CHAPITRE IX
'Ibutes les banqueroutes n'enrichissent pas. Tout fait du bruit à Paris. Une bagatelle , qui présente un côté plaisant , ou qui inspire quelqu'intérêt, passe de bouche en bouche, de cercle en cercle, et vingt-quatre heures après est renvoyée du salon à Tantichambre, et de l'antichambre au chansonnier du Pont-Neuf.
Une lingère, un tapissier, un bijoutier, ne âiivent rien de ce qu'on dit chex M, le comte, chez madame la marquise, chez le fermiergénéral un tel. C'est au chansonnier qu'il appartient d'instruire la classe inférieure de tout ce qui arrive d'extraordinaire. C'est lui qui a le privilège de faire rire ceux que l'événement ne touche pas j c'est lui que pouvoit craindre Roberville.
Cependant, avant que sa mésaventure fût chantée, il falloit que le laquais, qui vendoit un sujet chopine au poëte de la rueMouffetard , fût instruit des détails; que le poëte se mît en verve avec du vin frelaté ; que sa chanson fût faite, et d'après l'abondance du sujet, celle-ci devoit être longue. Il falloit que le censeur y eût apposé son vu; que l'imprimeur eût tir^.
( 277 ) pour la ville et les provinces, et que le chaateur eût appris son air. Tout cela ne se fait guère qu'en trois ou quatre jours, et il n'en faut qu'un pour déménager un hôtel, quand on a ses raisons pour ne pas perdre de temps.
Roberville, qui se décidoit à la minute, et qui opéroit toujours bien, comme vous lesavez, forma le projet de faire porter son mobilier chez sa femme , et d'aller ensuite à Versailles essayer de tirer parti de sa faveur. Et quoi de plus facile? La maîtresse du roi n'a besoin à Paris que d'un pied-à-terre : il n'y avoit doncpas d'inconvénient à encombrer sept à huit pièces de l'hôtel de la marquise de Courville. Et pourquoi ne ramèneroit-elle pas son auguste amant aux sentimens de bienveillance qu'elle lui avoit d'abord inspirés pour son mari?
Telles étoient les idées nouvelles dont s'occupoit Roberville, en remplissant une assez vaste cassette de son argent, de ses bijoux et de sa vaisselle. Il fait porter le précieux coffre dans sa voiture : il s'y place , tant bien que mal , et il ordonne de toucher chez madame.
u Ah! c'est vous, monsieur, lui dit Zulime. o Je ne sais si ma maîtresse pourra vou$ rece- « voir. — Madame est à l'hôtel! — Hélas! oui. « — Que vient-elle faire à Paris? — Des ré- M flexions sur l'instabilité des choses humaines. « — Comment, elle n'est plus rien? — Non, « monsieur, MaiS;^ vous-mêuje, qu'avez-vous? .
«f Vous me paroissez préoccupé. — Moi, j'ai « perdu ma place. — Ah ! mon Dieu! madame « sera afTectée de cet événement au point de « ne pouvoir vous parler. — Va toujours m'an- « noncer Ah! descendons cette cassette, et « mettons-la en sûreté. »
La cassette placée dans un cabinet, dont Roberville met la clef dans sa poche, Zulime monte, et rend compte à madame de ce qui se passe en bas. Madame juge à propos de s'expliquer avec monsieur, de manière à ne lui laisser aucun doute sur ses intentions. Elle le fait entitn- dans son boudoir. On avoit dès lors des boudoirs, appelés ainsi je ne sais pourquoi, car c'est l'endroit de sa maison où une jolie femme boude le moins.
