M. DUPONT CHAPITRE X
Là TOISINE d'aDOLPHE.
O qnî redouble le chagrin de nos amants c'est la cramto d'être trompés dans leurs plus chers atfections. « Il va se marier, se répète Eugénie en songeant à Adolphe; il ne m'aime donc pas!... il me trompait donc en m'assurant qu'il ne pensait qu'à moi? — Elle est malade de joie, se dit notre amoureux, et cela parce qu'on va la marier à ce Dupont!... elle ne m'aimait donc pas : ou elle m'aimait bien peu!... »
Mais la réflexion leur rend l'espérance. «Il n'est pas possible qu'elle aime Tépicier, se dit Adolphe; ce vieux Bidois n'q voulu que me faire du chagrin... non, Eugénie ne peut m'avoir trompé!... C'est bien plutôt })arce qu'on veut la forcer h l'épouser qu'elle est malade... et je ne suis pas auprès d'elle?... je ne puis la voir, lui parler, la consoler... On! je la verrai cependant, il le faut absolument... je lenlèverai et je l'épouserai malgré tout le monde !
— Cette méchante Cécile a peut-être menti, se dit Eugénie; Adolphe ne peut être intidéle ; s'il avait dû se marier, je l'aurais su par Jeanneton, qui sait toutes les nouvelles du quartier ... car alors pourquoi passait-il vingt fois par jour devant la boutique? Pourquoi me regarder si tendrement, me serrer la main, me dire de si jolies clio-ies?... Non, Adolphe m'aime toujours, et dans ce moment sans doute il se désespère de ne point me voir; mais demain j'aurai, je l'espère, la force de descendre à la boutique, et je le verrai. »
Adolphe ne cesse de rôder auprès de la demeure de sa belle; entin quelques minutes avant qu'on ferme la boutique, il aperçoit Jeanneton qui son; le jeune homme est bientô» auprès d'elle, 3t lui a fait mille questions avant que la bonne att eu le temps de répondre à une seule.
« Eh! oui, monsieur, dit eulin Jeanneton, on veut qn'eUf épouse Dupont; et elle est malade de chagrin, non-seulement de ça, mais pai-ce qu'on lui a dit que vous alliez vous marier. — * Me marier I... on a dit cela!.,, et qui s'est permis? .. Ak\
fOê M. DCPONT
Jeanneton, elle ne l'a pas cru, j'espère?... — Monsiear, ^^tî amour oa croit tout, le mal comme le bien, etj'avons eulxn de la peine ^ la consoler un peu. — Ahî Jeanneton, dis-lui bien que je n'existe que pour l'aimer! — Oui, oui; soyez tranquille. — Que je me suis fait renvoyer de mon magasin, atin de pouvoir passer ma journée devant sa demeure — M'est avis que vous avez fait là une sottise... — Entin que :je suis décidé à l'épouser, quoique sa mère m'ait mis à la porte et défendu de revenir... — Ah! madame vous a mis à ia porte?... Ehbenl v'ià un joli commencement pour vos affaires... — Maisilfaut que je la voie... — Elle descendra demain, je pense ; d'ici là, calmez-vous et trouvez-vous demain à la brune là-bas, devant la maison du marchand de draps; j'irai vous y rejoindre et vous apprendre les nouvelles. — A demain donc, ma bonne Jeanneton. »
La servante s'éloigne. Adolphe songe alors 'i^'il est tard el qu'il n'a pas de logis pour la nuit, car la chambre qu'il occupait appartenait au marchand de nouveautés. Il faut pourtant loger quelque part, etil est temps d'y penser. Adolphe va prendre ses effets chez la portii^re, et lui fait part de l'embarras où fl se trouve.
La bonne femme lui indirpie un modeste hôtel garni dans le voisinage, et Adolphe s'y rend son paquet sous le bras. Il prend une petite chambre dans les mansardes, atin de ménager sa bourse, et en paye une quinzaine d'avance, moyennant quoi il est chez lui libre de faire tout ce qu'il lui plaira, et de penser à ses amours depuis le matin jusqu'au soir.
