CHAPITRE X
Punition du coupable qui a conservé quelque sentiment d'honneur.
RoBERviLLE a quitlé Paris , théâlre immense où brillent tour à tour les taleus et l'ineptie , l'élévation et la bassesse, l'intrigant et l'iionnête homme; écueil contre lequel viennent se briser l'orgueil , l'ambition , la rapacité ; gouffre tjui engloutit les fortunes et les hommes; où tout disparoît après avoir ébloui un moment ; où on oublie tout, hors la mode et le plaisir; où la frivolité est l'idole qu'on encense constamment; où les femmes ne paroissent dominer que pour être asservies aux usages , aux con- \enancesj et surtout à l'aïuour.
Roberville marchoit, en faisant de profondes et d'inutiles réflexions sur le passé. Où portera-t-il ses pas? Où cherchera-t-il un asile? Un nom qu'il ose à peine prononcer, et qui toujours se présente le premier lorsqu'il est battu par l'intortune, un nom qui rappelle la vertu aimable, l'amour du devoir, la considération qui accompagne l'homme de bien, de l'Oseraie enfin est le dieu tutélaire que Roberville in- •voqueroil encore, s'il se croyoit digne de l'approcher.
Désespérant de l'intéresser autrement que par le mensonge , il conçut le projet de le tromper, de cacher ses fautes, et de ne présenter qu'une
( 3o2) vicllme du malheur, litre toujours sacré auprès de son ami. Une copie de son mémoire au roi rendroit ses intentions respectables; l'original de la lettre de M. de la Galissonnière attcstcroit leur sincéritéj etl'estitne d'un tel officier étoit le garant de la continuation de celle de de l'Oseraie.
Il retourne sur ses pas. Fatigué d'une longue
marche, il est forcé de s'arrêter Celui (jui ,
vingt-quatre heures avant, avoit un hôtel magnifique, des meubles somptueux, un équipage élégant, des flatteurs et des valets, est trop heureux de rencontrer au point du jour un misérable cabaret où il puisse se reposer. Ainsi le roi de Sjracuse, soumis à son humble fortune, étoit maître d'école à Corinthe.
RobervJlIe aura-t-il cette force d'esprit qui fait tout supporter, ce courage tranquille et froid qui élève l'homme au-dessus des circonstances ? L'homme vicieux ne s'occupe que des jouissances qu'il a perdues ; il ne vit que pour les regretter ; il n'agit que pour s'en procurer de nouvelles. Son repos , sa réputation , son honneur, tout disparoît devant l'illusion qui l'entraîne.
Roberville, dégradé, étudioit un discours bas flatteur, mensonger, qui pût surprendre de l'Oseraie, lorsqu'un homme se présenta gaiement à la porte du cabaret. Des souliers ferrés, des guêtres de cuir, une veste d'indienne, un habit percé au coude , un chapeau d'où pendoicnt
( 3o3 ) quelques lambeaux , tristes restes d'un bord d'argent, un mauvais violon sous le bras, et pardevant une trousse , faite d'un morceau de vieille tapisserie, et remplie de chansons; tel étoit l'extérieur du nouveau compagnon que la fortune offroit à Roberville.
11 entre. Il dépose son violon sur une table , et sa personne sur une escabelle. Il tire du milieu de ses chansons le grignon de pain , le morceau de fromage; il demande cliopine. Son front serein annonce la paix du cœur , et un sourire habituel marque son contentement.
