I. Monsieur de Florian
Marie à Micheline.
26 janvier.
J'ai voulu annoncer moi-même mon mariage à dame Babe. Je lui ai dit que j'épousais quelqu'un qu'elle connaissait depuis longtemps. Elle a levé les bras au ciel :
— Et moi qui croyais que nous en étions délivrés jusqu'à vitam œterjiain! voilà que vous allez l'épouser, ce vilain M. de Cormont !
— Non, — lui ai-je dit, — c'est ce joli cornette qui vient ici depuis quelques jours, que j'épouse.
— Ah! bien, vous m'avez fait une belle peur; j'ai cru que vous vous étiez décidée à épouser ce vilain homme qui s'en allait toujours grognant et maugréant. Le jeune cornette, à la bonne heure, c'est un beau gas, et joli comme un cœur et toujours le mot aimable pour tout le monde ; mais vous disiez que je le connaissais depuis longtemps.
Je lui ai alors rappelle l'hôtellerie de l'Etoile
242 monsieuk de voltaire
et le jeune dragon qui m'avait rendu ma médaille.
— Pas possible! — s'est-elle écriée, — je me disais pourtant : il me semble que je l'ai déjà vu quelque part, C2 joli garçon là. C'est une histoire comme dans les livres. On peut dire que Dieu y a mis la main à ce mariage là. Oh ! vous pouvez croire que je vais vous en faire préparer un repas de noces ! Je veux vous faire de mes propres mains, un pâté de Damas avec une farce sucrée au beurre, aux jaunes d'œuf, aux amandes hachées, à la cannelle et aux raisins blonds séchés de Damas, et un pâté de gelinottes ; vous m'en donnerez des nouvelles. Tout le monde s'en léchera les doigts jusqu'au coude !
Dame Babe a annoncé la nouvelle à tous les serviteurs qui se sont empressés de m'en faire leurs compliments. Ils m'aiment bien, tous; eh bien ! ils paraissent déjà aim.er Claude autant que moi, tant il est aimable, mon Claude! Aussi je suis si heureuse que les jours me paraissent trop courts pour être heureuse. Je
voudrais, la nuit, m'empêcher de dormir pour penser à mon bonheur; mais, pas plus tôt la tête sur l'oreiller, me voilà endormie.
Voltaire à M. de Cideville.
26 janvier.
Mon ancien ami, votre jolie relation du mariage du jeune Dupuis nous vient comme de cire; car figurez-vous que nous marions Mademoiselle Corneille, dans quelques jours, à un jeune Dupuits d'environ vingt trois ans et demi, cornette de dragons, possédant environ huit mille livres de rentes en fonds de terre, à la porte de notre château, d'une figure très agréable, de mœurs charmantes qui n'ont rien du dragon. La différence entre ce Dupuits et celui de la comédie, c'est que le nôtre n'a point de père qui fasse des niches à ses enfants; c'est un orphelin. Nous logeons chez nous l'orphelin et l'orpheline. Ils s'aiment passionnément; cela me ragaillardit, et n'empêche pour-
tant pas que je n'aie une grosse fluxion sur les yeux, et que je ne sois menacé de perdre la vue.
Avouez, mon ancien ami, que la destinée de ce chiffon d'enfant est singulière. Je voudrais que le bonhomme Pierre revînt au monde pour être témoin de tout cela, et qu'il vît le bonhomme ^'oltaire mener à l'église la seule personne qui reste de son nom. Je commente l'oncle, je marie la nièce; ce mariage est venu tout à jrropos pour me consoler de n'avoir plus à travailler sur des Cid, des Horaces^ des Ciiuia, des Pompée, des Polyeucte. J'en suis à Pertharite, ne vous déplaise. La commission est triste, et ce qui suit n'est pas trop ragoûtant. 11 fallait que Pierre eût le diable au corps pour faire imprimer tous ces détestables fatras. Mademoiselle Corneille, avec sa petite mine, a deux yeux noirs qui valent cent fois mieux que les douze dernières pièces de l'oncle Pierre. L'avez-vous vue.^ La connaissez-vous.^ C'est une enfant gaie, sensible, honnête, douce, le meilleur petit caractère du monde. Il est vrai
qu'elle n'est pas encore parvenue à lire les pièces de son oncle, mais elle a déjà lu quelques ro.iians; et puis vous savez comment l'esprit vient aux filles.
