CHAPITRE IX
PEINES d'aMODR.
Pendant que toutes ces scènes se passent dans la maison du passementier, d'autres ont eu lieu dans la rue et au n^.agasin d'Adolphe.
Depuis le matin, l'amant d'Eugénie arpente, de long en large, le court espace qui sépare son magasin de la maison de M. Moulouiict; /\ n'a point aperçu «ne seule fois Eugénie.
l/abord il la croit occupée près de sa mère, puis dans l'arrièro-boutiqae, et chaque fois qu'il a vainement passé devant eette demeure qui renferme celle qu'il adore, et qu'il regagne son magasin, A se console avec l'espoir que danâ un moment il sera plu.^heureux. Un quart d'heure aprèa il repasse... et point d'Eugénie! La journée s'écoule ainsi. Le soir son amie ne parait point sur le seuil de la porte, il faut rentrer sans l'avoir aperçue.
Le lendemain, Adolphe ne peut tenir en place; il brûle sur sa chaise ; il va courir de nouveau. Le maître du magasin l'arrôte : « Où allez-vous, monsieur? lui dit-il. — Je vais... Je vais revenir, monsieur... balbutie notre amoureux, ne sachant trop que répondre. — Monsieur comptez-vous vous conduire aujourd'hui comme hier? Vous avez passé votre temps à courir dans la rue, je ne sais pourquoi faire I Vous aviez l'air d'un insensé. Vous n'êtes pas resté cinq minutes à votre travail. Il est impossible, monsieur, que vous restiez chez moi, si vous voulez vous conduire ainsi. Depuis quelque temps vous faites bévue sur bévue ' vous demande-t-on de la mousseline, vous montrez du calicot; /eut-on voir des fichus; vous apportez des mouchoirs ; achète-t-on deux aunes d'étoffe, vous en coupez quatre; eniin, monsieur, vous faites tout de travers, vous n'êtes jamais là lorsqu'on a besoin de vous. Il faut changer de conduite, ou sortir de chez moi... — Tout comme il vous plaira, monsieur! répond Adolphe enchanté de penser qu'il pourra passer toute la journée dans la rue sans que personne y trouve à redire ; et, sans plus attendre, sans plus réfléchir, notre étourdi monte à sa petite chambre, fait un paquet de ses effets, et redescend au magasin, dont le maitre s'empresse de lui donner ce qu'il lui doit, enchanté d'être débarrassé d'un commis qui semble avoir perdu U tête.
Voilà donc Adolphe sans place. Loin ^e s'en affliger, il s*en réjouit, parce qu'il peut se mettre eu faction devant la boutique de sa belle, y passer la journée entière, si cola lui plaît, et qu'il faudra bien qu'elle se montre eniin. Pour un amant tout cède au désir de voir sa maîtresse ; il ne pense pas àl'ayenir, le présent est tout.
Adolphe a confié son argent à la portière de la maison où
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il logeait. Rien ne le gêne, il a dans sa poche trois cent vingt francs, résultat de ses économies et de ce qu'il vient de recevoir. Avec une pareille somme, peut-on, à vingt ans, s'inquiéter de ce qc*» Ton deviendra... surtout lorsqu'on n'a pas l'habitude de déjeuner au Café-Anglais et de dinfcr chez Véry.
Adolphe se promène donc une partie de la journée devant la maison de M. Moutonoet. Vers les trois heures, son estomac, creusé et fatigué d'une marche continuelle, l'avertit, par de fréquents tiraillements, qu'on ne vit point d'amour et d'espérance. Adolphe entre chez M. Pétrin, dont la boutique est à quelques pas de celle du passementier, et il achète un petit pain avec lequel il revient à son poste. Tout en grignotant son dîner, il n'ôte pas les yeux de dessus la boutique où il attend que paraisse Eugénie; etcomme elle ne paraît toujours point, le pauvre garçon soupire à chaque bouchée qu'il avale: ce qui n'empêche pas son diner de passer, parce qu^un estomac de vingt ans digère facilement les peines de la vie et un petit pain de deux sous.
