ONE PREMIÈRE REPRÉSENTATION
Adolphe s'est promis de ne point rentrer chez lui de la journée; mais il a promis aussi de ne plus se promener de- Tant la demeure d'Eugénie. Il faut pourtant faire quelque chose jusqu'au soir. Notre jeune homme marche au hasard. On est au milieu de décembre : le temps est froid mais beau et, quoique vêtu assez légèrement, Adolphe ne sent pas le vent qui souffle, parce que son sang est échauffé par Tamour et l'inquiétude.
Adolphe va de préférence dans les endroits solitaires; car, dans l'intérieur de Paris, on ne peut marcher, en rêvant à ses «mourà, sous peine de se laisser écraser. Adolphe sort de la ▼ille et suit les boulevards extérieurs. Il ne rencontre alors que quelques ouvriers qui se rendent aux guinguettes, ou de» eonpies amoureux qui recherchent aussi la solitude et Xie tes-
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tent point la rîguear de la saison : c'est ponr les amants qm§ Tété n'a point de feux et l'hiver point de glaces.
Adolphe regarde d'un œil d'envie le jeune ouvrier ot la frisette, remployé et la petite marchande, le mirlitlor et 1 élégante, et même le portefaix et l'orangère qui passent prés de lui. Chatan se rend, suivant sa fortune et son état, dans Tendroit où il pourra le mieux fêter sa compagne et jouir d'un doux tète-à-tête. Le jeune élégant conduit sa maîtresse chez Peltan, au Pavillon-Français ; l'employé mène sa belle à Tlled' Amour; l'ouvrier se rend avec la sienne chez Desnoyers, et le commissionnaire entre en riant chez le marchand devin qui a des cabinets particuliers. « Qu'ils sont heureux 1 se dit Adolphe en soupirant; quelle journée que celle qu'on passe avec la personne que l'on aime!... ah! si j'étais riche... si je possédais Eugénie, c'est ainsi que je voudrais les passer toutes; et ca bonheur me semblerait toujours nouveau. »
Adolphe raisonnait mal; mais on ne prévoit jamais que Ton pourra se lasser de ce que l'on envie, et cependant rien n'est plus vrai que cette maxime du sage : Toujours du plai' $ir n'est pas du plaisir.
Mais comme Adolphe n'a pas encore connu le plaisir de posséder la femme qu'il adore, il faut lui pardonner ses projets un peu fous ; nous en faisons tous qui ne sont pas plus sages.
Adolphe a dîné chez un petit traiteur qu'il a trouvé sur son passage, et il revient à la nuit près de la maison d'Eugénie, tremblant déjà d'espérance et de crainte, brûlant de voir ar* river Jeanneton, et n'osant se flatter qu'il pourra bientôt être près de sa chère Eugénie qu'il n'a pas aperçue depuis trois jours... ce sont trois siècles pour des amants, et la petite distraction de la nuit n'empêche pas Adolphe d'être plus amoureux que jamais. Oui, mesdames, c'est ainsi que nous sommes, ne soyez donc pas fâchées contre ce pauvre Adolphe; le plus fidèle de vos amants en aurait fait autant que ^ui. Et si nous vous imitions? modiriez-voiis. Ahl fi donc! vous tnêtcs incapable»!.. Nous vous croyons assez de délicatesse pour ne eôder que par amour, et voilà pourquoi nous devons compter dayantage sur vous que sur nous.