Marie à Micheline.
27 janvier.
Je t'avais dit que depuis que Claude avait baisé ma médaille, je ne l'avais plus baisée ; en la baisant, j'aurais eu l'impression de le baiser lui-môme ; ou peut-être, ne voulais-je pas effacer sur la médaille, par le mien, la trace de son baiser. O chère médaille! Je lui dois mon bonheur ! Je la montrais ce soir à Claude. L'oncle a demandé ce que nous admirions; nous la lui avons ^montrée et je lui ai conté l'histoire de notre première rencontre.
— Ah! petite cachottière, — a dit l'oncle — ce n'était pas contre le mariage, c'était contre certains maris que vous boudiez!
— Dites un peu si je n'avais pas raison de
ne pas vouloir d'autre mari quand j'avais mon Claude en tête.
L'oncle en est demeuré d'accord.
— Voyez-vous, — lui ai-je dit, — c'est Saint Michel qui nous a protégés ; c'est à lui que nous devons notre bonheur.
— Je le crois, — a repris l'oncle, — car c'est un puissant archange. Aussi je vais faire faire un beau tableau de votre Saint .Michel, et je le mettrai à la place d'honneur dans mon église. Je demanderai au peintre de prendre pour modèle la tête de ce jeune guerrier son confrère.
— Et pour le diable, — ai-je demandé, — où trouverez-vous un modèle .^
L'oncle s'est mis à rire.
— Ne voyez pas en peine, C/iimène ; ne vous semble-t-il pas que mon vieux visage ferait fort bien l'affaire.^ Soyez assurée que si Fréron me voyait ainsi aux pieds de l'archange, il ne manquerait pas de dire : c'est le diable tout craché !
J'ai bien vu que l'oncle plaisantait. Comment pourrait-on le prendre pour le diable, lui
le meilleur, le plus généreux des hommes, à qui Claude et moi nous devons, après Saint Michel, tout notre bonheur.
Voltaire à M. Le Brun.
27 janvier.
Puisque, à la réception de ma lettre, m.onsieur, vous ne m'avez pas envoyé un parent de Racine pour épouser Madeaioiselle Corneille, nous avons pris un jeune cornette de dragons, de vingt trois ans, d'une très jolie figure, de mœurs charmantes, bon gentilhomme, mon voisin, possédant à ma porte environ dix mille livres de rente en terres. J'arrange ses affaires, je donne une dot honnête, je garde chez moi les mariés. Il est juste que vous ayez la première nouvelle de cet arrangement, puisque c'est à vous que je dois Mademoiselle Corneille. Il faut que votre nom soit au bas du contrat. Envoyez-moi un ordre par lequel vous me commettrez pour signer en votre nom.
Je quitte la plume pour la donner à une main plus agréable que la mienne.
« Vous êtes, monsieur, le premier auteur de mon bonheur, il m'en est plus précieux. Je me joins à Monsieur de A'oltaire pour vous dire que je serai toute ma vie avec la plus sensible reconnaissance, monsieur,
Votre très humble et très obéissante servante.
Corneille.
Je présente mes obéissances à madame votre femme que je n'oublierai jamais ».
11 est plaisant que le nom de notre mari soit Dupuits, tandis qu'on donne le mariage de M. Dupuis à la Comédie. Cela est d'un bon augure : on dit que la pièce est très jolie ; notre Dupuits l'est aussi.
Avouez, monsieur, que Mademoiselle Corneille a eu une étoile bien singulière, si tant est qu'on ait une étoile.