« Mon cher ami, dit niadame de Roberville, « quand je vous ai épousé, j'étois aussi étran- « gère au monde fju'au plaisir. J'ai connu depuis « l'un et l'autre , et je me suis conduite d'après « mon expérience. Je vous ai quitté , parce que « vous étiez devenu moraliste, grondeur, et par <t conséquent ennuyeux. Je vousaireprisparune « de ces fantaisies qui^ pour être inexplicables, « n'en sont pas moins fréquentes. Cette fantaisie « est satisfaite , éteinte, et très-certainement elle V ne se reproduira plus. Je me suis arrangée « hier, pour le plaisir, avec un petit abbé^ et « pour l'intérêt avec un maréchal de France. « Indépendamment de cet hôtel, et dececju'il
« renferme, j'ai cent mille écus à moi, etmon- « sieur le maréchal m'aid«ra a grossir mon ca- « piul des intérêts accumulés et du superflu « de ce qu'il me donnera. Vous êtes ruiné, « paresseux, incapable : vous voj^ez qu'il ne « peut plus y avoir rien de commun entre nous. « Je n'entends pas même que vous transformiez (( ma maison en magasin. Tout ce que je peu:x « c'est de garder le dépôt que vous veajez de « mettre ici , et de vous le rendre à voire pre- « mière réquisition. N'attendez rien de plus , « et retirez-vous, parce que mon petit abbé va « venir déjeuner avec moi. Adieu mon cher ami. « Suis-je assez humilié ^ disoit Roberville « en remontant dans son carrosse? Maltraité « par une femme j dont je partage Tavilisseraent, « trop vil moi-même pour ayoir conservé Le « droit de me plaindre, me voilà donc placé M entre la misère et Topprobre! » Et comme celui qui paroît redouter le plus l'opprobre craint réellement la misère, Roberville envoie chercher un carrossier , uu maquignon , un tapissier , une lingère , dans des quartiers opposés à ceux qu^habitent les marchands qui lui ont iburni. Il consent a vendre à tout prix, pourvu qu'on paie comptant, et qu'on enlève de suite. Dix marches 5ont conclus j les acquéreurs sont ailés chercher des charrettes, et le maquignon un palefrenier pour conduire les chevaux. Les uns et les autres doivent payer au mouieiit eu ils enlèveront.
Le diable qui, dit-on, se mêle de tout, fourr^ii «on nez crochu dans cette afFaire. Sans doute il ne vouloit pas servir les marchands qui avoient livré de bonne foij iJ ne vouloit pas non plus empêcher les fripons, que Roberville avoit mandés, de s'enfoncer de quelques pieds de plus en enfer. Que vouloit-il donc? c'est ce que je n'ai jamais pu savoir précisément, parce que je ne suis pas aussi heureux que certain e* personnes, très-dignes de foi, qui l'ont vu et qui lui ont parlé.
Quoi qu'il en soit, c'est incontestablement lui qui souffla à Durocher l'idée infernale qu'il mit à exécution avec autant de promptitude que de succès.
«( Combien donneriez-vous à un homme qui « vous empêcheroit de perdre dix, vingt, qua- « rante, soixante, cent mille francs , fut-il dire •< a la lingère, au tapissier , au marchand de « chevaux? Quinze louis, dit l'un; cent pis- « tôles , dit l'autre; douze cents francs, répon- « dit le troisième. — Mes sûretés 1^ — Je dépose " chez un notaire. — Déposez et dépêchez-' « vous : il n'y a pas un moment à perdre.
<f Roberville a contracté des dettes, qui mon- « tent à quatre fois la valeur de son bien. — « Est-il possible ! — Il est sans emploi. — Quoi, (« cette grande place... — Il l'a perdue, — AbJ « mon dieu! — Il est impossible qu'il vous « paie. — Gourons , agissons , sauvons ce que
«. nous avons fourni. Prévenons une banque - « route... — Il est capable de la faire. — Et de « prouver qu'il n'y a pas de sa faute. — Les « banqueroutiers sont si adroits ! — Ce sont tous « des fripons. » Et celui qui parloit ainsi avoit manqué trois fois.
Au moment où on chargeoit les premières charrettes, où on y entassoit pêle-mêle le velours, les damas, les glaces, les dorures, on est arrêté, pétrifié par un halte-là, que prononce un commissaire qu'avoient amené avec çux les marchands qu'on alloit spolier. L'un reste un bras en l'air j l'autre, la bouclie ou- Terte, ne peut achever la phrase commencée. Celui-ci demeure immobile comme la statue de marbre qu'il porte sur son épaule j celui-là laisse tomber un lustre de cristal et le met en pièces, lloberville, qui a reconnu le commissaire à sa grande robe et à sa volumineuse perruque , se sauve au grenier, et se fût réfugié sur les toits, s'il n'eût craint de se casser le cou. Désolé maintenant d'avoir fait les dispositions d'une banqueroute, qui ne lui rapportera pas un sou, et qui le rendra la fable du public, il s'occupe cependant du soin de mettre sa personne en sûreté. Il se blottit dans un grand coffre , où on metloitdu bois à brûler, qui appartenoit au propriétaire de la maison, et qu'on avoit monté sous les tuiles , parce que, selon Roberville, ce bïdiut déshonoroit son escalier.
Le commissaire j aidé de son clerc , g^rand et maigre bas-normand , au teint hâve , au dos arqué, à l'œil actif, aux doigts crochus, le commissaire commença son procès-Terbal , à la suite duquel devoit Tenir un inventaire , qui ne pouvoit être terminé qu'à la douzième ou quinzième vacation. Il ne manquoit, pour qu'il ne restât rien aux créanciers, qu'un procureur qui intei'vînt dans cette affaire : il en viendra peut-être deux.
