‹ Monsieur de Voltaire, précepteur de Marie CorneilleChapitre 1 sur 7 · LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF · texte numérisé non relu

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Voltaire à M. le comte cl' Arpentai, Aux Délices.

i®'" novembre 1700.

Voudriez-vous avoir la charité de vous informer s'il est vrai qu'il y ait une Mademoiselle Corneille, petite lille du grand Corneille, âgée de seize ans? Elle est, dit-on, depuis quelques mois à l'abbaye Saint- Antoine, (^ette abbaye est assez riche pour entretenir noblement la nièce de C/iiinène et d'Êinilie ; cependant on dit qu'elle est comme la Lindane de V Ecossaise, qu'elle manque de tout, et qu'elle n'en dit mot. Comment pourriez-vous iaire

pour avoir des informations de ce fait qui doit intéresser tous les imitateurs de son grandpère, bons ou mauvais.

Voltaire à M. Le Brun, à Ferney,

7 novembre.

Je vous ferais, Monsieur, attendre ma réponse quatre mois au moins, si je prétendais la faire en aussi beaux vers que les vôtres. II faut me borner à vous dire en prose combien j'aime votre Ode et votre proposition. Il convient assez qu'un vieux soldat du grand Corneille tâche d'être utile à la petite fille de son général. Quand on bâtit des châteaux et des églises, et qu'on a des parents pauvres à soutenir, il ne reste guère de quoi faire ce qu'on voudrait pour une personne qui ne doit être secourue que par les plus grands du royaume.

Je suis vieux, j'ai une nièce qui aime tous les beaux-arts, et qui réussit dans quelques-

uns ; si la personne dont vous me parlez, et que vous connaissez sans doute, voulait accepter auprès de ma nièce l'éducation la plus honnête, elle en aurait soin comme de sa fille, je chercherais à lui servir de père ; le sien n'aurait absolument rien à dépenser pour elle ; on lui payerait son voyage jusqu'à Lyon. Elle serait adressée, à Lyon, à Monsieur Tronchin qui lui fournirait une voiture jusqu'à mon château, ou bien une femme irait la prendre dans mon équipage. Si cela convient, je suis à ses ordres, et j'espère avoir à vous remercier, jusqu'au dernier jour de ma vie, de m'avoir procuré l'honneur de faire ce que devait faire M. de Fontenelle. Une partie de l'éducation de cette demoiselle serait de nous voir jouer quelquefois les pièces de son grand-père, et nous lui ferions broder les sujets de Cinna et du Ciel.

Marie Corneille à Micheline de Maudaoe, Abbaye Saint-Antoine.

i5 novembre.

Très chère Micheline,

Tu as quitté l'Abbaye au comble de la joie d'épouser M. de Maudave, si beau en son uniforme de cornette de dragon qu'il tournait la tête à toutes les Bleues quand il était admis à te faire sa cour au parloir. En même temps qu'heureuse de ton bonheur, je suis toute affligée d'être séparée ce ma meilleure amie et de rester avec des compagnes qui font peu de cas de moi à cause de mon ignorance et de la pauvreté de mes parents. Néanmoins, je comprends quil avantage c'est pour moi, fille d'un pauvre vannier, habituée à voir, le plus souvent, l'âtre sans feu et la huche sans pain, d'être entrée à l'Abbaye et d'y recevoir la bonne éducation réservée aux filles de condition, grâce au produit de cette représentation de Rodogune à la Comédie Française, si généreusement organisée

au profit de mes parents, en mars dernier, par ce bon M. Fréron. Et voilà que, après quelques mois de séjour à l'Abbaj-e, au moment où je commençais à bien profiter des leçons de Mère Dosithée, il est question, et j'en suis aux regrets, de me faire quitter ce cher couvent. Une personne s'intéresse à moi, paraît-il, m'a dit mère Dosithée, ou du moins, puisque cette personne ne me connaît pas, au nom que je porte, et serait disposée à me prendre auprès d'elle, sans doute, espère mère Dosithée, en qualité de demoiselle de compagnie. C'est un .M. Le Brun, secrétaire de .Monsieur le Prince de Conti qui est venu toucher quelques mots de cela à la Révérende Mère Supérieure. Et maintenant que me voiLï peut-être sur le point de quitter l'Abbaye, je sens que je la regretterai de tout mon cqeur. Je te tiendrai au courant si je puis trouver une occasion pour te faire parvenir mes affreux griffonnages, résultats cependant de mon application la plus soutenue.

Je t'embrasse, ma chère Micheline, salue pour moi ton mari.

Voltaire à M. Thiérlot, Aux Délices.

19 novembre.

On me mande que la Corneille en question descend de Thomas, et non de Pierre ; en ce cas, elle aurait moins de droits aux empressements du public. J'avais imaginé de la donner pour compagne à Madame Denis ; nous aurions joué ensemble le Cid et Cinna, et nous aurions pourvu à son éducation comme à sa subsistance. Mandez-moi ce que vous aurez appris d'elle, et je verrai, comme je l'ai mandé à M. Lebrun, ce qu'un pauvre soldat peut faire pour la fille de son général.

Voltaire à M. Le Brun.

22 novembre.

Sur la dernière lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire, Monsieur, sur le nom de Corneille, sur le mérite de la personne qui

descend de ce grand homme, et sur la lettre que j'ai reçue d'elle, je me détermine avec la plus grande satisfaction à faire pour elle ce que je pourrai. Je me flatte qu'elle ne sera point effrayée d'un séjour à la campagne où elle trouvera quelquefois des gens de mérite qui sentent tout celui de son grand oncle. M. Delaleu, notaire très connu à Paris, et qui demeure dans votre voisinage, rue Saintc-Croix-de-la- Bretonnerie, vous remboursera sur-le-champ, et à l'inspection de cette lettre, ce que vous aurez déboursé pour le voyage de Mademoiselle Corneille. Elle n'a aucun préparatif à faire ; on lui fournira, en arrivant, le linge et les habits convenables. M. Tronchin, banquier de Lyon, sera prévenu de son arrivée, et prendra le soin de la recevoir à Lyon, et de la faire conduire dans les terres que j'habite. Puisque vous daignez, Monsieur, entrer dans ces petits détails, je m'en rapporte entièrement à votre bonne volonté, et à l'intérêt que vous prenez à un nom qui doit être si cher à tous les gens de lettres. J'ai l'honneur d'être...

Voltaire à Mademoiselle Corneille.

22 novembre.

Votre nom, Mademoiselle, votre mérite, et la lettre dont vous m'honorez, augmentent dans Madame Denis et dans moi le désir de vous recevoir, et de mériter la préférence que vous voulez bien nous donner. Je dois vous dire que nous passons plusieurs mois de l'année dans une campagne, auprès de Genève ; mais vous y aurez toutes les facilités et tous les secours possibles pour tous les devoirs de la religion ; d'ailleurs notre principale habitation est en France, à une lieue de là, dans un château très logeable que je viens de faire bâtir, et où vous serez beaucoup plus commodément que dans la maison d'où j'ai l'honneur de vous écrire. Vous trouverez, dans l'une et dans l'autre habitation, de quoi vous occuper, tant aux petits ouvrages dj la main qui pourront vous plaire, qu'à la musique et à la lecture. Si votre goût est de vous instruire de la géographie, nous fe-

PRECEPTEUR DK iMARIE CORNEILLE Ç

rons venir un maître qui sera très honoré d'enseigner quelque chose à la petite -fille du grand Corneille ; mais je le serai beaucoup plus que lui de vous voir habiter chez moi.

J'ai l'honneur d'être avec respect...

Voltaire à Madame la Comtesse d'Argental.

26 novembre.

C'est assez parler Voltaire, parlons Corneille. Je suis bien lâché que cette demoiselle ne descende pas en droite ligne du père de Cinna ; mais son nom suffit, et la chose paraît décente. Vous avez vu cette demoiselle, mes divins anges ; c'est à vous qu'on s'adresse quand Voltaire est sur le tapis. Connaissezvous un Le Brun, un secrétaire de M. le prince de Conti? C'est lui qui m'a encorneillé... il m'a adressé une Ode au nom de Pierre. C'est à lui que j'ai dit : « Envoyez-la moi, qu'on paye son voyage, qu'on l'adresse à M. IVon-

chin, à Lyon, etc. » Mais il vaudrait Lien

mieux que ce fût Madame d'Argental qui daignât arranger les choses ; cela serait plus honorable pour Pierre, pour Mademoiselle Corneille, et pour moi ; mais je n'ai pas le front d'abuser à ce point des bontés dont on m'honore. Cependant, je le répète, il convient que Madame d'Argental soit la protectrice. Tout ce qu'elle fera sera bien fait. Nul trousseau pour ce mariage. Madame Denis lui fera faire habits et linge. Nous lui donnerons des maîtres, et, dans six mois, elle jouera Chimène.

Je suis à vos pieds, divins anges.

Marie à Micheline.

27 novembre.

Je ne regrette pas de n'avoir pu trouver une occasion pour t'envoyer ma lettre ;' écoute la suite incroyable de cette aventure, c'est le plus beau. Tu sais que je retrouvais un peu de mon histoire dans le conte de M. Perrault, Cendrillon, que mère Clarisse narrait aux petites de la

PRlicEPTEUR DE MARIE CORNEILLE II

classe incarnat. En l'écoutant, je me revoyais dans notre pauvre logis, assise sur la pierre de l'âtre sans feu, toute grelottante de froid, les mains rouges et gonflées d'engelures, rapetassant de vieilles hardes et n'ayant connu d'autre abondance que celle des bourrades et des remontrances que me distribuaient avec une égale libéralité mon père et ma mère, principalement les jours où il n'y avait pas de pain dans la huche ; et bien faisaient-ils, s'ils y trouvaient soulagement d'humeur dans leur misère, et puisse Dieu continuer à les aider, comme il l'a si bien tait par l'entremise de ce bon M. Fréron.

Mais pour en revenir à Cendrillon, mon entrée à l'Abbaye représentait pour moi la suite du conte : Cendrillon dans le palais du roi. Eh bien! il va y avoir, paraît-il, à mon histoire, une suite plus merveilleuse encore. Tu es si folle de ton dragon de mari que tu penses qu'il s'agit de mariage ; pas du tout ; pas le moindre dragon pour moi à l'horizon : la vraie suite de l'histoire, la voici : la personne qui s'inté-

resse à moi est un certain Monsieur de Voltaire; c'est un écrivain, un homme si connu que j'étais, assure mère Dosithée, la seule personne en France et même en Europe à ignorer son nom. Voilà donc que ce Monsieur de Voltaire me propose de me prendre chez lui, dans un beau château qu'il a là-bas, du côté de la Suisse et où il vit avec une nièce. Madame Denis, et il n'est pas question de demoiselle de C3nip.i,'7ni?, ils me considéreront, assurent-ils, co.n:ric leur propre i^lle. C'est Madame d'Argintal, lu propre lemnic du ministre de M. le duc de Parme, qui a pris la [:eine de venir me faire cette propjsitio.i au p.irloir avec une si parfaite bonne ,G:ràce et des amabilités si extrêmes que je me sentais quasi mourir de contusion de ne savoir comment répondre à ses paroles obligeantes. Heureusement mère Dosithée qui m'accompagnait m'a tirée d'embarras en remerciant pour moi comme il convenait. J'ai seulement pris sur moi de dire qu'il me fallait avant tout obtenir^l'agrément de mes parents, ne voulant jamais rien faire qui lût contre leur

PRÉCEPTEUR DE MARIE CORNEILLE l3

volonté, et que j'espérais qu'il me serait permis de les embrasser avant de partir, à quoi Madame d'iVrgental répondit que j'étais une bonne enfant et qu'il serait fait selon mon désir.

Après cette visite, mère Dosithée m'a dicté la lettré qu'on a cru convenable de me faire écrire à -M. da \ oltaire pour le remercier de sa généreuse proposition. J'ai dû recommencer trois fois à la transcrire ; mes lignes, malgré tous mes efforts, se rejoignant à leur extrémité et chevauchant les unes sur les autres, tout comme dans la lettre présente. Enfin, grâce à une application telle que j'en étais, malgré le froid assez vif, tout en nage, mes lignes, à la troisième copie, sont restées, sagement, à peu près à leur rang.

Tu auras peut-être peine à croire que ce -Monsieur de Voltaire qui est un si grand personnage à tu et à toi avec les plus puissants rois du monde n'a pas dédaigné de faire à ma lettre de pauvre ignorante une réponse des plus obligeantes.

Ah ! mon grand oncle Corneilb (car je ne

suis pas, ainsi qu'ils le disent tous, sa petitefille, mais seulement son arrière-petite nièce à la mode de Bretagne), que je vous remercie d'avoir écrit ces pièces si belles au gré d'un chacun que, par admiration pour elles, ils me veulent tous tant de bien, à moi, pauvre ignorante, uniquement parce que j'ai l'honneur de porter votre nom !

Monsieur de Voltaire à M. le comte cVAryerital.

29 novembre.

J'apprends que les dévotes sont fâchées de voir une Corneille aller dans la terre de réprobation, et qu'elles veulent me l'enlever. A la bonne heure ; elles lui feront sans doute un sort plus brillant, un établissement plus solide dans ce monde-ci et dans l'autre ; mais je n'aurai eu rien à me reprocher. Nous verrons qui l'emportera de cette cabale ou de vous. Vous devez savoir que tout cela a été traité, pour et contre, au lever du roi. Chacun a dit son mot. Voilà de grandes affaires.

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Suite de la lettre de Marie à Micheline.

3 décembre.

Je te continue ma lettre qui n'est pas encore partie ; j'ai cru moi-même, ces derniers jours que, non plus que ma lettre, je ne quitterais pas l'Abbaye.

Il paraît que Monsieur de Voltaire n'est pas des meilleurs catholiques. Le bruit de mon départ s'étant répandu en ville, i\ladame la première présidente Mole est venue trouver la Révérende Mère et lui a dit qu'on s'était entretenu de cette affaire au lever du roi, qu'elle espérait que la Communauté ne souffrirait pas que je fusse livrée à un tel mécréant, que ce serait un scandale affreux, et ceci, et cela !

Depuis qu'elles ont vent de la chose, nos mères font de grands hélas! en m'abordant, à la réserve de mère Dosithée qui prise si fort les pièces de mon grand oncle qu'elle me dit pour m'encourager : « N'ayez crainte, ma chère enfant, un homme qui admire les pièces de notre

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grand Corneille ne peut être un tel mécréant e u'on le dit. »

Enfin mon départ est décidé pour demain ; en l'apprenant, mère Théophanie a dit en pleurant : (( C'est tout juste comme si on la mettait entre les griffes du diable, cette innocente brebis, » Mais la révérende Mère lui a reproché ces paroles et a ajouté : « Les desseins de Dieu sont impénétrables, qui sait si Notre-Seigneur ne se servira pas de l'âme innocente de notre Marie pour ramener à lui ce grand pécheur. »

Ainsi a fini ce débat, dont je suis bien aise, car je ne savais plus si je devais me réjouir ou m'affliger d'aller chez Monsieur de Voltaire,

Voltaire à M. T/dériot.

8 décembre.

Quand Mademoiselle Rodogune viendra, elle sera bien reçue. .Aladame Denis ne lui a point écrit de lettre, mais deux lignes au bas de ma lettre.

M. Le Brun est le maître de son Ode, mais il ne devait pas, je crois, faire imprimer ma prose...

Madame la première présidente .Mole ferait bien mieux de me payer soixante mille livres que son frère, le banqueroutier frauduleiîx Bernard m'a volés, à moi et à ma nièce, que de gémir sur le bien que je fais à Mademoiselle Corneille et qu'elle ne fait pas.

Voltaire à M. Le Brun.

9 décembre.

Les dernières lettres, monsieur, que j'ai eu l'honneur de recevoir de vous, augmentent la satisfaction que j'ai de pouvoir être utile à l'unique héritière du grand nom de Corneille. J'ai relu avec un nouveau plaisir votre Ode, que vous avez fait imprimer. .Ma Réponse à vos lettres ne méritait certainement pas de paraître à la suite de votre Ode. Les lettres qu'on écrit avec simplicité, qui partent du cœur, et aux-

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quelles l'ostentation ne peut avoir part, ne sont pas faites pour le public. Ce n'est pas pour lui qu'on fait le bien ; car souvent il le tourne en ridicule. La basse littérature cherche toujours à tout empoisonner ; elle ne vit que de ce métier. Il est triste que votre libraire Duchêne ait mis le titre de Genève à votre Ode, à votre lettre et à ma réponse ; il semblerait que j'ai eu moi-même le ridicule de faire imprimer ma lettre. Vous savez que quand la main droite fait quelque bonne œuvre, il ne faut pas qu'elle le dise à la main gauche.

Je vous supplie très instamment de faire ôter ce titre de Genève. Votre Ode doit être imprimée hautement à Paris ; c'est dans l'endroit où vous avez vaincu que vous devez chanter le Te Deum.

Voltaire à M. le comte d'Argental.

9 décembre.

J'attends Rodogune. Je n'avais imploré les

bontés de Madame d'Argental, dans cette affaire, que pour lui témoigner mon respect, et pour mettre Rodogune sous une protection plus honnête que celle de xM. Le Brun, quoique M. Le Brun soit fort honnête. Je remercie tendrement Monsieur comme Madame d'Argental, de toutes leurs bontés pour Rodogune.

Voltaire à M. de Brenles.

i6 décembre.

Vous souvenez-vous de moi? pour moi je vous aimerai toujours quoique je ne sois plus en Suisse. Voici, mon cher i\lonsieur, de quoi il est question. Vous savez que j'ai acheté des terres en France pour être plus libre ; une descendante du grand Corneille vient dans ces terres ; vous serez peut-être surpris qu'une nièce de Rodogune sache à peine lire et écrire ; mais son père, malheureusement réduit à l'état le plus indigent, et, plus malheureusement encore abandonné de Fontenelle, n'avait pas eu de quoi donner à sa fille les commencements de la

plus mince éducation. On m'a recommandé cette infortunée ; j'ai cru qu'il convenait à un soldat de nourrir la fille de son général. Elle arrive chez moi ; elle a appris un peu à lire et à écrire d'elle-même ; on la dit aimable : je me ferai un plaisir de lui servir de père, et de contribuer à son éducation qu'elle seule a commencée. Si vous connaissez quelque pauvre homme qui sache lire, écrire, et qui puisse même avoir une teinture de géographie et d'histoire, qui soit du moins capable de l'apprendre, et d'enseigner le lendemain ce qu'il aura appris la veille, nous le logerons, chaufferons, blanchirons, nourrirons, abreuverons et payerons, mais payerons très médiocrement, car je me suis ruiné à bâtir des châteaux, des églises et des théâtres. Voyez, avez-vous quelque pauvre ami.^ vous m'avez déjà donné un Corbo dont je suis fort content. Ses gages sont médiocres, mais il est très bien dans le château de Tournay ; son frère n'est pas mieux dans celui de Ferney. Votre savant pourrait avoir les mêmes appointements. Décidez.

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Voltaire à AI. le comte d'Argental.

i6 décembre.

Je vous excède encore ; Rodogune est à Lyon, chez Tronchin, entre quatre garçons. On la présentera probablen.ent à Madanie de (Irolée. Est-il vrai que l'abbé de Latour-du-Pin avait grande envie de rompre ce voyage } Il m'est très important de savoir ce qui en est. Dites-moi, je vous prie, tout ce que vous savez de cette aventure de roman.

Suite de la lettre de Marie à Micheline,

Lyon, 16 décembre.

J'ai donc quitté notre chère Abbaye. Mon père et ma mère étaient venus m'embrasser au moment du départ ; nous avons pleuré toutes les larmes de nos yeux, car qui sait maintenant quand est-ce que nous nous reverrons, et je crains bien qu'il ne leur reste plus grand chose

des cinq mille livres qu'avait rapportées cette représentation de Rodogune à la^'Comédie Française, organisée par l'excellent Al. Fréron, et dont la plus grande partie a été employée à payer ma pension à l'Abbaye.

