez sans retour ^ si vous cédez une cî fois. Déclarez d'un Ion aisé et ferme que vous « n'entendez pas vous contraindre, et que vous « avez été à l'Opéra^ parce que tel étoit votre « bon plaisir. Si M. de Robcrville s'emporte, « opposez une dignité calme à l'orage, et re- « tirez-vous dans votre appartement.
« N'allez pas lui parler du charmant mous- 't quetaire: au moindre soupçon d'une intrigne i> gulaule, il am«uteroit contre vous tous l«s
(46 ) o maris : ces animaux-là ont tous le ridicule « de ne vouloir pas être trompés. Il entraîne- « roit encore dans son parti les dévotes, les « prudes, les bégueulesj et une femme qui n'a M plus pour elle que ses amans , est à peu près « seule : car ce n'est plus l'amour de l'individu « qui les guide, c'est celui du plaisir, et cet <i amour-là n'est qu'un goût passager. Bonsoir , ■• ma petite. Fermeté, adresse et discrétion : « avec cela une femme arrive à tout. »
Roberville et Rose se conformèrent exactement aux conseils qu'ils avoient reçus. Le mari exigea tout ; l'épouse ne voulut rien accorder, lisse séparèrent aussi indifférens l'un pour l'autre que s'ils eussent eu quinze ans de mariage, et aussi animés , aussi aigris que deux Normands qui se menacent mutuellement d'une assignation.
Il est bien extraordinaire, pensoit Roberville, que ma femme ne trouve des idées, qu'elle ne s'exprime facilement que pour me contredire. Vous verrez qu'elle deviendra aimable pour tout le monde, excepté moi. Cette remarque de Roberville pourroit être faite par bien des maris, qui n'y pensent pas. Concluons-en que tout est pour le mieux, et ajoutons une huitième béatitude à celles que nous connoissons déjà ; IiienJieureu\ les maris faciles et confians.