CHAPITRE IX
Enfin voilà de dernier.
Le voilà retombé dans la misère cet homme qui trois fois a été dans l'aisance qui taujours en a abusé, qui est parvenu à l'âge où on xa'inspire plus d'intérêt, et que des difformités, fruiU d'un jugement faux et d'une conduite répréhensible, rendent hideux et repoussant. Quel homme cependant naquit avec plus de moyens de fixer la fortune et même la considération ? une figure enchanteresse, la portion d'esprit nécessaire pour réussir dans le monde , assez de facilité pour se plojer atout et tout faire passablement, tel étoit Robert à vingt ans , tels sont aujourd'hui beaucoup de jeunes gens qui s'amusent de ses folies passées, qui ne s'en font pas l'application et qu'attendent une vieillesse prématurée et des regrets inutiles.
{*) L'Auligiiac, dans Si» chausoni des Mcrytilli:'. 'lu /'our.
Robert ne se dissirauloit pas ce que son état avoit de fâcheux. Mais accoutumé à passer des revers aux succès, toujours prompt à se flatter, il vivoit du produit d'un bijou, d'une pièce de ■vaisselle qu'il vcndoit successivement, en cherchant l'occasion de se relever auprès de gens qui ne vouloient pas la lui fournir.
Il y avoit loug-lemps que la société ne voyoit dans Robert qu'un homme à principes faux et d'une probité équivoque. On le supportoit , parce qu'on ferme les yeux sur des travers et des torts que couvre la fortune ; on s'éloigne quand ils paroissent à nu. Encore un avis à la jeunesse inconsidérée
Robert commença à se plaindre de la perfidie de ses amis , el dans toute sa vie il n'en avoii eu qu'un qu'il avoit forcé à l'abandonner. Il se plaignoit de la dureté des riches , et il avoit constamment repoussé l'indigence pendant les courts instans oîi il avoit pu la secourir ; il avoit donné quelquefois , mais par ostentation, pour s'entendre louer : ses aumônes étaientde l'argent placé à un haut intérêt. Pourquoi d'ailleurs ces déclamations continuelles du pauvre contre le riche? Il n'est pas peut-être un seul indigent qui n'ait trouvé cent fois de l'occupation et qui n'ait pu se procurer une honnête indépendance, suite ordinaire d'une vie laborieuse? IMais les vices d'une grande ville, le goût du plaisir, l'habitude de l'oisiveté font des misérables qui crient
à la porte de celui qui doiE son hôtel k des services marquans, à un travail soutenu^ à l'ordre qu'il a établi dans sa maison et qui est sourd à d'injustes clameurs.
Robert, repousse' par les hommes, se flatta d'être plus heureux auprès des femmes. Il se rappeloit ce qu'il avoitétéj same'moire fidèle lui représentoit ces objets charmans; qui voloient jadis au-devant de son cœur, et qui faisoient leur unique félicité de la sienne. Il avoit oublié les mauvais procédés de Rosalie ; son amourpropre , dernière erreur de l'homme, l'abusoit sur l'énorme changement qui s'étoitfait en lui, et jamais il n'avoit réfléchi que l'amour, toujours égoïste, ne fait rien que pour lui, lors même qu'il croit se sacrifier à Pohjet aimé. Les femmes à qui Robert avoit donné des soupers et des fêtes , qui caressoient en lui le plaisir qu'il procuroit, le virent dans toute sa [difformité, dès qu'il fut dépouillé du prestige qui l'avoit quelque temps entouré. Les portes se fermèrent , et Robert se plaignit des femmes comme des hommes.
Des plaintes ne remédioient à rien, et de jour en jour l'avenir se moutroit plus redoutable. Robert écrivit à ceux qu'il ne pouvoit plus approcher. Il ne dcmandoit qu'un modique emploi, il prometloit d'en remplir les devoirs. Le plus grand nombre ne lisoit passes lettres ; quelquesuns lui repondirent; mais il n'obtint rien, parc*
( 3o5 ) qu'il y a cinquante concurrens pour une place, et que le prëfe'ré n'est pas ordinairement un homme âgé , inhabile et infirme.
Robert se fit misanthrope : c'est la ressource de ceux qui ont donné aux autres de j ustes su j ets de plainte, et qui croient avoir à s'en plaindre eux-mêmes. Mais pour qu'un misanthrope joue un rôle et fixe l'attention, il lui faut un théâtre, et celui d'où Robert exhaloit son humeur étoit un petit café ou il débitoit ses maximes à cinq ou six têtes pelées, rangées avec lui autoux d'un poêle de fonte , dont ils éloignoient le consommateur. C'est lui qui lisoit la gazette , qui disoit du mal des têtes couronnées , qui régloit le sort des états, et qui, d'après ses vues politiques , faisoit tous les jours , pour lui et son bénévole auditoire des projets nouveaux qui ne dévoient jamais être exécutés.
Il est satisfaisant de marquer, même dans un petit café. Mais il falloit dîner avant d'y entrer, souper après en être sorti, et les bijoux et la vaisselle de Robert n'étoient pas inépuisables. Le besoin commença à se faire sentir. Il fallut se rapprocher des hommes , dont on avoit dit tant de mal, leur sourire, les caresser, prendre avec eux le ton propre à se concilier leur bienveillance. Robert chercha dans les endroits publics ceux qui l'avoient connu dans l'aisance, et qui étoient alors ses dévoués, ses serviteurs. Un homme ruiné n'a ni serviteurs ni dévoués.
( 3o6 ) On est toujours disposé ù éloigner quelqu'un dont on n'attend plusrieu ; mais on ne le brusque pas ordinairement , lorsqu'il ne se rend pas importun. Robert savoit encore qu'il ne falloit pas chercher à attendrir des gens à organes émoussés, et qui sont bien aises de garder pour le plaisir ce qu'il leur reste de sensibilité. Il racontoit ses malheurs aussi gaiement qu'on peut le faire quand on souffre^ et il flnissoit toujours par emprunter un louis , douze francs, six francs, selon les facultés du personnage, qui ne refusoit pas, parce qu'il croyoit que cette manière de demander l'aumône ne se répète pas une seconde fois , et que se débarrasser moyennant douze francs d'un homme à qui on doit quehfue service, quelques dîners j c'est faire un bon marché.