Marie à Micheline.
janvier.
Ah ! que c'est ennuyeux ! Je passe tout mon temps à écrire à droite, à gauche, à M. Le Brun, à Al. le comte et à Madame la comtesse d'Argental, à celui-ci, à celle-là. Tu me diras que je n'y regarde pas de si près quand il s'agit de t écrire à toi ; mais toi tu es ma meilleure, ma seule amie ; quand je t'écris, je pense, comme cette bonne iMartine que :
Quand on se fait entendre on parle toujours bien.
Je ne me creuse pas la tête, avec toi pour savoir s'il faut un ou deux c à accoutumer, un a ou un e à indifférent, et, si mes lignes vont de travers,, point ne m'en soucie. .Mais pour les billets que l'oncle me fait écrire et qu'il envoie dans ses lettres, c'est une autre affaire! Je mets un temps très long à les écrire, et c'est pour moi du temps perdu tout celui que je ne passe pas avec Claude.
Voltaire à M. le comte d'Argental.
28 janvier.
Mes divins anges, nous marions donc Alademoiselle Corneille ! Il est très juste de faire un petit présent au père et à la mère ; mais dès que ce père a un louis, il ne l'a plus ; il jette l'argent comme Pierre faisait des vers, très à la hâte. Vous protégez cette famille; pourriezvous charger quelqu'un de vos g-ens de donner à Pierre le trotteur vingt cinq louis à plusieurs fois, afin qu'il ne jetât pas tout en un jour? Je vous demande bien pardon ; je sais à quel point j'abuse de votre bonté, mais on n'est pas ange pour rien.
Nota hene qu'on pourrait confier cet argent à la mère qui le ferait durer.
11 y a plus, vous sentez combien il doit être désagréable à un gentilhomme, à un officier, d'avoir un beau-père facteur de la petite poste dans les rues de Paris. 11 serait convenable qu'il se retirât à Evreux avec sa femme, et
PRECEPTEUR DE xMARIE CORNEILLE 2)1
qu'on lui donnât un entrepôt de tabac, ou quelque autre dignité semblable qui n'exigeât ni une belle écriture, ni l'esprit de Cinna. Je vous soumets ma lettre aux fermiers généraux : si vous la trouvez bien, je vous supplie de vouloir bien ordonner qu'elle soit envoyée. Peutêtre même on trouverait quelque membre de la compagnie pour l'appuyer.
Cet empibi n'aurait lieu, si on voulait que jusqu'à ce qu'on vît clair dans les souscriptions, et qu'on pût assurer une subsistance honnête au père et à la mère. Je crois aussi qu'il est convenable que j'écrive à M. de La Tourdu-Pin, et que Marie écrive aussi un petit mot quoique elle dise à Madame Denis : « Maman, je n'ai pas de génie pour la composition ».
« Il est vrai que, pour la composition, ce n'est pas mon fort; mais pour les sentiments du cœur, je le dispute aux héros de mon oncle : je conserverai toute ma] vie la reconnaissance que je dois aux anges de Monsieur de Voltaire, qui sont les miens. Je vous prie, Monsieur et Madame, d'agréer, avec votre bonté ordinaire,
mon attachement inviolable, mon respect, et, si vous le permettez, la tendresse avec laquelle je serai toute ma vie votre très humble et très obéissante et très obligée.
Corneille. »
D'ordinaire, elle forme mieux ses caractères ; mais aujourd'hui la main lui tremble. Mes anges lui pardonneront sans doute."
J'ai cru aussi qu'il était bon qu'elle écrivit à M. le comte de La-Tour-du-Pin, son parent. Il y a un petit mot pour son frère ; il ne le mérite guère, après la manière indigne dont il s'est conduit à l'aide de Fréron ; mais cet abbé avait mis deux lignes au bas d'une lettre du comte, à la mort de leur père ; ainsi on peut faire ici mention de lui et cela est honnête.
