‹ Monsieur de RobervilleChapitre 15 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Robert devient le confrère de ^empereur de la

Chine.

K Mon frère, vojez-vous ces peupliers, là-bas, « au fond de cette vallée? — Je distingue « même ce tertre vert qu'ils semblent couron- « ner. — C'est-là que je vais attendre M. Mo- « reau, quand il revient du marché voisin; « c'est-là qu'il trouve son enfant, qu'ill'em- « brasse, qu'il le prend sur le devant de sa selle. « Il est heureux quelques minutes plus tôt, et" « moi aussi. — Vie pastorale, patriarcale, « vraie source du bonheur , que mëconnoît « l'homme opulent etfastueux, pour la seconde « fois tu me séduis, tu fixes tous mes vœux, « tu.... — V^oilà de grands mots, mon frère! « ici , nous nous bornons à la chose. Allons , « venez. Nous verrons bientôt la grosse jument « grise, et le manteau bleu roulé sur sa croupe « pommelée. »

M. de Uoberville. T. V I

Robert offrit son bras. « Je marche bieir, dit- ,( elle, et j'aime à marcher en liberté. » Elle porte sa petite Cécile; elle lui sourit, elle lui parle, elle lui chante tout à la fois. Robert, étranger à ses sensations, continue, pour faire quelque chose, l'idylle en prose sur la yie patriarcale. L'heureuse mère ne l'écoute pas, et il se tait, parce que l'orateur, comme tous ceux qui cultivent les arts, veut des auditeurs, des témoins : la nature se suffit.

Les voilà sous les peupliers ; ils sont assis sur le gazon. L'enfant recommence ses jeux, cueille une fleur, la présente à sa mère, la reprend et l'effeuille. La mère se prête à tout et ne voit rien. Ses yeux sont fixés sur la route; elle cherche la iument grise , à travers la vapeur qui semble terminer l'horizon. Robert, que tout enchante, sort cependant de sa douce extase pour s'occuper de ses intérêts : on en revient toujours la. « Félicité , dit-il , j e ne connois pas M. Moreau ; « mais je vous ai confié certaines particularités « qui pourroientlui déplaire, et dont, par cette a raison, il est inutile de lui parler. — Mon « frère , taire quelque chose à son mari , est le « premier pas vers la dissimulation , et uiie « femme dissimulée doit aller plus loin qu elle « ne veut. Je me suis promis de découvrir a M. « Moreau jusqu'à mes pensées les plus indifie- ' « rentes. C'est me mettre dansPheureuseneces- ' « site de penser et d'agir en son absence comme

(3) n s'il étoit présent. M. Moreau saura tout; mais u il m'aime , et il sait me deviner : soyez tran- « quille... Le voilà, le voyez~vous?ll partage « mon impatience , il arrive au grand trot, n

Robert voit, à travers un nuage de poudre , un homme jeune et frais. Tous ses mouvemens indiquent la force, et le contentement se peint sur sa physionomie. Il sourit à sa femme , il la salue de la main, il arrive, il saute à terre avec la légèreté de Poiseau. Déjà il lient son enfant sur un bras j il presse de l'autre son heureuse compagne; il s'aperçoit enfin que Robert est là. 11 ne s'informe pas qui il est : sa femme ne le lui laissera pas ignorer , parce qu'elle ne voit que des gens estimables. Il accueille son hotç avec franchise et cordialité , et Robert est avec lui, comme s'il le connoissoit depuis long-temps.

Il a l'habitude de remonter à clieval et de promener sa Cécile au petit pas , en parlant à sa femme de leurs intérêts communs. Mais Robert est là, et si M. Moreau ne sait pas comment il faut faire la révérence en entrant dans un salon, il n'ignore rien en procédés , parce que le cœur les indique. Il passe la bride à son bras, et on prend à pied le chemin de la métairie.

Madame Moreau vouloit parler, et elle^rou- \oit de l'embarras. uTu as quelque chose à me con- « fier, lui dit son mari. J'écoute. » Elle nomma Ptobert, et Robert s'y attendoit. Elle raconta son histoire tout entière ; il souffrit en l'écou-

faut. Mais quelle fut sa surprise , lorsqu'elle répéta la prière qu'il lui avoit faite de taire certaines choses , et la réponse qu'il avoit reçue d'elle! Combien Robert se trouva petit ^ en pe comparant à ces êtres sages ! Il se taisoit j il altendoit avec anxiété ce qu'alloit prononcer AI. Moreauj il cherchoit ses pensées sur sa lîgur«: elle étoit impénétrable.

M Monsieur, lui dit l'honnête homme ^ lors- <' que sa femme eut cessé de parler, je vous « avoue que je ne serois pas flatté de vous voir « chez moi. Je ne vous reproche pas des fautes « et des imprudences ; vous en êtes puni, et ce « qui ne blesse pas directement l'honneur est «'indifférent à la société. Mais vous avez fait une « bassesse , et je ne vivrai avec vous que quand « vous l'aurez réparée. L'air qu'on respire ici « est pur, et vous n'en êtes pas digne encore. « Retirez cette vaisselle du lieu où vous l'avez « mise ; rendez-la au légitime propriétaire. Il n ne vous restera rien ; mais vous ne serez que « malheureux, et ma femme alors s'empressera « de vous avouer.

H Si vous êtes revenu de vos erreurs, si vous « êtes décidé à vivre en paix avec vous et les « autres, ma maison vous sera ouverte ; et vous « ne me serez pas à charge. J'ai des terres sur u deux villages j je ne puis suivre l'exploita- « tionàRancy et à Châtenaj; vous remplacerez w un homme que j'ai été forcé de renvoyer;

( 5) «< vous me suppléerez ici , et je vous fera: « un traitement convenable.

« Vous n'entendez pas l'agriculture ; ma « femme guidera vos premiers essais , et vous « verrez bientôt qu'avec du courage et de la « persévérance , on fait à peu près ce qu'on M veut.

« Nous voilà à ma porte. Allez , monsieur , « et ne reparoissez ici que lorsque vos mains se- « l'ont pures.