leanneton acconrt enfin. « Eh bien I lui dit Adolphe, Eugè«9
nie?... — Êh ben, monsieur, elle y consent!... pardil eUe désire tant de vous voirl elle consent!... Ahl Jeanneton.» ma bonne Jeannetoni... — Mais tenez-vous donc tranquille, tt écoutez-moi... — Je t'écoute... elle permet... je pourrai la Toir... Quel bonheur l... — Ahl que les amoureux sont ennuyeux 1... ou désespérés ou transportés ; il n'y a pas de milieu avec eux!... — Je me calme, Jeanneton, et je t'écoute. — Vous viendrez à minuit... entendez- vous? pas avant, parce qu'il faut qu'on ait le temps de s'endormir... — Oui, oui, à minuit... — J'ouvrirai la porte le plus doucement possible, TOUS me suivrez sans faire de brait, je vous conduirai dans ma chambre... et mamzelle viendra vous y trouver... Dam* je ne la quitterai pas une minute, au moins!... — Oui, Jeanneton; ah! crois-tu donc que je puisse former d'autres desseins que de voir Eugénie, de lui parler, d'entendre de sa bouche qu'elle me sera tidèle?,.. — Je ne dis pas que vous pensiez à autre chose... mais des amants... faut pas s'y lier!... enlin, je serai-là... Pourvu qu'il n'arrive pas d'événements... Je m'expose pour vous, si madame découvrait... je serais chassée... et cette pauvre Eugénie... Ahl je tremble d'y penser!.. • Il faut qu'elle vous aime ben I voyez à quoi elle s'expose! — Ah! je sens tout le prix de son amour 1... mais le ciel nous protégera... — Eniin, puisque c'est décidé, ayons du courage. Adieu, monsieur; à ce soir... à minuit... — Oui, c'est bien convenu : ne manque pas d ouvrir la porto?... — Soyez tranquille... à moins que madame n'ôte la clef ou n'enferme sa fille... — Tu me désespères!... — Mais ça n'est pas encore ar» rivé; faut pas avoir peur d'avance.. Adieu, monsieur Adolphe. — A ce soir, Jeanneton. »
Notre amant s'éloigne à grands pas, ne se sentant pas de joie, se voyant déjà prés de son Eugénie, et pouvant lui parler tout à son aise, circonstance qui ne s'est pas rencontrée »3epuis la Saint- Eustache. Mais il n est que six heures, ce n'est qu'à minuit qu'il sera heureux ; comment tuer le temps jusque-làî comment employer les six mortelles heures qui doivent s'écouler avant de le ramener rue Saint-Martin? Se pro» mener... Il n'a fait que cela depuis le matin ; il faut tâcher de s^occuper les yeux ou l'esprit, pour reposer un peu SOM eœur.
Adolphe est 5ur le boulevard, devant un spectacle. «Eatroaslà, se dit-il; c'est une petite débauche à laquelle mes moyens ne se prêtent guère; mais pour une fois! Et d'ailleurs aujourd'hui n'est pas un jour ordinaire.. Entrons. »
Adolphe se met à la queue, qui est fort longue; ce qui lui fait augurer favorablement de la pièce qu'il vavoir.« Pour que tant de personnes se décident à se faire fouler, presser, bousculer et repousser par les gendarmes, il faut, se dit-il, que l'ouvrage que l'on donne en vaille la peine, d'après cela, il me parait que j'ai bien choisi.»
Après une demi-heure d'attente, le bureau s'ouvre, c Pourquoi ne l'avoir pas ouvert plus tôt, dit Adolphe, on nous aurait épargné une demi-heure d'ennui, et nous serions entrés sans nous fouler. — Monsieur, répond à Adolphe un petit monsieur en besicles, qui, à force de pousser de droite et de gauche, était parvenu, en arrivant le dernier, à se mettre à la tête de la queue, monsieur, l'administration est bien aise qu'il y ait foule devant la porte de son théâtre, que l'on crie, que l'on se presse; il n'y a même point de niai quand il arrive quelque accident. Une pièce dont on peut dire : On se tue à la porte, il y a eu un bras de démis et un personnage d'étouffé, une telle pièce obtient la vogue ; tout Paris veut se donner ce petit plaisir Vd ; vous voyez même des élégantes, des femmes à cachemire, qui, dérogeant à leurs habitudes, dînent de bonne heure pour venir se faire bousculer ; il y a de la gloire alors à dire : J'y suis entré. Enfin, monsieur, tel est le monde : on ne va plus au Légataire parce qu'on est certain de n'y trouver personne; mais on courrait à Georgei Dandin^ si Georges Dandin faisait faire queue. ^D'après cela, je vois que l'administration fait très-bien de laisser grossir la foule, et, à sa place, j'en ferais tout autant. »
En lin le signal est donné, cette foule immense devient une mer orageuse dont les Ilots vont se briser avec violence devant une barrière que Ion ouvre par intervalles. AdolpLa remarque que les billets donnés ont la préférence sur \e9- payants, et qu'ils sont etl A grand nombre que la moitié des personnes q»ii attendent devant le bureau ne pourront plus obtenir déplace, et il se dit : t Si c'est encore là un calcul de radminiatration, j'avoue que je n'y comprends plus rien.»
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n tient enfin son billet, mais il faut entrer dans la salle, et c'est le plus difficile, c'est là que la foule est amoncelée. Adolphe se trouve presque porté au milieu de celte multitude où tous les rangs sont confondus. Là, c'est le plus ['cTt qui fait la loi, et vous /oyez la petite maîtresse implorer la protection d'un monsieur en veste et en bonnet de loutre, dont les bras vigoureux sauront aisément lui faire un passage.
