I. Personnages de ZuUme
Le mieux serait de ne point lâ;her les vingt cinq louis à François qu'il n'eût signé ; et si, par une impertinence imprévue, François refusait d'écrire tout ce qu'il sait, c'est-à-dire d'écrire son nom, alors François de A'oltaire qui est la justice même, le laisserait mourir de faim, et il ne tâterait jamais d:s souscriptions. -Marie (Corneille est majeure dans deux mois, nous la marierions malgré François, et nous abandonnerions le pire à sjn sens réprouvé.
Ce dimanche de sexagésime, nous venons de fiancer nos futurs ; de là je conclus qu'il laut que François se presse.
Voici, mes anges, une lettre de M. Dupuits par laquelle il vous remercie de toutes vos bontés.
Marie à Micheline.
6 février.
Nous sommes fian:és : Claude m'assure que cet engagement est pour lui aussi sucré et défi-
nitif que celui du miirlage. 11 dit cela pour que je ne sois pas trop tourmentée par le retard du consentement de mes parents. Je suis majeure dans deux mois, l'oncle dit qu'il nous mariera alors sans consentement; mais deux mois, c'est bien long, et je ne voudrais pas agir en fille peu soumise envers mes pauvres parents. O saints anges et archange?, venez-moi en aide!
Vollaife à Madame la comtesse d' Arpentai.
9 fijvrier.
.Madame ange, nos lettres se croisent comme les conversati .ms de Paris. Celle-ci est une action de grâces de la part de .Madame Denis qui a un érésipèle, un point de côté, la fièvre etc; de la part de mon cornette de dragons qui se jette à vos pieds, et qui baise le bas de votre robe avec transport ; de la part de Marie Corneille qui vous écrirait un volume si elle savait l'orthographe ; et enfin de la part de n:oi, aveugle, qui réunis tous leurs sentiments de respect
et de reconnaissance. 11 n'y a rien que vous n'ayez fait : vous échauffez lès abbés de La- Tour-du-Pin, vous allez exciter la générosité des fermiers-généraux. 11 n'y a qu'un point sur lequel j'ose me plaindre de vous : c'est que vous avez omis la permission de la signature d'honneur de mes deux anges. Je vous avertis que j'irai en avant, et que le contrat de Marie sera hororé de votre nom ; vous me désavouerez après si vous voulez.
J'ai reçu aujourd'hui une lettre de .Madimie de Cormont. Elle demande pardon pour son dur mari; elle : e conjure de donner .Mademoiselle Corneille à son fils; je lui réponds que la chose est difficile, attendu que .Mademoiselle Corneille est fiancée à un autre. Il y a de la destinée dans tout cela, et je crois fermement à la destinée, moi qui vous parle. Celle de .M. Le Franc de Pompignan est de me faire toujours poufl'er de rire (moi et le public s'entend). On est trop heureux qu'il y ait de pareilles gens dans le monde.
, PRÉCiEPTEUR HE MARIE CORNEILLE 2-]3
Marie à Miclie/inc
20 février.
Enfin, le consentement de mon père est arrivé. Je serais trop heureuse si maman Denis n'était tombée malade :
— De quoi vous avisez-vous, — lui a dit l'oncle, — de tomber malade à la veille du mariage de nos petits ! N'avez-vous trouvé que ce moyen pour éviter l'indigestion que vous n'auriez pas manqué de vous donner au dîner des noces?
Pauvre maman Denis, c'est en effet un vrai festin qu'elle a lait préparer. Elle est désolée de ne pouvoir y assister et d'être obligée de réserver pour, une autre occasion la belle robe de tafletas violine tracé d'argent qu'elle avait t.iit laire pour la cérémonie; niais elle ne veut pas que notre mariage soit retardé.
î74 Monsieur de voltaire
Voltaire à M. Duclos.
2 2 février.
Je croirais, monsieur, manquer à mon devoir, si J2 né donnais pirt à rAcidémie du mariage de l'u.iique héritière du nom de Corneille avec AL Dupuits, jeune gentilliomme plein de mérite, cornettte de dragons dans le régiment de Al. le duc de Chevreuse, gouverneur de Paris. Ses terres touchent aux miennes; rien n'était plus convenable, (.'est un établissement avantageux. Alademoisells Corneille en est partie redevable à la protection de l'Académie qui a honoré en elle le nom du grand Corneille, et qui a favorisé les souscriptions de l'édition à laquelle je travaille continuellement en faveur de sa nièce.