Mais la nuit vient sans rairener Eugénie au comptoir. «Ohl c'en est trop ! se dit notre amoureux, qui depuis un quart d'heure ne voit pas qu'il marche dans le ruisseau. Il lui est arrivé quelque chose... cettp absence n'est pas naturelle... deux jours sans paraître... Elle est malade peut-être... Ou bien l'aurai-t-on enfermée dans sa chambre?... Connaîtrait-on notre amour?... N'importe ce qui arrivera, je ne puis rester dans cette incertitude... Le vieux commis est seul dans la boutique, entrons, et tâchons d'avoir de ses nouvelles.»
Adolphe s'élance... Arrivé à la porte de la boutique, il s'arrête, il tremble... Enfin il tourne le bouton, et se trouve devant M. Bidois, qui lève la tèle sans se déranger, en reconnaissant Adulphe. « Monsieur... Je vous souhaite le bonsoir, dit notre amoureux en jetant de tristes regards autour de lui. — Monsieur, j'ai I honneur tie vous saluer... Cinq et cinq font dix, et neuf dix-neuf... — Comment vous portez-vous?... monsieur B'4uis?.., — Mais, monsieur, cela ne va pas mal, grâce au ciel!... Nous disons dix-neuf et quarante, cinquante neuf. — Vous travaillez toujours, monsieur Bidois... vous êtes le modèle des commis. — Monsieur, je fais ma besogne... c'est mon devoir. .. Je pose sept et retiens six. ..— Tout le monde
n'est pas aussi exact... aussi assidu que vous. — C'est ce dont je m'aperçois souvent... Nous disons que je retiens six... — Et comment se portent madame Mouturiiiet et son maril — Parfaitement, monsieur... — Ah ça I c'est bien six que j'ai retenu. — Et ledi- tille, mademoiselle Eugénie?... je ne l'ai pas aperçue aujourd'hui au comptoir... ni même hier... — C'est qu'elle est sa chambre... Douze douzaines de franges vertes... c'est cela... — Ahl elle est dans sa chambre!... Par quel hasard?... — Parce qu'elle est malade... N(j us disons cent trentedeux francs soixante-quinze. — Elle est malade!... mademoiselle Eugénie est malade I Ahl mon Dieu !... et qu'est-ce donc?... quelle maladie?... depuis quand?... Prenez donc garde, monsieur; que diable! vous vous jetez sur mon livre de caisse... vous avez manqué de renverser mon écritoire...— Ahl mon cher monsieur Bidois!... de grâce, veuillez me répondre!... — Il me semble que c'est ce que je fais depuis que vous êtes là... — Dites-moi si sa maladie est dangereuse... si elle souffre... si l'on craint pour ses jours... — Je pose zéro et je retiens huit,.. Non, monsieur, non... je ne pense pas que cela soit dangereux... à moins que cela ne prenne un caractère plus grave, ce dont on ne peut pas répondre... car il arrive quelquefois que les médecins mêmes n'y voient goutte... Total... onze cent trente-six cinquante... — Mais enfin quelle est sa maladie?... — Diable!... cela ne fait pas mon compte; j'ai une erreur de dix francs... — Vous la trouverez une autre fois, monsieur Bidois... Sa maladie? je vous en supplie... — Je la trouverai une autre fois!... Peste! vous êtes rassurant; il faut que je la trouve sur-le-champ monsieur... — De grâce, sa maladie?... — Cela vient peut-être de cette douzaine de franges vertes. — Vous me faites mourir, monsieur Bidois... — C'est que dix francs, ce n'est point une bagatelle... — Je vais vous les donner afin que vous ne cherchiez plus... Mais répondez-moi... — Monsieur, pour qui me prenez-vous, s*il TOUS plaît?... m'otfrir de l'argent pour que je ne fasse point mes additions! .. Voilà du nouveau... — Ehl monsieur, je sais que vous êtes un homme d'honneur, le plu» intégre des 2ommis, mais le travail n'exclut point l'humanité, et c'est au nom de ce que vous avez de plus chsr que je vous prie de me répondre.., — Ce que j'ai de plus à cœur maintenant, c'est de
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trouver mon erreur... — Que je suis malheureux! — Ahî je la tiens... la voilà... c'est ce 3 que je prenais pour un 2... — Enfin, vous avez fini,., et vous allez me dire... — Dans l'iustant... 03 nous donne de si mauvaises plumes... Mademoiselle Eugénie est malade de joie... à ce qu'on dit... —De joie?,.. Ah! mon Dieu! Et qui a pu lui occasionner cette joie? — C'est qu'on va la marier... — La marier!... la marier!... Eugénie!... avec qui?... quand?... — Eh! ne remuez donc pas comme cela, monsieur... vous êtes cause que j'ai fait un pâté.