Or, comme un procès-verbal est «n acte qui rapporte peu au rédacteur, le commissaire eut soin de faire le sien aussi clair et aussi court que le lui permît sa logique, qui n'étoit pas celle d'Helvétius ; et pour ne pas perdre sou temps , il écrivit inventaire en grosses lettres, en tête d'un cahier de vingt feuilles de papier marqué. A la vue de ce cahier , les créanciers pâlirent à leur tour.
Sous le titre, le clerc bas-normand grossoya à neuf lettres par ligne un extrait , aussi long que l'original , des titres de chacun sur les biens-fonds de Roberville , et de leurs droits motivés sur des fournitures considérables. Vint ensuite copie des mémoires, bien et dûment arrêtés par ledit Rabervillej et comme on n'instrumentoit pas alors après le soleil couché, qu'il iic se couche au mois de juin qu*à neuf heures^ et qu'il en étoit quatre de relevée, monsieur le commissaire jugea à propos de clore sa vacation.
Il se retira en de'clarant qu'il amèneroit le lendemain des ouvriers pour remettre les meubles en place , afin qu'on pût reconnoître le propriétaire de chacun. Les créanciers déclarèrent qu'il se chargeroient volontiers de ce travail. Le commissaire leur observa que les parties intéressées ne pouvoient, selon je ne sais quel article de js ne sais quelle ordonnance, mettre la main à rien, à peine d'être poursuivies pour fait de f/o/. L'esprit de cette ordonnance étoit probablement de donner aux officiers de justice l'innocente facilité d'employer des ouvriers à trente sous, et de porter leurs journées à trois livres.
Et comme une ordonnance, plus connue, prescrit de mettre un gardien près des effets séquestrés , monsieur le commissaire jugea convenable d'ennommer un, dans cettecirconstancc délicate , qui eût un caractère public. En conséquence, il nomma son clerc, avec émolumens de six francs par jour, dont moitié réversible... vous vous doutez à qui.
Lorsqu'un suisse, couché et endormi, a sa responsabilité sous son oreiller , le gardien d'un mobilier considérable , distribué dans vingt pièces, ne sauroit être trop vigilant. Nolic grand clerc avoit allumé des bougies paitout , parce que les gens mal-intentionnés , ne sachant où il seroit, n'oseroient se présenter Bulle parlj et il est constant qu'on sait toujours où est un homme qui parcourt unefïctc maison ^
(.84 ) la nuit, une lanterne à la main. Il n'étoit pas de'montré du tout qu'il y eût des gens mal-intentionnés j mais il est toujours bon de pouvoir couvrir ses marches et ses contre-marches d'un prétexte spécieux. Or les prétendus mal-intentionnés étoient d'honnêtes voisins, que la curiosité avoit tenus à leurs croisées pendant la journée précédente, et qui pourroient-être assez badauds pour vouloir connoître à quoi le grand clerc alloit employer le temps.
Notre Bas -Normand, invisible derrière ses bougies , étoit partout , examinoit tout , reve- Moit sur ses pas, examinoit encore j et comme il avoit beaucoup de facilité , il eût pu , à une heure du matin, faire l'inventaire de mémoire.
« Il est bien extraordinaire , disoit - il en M trempant sa croûte dans un doigt de vin , que « Dieu ait tout donné aux uns , et rien aux au- «i très. Ne seroit-ce pas plutôt les hommes, « qui intervertissant tout, altérant tout, ont u effacé jusqu'à la trace de sa bienfaisance « paternelle, et n'est-ce pas entrer dans les « vues delà Providence, que de tâcher de ra- « mener l'égalité primitive ? Ma femme, par « exemple, court les rues avec un mauvais « casaquin d'indienne j elle dîne mal, et ne « soupe pas mieux. C'est pourtant une femme « démérite que ma femme, et qui seroit encore « fort bien , si, à l'aide de quelque parure, « elle rendoit une sorte de fraîcheur à des
( 28.5 ) « attraits, que quarante ans ont un peu altères. « Il y a là-haut des rideaux de mousseline « brode'e des Indes , qui lui l'eroient des robes « et des mantelets magnifiques. N'est-il pas « affreux de pousser le luxe jusqu'à faire des « rideaux avec de la momseline des Indes , et « n'est-il pas louable de contribuer à la réf pression de pareils excès ? Ma foi , je vais « rappeler un peu l'égalité de mon côté, en « confisquant les rideaux au profit de ma « femme.
