‹ Monsieur de RobervilleChapitre 23 sur 24 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Tout pour la gloire et l'humanité.

Il faut donc renoncer à l'amour , disoit tristement Robert, en se promenant seul dans son Taste appartement ! c'est un passe-temps si agréable ! quel autre peut le remplacer ? il faut pourtant faire quelque chose , car je ne passerai pas ma vie à table , à dire ou à entendre des bêtises, à jouer à la bouillotte, à bâiller, à dormir en e'coutant chanter des paroles italiennes. Que ferai-je donc ? Je suis riche , il me faudroit un genre d'occupation, qui ne m'assujettît à rien, qui ne fût pas fatigant , un délassement qui satisfît un peu mon amour-propre. Voyons, réfléchissons.

Pendant qu'il réfléchissoit son nouveau domestique lui annonça un monsieur qui avoit quelque chose d'important à lui communiquer. « Fa' tes « entrer. » Le monsieur se présenta de fort bonne grâce, et débuta parles complimens propres à lui concilier la bienveillance de son auditeur : c'est toujours ainsi qu'on débute avec ceux dont on a besoin. Il a entendu parler avec éloge de monsieur le chevalier chez monsieur le comte celui-ci , chez monsieur le président celui-là. Madame la comtesse celle-ci, madame la marquise celle-là ne cessent de vanter ses grandes idées , ses vues généreuses , le noble emploi qu'il fait de sa fortune. A qui donc un

( 2G5 ) homme à talent pouvoit-il s'adresser avec plus de contlance? Robert ne se rappeloitni ses grandes idées , ni ses vues généreuses, moins encore l'usage utile qu'il avoit faitdcson argent. Cependant, il falloit bien fju'il eût laissé dchupper quelque chose de remarquable , puisque M. le comte et madame la marquise en avoient parlé. Il pria le monsieur de le remettre sur la voie et de dire nettement ce qu'il attendoit de lui.

« Monsieur , les arts et la fortune devroient « être inséparables. — Et sont trcs-séparés. — « C'est de quoi je me plains. — Que voulez- vous « que j'y fasse ? — - C'est moi qui veux les réu- « nir. — Ah , ah ! et comment ? — Je rendrai « votre nom célèbre , €t je doublerai, je tri- « plerai, je quintuplerai, vos capitaux. — Vous « êtes bien bon , monsieur. Vous êtes donc « immensément riche? — Moi, monsieur, je u n'ai rien. — Et que ne vous occupez- vous « d'abord de votre bien-être? — C'est aussi mon <• objet principal. Je mettrai mon talent dans « Teutreprise ; vous y mettrez des fonds et nous « partagerons les bénéfices. — Et les bénéfices «( sont sûrs ? Ne croyez pas au moins que je vise « principalement à un accroissement de forte tune : la gloire doitêlre l'objet essentiel d'un « homme comme moi. Voyons pourtant sur «< quoi vous établissez les bénéfices.

M — Il est notoire , monsieur, que Paris, la <« première ville de l'Europe, celle qui réu-,

M, de Reberville. T. 2. 1 a

( i66) tt nit ce que l'abondance, le luxe, et les plai- « sirs onl déplus recherché, est environnée des « plus détestables vignobles de l'univers. — Je

« sais cela , monsieur Hé bien, il dépend

« de vous que le vin de Paris acquière la cé- « lébrité qu'avoit autrefois le Falerne à Rome, « ce Falerne savouré par Auguste et chanté « par Horace. Je fais du vin de Beaune et du <( Clos-Vougeot avec du raisin de Surène, de « Pantin, de St.-Maur. Je le donne à très-bon « compte, parce qu'il me coûte peu, et que « je ne paie pas de frais de transport. La classe « laborieuse de la capitale, fatiguée, épuisée « insensiblement par du vin frelaté , se ranime, « se réchauffe et chante la chansonnette en bu- « vant à votre santé. Votre nom passe de bou- « che en bouche. On vous aime^ on vous ad- « mire, on vous préconise j vous êtes classé « parmi les bienfaiteurs de l'humanité, car je « vous laisse l'honneur de la découverte. — « Vousme le laissez, monsieur ! — Absolument. « — Mais êtes- vous bien sûr de votre découle verte? — A la preuve, monsieur. — Soit. — « J'ai mon échantillon en poche. Un tire-bou- « chon, deux verres.

« — Diable voilà d'excellent vin. Votre

« procédé me paroît étonnant , inconcevable. « —Rien de plus simple cependant. Le vin de « Surcne n'est piquant que parce qu'il man- « que de mucoso- sucré. Je lui en communique,

( 2^7 ) « roilà tout le myslère. — Du mucoso-sucrè! « ce mot-là résonne bien. — îN'est-il pas viai ? « — Et avec du mucoso-sucré vous changez le « vinaigre en vin !• — Vous venez de vousencon- « -vaincre. — Et comment faites- vous du muu coso- sucré? — C'est mou secret. — Je n'in- « siste pas.

« Savez-vous bien , monsieur, que vous avez « fait là une découverte précieuse. — Comte ment , si je le sais! — Et à laquelle vous n'at- « tachez pas l'importance que je lui trouve. « Vous vous bornez à faire boire du bon vin « aux Parisiens : j'entends, moi, que toute la « France en boive. Plus de bière, plus de cite dre , ni de poiré. Du Clos-Vougeot , morbleu , « du Clos-Vougeot à tous mes compatriotes. Que M dis-je à mes compatriotes? que la Hollande, K la Suède, le Dannemarck , la Pologne, la a Russie, et jusqu'à l'Amérique septentrionale « participent à ce bienfait. Partout il y a du vi- « naigrC; et partout je ferai du Bourgogne. Mon « nom vole d'un hémisphère à l'autre ; les dét( corations viennent au-devant de moi. Le roi « de France m'envoie le cordon noir ; les soute verains du Nord m'envoient des cordons et M des croix de toutes les couleurs et de toutes « les façons. J'en suis chargé au point qu'on te distingue à peine la nuance de mon habit. « Les passans étonnés s'inclinent devant moi et R demandent à l'oreille de leur voisin : qui est

( 268 ) «< ce seigneur -là? C'est, leur dit-on, l'inven- « teur du mucoso-sucré , le premier homme de 'c l'univers. Faisons j du mucoso-sucré , mon « ami, faisons-en sans reiâche. Remplissons en « les caves de Paris, et les carrières de Cha- « renton.

