I. Personnages de Pertharite
consentement, ils ne se pressent pas de nous l'envo3'er.
Les paroles de mon père : « Surtout, ne te marie pas ! » me sont revenues à l'esprit. S'il allait me refuser son consentement ainsi qu'il m'en avait menacée ! A cette pensée, j'ai éclaté en larmes. L'oncle, maman Denis et Claude ont voulu savoir la cause de mes larmes ; je leur ai laissé croire que c'était à cause du retard de ce consentement : l'oncle s'est un peu moqué de moi ; il m'a cijolée, consolée, me disant pour me rassurer qu3 ce retard n'a d'autre cause que l'ignorance où l'on est de la nouvelle adresse de mes parents.
— Ne vous désolez pas, Chimène, — me disait-il en me tapotant la joue, — vous l'aurez, votre dragon, foi de patriarche! je suis vieux comme le Temps ; je souhaite voir au plus tôt mes petits heureux autour de moi.
Comme c'est le meilleur des oncles, il m'a promis, pour m'ôter toutes mes idées tristes, qu'il nous flancerait demain, je voudrais être demain.
Voltaire à M. le comte cVArgental.
G février.
Nous commençons par dire que nos anges sont aussi injustes qu'adorables. Ils ont condamnée .Marie Corneille pour n'avoir point écrit depuis long-temps à père et mère et même à l'étonnant Le Brun ; et cependant Marie avait rempli tous ses devoirs, sans oublier même ce Le lîrun.
Nos anges gardiens condamnent ladite Marie pour n'avoir point demandé le consentement de père et mère à son mariage ; et nos anges doivent avoir entre leurs mains la lettre de Marie ■à père et mère, accompagnée de la mienne.
Nos anges ont condar.né .Monsieur Dupuits pour n'avoir point écrit au beau-père et à la belle-mère futurs ; et la lettre de Monsieur Dupuits doit avoir été adressée à nos anges mêmes : Monsieur Dupuits m'assure qu'il a pris cette liberté.
11 ne nous manque que de savoir la demeure
du père Corneille ; car, jusqu'à ce que nous soyons instruits, nous ne pouvons mettre qu'à monsieur, monsieur Corneille, dans les rues.
Vous demandez les noms et qualités du gendre et de ses père et mère, et vous devez les avoir reçus, avec une lettre de .Madame Denis et une de Monsieur Dupuits.
A^ous vo5'ez donc, mes chers anj,-es, que nous avons rempli tous nos devoirs clans la plus grande exactitude. Je vous confie que Madame Denis craint beaucoup que la tête de François Corneille ne ressemble à Pertharite, Agésilas, Suréna, et ne soit fort mal timbrée. Je n'ai su que depuis quelques Jours que, dans le voyage que fit chez moi l'Vançois Corneille, lorsque j'étais très malade, Fiançois dit à Marie : « Tiardez-vous, surtout de vous marier jamais ; je n'y consentirai point : fuyez le mariage comme la peste ; ma fille, point de mariage, je vous en prie. »
Je vous confie enco;e une autre douleur de Madame D.nis ; elle tremble c[Lie les réponses ne viennent pas assez t'^'t. qu'elle ne soit obli-
gée de marier .Marie en carême ; qu'il faille demander une permission à l'évêque d'Annecy, difficile à obtenir ; que ses perdrix du Valais, ses coqs.de bruyère, ne soient inutiles, et qu'on ne soit réduit à manger des carpes et des truites un jour de noce, attendu que .Monsieur le comte d'Harcourt et compagnie, qui seront de la noce, sont d'excellents catholiques. Pour moi qui ne suis ni papiste ni huguenot, et qui depuis un mois ne me mets point à table, j'avoue ingénument que je suis de la plus grande indifférence sur le gras et sur le maigre :
Je ne sers ni Baal ni le dieu d'Israël.
et je ne mange ni coq de bruyère ni truite.
A l'égard de Sa Majesté, si nous pouvions obtenir qu'il fut permis de mettre dans le contrat qu'elle daigne donner huit ou dix mille livres, cela n'empêcherait pas de lui envo3^er tant d'exemplaires de Corneille qu'elle en voudrait; ce serait seulement une chose très honorable pour Mademoiselle Corneille, pour les lettres
et pour nous. J'en ai écrit à M. le duc de Choiseul. Si la chose se fait, tant mieux; sinon il faudra se consoler comme de toutes les choses de ce monde, et assurément le malheur est léger.
Je reviens, avec votre permission, mes anges, à notre mariage qui m'intéresse plus que celui d'Atide et de Ramire ^ En voilà déjà un de rompu; il ne iaut pas qu'il arrive la même chose à l'autre. Est-il vrai" que François (Corneille soit aussi têtu qu'imbécile et diamétralement opposé à l'hymen de Marie .^ En ce cas il faudrait lui détacher la nièce de M. du Tillet, .Mademoiselle Félix, qui sait comme il faut le conduire et le mettre à la charrue sans qu'il regimbe; mais je ne sais point la demeure de -\lademoiselle Félix. Quand nous lui avons écrit, c'était par le canal du pindarique Le Brun. Nous ne savons ericore si nos lettres ont été reçues, et il me paraît difficile que j'aie un commerce régulier avec cet élève de Pindare.