« Faire le bien d'une compagne estimable , « est un devoir sacré pour un mari. Mais lors- « qu'il a rempli ses obligations , lui est-il dé- « fendu de s'occuper de lui ? J'ai un mauvais « habit noir, râpé partout, et recousu aux « coudes; et il y a ici à côté une tenture de « voleurs cramoisi , dont je tirerois m\ habit , « veste, culotte, bien longs et bien larges, « une redingote et une robe de chambre. Mette tons la tenture avec les rideaux.
« Comme il est indispensable de régler tou- « tes nos actions d'après l'exacte probité, il ne « faut pas exposer un honnête tailleur, qui « ne donne pas dans le luxe, mais qui vit de « son aiguille, à perdre ses façons. Il y a au <i salon une tapisserie de haute-lice , bordée « d'un large galon et d'une crépine en or : je « vais dégalonner la tapisserie de haute-lice... K Voilà qui est fort bien. Mais demaiii, quand
( 286) « le tapissier cherchera et ne trouvera point
« ses rideaux, son velours et sa crépine
(t Eh bien, ces objets e'toient déjà disparus « quand M. le commissaire est arrive'; et ce « qui prouve combien les commissaires , et " leurs clercs surtout, sont utiles, c'est qu'on « n'a rien enlevé depuis que je suis ici. C'est « cela, c'est cela, dette réponse ferme néces- « sairement la bouche au tapissier.
« Le joli paquet que j'ai fait là! Il y a là- •i dedans une petite fortune. Gloire , gloire V éternelle à l'inventeur des inventaires !
(t Voyons maintenant où je mettrai cela ; « car il n'est pas possible de hasarder d'em- « porter un paquet aussi volumineux sous le « bras. Il faut le cacher quelque part, et ma « femme, en venant voir son mari, sortira « tantôt une pièce , tantôt l'autre , attachée « sur sa chemise^ aux cordons de son jupon « piqué. Où cacherai-je mon paquet? Eh parce bleu, dans ce grand coffre au bois qu'on a « monté au grenier, et auquel personne ne « pensera. »
Voilà notre Bas-Normand qui prend son paquet, qui monte l'escalier sur la pointe du pied , et qui cherche son coffre à tâtons. Il s'est bien gardé de prendre de la lumière, car qu'eût-on imaginé , en le voyant se promener sous les combles? On n'avoit pas meublé le grenier, et les mal -intentionnés eussent pu
juger défavorablement le restaurateur de l'é* galité.
C'est dans ce coffre que ^ëloit caché Rober- TJlle, et il ne pouvoit y rester toujours. La ne'cessité de sortir de cette maison se faisoit plus -vivement sentir de minute en minute; et le calme de la nuit , le silence qui régnoit partout , avoienl rendu quelque courage aa malheureux prisonnier. Déjà il avoit levé le couvercle avec toutes les précautions d'un homme condamné à craindre désormais jusqu'à son ombre. Il sort une jambe; il écoute, en retenant son haleine ; il passe la seconde ; il est debout. Il va chercher l'escalier , tâcher de gagner le jardin; à la faveur des espaliers, il espère monter au haut du mur; et au risque de se casser le cou , il sautera dans la rue. Il est arrêté dans ce nouveau projet par un soufflet qu'il reçoit, il ne sait de qui, ni comment. Il jette uîi cri : un cri répond au sien.
Le Bas-Normand , en cherchant le coffre , allongeoit un bras, et leportoit circulairement de droite à gauche. La main avoit rencontré la figure malencontreuse de Robei'ville, et la terreur étoit égale des deux côtés. Le paquet , échappé de dessous l'autre bras, étoit tombé sur le plancher avec un certain bruit. Cette circonstance éclaira Roberville. « Monsieur le « voleur, dit-il en se jetant à genoux^ vous « volez en petit, et moi en grand; voilà toute
( 288 ) M la differônce, et entre confrères, on ne s'c- « gorge pas. »
Si le Bas-Normand avoit eu le temps de se remettre, il eût peut-être profité de cet aveu pour prendre le haut ton, afficher les grands principes, et se faire honneur de l'arrestation du confrère. Il re'pondit , encore agité par la crainte : « Hélas! mon cher ami, chacun vole « comme il peut. »
Une petite société quifaitia guerre à la grande, se rapproche, se serre^ se soutient réciproquement, et quelquefois devient forte par le sentiment même de sa foiblesse. Les deux voleurs , après s'être fait humblement leur confession , convinrent d'agir de concert. Il étoit égal à Roberville que son mobilier passât dans les mains d'un Bas-Normand , ou de quelque Parisien. Le Bas-Normand étoit bien aise de se défaire d'un homme qui ne pouvoit l'aider dans ses spéculations, et qui ,par cette raison, étoit embarrassant. D'après cela, on arrêta que Roberville sortiroit, non par-dessus le mur, parce qu'ainsi qu'il l'a voit prévu , il pourroit se casser les jambes, mais par la porte j qu'en reconnoissance de ce service, il iroit éveiller la femme du confrère, la conduiroit sous le mur du jardin, où elle recevroit le paquet déjà fait, ce qui est bien plus court que de l'enlever par parties. D'ailleurs, le mari , débarrassé de celui-là, s'occuperoit d'en faire un autre.