P. S. On n'a eu la lettre, pour père et mère, qu'après avoir fermé le gros paquet. Mes anges auront donc toute l'endosse. Personne ne sait ici où demeure le cousin, issu de germain, des H or aces et de Cinna. Mes anges ont du crédit ; ils protègent Marie, et ils feront trou-
PRÉCEPTEUR DE AlARIE CORNEILLE 253
ver père et mère ; ils remettront entre les mains de nos anges l'extrait baptistaire demandé, supposé qu'il y en ait un. S'il n'y en a point, nous nous en passerons très bien.
Marie à Micheline.
29 janvier.
Une seule chose me manquera, le jour de mon mariage pour que mon bonheur soit parfait : la présence de mes parents. Ma pauvre mère, je ne l'ai pas revue depuis si longtemps! Elle croirait entrer en paradis si elle venait dans ce beau château et m'y voyait heureuse comme une petite reine. Combien je voudrais qu'ils vinssent eux-mêmes apporter leur consentement au lieu de l'envoyer ! J'ai exprimé ce souhait à maman Denis ; elle m'a dit qu'il valait mieux n'en pas parler à l'oncle; que M. le duc de Villars et d'autres personnes considérables devaient assister à mon mariage, que mes
parents seraient peut-être embarrassés de pa-
raître devant ces grands personnages ; enfin j'ai bien vu que leur présence n'était pas souhaitée et cela m'a rendue toute triste. Claude s'est aperçu tout de suite de ma tristesse et m'en a demandé la cause. Je lui ai dit ce qui me faisait de la peine ; il m'a assurée tendrement que, s'il se pouvait, il m'aimait encore davantage pour mon attachement à mes parents ; qu'il regrettait, lui, orphelin, de ne pouvoir associer ses parents à. notre bonheur et comprenait bien qu3 je sois peinée de l'absence de mes parents; que, sans les connaître, il se considérait comme leur fils et ferait tout ce qui dépendrait de lui pour améliorer leur triste situation. Enfin, il m'a dit tant de bonnes paroles que je suis un peu consolée.
Pourvu, maintenant, que le consentement de mes parents arrive sans retard ! .
Voltaire à M. Lekain.
29 janvier.
En attendant, mon grand acteur, que j'érige
un monument à Corneille, Racine et .Molière, je fais une œuvre plus plaisante, je marie la nièce de Corneille; et, ce qu'il y a de bon, c'est que tandis qu'on joue Dupuis à la Comédie, je la marie à un Dupuits. Ce n'est pas le vieux Dupuis, c'est un jeune gentilhomme, officier de dragons, dont les terres touchent précisément les miennes. Je garde chez moi futur et future; et, quand vous viendrez nous jouerons tous la comédie. Je ferai l'aveugle à merveille, car je le suis ; mais je ne dirai pas :
Dieu qui fait tout pour le mieux.
M'a fait une grande grâce De m'avoir crevé les yeux, Et réduit à la besace.
Marie à Micheline.
3o janvier.
L*oncle m'a dit, ce matin, de l'air le plus sérieux :
— Savez-vous Chimène, que vous ne risquez, pas de finir vos jours dans le célibat.- \'oilà vo-
2)6 .AIONSIELR DE Vi'LTAIRE
tre ancien prétendant, Al. de Cormont qui m'écrit que son père vient enfin de lui envoyer son consentement et qu'il est lui, toujours dans la disposition de vous épouser ; vous avez donc le choix; rien n'est encore conclu avec Claude.
Tu penses si Je me suis récriée.
— Comment, rien n'est encore conclu? mais je l'aime, Claude, moi! je l'aime depuis plus de deux ans ; je n'aime que lui ; je n'aimerai jamais que lui...
Vous Tentenilez, — a dit l'oncle en riant à Claude qui venait d'entrer sans qu3 je l'eusse entendu; — il n'y a pas à s'y tromper; c'est bien à vous qu'elle donne la préférence.