« — Que j'aime cette belle chaleur, ce no- .« ble enthousiasme! que je suis heureux d'avoir « rencontré un homme , dont l'audacieux gc- (c nie voit et saisit tout en grand! Opérons, « monsieur , opérons : le jour de gloire est ar- « rive. Achetons d'abord le raisin de Surène. « — Et de toute la banlieue. — Louons tous

« les pressoirs — Faisons-en faire , s'il le

« faut. — Achetons toutes les chaudières des « brasseurs. — Nous les aurons à bon marché , « puisqu'elles deviennent inutiles. Mais à quoi « bon des chaudières pour faire du vin? — Et « le mucoso-sucré , M. le chevalier , crojez-vous « que je le fasse au soleil? — Achetons tout le « bois de l'Isle Louvier, achetons pour quatre M ans, pour dix ans, avant qu'on connoisse « nos talens, et qu'on pense à renchérir les « denrées dont nous avons besoin. — Ache- « tons tout le sucre de Marseille, de Nantes , « de Bordeaux.... — Arrêtons tous les produits « des Colonies. Mais, dites-moi , il faut donc du « sucre pour faire du mucoao - sucré? — Hé , « monsieur, le mot ne l'indique- 1- il pas? « — Pardon , pardon , mon cher ami. Allez ,

« commencez les opérations ; n'oubliez pas sur- «( tout que je suis l'inventeur du mucoso-sucié.

t( — Un moment. Quand on n'est pas connu , « on est sans crédit. 11 me faut au moins un «I million , que je distribuerai en à-comptesi « j'obtiendrai six mois de terme pour le sur- « plus^ et de la manière dont nous nous y « prenons, dans six mois notre fortune sera « faite. Donnez-moi un million , s'il vous plaît.

« Je vous demande un moment à mon tour. « D'alwrd, je n'ai pas un million. — En ce « cas, il faut opérer en petit, et cela est fà- « cheux. — Oui, j^ainie l'éclat. — Les béné- « fices seront bornés , votre réputation se fera « lentement. — ■ Diable , diable ! renoncer au « plaisir d'étonner le genre humain! — De <t confondre ces derai-savans, qui doutent de <i tout, et qui seroient morts de jalousie! — " Hé, mais... Ecoutez donc. Pourquoi rexioncer " à ces avantages? Nous enverrons de noire <( vin de Bourgogne aux journalistes ; ils l'an- <( noncetont de manière à provoquer la curiosité <( et l'admiration. Nous eu enverrons aux gens « en place, aux grands, aux têtes couronnées , « et on s'empressexa de nous fournir les moyens " de travailler en grand. — ■ En attendant, «1 prenons, puisqu'il le faut, un vol terre-à - «( terre. Donnez-moi cent mille francs. — Un « moment encore. Vous m'avez l'air d'un fort *< honnête homme; mais je n'ai pas l'honneur

n de vous connoître, et il en coûte quelquefois « fort cher pour gagner cent mille francs : c'est « tout ce que m'a valu la perte de cet œil-ci. « — Monsieur, votre réflexion est juste, et n'a K rien d'offensant. Voilà mon nom, mon adresse j u voilà celles de personnes recomraandables, « de qui je suis avantageusement connu. Je re- « passerai dans deux jours. »

G'étoit un fort honnête liomme que M. Vignol. Il a voit de l'esprit, des connoissances; il avoit même fait quelques découvertes intéressantes. Mais il avoitj comme tousses confrères, la manie de prendre des rêves pour des réalités, et lorsqu'il discutoit, il ne manquoit jamais de poser en fait ce qui étoit en question. II avoit fait du vin potable avec du verjus, et convaincu de la facilité de perfectionner son invention, lorsqu'il trouveroit des secours^ il n'avoit pas balancé à faire goûter à M. Robert un vin qui portoit avec lui son mucoso- sucré.

D'après les renseignemens favorables que reçut Robert sur le compte de M. Vignol , il signa un acte de société , et donna les cent mille francs, à la charge par M. Vignol de le mettre jour par jour au courant de ses opérations. Robert n'avoit nulle envie de travailler assidûment. Mais il falloit qu'il connût quelque chose de la manipulation , afin de pouvoir parler conséquemment de son invention, et qu'il se fît voir souvent dans les ateliers, pouir paroi tre les diri^'er.

M. Vignol achète le raisin de deux à trois cents arpens de vigne. Il loue tous les pressoirs de Surèue. Il arrête trente à quarante journaliers. Il fait construire vingt à trente vastes cuves, et il traite d'une partie considérable de sucre avec un épicier de la rue de la Verrerie, qui n'a pas, comme son frère ^ le talent de faire des romans et des comédies, mais qui a l'esprit de faire de bonnes affaires , ce qui vaut mieux. M. Vignol a déjà placé, à fonds perdu, ou autiement, plus de soixante mille livres.

Ses dispositions sont faites. Il n'attend que le jour des vendanges, et il l'attend avec une impatience égale au besoin oîx il est d'argent. Robert jouit d'avance. Il n'a en vue que la gloire et le bien de l'humanité. Si cependant il y a dé gi'os bénéfices, il ne manquera pas d'en prendre la moitié.

M. Vignol n'oublie pas qu'il n'a fait jusqu'alors qu'un via plat et mielleux. Il étourdit Robert par des grands mots; mais la nuit, lorsque son associé dort à Paris, il fait à Surène des essais nouveaux en petit, en très-petit, et le résultat est toujours malheureux. « Ce vin ne « manque , dit-il , que de calorique , et parbleu « je lui en donnerai. »

Le jour tant attendu, le jour où le vigneron laborieux voit sa récolte à l'abri des orages, où une jeunesse folâtre court entre les ceps après le plaisir et l'amour, le jour de la vendange

Robert part de Paris pour être témoin du triomphe de l'art sur la nature, et imposer silence aux railleurs ; à qui il a vanté sa découverte , et qui prétendent qu'on ne fuit pas de vin de Beaune à Surène.

« Mon cher associé , lui dit Vignol , tenez- « TOUS essentiellement aux bénéfices? — Mais.,. « un peu. — ^ C'est-à-dire , que vous n'j tenez <f pas. Je vous ferai gagner en gloire, ce que ce vous perdrez en argent, — Comment cela ?— « Au lieu de mille tonnes de vin , nous n'en « aurons que trois cents. Mais je vous ai promis « du Bourgogne et je vous ferai du Frontignan- « muscat. — Diable, ce sera bien plus fort. — « Et d'un débit bien plus certain. — Faisons « du Frontignan-muscat. >•

"Vignol court après toutes les femmes et les filles du village. 11 les rassemble, à vingt sols par jourj il les établit dans ses différens pressoirs, et à mesure que la liotte se vide, elles épluchent le raisin j elles en ôtent les grains gâtés, ceux qui ont conservé quelque verdeur et elles en ôtent les quatre cinquièmes; elles jettent la grappe, qui ne communique au vin que de l'amertume. Les vignerons courbés sous la hotte, appuyés sur leur bâton, regardent, la bouche ouverte, ce procédé nouveau, et ne conçoivent pas comment un beau monsieur de Pans sait mieux faire du vin que celui qui depuis son enfance ne fait que cela.