Roberville, sombre, rêveur, mangeoit , en corrigeant, en polissant sa harangue, une côtelette qu'il trouvoit dure, une omelette dont le beurre lui paroissoH rance. Il buvoit d'un vin qui lui faisoit faire la grimace. La cabaretière s'ctoil pourtant empressée de lui servir ce qu'elle avoit de mieux. Le compagnon , au contrane , trouvoit son pain et son fromage excellens ; il savouroit sa piquette , et s'il interrompoit un moment son repas ; c'étoit pour dire de ces gaillardises , un peu grivoises peut-être , mais qui prouvent l'absence du souci. Il a déjeuné, il va payer et partir. « Combien ma chopine , « notre hôtesse ? -— Six blancs , camarade. — « C'est donné , ma foi, car il est excellent. Je « veux vous régaler aussi. Ecoutez une chanson « nouvelle , qu'on 'chante partout Paris , et « qui va faire ma fortune » Etampes. — Volou-
( 3oi ) « tiers , camarade ; j'aime les chansons , je ne « chante même pas mal, à ce que dit not'bour- M geois, et si l'air n'est pas difficile... — Je vous u l'apprendrai, notre hôtesse. J'ai là mon violon, « vous le suivrez. Je ne regarde pas à un quart a d'heure , quand il s'agit d'obliger une brave « femme comme vous. — Voyons , chantons , « et je paie chopine à mon tour. — Tope. »
Cette chanson, comme vous l'avez probablement prévu , ëtoit celle qui avoit fini de donner l'éveil aux créanciers de Roberville. Il interrompit le chanteur au quatrième couplet, il paya son écot, et il sortit en se disant : « Ma « honte est publique; je ne peux plus tromper « personne, w
Il renonce au projet de surprendre de l'Oseraie; non qu'il se repente de l'avoir formé, mais il juge l'exécution impossible. Il s'éloigne encore de Paris, il marche au hasard; il s'assied enfin sur le revers d'un fossé , plus accablé encore de regrets que de fatigue- Une vinaigrette passe. Celui qui naguère, s'étendoit dans une voilure dorée, ne dédaigne pas d'y prendre place entre une nourrice et un capucin. Peu lui importoit où le raèneroit la brouette : le mouvement, la conversation, pouvoient l'arracher à lui-même, et c'est ce qu'il Touloit.
Le capucin finissoit de dire son bréviaire , et la nourrice de faire téter son enfant. Ces itupor-
( 3o5 ) tantes opérations teviniuëes, on recommença i jaser. Le capucin apprit à ses compagnons de voyage qu'il alloit prêcher la St. -Vincent de Paule dans un couvent de Sœurs de la Charité , où le prédicateur, lorsuu'i! avoit du talent, étoit fort bien traité , quoique la maison fût pauvre. La nourrice conta que son nourrisson appartenoit à un procureur qui venoit de saisir les meubles d'un coquin. « Ma bonne, dit le « capucin en nasillant, les apparences sont K souvent trompeuses, et la charité chrétienne « défend d'y croire; elle ordonne même de «< pardonner au coupable. — Oh ! révérend « père ! il n'est pas question ici d'apparences , « et ce Roberville est un fripon, comme vous « êtes un saint homme. » Elle commence l'histoire dès son origine ; elle n'oublie aucune circonstance ; elle en ajoute , selon l'usage. Lorsqu'elle s'arrête pour cracher, le capucin prend la parole, et dit bénigncment : « Dieu « amollisse l'âme du pécheur, et lui fasse la « grâce de s'amender ! » La nourrice repre- Doit, après la pieuse exclamation ; et elle n'étoit pas à la moitié de son récit, que Roberville se plaignit d'une colique qu'il n'avoit pas, et se fit descendre sur le grand chemin.
Comment, pensoit-il, le criminel peut -il échapper un instant à lui-même? Je n'ai à me reprocher que des fautes, et je ne trouve pas un moment de repos. Il ma clC; il avance; le
( 3o6 ) roarcliand de chansons lui a' appris (ju'il est sur Je chemin d'Etampcs, et il aime autant aller à Etampes qu'ailleurs»
Une maison simple, mais agréable, se présente à lui. Une cour plantée de tilleuls, tapissée d'espaliers , dont le vert gazon est coupé par des petites allées sablées , s'étend jusqu'à ia grande roule. Une grille, dont une couleur légère couvre le fer, toujours triste et menaçant, fait la sûreté du propriétaire, et permet à l'œil de s'égarer dans la plaine.
