‹ Monsieur de RobervilleChapitre 16 sur 24 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Robert sera-t-il long-temps le confrère de Vempereur de la Chine ?

De peur de n'être pas assez tôt éveille' y Robert se décida à ne point dormir. Il avoit résolu de ne plus parler à Jeannette , et cependant il l'avoit priée de l'appeler à l'aube du jour. Mais Jeannette , soumise aux usages de la maison , avoit consulté sa maîtresse , qui lui avoit ordonné de mettre son verrou , de ne descendre qu'après Robert , et de lui tourner le dos , soit qu'il parlât , soit qu'il chantât.

Robert, trompé par la clarté de la lune , se lève et s'habille. Il descend à tâtons , et débute par se frapper la tête contre celle de la clef qui fermoit la porte en dedans. « Ce « n'est rien que cela , dit- il. Si ma tête eut « été entre l'enclume et le marteau de Poly- « phème, je ne l'en eusse pas retirée avec une «< bosse au front. »

Il sort, il s'avance dans la cour , et il tombe jusqu'aux hanches dans une mare sale et infecte. «( Corbleu, dit -il, cette cour est aussi « puante que les écuries d'Augias ! Hercule « ne viendra pas la nettoyer j mais je serai Her- « cule , moi. Je ne ferai pas passer ici le fleuve « Alphée, mais demain j'y conduirai la source « qui arrose le jardin , et j'entraînerai ces eaux «i croupies et le fumier qu'elles recèlent dans

(35 ) ft les prairies voisines. Elles en seronl moins M riantes, mais elles deviendront plus fécondes. « Encore cinq à six accidens comme celui-ci , « et en moins d'un an je double le revenu de « Moreau. » Gomme nous prenons bien les choses quand nous sommes favorablement disposés!

Cependant le nouvel Hercule , tourmenté de l'odeur qu'exhaloient ses vêteraens , fut se laver dans cette source, qui devoit féconder -trente arpens de prés. Il n'avoit de l'eau que jusqu'à la cheville du pied , et il fut obligé de se déshabiller et de faire sa lessive , semblable , disoit-i) , à la fille d'Alcinoiis , qui lavQ.i.t ses robes , lorsqu'Ulysse la rencontra après un de ses mille et tant de naufrages.

Ne vous étonnez pas que R.obert possède si bien son Iliade et son Odyssée. Il avoit été chargé par certaine petite société littéraire,dont "VOUS vous souvenez peut - être , de faire un rapport sur Homère , quoiqu'il ne sût pas uu mot de grec, ni ses confrères non plus. Il avoit lu et relu la traduction de Dacier. Il avoit déclaré Homère un bavard j mais il avoit retenu ce prétendu bavardage , ce qui prouvoit quelque chose en faveur du poëte de Chio j et il se consoloit alors , en se comparant aux héros d'Homère , de ne pouvoir plus se comparer à personne.

, On étoil au mois d'août; et, à cette épo-

( 36 ) que, oh ne craint ni les rhumatismes , ni h$ sciatiques. Robert, au lieu d'invoquer Esculape, expriraoit l'eau de ses habits , assis au bord de la fontaine , qu'il nomma pompeusement le fleuve Scamandre : il vouloit agrandir les choses, pour élever sa personne.

Il se r'habille; il se retourne vers celte cour malencontreuse j il suit les murs des bâtimens qui la composent ; il arrive enfin à l'écurie. Il examine les chevaux. « Ils ne sont pas Eto- « liens , dit-il; ils n'auroient pas traîné, à tra- « vers les mourans et les morts , le char , du « haut duquel Diomède blessa Vénus et Mars. « Mais ils tirent la charrue et me mettent fort M au-dessus de mon confrère l'empereur de « la Chine , qui ne suit qu'une paire de « bœufs.

« Ah ça... mais... où est donc le garçon qui « devroit être couché ici? Son lit est froid... il '( n'est pas même défait. Le drôle est en bonne « fortune. Il est bien heureux, lui^ de n'être « pas obligé de dire ce qu'il pense. Cependant, « ces chevaux auroient pu se baWre, s'estro- « pier; cette lanterne pouvoit mettre le feu à « l'écurie. L'absence de Pierre est un délit « grave,dont jene peux m'empêcher de rendre « compte, moi, queMoreau a investi de sa con- « fiance et qui suis son représentant. C'est déjà « un mojeu de me faire valoir. »

D'aprcs ce ri^isonnemeiit ,, Robert retourne

à la maison j el il alloit appeler Moreau, trèsoccupé en ce moment à donner le bonjour à Félicite', qui savoit aussi se faire donner le bonsoir. Robert entend quelques mots asset significatifs^ et il retourne sur ses pas, en pensant qu'il est facile à un prédicaleur de prêcher l'abstinence en sortant d'une bonne table. Il marche sur la pointe du pied , et il passe devant le cabinet de Jeannette, où il s'arrête involontairement. Petite rapporteuse, se disoit-il, je te donnerois bien aussi le bonjour, et tu n'en serois peut-être pas fâchée...

Il entend assez distinctement une voix qui disoit : Pierre!... mon ami Pierre... Oh, oh, pensa-t-il, tout le monde, hors moi, est occupé ici^ et il me paroît que si Jeannette dit ce qu'elle pense, elle ne dit pas ce qu'elle fait : on a toujours quelque moyen innocent de s'arranger avec les autres et avec soi. Parbleu , je veux surprendre cet heureux coquin-là... Si je les faisois surprendre l'un et l'autre... Non , ce seroit une cruauté, et je ménage jusqu'aux femmes qui ne m'aiment pas. Mais amusons-nous de l'aventure} et voilà Robert planté comme un picjuet devant la porte de Jeannette.

Ce que Pierre aimoit le plus après sa petite servante , c'étoient ses chevaux. Robert l'entendit reprendre ses habits et dire à ^oix basse : « Il est temps de descendre. Le nouveau venu »< a l'air de faire le capable, et il ne faut \ as

(33) «« qu'il entre à l'écurie avant moi. Jeannelte^ « viens refermer après moi la porte d'entrée. «' Attends, attends, se disoit Robert, le nou- « veau venu va te parler. »

- Le cabinet s'ouvre, et Pierre paroît à moitié habillé et ses sabots à la main Jeannette le suit, et tous deux frappés de la vue d'un homme, qu'ils n'attendoient pas là, reculent jusqu'à la dernière cloison, qu'ils ébranlent de la force du choc. Robert entre et referme la porte. « Ah Ç « monsieur le drôle , dit-il à demi-voix aussi , « c'est donc ici que vous faites votre service f " — Mon bon monsieur, ne me perdez pas! «' J'avoue que je vois Jeannette, mais c'est pour « le mariage. — Et tu Pépouses, coquin, en « attendant la cérémonie! — Mon bon mon- « sieur , c'est seulement pour savoir ce que « c'est. — Si tu remets les pieds ici... — Ja- " mais, mon bon monsieur, je vous le jure. « Mais promettez-moi... — De me taire, n'est- « il pas vrai? Cela dépendra de ta conduite. « Marche à Técurie, et relève la litière. Je « suis à tel dans un moment. » Pierre s'éloigna sans dire un mot, et sans la moindre inquiétude : il étoit si sûr de Jeannette !

Jeannette pleuroit. « Ah! mademoiselle, lui « dit Robert, vous trouvez mauvais qu'on vous « regarde , qu'on vous chante un couplet; vous « allez le dire à votre maîtresse, et.... — Mon- « sieur Robert, on dit une chose... —Pour en

(39) « cacher une autre, n'est-ce pas \rai ? — Faut-il « donc qu'une pauvre fîUe sèche à côté de ses « maîtres, toujours heureux, pour ainsi dire, i< devant elle ? Croyez-vous que cela ne donne « pas des idées ! — Je le crois , parbleu , et j'en « ai moi-même de très-heureuses en ce mo-

« ment Jeannette? — Monsieur? »

Jeannette étoit assise sur son lit; elle étoit en chemise ; la pauvre petite pouvoil-elle se défendre? Et puis , il falloit reconnoître de quelque façon la discrétion de Robert, et le prix qu'il exigeoit de la sienne n'avoit rien de fort eflfrayant. Jeannette se laissa persuader de gagner cent pour cent.

En fille prudente, elle représenta a monsieur le factoton que M. Moreau pouvoit le surprendre , comme lui avoit surpris Gros-Pierre. Robert trouva la réflexion très-sensée, et il courut à l'écurie , ou il adressa au valet de charme un discours plein d'onction et de morale. Il peignit Jeannette repentante, et revenue des plaisirs illicites. Piei-re jura de nouveau de ne l'approcher de sa vie , et il se promit bien de ne pas manquer la première occasion. Voilà les hommes : ils passent leur vie à se tromper mutuellement, et ils trouvent mauvais qu'on doute de leur loyauté et de leur franchise.