En conséquence, le Bas-Normand va frapper à la loge du Suisse. Il lui crie que le recors qu'on a laissé avec lui est attaqué d'une colique épouvantable, et qu'il faut qu'il ouvre la porte. Le Suisse encore endormi , n'entend que la moitié de ce qu'on lui conte , et articule à demi : « La « clef est sur cette table. »
Roberville, échappé, oublie et le Bas-Normand, et sa femme, et le paquet, ce qui n'est pas loyal. Mais si le besoin rapproche certains hommes, le même sentiment les éloigne; et le besoin le plus pressant de Roberville étoit de mettre sa personne en siireté , et non de rendre à la femme de mérite une apparence de fraîcheur, à l'aide de sa mousseline des Indes. Il se hâta de sortir de Paris.
Le Bas-Normand réfléchissoit , en attendant sa femme, à ce qui venoit de se passer. Si j'avois arrête cet homme, pensoit-il, j'aurois reçu des créanciers une récompense honnête , qui ne m'auroit pas empêché de garder mon paquet. J'aurois au moins joui légitimement de ce qu'on m'auroit donné, ce qui eût un peu allégé certain poids que je sens-là... Bah! qu'importe, après tout, de quel genre est la jouissance, pourvu qu'on jouisse? et puis, n'est-il pas possible que tout ce qu'il y a ici soit mangé par la justice , et alors les créanciers m'auroient-ils donné quelque chose? Ma foi , j'ai fort bien fait de laisser évader ce pauvre diable; il me rendra
peut - être la pareille dans une circonstance seniblable, 11 est bon de tout prévoir, et si ma conscience crie, je la laisserai dire : elle finira par s'apaiser , comme celle de tant d'autres.
A la fin de ce monologue , le Bas-Normand s'aperçut que le jour commeneoit à poindre. Il sentit que le moment de jeter le paquet pardessus le mur étoit perdu , et il fut le mettre dans le bahut. Il avoit à peine baissé le cou- Tercle, qu'il secoua les oreilles au bruit de sept à huit grands coups du marteau de la porte. Il descendit l'escalier en quatre sauts, ouvrit une fenêtre, et demanda du ton le plus calme qu'il put prendre : u Qui est-là? — Ouvrez, c'est « l'Jmissier Buisson.
« Que diable , disoit le Bas - Normand , en « allant ouvrir, M. le commissaire avoit bien H besoin d'envoyer cet huissier ! Pourquoi par- « tager avec lui des pi'oduits que nous pouvions « nous réserver; et comment ferai-j.e des paquets « à présent? » Ce n'étoit pas le commissaire qui envoyoit Buisson.
Durocher avoit touché les fonds déposés par les créanciers. De ce moment, il n'avoit plus rien de commun avec eux , et il lui importoit peu quelle tournure prendroit leur affaire. Dans cette circonstance , il n'y a que de l'insouciance à lui reprocher , et ce n'est pas un crime capital. Mais les empêcher de retirer leurs marchandises , après s'être fait payer pour les
( 29» ) Ipur faire recouvrer , est une ide'e arclii-diabolique, qui ne pouvoit sortir que du cerveau de Durocher. Il avoit trouvé tout simple de tirer encore vingt-cinq louis du propriétaire de l'hôtel, et il avoit été le prévenir de se mettre en garde contre le coup qu'on lui préparoit.
Le propriétaire avoit passé la soirée précédente à conférer avec son procureur, à peu près aussi honnête homme que ceux qui figurent dans cette scène, et le résultat de la conférence avoit été d'expédier à Buisson l'ordre d'aller saisir au point du jour, tout ce qu'il y avoit à l'hôtel. Vous jugez bien qu'on se propoeoit encore âJ instrumenter promptement, vivement et efficacement.