Roberville s'arrête devant cette grille. Une jeune femme est assise sur le gazon. Elle encourage, elle guide les premiers pas d'un enfant qui voudroit et qui n'ose s'échapper de ses bras. Roberville ne voit pas son visage, mais il est frappé des grâces de son maintien , et de ses moindres mouvemens. La douce anxiété, la tendresse attentive, portent en avant, en arrière deux bras arrondis, sur lesquels l'enfant chéri retrouve l'équilibre, ou cherche un appui. K Ah! disoit tout bas Roberville, qu'il est « heureux, le père de cet enfant! il jouit de « ses caresses 5 il trouve en lui un lien nouveau, « qui l'unit doublement à sa femme. La jeune « épouse trouve dans le plus saint des devoirs « le plus doux des plaisirs : aime- t-on ainsi son « enfant sans en chérir le père? Oh! cette « jeune femme ne connoît , j'en suis sûr, ni « mousqueLairc , ni duc, ni directeur général
(3o7) M des vivres, ni roi, ni maréchal de France, « ni petit abbé. Elle compte pour rien les jouisa sances rlu luxe : et que sont-elles en effet ? u L'ostentation est-elle un sentiment? Ne eesseu t' on pas au contraire de sentir , à mesure « qu'on s'éloigne de la nature? Si je m'étois « marié, comme l'époux de cette jeune femme, u content dans mon intérieur, versant le bon- « heur autour de moi , je serois heureux de la •• félicité des miens , j'aurois conservé ma for- K tune; je ne serois pas fugitif, errant désho- « noré. )»
Pendant qu^il fait ces réflexions, et bien d'autres peut-être, l'enfant, dans la vivacité de ses jeux , porte les yeux sur lui et s'arrête. La jeune mère se tourne ; Roberville croit la reconnoître; il est déjà reconnu. Un cri léger s'échappe de la bouche la plus fraîche et la plus pure j elle prend son enfant sur l'un de ses bras; elle court à la grille, elle l'ouvre; elle passe au cou du malheureux le bras qu'elle a réservé à l'amitié. « C'est vous, mon frère, qui « m'avez si long-temps oubliée! — C'est vous, « Félicité, que je retrouve heureuse, quiètes « si digne de l'être! Ah! j'oublie auprès de « vous toutes mes infortunes. — Vous êtes in- « fortuné! Entrez, venez, reposez-vous ici. « On nous avoit dit cependant que vous étiez « riche; que ma sœur vivoit dans l'opulence , « et à Paris , c'est-çà qu'on appelle le bonheur.
( 3o8 ) « Asseyez-vous, mon cher R.obervilIe. — Plus «I de Roberville, oubliez ce nom-là. Je l'ai « pris pour me déroberaux railleries qu'accu- « muloient sur moi mes prétentions au fau- « teuil acade'mique, et leurs résultats piquant. « Je reprends mon premier nom , pour cacher « la victime de malheurs que je me suis atti- « re's , et de l'humiliation qui en est la suite. »
Une petite table est déjà place'e devant lui. Elle est couverte d'un linge blanc comme la neige. Le vin et versé , les morceaux sont coupes par la main hospitalière. La douce voix invite , presse Roberville. Il est préoccupe', il entend mal , il mange peu. On confie pour un momeiît Tenfant chéri à une servante intelligente et douce. On se met à table avec Robert j des mots caressans le ramènent à lui, et l'exemple provoque Tappélit.
La bonne, l'aimante Félicité est un peu curieuse. On l'est plus au village qu'ailleurs, et sa curiosité étoit aiguillonnée par l'intérêt qu'elle portoit à sou beau-frère. Robert eût voulu lui cacher ce que son amour-propre craigiioit tant d'avouer. Mais la maudite chanson arriveroil là comme ailleurs. Il faudroit discuter couplet par couplet , justifier certaine circonstance , et pallier telle autre : ce seroit à ne pas finir. Un récit franc et court prévenoit toute explication postérieure. Robert céda aux instances de sa belle-sœur.
( 3o9) n contoit avec adresse j il glissoit sur un fait , il se bornoit à en indiquer un autre , il chcrehoit enfin à concilier ce malheureux amourpropre avec la vérité. Rien n'échappoit à la jeune femme. Elle pénélroit, elle entendoit tout. Ellene se permit pas une observation , elle ne proféra pas une parole j mais souvent profondément affectée, elle le voit les yeux au ciel , et sembloit lui dire avec reconnoissance : Je vous remercie de m'avoir préservée de tant d'écueils.
Il étoit naturel que Robert désirai entendre l'histoire du mariage de Félicité. Elle fut courte, parce que les gens sages et heureux n'ont presque rien à dire. La journée qui va commencer, ressemblera à celle qui vient de s'écouler. Leur vie est un long calme.
« Vous vous rappelez, mou frère, l'instant « ou j'ai quitté Paris. Rentrée avec mon père « et ma mère dans nos foyers de Rancy , je « partageois mon temps entre les travaux do- « mestiques et les arts dont j'avois acquis quel- « que habitude, en suivant les leçons de ma « sœur. Ma mère ne paroissoit disposée à faire, €< en ma faveur, aucun sacrifice j et au village « comme à Paris , les hommes sont calculateurs. « Je prévis que j'étois destinée à vivre seule, « et je songeai à m'assurer des ressources. Je « me perfectionnai dans les talens que je n'a- « vois pour ainsi dire qu'effleurés , et je voulus « former par la lecture mon esprit et mon
(3.0) " cœur. Les premiers livres qui me tombèrent « sous la main, m'amusèrent beaucoup; mais '< quand je voulus me rendre compte de mes « lectures, je trouvai que j'avois employé mon « temps à peu près comme mon père , qui lit « tous les jours un journal. Je consultai notre « curé sur le choix de mes livres. Il m'en donna « dont il faisoit un cas particulier, et je m'a- « perçus qu'il n'y avoit de différence de ces « volumes aux autres, que par l'ennui que « m'inspiroient les derniers. J'étois fort em- « barrassée , lorsque M. Moreau nous rendit sa « première visite.