Robert en effet n'osoit réitérer sa narration , lii ses demandes. Il 'vendit ses meubles, le superflu de son linge et de ses habits , et il porta lui-même dans un galetas le lit de son domestique , une table et deux chaises. C'est là qu'il repassoit dans l'amertume de son cœur l'histoire de toute sa vie. Sa mémoire cruelle ne lui retraçoit que des fautes, des erreurs, des folies, et pas un souvenir consolant. La vie de l'homme solitaire qui n'entend que le reproche de sa conscience est insupportable. Robert se rejeta dans le monde pour échapper au cri delà sienne. 11 ii'étoit plus admis nulle pai-t j mais les sptc-
( 3o7 ) tacles , les promenades, les maisons des restaarateurs sont ouverts à tout le monde, et c'est là que Robert fondit peu à peu ce qui lui restoit du prix de son mobilier et de sa garde-robe. Le malheureux lisoit tous les matins les Petites-Affiches y et tant qu'il put disposer d'un écu, il marquoit au crayon tel ou tel objet à ■vendre, que tel nouveau projet devoit le mettre en e'iat d'acquérir le lendemain. Il étoit bien de'cidé, lorsque sa fortune seroit rétablie, à finir une vie agitée au sein d'une douce retraite , et à n'avoir plus rien de commun avec ceux qui avoient cru s'acquitter envers lui avec six ou douze francs. Vanitaa vanitatum ! en faisant des pi-ojets de bonheur , il trouva la fin de son dernier écu.
La pauvreté dégrade et la nécessité brise tous les freins. Robert écrivit une lettre suppliante et pathétique j et , la liste de ses obligés en poche, il entroit dans les maisons; il prioit, il conjuroit le domestique qui ouvroit, de présenter la lettre à madame ou à monsieur. Il recevoit quelquefois trois livres, trente sous, souvent rien et toujours on le consignoit à la porte. Il prit dans l'Almanach Royal les adresses des gens en place; il colporta sa lettre d'hôtel en hôtel : très-peu d'argent , beaucoup de marques de mépris, voilà ce qu'il recueillit de ces nouvelles démarches.
Le produit de ces ressources humiliantes fui
bientôt épuise. 11 vendit encore l'habit décent qui avoit contenu jusque-là d'insolens valets pour qui l'enveloppe est tout^ et qui même ne reconnoissent leur maître qu'à ses cordons, à sa mauvaise humeur et à leurs gages. Dépouillé de ce qui le distinguoit encore du dernier misérable, il se réfugia dans ces asiles de la pauvreté crapuleuse où tout blesse les j'^eux et révolte le cœur. G'est-là , que des réflexions nouvelles et toujours plus cruelles, sans cesse provoquées par chacun des objets qui passoient devant lui, empoisonnoient son existence.
En effet, ce genre de vie devoit être un supplice continuel pour un homme qui avoit vécu dans un monde tout-à-fait séparé de celui qu'il fréquentoit maintenant , et dont il n'avoit pas même d'idée. Il résolut de s'élever audessus de cet atmosphère fangeux et dégoûtant par le plus pénible des efforts, et malgré sa répugnance à solliciter de nouveaux bienfaits de celui dont il avoit si peu ménagé l'affection, il se rendit chez de l'Oseraie.
Depuis trente ans de l'Oseraie ne s'étoit pas •écarté un instant du plan qu'il s'étoit tracé. Fidèle à la probité, à ses devoirs j intelligent^ laborieux, accessible^ il s'étoit élevé lentement, mais sûrement aux dignités diplomatiques. S'il eût vu Robert infirme, cassé, portant les livrées de la misère, n'espérant plus rien que de lui, il se fut probablement attendri, et son active
( 3^9 ) sensibilité eût étouffé de justes et de longs mécontentemens. Mais il étoit alors ministreplénipotentiaire de France à la cour de Copenhague, et il j jouissoit de la considération qui l'accompagnoit partout.
Le temps des illusions ctoit passé. A l'amour que lui uvoit inspiré sa femme avoit succédé un sentiment doux , qui s'étoit, pour ainsi dire , identifié avec lui. C^est auprès de son épouse qu'il alloit chercher un délassement à ses travaux 3 c'est dans sa conversation qu'il revenoit à ces idées simples attachantes , qui donnent Tin nouveau charme au repos , si nécessaire à l'homme laborieux. De POseraie depuis longtemps ne pouvoit vivre qu'avec sa femme. Bien plus précieuse pour lui qu'à l'âge où les passions séduisent et entraînent , oîi on se prend sans se connoître, où on s'adore sans savoir pourquoi. Il l'aimoit par besoin^ par habitude, pas estime , par reconnoissance. Leur attachement mutuel embellissoit leur existence présente, et leur laissoit entrevoir une vieillesse heureuse. D'après ces dispositions , de l'Oseraie n'avoit pu se déterminer à laisser sa femme à Paris, et elle Tavoit suivi, comme l'ombre accompagne le corps, comme l'écorce tient à l'arbre : le tronc périt si on l'en détache.
L'éloignement de ces respectables époux îaissoit Robert sans ressources. Il rentra chez lui, le coeur serré, la douleur peinte dans tous
( 3io ) SCS traits, et il n'avoit pas un consolateur. Il écrivit à de l'Oseraie, et en attendant une re'ponse qui pouvoit n'être pas flatteuse, il pensa à se présenter cliez Moreau. Mais osera- 1- il paroître devant cette Félicité, qui l'a \u brillant^ qui l'a retrouvé pauvre, mais jeune, beau, et toujours intéressant. Il faudra qu'il décline son nom, qu'il avoue les causes de sa décrépitude, de ses infirmités, qu'il soit humilié par le contraste de la beauté, de la fraîcheur, de la vertu, toujours plus radieuse par sa seule existence, semblable au soleil, qui à mesure qu'il s'élève brille d'un éclat plus vif. Robert écrivit à Moreau et à Félicité.