« Tu souffres, Félicité! Je n'ai pas voulu « t'affliger; je ne condamne même pas ta con- « duite ; mais plus expérimenté et plus ferme « que toi , je dois voir mieux , et marcher « d'un pas plus égal dans la route que nous « nous sommes tracée. >»

Robert voit refermer la grille, et les époux rentrent chez eux j sans tourner la tête, sans paroître lui donner seulement une pensée. « C'est un bien honnête homme que M. Moreau, n se dit-il ; mais sa probité est un peu dure. »

Que va-l-il faire? Suivra-t-il le conseil qui lui a été donné , ou s'exposera-t-il à de nouvelles aventures pour conserver sa vaisselle ? « Ma foi, dit-il, j'ai essayé une fois d'être « vertueux, et cela ne m'a pas réussi, parce u que j'ai voulu porter la vertu à l'excès, et « que rien d'extrême n'est durable. Ayons cette « fois une vertu douce, accommodante; bor- « noiis-nous à être aussi bon que notre nature

(6) « le comporte, et jouissons enfin d^un repoî « constant. Quoi de cruel comme la guerre « qu'il faut se faire à soi-même , quand les « autres nous la font ? Quoi de plus humiliant « que de n'oser lever les yeux devant un hon-' « nête homme , que de se sentir accablé de M Fascendant de Moreau , par exemple ? Al^ M Ions, allons, réveille-toi, Robert; sors d'une u longue léthargie , méprise sans retour ce u que tu as estimé, recherché; soit laboureur. « 11 est véritablement grand, celui qui sait « apprécier cet art utile

a ..... , Qui nourrit les mortels.

« Dans l'enfance tlu monde il obtint des autels v « Oui, les laboureurs sont les hommes par « excellence,

« D'utiles citoyens respectable assemblage ,

« Que dédaignent les cours, mais qu'estime le s^ge. u Je veux me ranger parmi vous , et peut-être « on me dira un jour :

« Le conquérant détruit, tu conserves le monde.

« 11 ra-vage la terrre et tu la rends féconde. « Ma foi , je sais fort bon gré à Thomas d'a- <( voir fait ces vers-là. Ils élèvent mon âme , « et je me vois déjà le confrère de l'empereur (( de la Chine, qui est, dit -on, le premier u laboureur de ses états. »

Rien n'abrège la longueur du chemin, comme un projet nouveau. On est tout entier à ses idées. On les classe , on les mûrit, on s'en

amuse, on les caresse. On oublie le passé.

(7) le présent ; on -vit dans l'avenir , on y transporte tout son être. Sous ces rapports , il n'est personne qui n'ait été souvent liomme à projet?.

L'aspect des murs de Paris arracha Robert à son sillon. Il se souvint que certaines gens avoient des droits sur sa personne : et comme on ne laboure pas en prison , il jugea à propos de prendre quelques précautions, pour s'assurer les autels qu'on devoit lui ériger un jour. La première fut d'attendre la nuit pour rentrer dans la capitale j la seconde, d'envoyer un homme sur retirer sa cassette , parce que des i ecors , ou autres gens de même espèce , pouvoient fort bien l'attendre devant l'hôtel d'Atys. Il ne restoit qu'une difficulté, à lever : c'est qu'il ne connoissoit personne sur qui il pût compter. « Ah ! dit-il en soupirant, j'ai été entouré de « flatteurs , et je n'ai pas su me faire un ami. H J'ai avalé leur encens comme un sot. Quô « m'en reste-t-il aujourd'hui ? ce qui restera « un jour à ceux qui ne se doutent pas qu'en « eux on n'encense que la fortune. »

Tout cela étoit bien bon, bien beau , bien philosophique, mais ne remédioit à rien. Robert se frottoit le front, en attendant, dansune auberge , que l'obscurité couvrît ses démarches. Il trouva enfin un moyen qui lui parut admirable, quoiqu'il fût connu de bien du monde j mais il se croyoit inventeur. Que de grands hommes qui ne seroient rien , si la bibliothèque d'Alexandrie existoit encore!

Roberl entre dans Paris. Il va s'établir dans un hôtel garni , à cent toises de l'hôtel d'Atys. Il e'crit à madame ; il réclame son dépôt. Il defnande au maître de la maison un homme sûr, et on lui amène un crocheleur , qui est le commissionnaire , le frotteur et l'homme de confiance de Phôtel j c'est lui qui va recevoir pour les voyageurs.

Robert ne peut craindre qu'un homme à qui depuis long-temps on confie des lettres de change , disparoisse avec une cassette j dont d'ailleurs il ignore le prix, et qu'il doit présumer ne renfermer que les effets du nouveau commensal. Il n^y a donc pas d'inconvénient à l'expédier, et il l'expédie.

Durochcr ressembloit a ces joueurs téméraires, qui poussent la veine aussi loin qu'elle peut aller. M. Bernard avoit fourni de la vaisselle ; elle ne se trouvoit pas à l'hôtel de Roberville ; l'acquéreur n'avoit pas un ami; il s'étoit rapproché un instant de sa femme; il étoit vraisemblable que les services d'argent et de vermeil étoient chez madame d'Atys.

La première idée de Durocher fut de s'en assurer ; la seconde , de s'en emparer ; la troisième , de mettre les plats et les assiettes en lingots; la quatrième, de convertir le tout en écus.

Durocher endosse l'habit noir râpé ; il se coiffe de la perruque de chien-dent; il fiche la plume derrière l'oreille; il met quelques pape-

(9) rasses dans sa poche, et il va frapper à la porte de l'hôtel d'Atjs. Il sait qu'il est facile d'intimider une femme qui n'entend pas les affaires, et que le mot receler suffit pour lui faire ouvrir toutes les portes.

Il s'annonce de par le Roi. A ce nom respecté, quoiqu'alors peu respectahle, le Suisse tremble, Zuiime sourit, et madame d'Atys est persuadée qu'un émissaire de M. Bontems est a sa porte : elle fait entrer Durocher.