Sur le même carré qu'Adolphe loge une demoiselle qui fait aussi de l'amour sa principale occupation; mais elle ne se contente pas d'y penser, elle juge convenable de raieui employer son temps.
Adolphe s'est jeté sur un assez mauvais lit, qui, avec un© table et quelques chaises, compose à peu près tout l'ameublement de sa nouvelle demeure; il cherche dans le sommeil l'oubli de ses chagrins, et se berce avec l'image d'Eugénie. Il vient de s'endormir, lorsqu'un bruit violent le réveille. C'est sa voisine qui vient de rentrer. Elle n'eî»t pas génie, et on parlo si haut (jn'Adulpha entend maigr»^ lui I& cr,nversûtion •aiva::le:
I «raî une faim soignée; as-tu quelque chose pour souper, la bonne amie? — J'ai un pot de confitures et du fromag« Italie, restant de mon déjeuner.— Il faudra s'en contenter., j'étais en fonds, j'irais chercher un poulet; mai§ il y aim- )ssibiUté physique et morale... — Oh! tu n'as jamais le sou • Jamais le sou\ .. tu ne disais pas cela le jour que jvi t'ai enée diner à Montmorency en tilbury! — C'est la seule fois le tu aies dépensé de l'argent avec moi, depuis six semaines le je te connais ! — Je ne peux pas en dépenser quand je en ai pas. — Tu devrais rouler sur l'or!... Quand on a l'eneprise des succès d'un théâtre de la conséquence du mien i doit faire joliment ses affaires. — Tu crois ça, toi, Zélie, crois que c'est tout profit... mais il y a des frais immeasî... Ce n'est pas le tout d'applaudir et de faire applaudir
; le pièce, est-ce que je n'ai pas ma troupe à soigner?... et 5 bols de punch, et la bière, et les demi-tasses, et les petits rresl... Ah! dam' 1 aussi, j'ai des gens comme il faut; qui it une tenue I... — Je te dis que tu as une place superbe... que tes collègues achèt?nt des maisons... — Patience!... oiite donc, je ne fais que commencer... Ça viendra, mais i du malheur depuis quelque temps; voilà trois pièces de ite qui dégringolent ? — Parce que tu n'as pas su les soulir. — Tais-toi donc! je les ai si bien soutenues, que nous ons eu deux yeux pochés, sans compter les coups de poing autres agréments... Mais faut avouer que ça n'était pas n Heureusement qu'on monte une pantomime, ça nous rasera un peu. — J'espère cependant que tu m'y soigneras... Est-ce que ta as besoin de me le recommander? Ah! tu as imcnt dansé ce soir! — Vraiment? — Oui, tu as fait des Irechats superbes; il n'y a que les pirouettes que tu ne souns pas assez... — Que te disait doue i'auteur qui te parlait ns la coulisse? — Il m'indiquait les endroits faibles de sa èco nouvelle, afin que je les applaudisse plus fort que les lires; il me recommandait sa reconnaissance et son dénouant... 11 fr'it avoir une mémoire inépuisable poup se souver de tout «eia... Ah! dis donc, et ce petit ligurant qui fait i ours dans le nouveau mélodrame, et qui m'a promis un réorre pour que j'applaudisse son entrée... est-il bète! earo si l'ours avait un beau riMa. à la bonne heure, mais fi m