Elle n'avoit pas une pensée qui ne fût digne de son mari, et qu'elle ne lui communiquât; je vous l'ai dit, et peut-être ne l'avez-vous pas oublié. Incapable de dissimulation dans des circonstances du plus haut intérêt, elle devoit communiquer à son mari la lettre de Robert, et Moreau lui dit, après l'avoir lue : «c Nous « avons fait pour lui ce que nous devions, ce « que nous pouvions : ne me pïirlez plus de cet « homme-là, »
Dans ses fréquentes courses a Paris, Moreau s'étoit constamment informé , non de la fortune de Robert , mais de sa conduite. Moreau étoit un de ces êtres qui s'attachent par les services même qu'ils rendent, qui voudroient trouver leur oblige digne de services nouveaux , et qui s'affligent sincèrcriicnt de la nécessité de retirer
(3ii ) la main prolectrice qu'on les oblige enfin à fermer. Moreau ne prenoit pas légèrement un parti; mais celui qu^il adoptoit étoit irrévocable. Depuis plusieurs années, il étoit convaincu que de nouveaux secours accordés à Robert seroient une injustice et un outrage à l'honnête indigence. Il résolut de ne pas lui répondre ; et annoncer sa détermination à sa femme, c'étoit lui imposer l'obligation de s'j conformer. Le silence de ces anciens amis n^étonna point Robert, et ajouta au chagrin qui le consumoit. Il ne douta plus que de l'Oseraie ne l'abandonnât comme eux à sa triste destinée. De l'O-sei-aie, plus foible ou plus aimant, donna ordre à son banquier de compter cinquante louis au malheureux, et de lui dire que cet argent venoit d'un étranger qui ne youloit pas être connu.
Au point de dégradation oh étoit tombé Robert, il lui importoit peu de qui venoit cette légère somme. Il la reçut, et il respira un moment.
Un homme qu'entraîne un torrent, qui voit sa perte inévitable, qui saisit une frêle branche qui se trouve sur son passage, tremble qu'elle ne cède à ses efforts, qu'elle ne se détache pour rouler avec lui dans l'abîme qui va l'engloutir pour jamais. 11 s'en aide doucement, avec précaution; il remonte peu à peu vers le tronc protecteur où tendent tous ses vœux; il le saisit
dans ses bras , il le bénit en renaissant à l'espérance et à la vie j il dédaigne, il oublie, quand ses pieds ont touché la terre, un \ieux saule jouet des eaux, des vents et des années. Ainsi Robert, dans un dénûment absolu, regarda ses douze cents livres comme un bienfait inespéré. Sa tête penchée sur sa poitrine se relève; il passe de rabattement à une confiance aveugle, et bientôt calculant la valeur réelle delà somme, le nombre de jours, après lesquels il doit retomber dans son premier état, il ose se plaindre de la foiblesse du secours et accuser celui à qui il le doit. Robert étoit ingrat. Tous les hommes le sont-ils?... Il y en a beaucoup.
Si cinquante louis ne sont rien , on peut au moins en faire quelque chose, et nous pourrions citer des gens qui ne les avoient pas , et qui éblouissent aujourd'hui par leur faste. Robert devoit se flatter plus aisément qu'un autre de marcher à grands pas vers la fortune. Les projets de toute espèce se succédèrent sans relâche , cl comme Robert n'avoit jamais pensé, agi raisonnablement, qu'il étoit déjà loin de cet âge heureux où on se corrige quand on le veut fortement, le projet auquel il s'arrêta fut de s'enrichir à la loterie de Piété, à celle des Enfans-Trouvés , à toutes les loteries existantes. Le gros lot est de cent mille francs j trois de c«s lots réunis font cent mille écus,, et avec
( 3i3 ) cela on peut vivre agrcablemenl. La diiïicultë est de les gagner, mais enfin quelqu'un les gagne, et pourquoi, disoit Robert, ne les gaguerois-je pas comme un autre?
Le bon homme de la rue Jean-St.-Denis lui auroit repondu : monsieur, vous avez méprisé mes premiers avis, et \ous ne vous en êtes pas mieux trouvé. Mais je ne me lasse pas de vouloir le bien, et je le fais quelquefois. Ecoutezmoi : vous devez être tout-à-fait détrompé des illusions de la jeunesse. Il vous reste cïicore dix années d'activité; sachez les utiliser. Vous n'avez que cinquante louis; mais je suis arrivé à Paris avec des sabots aux pieds et six francs dans ma poche. Vous ne savez rien faire; je n'étoispas plus savant que vous et je me trouve maintenant à la tête d'un établissement, qui non-seulement fournit à mes besoins , mais sur les produits duquel je fais des économies. Pourquoi ai-je prospéré? C'est que j'ai su plojer mon caractère à la foibiesse de mes moyens : c'est-là^ je crois, le grand secret. Imitez-moi. Louez une petite boutique. Il vous en coûtera peu de rester à votre comptoir : vous êtes boiteux. Achetez pour cent pistoles de merceries au comptant. Prenez ensuite pour quinze cents francs en espèces, autant à crédit, et peu à peu vous étendrez votre petit commerce. Je sais que vous serez obligé de manger pendant quelques années du pain et du fromage. Mais le pain
M. de RoberTiUe. T. 3. l4
( 3i4 ) qu'on a légitimement gagné n'est pas sans saveur, et quand vous approcherez de la soixantaine, vous trouverez doux de ne devoir votre bien-être qu'à vous seul.
Parlez donc de pain et de fromage à un homme dissipé qui a de l'argent dans sa poche , et qui attend les gros lots de deux ou trois loteries. Robert ne les gagna point, et cela n'a rien d'étonnant. Il retomba bientôt dans sa première misère avec un regret de plus, celui d'avoir mal employé le secours qu'il avoit reçu.
Il rentroit chez lui, ayant mal dîné , et ne voulant pas souper, par esprit d'économie. Il est arrêté au milieu de sa vilaine petite rue par une femme qui la barroit de la courte étendue de son corps, et par un cocher de fiacre qui coupoit à grands coups de fouet sa victime gémissante. Robert, avili, n'avoit pas cependant l'habitude du crime. Il lui restoit un cœur et le premier mouvement de l'homme sensible est de secourir l'opprimé. Robert parle raison et principes au cocher , et le cocher continue de frapper. Robert, qui sent l'impossibilité de lutter avec avantage contre un homme qui a deux bras, prend , de celui qui lui reste, le cocher par une jambe, le jette sur le pavé , la tête en avant , relève la malheureuse victime de sa brutalité, l'entraîne, la fait sortir de cette rue, et la jugeant, à la lueur des lanternes , aussi peu difficile que lui , il la conduit chez un vinaigrier, et lui offre sur
( 3.5) le comptoir un ■verre d'eau-de-vie , qui lui rendra infailliblement l'usage de ses sens.