Durocher se présente , et parle avec effronterie. 11 tire de sa poche un procès verbal des interrogations faites à M. de Roberville, et des réponses ^icelui. Il en résulte qu'il a soustrait sa vaisselle, et qu'elle est cachée chez sa femme. Le prétendu procès verbal est le brouillon d'une satire contre le duc d'Aiguillon , que Durocher se propose de colporter, quand il aura mangé l'argent qu'il a escroqué.

Madame d'Alys avoue qu'elle a reçu une cassette de son mari, mais qu'elle ignore ce qu'elle renferme.

Durocher tire de sa poche une ordonnance de Louis XIII contre les receleurs, et madame d'Atys frémit , lorsqu'elle entend qu'il ne s'agit de rien moins que du fouet, de la marque et de dix ans de réclusion. Elle ordonne à Zuîime de livrer la cassette. Vous devinez que l'ordonnance de Louis XIII éloit une pièce awssi au- .thealiijue que le procès verbal.

Voilà Daroeher en possession de la chère (Tasselte, et cela ne lui suffit pas : l'insatiable l il feint de prendre acte des déclarations d« madame d'Atjs, et il lui notifie qu'en sa qualité d'huissier exploitant, il ne peut se dispenser de la conduire au Fort - l'Evêque. Madame d'Atjs pleure , et Zulime court faire son paquet^ où, dans son desespoir , et par pure distraction^ elle ne manquerapas de metlreles effets les plus précieux et les plus portatif qui lui tomberont sous la main.

Durocher paroît s'attendrir. Il proteste qu'il n'a pas un cœur de pierre, qu'au contraire il aime beaucoup les femmes , qu'il a toujours saisi l'occasion de leur marquer son dévouement , et que pour peu que madame soit susceptible de reconnoissance.... Madame entend ce que cela veut dire. Elle tire de son secrétaire un rouleau de cent louis. Durocher le prend avec une profonde révérence, et le coquin n'ouWie pas de baiser la jolie main qui le lui présente.

Il appelle le crocheteur qu'il a amené avec luij la cassette est chargée sur les crochets. Durocher se voit maître d'une valeur suffisante pour se dispenser de faire désormais le métier dangereux, sous plus d'un rapport^ de misérable auteur satirique. Il va se retirer avec son trésor.

Avoir une jolie femme est plaisir; succéder à son maître est vanité j et cette dernière sensatioa

li'est jouissance que par la publicité. Eu conséquence, monsieur le maréchal ne venoit chez madame d'Atys qu'à quatre chevaux; le bâton peint sur tous les panneaux, indiquoit son rangj on lisoit son nom sur les galons de soie dont le cocher, le postillon et quatre laquais étoient chamarrés, et les badauds, stupéfaits, lercgardoient passer avec admiration , et h'auroient pas manqué de dire, s'ils n'eussent eu la bouche ouverte : qu'on est heureux d'avoir une maîtresse du Roi! Eh! imbécile! n'as-tu pas ta femme, qui n'a été la maîtresse de personne ? Et toi , ne vas-tu pas épouser une jeune fille , élevée par une mère sage et prudente, et qui ne connoîtra de Pamour que ce que tu pourras lui en apprendre ? Canaille , qu'on mène par les yeux , et qui se prosterne dans la boue, devant un peu de dorure l

Monsieur le maréchal paie assez cher pour être chez lui à l'hôtel d'Atys , et on ne se fait pas annoncer chez soi. 11 entre , et ses quatre laquaiss'arrêtent respectueusement à l'antichambre. Un laquais méprise une lîlle ; mais il lui marque des égards en proportion de la foiblesse du maître: Il faut vivre.

Monsieur le maréchal voit un crocheteur chargé, un homme qui change de visage à son aspect, et sa maîtresse, dont la dernière larme n'est pas encore essuyée. 11 s'inquiète, il s'informe, il apprend ce qui vient de se passer. Mou-

( ÏO

sieur le maréchal n'est pas savant , mais il sait lire. Il ordonne à l'huissier prétendu de lui communiquer les papiers en vertu desquels il s'arroge des droits sur les meubles et les personnes.

Rien de plus sot qu'un coquin pris sur le fait. Celui-ci avoit parlé du fouet et de la marque ,, et il venoit de faire précisément ce qu'il falloit pour recevoir l'un et l'autre. Il tomba à genoux devant Monsieur le maréchal, et lui demanda grâce. Monsieur le maréchal lui répondit qu'il étoit le maître de le faire pendre, ce qui n'étoit pas vraij mais les grands seigneurs ne doutent de rien.

Monsieur le maréchal ajouta qu'un général d'armée ne descend pas jusqu'aux formes judiciaires. Monsieur le maréchal oublioit qu'il avoit été constamment battu, et il ne savoit pas qu'il n'j a plus de gouvernement où un homme quelconque se met impunément au-dessus de la loi. En vertu de cette ignorance, Durocher reçut des quatre laquais deux cents coups de bâton ; et il disoit en se retirant clopin-clopant : « C'est à douze francs par coup, et bien des « gens, qui passent pour valoir mieux que M moi, en recevroient volontiers à pareil prix. »

Vous comprenez que monsieur le maréchal avoit dédaigné de retirer les cent louis extorqués à madame d'Atjs. Mais madame d'Atjs qui ne dédaignoit rien, eut grand soin de se les faire rendre par raonseigueur.

( '3 ) Durocher fut bassiner ses contusions avec de l'eau -de -vie camphrée. II alla dîner ensuite avec une fille qui n'étoit inférieure à madame d'Alys que par le costume et l'ameublement. L'extérieur est tout, et vous remarquerez que tel homme , qui rougiroit d'aborder une fille qui court les rues , ne balance pas à faire des courbettes devant une autre fille qui a un salon et des gens , surtout si elle est aux gages de l'homme qui nomme l'emploi qu'il sollicite.