Me voici à Lyon, chez Monsieur Tronchin, un riche banquier, ami de xAlonsieur de Voltaire. Tout le monde a pour moi des soins inimaginables. On m'a menée voir plusieurs dames qui m'ont marqué beaucoup d'intérêt, et m'ont félicitée d'aller vivre chez Monsieur de Voltaire, à la réserve de Madame de Fauvieu qui s'est écriée presque dans les mêmes termes que mère Théophanie : « Pauvre petite! vous allez tomber en d'étranges griffes, cela ne vous effraye-t-il pas } » A quoi J'ai répondu, sans être au fond aussi rassurée que j'affectais de le paraître, que je n'avais nulle crainte d'un homme qui m'avait comblée de tant de témoignages de bonté.

Nous partons ce soir. Monsieur de Voltaire a envoyé pour m'accompagner sa femme de charge. Madame Baba. Monsieur Tronchin veut bien se charger de te laire parvenir cette lettre

depuis si longtemps commencée, ce qui fera un fameux paquet, étant donné la place que tient ma grosse écriture. Réponds-moi à ma nouvelle adresse : au château de Ferney, chez Monsieur de Voltaire. Si nous nous arrêtons en route, je t'écrirai la suite de ce conte de fées.

Marie à Micheline.

17 décembre.

Nous ne nous étions arrêtées à Collonges que juste le temps de changer les chevaux et de manger un morceau. Il faisait froid et sombre, j'avais le cœur serré en montant dans la berline. J'appréhendais l'avenir, je regrettais le bon temps que j'avais passé à l'Abbaye. Songeant à toi, j.'ai porté ma main au col pour saisir la médaille de Saint-Michel que tu m'as donnée en échange de ma médaille de Notre- Dame -du -Mont- Carmel, et la baiser. J'ai poussé un cri : le cordon était rompu, plus de médaille :

— Ce n'est pas la peine de vous désoler pour une médaille, — m'a dit .Madame Baba, — Madame Denis, vous en donnera une autre.

Mais c'était la mienne que je voulais, la médaille de ton saint patron que tu m'avais donnée et que je devais baiser chaque soir, comme tu devais baiser la médaille de Xotre-Dame, en signe de souvenir fidèle. .Madame Baba a fait arrêter la berline et apporter la lanterne pensant que je retrouverais ma médaille dans les couvertures qui nous empaquetaient ou dans la paille que l'on avait mise au fond pour nous réchauffer les pieds ; peine perdue, pas de médaille. J'étais désespérée ; les paroles de mère Théophanie et de la dame de Lyon me revenaient à l'esprit, je me disais : C'est un signe que Dieu désapprouve que j'aille auprès de ce mauvais chrétien de .Alonsieur de \'oltaire. Juste à ce moment, je suis rudement jetée sur ma compagne : la roue d'arrière de la berline s'était si bien enfoncée dans une ornière que la voiture avait failli verser. Il a fallu descendre. Quand il a été évident que malgré les coups de fouets

et les jurons les chevaux ne pouvaient dégager la roue, le postillon a envoyé un valet à l'auberge que nous venions de quitter pour demander du renfort. J'ai déclaré que je voulais retourner avec lui dans l'espoir de retrouver ma médaille. Madame Baba a consenti à m 'accompagner, non sans pDusser force: hélas ! car nous étions bien à un quart de lieue de l'auberge et la nuit tombe vite en décembre.

Quand nous sommes arrivés, l'hôtesse était sur sa porte, adressant ses souhaits de bon voyage à un jeune otfîcier de dragon. Sans lui laisser le temps de témoigner sa surprise de nous revoir :

— Vous n'auriez point trouvé une médaille }

— lui ai-je demandé .^ — ma médaille de Saint -Michel ?

— C'est mol qui ai eu ce bonheur, .Mademoiselle, — m'a dit l'officier. 11 a sorti la médaille de sa poche et me l'a tendue en disant :

— Vous paraissez tenir beaucoup à cette médaille ?

— Je le crois bien que j'y tiens ! — Et l'ayant

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prise de sa main je l'ai b:iisée avec transport.

— Ne croyez-vous pas — a repris le jeune officier, — que j'ai droit à une récompense?

Comme je le regardais, surprise de ces paroles :

— Voulez-vous me rendre un instant votre médaille.-

iMoi, bonnement, je la lui tends ; il s'en saisit, la baise et me la rend en disant :

— J'en demande bien pardon à mon céleste confrère, l'archange porte-cuirasse, mais ce n'est pas sa belliqueuse image que j'ai baisée sur votre médaille, Mademoiselle.

Ce disant, avec un grand salut, il a piqué des deux, et, longtemps, toute interdite, un pied de rouge sur le visage, j'ai écouté décroître sur la route le galop de son cheval.

Je t'écris ces lignes en attendant que la berline soit désembourbée. Je te continuerai ma lettre après mon arrivée à Ferne)'.

PRECEPTEUR DE MARIE >;ORNElLLE

Suite de la lettre de Marie à Micheline.

i8 décembre.

Enfin, je l'ai vu ce iameux Monsieur de Voltaire ! Le cœur me battait bien fort quand je suis descendue de la berline, me dépêtrant à grand peine de l'amas des châles et des couvertures s ms lequel Madame Baba m'avait ensevelie. 11 était nuit close depuis longtemps quand nous arrivâmes. Madame Denis me reçut dans ses bras et m'embrassa tendrement.

— Elle est périe de iroid, voyez comme elle tremble, cette pauvre enfant! — disait-elle, en me détortillant de mes châles.

Ce n'était pas de froid que je tremblais mais bien de crainte à la pensée de paraître devant ce Monsieur de Voltaire dont j'avais déjà entendu dire tant de bien et tant de mal. Oh! comme le cœur me battait quand, une heure après, débarbouillée et débarrassée de la poussière du voyage, je fis, en costume de pensionnaire, ma révérence au maître de céans qui m'attendait

dans la grande salle, les mains croisées derrière le dos, devant un grand poêle de faïence à ornements de bronze doré. Je lui voulus dire une phrase bien tournée que m'avait enseignée mère Dosithée ; mais aux premiers mots je m'embarrassai et demeurai court sous son regard perçant. .Monsieur de \'oltaire fît alors trois pas vers moi, les mains tendues et me baisa au front en m'adressant d'obligeantes paroles de bienvenue. Et moi de le voir si simplement affectueux, tel un bon grand-père, je perdis tout embarras et lui dis :

— J'ai déjà trouvé une mère en .Madame Denis, au seuil de cette demeure hospitalière ; et je prends la liberté d'éprouver pour vous un sentiment tout filial.

— Oh ! oh ! notre CInmètie, — me dit-il en me tapotant la joue, ce compliment-ci m'a tout l'air d'être de votre cru, et il m'agrée fort. La petite fille du grand Corneille trouvera toujours en moi le cœur du père le plus dévoué.

Que te dire du repas et de la soirée qui se passa dans cette même grande salle } Nous

étions nombreux à table ; cette profusion de lumière, tous ces serviteurs empressés, la chère abondante et délicate, un certain petit vin d'Arbois dont je bus sans défiance un peu plus que de raison, tout cela me portait fort à la tête et me paraissait la suite de l'histoire de Cendrillon : Ondrillon à la cour du roi. .Monsieur de \ oltaire ne tarissait pas d'éloges sur mon grand oncle ; ses invités sur sa propre générosité qui lui faisait accueillir paternellement la descendante de ce poète. Pour moi, après le dîner, je ne savais auquel entendre : Cldinène par ci, Rodogune par là. Et moi, songeant au.x vieilles bardes que je rapetassais, il n'y a pas encore si longtemps, dans notre pauvre logis, je me disais : Ni Chimène, ni Rodogune, encore que je ne sache pas au juste qui étaient ces demoiselles, mais Cendrillon chez. le fils du roi assurément. En m'éveillant ce matin dans la belle chambre qui sera désormais Li mienne, il me semblait que tout ce qui s'est passé depuis mon départ de l'Abbaye n'est qu'un rêve, un rêve

dont je souhaite ne pas me réveiller !

Voltaire à Madame la marquise du Deffand, à Ferney,

22 décembre.

Pour moi qui touche à ce bel âge de la maturité, je me trouve très bien d'avoir à gouverner les dix-sept ans de Mademoiselle Corneille. Elle est gaie, vive et douce, l'esprit tout naturel; c'est ce qui fait apparemment que Fontenelle l'a si mal traitée.

Je lui apprends l'orthographe, mais je n'en ferai point une savante ; jo veux qu'elle apprenne à vivre dans le monde et à y être heureuse.

Marie à Micheline.

22 décembre.

J'ai cru mourir de confusion. Ce matin Monsieur de Voltaire m'a mandée dans son cabinet : — Ça, — m'a-t-il dit, — Mademoiselle Uo-

PRÉCEPTEUR DE MARIE CORNEILLE 3l

dogune, voyons un peu ce que l'on vous a appris au couvent.

— Ce sera bientôt vu : je sais tout juste lire, un peu compter, pour ce qui est d'écrire, je n'écrirais pas trop mal si ce n'est que mes lignes ne peuvent jamais aller droit leur chemin, mais chevauchent les unes sur les autres, si bien que je n'y puis rien débrouiller moi-même.

— Mais vos lignes étaient en fort bon ordre de bataille dans la lettre que vous m'avez envoyée de l'Abbaye, et cette lettre était, de plus, des mieux tournées.

Je me suis sentie rougir ; puis, prenant le parti d'avouer :

— Je m'y suis prise à trois fois pour la transcrire et, pour ce qui est d'être bien tournée, elle en était redevable plus à mère Dosithée qu'à moi-même.^

Monsieur de Voltaire s'est mis à rire.

— Voilà qui est franc, au moins ! Ah ! c'est ainsi qu'on berne le vieux de la montagne ! Eh ! bien, asseyez-vous là, Cornélie, vous allez écrire quelques lignes, là, sous mes yeux pour voir

comment se comporte votre jeune savoir hors des lisières de mère Dosithée.

Il a glissé devant moi une feuille de papier blanc et m'a tendu une plume. Pense quel moment terrible pour moi ! Après y avoir un peu rêvé, j'ai écrit : « Mon Dieu, je vous remercierai tous les jours de ma vie de m'avoir donné en Monsieur de Voltaire un protecteur si généreux... et si indulgent pour ma mauvaise écriture. »

— Bravo 1 — s'est écriée .Madame Denis qui lisait par-dessus mon épaule. — Je vous le disais, moi, qu'elle est pétrie d'esprit, notre CornéJie.

— Oui, — a repris M. de \ oltaire après avoir lu, — elle ne manque pas d'esprit... d'à-propos ; du reste, son appel à l'indulgence n'est que trop justifié pour l'allure capricieuse de son écriture.

Je lui ai alors parlé de toi et lui ai déclaré que je t'écrivais.

— Cela est fort bon, — a-t-il dit, — tout à fait propre à vous former le style. Je ferai join-

PRl'XEPTEUR DE .MARIE CORNEILLE 33

dre vos lettres à mes paquets ; et je ne vous tiendrai pas en lisière pour ces lettres, je n'aurai garde de les lire, afin que vous puissiez les écrire en toute liberté.

Il ne me manque maintenant, pour être la plus heureuse ("endrillon du monde que d'avoir de tes nouvelles.

Voltaire à M. le Comte (VArfjentnl.

22 décembre.

Nous sommes très contents de Alademoiselle Rodogane ; nous la trouvons naturelle, gaie et vraie. Son nez ressemble à celui de .Madame de Ruffec ; elle en a le minois de doguin ; de plus beaux yeux, une plus belle peau, une grande bouche assez appétissante, avec deux rangs de perles.

Voltaire à M. Diderot.

22 décembre.

Les dévots et les dévotes s'assemblèrent chez

34 MONSIELR DE VOLTAIRE

Madame la première présidente de Mole, il y a quelque temps ; ils déplorèrent le sort de Mademoiselle Corneille qui allait dans une maison qui n'est ni janséniste, ni moliniste. Un grand chambrier qui S2 trouvait là leur dit : « Mesdames, que ne faites-vous pour Mademoiselle Corneille ce qu'on fait pour elle ? » 11 n'y en a pas une qui offrit dix écus. A ous noterez que Madame de Mole a eu onze millions en mariage, et que son frère Bernard, le surintendant de la reine, m'a fait une banqueroute irauduleuse de vingt mille écus, dont la famille ne m'a pas payé un sou.

Marie à Micheline.

24 décembre.

En vérité, je suis la plus heureuse créature du monde. J'irai à la messe de minuit. Et avec qui .^ je te le donne en cent. Avec Monsieur de Voltaire lui-même; oui, ma bonne ! Assise près àz la fenêtre de son cabinet, je regardais tomber la neige en écoutant les joyeuses cloches de

PRÉCEPrEUK DE MARIE COKNElLf.E 3V

Noël. Je revoyais par la pensée notre paroisse de Saint Médard où j'ai assiste avec mon père et ma mère à la messe de minuit l'an passé ; l'autel brillant de lumière, la crèche avec le petit enfant Jésus tout rose, blond et frisé, l'étoile, les anges, l'âne, le bœuf, les bergers, les moutons, j'entendais les chants et l'orgue, il me semblait qu'il ne pouvait y avoir rien de plus beau au paradis.

Tout-à-coup Monsieur de \ oltairc a dit à Madame Denis :

— Mais voyez donc, ma bonne, l'air mélancolique de notre Coniélie. (^>a, venez donc un peu, ma chère enfant, me dire pourquoi votre visage ne rit pas de toutes ses iossettes comme il le devrait toujours faire.

Je suis venue m'asseoir à ses pieds sur un tabouret. .

— Ce sont ces cloches, les cloches de Noël ; je pensais à la messe de minuit ; c'était si beau à Saint Médafd !

— Mais ce sera très beau aussi, dans votre nouvelle paroisse.

— Alors je pourrai aller à la messe de minuit }

— Et vous n'irez pas seule ; nous irons tous : Madame Denis, M. \Vagnière, dame Baba, tous les serviteurs et moi. Pensez-vous donc que j'ai un chapelain, ce bon abbé Adam, uniquement pour taire ma partie d'échecs .-

Je n'ai pu dissimuler mon étonnement :

— Vous aussi, vous y viendrez à la messe de minuit ?

— Et pourquoi donc pas, je vous prie.- Me prendriez-vous pour un mécréant, Mademoiselle Rodofjune H

— Moi.-... non... mais mère Théophanie disait...

A peine ces mots lâchés, j'ai rougi de ma sottise, mais il n'était plus temps :

— Quoi donc .- que vous disait-elle sur mon compte, mère Théophanie .-

Après m'ètre fait un peu prier, je lui ai dit non toutes les vilaines choses que mère Théophanie disait de lui; et qu'il était l'Ante Christ, et ceci, et cela, mais seulement ces paroles

PRÉCEPTEUR DE MARIE CORNEILLE 'i^

qu'elle m'avait dites au moment du départ et qui ne laissaient pas de me tourmenter : « Ma chère fille, en allant habiter chez Altjnsieur de \'oltaire, tel Esaù vendant à son frère scm droit d'aînesse pour un plat de lentilles, vous vendez votre part de paradis pour un peu de bienêtre. »

Au lieu de prendre en mauvaise part, comme je le craignais, les paroles de mère Théophanie, Monsieur de Voltaire n'a fait qu'en rire.

— Il faudra donc lui écrire que j'ai été à la messe de minuit avec vous, à cette bonne mère Théophanie, afin qu'elle ne soit plus en peine de votre part de paradis.

11 a ajouté que, loin d'être l'ennemi de notre sainte religion, il était un bon chrétien, que ses ouvrages en faisaient loi, qu'il y avait à maintes reprises exprimé les vérités de la foi, de la manière la plus conforme à l'enseignement des théologiens. Se levant pour prendre un de ses ouvrages qui s'appelle La Henriade : .

— Voj-ez, — a-t-il dit, après l'avoir feuilleté un instant, — si votre mère Théoplianie vous a

défini l'unité de l'Eglise et l'invocation des saints mieux que moi :

Et il a voulu que je lise moi-même ces vers (car il paraît que ce sont des vers) :

L'Eglise toujours une et partout étendue, Libre, mais sous un chef, adorant en tout lieu, Dans le bonheur des saints, la grandeur de son Dieu.

Il m'a fait lire aussi dans le même livre ces vers sur la transsubstantiation :

Le Christ, de nos péchés, victime>enaissante.

De ses élus chéris nourriture vivante,

Descend sur les autels à ses yeux éperdus.

Et lui découvre un Dieu sous un pain*qui n'est plus.

Enfin ceux-ci sur la sainte Trinité :

La puissance, l'amour avec l'intelligence, Unis et divisés, composent son essence.

Je lui ai demandé la permission de copier ces vers pour les envoyer à] mère Théophanie. Je suis plus heureuse que je ne puis te le dire de savoir que cet homme si bon n'est pas un mécréant comme certains se plaisent à le dire, mais bien un excellent chrétien.

Voltaire à M. le marquis Albergati Capacelli.

24 décembre.

Je vous quitte pour aller à la messe clc minuit avec ma famille et la petite fille du grand Corneille. Je suis fâché d'avoir chez moi quelques Suisses qui n'y vont pas ; je travaille à les ramener au giron ; et si Dieu veut que je vive encore deux ans, j'espère aller baiser les pieds du saint -père avec les huguenots que j'aurai convertis, et gagner les indulgences.

Voltaire à M. Corneille,

25 décembre.

Mademoiselle votre fille, monsieur, me paraît digne de son nom par ses sentiments. Ma nièce, Madame Denis, en prend soin comme de sa fille. Xous lui trouvons de très bonnes qualités et point de défauts. C'est une grande consolation peur moi, dans ma vieillesse, de pouvoir

contribuer un peu à son éducation. Elle remplit tous ses devoirs de chrétienne. Elle témoigne la plus grande envie d'apprendre tout ce qui convient au nom qu'elle porte. Tous ceux qui la voient en sont très satisfaits. Elle est gaie et décente, douce et laborieuse ; on ne peut être mieux née. Je vous félicite, monsieur, de l'avoir pour fille, et vous remercie de me l'avoir donnée. Tous ceux qui lui sont attachés par le sang, et qui s'intéressent à sa famille, verront que si elle méritait un meilleur sort, elle n'aura pas à. se plaindre de celui qu'elle aura eu dans ma maison. D'autres auraient pu lui procurer' une destinée plus brillante ; mais personne n'aurait eu plus d'attention pour elle, plus de respect pour son nom, et plus de considération pour sa personne.

Ma nièce se Joint à moi pour vous assurer de nos sentiments et de nos soins.

Marie à Micheline.

27 décembre.

Je suis au comble de la joie. Eh ! quoi, ton mari est grand admirateur de Monsieur de Voltaire tout comme il l'était, me disais-tu, de mon grand oncle Corneille ! Il te demande de me supplier d'être aussi prodigue que je le pourrai de détails sur cet homme incomparable, ainsi qu'il l'appelle si justement, à mon humble avis d'ignorante. Que voilà donc une requête qui m'agrée, il est doux de parler de ceux que nous aimons, et j'ai vraiment un cœur tout filial pour Monsieur de Voltaire.

J'ai reçu de magnifiques cadeaux de Noël : Madame Denis m'a fait prendre mesure d'une robe de taupejine tourterelle à engageantes de dentelles. Madame d'Argental m'a envoyé une écuelle de vermeil à mon chiffre, et Monsieur de Voltaire m'a donné un louis d'or tout neuf.

— Ce sera, — me dit-il, — pour vos menues fantaisies et vous pourrez choisir telle bagatelle

qui vous fera plaisir dans la balle des colporteurs qui viennent si souvent céans tenter Madame Denis et lui rafler jusqu'à son dernier sol.

Je n'ai pas besoin de te dire que j'ai saisi la première occasion pour envoyer mon beau louis d'or tout neut à ma mère ; je lui demande de s'acheter avec une bonne cape de laine pour cet hiver si rude.

Mais ce n'est pas tout de recevoir des présents. Comme je disais en recevant l'écuelle de vermeil dont Madame d'Argental m'a fait présent : « C'est bien trop beau pour moi ! — Rien de trop beau pour notre Chimène, — a dit M. de Voltaire, — Mais il s'agit maintenant de remercier la comtesse par un billet digne de la dite Chimène », de quoi je suis fort en peine.

Voltaire à M. le comte d'Argental.

28 décembre.

Mademoiselle Chimène prend la plume ; voyons comment elle s'en tirera.

PRKCEPTEl.'R DE JWARIE CORNEILLE 43

« Monsieur de Voltaire appelle Monsieur et Madame d'Argental ses anges. Je me suis aperçue qu'ils étaient aussi les miens : qu'ils me permettent de leur présenter ma tendre reconnaissance.