J'ai bien vu alors que l'oncle avait parlé par manière de badinerie; pas plus que moi, du reste, il ne regrette le vilain philosophe : m,on (>laude est tellement plus joli, plus aimable; et puis il m'aime, lui! oh! je le lui rends bien de tout mon cœur.
PKLCEPTEUR DE MAKIE CORNEILLE 2)7
Voltaire à M. le comte d'Arr/ental . *
3i janvier.
^'raim.'nt, mes anges, j'avais oublié de vous supplier d'enipccher 1-^rançois (Corneille, père, de venir à la noje. Si c'était l'oncle Pierre ou même l'oncle Thomas, je le prierais en grande cérémonie; mais pour François, il n'}- a pas moyen. 11 est singulier qu'un père soit un trouble fête dans une noce ; mais la chose est ainsi, comme vous savez. On prétend que la première chose que fera le père, dès qu'il aura reçu c]uelque argent, ce sera de venir vite à Ferney : Dieu nous en préserve ! Xolis nous jetons aux ailes de nos anges pour ». u'ils l'empêchent d'être de la noce. Sa personne, ses propos, son emploi ne réussiraient pas auprès de la famille dans laquelle entre Mademoiselle Corneille. M. le diîc de Villars, et les autres Français qui seront de la cérémonie, feraient quelques mauvaises plaisanteries. Si je ne consultais que moi, je n'aurais assurément aucune
MONSIEUR DE A OLTAIRE
répugnance; mais tout le monde n'est pas aussi philosophe que votre serviteur, et, patriarcalement parlant, je serais tort aise de rendre le père et la mère témoins du bonheur de leur fille.
C'est bien la faute du père de M. de Cormont, si un autre que lui épouse xMademoiselle Corneille; il a été un mois sans lui répondre, et enfin sa mère a écrit à M. Micault quand il n'était plus temps. U faut avouer aussi que ce Cormont s'est conduit de la manière la plus gauche. Enfin il n'était point aimé, et notre petit Dupuits l'est; il n'y a pas à répondre à cela.
Marie à Micheline.
2 février.
Il n'est plus question de maître à danser, de maître à chanter, de maître de frtmçais ; ce n'est pas que je n'aie encore bon besoin de leurs leçons ; mais le temps me durait tellement quand je ne suis pas avec Claude que je n'écoutais plus*
ce que mes maîtres me disaient ; je tournais la tête à chaque instant dans l'espoir de le voir entrer. Il ne faudrait pas croire non plus que Claude soit content quand je ne suis pas avec lui. Il me gronde, (mais gentiement, non pas d'une façon revêche comme le philosophe), quand je suis trop longtemps avec les essayeuses; et moi, précisément, avec les essayeuses, je ne m'impatiente pas, puisque c'est pour me faire belle pour Claude qu'elles me retiennent. Aujourd'hui j'ai essayé une robe en mousselle blanche crcpelée devant, avec semences de cristal de roche qui me va le mieux du monde. Je suis sûre qu'elle plaira beaucoup à Claude.
Voltaire à M. Damilaville.
3 février.
C'est une aventure assez comique que celle que j'ai eue avec Pindarc-he Brun, en vous envoyant un paquet pour lui dans le temps que vous me dépêchiez ses rabâchages contre moi.
26o MONSIEUR DE VOLTAIRE
Je lui fais part, dans ce paquet, du mariage de Mademoiselle Corneille qui est le fruit de sa belle ode ; je lui envoie des lettres pour les nièces de monsieur du Tillet qui, les premières, tirèrent Mademoiselle Corneille de son état malheureux, et auxquelles elle doit une reconnaissance éternelle. Je l'accable de politesses qui doivent lui tenir lieu de châtiment.
Marie à Micheline.
3 février.