Cette femme est couverte de guenilles. Sa pâleur j ses jeux cernes sont l'effet de la maladie ou de la débauche. Mais elle a été belle. En l'examinant avec quelque attention , on retrouve de la délicatesse dans ses traits. Il est naturel de désirer savoir à qui on a rendu service , et ce qu'on pourroit faire encore pour la personne obligée. Cette femme s'appelle Angélique. Ce nom n'apprend rien, et fait seulement penser que jamais nom ne fut plus mal appliqué. La femme ajoute que le cocher de fiacre est son mari , et Robert réfléchit qu'un mari a des droits, souvent méconnus', mais toujours incontestables , et qu'un imprudent qui se mêle de querelles déménage, s'expose à des voies de fait que justifie quelquefois Popinion. La femme qui voit Robert préoccupé, craint de perdre sa protection. Elle lui dit bonnement et franchement qu'elle est la femme du cocher de fiacre, comme les filles du Port-au-Blé, ou de la rue Maubuée sont celles de tel ou tel porte-faix , de tel ou tel décrotteur.Cet aveu rassure Robert; mais il éteint en même temps l'espèce d'intérêt que lui avoit inspiré d'abord la dame en guenilles battue par son amant le cocher. Robert vouloit s'en aller chez lui ; la femme craignoit de rentrer chez elle. Elle retenoit Robert. Elle lui représentoit que, maîtresse obsolue de ses ac-
( 3i6) tions, elle pou voit à son gré changer de mari que lui, protecteur, étoit pauvre comme elle que la nature l'avoit plus maltraité qu'elle qu'un homme borgne, manchot et boiteux pou- Toit la considérer encore comme une espèce de bonne fortune ; enfin elle lui oflfroit la préférence.
Il y avoit quelque temps que Robert , trèsattentif , ne saisissoit plus cependant le sens d'aucune phrase. Des rapports singuliers entre
cette voix et celle de Il n'étoit occupé qu'à
recueillir , à comparer des sons... Il s'approche tout à coup ; il prend les deux mains de cette femme , il l'attire sous la lampe enfumée qui éclaire ce cabinet. Il étudie des ruines; il cherche sous des traits déformés ces grâces, cette fraîcheur , ce duvet delà pêche, qui colore la beauté, et qui presque toujours est le cachet de l'innocence.... Il recule d'effroi.... Il revient.... Il regarde encore.... Il est enfin convaincu. Une sueur froide coule de tous ses membres; ses cheveux se dressent sur sa tête; il s'écrie douloureusement : (( De l'Oseraie me l'avoit prédit. » Tremblez , vous , qui substituez la passion à 3a réflexion et au raisonnement; vous, qui prenez des charmes pour des qualités, le désir pour de l'amour , la jouissance pour le premier des biens , qui ne voyez qu'un jour , qu'une nuit oîi l'homme sensé cherche à'démêler, à prévoir au moins le sort de toute sa vie; tremblez, vous
( 3i7 ) dis-je , c'est sa femme que Robert a devant les yeux.
Pai' quels degre's cette femme ^ jadis si déduisante, est-elle descendue à ce point de dégradation ? L'histoire seroit longue et pénible. Contentons-nous de présenter le vice dans toute sa laideur, courbé enfin sous le châtiment qui l'attend tôt ou tard.
Cette femme , frappée du nom de POseraie , des exclamations de Robert, écoute à son tour. Eclairée par quelques mots qui rappeloient des particularités qu'elle seule connoissoit, elle passe du doute à la certitude. Elle cherche en vain son mari; il est devenu méconnoissable , mais elle n'en est pas moins certaine que c'est lui qu'elle voit. Elle s'élance^, elle se précipite ; Robert la repousse avec mépris, avec dégoût. II lui reproche sa conduite passée, son état présent. Elle répond par des vérités dures aux plaintes de son mari. Elle l'outrage, elle le provoque, et Robert conçoit qu'il est des circonstances où on ne peut répondre à certaines femmes que par des coups.
Respectant encore le choix de sa jeunesse et de son cœur, il vouloit s'éloigner. Il employoit ce qui lui restoit de forces à s'arracher des bras d'une prostituée. « Il y a quinze jours que je te M cherche, que je te fais chercher, et tu ne •( m'échapperas pas , lui cria-t-elle d'une voix « rauque. » Ses yeux caves étoient éliucelansj
(3.8) leî mains décharnées s'imprimoient dans la main de son marij un \ieux mouchoir détaché îaissoit voir une gorge flétrie et tombante; c^est Ja plus hideuse des furies qui s'attache à Robert, déjà trop malheureux.
Elle lui apprend en peu de mots que les biens de son père et de sa mère appartenoient au survivant; que depuis long-temps madame Perceval n'est plus, et que la mort récente de son époux autorisoit ses filles à partager une succession, à laquelle cependant elles ne peuvent toucher sans l'autorisation de leurs maris. A ce mot succession , si puissant pour les malheureux et agréable même aux riches, Robert sent expirer son ressentiment , et surmonte son dégoût. Il traite sa femme avec douceur ; il cherche à la rappeler à elle-même ; il lui laisse espérer qu'une conduite décente pourra lui faire oublier le passé. Il l'emmène, il la conduit à son galetas , et là on parle héritage, et on s'occupe des moyens d'entrer en jouissance de la moitié de la succession.
Robert apprend que sa femme aura pour sa part soixante mille francs au moins, et il ne la trouve plus si repoussante. Il croit même que la propreté, Ja toilette, une table saine et abondante lui rendront quelqu'embonpoint et une sorte de fraîcheur. Déjà son imagination la lui peint telle qu'il la désire , et comme une femme passable encore, et qui a soixante mille francs,
(3i9) mérite des égards , Robert en marque et beaucoup.