Comme on ne tient aux filles qu'en proportion de ce qu'on dépense pour elles , Duroclier , qui n'avoit dépensé que six francs , quitta sa donzelle au dessert^ et entra au café du Caveau. Il y vit Jean-Jacques et Philidor; mais il n'entendoit aucun des écrits du citoyen de Genève, pas môme sa Nouvelle Héloïse; il n'étoit pas musicien, et il ne sa voit pas Jouer aux échecs : en conséquence, il s'éloigna de la foule qui pressoit ces deux grands personnages , qui pourtant n'étoient rien au Caveau , puisque l'un Wj écrivoit pas, et que l'autre n'y faisoit point de musique. Il savoura son moka dans un coin, et il lui passa par la tête que monsieur de l'Oseraie ne faisoit pas donner des coups de bâton comme un maréchal de France, et qu'il paieroit comme lui si on prenoit le diapason de son cœur. Il ne falloit pour cela qu'emprunter l'accent de la vertu, et quoi de plus facile pour

un fripon? Ces gens-là parlent probité, morale, religion comme des anges. Ils se contredisent souvent^ mais qu'importe ? personne n'y prend garde. Ils font des dupes, et c'est tout ce qu'ils veulent.

Duroeher se présente chez de l'Oseraie, qui, toujours accessible, le reçoit et l'écoute. Duroch'er prend le ton convenable. Il plaint M. de l'Oseraie de s'être attaché à un homme qui n'est pas digne de lui , qui l'a même compromis par sa conduite. Cette dernière considération le déterminera sans doute à sauver l'honneur de celui qu'il a produit, protégé, dont il a en quelque sorte répondu , et que poursuivent les lois. Il parle ensuite de M. Bernard, de ce qu'il a fourni , de sa bonne foi , de son malheur , et de la manière dont Robert a soustrait des objets qui dévoient être sacrés pour lui.

De l'Oseraie n'avoit entendu parler que confusément des dernières aventures de Robert : Duroeher l'instruit de tous les détails. De l'Oseraie frémit, et prend avec lui-même l'engagement formel de n'avoir plus rien de particulier avec cet homme-là. Cependant , comme l'a fort bien observé Duroeher, son amitié constante) son active bienveillance , malheureusement trop connues , l'exposent à des reproches. La vertu a des ennemis , d'autant plus nombreux, qu'elle est la satire en action de leur conduite. De l'Oseraie croit déjà entendre la voix publique

( i5) s'élever contre lui, et il se décide à tout faire pour la prévenir.

Il remercie Durocher, qui croit déjà voir ouvrir le secrétaire, et qui commence l'histoire mensongère de malheurs méi'ités. Sur la réputation de M. de l'Oseraie, il s'est attaché à Robert; il l'a guidé dans des opérations dont il n'avoit pas d'idée; il l'a soutenu dans l'esprit de ses subalternes que son élévation rapide avoit indisposés; il a enfin partagé sa disgrâce, et il est tombé dans une honorable pauvreté. De l'Oseraie croit tout, parce qu'il est sans défiance sur des manœuvres qu'il est incapable d'imaginer. Il est touché de l'état désastreux où Durocher est tombé, et comme il est homme, il lui sait gré intérieurement des louanges adroites qu'il lui adresse, de la respectueuse considération qu'il lui marque. 11 lui promet de le faire entrer aux affaires étrangères, et de l'aider de sa bourse jusqu'à ce qu'il lui ait procuré une existence. Cette bourse alloit s'ouvrir j Durocher tendoit la main , lorsqu'un particulier se présente et s'écrie: « Que fait ici ce coquin-là? « ïu as osé approcher monsieur, lui parler, « respirer le même air que lui! Eloigne-toi, n misérable ! n De l'Oseraie^ étonné , attend; Durocher reste muet et confus.

Celui qui vcnoit de l'apostropher, étoit le tapissier de qui il avoit tiré de l'argent, qui avoit de l'humeur, beaucoup d^huœeur, et qui, ne

pouvant recouvrer ses fonds, vouloit au moins se venger. Il n'ctoit pas non plus très-digne d'approcher de de i'Oseraie , car il venoit recevoir le prix d'un meuble qu'il avoit vendu le double de sa valeur; mais il trouvoit qu'il ëtoit juste que quelqu'un payât pour Robert.

Les créanciers avoient vu qu'ils ne retireroient rien des mains des Imissiers , ni des procureurs. Dans leur de'sespoir ^ ils s'e'toient entretenus de leurs pertes : cela console, dit-ou. Ils s'étoient montrés leurs mémoires, les larmes aux jeux , et chacun avoit ajouté à ce que s'approprioit la justice, l'argent donne à Durocher^ qui les aroit joués les uns après les autres. Le tapissier établit les faits, en présence de M. de I'Oseraie , avec une telle précision, que Durocher s'éloigna à reculons, la rougeur sur le visage, et la crainte dans le cœur. Il ploya le dos, en traversant l'antichambre , où se tenoient quelques valets. Il ne se remit que lorsqu^il eut gagné la rue.

L'audace alors succéda à la frayeur. Il courut à son galetas j et comme il ■vouloit, n'importe comment, tirer parti de de rOàeraie, il commença contre lui une plate satire, qu'il se promit de vendre par milliers, parce qu'une satire contre un honnête homme est une curée pour la meute des fi ipons.

Cependant, de I'Oseraie sentoit la nécessité de sauver la réputation de Robert, qu'il avoit

( »7) en rruelcme façon associée à la sienne. La cassette retirée et rendue, il n'étoit plus que malheureux. Mais comment traiter cette affaire avec une femme qu'il ne doit, qu'il ne veut pas voir, et h qui il ne peut écrire? Un intermédiaire le remplaceroit sans doute; mais qui charger de cette mission? Ne seroit-ce pas due à quelqu'un : Je vous suppose moins de délicatesse que je n'en ai, et vous paierez mes bons offices

par des rapports avec une femme que je mepnse complètement? De l'Oseraie étoit fort embarrassé.

D'un autre côté, il craignoit que Robert, poursuivi, réduit à se cacher, ne vînt lui demander un asile. Peut-il le garder chez lu» ^ Le livrera -t-il à ses créanciers? L'un et 1 autre parti lui répugnent également.