Les grains choisis sont jetés dans la cuve , foules, portés au pressoir. Vignol goûte, il est dans rcnehantement. Il présente une tasse à Robert... « ïlé bien, qu'en dites-vous? — Il est « encore diablement aigre. — Oui. Mais que « dirons les critiques, quand j'aurai mêlé à « cela un cinquième de mucoso- sucré? — Rien, « mon ami, rien. Votre succès sera complet. »

Vignol prépare son sirop et il commence le grand œuvre. Il goûte.... « Ce n'est pas cela. « Du calorique , force calorique. )> Et il ajoute {[uelques brocs d'eau-de-vie à sa mixtion.... « Ce n'est pas encore cela. L'acide tartareux " domine encore. Il faut en détruire l'excé- « dant. » Il jette dans ses tonneaux du carbonate de chaux, vulgairement appelé blanc d'Espagne, quelques poignées de fleur de sureau, et il a un vin parfait. Les deux associés se regardent d'un air pénétré; ils s'embrassent arec tendresse. C'est alors que R.obert prend le ton tranchant de l'audace heureuse. 11 est partout; partout il parle de son vin; partout il en laisse des essais; partout on le trouve excellent. • Dans tous les cercles de Paris, on ne parle que du Frontignan-muscat fait à Surène. On se soulève contre les routiniers , on déclame contre eux, on affirme que leur entêtement étouffe l'émulation, arrête les progrès des arts, et qu'il est de la sagesse du Gouvernement de contraindre tous les vignerons de l'islc-de-

(^74 ) France à adopter le procédé de M. le chevalier des Ormeaux.

Entraînée par cette première etbellechaleur, on adresse de toutes parts des demandes à M. le * chevalier. Il ne sait à qui entendre, il ue sait à qui répondre.

Avant de faire les envois, il faut au moins déterminer le prix du vin. Ces messieurs compulsent leurs états de dépenses; ils calculent, ils supputent. << Nous eussions pu faire deux « mille muids de vin ordinaire de Surène, « qui, à un louis la barrique, eussent rendu. n quarante-huit mille francs. Au lieu de mille « tonnes de Bourgogne , de trois cents de Fron- « tignan , il n'en existe que cent cinquante. « Pour retrouver la valeur des grappes du rai- « sin gâté ou vert, il faut donc évaluer notre « muscat à trois cent vingt livres la pièce. « Ajoutons à cela le sucre, l'eau-de-vie, le H carbonate de chaux , la main-d'œuvre ex- « traordinaire, la façon des cuves, le loyer des « pressoirs , et nous trouverons que chaque pièce (f nous revient à cinq cents livres, ou environ. « N'oublions pas les intérêts des cent mille fr..; « contentons - nous de cinquante pour cent, « ce qui fait un bénéfice honnête , et nous « pouvons définitivement vendre notre Fron- « tignan-muscat en raison de huit cent trenle- 1' quatre livres la pièce de trois cents pintes j, « ce qui réduit la bouteille à cinquante-six <( sols, et ce qui certes n'est pas cher. »

Le Frontignan-muscat fut enlevé dans deux jours. Vignol , désintéressé , ou insouciant , comme tous ceux qui cultivent les sciences ou les arts, étoitfort content des \ingt-cinq mille francs de part que son associé lui avoit comptés, et il se proposoit bien de les emploj^er à quelque nouvelle découverte, qui finiroit par l'immortaliser j car enfin, quand on a de l'argent, on travaille pour son propre compte, et on ne cède à personne l'honneur de l'invention. Robert, qui prétendoit ne tenir qu'à la gloire et au bien de l'humanité, regrettoit intérieurement de n'avoir pas mis tous ses fonds dans une affaiie aussi lucrative. Il ne revoit plus que Frontignan-muscat, etil luipassapar la tête une idée qu'il s'empressa d'aller communiquer à son associé. Il lui dit qu'il étoit au-dessus de gens comme eux de faire les vendangeurs, et qu'ils dévoient désormais se renfermer dans les opérations chimiquesj qu'ainsi il étoit fort inutile d'attendre l'automne prochain pour opérer en grandj qu'il falloit de suite acheter tous les vins du pays qu'on pourroit se procurer, et les con- Tertir en Frontignan-muscat.

Vignol avoit déjà conçu un autre projet qui l'occupoit très-sérieusement. Cependant, il fut assez satisfait d'une proposition qui lui assuroit des bénéfices considérables. Mais il lit observer à Robert qu'il avoit cédé à la force des circonstances en se dépouillant de Ja partie laplos

( ^76 ) précieuse de sa découverte , l'honneur de Vinvention; qu'à cet égard, il avoit rempli ses cngagemens; mais qu'il ne consentiroit à une nouvelle opération, qu'autant que son nom seroit joint à celui de M. le chevalier. Robert cria à l'injustice. Il avoit avancé des fonds qu'il auroit pu perdre, et la gloire étoit la seule compensation que Vignol pût lui offrir. Cette clause d'ailleurs étoit particulièrement stipulée, et il n'entendoit pas renoncer à uq tel avantage. Vignol s'emporta , en croyant raisonner j Robert cria plus haut encore j ils se séparèrent |rès-raécontent l'un de l'autre; mais comme l'intérêt rapproche les hommes j ils ne lardèrent pas à se revoir.

Après des conférences multipliées et inutiles , chacun commença à regretter la perte du temps, si précieux pour des spéculateurs ; chacun renonça à une partie de ses prétentions, et fit singulièrement valoir son sacrifice, comme cela se prati([ue toujours. Il n'étoit plus question que de trouver des courtiers intelligens... et fidèles , s'il y en a ^ qui parcourussent la banlieue , et qui fissent les acquisitions au meilleur prix possible. Dans quinze jours au plus tard , le grand œuvre devoit s'opérer de nouveau, et les vignobles de Frontignan éloient anéantis. P^anilas vanitatum !

Robert, en rentrant chez lui, trouve douze eu quinze asàignalions à comparoir dans hui-

( 277 ) taine , aux fins de se voir condamner comme falsificateur et empoisonneur public , à restituer le prix de ce qu'il appelle du -vin, et en dommages-intérêts proportionnés aux maux de tète et de cœur qu'il a occasionnés.

C'est une plaisanterie , dit Robert; mais que peut-elle signifier ? Il se creuse la tête pour en trouver le sens , et son imagination ne le servant pas à son gré j il va chez un des assignons, celui qui avoit parlé du Frontignan-muscat avec l'enthousiasme le plus prononcé.

11 le trouve à table , et au lieu du mot de l'énigme qu-'il demande, qu'il attei)d, le maître de la maison lui laisse le choix de la porte ou de la fenêtre. Robert trouve la plaisanterie poussée un peu loin; mais il est beau joueur, et il commence un éloge burlesque de la chimie, qui est devenue la science par excellence^ la science universelle, qui prendra très-incessamment la nature sur le fait, et qui, en décomposant la matière, nous apprendra ce qui entre dans la facture d'un chêne et d'un chou, d'un ciron et d'un éléphant.

Le maître de la maison réfléchît qu'un escroc ne pousse pas l'impudence à ce point, et qu'il est plus raisonnable de détromper M. le chevalier, de l'amener à restitution, que de l'accabler par une procédure inutile. 11 se fait apporter du Frontignan de Surène.