(t Ma chère amie , lui dit-il, nous ne pouvons « nousdissimalerlanécessitéde sortir deFrance, « où des fautes et des erreurs multipliées nous H ont trop fait connoître. Passons en Angle- « terre avec notre petite fortune. Augmentons-la « par notre travail , car l'expérience m'a enfin « rendu sage et je veux sérieusement travailler. « Le commerce est en honneur dans ce pays-là. « J'y ferai commerce, et quoi de plus facile ? «( Acheter et vendre, voilà tout, et je ne fais « que cela depuis que j'existe. Mais l'homme « appliqué a besoin de relâche , et j'aurai un « commis intelligent ^ qui tiendra mes livres, « qui fera ma correspondance , qui achètera , «i qui vendra, qui recevra, et ce qui me restera <( à faire ne sera pas au-dessus de mes forces. « Bientôt j'ai un vaisseau à moi qui va d'An- « gleterre en Amérique , de l'Amérique à la « Chine, au Japon. Il revient par la Russie, « ayant vendu ou échangé dix fois son chargen ment. Il rentre dans la Tamise avec des lin- « gots qui feroient la fortune de dix particuliers. « Alors je fiéte dix vaisseaux et en moins de (( quinze ans j'en couvre toutes les mers : je suis « en Angleterre ce que Samuel Bernard fut en <( France. Je répands l'or à pleines mains, et je << suis nommé membre de la chambre des com- « munes. Je me jelte dans le parti de l'opnosi-
((. tion. Je fais pâlir le ministère ; le roi m'achèlc « au plus haut prix , me donne l'ordre du Bain « et un titre. Me voilà lord un tel, vous êtes « lady , et dès lors on ne recherche plus notre « origine, on ne s'informe pas de ce que nous « avons fait.
H Je tonne dans la chambre des pairs; je me « de'clare l'appui des catholiques d'Irlande. Les « Irlandois, forts de ma protection , se rassem- « blent; les têtes se montent; le cabinet de St.- <• James craint une insurrection, et croit ne « pouvoir mieux faire que de confier le gouver- «( nement de l'île à celui qui a captivé l'afFec- « tion des habitans , et dont il se croit sûr. Je n suis nommé vice-roi, vous êtes vice-reine j '< cette marque de confiance me touche , et « comme nos opinions et notre conduite doivent <c varier selon les circonstances, je prouve aux « Irlandois que les descendans des auteurs de " la conspiration des poudres ne peuvent oc- « cuper aucune charge publique et doivent 'c pajer doubles impôts. On ne me croit pas, a mais on fait semblant de me croire, ce qui « revient au même. On obéit , on paie , on tombe n à nos pieds. La cour nous considère , et nous « sommes heureux. » ^^aniias vanitaûum !
Madame Robert n'avoit aucune ambition.
Elle écoutoit avec la distraction qu'on donne au récit d'un rêve , ou à la lecture d'un conte de fées^ et quand Robert eut assez parlé, elle le
ramena à l'objet premier, essentiel, pressant, à la succession. Il falloit la recueillir d'abord, disoit-elle, et on -verroit ensuite ce qu'on en feroit.
Il e'toit indispensable de voir Moreau et de s'entendre avec lui. Robert conservoit un reste d'amour-propre. Il avoit craint précédemment de paroître devant sa belle sœur : on n'avoit pas répondu à sa lettre, et cette marque d'indifférence ou peut-être de mépris ajoutoit à sa répugnance. L'innocence est quelquefois trop timidej la débauche, l'habitude de la crapule éteignent toute espèce de sensibilité , même dans un sexe qui semble n'être formé que pour aimer et pour plaire. Madame Robert ne balança pas à aller offrir à d'estimables parens l'aspect de sa misère et de son opprobre. Munie de la procuration de son mari, qu'on a payée en vendant de misérables haillons, elle part pour Châtenay, seule, à pied, moins fatiguée de remords, que du désir d'ajouter à ceux qu'elle s'efforce en vain d'éloigner.
Elle arrive à l'asile de la paix et du bonheur. Elle entre dans cette maison simple, embellie par la pratique des devoirs et des vertus domestiques. Personne n'envie le sort de ces heureux habitans : ils jouissent sans faste, sans éclat; mais ils ne connoissent ni la satiété , ni l'ennui, ces fléaux de l'oisive richesse.
list-il donc des êtres qui portent avec eux
un signe de réprobation? La petite Cécile, parvenu à l'âge de huit ou dix ans, avoit vu des pauvres, à qui elle donnoit, avec plaisir, le foible tribut "qu'ofFroient ses parens à l'humanité souffrante; Cécile recula devant sa tante qu'elle ne connoissoit pas, et courut se réfugier dans les bras de sa mère. Félicité, effrayée du. trouble de sa fille, sort, et voit une femme à qui il ne reste de son sexe, que l'impudence trop commune à celles qui ont méprisé, qui ont rompu les liens sociaux. Elle s'arrête devant elle , inquiète , irrésolue ; elle entend ces mots terribles, plus terribles encore par l'air et le geste qui les accompagnent : Tu feins de ne pas reconnoître ta soeur.
Madame Moreau fuit^ et son effroi ne lui permet pas cependant d'oublier sa fille. Elle enlève l'enfant j elle craint qu'il ne respire un souffle contagieux. Elle l'emporte ; elle précipite ses pas ; elle entre dans le cabinet de son mari ; elle tombe sans pouvoir articuler un mot. Heureuse et respectable la femme qui n'a connu de joie que celle qu'elle a partagée avec son époux; et qui, dans ces événemens plus ou moins pénibles , qui nous frappent tous , ne connoît que lui pour ami, pour protecteur.
Moreau se lève s'informe, et se présente devant celle qui porte le trouble dans sa maison. Il prend le ton d'autorité et de confiance naturel à la probité modeste; qui pourtant sait
(323 ) s'apprécier. Son maintien , l'estime qu'il inspire à tout ce qui l'approche , en impose même à celle qui depuis des années, ne sait plus rien respecter. Elle balbutie 3 son œil dëhonte', son front qui ne rougit plus, se baissent vers la terre, au moment oîi elle articule son nom.
Elle présente d'une main tremblante la procuration de son mari. « Je vois ce qui vous « amène j lui dit Moreau. Le deuil, dont se pâte rent les enfans ingrats , n'est pas même sur « vos lèvres. Vous ne venez pas , guidée par « la reconnoissance , offrir, à vos parens morts, « le triste et dernier tribut de votre affection. « Vous vous souvenez qu'ils ont existé parce « que vous êtes héritière. Vous*liériterezj mais « votre présence ne souillera pas ma maison. M Voilà l'adresse de mon notaire. Soyez chez « lui demain malin : l'acte de partage est prêt. « Je souffrirai sans doute de me retrouver avec M vousj mais il le faut , et je me résigne.