M. Corneille. »

Eh bien ! il me semble que Cliimène commence à écrire un peu moins en diagonale. Mes anges, nous baisons le bout de vos ailes.

Deinis, Corneille et Voltaire.

Voltaire à M. le comte d'Argental.

3i décembre.

La petite Corneille contribue beaucoup à la douceur de .notre vie ; elle plaît à tout le monde ; elle se (orme, non pas d'un jour à l'autre, mais d'un moment à l'autre. Ne vous ai-je pas mandé combien son petit gentil esprit est naturel, et que je soupçonnais que c'était la raison pour laquelle Fontenelle l'avait déshéri-

tée } Mes chers^anges, permettez que je prenne la'. liberté de^vous adresser[ma réponse à la lettre que son père m'a écrite, ou qu'on lui adictée.

Marie à Micheline.

2 janvier 1761.

Mon oncle est mécontent de moi (c'est de Monsieur de Voltaire qu'il est question ; il veut que je l'appelle ainsi. Je lui ai même dit à ce propos : « Je gage qu'il n'y a pas beaucoup de nièces, en France, aussi bien pourvues que moi en fait d'oncles. — Eh ! eh! a-t-il repris tout satisfait ; oncle Corneille et oncle \'oltaire, vous n'avez point, ma nièce, à rougir de vos oncles). Je te disais donc que oncle Voltaire est mécontent de moi ; voici pourquoi.

Un colporteur est venu ce matin à Ferney et a obtenu de déballer ses marchandises dans le vestibule. 11 avait des colliers d'argent et de corail, deSjpoudres, des essences, des guipu-

PRECEPTEI R DE .MAKIE CORNEILLE 4)

res, des miroirs, des foulards de Perse, des joujoux et quantité d'autres belles choses.

Maman Denis (car la nièce de Monsieur de Voltaire veut que je l'appelle maman, et comme elle a pour moi les soins et l'affection d'une vraie mère, il m'est tout naturel de l'appeler ainsi). Maman Denis, dame Baba, les servantes et moi nous admirions l'étalage, achetant l'une ceci, l'autre cela.

— Je suis ruinée, — gémissait maman Denis en entassant emplettes sur emplettes sur les bras de sa fille de chambre. — Ce monstre de Jacquet me dépouille jusqu'au dernier sol, il ne me laisse que les yeux pour pleurer.

iMon oncle est apparu à ces lamentations ; m'avisant les mains vides :

— Et vous, Cornélie, inaccessible à la tentation de toutes ces bagatelles ?

— Oh! moi, oncle, je n'ai besoin de rien.

— Elle a raison, cette petite, — a approuvé maman Denis, — e\h est économe, elle ne jette pas comme moi sgn argent par les fenêtres.

Cependant mon oncle prenait en main un foulard de Perse et deux trompettes :

— Ne pensez-vous pas, Cornélie, que dame Baba (celle-ci venait de se retirer), se ferait honneur de ce foulard pour aller à la messe? et que ces sacripants ce petits VVagnière (ce sont les petits garçons de son secrétaire), s'en donneraient à cœur joie de nous casser la tête en soufflant dans ces trompettes .-

Je n'ai rien répondu, au supplice de ne pouvoir acheter ces objets pour suivre le conseil de générosité que mon oncle me donnait indirectetement mais si clairement.

— Laissez-la donc tranquille, cette petite, — a repris maman Djnis, — si elle vous écoutait, vous lui feriez dépenser jusqu'à son dernier liard. Venez plutôt, Cornélie, nous aider à porter ces horreurs dans ma chambre.

Je l'ai suivie, mais j'avais eu la mortification d'entendre mon oncle murmurer :

— Qui le croirait qu'une Cornélie est, non une insouciante cigale, mais bien une économe fourmi !

11 avait l'air tâché, et je l'étais, moi aussi d'être traitée d'économe iourmi ; mais quoi ! ma mère aura moins froid dans sa cape neuve ; cette pensée me fait chaud au cœur.

Voltaire à M. Le Bran.

2 janvier 1761.

\'ou3 m'avez accoutumé, monsieur, à oser joindre mon nom à celui de Corneille ; mais ce n'est que quand il s'agit de sa petite lille. Xous espérons beaucoup d'elle, ma nièce et moi. Nous prenons soin de toutes les parties de son éducation, jusqu'à ce qu'il nous arrive un maître digne de l'instruire. Elle apprend l'orthographe; nous la taisons écrire. Vous voyez qu'elle torme bien ses lettres, et que ses lignes ne sont point en diagonales comme celles de quelques-unes de nos Parisiennes. Elle lit avec nous à des heures réglées, et nous ne lui laissons jamais ignorer la signification des mots. Après la lecture, nous parlons de ce qu'elle a

lu, et nous lui apprenons ainsi, insensiblement, un peu d'histoire. Tout cela se fait gaiement et sans la moindre apparence de leçon.

J'espère que l'ombre du grand Corneille ne sera pas mécontente ; vous avez si bien fait parler cette ombre, monsieur, que je vous dois compte de tous ces petits détails. Si Mademoiselle Corneille remercie M. Titon, et tous ceux qui ont pris intérêt à elle, souflrez que je les remercie aussi. J'espère que je leur devrai une des grandes consolations de ma vieillesse, celle d'avoir contribué à l'éducation de la cousine de Cliimène, de Coniélie et de Camille.

Il faut que je vous dise encore qu'elle remplit exactement tous les devoirs de la religion, et que nos curés et notre évêque sont très contents de la manière dont on se gouverne dans mes terres.

Marie à Micheline.

G janvier.

Je suis contente de n'être plus pour mon on-

de une économe fourmi. Dame Baba est venue me remercier ce matin du beau mouchoir de cou que j'avais acheté pour elle; comme j'allais m'en défendre, les petits Wagnières, Tutu et Riri ont fait une bruyante entrée, soufflant à s'époumonner dans de grandes trompettes et ne s'interrompant que pour me crier des mercis auxquels je n'avais pas plus droit qu'à celui de dame Baba. Maman Denis a dit à dame Baba d'emmener ces bruyants garçons et m'a donné l'explication de ces mercis.

Il paraît que c'est notre oncle qui a donné le mouchoir de cou, de ma part, à dame Baba et les trompettes aux petits Wagnière. Il a même dit à leur père :

— Notre Coriiélie marche sur les traces de sa maman Denis. Ces pauvres femmes n'ont pas un louis d'or en poche qu'elles ne brûlent de l'échanger contre les petites horreurs du premier colporteur venu.

A quoi M. Wagnière à repondu que si j'avais échangé quelque chose, ce n'était pas le louia d'or que j'avais reçu de Monsieur de Voltaire»

attendu que, à ma demande, et par ses soins à lui, ce louis d'or avait été expédié à ma mère.

— Comprenez-vous quelque chose à cette histoire ? — m'a demandé maman Denis. Tant il y a que notre oncle a paru enchanté et a dit en se frottant les mains :

— Je le savais bien, moi, que notre Cornélie ne pouvait être une sèche, petite fourmi !

J'ai tout raconté à maman Denis qui m'a fort louangée et embrassée et m'a obligée à accepter un autre louis d'or, le dernier, assuré-telle, qu'elle ait pu sauver des griffes de Jacquet ; mais pour celui-ci, je le garderai et en userai pour offrir des présents à mes chers protecteurs, ne voulant mettre, tout aussi bien que moi, mes parents à leur charge.

Voltaire à AI. Thiérlot.

i I janvier.

... P. S. je suis bien content de l'acquisition de Mademoiselle; elle fait jusqu'à présent l'a-

PRIiCEPTEUR DE MARIE CORNEILLE ?I

grément de notre maison. Il est honteux pour la France que quelque 'grande dame ne l'ait pas prise auprès d'elle.

Voltaire à Madame la comtesse d'Argental.

14 janvier.

Mais pourquoi Al. d'Argental n'écrit-il pas.- Quoi, pas un mot.^ Aurait-il toujours son ophtalmie? S'il n'est que paresseux, je suis consolé. 11 a un charmant secrétaire. Tenez, petite fille, voilà comment les dames écrivent à Paris. Voyez que cela est droit; et ce style, qu'en dites-vous .^ Quand écrivez-vous de même, descendante de Corneille.^ Cela donne de l'émulation ; elle va vite m'écrire un petit billet dans sa chambre : c'est, je vous assure, une plaisante éducation...

Pour dieu, daignez m'envoyer (paroles ne puent point) la feuille * de l'inlâme Fréron con-

I. Voici le passage de l'Armée littéraire dont Tiiiériot venait d'écrire un mot à Voltaire au sujet de Marie Corneille :

?2 MONSIEl R DE VOLTAIRE

tre M. Le Brun, J'avoue que VOde est bien longue, qu'il y a de terribles impropriétés de style ; mais il y a de tort belles strophes, et j'aime M. Le Brun; il m'a fait faire une bonne action dont je suis plus content de jour en jour.

Marie à Micheline.

14 janvier.

Maintenant que je commence à écrire un peu moins en diagonale, je vais te transcrire quelques-unes des plus belles strophes de cette Ode

«. Vous ne sauriez croire, monsieur, le bruit que fait dans le monde cette ginérosité de M. Voltaire. On en a parlé dans les gazettes, dans les journaux, dans tous les papiers publics, et je suis persuadé que ces annonces fastueuses font beaucoup de peine à ce poète modeste qui sait que le principal mérite des actions louables est d'être tenues secrètes. Il semble d'ailleurs, par cet éclat, que M. de Voltaire n'est point accoutumé à donner de pareilles preuves de son bon cœur, et que c'est la chose la plus extraordinaire que de le voir jeter un regard de sensibilité sur une jeune infortunée ; mais il y a près d'un' an qu'il fait le même bien au sieur L'Ecluse, ancien acteur de l'Opéra (Comique, qu'il loge chez lui, qu'il nourrit, en un mot qu'il traite en frère. Il faut avouer que, en sortant du couvent. Mademoiselle Corneille est tombée en de bonnes mains »«

de M. Le Brun à qui Je dois le grand bonheur d'être devenue la nièce de Monsieur de Voltaire •

L'ombre du Grand Corneille à Mademoiselle Marie Corneille.

De gloire et de misère, étrange destinée, O mon sang! ô ma fille! ô chère infortinée, Rends ton malheur auguste et fait rougir le sort, La sublime vertu ne peut être avilie;

L'âme de Cornélie Sut braver les revers, et César, et la mort...

Si le nom de Corneille est ton seul héritage, ("ette gloire n'est point un stérile partage : O ma fille! ta dot est l'immortalité; Et je laisse à ton sort, que mon destin protège,

Mes lauriers pour cortège :

Leur ombre sert d'asile à ma postérité.

Gomme un jeune palmier, levant sa noble tête, Sous l'ombre paternelle affronte la tempête. Rival du cèdre^altier qui règne sur les monts; Si ton nom fut le mien, et si mon sang t'anime

Lève un front magnanime :

Ma race peut marcher rivale des Bourbons.

... Dis-lui, (c'est de mon oncle Voltaire qu'il s'agit) :

... Dis-lui que si Mérope eût devancé Chimène, De son chaos obscur dégageant Melpomène, Sans doute il eût brillé de l'éclat dont j'ai lui; S'il eût été Corneille, et si j'étais Voltaire,

Généreux adversaire, Ce qu'il fera pour toi, je l'eusse fait pour lui.

Il y en a long comme cela; mais mon oncle dit que les autres strophes ne valent pas le diable, et, pour ce qui est de moi, je suis trop ignorante pour rien comprendre à toutes ces belles choses. Mon oncle a bien essayé de m'expliquer les mots que je n'entends pas, mais ils sont trop ; cela met dans ma tête une épouvantable confusion; j'emmêle Mérope et César, Melpomène et Cornélie.

O mes illustres oncles, je crains bien que vous n'ayez, toujours en moi qu'une ignorante nièce !

Voltaire à M. Du Molard.

i5 janvier.

Mon cher ami, nous ne montrons encore que

le français à Cornélie ; si vous étiez ici, vous lui apprendriez le grec. Nous ne cessons jusqu'à présent de remercier M. Le Brun de nous avoir procuré le trésor que nous possédons. Le cœur paraît excellent, et nous avons tout sujet d'espérer que, si nous n'en faisons pas une savante, elle deviendra une personne très aimable, qui aura toutes les vertus, les grâces et le naturel qui lont le charme de l:i société.

Ce qui me plaît surtout en elle, c'est son attachement pour son père, sa reconnaissance pour M. Le Brun, et pour toutes les personnes dont elle doit se souvenir. Elle a été un peu malade. Vous pouvez juger si Madame Denis en a pris soin ; elle est très bien servie ; on lui a assigné une femme de chambre qui est enchantée d'être auprès d'elle ; elle est aimée de tous les domestiques ; chacun se dispute l'honneur de faire ses petites volontés, et assurément ses volontés ne sont pas difficiles. Nous avons cessé nos lectures depuis qu'un rhume violent l'a réduite au régime et à la cessation de tout travail. Elle commence à être mieux.

Nôiis allons reprendre nos leçons d'orthographe. Le premier soin doit être de lui faire parler sa langue avec simplicité et avec noblesse. Nous la faisons écrire tous les jours : elle m'envoie un petit billet et je le corrige; elle me rend compte de ses lectures : il n'est pas encore temps de lui donner des maîtres; elle n'en a point d'autres que ma nièce et moi. Nous ne lui laissons passer ni mauvais termes, ni prononciations vicieuses; l'usage amène tout. Nous n'oublions pas les petits ouvrages de la main. Il y a des heures pour la lecture, des heures pour la tapisserie de petit point.

Je vous rends un compte exact de tout. Je ne dois point omettre que je la conduis moimême à la messe de paroisse. Nous devons l'exemple, et nous le donnons. Je crois que M. Le Brun ne dédaignera pas ces petits détails, et qu'il verra avec plaisir que ses soins n'ont pas été infructueux. Di'ces, je vous prie, à M. Le Brun que personne ne lui est plus obligé que moi. On dit que son Ode a encore un nouveau mérite auprès du public par les imperti-

nences de ce malheureux Fréron. 11 est pourtant bien honteux qu'on laisse aboyer ce chien. Il me semble qu'en bonne police on devrait étoulfer ceux qui sont attaqués de la rage.

Marie à Micheline,

i5 janvier.

Je ne m'étais jamais doutée qu'il fût si agréable d'être malade. J'ai pris un gros rhume à faire, dans le jardin, des bonshommes de neige pour les petits Wagnière. J'en prenais bien souvent des rhumes, autrefois, à grelotter dans notre pauvre logis sans leu. Ma mère n'y savait d'autre remède que de me bien barbouiller le ne/ de chandelle, si bien que je puais à quinze pas. Ici, pour quelques petites quintes de toux, on me dor lotte comme si j'allais rendre l'âme. Dès la première quinte maman Denis m'a obligée à me coucher dans mon lit bien bassiné et parfumé au genièvre et au vinaigre de lavande ; on m'a appliqué sur la poitrine

des compresses de bauaie, à la Tronchin et ce sont, depuis, des infusions au miel, des pâtes délicieuses pour le rhume, des sirops parfumés, et, comme nourriture, d'exquises gelées de viande et de fruits. Enfin, tout comme si j'étais vraiment malade, on a fait venir de Genève le grand médecin, M. Tronchin.

J'avais voulu me lever pour le recevoir, et j'étais assise près du poêle bien emmitouflée; après m'avoir examinée, il a dit à mon oncle.

— Je vois ce que c'est, patron, vous aviez envie de vous faire gagner quelques louis au whist ; le rhume de cette petite n'est qu'un prétexte.

— ■• Fort bien, — a répondu notre oncle, — puisque vous le prenez ainsi, nous ne vous laisserons partir que nous ne vous ayons dépouillé de votre dernier louis.

Notre oncle aime à railler M. Tronchin parce que, cet art de la médecine dans lequel il excelle, le docteur en fait peu de cas, tandis qu'il se croit un joueur de whist incomparable sans que ses pertes au jeu le puissent convaincre qu'il joue comme un pied de banc.

Cependant chacun s'en venait dans la salle consulter M. Tronchin pour ses maux. Maman Denis se plaignait de ses maux de reins ; notre oncle leva les bras au ciel, et au docteur:

— Que diable y pouvez-vous bien faire ! Ma nièce est un gros cochon : cela se lève à midi, cela se crève de truites et de gelinottes ; il ferait beau voir, après ce régime, qu'elle ,n'eût pas mal aux reins.

Voilà maman Denis fort en colère et l'ordonnance de M. Tronchin ne l'a pas calmée :

— Point d'autre remède, belle dame, que de vous promener, chaque matin, de cinq à sept, en souliers plats et en tronchine.

Tu sais que l'on appelle ainsi des robes courtes et sans paniers, conseillées par le docteur pour les promenades matinales, et qui sont devenues, paraît-il, le véritable engouement des parisiennes.

Au père Adam qui se plaignait de s'alourdir, il a conseillé de scier une voie de bois chaque matin. Le père Adam a protesté.

— Eh bien! résignez-vous donc à l'alourdis-

sèment, à moins que vous ne préfériez cirer Tappartement à l'exemple du duc de Mirepoix, qui, sur mon ordonnance, se livre tous les matins à cette salutaire occupation.

Notre oncle ne se sentait pas de joie.

— Eh! l'abbé, ce n'est donc plus seulement des mâchoires et de l'estomac que vous allez fonctionner, mais aussi des bras et des jambes. Voilà enfin un médecin qui ne vous relève pas de la sentence portée contre votre aïeul, premier du nom :' « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. »

M. Tronchin a le plus grand crédit céans. Notre oncle dit à tout venant que sans ses bons soins il aurait depuis longtemps troqué son état de moribond contre celui de cadavre. Puisse le docteur nous conserver longtemps ce cher moribond !

Voltaire à madame la marquise du Deffand.

i5 janvier. Oui, madame, j'aurai du plaisir, et le plus

PRÉCEPTEUR t)E MARIE CORNEILLE 6l

grand plaisir du monde à vous parler et surtout à vous entendre. Cela serait plaisant de nous voir arriver à Saint- Joseph avec madame Denis et cette demoiselle Corneille qui sera, je vous jure, le contre-pied du pédantisme.

Voltaire à M. Damilaville.

i6 janvier.

Ce monsieur du Molard est un homme que je dois beaucoup aimer, car c'est lui en partie qui nous a procuré mademoiselle Corneille. Vous pouvez, et M. Thiériot, lire ma lettre à M. du .Molard, et le petit billet de mademoiselle Corneille. Ils verront si nous savons élever les jeunes filles.

Je fais une^réflexion : Al. Thiériot me mande que le digne Fréron a fait une espèce d'accolade de la descendante du grand (Corneille et de l'Ecluse, excellent dentiste qui, clans sa jeunesse, a été acteur de l'Opéra-Comique. Si cela est, c'est une insolence très punissable, et dont

62 MONSIEUR DE VuLTAlRE

les parents de mademoiselle Gorneille devraient demander justice. L'Ecluse n'est point dans mon château; il est à Genève, et y est très nécessaire; c'est un homme d'ailleurs supérieur dans son art, très honnête homme et très estimé. La licence d'un tel barbouilleur de papier mériterait un peu de correction.

Marie à MicJiellue.

17 janvier.

Notre oncle est fort en colère contre ce M. Fréron que j'appelais le bon 3L Fréron, lui étant redevable de cette représentation de Rodogune à la Comédie Française dont le produit permit à mon père de me placer à l'Abbaye. 11 paraît que ce M. Fréron a osé attaquer notre oncle dans le bien dont il ne cesse de' me combler, mettant en doute son désintéressement et insinuant je ne sais quelles noirceurs à propos d'un M. L'Ecluse qui serait chargé de mon éducation et que j'ai à peine vu céans deux ou trois

PRÉCEPTEUR DE AiARIE CORNEILLE 63

fois quand il vient pour soigner les dents de maman Denis. Notre oncle dit que ce méchant M. Fréron me perdra sans ressources et me mettra dans l'impossibilité de trouver un mari, de quoi je ne suis guère en peine. Tu me souhaitais, pour mes étrennes, un certain mystérieux dragon d'archange pour mari. Hélas, dans la réalité, le fils du roi n'épouse pas Cendrillon; je n'espère pas davantage épouser le mystérieux archange dont jj ne sais pas le nom et qui ignore le mien.

Voltaire à M. le marquis d'Argence de Dlrac.