Robert revint promptement aux seiïtimen* d'élévation qu'il croyoit lui être propres, ou plutôt à ceux que lui souffloient sa vanité. Une

servante, se disoit-il, une laitière, dont je partage les faveurs avec un valctd'ëcurie! Quelle dégradation, quelle bassesse!.... Que faire cependant? Madame Moreau est sage; elle le sera..,, tant qu'elle aimera son mari. Cette servante est jolie, elle est fraîche , Pierre ne l'approchera plusj et, ma foi , à la campagne, on prend ce qu'on trouve. Et puis, Agamemnon ne prit-il pas une esclave des bras d'Achille? et serai-je plus difficile que le roi des rois? Il est vrai que Pierre n'est pas Achille, et tant mieux : je ne me soucierois pas de disputer ma belle, le casque en tête et le sabre au poing. Allons, allons, tout est bien pour qui sait se prêter aux circonstances, u Pierre? — Monsieur? « — Le coup d'ctrille aux chevaux. — Oui, monte sieur. — Tu t'arrêteras quand ils en auront « assez. — Oui, monsieur. — Tu leur donneras « à déjeuner. — Oui, monsieur. — Tu sais ce M qu'il leur faut.'' — Oui, monsieur. — A la « bonne heure , car pour moi je n'en sais rien. « — Je vous l'apprendrai, et en deux jours « vous en saurez autant que moi. Mais motus. « — Sois tranquille; mais plus de Jeannette.— «I C'est convenu. »

Moreau parut en ce moment. Tout e'ioit en ordre dans l'écurie, les chevaux mangeoient l'avoine, et déjà Gros-Pierre leur meltoit le harnois sur le dos. <i Bien , Monsieur Robert , « bien, dit Moreau. Vous auriez pu être un peu

« ambarrassé en commençant. Mais vous justi- ♦( fiez ce que je vous disois il y a quelques « jours, qu'avec de la bonne volonté et de l''in- « telligence, on fait ce qu'on veut. >♦

Semblable à tant de chefs, qui recueillent le prix des travaux de leurs subordonnés, Robert se garda bien de parler des documens qu'il avoit reçus de Gros-Pierre. Content de lui , de Moreau, de Jeannette, de tout le monde, il s'éleva de nouveau à la hauteur d'Homère. Il alloit conduire Triptolème aux champs , et lui voir ouvrir son premier sillon. Il iroit ensuite visiter Apollon gardant les troupeaux d'Admète, et il reviendroit mettre à l'ouvrage Arachné et les filles de Miue'e. Aux heures du déjeuner, du dîner, du goûter, il rassembleroit les ouvriers, qui, moyennant une foible rétribution, feroient passer le fleuve Scamandre par la cour, et le conduiroient majestueusement à travers la prairie. Il convenoit qu'ils ne mangeroient pas de la journée ; mais il est démontré qu'on peut vivre trois jours sans rien prendre.

« Un moment, dit Moreau. Triptolème, que « que vous allez conduire à la charrue , est sans M doute Gros-Pierre j à qui vous faites l'hon- « neur de le comparer à l'inventeur de l'agri- « culture , bien qu'il n'ait jamais rien inventé; M mon berger est Appolion, et je suis le roi « Adraète; c'est bien flatteur, en vérité, Arachnd « €t les filles de Mniée sont mes fileuses, c'est

ii^ )

« fort bien. Mais oh trouvez-vous ici le fleuTC « Scamandre, en Fhonneur duquel vous vou- «t lez mettre mes ouvriers à la diète ? «

Robert raconta son aventure de la mare, et ses grands projets sur la petite source du jardin. « Gardez-vous bien de faire cela , dit Mo- <f reau. Ce fumier , qui vous déplaît dans ma « cour, nourrit ma volaille, et l'eau de la « mare contribue à le confectionner. Mon cher «• ami, les projets nouveaux me rappellent ce «t fou qui , pour rendre sa maison plus comte mode , la fit abattre , et manqua de fonds « avant qu'elle fût à moitié rebâ-ie. Je me « trouve assez bien de ma méthode : ajez la '< bonté de vous y conformer.

«D'après vos dispositions aux améliorations et « aux changemens, je crois devoir vous recom- « mander de ne lire aucun ouvrage qui traite « de l'agriculture. Ces lirres-là sont bons pour « l'auteur qui les fait , pour le libraire qui les « débite , et pour le riche oisif, qui use son « loisir et son argent en essais, qui flattent « d'abord son amour-propre , et dont l'unique « résultat est de faire vivre quelques prétendus « savans et quelques ouvriers.

' ■ « Cet homme-là ne fera jamais rien , disoit n Robert en suivant Triptolème. Pas d'indus- « trie, pas d'ambition, et par conséquent point « de grandes vues. Il ne laisse rien à faire à mou <( émulation. Il veut que je devienne machine,

(43) n comme les automates qu'il me donne a gou- « verner. Ma foi, qu'il s'arrange. Après tout, « si j'acquiers moins de gloire, j'aurai aussi « moins à faire^ et voilà déjà un dëdoinmage- « ment. »

Robert tira sa note de sa poche, et se conforma à ce qu'elle lui prescrivoit. Il fut surtout très-exact à la laiterie , et à s'assurer que Gros-Pierre ne quittât point le manche de sa charrue. Gros "Pierre enrageoit d'avoir sans cesse Robert sur ses talons. Jeannette , toujours prude à sa manière , ne répondoit rien à ses agaceries , et lixi tournoit le dos, ou lui donnoit une tape sur la main, selon l'exigence du cas. Robert enrageoit à son tour. Il ne concevoit rien à cette conduite, après ce qui s'étoit passé entr'eux. Il étoit vif, pétulant, et les tapes se multiplièrent tellement , qu'elles résonnèrent enfin à l'oreille de madame Moreau , qui alloit et venoit, et donnoit son coup d'œil partout. M Jeannette, ma fille, je loue votre conduite, « continuez à suivre le chemin de la sagesse , « et quelque bon établissement sera un jour «< votre récompense. Mon frère, laissez cette « jeune fille , je vous en prie. Son innocence <• est toute sa fortune , et vous devez savoir «< que c'est une fleur que le moindre souffle « flétrit.

« Elle est bonne, madame Moreau, disoit Ro- « bert, avec son innocence et sa fleur! Mon dieu,

« qu'il est facile de tromper d'honnêtes gens! V Elle est adroite, celle petite Jeannette. Avec K quelle hypocrisie elle joue son rôle ! Il n'y a « pas de de'vote à St.-Sulpice qui se masque « mieux qu'elle. La ruse est donc innée dans • le sexe avec le besoin d'aimer. Il faut que « j'apprenne à ruser aussi, moi. Mes affaires avec « Jeannette n'en iront pas plus mal. »

Il ne lui adressa plus la parole du reste de la journée ; mais il s'attacha à Gros-Pierre. Il avoit toujours quelque chose de nouveau à lui dire. Il étoit présent à tous ses repas , sous le prétexte, pour les ouvriers, de s'assurer qu'il ne leur manquât rien, et pour Moreau, qu'ils ne fussent pas trop long- temps à table. Gros-Pierre le donnoit au diable, et Robert y envoyoit madame Moreau , dont la vigilance le réduisoit aux conversations de nuit.

Les ouvriers avoient soupe. Les maîtres alloient s^iuper à leur tour , et Gros-Pierre comptoit bien trouver un moment pour se dédommager de la contrainte de la journée. L'Amour , caché sous un sarrau de toile , ne parle pas comme l'Amour en habit brodé; mais il est aussi adroit, et au lieu de se glisser auboudoir , il s'introduit à la cuisine.

Robert, qui nemanquoit pas non plus d'adresse , prévit ce qui pouvoit arriver. Il passa à l'écurie , et trouva Gros-Pierre à la porte. « Que t< fais-tu-là? — Je fume. —Va fumer au fon«l

(45) « de l'écurie. — J'y mtttrois Je feu, — Ne fume « pas du tout. — Je ne peux m'en passer. — Tu « raisonnes, je crois! — Quand ma journe'e est « faite, j'ai mon franc-parler. — Fort bien; « mais pour être levé demain à l'heure conve- « nable, il est temps que tu te couches , et tu te « coucheras. » Robert prend la pipe, la jette dans la mare, pousse Gros-Pierre dans l'écurie , ferme la porte et met le verrou. « Au moins, « dit-il , me voiià débarrassé de celui-là. »

Il va se mettre à table. Il rend compte à Moreau des opérations de la journée; et lorsqu'il eut cessé de parler, Moreau lui demanda s'il li'avoit rien à ajouter. Robert répondit que non. Moreau prit la parole et prouva que l'homme qui dissimule n'a pas la conscience pure ; que des plaisanteries, en apparence innocentes, finissent par devenir dangereuses ; qu'un être raisonnable, qui se laisse subjuguer par ses passions, se dégrade aux yeux des autres et aux siens propres ; que violer les lois de l'hospitalité, est manquer à l'honneur, et que séduire l'innocence est un crime. Robert comprit fort bien qu'il étoit encore question de Jeannette, et que madame Moreau parleroit tant qu'elle auroit quelque chose à dire. Il ne répondit rien. Mais il rit intérieurement de lieux communs que tout le monde connoît, que tout le monde a dans la bouche , et que personne ne pratique, parce qu'ils n'accommodent personne. Moreau lui-même , pensoit- il , n'a - t - il pas

clé subjugué par le minois de Félicité, et si sa raison eût conservé quelque empire, n'eût-il pas épousé cent mille francs au lieu de deux mille écus? Je ne peux pas me marier, moi, je m'amuse : quoi de plus naturel ? ;;• «

On monte, chacun se retire. Jeannette fait résonner son verrou, gardien de cette précieuse innocence que ses maîtres défendent envers et contre tous. Attendons, disoit Robert, que mes moralistes reposent : ils ne me pardonneroient pas de prendre le nécessaire, eux qui s'endorment au sein du superflu.

11 laisse sonner dix heures et demie, onze heures. Il cntr'ouvre sa porte , il sort la tête , il prête une oreille attentive ; le plus profond silence règne autour de lui. Il avance un pied , il écoute encore; il passe dans le corridor en retenant son haleine; il craint de towcher le parquet.