« Je n'ai rien mangé d'aujourd'hui , dit à « demi- voix madame Piobert^ le front toujours «' courbé vers la terre. — Voilà de l'argent ; « éloignez-vOus. »
Elle sort , elle rentre à Paris ; elle ne pense pas à Robert ; elle n'a plus besoin de lui. Elle cherche; elle trouve le dernier compagnon de ses débauches , celui qui l'a meurtrie sous les coups, et qu'elle préfère en ce moment à tous ceux qui peuvent laisser tomber sur elle un
( 324 ) regard. Elle ne veut être ni lady , ni vicereine; mais elle passera en Angleterre avec son abject amant. Elle en fera, non un honnête homme , mais un monsieur. Ils mangeront gaiement leurs soixante mille livres, et ensuite.... ensuite? Pourquoi s'occuper de l'avenir?
Il est peu de cochers de fiacre qui refusassent une semblable proposition. 11 en est même quelques-uns qui seroient capables de reconnoissance envers la femme qui les auroit enrichis : celui-ci e'toit^ sous tous les rapports, digne de madame Robert.
Elle touche ses fonds; son ar»ant l'aide à les transporter dans un hôtel garni , oîi ce ne sont pas les individus qu'on reçoit, mais les sacs qu'ils descendent du fiacre , et dont sans doute ils ne sont que porteurs. On les évite , on les e'coute à peine , on dédaigne de les servir.
Un fripie? itine lingère, qui vendent de la considération à juste prix , leur en procurent en une heure de temps. Ils prennent le haut ton en rentrant à l'hôtel, et le maître baisse le sien. Il voit bien que monsieur et madame se sont amusés à ses dépens. Ils ne sont pas les premiers , au reste ;, qui voulant se travestir ont pris les costumes les plus burlesques. Monsieur a la voix éteinte par l'abus des liqueurs fortes, et le maître trouve tout simple qu'on soit enrhumé. Madame jure beaucoup, et le maître
(325 ) observe que cela sied assez à vine jolie femra*.
Cependant , un mari qui a un intérêt réel à prendre la sienne^ peut la chercher , la retrouver, et se remettre à la tête de la communauté. D'après cette réflexion très-simple , monsieur et madame jugèrent que pouvant désormais paroître convenablement partout, ce qu'ils avoient de mieux à faire étoit de partir sans délai. Quand on a une voiture à sa disposition , il est naturel de s'en servir. Monsieur va prendre un homme , qui montera sur le siège , où décemment il ne peut plus paroître. Les sacs, au grand regret du maître de l'hôtel , sont replacés dans les coffres du fiacre. Les voyageurs partent 3 ils sont sur la route de St.-Denis.
On marche aussi vite que peuvent aller les rosses qui traînent la voiture. On rit beaucoup des maris dupés j on a soin d'égayer la conversation à l'aide d'une bouteille à dix-huit degrés, dont on a eu soin de se munir en passant à la Chapelle, et on ne sait plus ce qu'on dit en arrivant à Clerraont. On oublie tout, liors les sacs, qu'on ne confie à personne, qu'on porte soi-même dans sa chambre. Auri sacra famés !
Le propriétaire du fiacre et des chevaux fut étonné de ne pas voir rentrer son cocher à onze heures, à minuit. Il l'attend jusqu'à une heure, jusqu'à deux, jusqu'à cequ'enfinil ne put pren-
( 326 ) dre d'informations de personne. Mais à la pointe du jour, il se mit en course et alla sur toutes les places, dans tous les cabarets où sou cocher s'arrctoit, et il fût rentré chez lui sans rien découvrir, si un petit décrotteur, qui se tenoit à la porte del'hôtel d'oii monsieur et madame étoieut partis, n'eût remarqué un homme inquiet, troublé , et qui parloit tout seul. Un Savoyard va toujours au-devant de quelques sous. Celui-ci demanda d'une voix timide au propriétaire s'il pouvoit lui être utile à quelque chose , et le propriétaire l'envoya promener. L'enfant insista et n'obtint pas d'autre réponse. Le propriétaire reprit son monologue et parla de velours d'Utrecht jaune , du numéro 56o , de son cheval pie , qu'il avoit payé quatre-vingt deux livres au dernier marché. L'enfant s'écrie : « Je savois « bien que je vous rendrois quelque service. Le «< fiacre que vous cherchez est parti hier à deux « heures de cet hôtel. » Le propriétaire y entre, il interroge le maître de la maison. De question en question^ de réponse, en réponse , le voile quicouvroit la fuite de nos coquins se soulève peu à peu. Enfin tout s'éclaircit , et il ne s'agit plus que de savoir quelle route ont pris les voleurs. Le cocher a beaucoup d'argent, sans doute mal acquis. Il aie plus haut intérêt à se dérober aux poursuites; il est vraisemblable qu'il est sorti de Paris. Le petit décrotteur déclare que le fiacre a traversé la place des victoires ,
( 327 ) et a pris la rue Neuve - St. -Eiistache. Cette rue Neuve - St. - Eustache conduit à la porte St. -Denis et à la, porte St. -Martin. On ya. par ces deux portes en Picardie , en Artois , et en Lorraine. Sur laquelle des trois routes chercher les fuyards ?
Le propriétaire court comme un insensé : il voudroit être sur tous les chemins de France à la fois. Le petit Savoyard , le regard suppliant, la main étendue , le suit aussi loin cpie le lui permettent ses forces: le propriétaire n'a pas le temps de reconnoître un bon office. 11 perd son temps en allant et venant et n''apprend rien qui puisse le diriger dans ses démarches. Forcé de s'asseoir enfin , il réfléchit que les gens qui redoutent la justice ne vont pas en Lorraine, et que son cocher doit avoir pris la route de l'Angleterre ou de la Hollande. Il fait seller son meilleur cheval, qui portant ne vaut pas grand' chose. Il part décidé à s'informer de son cheval pie à la Chapelle, à la Villette, et il s'arrête précisément au cabaret où monsieur et madame ont fait leurs provisions de bouche.
Là il obtient des renseignemens positifs. C'est en Angleterre que vont ses coquins. Mais il y a encore ici deux chemins. Passent-ils par Beauvais ou par Amiens? persuadé qu'il arrivera à Calais avant eux, il avance au hasard, et à chaque gîte il a la satisfaction d'apprendre, qu'il les suit à la trace et qu'il gagne sur eux trois à quatre lieues par jour.