20 janvier.

Si vous étiez encore ici, vous y verriez la descendante du grand Corneille que nous avons adoptée pour fille, madame Denis et moi. Son caractère paraît aussi aimable que le génie de Corneille est respectable.

Voltaire à M. Thiériot.

2 1 janvier.

Point de roman de Jean Jacques, s'il vous plaît, je l'ai lu pour mon malheur; et c'eût été pour le sien, si j'avais le temps de dire ce que je pense de cet impertinent ouvrage; mais un cultivateur, un maçon, et le précepteur de mademoiselle Corneille n',a pas le temps de parler de roman.

Voltaire à M. l'abbé cVOlivet.

22 janvier.

Adieu, je voudrais que vous fussiez ici; vous m'aideriez à rendre mademoiselle Corneille digne de lire les trois quarts de Ciiiiia et presque tout le rôle de Chimène et de Coriiélie : je dis presque tout, et non pas tout, car je ne connais aucun grand ouvrage parlait.

Marie à Micheline,

24 janvier.

Contrairement à son habitude, notre oncle qui me permet, à tout: heure du jour, d'entrer dans son cabinet, m'a accueillie avec impatiente quand je suis venue lui montrer le billet quotidien que je lui écris et qu'il prend la peine de me corriger pour m 'apprendre à écrire en bon français. Il dictait à M. AVagnière une longue lettre à ua monsieur italien qui lui avait envoyé un traité sur VExcellence de la langue italienne. Je me suis donc tenue coite sur mon tabouret, écoutant dicter cette lettre. Quand il a eu fini, notre oncle, se frottant les mains en signe de contentement, me dit :

— Eh bien, Cornélie qu'en pensez-vous de ma lettre }

— Je n'ai pas tout compris, mais Je vois bien que cet Italien a eu son paquet ; je pense qu'une autre fois il n'osera pas s'y frotter à comparer sa langue avec la vôtre.

— Eh! c'est aussi la vôtre, Cornélie' : noblesse de plume oblige comme noblesse d'épée ; la petite lille du grand Corneille doit au nom qu'elle' porte de parler purement cette belle langue française illustrée par l'auteur de tant de chets-d'œuvre.

Je lui ai dit que je ne désirais rien tant, mais que, pour dire le vrai, je ne savais pas exactement cz que signifiait parler purement sa langue, que j'avais cru bonnement jusqu'ici que l'on parlait bien quand on faisait clairement entendre ce que l'on voulait dire. Sur quoi maman Denis, entrée depuis un instant, s'est écriée :

— Pour ce trait là, elle l'a sûrement emprunté à Molière.

J'ai déclaré que je ne connaissais pas cette personne ce qui les a bien fait rire. Notre oncle m'a expliqué que c'était un grand écrivain qui vivait du temps de mon grand oncle.

Maman Denis est venue m'embrasser et, me prenant le menton :

— Mais regardez-la donc, si avec ce minois

éveillé, cette bouche appétissante, ce petit nez retroussé, elle n'est pas tout le portrait des Martine et des Toinon de Molière.

— C'est vrai, — a approuvé notre oncle; — elle n'a pas du tout le museau tragique : bonne recrue pour le Tripot : nous en ferons une Toinon accomplie.

Le tripot, ce sont les représentations des pièces de notre oncle qui ont lieu, parfois, ici devant un grand nombre d'invités. En fait de représentations, je n'ai jamais assisté qu'à celle de La fille de Jephté, à l'^A-bbaye ; tu as joué à merveille le personnage de Seïa, la fille de Jephté; tu étais à ravir dans ta longue robe blanche et ton écharpe bleue. Cela était fort beau, et je voudrais bien voir céans une représentation; mais pour ce qui est de me faire jouer moi-même, c'est pure moquerie: je n'oserais jamais dire seulement trois mots devant une assemblée.

68 MONSIEUR DE VOLIAIRr:

Voltaire à M. le comte cV Argeiital.

26 janvier.

xMa besogne la plus difficile est d'enseigner la grammaire à mademoiselle Corneille qui n'a aucune disposition pour cette sublime science.

Voltaire à Dalembert.

9 février.

M. de Malesherbes insulte Ja nation en permettant les infâmes personnalités de Fréron : on aurait dû lui faire déjà un procès criminel. Ce n'est pas de M. de Malesherbes que je parle. De quel droit ce malheureux ose-t-il insulter mademoiselle Corneille et dire que : « son père qui a un emploi à cinquante francs par mois, la tire de son couvent pour la faire élever chez moi par un bateleur de la foire .^ » Une calomnie si odieuse est capable d'empêcher cette fille de se marier. Mon cher philosophe, je vous jare

que nous donnons à mademoiselle Corneille l'éducation que nous donnerions à une Montmorency ou à une Châtillon, si on nous l'avait confiée. Nous y mettons nos soins, notre honneur. Si on ne punit pas ce l-Véron, on est bien lâche. J'espère encore dans les sentiments d'honneur qui animent .M. Le Brun. Il n'y a qu'à faire signer une procuration au bonhomme Corneille et la chose iri d'elle-même.

Marie à Micheline.

18 février.

Nous avons passé, hier, la journée aux Délices où devait avoir lieu un3 consultation entre M. Tronchin et deux de ses confrères au sujet d'un petit cousin de notre oncle, M. Daumart. Ce jeune officier de dragon fut attaqué, il y a dix-huit mois, d'un rhumatisme. M. Tronchin l'envoya aux bains d'Aix. Il en est revenu avec une tumeur qui lui fait souffrir de terribles élancements. 11 est tombé de cheval, il y a deux

ans, à la chasse, et c'est, croit-on, la cause de son mal. Il mange d'un excellent appétit, a bon visage et la parole assez terme ; mais il est cruellement immobilisé, dont il enrage : il ne faut pas moins de quatre personnes pour le porter d'un lit 'à l'autre.

Sachant qu'il appartenait au corps des dragons, j'ai paru tout aussi intimidée devant lui C[ue si c'eût été devant Saint .Michel en personne. Je mourais d'envie de l'interroger sur l'archange inconnu, son ami, peut-être. Je me hasardai à lui dire.

— Je suppose que le temps doit vous durer terriblement.

— Quand bien même vous diriez éternellement, vous seriez encore au-dessous de la vérité.

— Mais sans doute ces messieurs vos camarades viennent vous voir ?

— Oui, parfois, quand il en passe un à proximité, et nous jouons alors au naturel la scène d'Ulysse 3iux Enfers.

Je n'entendais goutte à ce propos, mais notre oncle a repris :

PRECEPTEUR DE ^iAKIE C iRNElLLE /I

— Allons, allons, mon garçon, vous n'en êtes pas encore à jouer l'ombre d'Achille.

— Si je ne suis mort, je n'en vaux guère mieux, — a soupiré le pauvre drjgon, — Achille préférait être un chien vivant plutôt qu'un roi mort, moi j'aimerais mieux être un cheval trottant, piaffant, caracolant, que le dragon semblable à un pantin cassé que je suis.

Pauvre garçon! je me suis reprochée de l'avoir amené à comparer son triste présent à son passé libre et joyeux. M. Tronchin pense qu'il a la tête du fémur cariée et déplacée et qu'il est à la mort. Xotre oncle en est tout attristé. Depuis la maladie de ce jeune homme, il lui témoigne un dévouement quasi paternel.

Vollaire à M. Le Bran.

19 ftivrier.

Plus j'y fais réflexion, plus je suis sûr, monsieur, que nous ne trouverons personne à Paris qui prenne intérêt à mademoiselle Corneille

et à son nom; vous ne trouverez que ceux qui ont été outragés par Fréron assez justes pour le poursuivre; les autres en rient. Dites à un de vos amis qu'on vient de iaire un libelle contre vous, la première idée qui lui viendra sera de vous demander où il se vend, et s'il est bien salé.

Je pense que ce qu'il y aurait de plus honnête, de plus doux, et de plus modéré à Iaire, ce serait d'assommer de coups de bâton le nommé Fréron à la porte de M. Corneille. Fe second parti est celui que j'ai eu l'honneur de vous proposer : c'est que vous vouliez bien dicter une requête à AL Corneille pour le lieutenant-criminel. N'est-il pas en droit d'attendre quelque attention pour son nom.^ n'est-il pas en droit de dire qu'il demande réparation de l'insulte faite à sa fille et à lui.^ On lui reproche, dans des lignes diffamatoires, d'avoir fait sortir sa fille du couvent pour la faire élever par un bateleur de la loire. Il est taux que ce l'Ecluse ait été bateleur; il est, depuis vingt ans, chirurgien du roi de Pologne; il est faux

PRÉCEPTEUR 0E AlARIE CORNEILLE 7 3

qu'elle soit élevée par lui; il est faux qu'elle soit clans la maison où le calomniateur suppose qu'il est; il est faux que le sieur l'Ecluse soit même venu dans cette maison depuis cinq mois. Mademoiselle (Corneille est dans la maison la plus honnête, la plus rég-lée, auprès d'un vieillard presque septuagénaire, qui lui a assuré tout d'un coup de quoi être à l'abri de l'indigence le reste de sa vie; elle est auprès d'une dame de cinquante ans, qui lui tient lieu de mère, et qui ne la perd pas un instant de vue. Un homme très estimable, qui a servi de précepteur à madame la marquise de Tessé, veut bien, à présent, lui donner des leçons. Elle mérite tous les soins qu'on prend d'elle; son cœur paraît digne de l'esprit de son grand oncle, et je vous assure qu'on ne peut avoir une conduite plus noble et plus décente que la sienne.

Voilà, monsieur, l'éducation de bateleur qu'on lui donne. Le père du grand Corneille était noble; mademoiselle Corneille a près ce deux cents ans de noblesse; elle est alliée aux plus grandes maisons du royaume, et on la laisse

outrager impunément dans les lignes diffamatoires d'un Fréron; et des gens ont la bêtise dem'écrire que je dois mépriser les petits traits que Fréron a la bonté de me décocher, comme si c'était moi dont il s'agît dans cette affaire, comme si j'étais une jeune demoiselle à marier ! . . .

Il n'est point du tout hors d'apparence qu'il se présente bientôt un parti pour mademoiselle Corneille ; et je peux vous assurer que les feuilles de Fréron, qu'on lit dans les provinces, lui. feront grand tort, et pourront empêcher son établissement. Je ne vous avance rien, ici, monsieur sans de très justes raisons. Voyez donc s'il n'est pas convenable que le père qui nous a confié sa fille, repousse hautement les bruits qui la déshonorent.

11 est indubitable que le lieutenant de police fera comparaître le coquin, et cette scène produira une relation de vous qu'on pourra mettre dans tous les papiers publics. Elle sera vraie, elle sera forte et touchante parce que vous l'aurez faite. Elle convaincra Fréron de

calomnie, et décréditera ses indignes feuilles, indignement soutenues par i\l. de Malesher-

bes.

Marie à Micheline.

22 février.

En attendant le maître qu'il a demandé pour moi et qui est l'ancien précepteur de la marquise de Tessé, c'est notre oncle qui continue à m'apprendre l'orthographe et les beautés de la langue Irançaise. Je ne lui ai point caché que, malgré mon désir de le satisfaire, je ne me sentais guère de disposition à devenir savante. Il a protesté qu'il tenait trop à mon bonheur pour vouloir laire de moi une savante, qu'il voulait simplement m'apprendre à vivre dans le monde et à y être heureuse.

Il m'a lait présent d'un volume des fables de -M. de La h'ontaine, me disant qui! espérait que cet auteur me plairait par sa naïveté, par les grâces qui lui sont propres et parce

70 MONSIELR DE VOLTAIRE

que, malgré son génie, il est presque aussi simple que les héros de ses fables.

Après y avoir rêve un moment, il écrivit ces vers à la louange de ce iabuliste :

Toi, favori de la nature.

Toi, La Fontaine, auteur charmant,

Qui bravant et rime et mesure.

Si négligé dans ta parure,

N'en avais que plus d'agrément;

Sur tes écrits inimitables,

Dis-nous quel est ton sentiment,

Eclaire notre jugement

Sur tes contes et sur tes fables.

Il ajouta que la lecture des bons auteurs est le meilleur mDyen d'apprendre à parler et à écrire la langue française avec simplicité et noblesse. Il a donc été décidé que je passerai, en plusieurs lois, une ou deux heures à lire les bons auteurs et que je lui rendrai compte de mes lectures. Je continuerai aussi à lui écrire le billet quotidien dont il corrige le style et l'orthographe. Tu vois donc que les demoiselles de la plus haute noblesse ne peuvent se vanter d'avoir un aussi illustre précepteur que

ton ignorante amie ; mais je crains bien de ne point faire honneur à mon illustre maître.

Voltaire à Madame de Fontaine,

27 février.

Nous montrons toujours l'orthographe à la cousine issue de germain de Polycucte et de Cinna. Si celle-là fait jamais une tragédie, je serai bien attrapé ; elle lait du moins de la tapisserie. Je crois que c'est un des beaux arts, car Minerve, comme vous savez, était la première tapissière du monde. Il n'y a que la profession de tailleur qui soit au-dessus. Dieu ayant été lui-même le premier tailleur, et ayant fait des culottes pour Adam quand il le chassa du paradis terrestre.

Marie à Micheline.

2 mars.

Tous les soirs, avant de me coucher, je fais

ma prière devant ma médaille de Saint Michel. Depuis que l'Archange l'a baisée, je n'ose plus la porter, et, malgré la promesse que je te fis de la baiser chaque soir, je ne l'ai plus baisée. Je l'ai placée sur un lit de ouate, dans une petite boîte à couvercle de verre. Qu'il est beau ce Saint Michel ! Avec quelle noble audace il lève son glaive pour transpercer le dragon ! 11 y a, autour de la médaille ces mots latins : Immensi treinor oceaiii. Je ne sais pas ce que cela signifie et je n'ai jpas osé le demander à notre oncle ; mais je comprends bien que cela veut dire que Saint Michel est fort, courageux et puissant et, plus je le regarde, plus je suis convaincue que c'est tout le poi:trait de mon inconnu. Où est-il maintenant? Quelle apparence que je le revoie jamais } Et si je le revoyais, quelle apparence qu'il se souvînt de moi ?

PRÉCEPTEUR DE AlARIE CORNEILLE 79

Voltaire à Madame la Marquise du Deffant, à Ferney.

G mars.

Vous me demandez, Madame, ce que c'est que Mademoiselle Corneille ; ce n'est ni Pierre, ni Thomas : elle joue encore avec sa poupée ; mais elle est très heureusement née, douce et gaie, bonne, vraie, reconnaissante, caressante sans dessein et par goût. Elle aura du bon sens ; mais, pour le bon ton, comme nous y avons renoncé, elle le prendra où elle pourra. Ce ne sera pas chez Madame de Volmar K Nous n'avons aucune envie. Madame, d'aller à Clarens, depuis que vous avez déclaré qu'on ne vous trouvait pas là. Nous sentons tous qu'il faudrait aller à Saint Joseph ' ;• mais les transmigrations sont trop difficiles. J'ai l'honneur d'être à moitié Suisse, indépendant, heureux. Les mots de Paris et de couvent m'ef-

I. Personnage de la nouvelle Héloïse, de Rousseau. i. Communauté où demeurait Madarne du Deffand.

8o MONSIEUR DE VOLTAIRE

frayent autant que votre société charmante m'attire.

Marie à Micheline.

En voili bien d'une autre ! Que dirait mère ThJophanie ? Il paraît que nous allons jouer la comédie. Qui nous? mais tout le monde : oncle Voltaire, maman Denis et même moi. Je n'en croj^ais pas mes oreilles quand la conversation étant tombée sur le tripot, comme il arrive souvent, à table, notre oncle a dit :

— Et cette jeune Chimène, quel rôle lui ferons-nous jouer }

— Pour ce qui est de cela, je vous prie de m'en dispenser. Je me souviens d'avoir entendu dire à mère Théophanie que les comédiens sont excommuniés.

Notre oncle s'échauffa fort sur ce propos, disant que, contrairement à l'opinion des prédicants de Genève et d'un certain M. Jean-Jac-

ques Rousseau dans sa Lettre sur les spectacles, il soutenait que le théâtre est une école de bonnes moeurs :

— Rien n'anime plus la société, — assuraitil, — rien ne donne plus de grâce au corps et à l'esprit, ne forme plus le goût, ne rend les mœurs plus honnêtes, ne détourne plus de la fatale passion du jeu, et ne resserre plus les nœuds de l'amitié.

— 11 s'agit de s'entendre, — intervint le Père Adam, — il y a théâtre et théâtre, comme il y a fagots et fagots.

— Il est vrai, l'Abbé ; sans doute, il y a un abîme entre le théâtre de l'illustre grand oncle de notre Chimène, qui est, à proprement parler, une école de grandeur d'âme et le théâtre de ces infâmes barbouilleurs Crébillon et Fréron où le bon goût n'est pas moins offensé que la saine morale.

Maman Denis qui ne raffole pas moins du tripot que notre oncle en revint au choix de la pièce à représenter.

— N'oubliez pas que notro Chimène n'a pas

du tout le nez tourné au tragique. Dans quelle pièce allez-vous la faire débuter }

— Nous la ferons débuter dans le comique. Que diriez- vous des Fer/unes savantes f

Je protestai de nouveau :

— Cela ne me conviendrait pas davantage ; je suis une ignorante, moi, je ne saurais pas représenter une femme savante.

Tout le monde se mit à rire. Maman Denis m'expliqua que je jouerai le rôle de la servante, Martine, qui est fort ignorante de la langue française.

— Ce sera donc fait pour moi sur mesure ; s'il ne s'agit que d'ignorer le beau langage, je ne le cède à personne sur ce point.

Notre oncle est tout à la joie ; il attend la visite de M. Lekain. C'est, paraît-il, un grand comédien qui joue très bien les pièces de mon grand oncle Corneille et aussi celles de notre oncle Voltaire. Quand il sera céans, le tripot va marcher bon train.

PKKCEPIEUR DE MARIE (.ORNKILI.E 83

Voltaire à M. le comte (VArgental.

19 mars.

C'est pourtant aujourd'hui le jeudi de l'absoute, mes chers anges, et Lekain n'est point arrivé. J'ai ouï dire des choses qui percent le cœur. Est-il donc bien vrai qu3 Lekain ait été en prison pour n'avoir eu un congé que de M. le duc d'Aumont.^ Mademoiselle Corneille avait appris un rôle ; notre théâtre était tout arrangé, et surtout nous nous attendions à voir Lekain, muni de vos lettres et de vos ordres. Toutes ces belles espérances ont été détruites .par la noble sévérité du premier gentilhomme de la chambre.

Marie à Micheline.

2 3 mars.

M. Lekain ayant été emprisonné, nous n'aurons pas de sitôt sa visite, ce dont notre oncle

est fort marri et moi fort aise, car je me sens trop neuve dans le ti'ipot pour oser m'exposer aux railleries d'un si habile comédien.

— Eh bien ! — dit notre oncle, — puisque le tripot n'est pas possible, il faut donc cultiver son jardin.

Et il s'est enfermé pour écrire une Epitre sur l' Agriculture. Il nous a lu ce soir cette Epître dédiée à maman Denis.

.M. de Ximénès, qui est céans depuis quelque temps, lui ayant dit qu'il s'étonnait qu'un homme comme lui puisse vivre loin de Paris, notre oncle lui a répondu par ce vers :

C'est la cour qu'on doit fuir; c'est aux champs qu'il

[faut vivre.

Il a ajouté :

— Je suis lou de la chose rustique. J'aime mes bœuis, je les caresse, ils me font des mines. Je me suis fait laiie une paire de sabots.

J'ai copié, à l'intention de ton mari, friand de tout ce qui sort de la plume de notre oncle quelques vers de cette Epître :

PRÉCEPTEUR DE AlARIE CORNEILLE 85

C'est la cour qu'on doit fuir ; c'est aux champs qu'il

[faut vivre.

Dieu du jour, dieu des vers, j'ai ton exemple à suivre. Tu garderas les troupeaux, mais c'étaient ceux d'un

[roi :

Je n'aime les moutons que quand ils sont à moi. L'arbre qu'on a planté rit plus à notre vue Que le parc de Versailles et sa vaste étendue.

