I. Dans un article de la Renommée littéraire
Marie à Micheline.
2 1 janvier.
Loués soient tous les saints anges et archanges, je l'ai revu !
Je faisais une partie de trictrac avec l'oncle ; il s'est interrompu pour dire à maman Denis que sa sœur, Madame de Florian, lui avait écrit pour lui recommander un jeune cornette de dragons, fils d'une de ses amies.
— Bien, — dit maman Denis, — s'il vient nous le garderons à dîner. Ce sera sans doute ce jeune officier que nous avons rencontré l'autre jour au chevet de ce pauvre Daumart.
Sans doute } Eh certainement, c'était lui, je n'en ai pas douté un instant ; je me suis sentie rougir jusqu'aux cheveux et j'ai joué en dépit du bon sens. L'oncle, impatienté a quitté la partie en disant :
— Qu'est-ce qu'elle a, cette petite ? elle joue comme une marmotte des Alpes.
Monsieur Dupuits (c'est singulier, depuis que
je l'ai revu, je n'ose plus, en pensant à lui l'appeler l'archange, ni le dragon, je l'appelle... ma foi tant pis, je te dis les choses comme elles sont, je l'appelle non pas Monsieur Dupuits, ni même Monsieur Claude, je l'appelle Claude tout court ; il ne peut pas s'en douter, n'est-ce pas, et moi cela me fait tant de plaisir. Claude ! oh ! oui, c'est un joli nom ; il me semble qu'aucun autre non ne m'aurait paru aussi joli que celui-là,) je disais donc que Claude m'avait très bien reconnue l'autre jour dans la chambre de ce pauvre Monsieur Daumart ; il n'en a rien laissé paraître devant l'oncle et maman Denis ; cela me fait plaisir que nous aj^ons un secret, un secret à nous deux.
11 était près de moi à table; il m'a dit :
— Et votre médaille, l'avez-vous encore.^ Et moi :
— Quelle sotte je dois vous paraître ! je perds ma médaille, je casse une tasse.
Il s'est mis à rire et m'a dit qu'il était heureux que j'aie perdu ma médaille parce que
cela lui avait permis de la baiser et de faire ma connaissance et qu'il était non moins heureux que j'aie cassé la tasse, parce que cela lui avait prouvé que je le reconnaissais.
Ah ! ce n'est pas un ennuyeux sermonneur comme ce Monsieur de Cormont. Oh ! celui là, je ne pouvais le souffrir ; quelle chance d'être débarrassée de lui!
Vers la fin du dîner, l'idée que Claude allait partir, lui aussi, m'est venue et je me suis sentie toute triste : mais l'oncle s'est mis à lui raconter qu'il faisait agrandir le parc, défricher des lieues de terre, et il a terminé en disant :
— Vous verrez, c'est amusant de créer de la terre à blé ; je vous montrerai tout cela.
Ces mots m'ont rendu toute ma gaieté. Claude reviendra donc ; peut-être même va-t-il passer ici quelques jours. Tiens, je suis trop heureuse !
Je viens de regarder ma médaille ; c'est bien vrai que Claude ressemble à l'archange, sauf qu'il me regarde avec plus de douceur que Saint Michel ne regarde le démon.
Voltaire à Monsieur le comte cl'Argental.
23 janvier.
Voici bien autre chose. Je marie Mademoiselle Corneille, non pas à un demi-philosophe dégoûté du service, mal avec ses parents, avec lui-même, et chargé de dettes, mais à un jeune cornette de dragons, gentilhomme très aimable, de mœurs charmantes, d'une très jolie figure, amoureux, aimé, assez riche- Nous sommes d'accord, et en un moment, et sans discussion, comme on arrange une partie de souper. Je garderai chez moi futur et future ; je serai patriarche, si vous nous approuvez. .Mes bons anges, vous savez qu'il faut, je ne sais comment, le consentement des père et mère Corneille. Seriez-vous assez adorables pour les envoyer chercher, et leur faire signer: « Nous consentons au mariage de .Marie avec Claude Dupuits de la Chaux, cornette dans la colonelle-générale ; » et tout est dit.
Que dira .Monsieur le duc de Praslin de cette
négociation si promptement entamée et conclue? 11 m'a donné de l'ardeur. Je pense qu'il conviendrait que Sa majesté permît qu'on mît dans le contrat qu'elle donne huit mille livres à Marie, en forme de djt, et pour payement de ses souscriptions. Je tournerais cette clause ; elle me paraît agréable ; cela fait un terrible efïet en province : le nom du roi dans un contrat de mariage au mont Jura ! figurez-vous ! j'en écris deux mots à Monsieur le duc de Choiseul et à Madame la duchesse de Grammont. La petite est charmée et le dit tout naïvement : elle ne pouvait pas souffrir notre demi-philosophe.