« Qu'y a-t-il pour votre service , monsieur « l'huissier ? — Monsieur, je viens saisir. — De « quelle part? — De celle de M. Turc^ pro- «'{ cureur au Châtelet^ fondé de pouvoir du pro- « priétaire de cet hôtel. — Vous venez trop « tard , monsieur. Tout est saisi , et il y a in- « ventaire commencé par monsieur le commis- « saire Mutel. — Je ne viens pas trop tard, mon- « sieur, et je vous apprends qu'un commissaire « ne peut instrumenter que chez les personnes «1 mortes de mort violente ou subite. — Êtes- « TOUS bien sûr de cela , monsieur ? — Très-sûr, « monsieur. — Nous avons cependant été ap-
« pelés par les créanciers — Qui n'enten-
«( dent pas plus les affaires que vous. — Qu'est-
« ce à dire, monsieur? — Qu'il y a lieu ici à « une action civile , que le Châtelet est le tri- «' bunal compétent , et que le commissaire « Mutel n'a rien à voir dans tout cela; en consé- « quence, vous allez avoir la bonté de vous « retirer. — Et nos frais , monsieur ? — Ils sont « faits contre l'esprit et la lettre de toutes les « ordonnances. — Est-ce une raison pour que « nous les perdions? — Non, Je dis seulement « que vous ne prélèverez rien sur le produit de M la vente des efifels que je saisis. Mais vous " pouvez tenter la voie d'action contre ceux « qui vous ont mis en œuvre. Vous n'y êtes « pas fondés. Cependant, je crois qu'ils aime- « ront mieux vous donner deux cents francs, « que de manger cent écus en plaidoiries.
« Allons, messieurs mes recors, dispersez- « vous dans ces différentes pièces, et ayez soin ft que rien ne soit distrait. Moi , je vais donner « un coup d'oeil par toute la maison.
« Ah, mon Dieu! disoit tout bas le clerc de « Mutel , je suis ruiné , s'il trouve mon paquet ! « J'avois bien affaire de laisser échapper ce « M. de Roberville, dont la peau m'eût valu de « l'argent ! C'est quelque chose de beau , qu'une « bonne action qui ne rapporte rien! Une « bonne action n'est que duperie. »
L'huissier Buisson , qui aimoit mieux agir que pérorer , couroit de chambre en chambre , le nez au vent. Il arrive sous les toits , il trouve
( 293 ) le coffre, il lève le couvercle, il voit le paquet, il l'entr'ouvre. « Oh, oh, dit-il , c'est sans doute « ce coquin de Bas-Normand qui a fourré ¥ cela ici. Voler un voleur est pain bëni. » Et le paquet passe aussitôt du coffre sous un tas de foin , qui étoit à dix pas de là.
Pendant que ces deux messieurs s'occupent de leurs affaires personnelles, le procureur Turc se présente, très-empressé d'agir. Le commissaire Mutel arrive presque en même temps. Il est suivi de douze à quinze crocheteurs, et des créanciers qui gémissent de voir échapper de ia masse douze à quinze écus, qu'ils pouvoient «t qu'ils dévoient gagner eux-mêmes.
Le commissaire et le procureur entrent en explication. Turc parle dans le sens de l'huissieur Buisson. Mutel soutient qu'un commissaire doit se porter et opérer partout où il est requis. Un des créanciers, qui prévoit que son commissaire sera évincé, profite de la vivacité et de la longueur de la contestation , pour aller chercher maître Boisang, autre procureur, di» gne à tous égards de figurer avec son confrère Turc.
« Monsieur, dit maître Boisang à maître « Turc , un propriétaire a droit de saisir , sans « doute, mais jusqu'à concurrence des loyers; « et je saisis, moi , afin d'assurer le surplus aux « créanciers. — Maître Boisang, il existe un « bail de trois, six, neuf, et pour assurer les M. de RoLervillc. T. i. l3
( 29f "i « loyers de trois ans, je saisis la totalité, parce « que je ne sais combien ces guenilles seront « vendues. — Des guenilles, maître Turc, (( des guenilles! Ce mobilier paieroit l'hôtel et (c au delà. Je saisis le tout de mon côté, sauf « à prélever sur la vente ce qui sera alloué au « propriétaire; et je soutiensqu'ilnepeut, lorst( que le locataire est insolvable , prétendre en « indemnité que la valeur d'un an de loyer. « — Moi , je soutiens le contraire , maître Boiu sang, et je prouverai mon dire à l'audience. « — A l'audience! Ah! vous voulez plaider! «t Je fais assigner dès ce jour, demain je préci sente requête, et en attendant, je commence « mon inventaire, entendez-vous, maître Turc ? « — • Je commence aussi le mien, maître Boi- « sang. Vos menaces ne me font pas peur. Ah, u ah, j'en ai vu bien d'autres.