Mademoiselle Jeannette qui avoit mis son Terrou bien fort, l'avoit retiré bien doucement. Elle se doutoit que M. Robert n'avoit pas envie de dormir, et elle ignoroitque Gros-Pierre fût en prison. De toute manière , elle comptoit sur une nuit agréable.

Robert trouve la porte entr'ouverte ; il enire; il remet ce verrou, maintenant protecteur des plaisirs. « Qui est-là ? » dit à voix basse Jeannette, qui savoit bien qu'elle n'avoit pas i ouvert la porte d'cu-bas à l'autre. — «C'est moi; l

(47) a rna petite.— Comment, c'est vous, monsieur ! « et vous savez que Je suis promise à Gros-Pier- « re ! — Tu l'as oublié ce matin. — Ce matin , « il a fallu acheter votre silence. — Ce matin, «c tu as cédé à ta reconnoissance j tu vas main- « tenant acquérir des droits à la mienne. ••— « Mais, finissez donc, monsieur... Laissez-moi, « vous dis-je.... Comment voulez-vous mainte- « nant que j'épouse cet homme-là? — Comme « tant d'autres , qui ne rendent pas compte du « passé, et qui se tairont sur l'avenir. »

Jeannette ne tarda pas à oublier Gros-Pierre, et à jeter le masque qu'elle portoit pendant la journée. Elle se livra à toute la vivacité de ses sensations; elle étoit à tout, et cependant elle trouva un moment pour tracer à son nouvel amant un plan de conduite propre à cacher leurs amours, et à tromper Gros-Pierre comme les autres. Robert ne concevoit pas la différence de Jeannette à la cuisine , et de Jeannette au lit. Il ne put s'empêcher d'en marquer son étonnement. <( Quelles femmes avez-vous donc M connues , monsieur , si vous ne savez pas « encore qu'il faut sacrifier quelque chose pour « conserver l'essentiel? D'ailleurs, la probité « m'ordonne de me conduire ainsi. — Où diable « fais-tu intervenir la probité? — Oui, monte sieur, la probité, je vous le répète. Mes « journées sont à mes maîtres , et je n'en dois ■« pas perdre un moment j mais mes nuits sont

« à moi , et qu'importe que je les passe à dormir «« ou à faire autre chose? — 11 n'est pas possible « de raisonner plus juste. »

De raisonnemens en plaisirs, et de plaisirs en raisonnemens, les heures s'ccouloient avec rapidité, et ck'jà la prévojiinte Jeannette observoit à Ptobert qu'il étoit temps de penser h la retraite, lorsqu'ils entendirent frapper doucement à la croisée. Ils se levèrent sur leur séant , mus comme par un même ressort; ils se regardoient nez à nez d'un air qui vouloit dire : Qu'est-ce que cela signifie?

Le coup léger se répète , et la frayeur succède à l'étonnement. Jeannette prend Robert par la tête ^ la lui remet sur l'oreiller, lui couvre le nez du drap, se lève bravement et va ouvrir sa fenêtre : c'étoit Gros-Pierre, qui lauçoit des pois dans les vitres , pour avertir qu'il étoit là , et que sa belle eût à Tintroduire. Il restoit à Jeannette deux heures encore j dont elle pouvoit disposer sans nuire aux intérêts de ses maîtres; mais Robert n'étoit pas sourd , et il étoit défiant. Jeannette parla avec onction et de ja foiblesse, et de la promesse qu'elle avoit faite de rentrer dans le sentier de la vertu. Ces belles choses-là ne persuadoient par Gros-Pierre; mais il n'avoit pas d'échelle, Jeannette refusoit de lui ouvrir la porte d'en-bas, et il fallut qu'il retournât à l'écurie, non sans jurer énergiquement, ce qui ne remédie à rien^ mais qui soulage , dit-on.

(49) Robert quitta sa tendre Jeannette, enchanté de la conduite qu'elle venoit de tenir, et se promettant bien de se dédommager la nuit de l'uniformité des jours, qui commençoit à lui paroîlre sensible. Une seule chose l'embarrassoit : c'étoit de trouver le moyen d'enfermer Gros-Pierre de façon à l'empOcher de venir désormais effrayer les amours; et pour cela il falloit savoir comment il étoit sorti cie l'écurie. Le lui demander , c'étoit faire conoître qu'ils avoit tout entendu, et par conséquent qu'il étoit d'intelligence avec Jeannette. Il n'y avoit qu'un parti à prendre : c'étoit d'examiner les localités, 4e tâcher de deviner; et c'est ce que fit Robert.

Il lui parut constant que M. Pierre étoit monté sur son lit, qu'il s'étoit glissé de là à travers les ouvertures d'un plancher à clairevoie , et tju'il étoit descendu dans la cour par la lucarne du grenier à foin.

Pendant le déjeuner, Robert fit observer à Moreau divers inconvéniens résultant de ce que le volet de cette lucarne ne fermoit pas. Le fourrage mouillé en temps de pluie et l'humidité gagnant de proche en proche; la poussière portée par le vent et s'attachant aux parties humides; la facilité qu'avoient les valets de garnir les râteliers sans discrétion ni mesure , lui paroissoient autant de choses auxquelles il étoit important de remédier. D'ailleurs , il étoiÈ . M. de Roben illc. ï. a. 3

convenable qu'il eût la clef des objets dont il re'pondoil.

Moreau regarda sa femme d'un air de satisfactien; il serra la main de Robert d'une manière tout-à-fait expressive , et il l'autorisa à aller chercher le maréchal. Pendant que Gros-Pierre creusoit des sillons, en composant pour Jeannette un billet doux bien pressant, qu^il devoit faire écrire par le maître d'école du lieu , un cadenas passé dans un bon moraillon répondit à Robert de la continence de son rival et de la fidélité de sa belle.

Les yeux cherchent assez naturellement les objets qui occupent l'imagination. Ceux de Gros-Pierre, rentrant pour dîner, lui et ses chevaux, se portèrent vers cette lucarne, d'où il étoit si lestement et si inutilement descendu. « Oh, oh, dit-il, c'chien d'homme-là pense à « tout, prévoit tout; il faut être plus fin queli.»

C'éloit la veille du jour où, pour la première fois, Robert devoit aller à la Halle. Il n'avoit pas manqué de désigner Gros-Pierre pour mener une des charrettes; mais Gros-Pierre a voit décidé qu'il n'iroit pas à Paris , et qu'il profîtcroit de l'absence de son incommode surveillant. Il avoit toujours ouï dire qu'une gousse d'ail fourrée en un certain endroit, donnoit la fièvre à qui vouloitl'avoir. Il en fourra deux, bien persuadé que le chirurgien du village n'iroit pas chercher là son pouls, et que la feinte ne seroit pas découverte.

O fortune, ô bonheur! déjà il sent les avantcoureurs du frisson. Le voilà certain de rester à Châtenayj c'est beaucoup, mais cela ne suffit pas. Il faut que Robert passe la nuit à Paris : comment l'y contraindre? « Eh parbleu! dit K Gros - Pierre , rian n'est pus facile. Mon « grand' père m'contoit qu'on avoit manqué de « brûler un sorcier qui faisoit boiter toutes les « bêtes du village, et qui se tira d'çà en décla- « rant son secret, où i' n'entroit pas de sorcel- « lerie du tout. J'vas user du secret, moi. » H arrache quelques crins de la queue du premier cheval ; il lui en noue un à chaque pied entre le sabot et le paturonj il re'pète son essai sur tous les chevaux qui doivent traîner le couvoi de farine j il va dire à un de ses camarades qu'il ne soupera point, parce qu'il a la fièvre, et il se met au lit.

En entendant parler de cette fièvre, venue si subitement à un gros garçon plein de santé, Robert soupçonna, non la gousse d'ail, mais une ruse quelconque, qu'il lui importoit de déjouer. Il représenta à Moreau que Pierre étoit son meilleur ouvrier, et que son intérêt lui prescrivoit, autant que l'humanité, d'administrer promptement des secours. Le bon, le sensible Moreau fut lui-même chercher le chirurgien ; et, au grand étonnement de Robert, le docteur prononça qu'il y avoit fièvre violente, causée par une répercussion d'humeurs. Il se décida pour une copieuse évacuation, et il ordonna eu

( 52 ) conséquence que le malade prcndroit l'émétique à la fin de l'accès. Bien, perisoit Robert. Le vomitif t'occupera pendant la journée, et moi, je serai de retour le soir. Vanitaa vanitalum!

Conune il est possible que dans la chaleur de la fièvre un homme sorte de son lit , et s'expose aux effets dangereux de l'air, Robert dit à Morcau qu'il alloit mettre le verrou à la porte de l'écurie , et il obtint de nouveaux éloges en couvrant ses petites passions de l'intérêt apparent du propriétaire. Rentré dans sa chambre, il attendit comme la veille , que l'horloge de la paroisse sonnât onze heures, et Jeannette les entendit frapper avec ce doux battement de cœur qui n'est pas la jouissance, mais qui est plus que le désir. Elle commençoità préférer Robert à son rustre j il en avoit la force, et il y joignoit l'avantage des formes et de l'urbanité. Cette nuit parut aussi courte que la précédente, et c'est lout dire.