Au reste, vous sentez bien que mariage arrêté n'est pas mariage fait, qu'il peut arriver des obstacles, comme mort subite ou autre accident ; rriais je crois l'affaire au rang des grandes probabilités équivalentes à certitude.
Mes divins anges, mettez tout cela à l'ombre de vos ailes.
N. B. Hier il parut que les deux partis s'aimaient.
Depuis ma lettre écrite, j'ai signé les articles. Si nous avions le consentement des parents, je ferais le mariage demain ; ce n'est pas la peine de traîner, la vie est trop courte.
Marie à Micheline.
2 3 janvier.
Sais-tu bien que je suis Cendrillon jusqu'au bout.^ J'épouse, non le fils du roi de qui je ne me soucie guère, mais j'épouse Claude que j'aime mieux que tous les fils de rois du monde. Tu trouves sans doute que nous avons été vite en besogne. J'ai vu Claude le i6 au chevet de ce pauvre Daumart et aujourd'hui, 23, le mariage est décidé; mais n'oublie pas que depuis le 17 décembre 1760, jour où il a baisé ma médaille en me la rendant, c'est-à-dire depuis plus de deux ans, je ne pense qu'à lui, bien décidée à ne pas me marier plutôt que d'en épouser un autre. Celui-là, oui, c'est un mariage qui est inscrit dans le ciel, et je demande à tous
les anges et archanges qu'il n'en soit jamais rayé. Mais tu brûles de savoir comment les choses se sont passées, et moi de te le conter. L'oncle est un diable d'homme qui y voit terriblement clair; rien ne lui échappe. Il a bien vu que je regardais Claude d'un tout autre [œil que son ridicule philosophe. Comme je l'embrassais en lui souhaitant le bonsoir, il m'a retenue par la main et, s'adresscint à maman Denis :
— Quel dommage, ma bonne, que notre Chimène ne veuille pas se marier.
— Elle a raison. — dit maman Denis; — ça vous apprendra à lui proposer un Rodriguephilosophe.
— ^'Mais, — reprend l'oncle, vous savez bien que, pas plus cornette que philosophe, elle ne veut pas entendre parler de mariage.
Toute hors de moi à ce que je^ croyais deviner je n'ai pu m'empêcher de dire :
— 11 est bien vrai, je ne veux pas épouser un philosophe; mais s'il s'agit d'un cornette...
Ne sachant comment finir ma phrase et me
sentant devenir toute rouge, j'ai embrassé l'oncle, puis maman Denis; ils se sont un peu moqués moi et de la fermeté de ma résolution de rester vieille fille; nous avons tous versé quelques larmes, mais nous étions bien contents. 11 paraît que tout est déjà conclu entre l'oncle, maman Denis et Claude. Je crois rêver. Est-ce bien vrai que je vais épouser Claude ? 11 me semble que j'ai besoin, pour en être tout à fait sûre, qu'il me l'ait dit lui-même. Je viens d'écrire la bonne nouvelle âmes parents. Quand mon père est venu me .voir, au printemps dernier, il me disait : « Ne te marie pas, petite, ce serait te mettre dans le malheur, et du reste je te refuserais mon consentement. Reste comme tu es, jamais tu ne seras plus heureuse. )) Et moi qui ne croyais jamais revoir Claude, je lui disais qu'il avait -bien raison. Mais je pense que, tout comme moi, mon père changera d'avis quand il saura quel est celui que j'épouse.
Voltaire à M. Damilaville.
24 janvier,
iVlon cher frère m'enverra donc la petite feuille qu'on attribue à M. Le Brun. Mais estil possible que Le Brun qui m'adressait de si belles odes pour m'engager à prendre Mademoiselle Corneille et m'envoie souvent de si jolis vers ne soit qu'un petit perfide?
Nous marions Mademoiselle Corneille à un gentilhomme du voisinage, officier de dragons, sage, doux, brave, d'une jolie figure, aimant le service du roi et sa femme, possédant dix-mille livres de rentes à peu près, à la porte de Ferney. Je les loge tous deux. Nous sommes tous heureux. Je. finis en patriarche.
On dit la comédie de Dupuis i fort jolie ; cela est heureux. Le nom de notre lutur est Dupuits. Frère Thiériot doit être fort aise de la fortune de Mademoiselle (corneille; elle la mé-