« Permettez, dit le commissaire Mutel, que « je saisisse, et que j'inventorie aussi, pour « sûreté des émolumens de ma vacation d'hier « et des écritures faites. — Qu'est-ce que c'est , « monsieur le commissaire, qu'est-ce que c'est? « Pour une misérablebagatelle, vous allez mul- « tiplier les frais , frustrer des créanciers légiti- « mes.... — Et ne deviens-je pas créancier légi- « time aussi, moi qui ai été mandé? Je veux « multiplierlesfrais, dites-vous?Eh! messieurs, « fait-on quelque chose sans frais, et les pro- • cureurs ont-iis le droit exclusif d en fai»^ ; « Je saisis et j'inventorie à mes risques et périls.
(i Arrêtez, messieurs, arrêtez ! s'écrie eu au- « trant maître Grugeons ; c'est moi qui saisis " cl inventorie pour M. Bernard, qui a fourui u trois services d'argent, un de vermeil, cinq « bagues et trois boîtes d'or. — Vous n'êtes pas u fondé, réplique vivement maître Turc. Et «. pourquoi? reprend maître Grugeons. — Mon n huissier n'a trouvé ici aucun des articles dont « vous parlez. — Ils ont été distraits sans doute. « Mais j'ai mon mémoire arrêté, et j'entends « être admis à partager au marc la livre. — Atu taquez le débiteur dans ses biens-fonds. Vous (( avez contre lui la voie de Texpropriation force cée. — Croyez-vous me l'apprendre? Mais « vous l'avez aussi, et vous en userez, n'est-il « pas vrai? — Jen'y manquerai point, parbleu ! « — Eh bien, je fais comme vous je saisis paru tout , j'inventorie partout, j'écris, je plaide « partout, et je prends partout.... où il y a de « quoi prendre. »
Voilà donc trois procureurs et un commissaire travaillant à l'euvi à la ruine du débiteur et des créanciers. Oh! c'est un joli-métier que celui de procureur... pour ceux qui l'exercent.
Mais par quel hasard maître Grugeons est-il venu occuper pour l'orfèvre - bijoutier ? Ua homme adroit et intelligent n'oublie rienj et Durochef , enchanté des succès de la veille n'avoit pas dormi de la nuit. Il pensa qu'on ne monte p-^s aussi niaguifique.'ncnt une maison.
( ^1)6 ) sans y mcllre de la vaiselie. Occupe Jui-mêm« de l'ameublement de l'hôtel , il ignoroit à quel orfèvre Roberville avoit donné la préférence de l'opération où il alloit l'entraîner. Mais comme Durocher avoit toujours un expédient à sa disposition, il se leva de très-bonne heure, et fut trouver les syndics de ia communauté. Les syndics , alarmés sur la fortune d'un de leurs confrères, coururent chez le receveur de la marque d'or et d'argent, qui ne put leur donner aucun renseignement sur cette affaire. Ils se remirent en course, et arrivèrent chez en petit homme, qui marquoit secrètement et honnêtement, avec un poinçon que lui avoit fait un graveur de la monnoie , et à un tiers seulement du droit établi , la vaisselle que lui apportoient des orfèvres connus et discrets.
Le petit homme leur avoua, après s'être fait un peu prier , qu'il avoit marqué , la semaine précédente , pour deux mille écus en droits, de grosse vaisselle à M. Bernard, Les syndics se remirent en route , portèrent l'alarme dans l'âme de leur confrère , et firent valoir le zèle et la probité de Durocher. Durocher ajouta qu'il étoit dans la misère, et que tout bon office vaut un salaire. Bernard lâcha cent pistoles à Durocher , et Grugeons aux trousses de Roberville.
On commençô'it à cnanter sur le Pont-Neuf les trente-six infortunes de Roberville, parodie
( 297 ) en vingt-trois couplets des trente-six infortunes d'Arlequin : dans ce temps-là, bien ou mal, on parodioit tout, et il y avoit autant d'esprit dans cette parodie- là que dans bien d'autres que je pourrois citer. Trois particuliers qui avoient l'habitude de faire leurs affaires aux dépens d'autrui , entendirent la fameuse complainte , qui déjà avoit passé du Pont-Neuf au carrefour de Bussj : un sujet heureux fait une fortune rapide dans la capitale ; et déjà les auteurs de la foire tailloient leurs plumes, et se disposoient à mettre en action les couplets du poëte de la rue MoufFetard. Dans ce tempslà encore , on aimoit à traiter des sujets tout faits. Cette manière dispensoit d'inventer , et pour peu que le créateur eût mis de dialogue dans son onirage , il ne restoit plus qu'à copier , ce qui ne laisse pas d'être commode.