Un laquais débouclje une bouteille , et verse

( 278 ) ^ je ne sais quelle liqueur de'colore'e , dont le seul aspect inspire le dégoût, v Bien joué , s'c- « crie llobert ; mais , parbleu , je ne boirai pas « de votre ripopëe. « Il tire un des essais qu'il porte toujours en poche. <• Le voilà le nectar « dont je suis l'inventeur, le jus divin que je « prodigue aux hommes, et que je devrois « réserver pour la bouche des Dieux. » Il prend un verre... il reste stupéfait. Il porte le nectar à ses lèvres... Rien de liquoreux, de flatteur , tout, jusqu'au mucoso-sucré , tout est anéanti, llobert tombe sur son siège , il pâlit, il rougit; il essuie la sueur qui coule à flots de son front ; il demande grâce au maître de la maison; il proteste qu'il a été trompé le premier, et qu'il est prêt à rendre sans contestation l'argent qu'il a reçu , pourvu toutefois qu'<Mi ne l'attaque pas dans sa réputation. Ce n'est pas que la réputation de Robert valût grand'chose ; mais il prévojoit que la justice, qui prend tout au tragique, pourroil parler de galères^ et elle passe assez communément du mot à la chose.

Il étoit fort égal à la plupart des acquéreurs du Frontignan de Surène que Robert ramât ou ne ramât point. Leur objet essentiel étoit de retirer leur argent , et ils s'adoucirent en le remettant dans leur cofïVe. Mais Robert , rassuré contre les poursuites, se livra à toute son indignation contre Vignol, et fut lui faire une scèiic épouvantable. Vignol , d'aussi bonne foi

( 279 ) que Robert , lui répondit qu'il ne falloit pas s'effrayer de eel échec; qu'il avoit forcé la dose de carbonate de chaux , et qu'il alloit refaire du mucoso-sucré d'après de nouvelles combinaisons. Robert envoie au diable le mucoso-sucré et son auteur. Vignol réplique que celui qui a suivi toutes les opérations, qui l'a forcé à employer le carbonate de chaux , dont le nom est dans toutes les annonces, sur toutes les adresses, est au moins aussi auteur que lui. Aux raisonnemens bons au mauvais, succèdent les injures; les coups seroient venus probablement, si Robert n'eût été manchot et boiteux, et siunsavants'oublioit jusqu'à se battre. Vjgnol tourna le dos à Robert et se remit à ses cornues. Robert sortit en tempêtant, et gémissant tour à tour de sa crédulité- : elle lui coûloit cent mille li ! es.

Il se ravise cependant, et il retourne chez Vi- « gnol. Vous avez été mon associé, et la perte (i et le gain dévoient être communs entre nous. « Malgré cette clause essentielle du traité, je « perds tout, lorsque vous gagnez vingt-cinq « mille francs : il est de toute justice de me les « rendre. — Je vous les rendrois sans difficulté, si <t je i es a \ ois encore. Vous sortez d'ici, et vous « n'avez donc pas vu cela — Qu'est-ce? da « p]o;nb? — Ces! du zinc, monsieur. — Du zinc! « Et vous voulez avec cela... — Faire danser les « moils. — Oh, voici bien une autre histoire !

Je suiù déjà pa/^enu à faire danser le train

« de derrière d'une grenouille, et Je comple, « très-incessamment , faire danser des apoplec- « tiques, des paralytiques , des noyés, des as- <f phyxiés. — Et ce bal-là coûtera vingt-cinq « millefrancs? — Unbal ! un bal ! Celase nom- «< mura, gali^anisme , en\.endez-\ous , monsieur. « —Encore un grand mot à la place de la « chose. Je crois Augaluan isme comme au muco- *> so-sucré. Adieu, maître fou. »

Quand il est connu qu'un capitaliste donne dans les inventions , les faiseurs de découvertes abondent chez lui, Robert reçut la visite d'un monsieur fort bien mis , d'une figure avantageuse , qui parloit avec facilité et même avec grâce , qui avoit enfin tout ce qu'il faut pour persuader. « Monsieur, vous aimez les arts, les sciences; « mais votre premier essai n'a pas été heureux. « Vous m'inspirez de l'intérêt et je veux vous « faire regagner ce que vous avez perdu. — Je « suis décidé à ne plus hasarder un écu. — m Vous ne hasarderez rien, monsieur. Je ne suis *> pas de ces charlatans qui demandent de l'ar- « gent qu'ils emploient à faire des essais; ma « découverte est certaine, perfectionnée; elle u ne me laisse rien à désirer. — Hé bien, mon- « sieur, profitez-en. — Nous en profiterons « tous deux. — Non, monsieur. Je nememêle- « rai pas de cette atFaire-là. — Vous pouvez au « moins m'entendre : cela ne vous coûtera rien. « — Oh, parlez, M , parlez. — Le bois est cher

(28i ) <t en Fi'ancc; le pauvre souffre l'hiver; je me « suis occupé de son soulagement , et j'ai trouve « le moyen de chauffer, pendant six mois, « vingt ménages avec une demi-voie de bois. c( — Je vous en fais mon compliment. — Je « vois, monsieur , que vous me prenez pour un «( de ces faiseurs de contes qui cherchent » « abuser les gens crédules. Je vais vous dé- (( tromper ei> peu de mots. J^'ai imaginé des « poêles de carton, enjolivés de glaces, de u gaze d'argent, et d'autres brillantes bagatel- • les. Mes tuyaux sont en cristal , orné de guir- « landes de fleurs, et le tout oft're l'aspect d'un « meuble galant. Avec un paquet d'allumettes «' je chauffe à quinze degrés un salon de vingt- « cinq pieds sur toutes ses faces. C'est de quoi « vous pouvez vous convaincre en vous trans- « portant chez moi : ma voiture est à la porte. « Qu'avez-vous à répondre.'* — Des poêles faits « avec du carton, et de la gaze d'argent, qui « chauffent à quinze degrés ! — Et avec un « paquet d'allumettes. — Parbleu, j'ai envie i( de voir cela. — Partons. — Partons. »

Robert entre dans un salon richement décoré. Il respire un air brûlant qui le force à reculer. Il s'étonne, il s'écrie. Le monsieur le fait avancer , après avoir ouvert les croisées. Il le conduit à la bouche de son poêle.... deux ou trois brins de bois merm allimenlent une flamme qui ne s'élève pas à plus de trois pouces. IJ.0-

bert porte la main sur le poêle : il est froid. Comment concilier l'état de ce poêle avec la chaleur de l'atmosphcre, le monsieur explique ce phénomène d'une manière toul-à-fait satisfaisante. 11 fait observer à Robert que l'épaisseur et l'opacité des poêles ordinaires concentrent et conservent le calorique ^ tandis qu'ici il s'évapore continuellement à travers les gazes et les fleurs, Robert est forcé de se rendre àl'e'- Tidence. Il passe de la défiance et du doute à la confiance la plus aveugle , il veut avoir le lendemain un poêle de carton. Il en demande le prix : soixante louis,, quand on n'en commande qu'un, parce qu'il faut faire chaque pièce particulièrement , au lieu qu'elles se fabriquent toutes d'un seul jet, lorsqu'on prend cent poêles , et alors ils ne coûtent qu'une bagatelle, cinq louis au plus. « Faites-moi cent poêles , « dit Robert. J'en céderai à mes amis , j'en t( donnerai à de pauvres ménages. Je veux en- «« trer dans vos vues d'humanité, et substituer « ce joli colifichet à un vilain poêle enfumé, «( qui rembrunit ma salle à manger. »

Il est d'usage de payer deux tiers d'avance. Ces arrhes lient l'acquéreur et le vendeur , et tout l'avantage est du côté de Robert : il est sûr d'être livré à jour fixe. Robert donne au marchand de poêles de gaze une lettre de change sur son banquier, et il court chez le curé de sa paroisse prendre les noms et les adresses dr.

vingt pères de familles pauvres et honnêtes, à qui il donnera de la chaleur sans frais. Il exige seulement que cet acte de hicnfaisance soit inséré dans la gazette ecclésiastique : il est toujours flatteur de faire parler de soi.