— Ah! monsieur Bid(»is! avec qui? De grâce, répondez-moi...
— Avec M. Dupont, épicier de la rue aux Ours. — Avec M. Dupont!... Eugénie!. . — Monsieur, monsieur, vous m'étranglez! Voulez-vous bien me lâcher?...— Et vous osez dire qu'elle va l'épouser!... — Monsieur, je vais appeler la garde, vous déchirez le collet de mou hnbit!... — Non... ce n'est pas possible... vous vouie* m'ahuser... me désespérer... — Aïe!.))
Et Adolphe qui, dans son désespoir, avait saisi Bidois aa collet, le secouait tellement que le vieux commis sentait qu'il allait perdre sa perruque, lorsque l'entrée subite de madame Moutonnet vint changer la face de cette scène.
Les cris de Hiduis ont été entendus dans le magasin où madame Moutonnet était avec son mari. Après avoir regardé par le judas et reconnu le jeune homme, elle ordonne à son mari de rester au magasin. Elle descend seule et s'avance d'un pas ferme vers Adolphe qui, à sa vue, est resté immobile, tenant encore d'une main le collet de l'habit de Bidois.
« Que .signifie ce bruit? dit madame Moutonnet d'un ton qui achève d'abattre le pauvre Adolphe. — Madame, dit Bidoii en débarrassant son oollel et renfonçant avec humeur sa perruque, c'est monsieur qui est comme un forcené parce que je lui ai dit ]ue vous alliez marier mademoiselle Eugénie à Jï. Dupont. — Et qu'importe à monsieur avec qui et quaud je map** ii.a fille? De quoi se mèle-t-il? Oserait-t-v se permettre de trouver mauvais ce que je fais? Monsieur, je vous croyais honnête et res|>ectueux, je vois que je me suis trom- Iiôo ; je vous défends donc, à l'avenir, de remettre les piedf chez moi. — Mais, madame... je ne vois pas pourquoi... —
Vons ne voyez pasî... Ôh! vocs devez fort bien me comprendre; et votre conduite, ce soir, justifie assez mes soupçon? ,
— Eh bien ! madsire, je ce cLercbe plus à le cacher. * j'aime... j'adore mademoiselle votre iille; je ne puis plus vivre sans elle... je meurs si vous la mariez à un autre... — Vous mourrez ou vous vivrez, ce ne sont point mes affaires ; mais je vous trouve bien impertinent d'oser aimer ma fille; et encore plus de croire que je renverrai un excellent parti... un homme établi, parce qu'un petit commis à six cents francs s'avise d'en être amoureux. Invitez donc un jeune homme à une fête champêtre, pour qu'il vienne mettre le désordre dans une famille... Sortez de chez moi, monsieur, et n'y rentrez jamais... Vous m'entendez, Bidois,si monsieur se présentait en mon absence, je vous autorise à le chasser. »
Bidois ne répond rien, parce qu'une telle commission lui semble fort désagréable: d'après la manière dont Adolphe l'a secoué il n'y a qu'un moment, il ne se sent plus l'envie de lutter avec lui; il se contente donc de faire un signe d'yeux qui ne peut être aperçu du jeune homme. «On n'aura pas cette peine, madame, répond avec tierté Adolphe, à qui le mot chasser a rendu toute son énergie. Je sais ce qu'il me reste à faire... mais vous vous repentirez peut-être de cet excès de sévérité. »
En disant ces mots, le jeune homme sort de la boutique, et en ferme la porte de manière à faire résonner toutes les vitres. « A-t-on l'idée d'une pareille audace 1 dit madame Moutonneten regardant son commis. — Je crois qu'il a cassé un carreau, dit Bidois en allant examiner les montres de la boutique.