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li'-jt que passer... — Ab ça ! tu n'oublieras pas de faire mîU'- là petite débutante dans le nouveau ballet; elle irait sur n^es brisées, il faut la dégoûter de la danse. •— Sois tranquille, je lui ménage une petite sortie en fusée, et j'aurai soin de l'applaudir de travers, atin de mettre les payants de mauvaise bumeur.-wTu escbarmant:... Soupons... Comment, tu as tout mangé? — Parbleu 1 cela n'était pas diflicile : un demi-quarteron de fromage et ^on pot de contitures dont on voyait lo- ./ond... — Qu'est-ce que j'aurai donc, moi? — Tiens, Zélie, crois-moi, ne soupe pas, tu danseras mieux demain. — Eh ben! c'est cela, je n'ai qu'à ne pas manger de l'année pour mieux danser le jour de la Saint Sylvestre ; tu es bon enfant l; — Tu es jolie comme un ange, ce soir .. — Et il a bu tou" le vin encore .. - Il était aigre, d'bonneur! il t'aurait faiij mal... Quels yeuxl quelle tournure de déesse!... Je ne ser content que lorsque je te verrai au Grand-Opéra, dans les Vi nQS. — J'aimerais beaucoup mieux me voir à table I Est-ce que vraiment tu as faim? — Mais sans doute. bienl en ce cas, couchons-nous... Tiens, je t'adore ce soir!., tu iras à l'Opéra, c'est moi qui te le dis... — Il faut espér que je souperai alors... — Tu ne penses qu'à manger; qu je suis avec toi, ma belle, je ne songe qu'à l'amour ! — OuÇ quand tu as le ventre plein. — C'est atin d'être plus digne de toi... Viens dans mes bras, je parie det'enlever comme une plume! — Laisse-moi donc, j'ai de l'humeur... — C'est orage qu'un baiser dissipera. »
Le bruit des baisers apprit à Adolphe quelle était la sur de la conversation, et il s'endormit en disant : o Qu'ils so] heureux! ils s'aiment et ils peuvent se le prouver.»
Mais, à six heures du matin, le bruit que l'on fait chez voisine le réveille encore, a Voilà des gens qui s'aiment terrï blement! » dit Adolph»^ qui croit que la conversation roule toujours sur le luôme sujet. Mais il est bientôt détrompé par ^ le bruit de plusieurs soutUets auxquels succèdent des coups de poing accomi)agrié8 de cris et de jurements.
«Monstre! scélérat 1 s'écrie la danseuse d'une voix qui ne i ressemble plus à celle de la veille... Je t'y prends, là! ta voulais te sauver avant mon réveil, emportant ma montre ist ma chaîne d'or! — Tais-toi, mauvaise sauteuse, ou je te casst
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ee pot à l'eau sur le nez I — Bri^çand t coquin! un homme pour qui j'ai tout fait, et qui veut me voler pour aller manger mes effets avec d'autresl — Tes etfetsl... lis sont propres. Ouant à la montre, elle m'appartient autant qu'à toi : n'est-ce pas moi (jui t'ai procuré la connaissance du monsieurqui teradonnéel C'est moi qui t'ai poussée au ttiéâtre ; sans moi tu serais encore dans les coryphées; si tu fais des rôles, c'est à moi qut tu le dois. Mais tu es une ingrate que j'abandonne sans retour : manque tes pirouettes, fais seniMant de passer un entrechat, tu verras si on te passera tout cela. — Abandonne-moi si tu veuXy mais laisse-moi ma montre et ma chaîne. — Tiens, Zélie, tais-toi ou gare iaclnque; tu sais que c'est mon fort. —•N'avance pas, où jeté jette cette bouteille à la têtel »
Les cris redoublent; Adolphe entend que l'on brise les chaises et les pots. Il est sur le point de se lever pour aller mettre le holà... « Voilà des gens bien singuliers, se dit-il en se frottant les yeux; ils s'adoraient hier au soir, ils se battent ca matin 1... Et moi qui enviais leur bonheur! »
Enfin le cal me se rétablit par le départ de l'amant, qui descend l*escalier quatre à quatre sans écouter les cris, les pleurs, les gémissements de Zélie, qui le suit en chemise sur le carré, et esuivrait même dans la rue si elle avait res[)oir de l'atteindre : îUe entre chez elle en sanglotant, et Adolphe, qui espérait se rendormir, est encore forcé d'entendre ses lamentations.