La nature t'appelle, apprends à l'observer; La France a des déserts, ose la cultiver ; Elle a des malheureux : un travail nécessaire," Ce partage de l'homme et son consolateur, En chassant l'indigence amène le bonheur : Change en épis dorés, change en gras pâturages Ces ronces, ces roseaux, ces affreux marécages.

Maman Denis a été transportée de joie en s 'entendant louer si délicatement dans les derniers vers. Ton ignorante amie n'a pas été non plus oubliée :

Vous, à l'amitié dans tous les temps fidèle, Vous qui, sans préjugés, sans vices, sans travers, Embellissez mes jours ainsi que mes déserts, Soutenez mes travaux et ma philosophie; Vous cultivez les arts, les arts vous ont suivie. Le sang du grand Corneille, élevé sous vos yeux. Apprend, par vos leçons, à mériter d'en être. Le père de Cinna vient m'instruire en ces lieux : Son ombre, entre nous trois, aime encore à paraître.

Voltaire à M. de Cideoille, Aux Délices.

26 mars.

Nous sommes tous malades. Nous avons quitté Ferney pour revenir aux Délices, à portée des Tronchin. Madame Denis se fait saigner, et moi je cherche à faire diversion en vous écrivant. Si on saigne aussi la petite nièce du grand Corneille, p demanderai que l'on me mette quelques gouttes de son sang dans mes veines, si faire se peut, pour la première tragédie que je ferai.

Marie à Micheline.

26 mars.

J'ai eu une belle peur. Maman Denis avait hier, quand je l'embrassai en lui souhaitant la bonne nuit, un air tout joie et tout mystère. Avec quelques cajoleries, je suis bien vite venue à bout de son secret. Il paraît qu'un gentilhomme

des environs de Gex, M. de Crassier, capitaine au régiment des Deux-Ponts, m'a demandée en mariage pour un gentilhomme de ses parents.

• — Que lui avez-vous répondu ? — ai-je demandé.

Notre oncle avec malice :

— Nul doute qu'après vous avoir consultée nous n'ayons à lui faire une réponse affirma-

■ tive .

— Voire !

— Que veut dire ce voire ?

— Tout simplement que si vous êtes déjà fatigués d'être mon oncle Voltaire et vous ma maman Denis, je ne le suis pas du tout, moi, d'être votre Cornélie-Chiffoii.

~ — Ah! petite enjôleuse !... mais qu'on voie seulement apparaître ce beau cavalier et la petite bergère Cdmélie-Chiffon ne se souciera de la Muse limonadière et du vieux mouton broutant au pied des Alpes non plus que le vieux mouton des vers de Lefranc de Pompignan.

— Pour ce qui est des vers de ce Monsieur je ne m'en soucie pas plus que vous.

— C'est que, plus avisée que moi, vous ne vous êtes jamais ennuyée à les lire.

— N'empêche que vous lui devez être reconnaissant à ce Monsieur.

— Reconnaissant .^ et de quoi s'il vous plaît. ^

— Mais d'écrire ces mauvais vers si propres à vous échauffer la bile. Vous savez bien que votre grand Esculape-Tronchin dit qu'il est excellent pour votre santé que vous ayez tous les matins à courre le Pompignan.

Je l'ai embrassé et laissé tout riant, bien contente d'avoir détourné la question mariage. S'il est vrai, comme le disait mèreDosithée, que les mariages soient écrits au ciel, j'espère bien que ce n'est pas contre celui de Crassier que je suis appelée à échanger mon nom de Corneille.

Voltaire à M. Le Brun.

Je confie, Monsieur, à votre probité, à votre

zèle, et à votre prudence, qu'un gentilhomme des environs de Gex, nommé M. de Crassier, capitaine au régiment des Deux-Ponts, nous a demandé Mademoiselle Corneille en mariage pour un gentilhomme de ses parents.

Celui qui avait cette alliance en vue demandait une fille noble, bien élevée, et dont les mœurs convinssent à la simplicité d'un pays qui tient beaucoup de la Suisse. Le hasard a fait que la feuille de Fréron, dans laquelle Mademoiselle Corneille est déshonorée, a été lue par ce gentilhomme ; il y a lu : « Que le père de la demoiselle est une espèce de petit commis de la poste de deux sous, à cinquante livres par mois de gages ; et que sa fille a quitté son couvent pour venir recevoir chez moi son éducation d'un bateleur de la foire. »

Cette insulte a fait beaucoup de bruit à Genève où les feuilles du nommé Fréron sont lues. On a les yeux sur notre maison. Le scandale a circulé dans toute la province. Le gentilhomme qui se proposait pour Mademoiselle Corneille a été très refroidi, et il est très vrai-

semblable que cet établissement n'aura pas lieu. Enfin Mademoiselle Corneille a été instruite des lignes diffamatoires de Fréron. Jugez de son état et de son affliction ! Elle a pris le parti d'envoyer un mémoire de dix ou douze lignes à .Monsieur le lieutenant de police. Nous lui avons conseillé cette démarche. Ce mémoire est aussi simple que court ; et, pour peu qu'il y ait encore de justice et d'honneur chez les hommes, la plainte de Mademoiselle Corneille doit faire une grande impression.

Nous pensons, Madame Denis et moi, que si vous voulez bien, Monsieur, appuyer les justes plaintes d'une demoiselle qui porte le nom de Corneille, qui vous a déjà tant d'obligations, et qui se trouve publiquement déshonorée par un scélérat, enfin qui est sur le point de perdre un établissement avantageux, vous réussirez infailliblement, en représentant à M. de Sartine, déjà instruit de l'atrocité du nommé Fréron, l'impudence avec laquelle il diffame en six lignes une famille entière, le tort irréparable qu'il fait à une demoiselle d'un nom respectable.

PRÉCEPTEUR DE .MARIE CORNEILLE Ql

Marie à Micheline.

le 3 avril.

Enfin, je respire ! Me voilà délivrée du prétendant Crassier, lequel, à dire vrai, n'a jamais été importun, puisque je ne l'ai pas même vu.

Notre oncle m'a mandée ce matin dans son cabinet. Il était tout animé de la plus vive fureur.

— Ce gueux ! cet impudent ! ce monstre ! — s'écriait-il, — ne devrait-on pas le laire périr sous le bâton !

Je ne savais d'abord à qui il en avait ; mais maman Denis, assise près de lui, l'air fort abattu, m'a dit que notre oncle était courroucé contre ce bVéron qui publiait dans sa gazette que je suis la fille d'un paysan qui subsiste d'un emploi de cinquante livres par mois à la poste de deux sous, et que j'ai quitté mon couvent pour aller recevoir chez Monsieur de Voltaire une nouvelle éducation du sieur L'Ecluse,

iacteur de l'Opéra-Comique, Ces calomnies, du moins en ce qui concerne la soi-disant éducation que je reçois du sieur L'Ecluse (car pour ce qui est du petit emploi de mon père, il n'est que trop vrai qu'il en est réduit avec ma mère au faible produit de cet emploi qu'il n'a obtenu qu'à grand'peine) ; ces calomnies, dis-je, sont tombées sous les yeux de M. de Crassier et il a rompu le projet de mariage qui lui paraissait trop peu avantageux pour son jeune parent.

Il me fâche fort que ce détestable Fréron s'occupe de moi pour m'imputer à crime la pauvreté de mes parents et qu'il ose calomnier oncle \'oltaire à propos de l'hospitalité qu'il m'a si généreusement offerte ; mais pour ce qui est du mariage manqué, j'en suis bien aise. Il m'eût été difficile de faire admettre que je refusais un parti convenable, uniquement parce que je pense un peu plus que de raison à un jeune cavalier dont j'ignore le nom, qui ignore le mien, et que je ne re verrai sans doute jamais.

PRÉCEPTELR DE .MARIE CORNEILLE QB

Voltaire à M. Diiclos.

lo avril.

Je vous assure, .Monsieur, que vous me laites grand plaisir en m'apprenant que l'Académie va rendre à la l*Yance et à l'Europe le service de publier un recueil de nos auteurs classiques, avec des notes qui lixeront la langue et le goût, deux choses assez inconstantes dans ma volage patrie. Il me semble que Mademoiselle Corneille aurait droit de me bouder, si je ne retenais pas le grand (Corneille pour ma part. Je demande donc à l'Académie la permission de prendre cette tâche, en cas que personne ne s'en soit emparé.

Le dessein de l'Académie est-il d'imprimer tous les ouvrages de chaque auteur classique } l'^audra-t-il des notes sur Agésilas et sur Attila, comme sur Ciniia et sur Rodofjune? Voulezvous avoir la bonté de m'instiuire des intentions de l'Académie. Exige-t-elle une critique raisonnée.- veut-elle qu'on lasse sentir le bon,

le médiocre et le mauvais ? qu'on remarque ce qui était autreiois d'usage, et ce qui n'en est plus .- qu'on distingue les licences des fautes ? et ne se propose-t-elle pas un petit modèle auquel il faudra se conformer .- l'ouvrage est-il pressé ? combien de temps me donnez-vous ?

Marie à Micheline.

12 avril.

Tu me reproches de ne t'avoir sonné mot du château de Ferney : c'est une fort belle résidence entre une grande cour et un parc très bien entretenu. Le pays a été longtemps sous la neige, mais, avec le printemps, tout se réveille, tout ressuscite, tout est verdoyant et fleuri. Entre les jardins potager et fruitier se trouve le jardin d'agrément, bien dessiné, coupé de longues et belles avenues, entouré de charmilles verdoyantes et de berceaux de teuillage. A une extrémité s'élève le cabinet de notre oncle. C'est une pelouse entourée de char-

milles formant portiques. xA.u milieu de la palouse, un vieux tilleul étend ses branches jusqu'aux charmilles ; un banc de gazon entoure le tilleul. Par les jours de clair soleil, notre oncle aime à travailler dans ce cabinet champêtre où personne, excepté moi, n'ose aller le déranger. Près de cette retraite est le champ que, sur les conseils de Al. Tronchin, notre oncle laboure, sème et moissonne de ses propres mains ; il se trouve si bien de cet exercice qu'il le déclare indispensable à sa santé.

A l'extrémité du parc est un grand étang bordé de saules et de peupliers où l'on pêche d'excellentes tanches et d'énormes carpes. Sur le coteau, les vignes produisent le bon petit vin clairet que notre oncle préfère aux crus les plus renommés. Les arbres de la forêt, les chênes, les tilleuls et «les châtaigniers commencent à peine à bourgeonner. Près du château, un petit pavillon de marbre, servant de salle de bains, est entouré d'un enclos à claire-voie où batifole un beau chevreuil appelé Hardy auquel oncle et moi allons porter de l'herbe et du pain.

gà MONSIEUR DE VOLTAIRE

Oncle Voltaire entre dans tous les détails de la culture des terres et de l'entretien des jardins. On ne plante un arbre, on n'ensemence une plate-bande, on ne sable une allée que sur ses ordres. 11 connaît, chacun par son nom, toute l'armée des jardiniers, laboureurs, bûcherons ; il parle avec eux d'engrais, de bétail, d'instruments aratoires et les tient en plus haute estime que les laquais d'antichambre qu'il traite de fainéants.

Le château n'est pas très grand, mais bien divisé ; on le dit décoré avec beaucoup de goût. Pour moi qui n'ai guère vu de belles demeures, je le trouve magnifique, surtout le grand salon tendu de points de Hongrie, décore de grands miroirs aux cadres de racines dorés, d'une statue en plâtre de notre oncle, du portrait d'une dame de ses amies, morte il y a quelques années, Aladame du Chatelet, et des bustes en bronze de savants nommés Newton, Locke et de plusieurs autres.

La chambre de notre oncle est tendue et meublée de damas bleu clair. Le lit est â baldaquin.

Elle est ornée du portrait de ce M. Lekain dont nous avons vainement attendu la visite, et de celui d'un roi chez qui oncle Voltaire a passé quelque temps et dont il a eu beaucoup à se plaindre.

La chambre de maman Denis est aussi très jolie. Le meuble est en satin colombin à ramages. Au-dessus de la statue en marbre de notre oncle est le portait de l'impératrice de Russie, brodé en soie dans un médaillon entouré de perles. Sous le baldaquin sont les portraits du mari de maman Denis, de sa sœur, Madame Fontaine et de plusieurs autres personnes de sa famille. Sur la table de toilette il y a quantité de pûtes, de poudres, d'essences et de vinaigres d'odeur.

Je ne te parle pas de ma chambre, à moi, elle est pourtant tort à mon gré avec ses meubles de perse crème a fleurs roses. Au-dessus de ma table à écrire est le portrait de notre oncle. Je pense souvent à toi dans cette chambre, mes lettres en font foi ; penser, à toi me fait penser au Saint Alichcl de ma médaille, et Saint

Michel me fait penser... Ah! je mérite bien que tu te moques de moi! mais il est inutile que tu m'engages à ne pas repousser un prétendant en chair et en os pour l'ombre d'un archange chimérique. Les noirceurs que M. Fréron a publiées sur mon compte ne sont pas pour m'attirer la foule des prétendants ; je puis donc bien garder en paix dans mon cœur la douceur du souvenir de mon mystérieux archange.

Voltaire à M. Le Brun.

lô avril.

On vous a trompé, Monsieur, si l'on vous a dit que la rente que j'ai mise sur la tête de mademoiselle Corneille est pour son père. P^lle a beau:oup de talents et un très aimable caractère. J'en suis tous les, jours plus content, et je ne lais que mon devoir en m'occupant de sa iortune et de la gloire de son oncle.

Marie à Micheline.

i6 avril.

J'ai pris ce matin ma première leçon de danse; mais, à la vérité, je ne me soucie guère d'apprendre à danser. Notre oncle est tout bouillant de colère parce que ces messieurs du Consistoire de Genève ont, dans leurs remontrances, qualifié la danse de « faubourg de la paillardise dont on fait galanterie et l'apprentissage d'un beau maintien. » Ils disent aussi qu'on ne devrait jamais penser à la danse qu'avec horreur, puisqu'elle avait causé la mort de Saint Jean-Baptiste, l'un des plus grands serviteurs de Dieu.

— Eh bien, — lui ai-je dit, — ces messieurs sont tout à fait de l'avis de mère Théophanie qui nous disait que chaque pas de danse nous conduit tout droit aux portes de l'enfer.

Là-dessus notre oncle s'est éçhaufîé plus encore, assurant que les c^ôts 'de toutes les religions s'entendaient c(|inTëè^yiÇftMi-'^én foire

pour empêcher les bons chrétiens de se réjouir honnêtement.

Il a donc fait venir céans le nouveau maître à danser de Genève, xM. Malterre qui est, paraît-il, le seul bon en cette ville. C'est un petit homme au visage ridé comme une vieille pomme, riant, sémillant, sautillant. Tout s'est borné, pour aujourd'hui à une leçon de maintien.

— De l'aisance, encore de l'aisance, toujours de l'aisance! — me disait-il de sa voix pointue.

De l'aisance.- Je n'en ai jamais tant manqué; je ne savais que faire de mes pieds, de mes mains, de tout mon corps.

J'ai essayé mes premières révérences. M. de Malterre a bien voulu leur trouver une certaine grâce rustique qui ne manquait pas de saveur, assurait-il, en trottant avec satisfaction l'une contre l'autre ses mains sèches, jaunes et tordues comme des racines de buis.

Voltaire à M. le comte cVArgental.

17 avril.

Le Brun est un bavard. Il m'avait insinué, dans ses premières lettres que je ne devais pas laisser mademoiselle Corneille dans l'indigence après ma mort. Je lui ai mandé que Javais fait là-dessus mon devoir. Il l'a dit, et il, a tort.

Voltaire à M. Damilaville,

22 avril.

Vous me trouverez un peu de mauvaise humeur; mais comment voulez-vous que je ne sois pas outré .^ Je bâtis un joli théâtre à l'erney, et il se trouve un Jean- Jacques, dans un village de France, qui se ligue avec deux coquins, prêtres calvinistes, pour empêcher un bon acteur de jouer chez moi. Jean- Jacques prétend qu'il ne convient pas à la dignité d'un horloger de

Genève de jouer Cinna chez moi avec made-

moiselle Corneille. Le polisson! le polisson! S'il vient au pays, je le ferai mettre dans un tonneau, avec la moitié d'un manteau sur son vilain petit corps.

Marie à Micheline.

24 avril.

Je crois bien que le moment n'est pas encore venu de taire ma partie dans le tripot. Le comédien Aufresne devait venir passer quelques jours céans ; l'oncle comptait inaugurer pendant son séjour le théâtre qu'il fait construire et pas plus d'Aufresne que de Lekain.

L'oncle est dans une extrême fureur contre ce Jean- Jacques. 11 le rend responsable de toutes les difficultés qu'il rencontre dans l'organisation du tripot. M. Dalembert a essayé de le calmer par une lettre dans laquelle il lui rappelle ses propres paroles • « Que deviendra le petit troupeau s'il est désuni et dispersé. » Je ne sais, pour moi, de quel troupeau il s'agit;

PRÉCEPrEUR DE -MARIE CORNEILLE I03

et j'aurais cru que, loin de faire partie d'un troupeau, l'oncle était le seul de son espèce; (il est vrai qu'il s'appelle lui-même le mouton broutant au pied des Alpes,) M. Dalembert ajoutait : « Jean- Jacques est un malade de beaucoup d'esprit, et qui n'a d'esprit que quand il a la fièvre. Il ne faut ni le guérir ni l'outrager. »

Loin de calmer l'oncle, cette lettre n'a fait que l'exaspérer :

— Ce Jean- Jacques n'est qu'un petit bout d'homme pétri de vanité, — criait-il. — Sa Lettre sur les spectacles est l'action d'un coquin, sa Nouoelle Héloïse n'est qu'un ennuyeux et impertinent roman. Jamais je ne pardonnerai à ce polisson malfaisant!

Tout soudainement, M. de Ximénès qui regardait parlajenêtre s'est écrié :

— Le voilà précisément qui sonne à votre porte ce scélérat de Jean- Jacques . Ne savezvous pas que ses concitoyens viennent de faire lacérer et brûler par la main du bourreau sa Nouvelle Héloïse. Il est banni, persécuté, vous

n'aurez jamais meilleure occasion pour lui dire ce que vous avez sur le cœur.

Aussitôt, l'oncle s'est précipité à la fenêtre :

— Oii donc est-il ce pauvre ami? Il est malheureux, qu'il vienne, je lui tends les bras, tout ce que j'ai est à lui.

Et sa fureur, passée contre Jean- Jacques, s'est tournée contre M. di Ximénès qui, par cette mystification, venait de l'obliger à dévoiler ses sentiments délicats et généreux.

Al. de Ximénès, M. de Chimène, comme l'appelle l'oncle, doit nous quitter prochainement. Nous regrettons tous le départ de cet homme si plein d'esprit, d'entrain et de gaieté. Il vient d'acheter dans le pays de Gex une maison, des prés, des vignes, et déclare que c'est le fruit de VEpitre sur l'agriculture, ce qui console l'oncle de son départ.

Voltaire à M. Duclos.

i**'" mai.

Après le Dictionnaire de rAcadémie, ou-

vrage d'autant plus utile que la langue commence à se corrompre, je ne connais point d'entreprise plus digne de l'Académie, et plus honorable pour la littérature, que celle de donner nos auteurs classiques avec des notes instructives.

Voici, monsieur, les propositions que j'ose faire à l'Académie, avec autant de défiance de moi-même que de soumission à ses décisions. Je pense qu'on doit commencer par Pierre Corneille, puisque c'est lui qui commença à rendre notre langue respectable chez les étrangers. Ce qu'il y a de beau chez lui est si sublime, qu'il rend précieux tout ce qui est moins digne de son génie : il me semble que nous devons le regarder du même œil que les Grecs voyaient Homère, le premier en son genre, et l'unique, même avec ses défauts. C'est un si grand mérite d'avoir ouvert la carrière, les inventeurs sont si au-dessus des autres hommes, que la postérité pardonne leurs plus grandes fautes.

C'est donc en rendant justice à ce grand homme, et en même temps en marquant les

vices de langage où il peut être tombé, et même les fautes contre son art, que je -me propose de laire une édition in-quarto de ses ouvrages.

J'ose croire, .Monsieur, que l'Académie ne me désavouera pas, si je propose de taire cette édition pour l'avantage du seul homme qui porte aujourd'hui le nom de Corneille, et pour celui de sa fille.