II arrive à Amiens poussé pai' l'espérance souvent mensongère, mais qui cette fois ne le trompera point. Il voit du monde rassemblé à la porte d'une auberge. Il s'arrête 5 il apperçoit dans la cour une femme qui s'arrache les cheveux, qui déchire une robe et un mantelet neufs , et comme ce n'est pas cela qu'il cherche , il pique son cheval , au moment où ses yeux se portent sur un mauvais carrosse, qui ressemble singulièrement au sien. 11 entre au galop dans la cour. Il retrouve des traces de son numéro 56o, que monsieur et madame n'ont pu tout-àfait effacer. Il revoit son velours d'Utrecht jaune. Il court à l'écurie j il embrasse son cheval pie et son maigre compagnon.
Il demande à l'oreille du valet d^écurie où est l'homme qui est arrivé dans ce fiacre. « Oh !
«• monsieur, c'est un coquin — Je le sais
<( bien. — Qui s'est arrangé , sans en rien dire «( avec le courrier de la malle de Calais, qui «( est disparu cette nuit avec soixante-mille li- « vres, pendant que sa femme dormoit , et qui «( la laisse sans un sou. La voj'ez-vous? Elle <t s'arrache là-bas ce qui lui reste de cheveux. « Elle feroit beaucoup mieux de vendre ses che- « vaux et son carrosse à notre maître et de cout' rir après son mari. — Vendre mes chevaux et «' mon carrosse ! » Le propriétaire s'élance , saisit la dame par le bras , et crie un bon quart d'heure, sans que ni lui , ni personne sache ce qu'il veut dire.
Madame Robert, toute à la perte de son argent, ne s'alarme point des criailleries d'un homme qu'elle n'a jamais vu. Mais quand on parvint à s'entendre et à s'expliquer , qu^elle refléchit qu'elle s'est donnée publiquement pour la femme d'un drôle qui a volé un carrosse et deux chevaux , et qu'en désavouant ce prétendu mari , il ne sera pas moins constant qu'elle est sa complice, la frayeur la saisit, l'égaré ; elle laisse entreles mains du propriétaire la moitié de son mantelet et de sa robe, et prend la fuite avec le reste, sans savoir où elle va. De tous côtés on crie au voleur ! arrête, arrête. On lui barre le chemin; elle se jette dans un allée; on ferme la porte sur elle. Elle trouve un escalier, elle monte , elle entre dans une chambre; dont les croisées ouvrent sur une rue où elle ne voit personne; elle se décide à sauter; ses jambes s'embarrassent dans ses jupes; elle ne saute pas; elle tombe lourdement sur le pavé. Elle se casse un bras , une cuisse et la tête. Fin digne d'une telle vie et qui prévient toutes poursuites judiciaires.
Le propriétaire ne pensoit ni à chercher, ni à poursuivre des coupables. Trop heureux de retrouver son carrosse et ses chevaux, qui lui furent remis sur les attestations, recommandalions et injonctions magistrales dont il s'étoit pourvu, il reprit gaiement le chemin de son domicile, et laissa au procureur du roi d'Amiens
(33o) à disposer comme il l'entendrois de la dépouille mortelle de madame Robert. Or, cette dépouille ne pouvant couvrir aucuns frais, le procureur du roi supprima le réquisitoire^ l'information, la cérémonie imposante de la claie, et les membres disloqués de madame Robert furent, à petit bruit, jetés dans un trou, où nous les laisserons, s'il vous plaît.
Son amant, le cocher, avoit d'abord trouvé très-doux d'avoir une femme et soixante raille francs. Il avoit pensé depuis, que les soixante mille francs sans la femme vaudroient mieux encore, et le cocher étoit de ces êtres indifférens sur les moyens de doubler leurs capitaux. Il avoit réfléchi d'ailleurs que son maître pourroit faire ses diligences pour rentrer en possession de son carrosse et de ses chevaux, et qu'il est des circonstances où il est dangereux de voyager à petites journées, et où il faut savoir prenun parti décisif. D'après cela , il s'étoit arrangé, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire , avec le courrier de la malle de Calais. En soupant, il avoit fait boire copieusement sa compagne, ce qui n'étoit pas difficile : il suffisoit de lui verser, et lorsqu'elle céda à la force des vapeurs bachiques , le pouce et l'index armés encore d'une dernière et copieuse prise de tabac qu'elle n'avoit pas eu la force de porter à sa destination, mon coquin avoit empli ses poches , avoit fait plusieurs voyages clandestins
( 33i ) de son auberge à celle du courrier, et il e'toit monté dans sa carriole aussi tranquillement que s'il ^n'avoit rien eu à se reprocher. Il y a des hommes heureusement nés.
A Calais, les affaires changèrent de face. On ne pouvoit s'embarquer pour l'Angleterre sans un passe-port, qu'on ne refusoit que dans des circonstances majeures , parce que le produit des passe-ports, et du foin qu'on re'coltoit dans les fosse's de la ville , arrondissoit les ëmolumens de messieurs de l'ëtat-major. Messieurs de l'e'tat-major ctoient cependant des gens fort honnêtes, qui aimoient mieux perdre un écu par tête, que de favoriser l'e'vasion d'un coquin. Le capitaine des portes, homme madré, fit observer à M. le gros major, que le langage du solliciteur ne s'accordoit pas avec son habit de ratine de Hollande; que ses mains calleuses déceloient son obscurité ; que son maintien gauche annonçoit un défaut absolu d'éducationj car alors on jugeoit de l'éducation de quelqu'un, d'après la manière dont il se présentoit, dont il portoit son chapeau et son épée; et cette manière de juger prouvoit sans doute beaucoup de pénétration.
M. le gros major, enchanté de trouver une occasion de faire le capable, interrogea notre cocher. Notre cocher , qui ne s'attendoit pas à subir un interrogatoire, se troubla, se coupa, et lorsque M. le gros major lui dit qu'il étoit
( 332 ) un fripon^ il jura le contraire, de manière à convaincre M. le e^ros major, qu'il pouvoit....ce jour-là avoir deviné.
Comme M. le gros major n'éloit pas expert en matières criminelles, il chargea quatre grenadiers de conduire le cocher chez M. le président, car vous saurez qu'alors il y avoit à Calais un présidial assez bien composé , ce qui ne ^ous étonnera pas , lorsque vous vous rappellerez que la colère et les forces d'Edouard III, échouèrent pendant un an devant cette ville célèbre , où on ne trouve aujourd'hui que du vent , du sable , un libraire qui fait assez mal ses affaires , dix pâtissiers qui font fort bien les leurs j et ce qui est inappréciable, des femmes très-jolies, très-aimables, qui, dit-on, ne sont pas insensibles , ce que pourtant je n'aihrme pas, parce que je n'en sais rien.