Le marchand poêlier est exact. Il a reçu huit mille francs ; mais il tient aux quatre mille autres. Il arrive, suivi de quatre voitures chargées de l'élégante marchandise , et à mesure qu'il avance , la foule des curieux s'accroît. « Qu'est-ce donc que cela , disoit l'un ? — C'est •i un décoration nouvelle pour l'Opéra. Vous « n'j êtes pas, reprenoit l'autre. Ce sont les « costumes des conducteurs du bœuf gras. Oh, « s'écrioit celui-là, M. le curé suit les voitures : « c'est une garde-robe complète qu'on offre à « la S*^.-Vierge. Bah , répliquoit celui - ci , « vous ne voyez pas que ces gazes d'argent sont « destinées à habiller les demoiselles pension- « naires du couvent voisin , qui jouent ce soir « Georges Dandin et le Cocu Imaginaire , et « qui ont répété avec une intelligence qui « promet. »

Les curieux s'arrêtent à la porte de Robert , parce que le badaudage est plus causeur qu'entreprenant. On descend les cartons , les petits miroirs, les bandes de gaze, les guirlandes de roses, et chaque pièce arrache un signe d'incertitude et d'admiration. M. le curé se fait faire place d'un air, d'un ton plein de bénignité. Il

( 284 ) «sî accompagné des pères de famille sur qui doit s'étendre ce nouveau bienfait. Robert choisit pour payer son marchand le moment où son appartement est plein de ses oblige's, qui lui baisent les pieds , les mains , qui lui eussent baisé le derrière s'il eût voulu s'y prêter. Nous verrons bientôt à quel point on peut compter sur la reconnoissance.

Les honnêtes pères de famille emportent les pièces de leurs poêles, après avoir appris du faiseur la manière de les monter. Le bruit de cette merveille se répand aussitôt dans la rue. Ou sait qu'avec du carton , un petit miroir ou deux , et une demi-aune de gaze d'argent on chauffe une chambre au degré delà canicule. On entoure l'inventeur, on le presse, on lui donne àes adresses, on prend la sienne ; chacun veut avoir un poêle de carton , chacun paie uu à-compte proportionné à ses moyens.

On crie dans tout le quartier que les marchands de bois sont des fripons qui s'entendent avec lesmarchands de poêlesde fontes et deterrej que les uns et les autres vont mourir de faim, et que la Providence en fait justice. On court chez tous les marchands d'allumettes, et on fait sa provision d'hiver, de peur que le prix de cette marchandise ne monte en proportion de son utilité.

Ptobert a trouvé dans un coin un gros marteau, et il frappe à grands coups sur un poêle

de faïence, qui l'a chaulTo trois ans, et qui doit disparoître devant Je clinquant de la nouveauté. Tessons, tuyaux, tout vole par la fenêtre : les plus anciens amis ne Sont pas toujours les mieux traités. Un fragment du poêle , pesant huit à dix livres, rase l'épaule dune femme grosse qui exerçoit l'utile et sale profession de chiffonnière. Elle tombe, après avoir reconnu que le coup partoit d'une maison spacieuse et élégante, et dont les locataires dévoient être dans l'aisance. Un des honnêtes pères de famille , à qui Robert avoit donné un poêle, court porter ses cartons chez lui , revient , relève la femme grosse. Il la prend sous les bras ; il la monte chez Robert en lui disant à l'oreille : « Il est « riche, il paiera, et nous partagerons les espè- « ces. — C'est trop juste, mon camarade... Ah, « que je souffre! que je souffre, moiî Dieu! ... « j'ai l'ép^aule cassée... Mon pauvre mari ! mes « pauvres enfans ! »

Ceux qui avoient vu tomber la femme grosse e'toient passés avec dédain. Les nouveaux spectateurs s'arrêtoient , la plaignoient , crioient à l'inhumanité, à l'infamie, et montoient avec elle. L'appartement de Robert se remplit de criailleurs , qui le menacent de la police pour avoir jeté un poêle par la fenêtre; qui le menacent de la justice pour avoir cassé l'épaule à une femme grosse , à une mère de famille. Il ne sait au(|uel entendre^ et il s'empresse de trazisiger.

( i?,6 ) Il donne vingt- cinq louis, et la mère de famille, en tournant le coin de la rue , marche très-librement , et entre au prochain cabaret avec le père honnête, à qui elle compte cent écus d'une main , pendant qu'elle lui verse de mauvais vin de l'autre ,en lui racontant qu'elle est grosse de la façon d'un porteur d'eau ivre, qui n'a pas voulu la revoir le lendemain.

Robert ne tient pas à vingt-cinq louis. Il est d^ailleur^ tout à son objet : c'est le poêle de carton qui l'occupe exclusivement. Il monte le sien, il le monte de ses propres mains, et il est parfaitement monté, car il n'a oublié aucune des indications de l'inventeur. Il place avec attention son paquet d'allumettes; il y met le feu... Les allumettes brûlent et il gèle dans sa salle à manger. Il examine son poêle... Toutes»* les pièces sont numérotées, et les numéros se répondent... u Que diable, disoit-il , il y aici « quelque chose que je ne conçois points et il « faut malgré moi remettre ma jouissance à de- « main. J'irai trouver mon auteur , et j'écrirai ce « qu'il me dira , afin de ne rien oublier. »

Robert j fut au point du jour, et d'autres dupes avoient été plus matinales que lui. On mettoit les scellés sur les meubles et les portes de M. le marchand poêlier, après avoir constaté que sous la chambre , où il montroit son poê e de gaze aux bonnes gens, étoit un foyer qui conStimoit une voie de bois par jour; et

( ^^^^7 ) tjui, par des conduits, dont les bouches étoient cachées derrière un canapé', un panneau de tapisserie, un tableau, corainuniquoit à l'appartement la chaleur que l'escroc attribuoit à une botte d'allumettes.

f* Robert se souvenoit que les procès ne rapportent rien , et qu'il enavoit coûté à ses créanciers dix mille francs pour plaider contre lui. Il crut se conduire en homme sage eu abandonnant ses douze mille livres , et il rentra chez lui aussi gai que peut l'être un homme ^ qui ne sauroit se dissimuler qu'on l'a ti'aité comme un soi.

Il fît enlever les cartons et la gaze d^argent, qui eussent perpétué de fâcheux souvenirs , et il se consola bientôt, en pensant qu'au moins le chauffage économique lui coûtoit beaucoup moins que le mucoso- sucré.