Unhomme estimable trouve difficilement des moyens, parce qu'il en a plus rarement besoin qu'un autre. Mais comme un autre aussi il imagiue , quand une circonstance impérieuse l'y contraint.

De roseraie alla trouver Monsieur le maréchal. 11 lui parla avec politesse, mais avec fermeté. Il lui représenta que la conduite qu'alloit tenir madame d'Atys deviendroit infailliblement publique, et paroîtroit concertée avec lui si elle étoit blâmable. Il lui rappela que les petits jugent les grands^ que c'est la multitude

^i forme l'opinion > et qu'on ne lui e'chappc jamais. Le maréchal, dont on avoit déjà chansonné la valeur et la tactique, craignit qu'on ne chansonnât encore sa probité : il promit de faire ce que de l'Oseraie lui conseilleroit.

En conséquence , il fut convenu que la cassette seroit renvoyée le jour même à Bernard j qu'on en tireroit uiï reçu , et qu'on le remettroit à Robert, quand il se présenteroit, avec dix mille francs et une lettre que Monsieur le maféchal reçut de M. de l'Oseraie.

Robert attendoit impatiemment à son auberge le retour de son crocheteur. 11 étoit à sa croisée, et semblable à l'Avare de Molière, il cherchoit sa cassette gris-rouge sur le dos de tous ceux qui lui paroissoient condamnés à mouiller le pavé de leur sueur, pour ne pas mourir de faim.

Son commissionnaire arrivoit, il n'étoit qu'à trente pas de l'hôtel, et il ne le reconnoissoit point : il n'étoit pas chargé de la précieuse cassette. Cet homme passe sous la croisée, une lettre à la main, un sac sur le bras, et Robert a encore les yeux fixés à l'extrémité de la rue.

Le commissionnaire entre enfin dans la chambre. Robert se tourne ; il le reconnoît , il est stupéfait et ne peut articuler que ces mots : malheureux, où est ma cassette? Jacques pose son sac et sa lettre sur la table , et attend le prix de sa course , sans répondre à une question

( '9 ) à laquelle il ne comprend rien , et qu'il ue cherche pas à comprendre : Jacques ëloit Limousin.

Robert brise le cachet, court à la signature, et le cœur lui bat lorsqu'il voit le nom de son ancien ami. Il prévoit qu'il a perdu sans retour l'amitié de de l'Oseraie et sa cassette , et il trouve que c'est beaucoup perdre à la fois. 11 lit.

« J'ai voulu vous conserver le seul geiire u d'honneur auquel vous puissiez prétendre « encore, celui qui consiste à ne pas voler.

« Je suis décidé à ne vous voir jamais, et je « vous défends de vous présenter à ma porte, « ni de vous réclamer de moi à Pavenir.

« Je ne veux pas cependant vous exposer aux « horreurs de la misère. Je vous envoie dix « raille francs, c'est le dernier sacrifice que je <• puisse et que je veuille faire pour vous.

•' Vous pouvez, avec cette somme , vous met- « tre en état de faire quelque chose. Si vous « ne trouvez pas à vous placer selon votre « goût, apprenez un métier , et sachez qu'il « n'est pas d'honnête artisan qui ne soit fort M au-dessus de vous.

M Que j'apprenne un métier ! ces honnêtes Ki gens, <£ui n'ont besoin de rien, conseillent « facilement. Je voudrois bien le voir,' avec «< ses trente ans, débuter chez un cordonnier « ou un tourneur; aller chercher de l'eau à la " bourgeoise , écumer son pot et faire les com-

« missions de la boutique! Il a quelquefois des « ide'es étranges , mon ami Rifflard. Voyous au « reste son sac de dix mille francs. »

La somme est bien complète , et le reçu de M.Bernard est en bonne forme. Allons, dit « Robert; je prends mon parti, puisque je ne « peux faire autrement. Je retourne chez Mo- « reauj je vaisrevoirson aimable et aimante Féli- « cité. Je... un moment donc... diable, qu'allois- « je faire? Jacques, approche-moi celte table. » Jacques obéit, et Robert écrit à M. Bernard.

« On vous a remis votre vaisselle par mes « ordres; mais vous avez dû vous apercevoir i( d'une petite erreur de mon fondé de pou- « voir. Il a oublié de retirer de la cassette « trois cents louis, sur lesquels vous n'avez au- « cun droit , et que je vous prie de remettre au '( porteur de la présente. »

Jacques se remet en course avec le billet. M. Bernard le lit avec beaucoup de gravité, et répond :

a J'ai en effet trouvé trois cents louis dans la « cassette , et je les garde en indemnité des fa- « çons que vous me faites perdre. Si cela ne vous « convient pas, attaquez-moi, nous plaiderons- H Oh! certainement oui , nous plaiderons , N s'écria Robert. Réclamer des façons pour de « la vaisselle dont je ne me suis pas servi , et « qu'il a peut-être déjà remise en vente dans sa « boutique! Je crois, le diable m'emporte,

« qu'il n'y a de probe au monde que de l'O- « seraie... et Moreau pourtant. Au reste , ils •» n'en sont ni plus aimables, ni plus indul- « gens. »

Robert va trouver un procureur et lui explique les faits. «( Votre affaire est excellente, « monsieur. Donnez-moi cent écuspourlesfrais « préliminaires. — Je m'en garderai bien, moti- {< sieur. Ce seroient peut-être cent écus de plus « que je perdrois. — Au contraire^ monsieur, « Forfévrevous les rendra avec les intérêts. — A « la bonne heure, monsieur. Mais, puisque vous « trouvez mon affaire excellente, vous pouvez « la suivre sans vous faire payer d'avance. — « IMonsieur, c'est mon usage, et je m'en trouve « bien. — Je pourrois m'en trouver fort mal , et « je vous tire ma révérence. Oh! je commence « à connoître les hommes. »

Il va chez un autre procureur, qui a la même opinion de la cause, et qui ne demande pas d'argent. Oh, oh^ pensoit Robert, il y a un honnête homme dans celte nuée de procureurs, je ne Paurois pas cru, et j'ai le bonheur de le rencontrer.