Quand on a vécu quelque temps dans une certaine intimité avec une femme , on est nécessairement au courant des détails de son ménage et de sa famille. Lecoclier , pressé, menacé, terrifié par le président, avoua h peu près tout ce que vous savez déjà. Les soixante mille francs furent transférés de l'auberge au greffe , et on expédia aux juges d'Amiens un courrier , qui les pria d'avertir madame Robert qu'elle pou- Toit revendiquer ses fonds. Or, comme les morts , ne revendiquent rien, le courrier revint à Calai? comme il en étoit parti, plus, cependant, le
( S33 ) prix de sa course , qui l'intéressoit davantage , que la \ie et la mort de madame Piobert.
M. le président écrivit à Moreau une belle et longue lettre qu'il auroit pu réduire à ceci : Madame votre épouse est héritière de sa sœur , si elle peut prouver qu'elle n'ait pas laissé d'enfans. M. le président fit insérer dans la Gazette de France une autre lettre , qui invitoit les héritiers en ligne directe, s'il y en avoit , à se présenter , ce qui fît que toute la France sut qu'il y avoit à Calais , un présidial , et c'est ce que vouloit M. le président.
Moreau , muni des pièces nécessaires , prit la poste et arriva dans la capitale du pa js conquis et reconquis. Il touclia et trouva les soixante mille livres^ à la petite différence près de mille ëcus, qui ne sont qu'une bagatelle . tout le monde sait que les tiroirs d'un greffe son collans.
La succession de monsieur et madame Perse- Tal passa donc toute entière à une fille, l'ornement et l'honneur de son sexe, et à son époux qui méritoitsa fortune par l'usage qu'il eu avoit toujours fait.
Qu'est devenu Robert ? que pense-t-il, que faitil lorsque je vous raconte des événemensqui le touchent de près et qu'il ignore? Hélas, je crains de parler , et cependant je ne peux me taire... Je parlerai.
Robert attendoit sa femme. Il craignoit de
(334) sortir , de marcher : l'exercice et le grand air eussent ajouté au besoin qui le tourmentoit déjà. Etendu sur de la paille , il humecte de temps en temps sa bouche brûlante de quelques gouttes d'eau. La journée s'écoule , la nuit vient, l'inquiétude naît, le sommeil fuit.
A la naissance du jour, Robert fait un effort. Il se lève j un bâton lui sert d'appui; il se traîne; il va chez le notaire de Moreau avec qui il avoit eu q-ielques rapports d'alfaires , lorsqu'il demeuroit à Châlenay. Il passe devant la boutique d'un boulanger ; il s'arrête , il dévore des yeux l'aliment auquel il ne lui est pas permis de toucher. La petite fille de la boulangère voit un homme pâle , défait , prêt à tomber d'inanition. Elle va dans le fournil ; elle cache un pain d'une livre sous son tablier blanc; elle fait, en chantant, deux ou trois tours dans la boutique; elle gagne le seuil de la porte; elle traverse la rue ; elle rentre , après avoir adressé quelques mots insignifians à sa voisine ; le pain , si désiré, est entre les mains de Robert et personne n'a rien vu.
Il arrive chez le notaire, qui ne le reconnoît pas. Il faut qu'il s'humilie, qu'il se nomme. Le notaire recule devant lui, comme madame Moreau avoit reculé devant sa sœur. Robert entre dans des détails; il s'informe; il apprend que sa femme a touché ce qui lui revient de la succession de ses parens , et qu'il n'y a pas une heure
( 335 ) qu'elle est sortie de l'étude. Il se hâte de regagner son misérable logement; il attend encore ; il compte les heures , les minutes; le jour tombe, et il ne doute plus de son malheur. Il se reproche sa confiance imprudente, sa facilité. Il s'accuse del'événement fatal qu'il eût prévenu en surmontant la honte de se présenter devant son beau-frère : le mal est sans remède. Deux ruisseaux de larmes s'ouvrent et ne tarissent plus. Il est sans courage contre le néant qui se présente à lui et qu'il devroit invoquer. En quelque état qu'on soit, on tient donc à la vie.
Le chag.rin , le défaut d'alimens enflammèrent un sang , déjà appauvri par les jouissances , les veilles, les anxiétés qui tourmentent l'ambitieux. Une fièvre ardente se déclara; et de l'eau, de l'eau pour tout remède, pour toute nourriture!
Une pauvre femme habitoit un réduit en face du sien. N'ayant jamais connu l'aisance, elle n'avoit pas d'idée de l'infortune. Son aiguille lui donnoit du pain, et elle rioit quelquefois. Elle venoit souvent essuyer l'eau qui tomboit du visage de Robert, et elle lui présentoit à boire. « Je m'éteins , je me meurs , « lui dit-il. Faites-moi porter a l'Hôtel-Dieu. >»
Un brancard vient , porté par deux hommes qui n'exigent pas de salaire, parce qu'ils sentent pu'ils auront quelque jour besoin du même service, et qu'ils espère qu'on le leur rendra gratuitement.
Ah ! pensoit Robert, pendant qu'on le trans portoit, si je guéris, je me vengerai de l'infâme qui m'a déshonore', et qui me livre aux horreurs de la misère. J'invoquerai contre elle les lois et les hommes. Je découvrirai sa retraite ; je l'enfermerai, non dans un de ces couvens où on obtient encore une sorte de considération, mais dans cette maison destinée à recevoir , à châtier le vice crapuleux. Je m'emparerai de sa fortune, je me procurerai les douceurs de la vie et j'accablerai le reste de son existence des privations auxquelles elle a cru me condamner. Je je je Il n'eat pas la force de
finir.
Les passans s'assemblèrent autour du brancard. Le bon homme de la rue Jean-St. -Denis traversoit le Parvis Notre-Dame. Il alloit avec sa femme jouir paisiblement au Jardin du Roi d'une belle matinée. Il s'arrêta comme les autres , il s'informa , et la pauvre femme nomma Robert. « Place , cria-t-il , place aux restes « d'un homme qui a usé sa vie en projets in- « sensés , et qui vient de mourir à la porte de « l'hôpital. »
Kanitas vanitatum , et omnia vanitas!