Les trois personnages , qui écoutoient la romance au carrefour de Bussy , étoient précisément ceux qui avoient prêté soixante mille livres à Roberville , et qui avoient, en raison des intérêts, réduit son revenu à neuf mille francs. Chacun d'eux , et par un mouvement spontané, courut chez son procureur, fit saisir les fermages , et donna ordre de pousuivre le remboursement du capital , en vertu de son droit d'hypothèque. Madame de Roberville , ivre d'une opulence passagère , incapable de s'occuper de l'avenir, ne pensoit point à faire valoir ses droits.
"Voiià uiainlenant sept enrages, se tlispulant, s'arrachant les inorceauX; el qui finiront peutêtre par se battre avec les os, lorsqu'il ne restera plus que cela.
Terminons, le plus succincfement que nous le pourrons , l'histoire de cette procédure, qui n'étoit pas sans exemple , et qui fera peut-être encore quelque heureux imitateur.
On écrivoit de tous les côte's. Les procureurs, le commissaire, l'huissier, le clerc broyoient du noir à qui mieux mieux à l'hôtel. Les domestiques étoient renvoyés, comme bouches inutiles, et on n'avoil conservé le Suisse que parce qu'il fa 11 oit empêcher les voleurs de dehors de se réunir à ceux de dedans. Or , ce •Suisse étoit un homme d'un grand sens. Il jugea qu'on vendroit mal les chevaux, si on les laissoit mourir de faim ; et comme il j avoit au grenier du fourrage et de Pavoine^ il se chargea, peut-être par un de ces mouvemens sympathiques, qui attire tel être vers tel autre, de fournir sans frais à la subsistance de ces pauvres animaux.
En disposant les bottes dont il alloit charger les cordes de la poulie, le bon Suisse trouva le paquet , qui avoit d'abord appartenu au tapissier, puis à Roberville, puis au Bas-Normand , puis à l'huissier Buisson, a Ce qu'on trouve , dit le i< Suisse , et qui n'est réclamé par personne , n appartient à celui qui a trouvé. » En consé-
( 299 ) quencc, il délie une botte de foin , met le paquet dans le milieu, relie sa botte, la descend avec les autres à l'écurie ; et comme pendant la journée personne ne réclama le paquet, et pour cause, le bon Suisse décida qu'il y avoit prescription. Il chargea , à la nuit tombante , sa femme de porter le paquet chez sa commère , où il crut qu'il seroit plus en sûreté que dans sa loge.
A l'entrée de la rue Montmartre , un autre honnête homme, qui passoit aupi'ès de la Suissesse , vit, à la lueur d'un réverbère, briller un bout de crépine qui sortoit de la serpillière 3 et pan , il anache le paquet et s'enfuit. La Suissesse crie au voleur , et le voleur court plus vite. A quatre pas de l'égout , il aperçoit une patrouille du guet qui venoit droit à lui. Que va-t-il faire? point de rue à droite ni ?» gauche, la cour Mandar n'étoit point bâtie} aucune allée ouverte, et il faut prendre sou parti. Il jette son paquet dans l'égout, et se propose de venir le reprendre plus tard. Il n'est pas au bout de la rue, qu'un orage violent éclatej la pluie tombe a. flots; le paquet roule, il est entraîne par le torrent, et va se perdre dans la rivière. Tel est le sort de la plupart des choses que les hommes se disputent. On s'agite, on se tourmente, on bataille pour arriver à zéro.
Si une saisie et un inventairt: suffisent pour
( 3oo ) provoquer une vente judiciaire, à plus forte raison esl-elle prononcée quand les formalités sont remplies quatre fois.Un huissier-priseur-vendeur et son clerc vinrent aussi prendre leur petite part des dépouilles des créanciers. A la suite de la Tente, vinrent quatre procès sur le partage; pendant que les procès se suivoient, Tinrent sept actions en expropriation forcée. Le jugement prononcé, un créancier qui ne Tcnoit pas en ordre utile , provoqua une surenchère. Personne n'ayant enchéri, le créancier interjeta appel au parlement, du premier jugement. Le parlement cassa tout , recommença tout ; et comme la fortune mobilière et immobilière de Roher ville n'étoit pas inépuisable , il s'en fallut de dix mille francs qu'il y eût de quoi payer entièrement les fiais. Partant, pas un sou pour les créanciers; dix mille francs, au contraire, à payer par eux , au nom de qui avoient été {^\\Q^\t% poursuites et diligences; et c'est depuis cette époque que lorsqu'un débiteur dépose son bilan, on se garde bien de le poursuivre, et qu'on s'arrange avec lui comme on peut, c'est-à-dire, comme il veut.
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