«f M. Moreau est un homme de vingt-cinq «( ans, d'une ligure ouverte, d'une taille bien « prise d'un sens droit et d'une gaieté inalté- « rahle. Il héritoit, d'une tante, deux cents « arpens de terre, dont il venoit prendre pos- « session à Rancy, et un ami commun l'a voit « recommandé à mon père. Chasseur déterminé, « il avoit pris son fusil pour charmer l'ennui •( du chemin. Un lièvre et quelques perdreaux, « qui garnissoient sa carnassière déterminèrent « ma mère à l'engager à dîner. Mon père ajouta « à cette offre celle d'un lit. M. Moreau accepta <i franchement , et me regarda faire les apprêts « du repas avec quelque intérêt. Ma mère est «^ grondeuse, et je suis docile; elle trouvoit « mal ce que je faisois ; je tâchois de mieux « faire, et je ne rc'pondois pas. Voilà, dit
(3ii) « M, IMorcau , la meilleure façon de re'poncire. « Cest le premier mot qu'il m'ait adresse.
K Ma mère me chargea de faire leshonnenrs « du dîner ^ et M. Moreau me dit : La grâce «r et la cordialité font le charme d'un repas , et « celui-ci me paroît excellent. Je ne répondis « rien à M. Moreau, et je crois que je rougis,
M Après le dîner, je m'occupai des soins du «""ménage, et je perdis souvent de vue M. Mo- « reau ; mais il me sembla que ses yeux me « cherchoient et qu'il me revojoit avec plaisir.
<' Lorsque j^eus rétabli l'ordre partout , je " rentrai, et je trouvai au millieu de la salle « un pupitre dressé et ma harpe. Ma mère ra'or- « donna de commencer, et j'obéis. Lorsque « j'eus fini le morceau , M. Moreau me dit : « Vous avez deux talens, celui de bien exécu- K 1er et de ne pas fatiguer d'avance vos con- « vives en instances multipliées , et par ces « réponses évasives qu'on prendroit pour de « la modestie, si on ne démeloit le sot orgueil « qui les dicte. Je fus bien aise que M. Moreau « eût du discernement.
« Je rangeai mon pupitre et ma harpe. Je u pris mon ouvrage et je ne parlai plus. Quand « on ne dit rien , on observe , et je m'aperçus « que M. Moreau étoit rêveur. Je ne savois trop « à quoi attribuer sa rêverie; mais je rêvai « aussi.
« Ma mère s'en aperçut, toussa, et je repris <( mon aiguille.
« Je sortis, un panier au bras, et j'allai n cueillir des fruits pour le souper. Je chantois, « en les cueillant, la romance que j'avois « accompagnée de ma harpe , non qu'elle me « plût davantage qu'une autre, mais parce " qu'elle avoit fait plaisir à M. Moreau,
M M. Moreau e'toit derrière moi. A la fin du « dernier couplet ^ il me dit : Vous chantez u mieux ici que dans la salle ; pourquoi cela ? « — C'est parce que je me crojois seule. — On «t n'est jamais seule quand on a un cœur.
« Voilà le premier et le seul mot de M. Mo- « reau auquel je n'ai pas répondu.
« Il engagea la conversation, et me parla « d'abord d'économie rurale. Je répondis en « personne instruite. Il me parla ensuite de « moi, et je ne répondis plus que oui ou non.
« Ce genre de conversation me parut péni- « l)le, et je le priai de m'indiquer quelques « bons ouvrages. Toute lecture oiseuse, me « dit- il, offre plus ou moins de danger. Les « autres vous sont inutiles, parce que vous « savez ce qu'une femme honnête doit savoir. « Ne lisez plus, Je ne lirai plus, répondis- je.