A la pointe du jour, Robert rassembla ses charretiers , fit atteler , monta tant bien que mal la grosse jument grise ^ et partit avec son convoi. A un quart de lieue de la métairie, un cheval boita d'un pied de derrière, et on décida qu'on feroit visiter ce pied par le maréchal du prochain village. Bientôt 'le cheval boita d'un pied de devant, et on j'igea h propos de ralentir le pas. Il boita enfin des quatre pieds. 11 fallut rattacher derrière la charrette; dont

( 53 ) les sacs farent repartis sur ies autres voilures. Voilà déjà une heure perdue.

On arrive au village. On mande le niarcclial. Il examine les quatre pieds, et déclare de bonne foi qu'il n'y voit rien, et qu'il croit le cheval atteint d'une crampe que la marche dissipera. En conséquence , Robert poursuit sa route. A peine est-on sorti du village, qu'un second , un troisième , un quatrième cheval sont pris de la crampe ; et selon l'avis du maréchal , on leur distribue force coups de fouet pour leur assouplir les nerfs. Plus on fouette, plus les crampes augmentent, moins les chevaux avancent. Robert prévoit (|u'il sera six heures du soir quand il arrivera à Paris , et il sait que l'émëtique n'agit que pendant trois ou quatre heures.

Il ne prend ici conseil que de lui-même. Il prononce qu'on gagnera Mont-Rouge clopin- ^îlopant , qu'on y louera des chevaux frais, et qu'on y laissera ceux de Moreau , qu'on reprendra au retour. Après bien des peines j et, ce qu'il y a de pis, après une perte de temps considérable, on se traîne jusqu'à Mont-Rouge.

Le maréchal du lieu, plus ignorant, ou peutêtre plus fripon que l'autre , parce qu'il respiroit plus souvent Pair de Paris, déclara les chevaux attaqués d'éparvins, et lu saigïiée et les cataplasmes d'herbes émolliente* d'une absolue nécessité. Voilà donc troi» haruois hors

( 5.Î ) de service^ pour la possession d'une simple paysanne. Qu'on s'étonne après cela delà destruction de Troyes !

Pendant que le maréchal opère , M. le factoton et ses charretiers yont de chaumière en chaumière , cherchant et demandant des chevaux. On répond ici que le cheval charrie le fumier, là qu'il herse, plus loin , qu'il va revenir du marché. Robert s'emporte, tempête, le temps ne s'écoule pas moins , et il est midi , avant qu'on ait rassemblé les cheveaux dont il a besoin.

Ses charrettes partent enfin , tirées par sept à huit rosses, qui mettent à peine un pied devant l'autre , et qui ne montent la pente la plus douce, qu'autant que Robert et ses charretiers poussent à la roue. Plus on pousse ^ moins les rosses tirent. Robert voj'oit son rival rentré dans ses droits. Cette seule idée lui faisoit faire des efforts incroyables, qui n'aboutissoient à rien , parce qu'il n'étoit pas secondé ; et la raison en est simple : ses charretiers n'avoient pas de maîtresses.

Le chirurgien de Châtenay n'avoit pas manqué d'envoyer la potion qui devoit chasser les humeurs répercutées de Gros-Pierre. Madame Moreaun'étoit pas plus insensible que sou mari; mais sa sensibilité se développoit d'une manière plus active. Le cœur d'une femme honnête est une source de prévenances , d'attentions , de

( 55 ) boins. Il semble qu'elle se dédommage de ce qu'elle refuse -à l'amour par ce qu'elle donne à l'humanité. Félicite ne voulut pas que Pierre lestât dans son écurie j elle le fit transporter dans un cabinet attenant à la cuisine, et le coquin tressaillit de joie en y entrant : il étoit clair que Jeannette seroit sa garde de jour , et qu'elle n'auroit, la nuit, que la porte de sa chambre tte à lui ouvrir.

C'est madame Moreau elle-même qui lui présente l'émétique. Gros - Pierre se plaint d'un reste de fièvre, et prétend qu'il est indispensable d'attendre encore. Madame Moreau va à ses affaires, et Gros-Pierre jette l'émétiqr'e par la fenêtre. Il n'en a jamais pris; mais il se doute qu'une bouteille de vin vieux est plus favorable à l'amour qu'un vomitif. Madame Moreau rentre. Elle porte une énorme cafetière d'eau chaude, qui doit faciliter les évacuations. Elle met Jeannette auprès du malade, et lui enjoint de le faire boire sans miséricorde, et de lui tenir la tête dans certaine circonstance.

Gros-Pierre est seul avec sa belle; il commence à parler tendresse , et Jeannette , fidèle à sa probité et à son plan de conduite, répond en lui présentant un verre d'eau. Gros-Pierre ne peut rien refuser de la main de sa maîtresse: il boit; il parle après avoir bu, et un autre verre d'eau lui ferme encore la bouche. Il boit tant, qu'il sent son cœur défaillir. Il ne sait plus dire qu'il aioie : il pourroit bien moins le prouver.

Cependantjraadame ]VIoreauneraanf|uoît p«S; en allant et venant , de s'informer de l'état du malade. Elle s'étonne que l'émétique et l'eau chaude n'aient produit aucun effet. Elle envoie Jeannette chez le docteur. Le docteur accourt* les poches pleines de petits paquets, JLi lûte le pouls de Gros-Pierre , et le trouve excellent. « Cet homme, dit- il , a un coffre de fer : trois « grains d'émétique n'ont pas produit la plus <( légère émotion. » Vile, il en vide trois autres paquets, que Gros-Pierre est forcé de prendre, quoiqu'il ne cesse de protester qu'il se trouve à merveille.

Le docteur n'entend rien., sinon qu'il faut que le malade évacue. Il s'assied auprès de son lit, et déclare qu'il ne désemparera pas que le remède n'ait opéré. Indigné, auhout d'un quart d'heure, de trouver un viscère rehelle à l'ordonnance, le docteur réitère la dosej Pierre Tavale en rechignant. Un quart d'heure s'écoule encore , et Pierre a neuf grains d'émétique dans l'estomac.

L'irrascible empirique eût été jusqu'à douze ^ s'il n'eût craint d'emporter le malade avec les^ humeurs. Cette considération Tarrêtoit d'une partj l'opiniâtreté de l'estomac de Pierre l'excitoit de l'autre. Il calculoit jusqu'à quel point un médecin doit respecter la vie d'un charretier, lorsque la première évacuation se fît avec un bruit et une abondance de tous les diables.

( 57 ) A celle-ci , succède une seconde, une troisicme. Pierre s'écrie qu'on l'assassiue. Le docteur répond par des verres d'eau, qui se suivent sans interruption. Pierre se repent amèrement do s'être donné la fièvre, et le docteur entrevoit le commencement d'une maladie grave et lucrative. Pierre fatigué, excédé ^ exttjnué, demande grâce au médecin et à l'émétique. L'émétique continue d'agir avec violence, et le médecin d'administrer l'eau sans pitié. ;.

11 falloit efifectivement que Gros-Pierre lut un Samson, pour résistera une pai-eille épreuve. Après des alternatives alarmante», ce fut l'émétique qui céd;i. Mais il Jaissa le malatle dans un état d'aflaissement , dont il étoit probable qu'il ne se releveroit de long-temps.

Lorsque Robert arriva à la Halle , les facteui s etoient retirés, les portes fermées, et la seule ressource qui restât , étoit d'abriter les voilurts sousles remises d'une auberge voisine. On délèle les chevaux j les charretiers enfourchent chacun le leur, et prennent les autres en main. Robert remonte la Jument grise, et il presse la marche, pour remeltreplus tôt, disoit-il, ces chevauxaux propriétaires, et voir quel traitement on fuisoit à ceux de Moreau. Son véritable motif étoit de pré venir les excursions nocturnes de Gros-Pierre. Il étoit loin de penser que son concurrent iài victime de l'ail et de l'éjnétique.

En appliquant ses cataplasmes, le maréchal

(58) de Mont-Rouge s'étoit pris un doigt entre un crin et un paturon. Cette découverte l'avoit engage à visiter les autres pieds. Il s'étoit donné au diable, pour deviner comment ces crins étoient là ; mais la cause du mal trouvée et supprimée , la cure de voit êtreprompte, lui fairele plus grand honneur, et surtout lui rapporter de l'argent ^ à quoi un maréchal tient comme un médecin.

Les herbes émoUientes avoient dissipé l'enflure causée par la compression et la fatigue j et lorsque Robert arriva , le maréchal leva ses cataplasmes, avec le charlatanisme d'un docteur consommé. Il sortit les chevaux , les fît marcher, et Robert et ses gens crièrent au miracle. Le maréchal protesta qu'il avoit travaillé dix ans à la découverte du spécifique, et que ses essais lui coûtoient beaucoup , ce qui vouloit dire qu'il espéroit être bien pajé ; et en effet , Robert ne marchanda point, parce qu'il étoit sept heures du soir.

Les habitans du village , émerveillés de la beauté et de la promptitude de la cure, prônèrent partout leur maréchal , et de tous côtés on lui amena des chevaux boiteux , qu'il ne guérit pas , mais dont les maîtres ne payèrent pas moins.