Robert dînoit, il dînoit seul, et il se disoit qu'on est souvent en plus mauvaise compagnie qu'avec soi-même, ce qui est vrai quelquefois, et ce qui ne l'éloit pas trop à l'égard de Robert. Un gros homme , assez mal mis entre en riant aux éclats jCt en tenant son ventre à deux mains. « Quoi de plus comique , de plus extraordinaire, « déplus inconcevable, dit-il, que de voir un « homme plein d'esprit^ de jugement, de con- M noissances, le chevalier des Ormeaux enfin « se laisser persuader qu'on chauffe une cham- *' bre à quinze degrés avec huit ou dix allu- « muttes! Laissez-moi rire, monsieur, laissez-

( 288 ) « moi rire de la foibicsse qui est le partage de « tous les hommes^ et dont l'orgueil n'en est que « plus plaisant. Couiuient? lorsque vous étouf- « fiez à côté de carions froids, vous et les au- « très n'avez pas soupçonné un agent étranger! « c'est au milieu d'une vaste cour, sans aucun « moyen de prestige, sous la garantie de la « bonne foi que doivent se faire de semblables « expériences. De la gaze et des roses ! j'ai bâti à " ciment et en briques au centre de deux « arpens de terrain un poêle de six pouces d'é- « paisseiu" , et je le chauffe avec de l'eau « froide, — Avec de l'eau froide!.... — Au <f point que personne n'y peut tenir la main « pendant quatre secondes. — Encore du char- « latanisme. — Hé^ ne vojez-vous pas à mon « habit râpé, à ma figure hâve que je ne dupe « personne? Je suis un savant, monsieur, unsa- « vant distingué, disiguepour la première place « vacante à PAcadémie des sciences. Je ne vous « offre point de poêle je n'en vends pas au « public j mais je seroisbien aise qu'un homme « comme vous fût témoin de mes succès. >»

Robert ne voit pas d'inconvéniens à suivre tin savant qui ne tire aucun parti de ses découvertes, et qui ne l'invite à le venir juger que comme amateur. Il arrive au haut de la rue St. -Jacques; il est introduit dans une enceinte spacieuse, au milieu de laquelle s'élève un poêle soiideuicnl maçonné. Robert tourne, regarde.

( ^39) observe; il enfonce le bout de sa canne eu differens endroits.... Le savant appelle ses garçons chimistes, leur fait prendre des pioches, et ouvrir autour du poêle une rigole de six pouces de profondeur au-dessous de sa base. Cette opération constate que le poêle est isolé de toutes parts.

Pendant que Robert continue d'obseryer , qu'il s'as5ure que le poêle est froid, qu'il ne recèle de feu dans aucune de ses parties, on apporte un seau plein d'une eau presque glacée. On la verse dans un conduit , qu'on ferme aussitôt. L'eau pétille, le poêle crie, il semble qu'il ya. éclater. Bientôt il s'échauffe, et comme l'a annoncé M. l'aspirant à l'Académie des sciences, il n'est plus possible d'y tenir la main. Que ne donneroit pas Robert pour être propriétaire d'un meuble aussi précieux! hélas, il n'est point à vendre, Robert hasarde quelques propositions indirectes. On lui répond avec une froideur désespérante que ce poêle est destiné à l'impératrice de toutes les Russies. Robert observe qu'il peut payer un poêle aussi cher qu'une impératrice, et qu'en sa qualité de compatriote de l'auteur , il compte sur la préférence. Le futur académicien se défend ; Robert insiste. L'inventeur dit négligemment que sa majesté Russe doit payer sa découverte trente mille francs; qu'elle promet de faire garnir ses ap-

M. de Rober ville. Ta. i3

( 2go ) partemem de ces poêles , et d'en recommander i'usage à tous les grands de sa cour.

Robertse mord lesJèvres... Trente mille francs pour un poêle! ce seroit payer comme un grand seigneur ou comme un fou.... Et quel moyen de colorer cet acte de de'mence ?.... Hé, mais.... Pourquoi lu maîtresse d'un roi puissant ne seroitelle pas aussi jalouse d'acquérir cet admirable poêle que l'impératrice de E.ussie, et pourquoi ne seroit- elle pas aussi généreuse ? Si Robert alloit le lui offrir , il dissiperoit les impressions défavorables que lui ont données contre lui Merlicourt el des protecteurs subalternes ; elle lui accorderoit sa bienveillance, leplaeeroit avanta^eusementj et donner trente mille francs pour un emploi qui en rapporte quarante ou cinquante , c'est bien placer son argent.

Robert réitère ses instances ; il leur donne uuc force nouvelle , et le savant est forcé de se rendre. Il n'exige qu'une chose : c'est le secret le plus absolu pendant cinq à six semaines qu'il emploiera à faire un autre poêle à sa majesté Russe. R.obert s'oblige à tout j mais il n'a pas oublié que les cartons et la gaze n'avoient de vertu que dans le salon du charlatan, et il déclare qu'il ne paiera qu'à l'instant où le poêle monté dans la salle à manger, y sera chaulié avec de Peau froide.

Le savant cache dans un fiacre les différentes parties de son poG'e, ses garçons et lui-mêmev

( 291 ) s'il etoit vu par l'ambassadeur Russe, ou par quelqu'un de sa suile , on le feroit suivre , on de'couvriroit son infidélité j ou le perdroit dans l'esprit de l'impératrice.

Robert trouve ces précautions très-i>atur€l les , et lorsque le fiacre s'arrête à sa porte , il descend lui-même des manteaux, des redingotes, des lapis de pied , dans lesquels chaque pièce est transportée de la voiture à l'appartement. Robert s'applaudit d'avoir trouvé un moyen de mettre lacuriosité en défaut: les hommes médiocres sont toujours contens d'eux. La nature donne un bâton au boiteux, un chien à l'aveugle , et la vanité aux sots.

Le savant , enveloppé de la tête aux pieds dans un des manteaux de Robert^ porte dans ses bras une caisse de tôle, sous laquelle ses reins et ses genoux ploient. Il la dépose sur le parquet; il la couvre de son corps. Il veut la dérober à tous les yeux , même à ceux du trop heureux acquéreur. C'est dans cette caisse qu'est la machine merveilleuse qui étonnera la postérité. Le mécanisme est fait avec tant d'art , qu'on ne peut ouvrir la caisse sans briser les ressorts dont il se compose au point de les rendre méconnoissable. Mais un homme pénétrant comme M. le chevalier des Ormeaux peut tirer des inductions de telle ou telle protubérance extérieure , et il seroit fâcheux pour l'artiste qu'on devinât le mécanisme intérieur d'après une protubérance.

Robert n'a rien à objecter à tout cela ; mais un homme dont on a vanté la pe'ne'tration est bien aise de justifier l'opinion qu'on a de lui. Robert annonce d'un air suffisant qu'il a reconnu à la surface de la caisse une multitude de petits trous y qui ne sauroient passer pour des protubérances, mais qui probablement en tiennent lieu.

Le poêle est monté ; la caisse miraculeuse est placée dans le fond , et on ne manque pas de répéter à Robert que la déranger , qu'y toucher Blême , c'est en détruire l'effet sans retour. Le seau d'eau est injecté, le poêle devient brûlant; Robert est ravi. Il paie et jure de nouveau qu'il sera discret, d'aussi bonne foi que le savant a juré qu'il ne vend des poêles qu'à l'impératrice de Russie.