«( Vojez, reprit-il, ce jeune arbre. Il est M plein de sève et de vigueur. Ses rameaux sou- « pies et verdoyans s'étendent de tous côtés. K Qu'on le taille, qu'on le régularise, on lui «( ôtera son énergie et sa grâce. J'avois promis « de ne plus lire, cédant à l'espèce d'empire
( 3(3 ) « que M. Moreau prcnoit sur moi. La compa- « raison du jeune arbre me persuada qu'il avoit « raison.
H II cueillit une pêche, l'ouvrit et m'en « pre'senta la moitié. Elle me parut meilleure, « peut-être parce que je la partageois avec lui,
« Nous soupâmes. Chacun se relira dans sa " chambre, et je m'aperçus , pour la première »' fois, que j'étois seule dans la mienne.
« Je ne dormis pas et je me levai plus fraî- « che que la veille. Je descendis au jardin. J'y « trouvai M. Moreau. II me demanda si j'avois « bien reposé. Pour la première fois je mentis « à M. Moreau , et ce fut la dernière.
«f La politesse voul.it que je lui demandasse « à mon tour comment il avoit passé la nuit. « Il me répondit qu'il n'a voit pas dormi : je n'o- « sai lui en demander la cause.
« M. Moreau me dit qu'il étoit garçon. Je « rougis, et ce fut, je crois, de plaisir. Il ajouta « qu'il avoit à Châtenai une jolie habitation , « et un domaine assez considérable qu'il faisoit « valoir; et cela ne me fit ni plaisir, ni peine. « Il m'avoua qu'il s'ennuyoit d'être seul, et son « ennui me parut naturel. Il m'assura qu'une « femme telle que moi feroit le bonheur de sa « vie : je pensai qu'il feroit aussi le mien. Il « sollicita mon aveu pour me demander à mes «( parens. Je ne répondis rien. Riais ma main « étoit dans la sienne, et probablement je la
(3i4) rt loi serrai , je ne sais comment , car [e vis la « joie briller sur son visage j et il nie quitta « aussitôt.
u Une fille qui sait qu'on la demande , est « toujours embarrasse'e. Je fus cacher mon em- « barras sous une treille. Personne ne me « voyoit, et je me sentois rouge comme une u cerise.
« Je rentrai en tremblant , et ma mère me (c dit : Mademoiselle, embrassez votre époux! « Je ne la fis pas répéter,
« De ce jour, M. Moreau ne nous quitta « presque plus, et je sentis bientôt que ce n'é- « toit pas le désir de l'indépendance qui me «i déterminoit à me marier.
« Pendant les quinze jours qui s'écoulèrent, « M. Moreaa m'inspira autant de respect que « d'amour, et je ne conseillerai jamais à une M jeune personne d'épouser un homme qu'elle « ne respecte pas.
« Le notaire du village vint nous lire le con- « ti'at. On ne me donnoit que deux mille écus. « J'eus la foiblesse d'en paroître humiliée. M. « Moreau me dit à l'oreille : Qu'importe qu'un « diamant soit monté sur un peu plus ou un peu ic moins d'or? Je souris à M. Moreau.
« On nous maria le lendemain. Le célébrant « me demanda si je prenois M. IMoreau pour (t mon époux. — Pour mon époux, pour mon « ami , |)our mon protecteur. — Promettez-vous
(3.5) « obéissatice? — Aimer, n'est-ce pas tout prou mettre i* M. Moreau me sourit à son tour.
« On fît une noce, il y eut une fête : je ne « vis que M. Moreau.
« Il rae conduisit ici. Voilà votre demeure , w me dit-il. Vous y serez libre , parfaitement « libre : l'épouse sage n'obéit qu'à elle-même « en remplissant ses devoirs.
« Depuis que je le connoissois , son maintien, « ses manières, son ton , avoient toujours eu « quelque chose d'auguste et d'imposant. Il « avoit voulu, me dit-il, me connoître et me « juger. Sûr de moi , il alloit revenir à son i( caractère : il y revint, et n'en fut que plus (( aimable.
u La paix, la gaieté, l'abondance et l'amour « habitent cette maison. Tous nos jours se reste semblent, parce que tous nos jours sont heua reux.
« Je ne croyois pas que notre commun bon- <i heur pût s'accroître encore. M. Moreau me « dit , en recevant sa petite Cécile, que je lui a devenois plus chère. Moi, je sens que la tenir « de son amour, c'est être deux fois mère.
o Vous savez tout, mon frère. L'histoire de u cette première année est aussi celle de la « seconde, et je crois pouvoir me flatter que ce « sera cclic de toute notre vie. »
FIN DU TOME PRLftiIttt.
DE
ROBERVILLE.