a Le monstre l dit Zélie, il l'a emportée 1... encore s'il m'avait
■aissé la chaîne?... Si j'avais osé crier au voleur l mais il m'au-
•ait tuée... Un homme que j'adorais!... ahl si je pouvais le
'aire pendre!... Que je suis malheureuse!... hil hi! hi l mais
lossi c'est ma faute; j'aurais dû m'en douter... il m'avait déjà
nangé un châle de bourre de soie! mais je suis si bête! je lui
ivais pardonné, parce qu'il m'avait dit que c'était pour se-
îourir sonpèrequiestà liicètre. V'Iàcequec'est d'être si bonnel
Nî'est fini, je ne veux plus avoir de faiblesse, c'est des bêtises.
—Allons, allons, cela se calme, dit Adolphe. Tâchons de nous
(•endormir, car il n'est pas sept heures, et Eugénie, qui a été
naïade, ne descendra pas de bonne heure; ce que j'ai de
nieux à faire, c'est de dormir, je suis mieux au lit quadans la
rue. »
i^otre amoureux **» retourne dans son lit pour y chercher
le sommeil ; mais sa ouchette, qui n'est plus neuve, craque chaque mouvement qu'il fait, et mademoiselle Zélie, qui e; dans un moment de calme, s'aperçoit alors que la ciiambiî «voisine de la. tienne est habitée. « Tiens, il y a du monde côté, dit-elle, j'ai un voisin ou une voisine... Ah bieril on entendu ma conversation avecPoussard; après tout, ça m'e: égal, on est maitre chez soi!... Je voudrais bien savoir si c'e: un homme ou une femme qui loge là. »
Et Zélie, oubliant la perte qu'elle vient de faire, se met chanter la tyrolienne et un air d'OEdipe : les danseuses oi de la philosophie, chez elles le chagrin ne dure pas. « Quell drôle de voisine j'ai là! se dit Adolphe qui cherche en vain se rendormir; elle pleurait il n'y a qu'un moment, la voil qui chante à présent ! et moi qui étais prêt à me lever poU aller la consoler! »
Lasse enfin de chanter, Zélie écoute contre la cloison qi la sépare d'Adolphe. Elle n'entend rien. « E*ifr-ce qxi'on : serait endormi au bruit de mes roulades? se dit-elle; ahl faut que je m'assure de cela. »
Elle frappe avec ses doigts plusieurs coups contre la cloisofl et Adolphe, qui venait de fermer les yeux, entend, en mèrt temps la voix de Zélie : « Je vuus demande bien pardon ir voisine, dit la danseuse, mais je voudrais bien savoir Theui qu'il est? — Pas encore sept heures, madame, répond Ado phe. — C'est un homme, se dit Zélie, ce doit être un jeun homme, car il a la voix douce et tendre. »
Et prenant aussitôt une petite voix Ilùtôe et mignarde, el se rapproche de la cloison :
« Je vous remercie beaucoup, monsieur, je vous suis inf niment obligée... C'est que ma montre est arrêtée; sans ce! jo ne me serais pas permis de troubler votre sommeil. - Vraiment, se dit Adolphe, on serait bien heureux si Ton doi mait à côté d'elle; ne lui répondons pas, elle me laissera peu être tranquille. » i
Zélie att/'nd que son voisin lui réponde ; mais ellt attel en vain. « Il n'aime pas causer, à ce qji'il paraît, dit-elle e allant et venant dans si chambre, remuant ses chaisf^s ( dérangeant chaque meuble, de manière à ne pas laisser d( mir 1« Toisin; chantant tour ë tour les coupleta d'un vauc
ville nouyeau ou dos airs d'opéra, et ne s'interrompant que pour parler tout haut, comme si elle s'adressait à quelqu'un. « Ahl s'i/ pouvait faire beau aujourd'hui, nous ferions cette partie do campagne avec la duègne....