Il étoit sept heures; il restoit deux lieues à faire, et l'ardent Robert poussoit vivement la jument grise. Jeannette l'attendoit avec impatience. D'avance elle jouissoit des délices d'une nuit, que Gros- Pierre ; cloué dans son lit, ne

( 59 ) pouvoit pas troubler. O iufortun»^ ô douleur l un pavé détaché , tel qu'on en rencontre au milieu de toutes les routes , ce qui ne prouve rien en faveur de messieurs les inspecteurs, un pavé fait broncher la grosse , la vigoureuse Gogo. Robert ne se doute pas qu'on puisse soutenir son cheval. Il laisse tomber le sien sur le nez , puis sur le flanc. Son pied se trouve serré entre la selle et le malheureux pavé. Gogo se relève d'elle-même, et le pauvre cavalier reste étendu sur le chemin , en poussant des cris douloureux. Bon , pensoit un des charretiers, il ne me fera pas lever demain avant l'aurore! Bien, pensoit l'autre, il ne viendra pas voir ce que je ferai de ma semence ! et comme on est comédien partout , ces bonnes gens remirent llobert sur Gogo, avec les précautions, les consolations) usitées; et ils virent avec un plaisir secret qu'il avoit le pied aussi gros que la tête.

Il arriva enfin à Châtenay, ainsi qu'il se l'étoit promis le matin; mais dans quel état, grand Dieu î il fallut le descendre de cheval comme on l'y avoit mis , et le porter dans sa ' chambre. Le docteur, qui se trouvoit heureusement près de Gros-Pierre , bénit cette journée, en coupant le pantalon de coutil. Il prononça qu'il y avoit foulure , et même entorse. Il prépara l'emplâtre de graisse de pendu, qui, dans ce temps-là, n'étoit pas rare à Châtenay; et après l'avoir appliqué, il condamna le blessé & garder le lit pendant quinzaine.

Concevez -TOUS la situation de Jeannette? Elle est placée le soir entre deux hommes dont elle est aimée, qu'elle chérit, en établissant cependant entre eux quelque distinction , et qui tous deux sont impotens. « Si du moins , « disoit-elle dans son lit solitaire, si du moins « Gros-Pierre me fût resté ! » La Providence, qui met toujours le bien à côté du mal, lui devoit un dédommagement, et le lui accorda.

Le marquis de Châtenay, las de Paris et d» ces folies brillantes qu'on appelle plaisirs , avoit été à la campagne, rétablir sa santé dérangée par les veilles, et jouir de lui-même. Il avoit visité plusieurs seigneurs de ses amis , et s'étoit arrêté à Salenej, pour y voir la fête de la Rosière. Il avoit remarqué que cette pompe champêtre ajoutoit beaucoup à la considération qu'on accordoit au seigneur , et lui coùtoit très-peu. Comme il n'y a pas d'homme qui n''aime à être considéré, à bon marché surtout, M. de Châtenay forma le projet d'établir dans sa terre une fête imitée de celle de Salency.

Il arriva au château le lendemain du jour qui avoit éclairé tant de désastres , et il manda aussitôt le maire et le curé. Il leur communiqua son dessein, et leur lut les statuts qu'il avoit fait copier sur ceux de Salency. Ces deux messieurs approuvèrent beaucoup les vues paternelles du seigneur : le curé, parce que la cérémonie seroit précédée d'une grand'messe

( 6i ) ilanquee d'un pain béni; le maire, parce qu'ail présenteroit les trois vierges , parmi lesquelles le seigneur choisiroit Velue. Or , toutes les fillettes du village feroient leur cour au présentateur , qui étoit encore égrillard, quoiqu'il commençât à grisonner.

Le seigneur n'avoit parlé qu'à des hommes, et cependant tous leshabitans surent, une heure après, que le dimanche suivant , il y auroit une Rosière ; qu'elle recevroit une couronne de roses, une médaille d'argent du poids de cent sous, sur laquelle seroit gravé : Prix de la sa^ gesse ; plus cinquante écus, dont elle feroit ce qu'elle voudroil.

A cette nouvelle , toutes les têtes fermentèrent. Les mères commencèrent à intriguer sourdement; les fillettes firent à Monsieur le maire des révérences jusqu'à terre; les papas lui oftroient bouteille , et même la lui paj'oient. Monsieur le maire étoit enchanté.

Madame Moreau crut ne devoir pas laisser échapper l'occasion de couronner la sagesse de Jeannette, et elle jugeoit à l'air affairé des uns et des autres, qu'il n'y avoit pas de temps à perdre. Cependant, son mari étoit allé terminer à Paris l'opération que son factoton n'avoit qu'ébauchée; elle connoissoit les convenances, et le rôle de solliciteuse lui paroissoit au-dessous d'elle. Sa petite vanité l'emporta sur toutes les considérations. Elle sourit à l'idée de voir U

(62 ) première Rosière prise dans sa maison ; elle s'habilla et fut présenter au château la plus stiduiàante figure , embellie de l'incarnat de la pudeur et de la timidité.

Monsieur le marquis se leva, dès qu'il aperçut la jeune dame; il fut au-devant d'elle, lui offrit la mainj et comme un amateur veut bien supposer qu'une jolie femme peut avoir quelque chose de particulier à lui dire, M. de Châtenaj fit entrer Félicité dans son cabinet, et lai avança le plus volumineux de ses fauteuils.

Félicité rougit davantage en se trouvant seule avec un homme qui n'étoit pas son mari. Elle devint cramoisie lorsqu'elle vit le marquis prcsqu'aussi rouge qu'elle , et elle sentit la nécessité de parler proraptement, pour éloigner de lui certaines idées, dont elle s'alarmoit déjà.

Elle commença l'éloge de Jeannette du jour de sa naissance, et elle se proposoit de le pousser jusqu'au moment où elle parloit : son mari lui avoit dit que rien n'est soporifique comme un éloge. IM. de Châtenaj l'interrompit àhs les premiers mots; il déclara qu'une fille proposée par elle étoit nécessairement ce qu'il y avoit de mieux dans le village. Il souna^ il donna ordre qu'on lui amenât le maire; et, en l'attendant^ il causa avec madame Moreau. Ce fut d'elle qu'il lui parla , parce qu'une femme aimable est de tous les sujets de conversation le plus intéressant, il apprit qu'elle étoit maric^

(63 ) «depuis deux ans, et il protesta qu'elle conservoit les grâces et la fraîcheur tl'ilébé. Il sut que son mari etoit , après le seigneur, le plus riche propriotaire du lieu , et qu'il faisoit valoir son Lien. M. de Châlenay marqua la plus haute estime pour les propriétaires qui vivent sur leurs terres et qui les cultivent. Il exprima le plus pressant désir défaire connoissance avec M.Moreau, et il pria madame de lui faire l'honneur de l'amener dîner au château avec elle le jour du couronnement. Refuser une grâce n'est pas le moyen d'en obtenir une autre : Félicité accepta l'invitation, et le marquis crut devoir lui marquer sa reconnoissance en lui baisant la main. Les joues de Félicité se couvrirent de roses nouvelles. Le marquis tenoit toujours cette main qu^il brûloit de baiser encore; Félicité étoit mal à son aise, et n'osoit la retirer. Le maire entra fort à propos pour elle, et très-àcontre-lemps pour monsieur le marquis.

Le seigneur lui notifia qu'il entendoit que Jeannette Poitevin fût une des présentées. Le maire, qui sorloit du cabaret , répondit avec fermeté que ce seroi l forcer I es suffrages, qui dévoient être libres d'après les règlemens. Le seigneur répliqua qu'il vouloit être obéi , et qu'il prétendoit qu'on se tût sur l'ordre qu'on venoit de recevoir , à peine d'encourir sa disgrâce. Le maire, qui étoit un des fermiers de monseigneur^ ne lui adressa plus que des révérences.

Wonsiour le marquis jeta sur une taT)Ie une Ibourse destinée à gagner Jes récalcitrans, ef dont ic contenu excédoit de beaucoup la somme promise à la Rosière. Les hommes sont faits ainsi : ils donnent tout aux passions , et peu à la vertu.

Le maire prit la bourse et se retira. Madanic Moreau se hâta de le suivre, très-satisfaite du succès de sa démarche, mais se promettant bien de ne plus entrer seule dans le cabinet de monsieur le marquis.

Elle aperçut, en rentrant chez elle. Jeannette très-occupée de ses travaux domestiques, très-affectée de sa viduité , et très-discrète sur cet article. Elle s'avança vers elle, les bras ouverts, et l'embrassant affectueusement, elle lui dit : u Ma fîUe, la sagesse ressemble à ces « breuvages salutaires , dont l'amerlutne ré- « pugne quelquefois, mais dont les fruits sont « toujours doux. Tu vas cueillir ceux que ta « vertu a mûris. J'espère que dimanche tu « seras la plus glorieuse des filles, après avoir « été leur modèle. » Certainement le curé du lieu n'eût pas parlé avec plus d'onction.

A propos du curé, c'étoit un homme de quarante ans, frais, robuste, infatigable dans l'exercice de toutes ses fonctions. Il faisoit des mariages, il raccommodoit les ménages brouillés , il arrangeoit les procès, il prêchoit comme JUassillou, et il fuisoit la médecine presque

( 65 ) aussi-bien que le docteur. Il avoit plus de pratiques , parce qu'il ne faisoit pas payer ses •visites. Aussi le docteur disoit à roreille de tout le monde; qu'il n'étoit pas autant selon Dieu qu'on vouloit bien le croire; qu'il avoit pris mademoiselle Catherine à l'âge de dix ans, pour qu'elle grandît chez lui sans qu'on s'en aperçût; qu'elle en avoit maintenant dix-huit, et qu'il étoit aisé de juger, à son ton familier, des services qu'elle rendoit à son maître. Ou croyoit assez généralement à la vérité de ces propos. Mais comme l'intimité du curé et de Catherine ne nuisoit à personne , on s'ensoucioit peu , et on les laissoit faire. Il n'étoit pas de paysan qui n'aimât mieux lui savoir Catherine que sa ménagère, et qui ne sentît qu'il faut quelque chose à un homme bien conformé.