Je crois qu'il serait honorable pour la littérature que l'Académie daignât m'autoriser à signer pour elle au contrat de mariage. Le nom de Corneille peut mériter cette distinction. Vous me donneriez permission, monsieur, de
mettre le nom du secrétaire perpétuel de la part de l'Académie ; ou bien vous auriez la bonté de m'envoyer les noms de messieurs les académiciens présents, en m'autorisant à honorer le contrat de leurs sigaatures. (^e dernier parti me paraît d'autant plus convenable que je compte signer pour M. le maréchal de Richelieu, comme doyen de l'Académie. J'attends les ordres de l'Académie en laissant pour leur exéjution une pla:e dans le contrat.
Marie à Micheline.
22 février.
Notre mariage sera célébré demain. Je remercie de tout niDu cœur mes oncles Corneille et Voltaire, ^maman Denis, tous les saints anges et archanges du ciel et de la terre qui m'ont protégée et à qui je dois le bonheur d'épouser mon cher (Claude que j'aime plus que ma vie.
Voltaire à M. le comte cVAr génial.
23 février.
-Madame Denis étant malade le jeune Dupuits et Marie (>orneille étant ,très occupés de leur premier devoir qui n'est pas tout à fait d'écrire, moi, l'aveugle Voltaire entouré de quatre pieds de neige, je dicte la réponse à Madame d'Argental l'ange.
Le contrat est dressé dans toutes les règles et le mariage, fait dans toutes les iormes, les deux mariés très heureux, les parents enchantés ; et, à nos neiges près, tout va le mieux du monde. Ce qu'il y a de bon, c'est que, quand même les souscriptions ne rendraient pas ce qu'on en a espéré, le conjoint et la conjointe jouiraient encore d'un sort très agréable. Il ne nous reste dinc qu'à nous mettre aux pieds de nos anges et ù les remercier du fond de notre > cœur.
PRÉjEPrEUR DE Marie corneille 277
Voltaire à M. le marquis de CJiauvelin.
2 3 février.
Je deviens à peu près aveugle, Monsieur. Ce fut hier que le mariage fut célébré. Je comptais avoir l'honneur d'en écrire à votre Excellence. Deux époux qui s'aiment sont les vassaux naturels de madame l'ambassadrice et de vous. Je goûte le seul bonheur convenable à mon âge ; celui de voir des heureux. Il y a de la destinée dans tout ceci, et où n'j' en a-t-il point .-
J'arrive au pied des Alpes, je m'y établis ; Dieu m'envoie .Mademoiselle Corneille, je la marie à un jeune gentilhomme qui se trouve tout juste mon plus proche voisin je me fais deux enfants que la nature ne m'avait point donnés; ma famille, loin d'en murmurer, en est charmée ; tout cela tient un peu du roman.
Pour rendre le roman plus plaisant, c'est un
jésuite qui a marié mes deux petits. Joignez à
tout cela la naïveté de Mademoiselle Corneille,
IG
à présent .Madame Dupuits ; naïveté aussi singulière que l'était la sublimité de son grand père.
Je me mets aux pieds de vos deux très aimables Excellences ; Madame Denis et mes "deux petits, qui demeurent toujours avec moi, joignent leurs sentiments aux miens, et notre petit château espère toujours avoir l'honneur de vous héberger quand vous prendrez le chemin de la France.
Marie à Micheline.
24 février.
Nous sommes mariés. Je n'en écris pas plus long. Je suis trop ignorante pour trouver des mots capables d'exprimer mon bonheur.
Voltaire à M. le comte d-Argental.
29 février.
Corneille m'ennuie à présent autant que Marie m'amuse. Quel exécrable fatras que quinze
OU seize pièces de ce grand homme ! Pradon est un Sophocle en comparaison, et Danchet un Euripide. Comment a-t-on pu préférer à un homme tel que Racine un rabâcheur d'un si mauvais goût qui, jusque dans ses plus beaux morceaux qui ne sont, après tout, que des déclamations, pêche continuellement contre la langue, et e^t toujours ou trivial ou hors de la nature! Que Boileau avait bien raison de ne faire nul cas de toutes ces amplifications de rhétorique! Qu'il est rare, dans notre nation, d'avoir du goût.
Au reste, mes divins anges, ne soyez nullement en peine de François Corneille ni de sa femme ; je suis toujours le maître des arrangements et je proportionnerai la part du père à la recette.
Madame 'Denis est toujours malade, et mes petits mariés s'aiment encore à la folie quoique au bout de huit jours.