Le procureur prend le titre qui constate que Bernard a reçu trois cents louis qui ne lui appartiennent pas. Il l'enferme dans son secrétaire en répétant à Robert que son affaire est sûre , et il ajoute : « Vous n'aurez rien des sept mille deux « cents livres , parce qu'il s'en faut cent vingt

« mille livres que vous ayiez de quoi payer vo& a dettes. Bernard n'en profitera pas non plus , « parce que cette somme doit être rapportée à « la masse. — Et mangée par la justice.— Peut- « être bien.— Mais de quel droit vous cmparez- « vous d'un titre que je vous confie? — Du droit « qu'on a de prendre son bien partout où on le « trouve. — Et il me paroît que partout vous « trouvez votre bien. — Pas de mauvaise plaint santerie, monsieur ! Toccupe dans celte affaire « pour le propriétaire de l'hôtel que vous avez if habité trois jours. — Occupez pour le diable « si vous voulez j moi, je ne prétends pas...— « Monsieur, j'ai sentence, et par corps. Voulez- <r vous que je vous fasse arrêter?— Je n'en vaux « pas la peine en vérité. — Et voilà pourquoi « vous ne l'êtes pas. Mais, croyez-moi, rctirez- « vous sans bruit.

« Si ce coquin-là , disoit Robert en s'en allant, « savoit que je possède dix mille francs , il me « metlroit à la Conciergerie pour me les faire « rendre et les manger avec le reste. Sortons « promptement de cette ville, dont je suis tout- « à-fait dégoûté , et où je ne vois que des fri-

« pons sans me compter, ou même en me

« comptant , car il faut que j'avoue que je n'ai « pas été exempt de la contagion. Retournons « à Châtenay , Châtenay , séjour heureux de la « paix , du repos , de la simplicité.

JLa bêche, la charrue, utiles instrument, Brillent plus à mes yeux que ces fiers ornemens, Ces clefs d'or, ces toisons, ces mortiers, ces couronnes, Alonumens des grandeurs semés autour des trônes. Robert se mit en route , et revint à Châtenay, plus gai qu'il n'en étoit parti. Sa conscience étoit allëge'e , et quoiqu'il ne fût pas l'auteur de l'acte de probité , il jouissoit du plaisir qui suit toujours une bonne action. ,11 se présenta devant Moreau, avec le visage ouvert qui annonce un homme content de lui. 11 tira le reçu de Bernard^ et il alloit le présenter : « Serrez « ce papier, lui dit Moreau j le lire, seroit « nous humilier tous deux. Vous êtes chez vous. <( Voilà votre chambre. Reposez-vous-y. On « vous appellera quand le souper sera prêt. « Ah!.... n'oubliez pas qu'on dit ici tout ce « qu'on pense. Adoptez cet usage; vous lui « devrez l'habitude de ne rien penser que « d'honnête. Je n'ai plus qu'une recommanda- « tion à vous faire. Ne parlez jamais de votre « femme. Un sentiment pénible pour sa sœur, « pour vous, et même pour moi, se joindroit « nécessairem«nt à son nom. Il est des choses « qu'il est bon de paroître avoir oubliées. « Robert avoit son sac sur le bras. Il n'avoit pas pensé à en parler, et il étoit impossible que Moreau ne l'eût pas vu. Il descendit, et chercha le maître de la maison. « Ici, on dit « tout ce qu'on pense; mais sans doute on n'j « exige pas qu'on parle avant d'avoir pensé.

<» Dans le premier moment je n'ai éprouvé «' que la satisfaction d'être fixé entre les deux « plus dignes créatures que je connoisse, et « j'ai oublié de vous dire comment je suis de- « venu possesseur de dix mille francs qui sont « là-haut. )) 11 raconta ce que vous avez lu j mais il crut convenable de ne pas parler de certaine lettre qui accompagnoit le cadeau, et dont les expressions n'avoient rien de flatteur. <( Nous « verrons, lui répondit Moreau, à placer cet « argent d'une manière aussi sûre qu'avanta- « geuse. Je vais joindre mes moissonneurs. »( Choisissez de me suivre ou de rester, u

Robert resta. Il aimoit beaucoup la conversation de Félicité 3 elle étoit jolie, et une bouche pure donne au moindre mot le charme de la candeur. Robert trou voit en elle les grâces delà nature, embellies par la décence, la raison aimable, et l'esprit sans apprêt. Il trouvoit que son âraes'agrandissoit auprès d'elle. Il admiroit et sa personne et ce qu'elle disoit. L'enchantement s'étendit bientôt sur tous lés objets qui l'entouroient. Il trouvoit charmantes les mines de la petite Cécile; il étoit touché des soins affectueux de Jeannette; il s'arrêtoit devant un arbre, une fleur, un brin d'herbe. Une chanson rustique lui paroissoit fort audessus d'un air d'Alceste, et la cornemuse préférable au cor de Rodolphe. Il confemploit le soleil couchant; il jouissoit de la fraîcheur

( î5 ) d'une belJe soirée, et il s'écrioit de temps en temps : « Non , on ne coniioît rien de tout u cela àParisj on ne \it pas à Paris j à Paris, « on cherche à s'étourdir sur son existence. « Ici, tout est \'ie, tout est sensation, tout est M bonheur. » Robert se lançoit s«ns cesse au milieu des chimères. Du moins, celle qu'il caresse en ce moment ne lui laissera pas de regrets.

Que devint-il, lorsqu'il entendit le bclement des agneaux, que la vache docile sembla solliciter la main souple de Jeannette, que les moissonneurs entassèrent les dernières gerbes dans la grange, que Félicité leur servit l'éclanche flanquée de pommes de terre, et la bouteille du vin du cru, que la gaieté naïve anima le repas champêtre , et que Moreau vint clore et achever de vivifier le tableau ? m II me « semble , s'écria-t-il , voir Jacob et sa chère « llachel féconder la terre, la couvrir de leurs n troupeaux , et s'entourer d'une postérité aussi « nombreuse que les étoiles du firmament. » Jacob et Rachel partirent d'un éclat de rire, qui ramena Robert du pajs de Haran à Châtenay. Sa belle-sœur lui prit la main, le conduisit à la salle a manger. On se mit à table, on parla raison, on n'en soupa pas moins bien, et on fut se coucher à neuf heures^ parce qu'il falloit être levé à quatre.