Le curé sentoit , lui , la nécessité de faire taire le causeur, dont les propos pouvoient arriver enfin à l'oreille de son métropolitain , pai'venu à cet âge oîi on ne pardonne pas des péchés qu'on ne peut plus commettre. Faire Catherine Rosière, étoit un coup de maître. C'étoit réintégrer sa vertu dans tout son lustre , et accabler la médisance.

Le curé n'avoit pas , comme monsieur le marquis, la facilité d'acheter les suffrages. Mais l'éloquence est quelquefois aussi puissante que l'or ; du moins les régens de rhétorique le prétendent. Moi, j'en doute un peu. Quoi qu'il eR

(66) soit, le cure s'adressa aux petites femmes qu'il avoit mariées , à celles qui lui dévoient le retour d'un inconstant , ou l'amendement d'un brutal. Il leur représenta que celui qui prêchoit la sagesse devoit espérer de la voir couronner dans celle qu'il dirigeoit plus particulièrement»; que d'ailleurs, des paroissiens doivent quelque chose à un pasteur qui ne s'occupe que de leur félicité , et qu'il seroit aussi reconnoissant que flatté de cette marque de déférence.

Les petites femmes rioient sous cape delà prenaière partie du discours; la vérité de la seconde étoit incontestable, et aucune d'elles ne pouvant prétendre à la rose , elles parlèrent toutes à leurs maris; elles développèrent les petits moyens que la nature leur avoit dispensés. Tout homme a son côté foible; il n'est pas de femme qui ne le connoisse, qui ne le saisisse, qui tôt ou tard n'amène son mari à son but. On se rassembla au cabaret , à la suite d'une messe adressée au St.-Esprit , dont il étoit indispensable d'invoquer les lumières dans une affaire aussi importante que celle de la rose; et le St.-Esprit inspira aux habitans de Châtena j de mettre mademoiselle Catherine sur les rangs.

Voilà déjà deux prétendantes dont vous connoissez le mérite. Personne n'intriguant plus dans le village, toutes les voix se réunirent en faveur de Javotte Merlet , qui depuis six ans noimissoit une mère infirme, du produit de son

travail : jamais, d'ailleurs, sa réputation n'avoit reçu d'atteinte. Il est vrai que la petite vérole lui avoit enlevé' un œil et paralysé une jainbe. Du reste, c'étoit une petite personne très-passable.

Madame Moreau n'avcit pas manqué de rendre à son mari ce qui s'étoit passé entre elle et Monsieur le marquis. Elle crut même néces- Siiire de parler de son embarras, de son trouble et de sa main baisée. Le marquis étoit bel homme , spirituel , aimable , et elle vouloit placer son époux entre elle et lui. Quelle femme que celle qui porte la prévoyance jusqu'à prévenir la tentation, qui d'avance se ménage un appui, un protecteur contre elle-même! Vous conviendrez que madame Moreau étoit véritablement vertueuse, et je suis bien aise que dans le nombre de celles qui ont passé sou» vos yeux, il y en ait au moins une irréprochable.

On me répondra que femme qui s'arme contre l'amour, n'est pas loin d'aimer. Je répliquerai qu'il y a des libertins qui tournent en ridicule ce qu'ils ne peuvent combattre , et que faire rire n'est pas avoir raison. M. Moreau, d'ailleurs , qui se connoissoit à tout cela mieux qu'un autre, approuva beaucoup la sincérité de sa femme, la remercia de sa confiance, jugea qu'ilfalloit dîner au château, puisque l'invitation étoit acceptée, mais qu'il seroit inutile d'y

(68) retourner , parce que toute liaison directe avec les grands tourne toujours au désavantage des petits.

En eiFet , un grand seigneur les tient à une distance huniiliantej il exige qu'ils soient toujours de son avis ; il leur emprunte quelquefois de l'argent , il oublie souvent de le leur rendre, et il croit les honorer beaucoup en les faisant cocus. Hé, morbleu! vivons avec nos e'gaux ; rions , trinquons , chantons, disputons même, c'est la preuve que nous avons notre iianc parler : laissons les grands régler ou dérégler le monde , et gaudissons-nous en paix avec notre Margoton. Ainsi pensoit Moreau , et vous savez que Moreau est un sage.

La veille du jour marqué pour le triomphe de la vertu , monsieur le marquis ne manqua point de venir apprendre à madame Moreau que les prétendantes étoient désignées, que Jeannette étoit nommée la première , ce qui annonçoit le cas particulier qu'an faisoit d'elle , et qu'en la couronnant il ne seroit que juste» Il lui adi-essa ensuite une infinité de choses agréables et flatteuses, et il ne marqua à Moreau qu'une politesse froide , parce qu'il étoit reconnu alors que si u;i marquis pouvoit déro~ ger jusqu'à la simple bourgeoise, il de voit bien se garder de se familiariser avec le mari.

Quelque plaisir qu'éprouvât madame Moreau à çnteudre ces jolis riens, elle fut piquée de

(69) l'oubli dans lequel le marquis lai'ssoît un homme qu'elle avoit jugé digne de la rendre mère. Elle pre'texta une affaire, et sortit pour forcer M. de Châtenaj à lui parler , et à reconnoître le mérite de celui qu'il dédaignoit. Le marquis, à qui ce mérite étoit fort indifférent, quitta Moreau avec une révérence assez leste, en lui rappelant qu'il dînoit le lendemain au château. « Ma foi , disoit Moreau , je ne « me soucie pas plus de son dîner , que lui « de ma conversation ; et je lui aurois dit « ma façon de penser , si je n'avois craint « de nuire à cette chaste et intéressante Jean- « nette. »

Le lendemain , sept à huit coups de fusil annoncèrent la solennité du jour. Le tambour battit , la cloche sonna , les bouchons s'ou- Trirent, On ne pari oit, en buvant le petit coup, que du choix que monseigneur alloit faire. Les uns parièrent demi-setier pour Catherine , les autres pour Jeannette. Les plus honnêtes gens parièrent pour Javotte. Ceux-là perdirent , et cela devoit être.

Madame Moreau , levée avec le soleil , ne s'occupoit que de Jeannette. Elle préparoit tout ce qu'elle croyoit propre à donner un éclat nouveau à sa jeunesse et à sa fraîcheur. 11 n' étoit pas dans ses principes qu'on sortît jamai* de son état. En couséquence, le fond de la toilette de Jeannette se composa de son juste

( 70) desdimanches et de la jupe de cotonnade rouge. Mais madame lui fit chausser les plus fins de ses bas de coton ; elle lui couvrit la gorge du plus ample de ses fiohus brodes ; elle lui arrangea les cheveux avec cet art qui ressenJile à la simplicité; elle lui attacha, sur le haut de la tête , un voile, emblème de la modestie. Elle la regarda enfin et la trouva charmante ; mais elle se garda bien de le lui dire, de peur de lui inspirer de la vanité.

Le curé , tout a son affaire , étoit allé présenter ses hommages à monseigneur. Il parla longuement des qualités de Catherine, et le mai'quis Técouta , parce qu'il avoit sacrifié cette journée à la représentation. Il lui répondit avec bonté , parce que cela ne courte rien et il lui donna des espérances, parce que personne ne sait comme un grand seigneur que promettre et tenir sont deux.

A dix heures, le tambour^ les vieillards et les matrones vinrent prendre Jeannette , et la conduisirent au presbytère, où les mêmes honneurs furent rendus à mademoiselle Catherine, beaucoup plus parée que sa rivale , parce que chacun aime à décorer son idole. On se rendit enfin chez Javotte Merlet , qui ne brilloil que de son honorable pauvreté et de sa vertu, choses assez peu considérées alors.

On se rendit processionnellement à l'église, au milieu des acclatnalions des habitans des

(70 deux sexes, entre lesquels on remarquoit madaiueMoreau, couvrant de ses yeux sa Jeannette, et flottant encore entre la crainte et l'espérance.

Le seigneur parut, enchâssé dans son plus magnifique habit, précédé de ses gardes-chasse , et suivi de ses laquais. Il fut conduit dans le choeur par l'écorcheur du lieu , qui faisoit le suisse le« dimanches et fêtes , et qui portoit une épaulette, aussi ridiculement placée sur l'épaule d'un drôle de cette espèce , que le seroit un bonnet carré sur la tête d'un capitaine de grenadiers.

La messe commença, une messe superbe , en Térité. Trois chantres au lutrin , deux rachers en enfans de chœur, les surplis et les aubes lavés de la veille, cl la chasuble de damas vert, galonné d'un ruban d« fil jaune. Si l'usage de payer, pour avoir le droit de prier Dieu , eût été établi alors, le curé n'eût pas manqué de mettre les billets à six sous.

Une occasion bien précieuse, qu'il ne laissa pas échapper, fut celle qui s'ofFroit si naturellement de déployer ses talens en présence de monseigneur. Il monta en chaire, après l'évangile, et parla longuement sur l'excellence de la virginité. Les petites vierges ne trouvoient pas que cela leur servît à grand'chose; les petites mamans étoient fort aises d'en être défaites. Jeannette et Catherine ne purent s'empêcher de sourire, et le marquis de bâiller.

Un repas somptueux étoit servi au château.