Ahl vous avez des droits superbes Comme seigneur de
« Mais n'oublions pas que j'ai répétition à midi.,.
Et l'on revient toujours A ses premiers amours...
« Où diable ai-je donc fourré mon peigû«? Est-co que je Faurais cassé...
Guernadier, que tu m'affliges En m'apeurnant ton départ...
€ Si je ne danse pas demain, il faut absolument que j'aille àrOpéra... c'est ça un théâtre I c'est là que les femmes sont heureuse et considérées...
Amusez-vous, trémoussez-vous, Amusez-vous, belles I...
«Ahl je ne serai heureuse que quand j'y serai. Tiens, qu'estcoque je trouve là dans mon sac? Ah! c'est un billet douxl c'est ce petit violon de Forchestre qui m'aura glissé ça... Ahl nous allons rirel a Mademoiselle, je vous adore toujours de plus en plus... (Eh benl moi, c'est de moins en moins... ) Je sens que je no puis vivre sans vous posséder... (Voyez-vous ça? ) Quand je vous vois en scène, je ne sais'plus ce que je jbue... (Pauvre petit!) Vos entrechats me font tressaillir, vos pirouettes me font mourir, et quand vous levez la jambe de mon côté, je crois voir le ciel s'entr'ouvrir (Eh ben! ça va-t-il finir?...) Vos beaux yeux me tournent la tête! je prends les bémols pour des bécarres, et les croches pour des soupirs... (Eh bon ! tant qu'il ne prendra pas sa colophane pour du sucre candi, il n'y aura pas de mal...) Enlin, mademoiselle, je dépose à vos pieds toute ma fortune ; je n'ai rien à la vérité, mais je vous entretiendrai sur un joli pied, parce qu'avec du talent on se fait tôt ou tard up sort... (Oui, mais je ne veux
pas que ce soit tard...) Je vais incessament donner un concert à mon bénéfice à Nogent; si vous y consentez, ie vous en offre le produit que nous mangerons ensemble... (Oui, prends garde de Iz perdre.. .) J'attends votre réponse dans le délire d« l'incertitude. » Tu l'attendras longtemps, mon ami Ces petits musiciens à huit cents francs d'appointements, qui voudraient avoir des premières danseuses, est-c« que ça ne fait pas pitié...
Dis-moi, mon vieux, dia-moi, t'en souviens-tu?
Encore sMl était joli garçon, on pourrait avoir quelques sensibilité; mais un petit vilain, les cheveux roux, le nez plat, ah! quelle horreur!...
Ta n'auras pas, petit polisson,
Tra la la, tra la la, tra la la !a 1ère. »
Tout en chantant, parlant et remuant, Zélie va de temps à autre coller son oreille contre la cloison; mais elle n'entend aucun bruit : impatientée et n'y pouvant plus tenir, elle frappe tout doucement. • Monsieur...' monsieur... voudriezvous bien avoir la complaisance de me prêter ane carafe d'eau?... Je me trouve absolument à sec, et cependant j'ai un besoin urgent d'eau dans ce moment... »
Adolphe ne répond [»as. Zélie ne se décourage point; elle cogne de nouveau. « Monsieur... Vous me rendriez un grand service en me prêtant un pot d'eau... Je suis vraiment honteuse de vous importuner pour si peu de chose... mais si cela vous dérange de vous lever, j'irai en chercher dans votre chambre.