Robert est debout le premier. Il brûle de partager les travaux champêtres de Moreau , il est

W. lîeUobervillc.T.a. 2

près de lui , il attend ses instructions. « J'aime « cette belle chaleur , lui dit son beau-frère, et (( je désire qu'elle se soutienne. Venez avec moi. »

11 le conduit à travers les chaumes et les terres laboure'es. Bientôt Robert s'arrête , pour aller prendre un soulier qu'il a laisse derrière lui. Un instant après , il s'arrête encore , pour attacher avec un cordon une semelle qui se dc'tache de son dessus. « Monsieur, lui dit Moreau, Jacob « nesuivoit passes ouvriers en escarpins de peau « de chèvre. — Jacob n'en avoit même pas. — « Mais je vous conseille d'en avoir, et de soli- « des. — Je m'en ferai faire demain. >»

Ils passent à côté d'une haie. La grosse veste de Moreau re'siste, et un pan de l'habit de Robert reste accroché aux épines. « Monsieur , Ja- « cob neportoit'pas d'habit de taffetas.— -Ni de « culottes, monsieur, et je n'ai pas lu qu'il se « soit jamais écorché les cuisses. — C'est que les « ronces de ce temps-là n'étoient pas aussi dures u que celles de celui-ci. — -Mais je le crois. Elle « n'ont commencé à croître qu'après le péché « d'Adam, et elles étoient encore jeunes et foi- « blés. — Moucher ami, laissons les patriarches , « et revenons au dix-huitième siècle. Ayez un « chapeau que vous ne soyiez pas obligé de « porter sous le bras , et qui vous prive de « l'usage d'une main. Laissez ohez moi ce parait sol qui ne servira qu'à vous rendre ridicule, u Ayez une veste comme la mienne , de bonnes

(=7) <t guêtres de cair qui montent au-dessus du ge- « nou , et vous ne chercherez plus comment M s'habilloit Jacob, parce que vous le seres «( commode'raent.

« Ce que c'est que l'expe'rience, disoit Ror- «< bert ! Si vous m'eussiez dit tout cela hier , u je n'en aurois pas cru un mot. — Monsieur, « heureux du moins les hommes qui , dans les <t grandes comme dans les petites choses , pro- « fitent de l'expérience qu'ils ont acquise ! H Mais combien en est-il pour qui elle estper- « due? — Oh ! parbleu, elle ne le sera pas « pour moi , et la preuve, c'est que je retourne •' à rinstant au village , pour n'être pas expose' « à j rentrer nu plus tard. »

En elFet, il prend congé' du beau-frère , et va plier Jeannette d'aller lui chercher les oU" vriers dont il a besoin.

On lui amène le cordonnier , le tailleur , I5 chapelier, qui ne savent pas donner de grâce, de tournure à ce qu'ils font. Mais le cordonnier fait dès souliers oîi le pied est à l'aise , et voilà pourquoi il n'y a pas de me'decin pédicure à Châtenay. Le tailleur fait des culottes dans lesquelles on peut se baisser , des habits qui laissent aux bras leur liberté , et qui sont cousus, au lieu d'être bâtis. Le chapelier fabrique de gros feutres , durs à la main, mais impénétrables à la pluie , et qui en garantissent la poitrine, le dos et les épaules. Tout cela coule

moitié moins qu'à Paris , et dure quatre fois autant. Robert en conclut qu'avec les intérêts de ses dix mille francs , et ce que lui donnera Moreau , il sera riche, vraiment riche, parce qu'il aura au delà de ses besoins. C'est , je «Fois, ce que ne s'est dit encore aucun grand seigneur, aucune coquette, aucun bourgeois vaniteux.

« Ventrebleu ! que je suis bien comme cela ! « disoit Robert, après avoir endossé son nou- « veau costume. Quel rôle jouois-je à Paris , « avec mon habit brode et mes solitaires , que « le dernier faquin pouvoit porter comme moi ? n J'éclaboussois l'humble piéton , à la bonne « heure j mais il me donnoit au diable, et « voilà tout ce que j'en obtenois. L'homme ti- « tré, dont la voiture croisoit la mienne, ne « s'informoit pas seulement de mon nom. Il « passoit , en me regardant d'un air fier et dé- M daigneux et couroit à Versailles , s'abreuver « à son tour d'humiliations et de dégoûts. Ici, « je suis vêtu comme M. Moreau , le plus gros « propriétaire du lieu; je suis son premier « ministre, le petit Choiseul de Châtenaj. Je « mange à la table du maître; je suis admis à « sa familiarité. Tout cela se sait, se dit, se ré- « pète. Je serai considéré , obéi du villageois , « qui s'arrêtera le chapeau à la main, à l'as- « pect de l'intervalle immense qui nous sépare. « Je protégerai les bons sujets, je serai le canal « des grâces. Je recommanderai les pères de

(29) « famille /ceux surtout qui ont des filles un « peu gentillettes... O les filles ! ô les femmes ! .. . « Mais ne pensons pas à cela , puisqu'ici on dit « tout ce qu'on pense. Je ne veux pas avoir à « rendre compte de cette pensée- là. »

Il j avoit trois jours que Robert e'toit à Châtenay , et qu'il n'y faisoit rien que des monologues, ou des contes à madame Moreau , et quelquefois à Jeannette , lorsque la maîtresse ëtoit absente. Jeannette paroissoit naïve : elle écoutoit et ne répondoit pas , parce qu'elle ne devoit rien entendre aux contes de Robert. Mais elle conta à Félicité qui lui chantoit, en faisant l'agréable:

Son leinl bruni par le Eoleil, Est plus piquant et plus verniril.