(7^ Monseigneur admit à sa table les trois prétendantes, à peu près comme un ëvêque lave , le jeudi saint, les pieds à douze gueux, q«i ne l'approchent que ce jour-là. Vous prévoyez que madame Moreau étoit placée à la droite du marquis. Il ne voyoit qu'elle j il ne parloit qu'à elle. La femme du maire, celle du notaire, étoient rouges de jalousie et de colère. Bientôt madame Moreau sentit un pied agaçant qui l'obligea à retirer le sien. Bientôt un genou très-actif chercha une cuisse faite au tour, que fîxoit un pied de la table, et qui étoit livrée à des attaques répétées. Madame Moreau fut vingt fois prête à dire : finissez ^onc, monsieur le marquis! et vingt fois l'intérêt de Jeannette la retint. Elle se borna à repousser ce genou téméraire , et le marquis interpréta, d'après son atnour-propre , les léger» mouvemens de cette cuisse, qu'il ne cessa de caresser. Madame Moreau étoit sage, mais elle étoit femme. Cette pression répétée produisit enfin une émotion que décelèrent le coloris des chairs et l'agitation du sein. Le marquis l'observoit ; il jugea le moment favorable, et il glissa sur la serviette de la jeune femme, une déclaration assez mal tournée, mais très-positive. Que fera-t-elle? Rendre le billet au marquis devant vingt personnes , c'est se livrer elle-même aux traits acérés de la médisance. Le laisser tomber, n'est pas plus prudent. Il

(73 ) sera trouvé par quelqu'un; et il peut être tourné lie façon à ne pas laisser d'incertitude sur la peraonne a qui il est adresse. Madame Moreau le mit dans sa poche 3 car on n'avoit pas encore imaginé de se passer de poches, de jupons, et de ne porter que la moitié d'une chemise. On n'eût même pas cru possible qu'une femme parût en public, le cou, les épaules, les bras, la gorge et le dos nus. Personne n'y touche, sans doute, parce que personne n'est tenté d'jr toucher. Nos grand'mamans , plus adroites , cachoient tout cela, s'en portoient mieux, et inspiroient plus de désiis.

La cloche appela les fidèles aux vêpres , et le marquis se leva avec la dignité qu'exigeoit la circonstance. On passa au salon, on se rangea circulairement. Les trois prétendantes se présentèrent le plus modestement qu'elles purent, et chacun attendit, la bouche ouverte ;, le nom qui alloit sortir de celle de monsieur le marquis. Il proclama Jeannette Poitevin , en regardant madame Moreau d'un air qui vouloit dire : Vous venez de contracter une dette envers moi , et vous l'acquitterez. Jeannette fut décorée du cordon bleu, au bas duquel pendoit la médaille; la couronne de roses blanches couvrit son front vî>^i«a/, et le marquis lui présenta une main , qu'il eût bien mieux aimé offrir à madame Moreau.

On attendoit à la porte du château que la M. de Koberville. T. 1. 4

(74) Piosière parût, et on applaudit unanîmement au choix de Monseigneur. On l'eût applaudi de même, s'il eût choisi Catherine ou Javotte : le peuple est si crédule, et les grands si infaillibles 1

Le cure' , piqué que sa gouvernante n'eût pas obtenu la préférence, chanta les vêpres de fort mauvaise grâce. Il mâchonna les mots , ce qui gâta beaucoup les œuvres du prophète-roi ; mais il abrégea le service , ce qui ne déplut pas aux paysans, qui aimentbien autant danser et boire, que psalmodier.

Il y eut grand bal au château. Le marquis l'ouvrit avec madame Moreau , et à la fin de la contre-danse , il lui proposa d'aller prendre le frais dans ses bosquets. Madame Moreau , qui n'avoitplus rien à ménager, lui fit une grande révérence, et fut s'asseoir auprès de son mari. Le seigneur commença à penser que c'étoit une petite sottCj dont il seroit difficile de faire quelque chose.

Comme on n'étoit pas encore assez avancé au village pour savoir que rien n'est aussi beau que les ténèbres , on dormoit la nuit à Châtenaj , pour y jouir des avantages et des agrénjens du jour. En conséquence, chacun se retii'â à neuf heures, et un instant après le marquis reçut un paquet cacheté , qui renfermoit son billet et une lettre très-sèche de Moreau. Il prononça que celte bourgeoise étoit

(^5) ane Légacule, et il retourna a. Paris, pour he pas rencontrer un mari qui ne lui paroissoit pas plaisant.

Gros-Pierre étoit enchanté que Jeannette eût cbtenu la rose; Robert ne concevoit pas qu'elle eût osé l'accepter. Il en marqua son étonnemeiit , lorsqu'il put se traîner de sa chambre à la sienne'; et Jeannette lui répondit avec beaucoup de sagacité : « Les qualités ne sont rien, les réputa- « tions sont tout. J'ai senti qu'il m'en falloit « une; je me la suis faite. Elle ferme tous les « yeux , et elle me vaut, comme à tant d'au- « très, du plaisir la nuit, et de la considération « le jour. —Et ou as-tu pris ces belles choses- « là ? — Dans un livre que j'ai trouvé , il y a « un an j sur la cheminée de M. Moreau. — Tu « lis avec fruit. — N'est-il pas vrai ? u

Cependant, le tempérament de Gros-Pierre commençoit à triompher des efforts de la médecine. Il mangeoit, il parloit de se lever, et il pou voit avoir, sinon des soupçons, du moins quelque velléité. Déjà la circonspecte Jeannette refusoit de recevoir Robert. Robert enrageoit. Les difficultés avoient presque fait, d'un goût passager, une affaire sérieuse. 11 souffroit impatiemment Gros-Pierre auprès de la cuisine , ■voyant Jeannette, et pouvant lui parler à toutes les heures du jour. Il trembloit que le drôle ne protilât enfin de ses absences; et en effet, Gros- Pierre commençoit à épier l'occasion. Robert

(76) intrigua pour le renvoyer à l'ëcurle j Jeannette seconda l'amant favorisé par quelques mots, qui sembloient être jetés sans intention. Madame Moreau, pleine d'humanité, n'avoit pas cependant toutes les vertus d'une sœur d'hôpital. L'aa-^ pect d'un malade devant lequel elle passoi t vingt fois dans la journée, commençoit à lui inspirer une sorte de dégoût. Elle saisit les insinuations de Jeannette ; Moreau saisit les insinuations de sa femme, et il décida que Gros-Pierre repren-« lîroit son poste, pour diriger, jusqu'à ce qu'il pût travailler, un petit pâtre qui le remplaçoit. Cet ordre renversa tous les plans de Gros- Pierre. Il jura, mais il obéit. Robert retrouva sa Jeannette plus tendre, plus voluptueuse, plus animée par la privation. Le couple amoureux trouvoit Eden à quatre lieues de Paris. Tout s'embellissoit pour eux du charme dont leurs coeurs étoient pour ainsi dire surchargé». Mais est- il un bonheur durable? La Rosière sentit des maux de cœur; elle entrevit l'instant où s'évanouiroit cette réputation de vertu acquise par tant de soins; Robert prévit une humiliante expulsion. Leur imagination étoitsans cesse tourmentée , et ils trouvoient l'enfer où ils avoient vu le Paradis terrestre. Il falloit un miracle pour les tirer de là, et il y a long-temps qu'il ne s'en fait plus : les hommes sont si pervers! Qui eût imaginé que Gros-Pierre dût êti^e leur génie tutélaire ?

(77) Irrité des obstacles qui se renouveloient sans cesse, et amoureux dans la proportion de l'accioisement de ses forces , il prit enfin un parti ■vigoureux, Jl entra dans la salle à manger , pendant que les maîtres dînoient. Il s'e'toit battu les flancs pour se donner du courage , et le front pour trouver des idées. Il parla en ces termes :

" Not' maître , stila qui craint d'avoir une « femme à lui , compte un tantinet sur celle « d'son voisin. J'ne sommes par d'ces gens-là. « J'aimons Jeannette , et je vous la demandons « en mariage. Aile n'a rian, ni nous non plus; « mais peut -et' que ces deux rians-là rais en- <( semble produiront queuque petite chose.

<( Bien , mon ami , tépondit Moreau , j'aime « qu'on se marie, et je me ferai un devoir d'ai- « der des jeunes gens honnêtes qui m'ont bien « servi. Il faut savoir d'abord si tu conviens à « Jeannette — Si j'ii conviens , not' maître , « répliqua Pierre en tournant son chapeau dani « ses mains , mais je l'crois. »

Robert , qui ne s*attendoit pas à ce rlco'chet , fit une mine qui eût été infailliblement remarquée , si Gros - Pierre , son air niais et son chapeau tournant n'eussent fix<i l'attention de M. et de madame Moreau. Jeannette interrogée, fut étourdie an moment, ce qu'on voulut bien attribuer à la pudeur. C* ïi'étoit pas c«la. Jeannette faisoit se» petits cal-

(7S) culs avant de répondre. Elle pensoit qae le moyen le plus sûr de se débarrasser de Gros- Pierre étoit de l'épouser^ et que pour peu que Ptobert fût adroit, il lui procureroit dans la journée les petites distractions à l'usage des grandes daines. Mariée, on ne la surveilleroit plus; elle pourroit parler, plaisanter , disparoître sans conséquence , puisque le mariage autorise tout, couvre tout : et quelle fille, sans cela , voudroitse marier ? Elle fit à Gros- Pierre une petite révérence, les yeux baissés, les mains jointes sur son ventre rondelet ; et elle répondit d'un air et d'un ton timides : «« Ce « sera comme nos maîtres voudront, monsieos « Gros -Pierre;

« J'y consens de tout mon cœur, mes enfans , « dit Moreau. Ne te le disois-je pas^ reprit sa M femme, que tôt ou tard la sagesse reçoit sa « récompense ? Rosière il y a huit jours, ma- « riée dans la quinzaine , que manquera-t-il. « à ton bonheur ? N'oubliez jamais , Pierre , u que nous vous faisons un véritable cadeau,, u — Je ne l'oublierons pas , not' bourgeoise. « — Aimez votre femme. — Oh ! j'avons une « provision d'amour qui n'sera pas épuisée de u vingt ans. —r- Renoncez à vos mauvaises ha- « bitudes. —r J'n'en avons pas , not' bour- « geoise. — <• Hé , hé , le cabaret..,. — ^ Je n'y « allons que par désœuvrement. Not' femme « et la pipe, la pipe et not' femme, voilà tout t( ce qu'il nous faut. »

RoBerl, blessé jusqu'au fond 3e l'âme, fît celte nuit-là, et à voix basse, une scène épouvantable a Jeannette. La jalousie, l'égarement, Je désespoir , furent employés tour à tour. Ce n'est pas que Robert fût désespéré, mais il savoit que pour persuader les femmes, il faut toujours être au delà du vrai.