— 11 ose aimer ma fille! — Il y a longtemps que je m'en, doute moi! — Gomment, Bidois! et vous ne m'en avez rien dit?
— Ahl quand je dis quelque chose, on me traite d'imbécile, et de vieux radoteur. — C'est vrai, je l'avoue, on vous a dit cela quelquefois; mais enfin, Bidois, qu'avez-vous remarqué?
— Que depuis un moiset plus... tenez, de[)uis la Saint-Eustache enfin, ce jeune homme passe et repasso vingt fuis par jour devant la porte... — En vérité! et ma tille l'a-t^elle remarqué? — Puisque je le voyais, à coup sur elle a dû le voir aus?^i. — Ce que vous me dites lîk est très judicieuj
mon cher Bidois; d'ailleurs, plus je rapproche les circonstances... MadenioiseDe ma tillé. qui ose me dire qu'elle n'aime pas M. Dupont! un homme superbel — Oui, c'est un bel homme I — C'est qu'elle a remarqué ce freluquet! — Il n'y % pas de doute! Et ces évanouissements successifs... que j'ai bien voulu prendre pour l'ellet de l'étonnement... Ily avait une autre cause, Bidois? - C'est ce que je pense comme vous... — Au lieu de la marier dans un mois à Dupont, je vais faire en sorte qu'elle l'épouse dans quinze jours. — Vous ferez sagement, madame! répond Bidois, qui depuis qu'Adolphe a manqué de 1 étrangler, se sent très-porté pour l'épicier.
— La maladie de ma fille n'est peut-être aussi qu'une ruse inventée dans l'espoir de m'attrndrir; mais je saurai bien me faire obéir. — C'est cela, et une fois mariée, nous serons tranquilles... Et ces voleurs die la Saint- Eustache, pensez-vous toujours que j'aie rêvé?... — Quoi, Bidois! ce petit scélérat aurait l'audace de s'introduire dans ma maison? ... — Tout ce que je puis vous répondre, c'est qu'il y avait quelqu'un dans l'escalier. — Ahl quelle perversité!... Si je croyais que ma iille Tait su, je ne sais pas ce que je lui ferais... mais j'aime à penser qu'elle ignore l'elfronterie de ce petit Adolphe Dalmont, et quelle m'obéira s ms murmurer davantage... Ah! Bidois, qu'il faut du caractère pour conduire Mne maison et une famille, quand on a un mari aussi nul que le mienl »
En disant cela, madame Moutonnet monte à la chambre de sa fille, qui, depuis le repas des tiançailles, n'a pas eu la force de quitter sou lit. Elle lui annonce qu'au lieu d'épouser M. Dupont dans un mois, il faut qu'elle se tienne prête à lui obéir dans qumze jours.
Eugénie, étonnée, lève sur sa mère des regards abattus et n'ose se permettre aucune question; car la sévérité empreint© sur tous les traits de madame Moutonnet la fait trembler encore davantage. « Plus d'espérance! dit la jeune iille lorsque sa mère n'est plus là, il faut renoncer à Adolphel... si du moins je pouvais mourir!... » Et le pauvre Adolphe, en sor-' tant de la boutique, en disait autant de son c6tô.