Mais à quoi sert un trésor , s'il ne fait pas d'envieux ? Robert se hâte d'aller annoncer son bonheur à un ami , ou à un homme qu'il oonnoît superficiellement : c'est la même chose à Paris, et même ailleurs. L'ami ne partage pas l'enthousiasme de Robert, et Robert se fâche. L'ami rit des grandes phrases de Robert, et lui prouve par des raisonnemens sans réplique qu'on ne chauffe pas un poêle avec de l'eau froide. Robert , outré , exaspéré , prend Tami par la main , l'entraîne chez lui et pour répondre à des argumens par des faits , il se fait apporter un seau d'eau et le vide dans le conduit.

(293) Il regarde l'ami d'un air qui vouloitdire : Vou» allez enleudre , yous allez sentir. L'ami ne Toit, ne sent rien. Robert, confondu, de'sespe'ré, fait monter une seconde , une troisième voie d'eau ; il inonde son logement sans obtenir , ni ébullition, ni chaleur; il trépigne, il renverse ses meubles. L'ami lui représente que ce n'est pas en brisant tout chez lui qu'il chauffera son poêle. Robert, ramené' par cette observation , Tcut savoir au moins comment il a été abusé. Il reprend le gros marteau qui a mutilé ce bon poêle enfumé, qui n'avoit jamais trompé son attente ; il met celui-ci en pièces et relire cette caisse à laquelle on ne peut toucher sans détruire le charme ; il l'ouvre avec des efforts prolongés j mais il l'ouvre enfin, et il reste pétrifié.

Le savant étoit un filou qui avoit entendu parler des poêles de carton, et qui prétendoil que le bien des dupes , comme les fruits de la terre , appartiennent à tous \ç.s hommes adi'oits ou laborieux. Il avoit loué pour huit jours le terrain de la rue St. -Jacques et une cave qui étoit dessous. Il avoit pratiqué à la voûte , une ouverture qui communiquoit au poêle et qui se ferra oit avec une plaque de fer, après qu'un garçon chimiste, son camarade ou son complice, comme on voudra, avoit introduit dans le poêle vingt à trente livres de chaux vive. C'est la chaux vive, enfermée dans la caisse

( 294 ) merveilleuse , qui avoit produit de si grands effets dans la salle à manger de Robert , et vous savez que la chaux vive n'a pas la vertu de chauiFer deux fois.

Au filou succe'da un fort honnête homme , qui avoit usé une partie de sa vie à bâtir de» systèmes , et toute sa fortune à faire des experiencesj il avoit trouvé le moyen d'extraire du sucre de la betterave, ce qui n'est pas très-fin : on en tire bien aujourd'hui du raisin de Surène, dans lequel on en mettoit il y a deux ans pour le rendre potable. Robert, que l'expérience avoit rendu incrédule, ne voulut pas seulement écouter le faiseur de sucre.Gependant, la curiosité le poussa à une assemblée de sa vans , pompeusement annoncée par une grande affiche, et devant laquelle le chimiste devoit faire du sucre de betterave. Il en fit en elfet , et d'une qualité supérieure. Un échantillon fut porté à l'Académie des sciences, qui prononça que ce sucre égaloit celui de nos Colonies. 11 faut se rendre à l'évidence. Robert avoit perdu cinquante mille écus en différentes spéculations, et nous avons la double foiblesse de hasarder légèrement notre argent, et de nous flatter facilement de le regagner. Robert consentit à acheter quarante ou cinquante arpens de terre. On les fume, on les laboure^ on les ensemence. On prend des commis pour tenir des registres, pour surveillei les ouvriers. On bâtii

( ^9^ ) (les hangards^ des ëtuves j on établit des moalins à râper, des chaudières} on fait acheter à Orléans cent mille formes à couler les pains. Tous les jours Robert donne de l'argent; mais tous les jours il a la satisfaclion d'en avoir l'emploi détaillé de la façon la plus claire.

Les petits bénéfices multipliés produisent des sommes avec le temps : demandez aux rnarcliandes d'amadou. D'après ce principe on pensa à tirerparti desfeuilles des betteraves qui n'étoient pas encore levées. On résolut de bâtir des étables , des laiteries et d'envoyer acheter des "vaches en Suisse. 11 y a des vaches en France ; mais avec du lait de vache suisse on fait du fromage de gruyère , et le gruyère fait à Paris doit donner des profits considérables. Des vachers français ne savent pas soigner des vaches suisses ; nos fromagères ne savent pas faire de» fromages de gruyères : le commis voyageur reçut donc l'ordre de joindre à ses bêtes à cornes des bergers et des laitières.

La récolte fut magnifique, et le bétail dans l'abondance. Mais les feuilles de betteraves n'eut pas probablement les qualités des herbes des Treize Cantons , car on ne fit que d a fromage très-inférieur à ce que nous avons de médiocre en ce genre. Au reste, on ne s'est trompéque sur un accessoire, et le sucre dédommagera amplement de celte pefle-là. On le fabrique avec une ardeur, un zèle qui ne se ralentissent pas un momeut. La qualité justifie

( 2^6 ) les hautes espérances qu'on a couKues. Le sucre est de la plus grande beauté, et tels sont l'ordre et la clarté des registres, qu'on reconnoît en cinq minutes que le sucre de betteraves revient à quatre-vingt francs la livre. Il faut le vendre quatre-vingt-dix francs au moins, et c'est un peu cher; mais on se flatte, car on se flatte toujours, que les gens riches achèteront pour le plaisir de dire : « Connoissez-vous le sucre de bettera- K ves ? avez-vous du sucre de betteraves ! c'est « le sucre à la mode; je ne prends que de cet( lui-là; je n'en peux plus supporter d'autre.» Un homme riche paie mille écus un habit , dont l'éclat reflète sur sa personne, qui souvent seroit nulle sans cela. Mais jusqu'alors on avoit cherché le goût et non le luxe dans le fond d'une tasse , et les gens riches se contentèrent modestement du sucre royal , qui ne coûtoit que quarante sous la livre, et qui en valoit bien un autre.

Il fallut vendre les terres, les bâtimens, les ustensiles , le bétail pour achever de payer les ouvriers et sauver quelque chose. Robert eût vendu jusqu'aux laitières s'il eût trouvé des acquéreurs; mais les connoisseurs décidèrent que les jolies paysannes de Sèves et de Meudon méritoient la préférence.