Jeannette, quiavoit aussi une certaine expérience , n'îgnoroit pas qu'on ne raisonne point avec un homme en colère. Elle laissa parler Robert], et quand il eût fini, elle le prit par le menton... Est-ce bien le menton qu'elle lui prit? n^importe. « Mon cher ami, lui dit-elle, à quoi « mènent ces criaillcries ? Nous devons nous esli- « mer fortheureux que quelqu'un se charge de « l'enfant que vous m'avez fait. — Qu'on s'en « charge î... cela ne me paroît pas certain» •«» M J'accoucherai à sept mois : j'ai ceprivilége-là M commeuneaulre. A la vérité, j'aurai deux hom- K mes au lieu d'un ; je gagnerai , mais vous ne M perdrez pas, car vous trouverez toujours Jeani< nette. — Mais le partage? — Tous les liom- «( mes s'y prêtent. — Mais un amant... — Ne « doit pas être plus difficile qu'un mari. — As- M tu encore trouvé cela dans ton livre de l'an- « née dernière? — Précisément. — On devroit « le faire réimprimer pour l'instruction de l'a M jeunesse. »

Quand les accords sont faits, un prétendu a «[uelqu€s droits. Gros-Pierre avoit acquis celui

(80) de parler à Jeannetle, et d'exiger qu'elle lui répondît. Robert conservoil celui de causer de plus près , pendant que le futur dormoit , ou ne dormoit pas dans son écurie, où il l'enfermoit plus soigneusement que jamais , par respect pour les mœurs , disoit-il. Jeannette et lui rioient de sa bonhomie , de sa sécurité, lis prenoient leurs arrangemens, ils cherchoient, ils trouvoient des moyens, tantôt de faire coucher Gros-Pierre àParis, tantôt de l'envoyer travailler à Rancy des semaines entières , pendant lesquelles ils continueroient ce train de vie , si agréable, si commode. Vanitas vanitatuml

Le jour des fiançailles arriva. Après la cére'monie , le tabellion parut. Jeannette et Gros- Pieire n'avoient pas pensé à faire rédiger de 'oatrat : ou il n'y a rien , il n'y a na^ de stipulation à faire, moicâu, toujours dupe de sa Rosière, mais toujours généreux, récompensoit deux fidèles serviteurs, dont cependant il n'entendoit pas élever les enfans. Il abandonnoit à Jeannetle , pour quatre ans, un maisonnette et un jardinet , qu'il avoit au bout du village. Il donnoit à Gros-Pierre une charrette et un bon cheval avec son harnois , afin qu'il put travailler à son compte. Félicité se chargeoit du trousseau de la mariée , et promettoit de tenir son premier enfant. Moreau donnoit au marié l'habit complet, bien long, bien large et doublé de même. Il s'engageoit à faire le repas de noce et à payer le ménétrier.

Jeannette sentit combien ce changement <3e domicile alloit être fatal aux amours. Elle sentit aussi que le plaisir d'être maîtresse de maison dédommage de bien des choses. Robert jugea qu'il neseroit pas possible d'aller souvent chez Jeannette sans être remarqué. Il faudroit employer la ruse , prendre mille précautions pour ne plus jouer qu'un rôle secondaire. Il se plaignoit à Jeannette , la nuit ; Jeannette le consoloit par ses caresses j il recommençoit à se plaindre , et de plaintes en consolations on arriva au jour du mariage.

Moreau fit grandement les choses. Il donna un dîner superbe , et toutes les portes furent ouvertes aux amateurs de la danse et du bon vin. Robert voulut profiter du tumulte inséparable d'une fête villageoise, pour tirer la mariée de la foule et lui souhaiter le premier bonsoir. Gros-Pierre l'avoit prévenu. Il avoit entraîné sa femme dans la grange ; et Robert, après avoir fureté tous les coins , le trouva terminant une prise de possession, a Morbleu , « monsieur, lui dit Gros-Pierre, inspectez not' u travail, c'est juste; maisn'venez pas fourrer « vot' nez entre not' femme et nous. » Robert et Jeannette comprirent que, ce mari-là ne seroit pas aussi facile à mener qu'ils l'avoient cru» La plus adroite , la plus circonspecte a cependant certaines distractions, qui ne tournent jamais à son avantage. Jeannette, dans un mo-

ment d'abandon , s'avisa de soupirer 1« nom de Roberf. Gros-Pierre comprit à son tour le*^ motifs qui faisoient si régulièrement fermer lesportes de l'écurie, et quiavoient fait mettre ua cadenas à la lucarne du grenier à foin. 11 eut le bon esprit de se taire ; des mots ne pouvoient empêcher que ce qui étoit fait ne le fût^, mais il se promit bien, s'il avait été coifié d'avance , de ne pas l'être après.

Le lendemain , Robert fut rendre une visite a la mariée : ce jour-là autoi^ise encore certaines plaisanteries , qui pouvoient lui servir de prétexte. Gros-Pierre n'entendit pas raillerie, et il dit très- vertement à Robert : u Monsieur , un. « homme comme vous n'vient pas visiter un o pauvre charretier , et je nous doutons biaa- « de ce qui vous amène. J'vous d'vons l'respect,, M çà s'peut, mais, ventreguienne, je n'vous « devons pas not' femme et vous n'I' aurez pas. M J'vous déclarons qu'si j'vous retrouvons ici, « j'vous passerons not' fourche au travers du, « corps. »

Robert n'étoit pas brave. Il frémit à l'idée de trois pointes lui perforant les entrailles, et il se relira sans répliquer. Les femmes n'aiment pas les poltrons; et de ce moment Robert perdit singulièrement d;ins l'esprit de Jannette.. Gros-Pierre, soutenant ses droits, en acquit à son estime. Il n'etoit pas beau parleur, bien tourné; blanc et potelé comme Eobeitj mais

(B3 ) \\ possédoît à un degré émiaent certaine Tertu conjugale qui tient lieu de bien des choses auprès de beaucoup de femmes. Jeannette tenoit à l'essentiel j elle aimoit surtout les plaisirs que n'empoisonne pas la crainte; elle avoit été citée comme le modèle des filles; elle avoit la petite ambition d'être encore celui des femmes. Il falloit pour cela qu'elle choisît ses amans dans la classe de son mari , parmi ces gens qui pouvoient entrer chez elle et en sortir sans conséquence : c'est ce qu'elle se proposa de faire , dès que Gros-Pierre auroit besoin de repos, et elle le menoit d'un train à ce que cela ne tardât pas.

Robert, abandonné, dépouillé des illusions qui l'avoient soutenu dans ses travaux rustiques, ne Tit plus les choses du même oeil. Le fleuve Scamandre, la princesse Nausicaë, Diomède, Apollon, Augias, le roi Adraete, disparurent sans retour. Le jardin ne fut plus qu'un potager, assez mal tenu, qu'arrosoit un fîletd'eau; le berger, qu'un gros paysan mal bâti, mal vêtu; le sondesa cornemuse, qu'unbruitinsupportable j les écuries , qu'un lieu puant et ennuyeux ; les charretiers , les moissonneurs , que des rustres, qui parloient une langue grossière comme eux j la nouvelle servante qu'un objet repoussant, et cela étoit vrai; madame Moreau , qu'une prude j Gécile, qu'un enfant gâté; et Moreau, qu'un homme ployé par l'intérêt à l'excédante uniformité de la vie champêtre.

Dès ce moment, Robert négligea ses devoir». Moreau s'en aperçut et lui fît des remontrances pleines de douceur. E.obert trouva étrange qu'on ne fût pas satisfait qu'un homme comme lui eût l'air de faire quelque chose. Les premiers reproches produisent quelquefois un noble retour, qui porte à en prévenir de nouveaux : Robert piqué devint plus négligent. Moreau se plaignit à sa femme. Félicité eut avec son beaufrère une conférence qui, loin de le ramener, lui donna beaucoup d'humeur. Il alla jusqu'à répondre que lorsqu'on cesse de se convenir , il n'y a rien de plus simple que de se quitter. Madame Moreau , piquée à son tour, lui répliqua qu'il étoit le maître j et Robert fut faire son paquet.

Dans le fort de sa ferveur il avoit acheté les OEuvres de Thomas. Il jeta le livre dans la mare, en décidant que l'auteur étoit un sot qui n'avoit étudié la nature que surles tableaux de Claude Lorain et de Vateau.

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