Je ne peux laisser à mademoiselle Corneille qu'un bien assez médiocre ; ce que je dois à ma famille ne me permet pas d'autres arrangements. Nous tâchons, madame Denis et moi, de lui donner une éducation digne de sa naissan:e. 11 me paraît de mon devoir d'instruire l'Académie des calomnies que le nommé l-^réron a répandues au sujet de cette éducation. 11 dit, dans une des feuilles de cette année, que cette demoiselle, aussi respectable par son infortune et par ses mœurs que par son nom, est élevée chez moi par un bateleur de la foire, que je loge et que je traite comme mon frère.

Je peux assurer l'Académie, qui s'intéresse au nom de Corneille, et à qui je crois devoir

compte de mes démarches, que cette calomnie absurde n'a aucun londement; que ce prétendu acteur de la loire est un chirurgien-dentiste du roi de Pologne, qui n'a jamais habité au château de Ferney, et qui n'y est venu exercer son art qu'une seule lois. Je ne conçois pas comment le censeur des leuilles du nommé l' réron a pu laisser passer un mensonge si personnel, si insolent et si grossier contre la nièce de Corneille.

J'assure l'Académie que cette Jeune personne, qui remplit tous les devoirs de la religion et de la société, mérite tout l'intérêt que j'espère qu'on voudra bien prendre à elle. Mon idée est que l'on ouvre une simple souscription, sans rien payer d'avance.

Je ne doute pas que les plus grands seigneurs du royaume, dont plusieurs sont nos confrères, ne s'empressent à souscrire pour quelques exemplaires. Je suis persuadé même que toute la famille royale donnera l'exemple.

Pendant que quelques personnes zélées prendront sur elles le soin généreux de recueillir

ces souscriptions, c'est-à-dire seulement le nom des souscripteurs, et devront les remettre à vous, monsieur, ou à celui qui s'en chargera, les meilleurs graveurs de Paris entreprendront les vignettps et les estampes à un prix d'autant plus raisonnable qu'il s'agit de l'honneur des arts et de la nation. Les planches seront remises ou à l'imprimeur de l'Académie, ou à la personne que vous indiquerez. L'imprimeur m'enverra des caractères qu'il aura fait fondre par le meilleur fondeur de Paris • il me fera venir aussi le meilleur papier de France; il m'enverra un habile compositeur et un habile ouvrier. Ainsi tout se fera par des Français et chez des Français. Ce libraire n'aura aucune avance à taire: les deniers de ceux qui acquerront l'ouvrage imprimé seront remis à une personne nommée par l'Académie, et le profit sera partagé entre l'héritier du nom de Corneille et votre libraire; sous le nom duquel les œuvres de Corneille seront imprimées ; la plus grosse part, comme de raison, pour M. Corneille. I Je supplie l'Académie de daigner en accepter

la dédicace. Chaque amateur souscrira pour tel nombre d'exemplaires qu'il voudra.

Je crois que chaque exemplaire pourra revenir à cinquante livres.

Les sieurs Cramer se feront un plaisir et un honneur de présider, sous mes yeux, à cet ouvrage; on leur donnera, pour leurs honoraires un certain nombre d'exemplaires pour les pays étrangers.

J'imagine qu'il me convient d'oser être le commentateur du grand Corneille, non seulement parce qu'il est mon maître, mais parce que l'héritière de son nom est un nouveau motif qui m'attache à la gloire de ce grand homme.

Marie à Micheline.

4 mai.

Que je te fasse le portrait de l'oncle.^ Il faudrait une plume plus habile que la mienne pour le faire ressemblant, car il est l'homme le plus divers : aimable, enjoué avec ses amis, violent

et emporté avec ses ennemis et contre tout ce qui lui déplaît; mais ses colères sont aussi passagères que vives.

Je n'ai pas à te faire son portrait physique puisque tu me dis que ton mari vient d'acheter une estampe reproduisant le portrait que l'oncle vient de faire faire à la demande de ces messieurs de l'Académie. Comme tu peux le voir, sa maigreur est excessive ; mais rien ne peut rendre le feu de son. regard et la malice de son sourire.

Il est vêtu d'une grande veste de bazin; il porte des souliers gris et des bas roulés de la même couleur, une longue perruque et un petit bonnet de velours noir. Le dimanche, il met quelquefois le bel habit mordoré, galonné d'or, à grandes manchettes de dentelles, qu'il porte sur son dernier portrait.

Il mène un grand train de maison, mais il dit que ce n'est que pour les autres qu'il vit avec opulence. Ses ennemis prétendent qu'il est avare, à cela il répond qu'il ne se défend pas de savoir employer habilement ses capitaux ;

mais qu'il sait aussi bien dépenser largement son revenu. Il a montré dans beaucoup de circonstances une libéralité bien supérieure à sa iortune. C'est ainsi que, approuvé en cela par maman Denis, il m'a assuré une rente de quinze cents livres. Son ancien secrétaire, M. Collini, avait coutume de dire qu'il n'était avare que de son temps, encore est-il tout prêt à le sacrifier, ce temps précieux, pour mieux assurer mon avenir. Il vient de proposer à l'Académie d'entreprendre les commentaires des pièces de mon grand oncle ; la publication de ces pièces et du commentaire se fera au profit dé mes parents et au mien. Me voilà donc hors de peine pour mes parents. Je ne sais comment témoigner ma reconnaissance à l'oncle pour ses procédés si généreux.

11 y a, à F*erney six chevaux, quatre voitures, deux laquais, un valet de chambre, un cuisinier, un marmiton et des filles de chambre pour maman Denis et pour moi. Dame Babe a la haute main sur tout le personnel. En plus de l'aumônier, le père Adam, et des deux secré-

taires, il y a toujours céans beaucoup de visiteurs ; nous sommes souvent vingt et parfois quarante personnes à table. Il se sert peu de ses équipages, les réservant surtout à ses amis. Comme son éditeur, M. Cramer lui demandait pourquoi il avait reiusé l'hospitalité que lui offrait, à Vienne, l'impératrice Marie-Louise : — Eh! — lui répliqua l'oncle, — c'est assez d'avoir tâté une fois de l'hospitalité du roi de Prusse, (c'est ce roi dont il a le portrait dans sa chambre.) Heureux qui vit chez soi avec ses nièces, ses livres, ses jardins, ses vignes, ses chevaux, ses vaches, son chevreuil et ses lapins qui se passent la patte sur le nez.

Nous avons bien ri, tous, de ce que M. Cramer appelait le dénombrement des animaux de l'arche de Noé.

Voltaire à M. de CLdeville.

i\lon cher et ancien ami, nos ermitages en-

PRÉCEPTEUR DE -MARIE CORNEILLE Il3

tendent souvent prononcer votre nom. Nous disons plus d'une fois : « Que n'est-il ici! il ferait des vers galants pour la nièce du grand Corneille, nous parlerions ensemble de Cinna. »

Marie à Micheline.

Aux Délices.

Nous sommes présentement aux Délices où nous admirons les orangers en fleurs. La maison domine la ville et le lac de Genève; au loin apparaissent les cimes neigeuses des Alpes et les glaciers de la Savoie. On arrive par une allée sablée, entre deux boulingrins ombragés de marronniers à la grille de la cour. Derrière la maison, de, belles terrasses ofï'rent le plaisir de la promenade. Cette propriété est sur le territoire de Genève.

C'est l'oncle qui s'est occupé des moindres détails de l'installation de cette résidence afin qu'elle méritât son nom nouveau : Les Délices.

(Elle s'appelait autrefois Saint- Jean). C'est luimême qui a dessiné les jardins et fait planter les bosquets et les riants parterres où croissent les plus belles variétés de tulipes et d'anémones. Le verger est entouré d'une treille de raisins muscats ; des pêchers étendent sur les murs leurs branches en espaliers.

Le matin je descends au potager; j'aide le jardinier à arroser les belles planches de tulipes, d'ognons, de carottes. Je vais aussi jeter du grain à la volaille dans le grand poulailler. Maman Denis me dit que je suis Colette jusqu'au bout des ongles et que j'ai plus de dispositions à faire la fermière que la savante. Cela est bien vrai; je suis plus à l'aise dans la bassecour, au milieu des coqs, des poules, des canards, des dindons que dans les salons à recevoir compliments ou railleries. A me voir ainsi en sabots et jupon troussé qui pourrait croire que le souvenir d'un archange me trotte sans cesse dans l'esprit .^

Voltaire à M. Damilaville.

24 mai.

Mademoiselle Corneille a l'âme aussi sublime que son grand oncle; elle mérite tout ce que je fais pour son nom. J'ai relu le Ciel ; Pierre, Je vous adore!

Marie à Micheline.

2 5 mai.

L'oncle a reçu de madame Elie de Beaumont une Epître en vers dans laquelle elle le loue de ce qu'il a fait pour moi. Cette dame ne doute pas que, à si bonne école, je ne devienne, moi aussi, habile en l'art des vers.

— Qu'en pensez- vous, Corné/ ie? — m'a demandé l'oncle.

— Je pense que les choses vont comme elles le doivent quand les nièces laissent écrire les

Il6 MONSIEUR DE VOLTAIRE

vers aux oncles et se. contentent de vaquer aux soins du ménage.

— Voyez un peu, ma bonne, — a dit l'oncle à maman Denis, — si ce n'est pas la sagesse qui parle par la bouche de notre Chimène.

Mais maman Denis n'était pas des plus contentes; elle a voulu faire une pièce à la manière de celles de l'oncle et il se trouve que cette pièce n'est pas des meilleures ; elle voit aisément des allusions railleuses usa tentative malheureuse ; mais ce n'était pas mon intention de railler, car, pour ce qui est des vers, bon ou mauvais, pour moi c'est tout un; le plus souvent je n'y entends goutte. Comme je sais que ton mari et toi vous admirez fort ceux de l'oncle, je copie à votre intention sa réponse à madame de lîeaumont.

S'il est au monde une beauté Qui de Corneille ait he'rité, Vous possédez cet apanage; L'enfant dont je me suis chargé N'a point l'art des vers en partage; Vous l'avez; c'est un avantage Qui m'a quelquefois affligé,

PRECEPTEUR DE AlARIE CORNEILLE M?

Et que doit fuir tout homme sage. Ce dangereux et beau talent Est pour vous un simple ornement, Un pompon de plus à votre âge; Mais quand un homme a le malheur D'avoir fait en forme un ouvrage, Et quand il est monsieur l'auteur, C'est un métier dont il enrage.

Les vers, la musique, l'amour, Sont les charmes de notre vie ; Le sage en a la fantaisie, Et sait les goûter tour à tour :

S'y livrer toujours, c'est folie.

Voltaire à madame de Fontaine.

3o mai.

J'aurai peut-être fait encore une tragédie avant que la petite Corneille ait lu le Cid. 11 me semble que je fais plus qu'elle pour la gloire de son nom : j'entreprends une édition de Corneille, avec des remarques qui peuvent être instructives pour les étrangers et même pour les gens de mon pays. L'Académie doit faire imprimer nos meilleurs auteurs du siècle de

Il8 MONSIEUR DE VOLTAIRE

Louis XIV dans ce goût; du moins elle en a le projet, et j'en commence l'exécution. Cette édition de Corneille sera magnifique, et le produit sera pour l'enfant qui porte ce nom, et pour son pauvre père qui ne savait pas, il y a quatre ans, qu'il y eût jamais eu un Pierre Corneille au monde.

Marie à Micheline.

3o mai.

Tu désires, me dis-tu, faire plus ample connaissance avec maman Denis. Je vais essayer de te la peindre au naturel.

Madame Denis est veuve d'un commissaire des guerres, ancien officier au régiment de Champagne. A la mort de son mari, l'oncle, qui l'avait dotée, lui a confié la direction de sa maison. C'est une grosse petite femme qui a dépassé la cinquai^taine, toute ronde et rebondie. Elle et moi sommes seules à ne pas la trouver laide, elle parce que, ainsi qu'on [le

PRECEPTEUR DE .AlARIE CORNEILLE IIQ

racontait de je ne sais quelle princesse, sur l'article beauté, elle aime mieux en croire les compliments qu'on lui adresse que son miroir; moi parce que je vois en elle une maman et la trouve fort bien ainsi. Elle crie à propos de tout et de rien, mais sans méchanceté ; raisonne (déraisonne, dit l'oncle,) sur toute chose. Comme celles de l'oncle, ses colères sont vives et passagères. Ses affections sont de même. Elle accable tel ou telle de protestations d'amitié; le lendemain de leur départ, elle ne se souvient d'eux non plus que s'ils n'avaient jamais existé.

Ce n'est qu'à grand peine qu'elle a consenti à quitter Paris pour venir vivre en ces lieux qu'elle appelle sauvages. Il lui faut autour d'elle nombreuse et joyeuse compagnie. Elle partage la passion de l'oncle pour le tripot^ elle joue, lui dit-il pour la bien disposer, comme la Clairon; mais je vois bien, au sourire des invités, que ce doit être un peu moins bien. Elle aime la bonne chère, toutes ses maladies lui viennent de là ; l'oncle lui dit qu'elle se te-

rait crever de truites et de gelinottes. L'argent lui coule entre les mains; elle est très curieuse de baumes, de poudres, d'essences et de toutes sortes de colifichets. C'est elle qui dirige la maison, en paroles, mais, en fait, tout est aux mains de dame Baba, et cela est au mieux des intérêts de l'oncle ; rien ne U flatte plus que les compliments qu'elle reçoit sur la parfaite tenue de la maison, la chère exquise et la confortable hospitalité que l'on otïre aux hôtes. Elle adore l'oncle, mais sans lui faire grâce d'incessantes querelles et tracasseries qui se terminent toujours à son avantage par suite d'une persévérance dans la bouderie qu'elle n'applique qu'à l'oncle et qu'il ne peut supporter, ce qui l'amène à céder sur tous les points pour la remettre en belle humeur, quitte à se rattraper ensuite en railleries piquantes.

Elle a pour moi une sollicitude vraiment maternelle. Oncle prétend qu'elle m'aime comme une petite fille aime sa poupée ou son petit chat ; mais je sais bien que c'est pour la faire enrager qu'il dit cela ; de mon côté, quoique

je vienne de te taire de cette bonne maman Denis un portrait sans cérémonie, je ne laisse pas de l'aimer de tout mon cœur.

Voltaire à Monsieiw Le Bran.

3i mai.

Madame Denis, Mademoiselle Corneille, et moi, monsieur, nous sommes infiniment sensibles à votre souvenir. Mademoiselle Corneille est plus aimable que jamais; tout le monde aime son caractère gai, doux, et égal ; elle joue très joliement la comédie. Sa petite fortune est déjà en bon train. Elle a environ quinze cents livres de rentes. Dans les rentes viagères que le roi vient de créer, les souscriptions lui feront un fonds considérable. Vous verrez qu'elle finira par tenir une bonne maison.

* Marie à Micheline.

12 juin Nous avons joué en petit comité les Femmes

savantes. Cette comédie est d'un nommé Molière qui vivait du temps d'oncle Corneille. On m'avait donné à apprendre le rôle de la servante Martine; je l'ai appris sans aucune peine et l'oncle a été tout réjoui de voir que j'ai une bonne mémoire.

Une vingtaine de personnes seulement assistaient à la représentation: Monsieur et Mademoiselle Tronchin, (quelle diablesse de laide femme il est allé se chercher en Hollande, ce bon Monsieur Tronchin ! ) les messieurs Cramer, Monsieur et Madame de Constant et quelques personnes de Carouge et de Lausanne. L'oncle a été à mourir de rire dans le bonhomme Chrijsale, maman Denis était des plus majestueuses en Philaminte dans la belle robe de tafletas vert chypre tracé d'argent qu'elle a fait venir de Paris pour jouer ce rôle. L'oncle a dit à Mademoiselle Pictet qu'elle' avait joué comme un ange le rôle de la vieille et ridicule Bélise : il est vrai qu'elle est plus jeune, jolie et charmante que les dames qui jouaient le rôle de ses nièces et il eut été bien naturel que

Çlitandve lui donnât la préférence sur ces dernières.

Pour ce qui est de moi, je n'ai pas trop mal jargonné mon rôle de Mai^tine. L'oncle m'a dit:

— Ça, ma nièce, savez-vous bien que vous êtes une précieuse recrue pour le tripot. Vous n'avez pas le nez tourné au tragique, mais vous jouerez les Marthon, les Lisette, les Colette à la perfection.

L'oncle m'appelle ma nièce quand il est content de moi; Chimène par raillerie quand je fait preuve d'ignorance; Cornélie quand je l'impatiente! par exemple quand, fatiguée de l'attendre pour une promenade, je brouille, d'un revers de main, sa partie d'échecs avec le père Adam. Ce sont alors entre eux des disputes sans fin, chacun déclarant qu'il aurait gagné la partie si cette effrontée Cornélie l... Enfin, quand il est tout à fait fâché contre moi, il m'appelle Rodogane, mais cela n'arrive que rarement.

Voltaire à Monsieur le Président Hénault.

25 juin.

-Mon cher et respectable confrère, je crois qu'il s'agit de l'honneur de l'Académie et de la France. Il faut fixer la langue que vingt mille brochures corrompent ; il faut imprimer, avec des notes utiles, les grands auteurs du siècle de Louis XIV, et qu'on sache à Pétersbourg et en Ukraine en quoi Corneille est grand, et en quoi il est défectueux. Vous encouragez cette entreprise qui ne réussira pas si vous ne permettez que je vous consulte souvent.

Je pense qu'il sera honorable pour la France de relever le nom d2 Corneille dans ses descendints. J'étais à Londres quand on apprit qu'il y avait une fille de Alilton aveugle, vieille et pauvre ; en un quart d'heure elle fut riche. La petite fille d'un homme très supérieur à Milton n'est, à la vérité, ni vieille, ni aveugle, elle a même de très beaux yeux, et ce ne sera

pas une raison pour que les Français l'abandonnent. 11 est vrai qu'elle est, à présent, audessus de la pauvreté ; mais à qui mieux qu'elle appartiendrait le produit des œuvres de son aïeul ? Les frères Cramer sont assez généreux pour lui céder le profit de cette édition qui ne sera faite que pour les souscripteurs.

Nous travaillons donc pour le nom de Corneille, pour l'Académie, pour la France. C'est par là que je veux finir ma carrière. 11 en coûtera si peu pour faire réussir cette entreprise! Quarante francs chaque exemplaire, sont un objet si mince pour les premiers de la nation, qu'on sera probablement empressé à voir son nom dans la liste des protecteurs de Cinna et du sang de Corneille.

Je me flatte que le roi, protecteur de l'Académie, permettra que son nom soit à la tête des souscripteurs. Je charge votre caractère aussi bienfaisant qu'aimable de nous donner la reine. Qu'elle ne considère pas que c'est un profane qui entreprend ce travail ; qu'elle considère la nation dont elle est reine.

Qui sont les noms de vos amis que je ferai imprimer?' pour combien d'exemplaires souscriront nos académiciens de la cour .^ Comptez que les Cramer ne tireront que le nombre des exemplaires souscrits, et que ce livre restera un monument de la générosité des souscripteurs qui ne sera jamais vendu au public. Fera des petites éditions qui voudra, mais notre grande sera unique, ^'ous pouvez plus que personne; et il sera digne de celui qui a si bien fait connaître la France de protéger le grand Corneille, quand il n'y a pas un seul acteur digne de jouer Cinna, et qu'il y a si peu de gens dignes de le lire.

Il me semble que j'ouvre une porte d'or pour sortir du labyrinthe des colifichets où la ioule se promène.

Marie à Micheline.

26 juin.

L'oncle est d'une humeur détestable ; il m'a

PRt-CEPTEUR DE .MARIE CORNEILLE 1 27

appelée Rodogune sans que je l'eusse mérité. 11 est accablé de soins et de procès. Il s'en va gémissant : « Serai- je toujours comme Arlequin qui voulait faire vingt deux métiers à la fois! » 11 veille à tout, il est partout; il s'occupe de la fenaison, des moissons; il a fait entreprendre le dessèchement d'une partie de l'étang, le défrichement d'une lieue de bruyère ; il fait construire une école, une église ; il est accablé de correspondance pour la préparation de l'édition des œuvres de mon oncle Corneille ; il travaille à une tragédie, Zulime. « Et voilà, ditil, que le tripot de Thémis l'emporte sur celui de Melpomène. » 11 m'a appelée Rodogune parce que je lui demandais qui étaient Thémis et Melpomène, précisément au moment où on venait de lui donner avis que le lieutenant criminel et le procureur du roi allaient venir instrumenter au sujet de l'église qu'il a fait jeter bas parce qu'elle était fort l'aide et masquait l'entrée du château, et de la croix de bois qui était l'entrée du cimetière et qu'il a fait déplacer. On lui reproche d'avoir dit aux ouvriers :

« Otez-moi de là cette potence. » Il se défend d'avoir tenu le propos ; qu'il l'ait tenu n'aurait rien d'impossible car, quoiqu'il accDmplisse exactement tous les devoirs de notre sainte religion, il a parfois la langue un peu vive et tels de ses propos scandaliseraient fort mère Théophanie.