— Mademoiselle, je n'ai plus dVau chez moi, répond Adolphe avec humeur; j'ai bu en me couchant tout ce que j'avais, je ne puis plus vous en otfrir. — lia bu tout un pot d'eau hier au soir, se dit Zélie: par exemple, c'est un peu fort; il boit donc comme un canard, ce jeune homme-là. "Voilà qui ne me donne pas une haute idée de sa fortune. C'est égal, je veux le connaître; il ne parait pas très-pressé de faire ma connaissance, raison de plus pour que je brûle de faire la sienne. Ahl il ne veut pas se déranger pour me donner de Teau.., Nous allons voir tout à l'heure à employer un autre mcyen. »
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Zélie recommence à chanter et à aller et venir dans sa chambre, mais elle ne cogne plus à la cloison. Adolphe croit entendre qu'elle fait des battements; du moins c'est un exercice qui ne troublera pas son sommeil, et il se disposfl à profiter de ce moment de tranquilité.
Mais comme il seat ses paupières s'appesantir^ un bruit violent le fait presque sauter dans son lit... il écoute... Le bruit, qui ressemblait à la chute d'une personne et d'un mesible, est bientôt suivi de gémissements prolongés, et Adolphe reconnaît encore la voix de sa voisine. « Ah! malheureuse!... ysd le pied démis... Ahl quelle duuleur!... Que je souffre... Je ne pourrai jamais me relever... Ah! mon Dieu!... et per^ sonne pour me secourir!... »
Ces plaintes, prononcées d'une voix qui semble altérée par la douleur, touchent le cœur d'Adolphe. « Allons! elle s'est blessée, à présent... Il me semble que ce soit un fait exprès pour m'empêcher de dormir!... Itfais enfin, il faut être humain... Elle n'ose plus cogner à la cloison; mais je l'entends qui gémit, qui souffre ; allons la secourir; aussi bien je voiA qu'il faut renoncer à l'espoir de me rendormir. »
Adolphe se lève; il passe un pantalon, un gilet et sort de sa chambre; il trouve bientôt la porte de celle de sa voisine; cette porte n'est que poussée, cependant Adolphe frappe avant d'entrer. « Qui est là? demaude-t-on d'une voix affaif blie. — C'est moi, mademoiselle, votre voisin, qui viens voif oifrir mes secours, ayant entendu le bruit de votre chute. -< Ah! monsieur, que vous êtes boni Donnez-vous la peijf d'entrer. »
Adolphe pousse la porte et se trouve dans l'apparteme^ de mademoiselle Zélie, si l'on peut appeler appartement une chambre et un cabinet au cinquième sous les toits.
L'inspection des heux offrait au coup d'oeil un tableau bizarre qui répondait assez à l'idée qu'Adolphe s'était formée de la maîtresse du logis. Dans le fond de la chambre, un lit sans flèche, «an-^ rideaux ; sur une vieille commode de noyer, une jolie toilette en acajou, mais dont la glace est cassée; une table à jouer, sur laquelle on voit les débris d'un souper et les apprêts du déjeuner; des chaises dépareillées, une bergère neuve, mair •ouverte de taches; un sorano dont le
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marbre est cassé et sur lequel est un yase nocturne; un vq. lume de roman, un chandelier, des petits peignes, un ûacoa et une bonbonnière; sur la cheminée des pots de rouge, des rubans^ un pot-à-l'eau, un tichu, des gants et une cuvette. Cà et là dans la jhambre, traînent au hasard diverses parties de ia toilette d'une dame : sur une chaise un jupon, sur une autre un corset; dans un coin une robe élégante et des savates; sur la bergère, on a jeté un beau châle à palmes, dont une partie balaye la chambre; sur un lit, on voit pêle-mêle des bas, un mouchoir, une collerette, des souliers de satin et des mouchettes: après l'espagnolette de la croisée est pendu un chapeau élégant; un peu plus loin, à terre, traînent des jarretières, un bonnet, des guirlandes et des pincettes; enfin, au m.ilieu de ce chaos, est étendue mademoisele Zélie, couchée d'une manière assez gracieuse contre une chaise renversée, dans un désordre qu'on peut appeler un effet de l'art, mais où se mêlaient peut-être quelques ressources de coquetterie.