Félicité le répéta à son mari , et Moreau dit à sa femme : « Il est temps que cet homme-là « entre en fonctions. Au village comme à la u ville , l'oisiveté ne mène à rien de bon. » A la fin du dîner, il tire un papier de sa poche, et dit à Robert : « Voilà mes obligations et les « vôtres. Je remplirai les miennes, et je compte « sur votre exactitude. Lizez, monsieur. » Et Robert lut:

« Je loge, je chauffe, j'éclaire M. Robert. Je « lui donne ma table et huit cents francs par « an, que je lui paierai par douzièmes, de mois u en mois. »

Robert fait un signe de satisfaction , et s'in-

(3o) cline pour marquer sa reconnoissance. « Contî- « nuez, monsieur, lui dit Moreau.

w En échange de cela , M. Robert se confor- <« mera à l'instruction suivante :

K 1°. Il sera toujours levé avant le soleil.

<i Bien , fort bien , dit Robert , rien n'amollit « comme le sommeil.

« 2<». Il distribuera aux garçons de charrue « et aux charretiers , le fourrage et l'avoine « pour le déjeuner des chevaux.

«* — Oli! le cheval , le cheval ! animal noble «' et utile, aimé et considéré dans tous les temps, « Diomède vivoit au milieu de ses chevaux , il « leur parloit- je ne saispastropmêmes'ilsnelui « répondoient pas. M'y voilà, Monsieur Moreau. « Je poursuis.

« S'^. Il rassemblera mes ouvriers, et les cou - « duira sur le terrain.

« 4"' Selon l'ordre des saisons , il suivra le « labourage; il prendra les blés de semaille pro- « près aux différens terrain» , et il surveillera « les semeurs, afin que leurs enfans n'emportent « pas la semence que ma terre doit recevoir. Il « fera herser et sarcler en temps convenaWe.

« 5°. Pendant la moisson , il se fera suivre « par les chariots ; il comptera les gerbes qui « auront été liées ; il les fera charger et les en- « verra dans mes granges.

« 6". Il prendra le compte de mes moutons, tt et indiquera , jour par jour , au berger le

( 3i ) « cautoiî oïl il doit les mener paître. Ils'assuu rera que ses ordres sont exécutes.

M 7°. Il sera présent à la lonte, et pèsera le « soir les toisons enlevées dans la journée.

« 8". Dans tous les teraps , il inspectera la u laiterie j il suivra la fabrication du beurre et ti du fromage, et ne chantera rien à Jeannette « d'AnnetteetLubin , ni d'aucun autre opéra... w

Ici, Robert rougit jusqu'au blanc des yeux, u Continuez, monsieur, lui dit Moreau. » Et il continua.

«.... Parce qu'en l'écoulant, elle pourroitlaist( ser tomber une jarre de lait, ou un panier « d'œufs frais , ce qui me causeroitdu dommage,

« 9°. Il inscrira, jour par jour , les noms de w journaliers et des femmes qui rouissent le m chanvre , le broient et le filent. Il ira sans « cesse d'un lieu à un autre , pour animer les « paresseux, et piquer ceux qui s'absenteroient « hors les heures d'usage,

H 10°. Il tiendra un compte ouvert avec le « charron, le bourrelier, le maréchal, qui ne « travailleront que d'après des bons signés^ de « lui.

« 11°. Le mardi et le vendredi soir, il fera « charger J a grosse charrette, de beurre , de « fromage , d'œufs et de volaille. U les donnera « en compte au maître charretier, qui ira les «< vendre le lendemain à la ville, et qui sera « tenu de lui rapporter la mercuriale du mar- • ché.

« 120. Les jeudis, M. Robert fera conduire « à la Halle deux voitures charge'es de flfoment, « de seigle et d'orge. Il recevra de mon cour- «> tier le prix des marchandises vendues pente dant la semaine^ et il tirera un reçu de celles « qu'il lui laissera.

« i3°. Le dimanche, M. Robert se reposera, « et ne sera pas probablement tenté de chanter « à Jeannette :

« Blancheur de lys est sur sou sein : o Mouchoir le couvre, « Et ne s'entr'auvre « Que pour Lubin.

« —Monsieur Moreau, ceci est trop fort. « Quoi! pour une simple plaisanterie... — Je « plaisante aussi , Monsieur Robert, et chacun « a sa manière. Croyez-moi , ne chantez plus. « Jeannette est une indiscrète j qui vous expo- « seroit à de nouvelles plaisanteries... A propos, H si dans la règle de conduite que vous venez « délire, vous trouvez quelque chose qui vous « embarrasse , vous m'en demanderez l'explica- « tionj et je vous rc'pète que lorsque je serai à « Rancj, ma femme vous guidera comme moi. »

Le soir, M. Moreau rassembla tout son monde, et présentant son factoton ^ il ordonna que chacun eût à lui obéir en ce qu'il ordonneroit pour son service. Chacun salua du mieux qu'il put monsieur le factoton , et Robert s'écria : « C'est charmant, c'est charmant! Je (^uis fier

« de mes fonctions, et je les rem[)lirai avec un « zèle infatigable. »

Et comme il savoit qu'un chef qu'on ne connoît que par son autorité , n'est ni aimable, ni aime', il donna généreusement à ses subordonnés douze francs pour boire , que Moreau leur permit d'accepter, sans tirer à conséquence, parce que, disoit-il, quand on boit le soir, le maître en souffre lendemain.

Ah! mademoiselle Jeannette, pensoil Robert en se couchant , vous avez cru sérieusement ce que je vous ai dit et chanté, et vous avez été le redire! Petite sotte! je ne vous adresserai plus la parole ; mais prenez garde à vous ! je ne quitterai pas la laiterie et le poulailler , et si quelque chose va maJ... Elle est pourtant bien, cette petite Jeannette, et il seroit cruel de lui nuire. Brune à la vérité, mais un teint comme le duvet de la pêche j le bras un peu fort ,mais parfaitement rond y sous le bas de laine et le juste de bure, je devine une jambe et une taille assez fines; et sous le double fichu.... Allons, allons, oublions tout cela. La drôle de maison, où il faut ne penser à rien !

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