Vint ensuite un homme qui faisoit de l'huile avec de Voxide d'hydrogène. Uoxide dliydrogène est ce que, nous autres ignorans, nous ap-

( ^97 ) pelons toul betemenl de l'eau, et ce n'est que cela. Robert, étourdi de ses pertes, adoptoit tous les moyens qu'on lui disoit pi-oprcs à rétablir sa fortune. Sa tête étoit montée au point qu'il ne calculoit plus rien, pas même les probabilités. Il loue un vaste emplacement; il le meuble de cuves, de tonneaux; il les fait remplir d'oxide d'hydrogène filtré à la pointe de l'isie St.-Louis : c'est, vous le savez, le meilleur oxide d'hydrogène qu'on puisse boire à Paris. Le faiseur d'huile a bientôt trouvé la fin de cinq à six mille francs que lui a donné Robert. Il fait un second, un troisième appel de fonds. Robert donne, abusé par l'espérance, que le fripon a soin d'alimenter. Fatigué enfin de payer et de ne trouver que de l'eau dans ses cuves, il se décide à porter plainte. Des experts sont nommés. Le chimiste leur prouve qu'il ne manque à son eau que le radical , pour être convertie en huile de Provence. Des experts conviennent de la vérité de son assertion; mais comme le radical est tout; et qu'il ne l'a pas trouvé, il est envoyé en prison et condamné à y rester, jusqu'à ce qu'il ait restitué les sommes escroquées. Or , comme il n'a rien, Robert s'empresse de le relâcher, pour être au moins dispensé de lui fournir du pain , de Voxide , d'hydrogèfie et de la paille.

Celui qui compléta la ruine de Robert , fut un homme qui crut avoir inventé la gela due ,

( 298 ) ou l'art de faire des tablettes de bouillon aveo des os, que d'autres avoient trouvé avant lui ^ et qui probablement n'avoient pas été plus heureux en résultats. Le reproducteur de la ^é/atine annonce partout ses avantages , ses rares propriétés, il trouve des preneurs parmi les gens qui s'engouent de nouveautés , et il y en a beaucoup. Il trouve aussi des improbateurs qui prétendent que \aL gélatine , n'est pas substantielle j les amateurs répondent que par cela même elle est plus convenable aux malades , dont il faut seulement amuser Pappétit. D'après ce raisonnement le monsieur obtient la fourniture des hôpitaux civils et militaires, des hôpitaux de l'armée, des infirmeries des prisons, des ■vaisseaux et même des Colonies. Robert pouvcil-il se refuser aux avantages que lui promettoit une telle association ?

On achète dés os partout et à tout prix. Déjà' la gélatine a produit un bien réel : on ne connoît plus la réjouissance à la boucherie ; et la cuisinière a de la' viande sans os à dix sous la livre. A la vérité, les os se vendent quarante, la gélatine vingt, et cette balance n'est pas en -faveur de messieurs les associés. Mais les grands hommes ne se découragent pas aisément parce qu'ils ont toujours de grandes ressources à leur disposition. Ceux-ci imaginèrent d'envoyer au roi de Siam un tireur adroit et insinuant , chargé d'offrir à sa majesté une caisse de gélatine, et

( 299) c(*oï)fenîr en échange la permission d'organiser «les chasses d'éléphans. Ils ne \iscnt à rien moins qu'à l'extinction de la race, dont les ossemens seront envoyësdans les laboratoires de messieurs, qui ensuite se rejetteront sur les rhinocéros et enfirr sur les baleines.

Ces grandes conceptions avortèrent par des incidens difficiles à prévoir. Pendant que les amateurs du bœuf à la mode et de l'entre -côte désossée , vantoient partout la gélatine et ses auteurs, un orage affreux se formoit et les menaçoit de différens points de la France.

Requête au Conseil, des fabricans démoules de boutons, qui prétendent qu'on ne ferme pas sa culotte avec de la gélatine.

Réclamations des tabletiers qui attestent que le jeu occupe les neuf dixièmes de la France, et qu'ils ne sauroient faire des fiches et des jetons avec de la gélatine.

Paroissent ensuite les faiseurs de sel ammoniac, qu'on prive de la matière première de fabrication, eux qui ont affranchi l'Europe du tribut qu'elle payoit naguère à l'Asie.

Viennent les apothicaires représentant à messieurs du Conseil que la constipation sera la maladie dominante, parce qu'ils ne peuvent plus se procurer de canules de seringues.

Arrivent les cordonniers et savetiers , géraÎ5sant à la porte du tribunal sur la perte de l'os de saKience,

( 3oo )

Un journaliste modère demande qu'au moins les fabriquans de gélatine n'exhument pas les morts et lui laissent quelques os à ronger.

Aux clameurs de ces plaignans se joignent bientôt les vociférations des marchands de phosphore, de noir de fumée , de petit suif, et celles des partisans de la gélatine ^ rassemblés à l'autre extrémité de la cour du Louvre. Ajoutez à ce tintamarre infernal lesvoix aigrelettes de quatre à cinq huissiers qui ne cessent de crier aux croisées : Paix-là , messieurs , paix-là. Ajoutez encore le bredouillement de sept ou huit avocats plaidans pour ou contre la. gélatine et voulant parler tous à la fois, et vous concevrez que le conseil assourdi ne doit plus savoir où il en est. La gélatine va tourner les meilleurs et les plus respectables têtes de France. Ce n'étoit encore rien que cela.

Les habitans d'une petite ville de la Limagne qui n'est connue que par ses couteaux^ où il n'y a de bon que les manches, se mettent en marche, et viennent porter leurs griefs au pied du trône. Les femmes accompagnent leurs maris , les maîtresses leurs amans, et pour que les voisins n-'entendent rien de ce qui se dit à l'oreiljie les tambours et les ménétriers de la ville battent et raclent tout le long de la route.

La ville de Dieppe se partage en fumeurs de harengs et en tourneurs de joujoux et de reliquaires d'os qui se vendent pour de l'ivoire.

( 3oi ) Quand le commerce de reliquaires tombe, plus d'e'coulementpour leliareng. Marchands d'os et de poisson se soulèvent spontanément contre la gélatine , et prennent le chemin de Paris.

Dans tous les -villages où s'arrêtent les Normands et les Auvergnats , on n'entend que des plaintes amères. Les cabaretiers qui vendent leur cidre ou leur vin, ceux , dont les bouchers n'ont pas supprimé la réjouissance , sont de l'avis des plaignans. Le cortège grossit de gîte en gîte. L'Auvergne et la Normandie fondent dans la capitale. Cinq h six cents filles j arrivent grosses, presque tous les maris cocus. Les têtes sont exaltées; on tempête, on menace ; on demande à grands cris la suppression de la gélatine.

Le bon roi Louis XV ne sait ce que cela veut dire. On lui conte que ses fidèles sujets le supplient de faire donner de vrai bouillon à ses soldats et à ses marins , et de défendre \a gélatine qui n'est bonne qu'à causer des insurrections. Le bon roi, qui avoit, dans sa vieillesse, la docilité de feu Dagobert envers St.-Eloi , trouva que rien n'étoit aussi juste que cette demande, ni de plus respectueux que cette manière de demander.

Les Normands et les Auvergnats , qui avoient niangé j en venant, leur hareng et tout ce qu'ils avoient pu se procurer de monnoie, s'en retournèrent en demandant l'aumône et en criant :

TÎve le rai. Celui de Siatn fut enchanté de «'a* voir pas à de'sobliger un braconnier français, Robert avoit la mine longue d'une toise , et uii' plaisant lui porta le dernier coup. Il attacha la nuit à sa porte un tableau sur lecjuel etoit écrit :

L'inventeur de la gélatine , A la chair préférant les os, Fait du bouillon pour la poitrine Avec des jeus de dominos. (*)

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