Mademoiselle Zélie est une personne de dix-huit k vingt ans, mais que l'excès du travail (car une danseuse travaille beaucoup) a du nécessairement fatiguer, et qui, par conséquent, n'a plus rien de la fraîcheur de la jeunesse. C'est une brune assez jolie, assez bien faite, d'une taille agréable, à laquelle il ne manque, pour lui donner plus de charmes, que ces deux globes rebondis qui sont r-i bien à leur place sur la Vénus de Médicis et la Galatée de Girodet; mais si notre danicuse n'en a pas le matin, en revanche le soir elle en possède de superbes. Ses yeux noirs sont vifs et brillants; ils gagnent aussi à être vus à la lumière, parce qu'alors on aperçoit moins le cercle brun qui les entoure; enfin ses dents sont très-blanches et sa bouche paraît de la oliis grande fraîcheur aux
quinquets.
Malgré ces légères taches qui gâtent sa figure mutine, mademoiselle Zélie peut, môme le jour, faire encore des con qiîètes; ses re.i^ards malins, sa tournure agaçante, «es ma^ iiières leste* ne sont pas dépourvus de grâces et d'agréments.
Adolphe n'a pas fait attention à tout cela; peu lui importe que sa voisine soit laide ou jolie, il ne vient que pour Ja se-
heure.... dit Zéue en continuant son travail. Vous avez entendu ma querelle? Que vouler-vous? c'est un monstre qui me trompait; mais à présent, je suis enchantée qu'il m'ait quittée, if lie le reverrai de ma vie. M« voilà 'ihre comme Tair, mais je ne veux plus avoir de sentiment, c'est dni ! les hommes sont si faux! ils ne valent pas la peine que nous poussions un soupir pour eux!... aussi je ne veux plus aimer... je me donne toute à mon art ; je vais travailler six heures par jour. C'est un rude métier que de danser, etcela ne s'apprend pas en se promenant. Pourrait-on savoir ce que monsieur fait?... — Je ne fais rien, mademoiselle. — Rienl... diable! c*esf nn bel état!... je voudrais bien en faire autant que vous, je ne serais pas obligée de mettre mes [)ieds dans une boite. Monsieur vit de ses rentes, apparemment? — Non, mademoiselle, je n'ai point de rentes? — Ahl c'est différent alors
je comprends... craand on est joli garçon, on a toujours des ressources.»
Adolphe lance à Zélie un regard qui lui fait manquer une pirouette. « Mon Dieu! monsieur, je n'ai pas eu dessein de TOUS fâcher, lui dit-elle en s'arrêtant, j'ai dit cela... sans y penser... et... certainement... Ahl vous seriez bien gentil de me nouer ma robe par derrière; je ne songeais plus que jo dois, ce matin, aller déjeuner chez une de mes amies... et on m'attend... — Je ne sais pas nouer les robes, mademoiselle. — Mais d'oii sortez-vous donc? vous ne savez rien!
C'est bien facile, et je vous montrerai... Si vous vouliez venir déjeuner avec nous, vous serez bien reçu, monsieur .. — Je TOUS remercie, mais je ne vais que chez les personnes que je connais. — Ohl vous n'êtes pas un jeune homme comme nn autre; vous avez Pair d'un original... Venez, mon voisin, vous serez bien airaable... — Non, ma voisine; je vais rentrer chez moi... — Comment, monsieur, vous ne voulez pas seulement m'at.tacher ma robe, me mettre une épingle... — Je vous dis que je n'y entends rien; mais je vais vous envoyer
la portière if.. — ^ Allez au diable avec votre portière! Ahl
quel ours j'ai pour voisin 1....» «»
Adolphe n'écoute plus Zélie; il rentre chez lui en se disant : « Quelle différence de cette femme à Eugénie! » Et Zélie dit •D elle-même : « Quelle différence de ce jeune homme-là à
Ponssard, qui m'a tout de suite déclaré sa flamme en prenant une bavaroise.»