Claude a voulu me faire relire le Cid. Cette fois je l'ai bien mieux compris. Je plains de tout mon cœur cette pauvre Chimène et même Y Infante ; elles sont malheureuses toutes les deux puisqu'elles ne peuvent pas épouser ce Rodrigue qu'elles aiment. .Moi, s-i j'étais Vlnfanie, j'épouserais Claude, si toutefois il m'aimait, comme, Dieu merci, il m'aime, sans me soucier qu'il ne soit pas fils de roi.
— Croyez-vous que Chimène épousera Rodrigue f — ai -je demandé à Claude. Et lui :
PRÉCEPTEUR DE MARIE CmRXEILLE 201
— Que feriez-vous si vous étiez à hi place de Chimène f
Sans hésiter, je lui ai répondu :
— Je vous épouserais, n'en doutez pas, puisque je vous aime ; mais si j'avais vécu comme Chimène au temps de l'oncle Corneille, je l'aurais prié de ne pas vous faire tuer mon père.
Claude s'est mis à rire et m'a expliqué que Chimène ne connaissait pas l'oncle (>orneille et ne vivait pas même de son temps.
Quelle sotte je suis ! je sais bien pourtant que l'oncle Voltaire n'a jamais connu ni Olympie, ni Tancrède qui sont, paraît-il, morts depuis longtemps. Je ne suis qu'une ignorante ; je ne fais guère honneur à mes oncles, j'ai dit tout cela à Claude et qu'il était bien juste qu'il se moquât de moi. Il m'a dit qu'il n'y songeait guère, cju'il me trouvait délicieuse comme je suis ; et il me Ta dit de telle manière que je vois bien qu'il le pense vraiment.
Voltaire à Madame la Margrave de Bade- Dourlach.
4 février.
Je marie dans quelques jours la nièce de Pierre Corneille à un jeune gentilhomme de mon voisinage ; la consolation de la vieijlesse est de rendre la jeunesse heureuse. S'il faisait plus beau, et si j'étais moins décrépit, je mènerais la noce danser devant votre château, comme faisaient les anciens troubadours ; nous y chanterions les plaisirs de la paix.
Marie à Micheline.
4 février.
Combien je te remercie des deux belles tasses d'argent iacettées que tu m'as envoyées. Je reçois tous les J3u:s de nouveaux présents à l'occasion de mon mariage. L'oncle m'a donné une magnifique paire Ce girandoles en diam?mt. .Ma-
maa Denis me fait faire un trousseau devant lequel tu resterais en admiration : draps et taies d'oreillers ouvragés en points à la soie de couleur ; linge de corps en fine toile de Hollande, ajouré et garni de points à l'aiguille. Monsieur et .Madame d'Argental m'ont envoyé des buires émaillées et montées sur or ; Madame de Florian, qui, la première, a eu la pensée de nous marier, Claude et moi, une échelle et des engageantes en points d'Alençon ; Monsieur le duc de Villars, des boucles de souliers semées de perles ; Madame Cramer, un plateau de vermeil avec des écuelles dorées. Enfin, tous les amis de l'oncle m'ont traitée co;"iime si j'étais aussi leur nièce. Quand à Claude, si je le laissais faire, il dévaliserait la maison du Coq d'argent^ les grands joailliers de Genève. Il m'apporte chaque jour un bijou nouveau : hier une parure de corail rose, aujourd'hui un bracelet en émail. Ah ! si ma mère p juvait voir toutes ces belles choses !
Voltaire à Monsieur Dalemhert.
5 février,
Pierre le Grand et lé grand Corneille m'occupent assez : j'en suis malheureusement à Pertliarite, et je marie sa nièce pour me consoler. Nous mettrons dans le contrat de mariage qu'elle est cousine Germaine de Chimène, et qu'elle ne reconnaît pour ses parents ni Grimoald ni Vnulphe K
Marie à Micheline.
5 février.
Comme Claude pressait l'oncle de fixer, enfin ! la date du mariage :
— Eh, dit l'oncle, — mes pauvres petits, si cela dépendait de moi, je la fixerais à demain, cette bienheureuse date ; mais il faut avoir le consentement des parents de Chimène, et ce