-Maman Denis ne se trouble pas des fracas de colère de l'oncle; elle dit que cela excite sa verve et qu'il est excellent pour sa santé qu'il ait quelqu'un sur qui il puisse épancher sa bile.

Voltaire à M. Le Bran.

28 juin.

J'ose espérer que cette nation S'cra assez touchée de la véritable gloire pour contribuer à l'édition du grand Corneille, et à l'avantage des seuls héritiers de son nom. C'est vous, .Monsieur, qui avez le premier ouvert cette carrière ; vous en avez l'honneur. Je ne doute pas que le

nom de Conti ne se trouve à la tête de l'entreprise. S'il arrivait que cette idée ne réussît point, j'avoue qu'il faudrait compter la France pour la dernière des nations ; mais je veux écarter une crainte si honteuse, et je veux croire que le grand Corneille a appris à mes compatriotes à penser noblement...

Marie à Micheline.

28 juin.

L'oncle nous a menées à Genève, Maman Denis et moi, dans son vieux carrosse à lond bleu, parsemé d'étoiles d'or, à moulures sculptées et dorées. Ce carrosse à quatre chevaux est un spectacle inconnu jusque ici dans cette austère république, aussi la foule se précipitait pour nous voir passer et formait cercle dès que nous nous arrêtions.

— Voyez, — me disait l'oncle, en manière de badinerie, — comme tous ces huguenots de Genevois sont friands d'admirer un jeune visage !

l30 MONSIEUR DE VOLTAIRE

Nous nous sommes arrêtés chez les libraires, messieurs Cramer, qui nous ont fait grand accueil. Madame Cramer, la femme de l'aîné de ces messieurs, est une Languedocienne pleine d'esprit et de gaieté dont la verte allure et les répliques gauloises scandalisent la société genevoise : l'oncle fait grand cas de son esprit; il appelle son mari, M. Gabriel, le Marquis, à cause de son aimable visage, de sa tournure élégante et de ses manières aisées.

Ce métier de libraire -éditeur est tenu, à Genève, en grande considération, aussi ces messieurs exercent-ils de hautes fonctions dans la magistrature. Le plus jeune, le beau Philibert, chargé des voyages que nécessitent les affaires de la maison est reçu à Paris dans la meilleur société et y a acquis, dit l'oncle, les grâces plaisantes et l'élégance des Français du meilleur ton, aussi l'a-t-il surnommé le Prince. 1\s jouent, paraît-il, tous deux, la comédie et même la tragédie, et leur goût est si éclairé que l'oncle leur lit volontiers ses pièces nouvelles et fait grand cas de leurs conseils ^ Ils font preuve

PRÉCEPTEUR DE MARIE CORNEILLE l3l

d'un entier désintéressement à mon profit à propos de la publication des œuvres de l'oncle Corneille qu'ils vont entreprendre.

Avant de rentrer à Ferney, l'oncle a fait arrêter le carrosse chez son banquier, M. Macaire. Comme il sortait de la banque, se frayant à grand peine un passage à travers la masse des curieux entassés pour le voir sur les marches du perron, il s'est écrié d'une voix tonnante :

— Qu'est-ce que vous voulez, badauds que vous êtes ? Voir un squelette } Eh bien en voilà un!

Et il a écarté les revers de son habit, exhibant son grand corps efflanqué, puis il est monté dans le carrosse au bruit des riret et des applaudissements de la foule.

11 a dit malicieusement en se glissant entre maman Denis et moi.

— Ces bons Genevois, ils ne respectent pas les illusions de notre Cornélie qui s'était mise en tête que ces badauds couraient après son joli minois.

Dans les premiers temps de mon séjour à

Ferney ce Ion de raillerie rm mettait au supplice ; je ne savais que répondre et me contentais de rougir d'un air qui devait être le plus niais du monde ; maintenant je riposte le plus gaillardement du monde et l'oncle ne fait qu'en rire.

Voltaire à M. le comte cVArgental.

29 juin.

Je relis Corneille avec une grande attention. Je l'admire plus que jamais en voyant d'où il est parti. C'est un créateur; il n'y a de gloire que pour ces gens-là; nous ne sommes aujourd'hui que de petits écoliers. Je suis persuadé que mes notes au bas des bonnes pièces de Corneille ne seront pas sans utilité et sans agrément; elles pourront former 'une poétique complète, sans avoir l'insolence et l'ennui du ton dogmatique...

Je vous baise à tous le bout des ailes, et je recommande à vos bontés Cinna, Horace^ Se-

PRÉCEPTEUR DE MARIE CORNEILLE l33

oère, Cornélie, et la cousine issue de germain de Cornélie. Si on me seconde avec quelque vivacité, cette édition ne sera qu'une affaire de dix mois.

Nièce, Cornélie-Chiff'on et Voltaire vous disent tout ce qu'il y a de plus tendre.

Marie à Micheline. '

. 29 juin.

Tu t'ébahis du grand nombre de noms que l'on me donne céans, l'oncle en a un nombre bien plus considérable qu'on lui donne ou qu'il, se donne à lui-même : M. Wagnière l'appelle le Patron, M. Tronchin le vieillard vert. Madame Cramer le Patriarche; chaque habitué l'a baptisé d'un nom de sa façon. Lui-même se désigne sous les noms de : moine Voltarius, petit Suisse, pauvre vieillard Suisse, pauvre campagnard des Alp2s, vieux mouton broutant au pied des Alpes, etc. Mais si divers que soient ces noms, il a, ainsi que je te l'ai dit, plus de

l34 MONSIEUR DK VOLTAIRE

diversité encore dans le visage et il est toujours le meilleur des oncles pour sa Coriiélic-CliiJJ'on .

Voltaire à M. le comte de Scitowalow.

3o juin.

J'ai entrepris une édition de Pierre Corneille avec des remarques sur la langue et sur le goût, lesquelles seront d'autant plus utiles aux étrangers et aux Français mêmes, qu'elles seront revues par l'Académie française qui préside à cette entreprise. Ce (Corneille est parmi nous, dans la littérature, ce que Pierre le Grand est chez vous en tous genres; c'est un créateur, c'est un homme qui a débrouillé le chaos, et ce n'est qu'à de tels génies qu'appartient la gloire, les autres n'ont que la réputation.

Le produit de cette édition qui sera magnifique est pour les descendants de Pierre Corneille, famille noble tombée dans la pauvreté. J'ai le plaisir de servir à la fois ma patrie et le sang d'uti grand homme. L'édition, ornée des

PRÉCEPTEUR DE MARIE CORNEILLE l35

plus belles gravures, se fait par souscription, et on ne paye rien d'avance. Plusieurs princes donnent leur nom. 11 serait bien honorable pour nous, et bien digne de votre magnificence, que le nom de Sa Majesté l'Impératrice parut à la tête. Pour le vôtre, monsieur, et pour ceux de quelques-uns de vos compatriotes, touchés de vos exemples, j'ose y compter. Nous imprimons la liste des souscripteurs; je serais bien décourage si je n'obtenais pas ce que je demande.

Marie à Micheline.

3 juillet.

Maman Denis se plaignait à l'oncle et lui disait que depuis que j'ai appris ce rôle de Martine^ je désapprends la grammaire qu'elle est chargée de me faire étudier. C'est la faute, ditelle, de tous les ]' avions et y étions et de toutes les libertés que cette bonne Martine prend avec la langue française.

— Il se pourrait, — ai-je répondu, — mais

je suis d'avis avec cette Martine que « quand on se fait entendre on parle toujours bien ».

— Vous l'entendez, — a gémi maman Denis. — quand je vais lui parler de l'accord du verbe avec le substantif, elle est très capable de me répondre • « Qu'ils s.'accordent entre eux ou se gourment, qu'importe ! »

— -Ala foi, ma nièce, — lui a répondu malicieusement l'oncle, — que celui qui est sans péché grammatical sur la conscience jette la première pierre à notre Cornélie.

— Que voulez-vous dire avec vos péchés grammaticaux.- — s'est écriée maman Denis subitement furieuse?

— Rien, ma nièce, absolument rien ; vos correspondants savent bien que vous êtes, en matière grammaticale, souveraine assez absolue pour écrire patience avec c, s, frapper avec un p. et obéissance avec deux b.

— Apparemment je la saurais mieux, l'orthographe, si vous aviez pris pour me l'apprendre autant de peine que vous en prenez pour former l'esprit de cette petite; mais je n'ai pas,

PKKCEPIEUK DE MARIE i.OKNEILI.E I By

moi, l'honneur d'être la nièce du grand Corneille.

— Pardieu, ma nièce, ne vous croyez pas trop à plaindre de n'être que celle du petit Suisse Voltaire.

\'oyant que la querelle s'aigrissait, j'ai embrassé maman Denis, lui promettant d'apporter tous mes soins à l'étude de la grammaire; mais elle n'a rien voulu entendre et s'est retirée dans sa chambre. |A table, toutes les agaceries de l'oncle n'ont pu la tirer de sa bouderie.

Après dîner, comme preuve de ma bonne volonté, j'ai voulu lui réciter le chapitre du verbe. Elle n'a rien voulu entendre.

— Récitez votre leçon au patron si vous voulez ; je suis une ignorante, moi, j'écris obéissance avec deux b.

— Allons, allons, ma nièce, avec un b, aussi bien qu'avec deux,, vous' savez bien que vous parvenez toujours à me réduire à l'obéissance ; vous aurez le diadème que vous me demandez pour jouer Mérope.

Là-dessus nous nous sommes tous embras-

sées et la paix a été faite. Et c'est toujours ainsi, par un cadeau de l'oncle, que se terminent ses fréquentes querelles avec maman Denis.

Voltaire à M, le marquis Albergati Capacelli.

8 juillet.

Le peu de temps dont je puis disposer est consacré à dicter des notes sur les pièces du grand Corneille qui sont restées au théâtre. Cet ouvrage, encouragé par l'Académie française, pourra être de quelque usage aux étrangers qui daignent apprendre notre langue par les règles, et aux légers Français qui l'apprennent par routine. Le produit de l'édition sera pour l'héritière de Corneille que j'ai l'honneur d'avoir chez moi, et qui n'a que ce grand nom pour héritage. N'est-il pas vrai que vous prendriez chez vous la petite fille du Tasse, s'il y en avait une.^ Elle mangerait de vos mortadelles et boirait de votre vin noir. La petite fille de

Corneille en boira à votre santé dans un petit château très joli, en vérité, et qui serait plus joli si je l'avais bâti près de Bologne.

Marie à Micheline.

8 juillet.

L'oncle veut bien me souffrir dans son cabinet pendant qu'il travaille. Maman Denis a protesté d'abord, disant que puisqu'il ne pouvait la souffrir près de lui pendant son travail, il était injuste qu'il m'y souffrît moi-même.

— Eh comment, — lui dit l'oncle, vous pourrais-je souffrir? Je ne dicte pas une phrase que vous ne m'interrompiez par trois questions oiseuses et quatre remarques saugrenues; notre Chimène, auxontraire, penchée sur son ouvrage garde un paisible silence.

Si l'oncle n'aime pas à être interrompu quand il travaille par les bavardages des grandes personnes, il endure, avec la plus admirable patience les pires importunités des enfants.

11 dictait ce matin des vers pour M. le duc de Bouillon :

Au pied de mes rochers, au creux de mes vallons Pourrais-je regretter les rives de la Seine r La fille de Corneille écoute mes leçons...

Comme il cherchait le quatrième vers, les petits Wagnière ont fait une brusque entrée. Après avoir embrassé l'oncle, Riri s'est mis à cheval sur le léopard empaillé qui est au milieu du cabinet, pendant que Tutu a saisi la queue du léopard en poussant des hue! dia! retentissants.

Leur, père a voulu les chasser, mais ils ont cherché un refuge entre les jambes de l'oncle, promettant qu'ils ne feraient plus de bruit. Mais l'oncle n'avait pas dicté les premiers mots du quatrième vers que Tutu l'interrpmpait pour lui demander s'il était vrai, ainsi que dame Baba le leur assurait, que ce léopard avait mangé douze petits enfants méchants.

— Vous pouvez croire qu'il ne fera de vous qu'une bouchée si vous continuez à être aussi

insupportables, — a affirmé leur père impatienté, et, les prenant par la main, il les a mis à la porte.

L'oncle lui a dit alors.

— Pourquoi renvoyer ces entants.^ Ils avaient plus de plaisir à jouer avec ce léopard que le duc n'en aura de mon Epître. Et pourquoi les effrayer de ridicules histoires?' Il laut toujours répondre juste aux enlants, leur rendre raison sur ce qu'ils demandent suivant leur portée et ne pas les tromper.

Voltaire à M. le comte cVArgental.

s juillet.

C'est avec un plaisir extrême que je commente Corneille. Je ne donnerai de notes que sur les pièces qui restent c'e lui au théâtre, et j'ose croire que ces notes ne seront pas inutiles. En vérité, cet homme -là me fera faire encore une tragédie. Il me semble que je commence à connaître l'art, en étudiant mon maître à fond.

142 MONSIE R DE VoLTAIRfî

Marie à Micheline.

20 juillet.

Oncle a bien mal aux yeux ; mais il dit que ce qui le console c'est de les avoir perdus avec oncle Corneille, car il est obligé de travailler pour son Commentaire sur une petite édition en pieds de mouche. Personne ne peut comprendre comment, à son âge, (il a passé la soixantaine,) l'oncle peut tenir à un tel régime de travail. Il écrit ou dicte jusqu'à des vingt lettres par jour, il a toujours en train deux ou trois procès et une tragédie. 11 travaille des douze heures par jour et dicte, toutes les nuits pendant plusieurs heures à ce pauvre M. W^agnière. Son prédécesseur, .Al. Collini disait « Le patron m'use les doigts; il' ne me reste que les ongles. » Il n'a pas d'heure fixe pour dîner; lorsque son travail du matin se prolonge, il ne permet pas qu'on l'interrompe et mange n'importe quoi, à n'importe quelle heure.

Il n'a pas commencé un ouvrage qu'il voudrait l'avoir fini; il ne l'a pas lini qu'il voudrait le voir imprimé; aussi y a-t-il un va-et-vient perpétuel de messagers entre Ferney et la maison de ces messieurs Cramer, à ( renève.

Après ces écrasantes journées de travail, il apparaît le soir, à table, sans la moindre trace de fatigue. Tous les invités sont émerveillés par sa conversation si vive, si brillante, si spirituelle. Il est plein d'attentions délicates pour les clames et leur tourne des compliments qui les font se récrier d'aise. Il lit parfois quelques pages de son travail de la journée, vers ou prose, avec un leu, une grâce, un naturel inimitables. Je ne comprends pas la finesse de tout ce qui se dit à ces repas ; mais je ne laisse pas de me plaire à ces propos joyeux, à ces spirituelles pilaisanteries. Cela me grise comme la mousse légère du vin d'Arbois que j'avais bu le soir de mon arrivée.

Voltaire à mademoiselle Clairon.

7 auguste.

On m'a flatté que vous pourriez venir dans nos retraites : on dit que votre santé a besoin de M. Tronchin, Vous seriez reçue comme vous méritez de l'être, et vous verriez chez moi un assez joli théâtre, que peut-être vous honoreriez de vos talents sublimes en faveur de l'admiration et de tous les sentiments que ma nièce et moi nous conservons pour vous. Mademoiselle Corneille ne dit pas mal les vers. Ce serait un beau jour pour moi que celui où je verrais la petite fille du grand Corneille confidente de l'illustre mademoiselle Clairon.

Marie à Micheline. ■

1 1 auguste

Nous revenons à Ferney pour céder les Délices à Ai. le duc de Villars qui vient de s'y

installer. C'est le fils du célèbre maréchal qui sauva la France à la bataille de Denain. (Tu vois que je n'ai pas oublié la leçon d'Histoire que m'a fait l'oncle à propos de l'arrivée de M. le duc. 11 m'a fait lire, dans un de ses ouvrages, Le siècle de Louis XIV le récit des exploits du père illustre de son hôte.)

Al. le duc est gouverneur de Provence, il réside une partie de l'année à Aix où il mène un train de prince, recevant toute la bonne compagnie ce la ville et les étrangers de passage ; ce ne sont, paraît-il, que grands bals et soupers exquis; aussi l'oncle s'est-il donné beaucoup de peine pour que les Délices ne lui laissent pas trop regretter son palais d'Aix.

Depuis quatre ans déjà M. le duc vient à Genève demander à Ksculape-T vonchm de rétablir son estomac délabré par la bonne chère. Oncle a dit : « Nous allons, comme à sa dernière visite le crever de truites et de gelinottes et il s'en retournera dans sa province avec la santé d'un athlète. )>

J'ai eu l'honneur de faire ma révérence à

M. lecluc; i\l. Malterre, mon maître à danser, n'aurait pas, je crois, été mécontent de moi.

Voltaire à M. de Mairaii.

16 auguste.

Nous n'avons été que des polissons en tout genre jusqu'à l'établissement de l'Académie et au phénomène du Cid.

Je suis persuadé, Monsieur, que vous vous intéressez à la gloire du grand Corneille. Pressez l'Académie, je vous en supplie, de vouloir bien me renvoyer incessamment l'épître dédicatoire que je lui adresse, la préface du Cid, les notes sur le Cid, les Horaces et Ciniia, afin que je commence à élever le monument que je destine à la gloire de la nation. 11 me faut la sanction de l'Académie. Je corrigerai sur le champ tout ce que vous aurez trouvé défectueux; car je corrige encore plus vite et plus volontiers que je ne compose .

Je crois, Monsieur, que vous voyez quelque-

fois madame Geoffrin; je vous supplie de lui dire combien mademoiselle Corneille et moi nous sommes touchés de son procédé généreux. Elle a souscrit pour la valeur de six exemplaires, mademoiselle Corneille a autant de naïveté que Pierre Corneille avait de grandeur. On lui lisait Cinna, ces jours passés; quand elle entendit ce vers :

Je vous aime, Emilie, et le ciel me foudroie...

« Fi donC;, dit-elle, ne prononcez pas ces vilains mots-là. — C'est de votre oncle, — lui répondit-on. — Tant pis, — dit-elle; — est-ce qu'on parle ainsi à sa maîtresse ! »

Marie à Micheline.

i5 auguste.

L'oncle est si absorbe par ses Comment ai re.s que désirant entin savoir au juste de quoi il s'agissait, j'ai demandé à lire une de ces œuvres si célèbres d'oncle Corneille. Mon maître

a choisi Cirina dont précisément oncle Voltaire fait en ce moment le commentaire ; il m'a lu lui-même la pièce afin de m'en expliquer, lecture faisant, les beautés.

Pour v;'tre sincère, je dois dire que je né me suis guère échauffée d'admiration pendant cette lecture et même, à tel moment, j'ai trouvé que Ciiina parlait à cette Emilie qu'il aime d'une façon fort malséante.

L'oncle m'a demandé ce soir mes impressions sur cette lecture que nous avons enfin terminée.

— Ah ! bien, — lui ai-je dit, — je suis fort aise que vous ne m'appeliez jamais Emilie.

— (Comment, petite Marmotte .^ serait-ce que vous n'admireriez pas celle que Saint-Evremont appelait : « la sainte, l'aimable, l'adorable furie? ))

— Pour ce qui est de turie, je demeure d'accord qu'elle l'est; mais pour ce qui est d'être aimable, sainte, adorable, c'est une autre affaire. J'approuve dans Emilie le désir de venger son père; mais je ne puis souffrir qu'elle

accepte les bienfaits de celui dont elle veut se venger etdise, des bienfaits qu'elle reçoit d'Auguste :

D'une main odieuse, ils tiennent lieu d'offense^

— Je vois, Cornélie, que vous n'avez pas l'âme romaine, — m'a dit l'oncle, en me prenant le menton entre ses deux doigts ; — mais vous l'avez reconnaissante, et cela vaut peutêtre mieux.

Je t'avoue que la lecture de Cinna a singulièrement refroidi mon désir de lire les autres pièces d'oncle Corneille.

Voltaire à M. Diiclos.

3 I Auguste.

Quant aux honneurs qu'on rendait à Corneille, je sais bien qu'on battait des mains quelquefois quand il reparaissait après une absence ; mais on en a fait autant à mademoiselle Camargo. Je peux vous assurer que jamais

I 5o MONSIEUR DE VOLTAIRE

il n'eut la considération qu'il devait avoir. J'ai vu, dans rnon enfance, beaucoup de vieillards qui avaient vécu avec lui : mon père, dans sa jeunesse, avait fréquenté tous les gens de lettres de ce temps; plusieurs venaient encore chez lui. Le bonhomme Marcassus, fils de l'auteur de l'Histoire grecque, avait été l'ami de Corneille. Il mourut chez mon père, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Je me souviens de tout ce qu'il nous contait, comme si je l'avais entendu hier. Soyez sûr que Corneille fut négligé de tout le monde. Il me semble que j'entends encore ces bons vieillards Marcassus, Réminiac, Tauvières, Régnier, gens aujourd'hui très inconnus, en parler avec indignation. Eh! ne reconnaissez-vous pas là la nature humaine .> Le contraire serait un prodige.

Marie à Micheline.

3 septembre.

L'oncle a reçu de M. Dalembert une lettre qui ne lui a pas fait grand plaisir. Dans cette

lettre que M. Wagnière lui a lue devant moi, M. Dalembert, après avoir dit à l'oncle que ses Commentaires sont lus dans les assemblées de l'Académie, ajoute : « Il nous a semblé que vous n'insistiez pas toujours assez sur les beautés de l'auteur, et quelquefois trop sur des fautes qui peuvent n'en pas paraître à tout le monde. Dans les endroits où vous critiquez Corneille, il faut que vous ayez si évidemment raison que personne ne puisse être d'un avis contraire; clans les autres il faut, ou ne rien dire, ou ne parler qu'en doutant. »

— Eh! — disait l'oncle, — je le sais mieux que personne que je traite ce pauvre Corneille tantôt comme un dieu, tantôt comme un cheval de carrosse, et que, dans Polyeucte surtout, je me suis armé quelquefois de vessies de cochon au lieu d'encensoir. Mais je voudrais les y voir, messieurs mes confrères, s'il leur fallait faire des notes sur Arjésilas et Attila ils en diraient pis que moi. C'est une terrible entreprise que ce Commentaire^ j'y perds mon temps et mes yeux.

Et comme, laissant mon aiguille piquée dans ma tapisserie, je le regardais un peu interdite de ce grand iracas, l'oncle est venu m'embrasser en disant :

— Ah ! si ce n'était pas pour vous, Comélie, je m'occuperais de mes vendanges et non de tout ce fatras; mais puisque c'est pour vous, je vais dicter une lettre des plus soumises aux décisions de ces messieurs de l'Académie.

Et il a dicté une réponse aimable à M. Dalembert lui disant qu'il adoucirait tout, que la forme serait tout autre, et que, s'il disait la vérité, il la dirait à genoux, l'encensoir à la main.

Je vois bien que ce Commentaire, entrepris avec tant d'enthousiasme, paraît ce plus en plus pesant à l'oncle, aussi prompt dans ses aversions que dans ses admirations. Je lui suis d'autant plus reconnaissante de prendre toute cette peine pour moi et pour mes parents.

PRÉCEP1E13R DE MARIE CORNEILLE l53

Voltaire à M. le comte de Schowalow.

19 septembre.

Monsieur, les mânes de Corneille, sa petite fille et moi, nous vous présentons les mêmes remercîments, et nous nous mettons tous aux pieds de votre auguste impératrice. \'oici les derniers temps de ma vie consacrés à deux Pierre qui ont tous deux le nom de grand. J'avoue qu'il y en a un bien préférable à l'autre. Cinq ou six pièces de théâtre, remplies de beautés avec des défauts n'approchent certiJnement pas de mille lieues de pays policées, éclairées et enrichies...

Je ne m'occupe du Commentaire sur Corneille avec plaisir que dans l'espérance qu'il rendra la langue française plus commune en Europe, et que la vie de Pierre le Grand trouvera plus de Lctcurs.

n4 MONSIEl R DE VOLTAIRE

Marie à Micheline.

20 septembre.

11 est question de jouer une pièce de l'oncle ; cette pièce s'appelle Mérope. Maman Denis doit jouer le rôle de cette dame; c'est une reine; elle veut me faire jouer le rôle cVlsménie, confidente de la reine.

— Je ne veux plus, — lui ai-je déclaré, — jouer des rôles pleins de 'favions et de y étions puisque vous dites que cela m'empêche de parler purement la langue française ainsi que doit le faire la nièce des oncles Corneille et Voltaire.

Cela se passait après le dîner; il y avait beaucoup d'invités, notamment M. le duc de Villars. Tout le monde s'est mis à rire. L'oncle m'a expliqué que tous les personnages de sa pièce parlaient purement le français ; que du reste, il n'y avait pas le plus petit mot pour rire, mais que, au contraire, tout y était furieusement triste.

PRKCEPTEIR DE MARIE CORNEILLE l55

— Je vois ce que c'est, lui ai-je dit, — ce doit être une pièce dans le genre du Cinna, d'oncle Corneille, une de ces pièces où il y a de méchantes gens comme ce Cinna qui parle si vilainement à Emilie et qui veut tuer ce bon empereur qui l'a comblé de bienfaits. Je vous assure que je ne suis pas du tout propre à jouer ces sortes de pièces; vous savez bien du reste, que vous m'avez dit souvent que je n'ai pas le nez tourné au tragique.

M. le duc a proposé alors de me donner des leçons de déclamation de quoi l'oncle l'a fort aimablement remercié, déclarant qu'il ne soutfrirait pas que Al. le duc prît une telle peine.

Après le départ de M. le duc, l'oncle a conté que M. le duc adorait le théâtre ayant, de bonne heure, débuté sur le théâtre de société de sa mère, à Vaux-Villars; mais la haute idée qu'il a de ses talents fait de lui un grand donneur de conseils et ses conseils sont, paraît-il, détestables. C'est l'avis de l'oncle, et c'était aussi celui du grand comédien Lekain qui entendit

jouer M. le duc lors de son dernier séjour à Ferney.

M. Cramer a rappelé que M. le duc avait voulu lui faire l'honneur de lui donner des leçons sur la laçon d'interpréter le rôle de Gengis-Kcui. un personnage de la tragédie d'oncle Voltaire, l'Orphelin de la Chine, et qu'il n'avait réussi qu'à faire de lui un plat et froid déclamateur.

— .Moi, — a reprit l'oncle, — m'étant aperçu que l'on m'avait gâté le meilleur acteur du tripot, je me mis à le persifler, l'assurant que je le tourmenterais jusqu'à ce qu'il aurait changé sa diction.

— Et ce n'est pas sans peine, — a avoué M. Cramer, que je suis arrivé à oublier ce que mon maître m'avait appris; aussi je ne me sentis pas de joie quand, à la dernière répétition, le patron dit à madame Denis : « Dieu soit loué, ma nièce, Cramer a dégorgé son duc. »

Je n'aurai donc pas les leçons de .M. le duc, de quoi je suis bien aise ; je ne trouve de leçons plaisantes que celles que me donne

Ponde. A Dieu plaise que le maître soit aussi satisfait de l'élève que l'élève l'est du maître.

Voltaire à Monsieur de Cidemlle.

27 septembre.

Je viens de bâtir une é,^lise, mais j'aime bien mieux le monument que j'érige à Corneille votre compatriote. Je suis bien aise que l'indifférent Fontenelle m'ait laissé le soin de Pierre et de sa nièce; l'un et l'autre amusent beaucoup ma vieillesse. Je vous exhorte à lire Pertharite avec attention. Lisez du moins le second acte et quelque chose du troisième. Vous serez tout étonné de trouver le germe entier de la tragédie d'Andromaque, les mêmes situations, les mêmes sentiments, les mêmes discours. ^

Marie à Micheline.

24 septembre.

Monsieur Constant disait ce soir à l'oncle

l58 MONSIEUR DE VOLTAIRE

qu'il manquait à Ferney une enseigne, celle-ci : Hôtellerie de l'Europe, loge à pied et à cheval. C'est un incessant va et vient de gens qui arrivent et qui partent. Nous étions quarante trois à table. Oncle gémit parfois de cette invasion, peste contre ce tas de gens qui lui écrivent, qui viennent le voir, le déranger de son travail. 11 s'en prend à maman Denis qui a besoin, assure-t-il, d'au moins trois douzaines de personnes autour d'elle pour ne pas s'ennuyer ; mais il ne lui déplaît pas à lui-même d'avoir autour de lui cette cour d'admirateurs.

Ces jours derniers plusieurs visiteurs sont arrivés ; .Monsieur l'abbé Coyer qui fait la partie d'échecs avec l'oncle, ce dont le père Adam enrage disant qu'on le supplante dans la fonction essentielle de sa charge ; .Alonsieur de la Marche qui était, dit l'oncle, d'une humeur charmante... autrefois, car il n'3^ paraît plus; enfin Monsieur le comte de Lauraguais. Oncle s'est fort réjoui de sa visite ; c'est, dit-il, le plus grand chimiste de France et qui a plus de talents, de connaissances et d'esprit qu'aucun

homme de sa condition. Il est très friand du tripot et a écrit lui-même plusieurs pièces. C'est grâce à lui que la scène de la Comédie a été débarrassée des gentilshommes qui l'encombraient, ce qui gênait fort les pauvres acteurs. Il a dit à l'oncle que, maintenant qu'on peut les entourer d'un appareil pompeux, ses dernières pièces : Sémiramis et Mahomet font un effet prodigieux. Depuis sa venue, nous nous sommes tous plongés avec ardeur dans l'étude et les répétitions de Mérope ; c'est lui qui fait le personnage d^Egisthe ; l'oncle est aux anges, il assure que Lekain lui-même ne jouerait pas avec plus d'âme, de noblesse et de fierté. Il m'a fait répéter ma grande tirade du Y"" acte :

La victime était prête, et de fleurs couronnée; L'autel étincelait des flambeaux d'hyménée...

En dépit de mon tripon de nez tourné au comique, il paraît que je finirai par devenir tragique à souhait.

l60 MONSIEUR DE VOLTAIRE

Voltaire à Monsieur Vabbé d'Olivet.

3o septembre.

Je vous jure, mon cher Cicéron, que le chanoine de Reims a très mal vu. Les princes du sang se sont mis en possession de venir prendre la première place sur les bancs du théâtre, quand il y avait des bancs, et il fallait bien qu'on se levât pour leur faire place ; mais assurément Corneille ne. venait pas déranger tout un banc, et faire sortir la personne qui occupait la première place sur ce banc. S'il arrivait tard, il était debout ; s'il arrivait de bonne heure, il était assis. Il se peut faire qu'ayant paru à la représentation de quelqu'une de ses bonnes pièces, on se soit levé pour le regarder ; qu'on lui ait battu des mains. Hélas! à qui cela n'arrive-t-il pas .^ Mais qu'il ait eu des distinctions, réelles, qu'on lui ait rendu des honneurs marqués, que ces honneurs aient passé en usage pour lui, c'est ce qui n'est ni vrai, ni vraisemblable, ni mè.ne possible, attendu la tournure de nos esprits (rançais. Cro-

PRÉCEPTEUR DE MARIE CORNEILLE l6l

yez-moi, le pauvre homme était négligé comme tout grand homme doit l'être parmi nous. Il n'avait nulle considération, on se moquait de lui ; il allait à pied, il arrivait crotté de chez son libraire à la Comédie ; on siffla ses douze dernières pièces ; à peine trouva-t-il des comédiens qui daignassent les jouer. Oubliez-vous que j'ai été élevé dans la cour du Palais par des personnes qui avaient vu longtemps Corneille ? Ce qu'on nous dit dans notre enfance nous fait une impression durable, et j'étais destiné à ne rien oublier de ce qu'on me disait des pauvres poètes mes confrères. Mon père avait bu avec Corneille : il me disait que ce grand homme était le plus ennuyeux mortel qu'il eût jamais vu, et l'homme qui avait la conversation la plus basse. L'histoire du lutin est fort connue, et malheureusement son lutin l'a totalement abandonné dans plus de vingt pièces de théâtre. Cependant on veut des commentaires sur ces ouvrages qui ns devraient jamais avoir vu le jour: à la bonne heure, on aura des commentaires ; je ne plains pas mes peines...

102 iMoNSIELR DE VOLTAIRE

Marie à Micheline.

7 octobre.

L'oncle a reçu aujoud'hui deux présents très différents, mais qui l'ont également comblé de joie. L'un de ces présents est le portrait de Madame de Pompadour: sans doute tu as entendu parler de cette dame ; elle est" très belle et a un grand crédit, sur l'esprit du roi ; elle protège les artistes, les écrivains et l'oncle a maintes fois reçu des marques de sa bienveillance. L'autre présent est la relique que l'oncle avait demandé au Saint Père pour la placer dans l'église qu'il vient de faire bâtir et sur laquelle il a fait graver ces mots : Deo erexit Voltarius ; ce présent est le cilice de Saint François. Maman Denis dit que le choix de cette relique est une délicate attention du Saint Père, Saint François étant le patron de l'oncle ; mais Monsieur le comte de Lauraguais a dit, par manière de badinerie, que le Saint Père a voulu signifier à l'oncle par l'envoi de ce cilice,

qu'il eût à faire pénitence de ses péchés. Quoiqu'il en soit de l'intention du Saint Père, après un premier moment de surprise, l'oncle a fort bien accueilli la relique. Il l'a placée sur la cheminée du salon, à côté du portrait de Madame de Pompadour, disant qu'il était, par ces deux présents, sous bonne sauvegarde, aussi bien dans ce monde que dans l'autre. En attendant de déposer la relique dans l'église, il en fait les honneurs à ses visiteurs avec beaucoup, de verve.

Voltaire à Monsieur^ le comte d'Argental.

20 octobre.

J'ai actuellement le plus joli théâtre de France ; nous avons joué Mérope. Marie Corneille s'est attirée beaucoup d'applaudissements dans le récit d'I^ménie: elle était charmante. Elle joue la tragédie comme son grand père en faisait : les filles des grands hommes en sont dignes.

Marie à Micheline.

5 novembre.

Avant le départ de Monsieur le duc de Villars qui, grâce aux bons soins d'iiScw/ape-Tronchin va s'en retourner gros et gras, l'oncle lui a voulu donner lecture d'une nouvelle pièce qu'il vient d'écrire en six jours, à raison de 250 vers par jour. L'oncle a dit de cette pièce qui s'appelle Olympie : « J'ai imaginé comme un éclair, et j'ai écrit avec la rapidité de la foudre. Je tomberai peut-être comme la grêle. » Quant à cela, ce n'est point à craindre. .Monsieur Dalembert a écrit à l'oncle : « Donnez-nous vite votre œuvre de six jours ; mais ne faites pas comme Dieu, et ne vous reposez pas le septième. »

La lecture de la pièce a eu un prodigieux succès ; on a applaudi, on a pleuré, on a été hors de soi d'admiration. Je ne te raconte pas le sujet de la pièce, c'est trop compliqué pour moi ; cela se passait il y a fort longtemps ; j'ai cru que c'était l'histoire d'une veuve qui en-

PRÉCEPTEUR DE MARIE CORNEILLE l6S

trait au couvent, parce que l'on avait assassiné son mari, un certain Alexandre le Grand ; l'on a ri parce qu'il paraît qu'il n'y avait pas de couvents en ce temps là. .Mais l'oncle a dit que je n'avais pas si mal compris, que c'était tout à fait comme si cette dame était entrée aux Carmélites.

Nous allons jouer la pièce sur le théâtre de Ferney. Je ne sais quel rôle on me donnera. La représentation de Mérope m'a un peu aguerrie ; l'on m'a beaucoup applaudie dans le récit d'Isménie : « Plaisante dans le comique, touchante dans le tragique, bonne recrue pour le tripot I » disait l'oncle en se frottant les mains. Je me sens plus que jamais Cendrillon à la cour du roi.

Voltaire à Monsieur le comte cl'Argental.

17 décembre.

Mais que dirons-nous de notre philosophe de vingt-quatre an?.- Comment fcra-t-il avec une

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personne dont il faudra finir l'éducation .- Com-. ment s'accommodsra-t-il d'être mari, précepteur et solitaire } On se charge quelquefois de fardeaux difficiles à porter : c'est son affaire : il aura Coméiie-Chiffon quand il voudra.

Nous venons de répéter Le Droit du Seigneur ; Cor né lie -Chiffon jouera Colette comme si elle était élève de Mademoiselle Dangeville.

Marie à Micheline.

i8 décembre.

Voici enfin terminé à l'amiable le procès que l'oncle soutenait contre Monsieur le Président de Brosses. Il y trois ans, l'oncle a acheté à vie le château de Tournay à Monsieur le Président. Il avait été convenu qu'il laisserait sortir de la foret le bois que le président avait vendu à un marchand de Genève. L'oncle lui demanda six moules de ces bois ; le président dit qu'il lui en cédait douze et maintenant il lui en réclame le montant. Sans doute l'oncle, si

libéral, est fort au-dessus d'une telle bagatelle ; mais il était indigné que le président le menaçât d'un procès pour 200 francs, alors qu'il lui avait payé sa terre de Tournay bien plus cher qu'elle ne valait. De plus, le président lui avait écrit qu'il « ne voulait rien avoir de plus à démêler avec un homme, admirable à la vérité par l'éminence de ses talents, mais turbulent, injuste et artificieux en affaires sans les entendre. » Toute la lettre, écrite sur ce ton avait mis l'oncle en fureur; les derniers mots surtout l'exaspéraient : « Ne pas entendre les affaires, — s*écriait-il, — moi qui suis proprement Chicanneau en personne ! » Monsieur de Constant lui disait en plaisantant : « Bénissez le ciel de vous susciter ce nouveau procès ; vous savez que notre ami, £'sca/ape-Tronchin, assure que cela est excellent pour votre santé ; vous ne pouvez toujours courre le Pompignan, vous goûterez un nouveau plaisir à courre le de Brosses. » Mais l'oncle répliquait vertement n'entendant pas raillerie sur ce point.

L'affaire, et Dieu en soit loué, vient de se

l68 MONSIEUR DE VOLTAIRE

terminer par un accommodement. La somme en litige vient d'être remise par l'oncle au curé de Tournay qui la doit distribuer aux pauvres habitants de la paroisse ; mais l'oncle garde au président une rancune tenace et déclare qu'il ne le portera pas en paradis.

Voltaire à Monsieur de Cideville.

20 décembre.

Ce Corneille m'a coûté tant de soins, il a fallu écrire tant de lettres, envoyer tant de paquets à l'Académie que je ne sais plus où j'en suis...

Nous allons poser bientôt les fondements du petit mausolée que nous élevons à la gloire du père de notre théâtre ; de ce théâtre qui peutêtre est la seule chose qui distingue la France des autres nations.

Enfin, .Mademoiselle Corneille a lu le Cid ; c'est déjà quelque chose. Vous savez que nous l'avons prise au berceau. Nous comptons qu'elle jouera ce printemps C/nniène sur notre théâtre

de Ferney ; elle se tire déjà très bien du comique. Il y a c'e quoi en faire une Dangeville. Elle joue des endroits à faire mourir de rire, et malgré cela elle ne déparera pas le tragique. Sa voix est flexible, harmonieuse et tendre ; il est juste qu'il y ait une actrice dans la maison de Corneille.

Pour Madame Denis, c'est bien dommage qu'elle n'exerce pas ce talent plus souvent ; elle est admirable clans quelques rôles ; mais il est plus aisé de bâtir un théâtre que de trouver des acteurs. J'ai pris le parti de me bien amuser sur la fin de ma vie, de faire à la fois les pièces, le théâtre et les acteurs ; cela lait une vie pleine, pas un mo aient de perdu.

Marie à Micheline.

21 décembre.

Tu t'étonnes que je ne te sonne plus mot de

l'Archange; tu espères que je l'ai oublié ; non,

je ne l'ai pas oublié, ni ne l'oublierai jamais, ce

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