« J'étouffe... je n'en puis plus... dit une dame en toque atem robe de soie. — Ah! les gredins! comme i' poussent! dit une grosse commère en tablier ; tandis que la grisette, qui a l'habitude d'être poussée, se contente de dire d'une petite voix suppliante : Messieurs... je vous en prie... ménagez-moi... — Prenez garde à ma tête... —On accroche mon châle... — On m'emporte mon chapeau î... — Vous m'écrasez les pieds! — Mon mari ! Où es-tu? dit une femme éplorée. —Je suis là, ma chère amie, répond l'époux qui ne peut pas rejoindre sa moitié ; laissetoi aller... n'aie pas peur, on ne te fera pas de mal... Ces messieurs sont trop galants... ils te protégeront!... —Sacrebleu! ne poussez donc pas comme ça!...-— Tiens, est-ce ma faute? On me pousse, faut bien que je pousse aussi!... — Il y a des hommes qui sont bien manant?, dit une grosse mamaa de quarante ans, en lançant des regards furieux derrière elle; si j'avais un cavalier, cela ne se passerait pas comme cela!,.. »
Un nouveau mouvement se donne... Adolphe est entré, et il voit un monsieur dont un pan de l'habit est déchiré, un autre dont le chapeau n'a plus de fond, et une dame dont la robe n'est plus qu'un spencer, parce que le jupon est resté accroché à la barrière; mais chacun prend fort bien son parti, ce sont même de ces événements dont on pourra se vanter.
Adolphe va se placer, il a pris modestement un billet de parterre; et quoiqu'il y ait déjà beaucoup de monde, il parvient à se faufiler presque au milieu. La salle est comble, mais on ne doit commencer que dans une demi-heure; Adolphe s'adresse à son voisin de droite, jeune hommt> assez bien couvert, qui garde deux places à côté de lui, trois devant, quatre derrière.
¥ — Il parait que la pièce que Ton donne est jolie? lui dik Adolphe. —Ah ! ce sera soigné ; c'est d'un grand faiseur. — Vous Tavez déjà vue? — Je suis t'allô z'aux répétitions... La pro-
mière acte est on peu froide, naais les autres réchaufferont jo- Uraent le public. Il y a des etFets superbes... Quand le père tue ion enfant, parce qu'il est pris pour le tils de l'aut^pe sournois qui a fait ça exprès par le conseil de son ami, le prince, qui est un traître... Abl Dieu 1 que c'est beaul... je suis sûr que toute la salle pleurerai... — Cela me parait attendrissant en effet.. Ya-t-il longtemps (jue Ton donne cette pièce? — Comment longtemps!... D'où que vous sortez doncl... c'est la première représentation. — Ah! c'est une pièce nouvelle 1 — Pardi 1 estce qu'il y aurait tant de monde sans cela? — Tout le monde sait donc que ce sera bien? — Quand je vous dis que c'est d'un fameux I... d'un malin qui sait joliment accompagner ça. Il parait que vous ne venez pas beaucoup ici? — Non, je l'avoue. — Ah ben! moi, je ne manque pas une première représentation aux boulevards! j'aimerais mieux me passer de dluerl... Et puis, voyez-vous, ça forme, ça éduque fièrement, le spectacle!... faut pas croire que quand je sors d'ici j'n'y pense plus ; ça se grave dans ma mémoire !... J'ai la tête farcie de tirades; je pourrais vous débiter la grande scène de Tikly^ le rôle d'Abélino, celui du muet dans Truguelin... et le Fils banni doncl Alil c'est celui-là que je sais tout du long!... Mais c'est surtout les voleurs que je fais bien; à la maison on m'appelle cadet Sbogar. J'avais une vocation sensible pour le théâtre... Je voulais débuter, oh! j'étais décidé à débuter malgré ma mère, qui aime mieux que je sois tanneur; mais on m'a dit que je n'avais pas la taille ;et comme je ne voulais faire que les grands rôles, ça m'a empêché! »
Depuis longtemps Adol[)he n'écoute plus sonyoisin; il se croit déjà près d Kiigénie, et les discours du jeune amateur n'ont plus le pouvoir de le distraire. Mais un grand homme ses placé à sa gauche, lui fra()[ie assez familièrement sur l'épaule en lui demandant si l'ouvrage est bieu monté.
u Bien monté.' répond Adolphe, qui ne comprend pas le grand monsieur. — Oui, je vous demande «ù les grands talents jouent.... Moi, j'étais si pressé que je n*di pas eu le temps delhe les noms de** acteurs. — Ma foi, monsieur, je n'en connais aucun, et je ne puis pas vous dire quels sont ceux qui jouent. — Vous n'en connaissez aucun? Vous ne suivei ionc pas ce lli/àtrp ri! — Non, monsieur. — En ce cas, j»
tous plains d*être venu aujourd'hui; vous êtes mal tombé; la pièce nouvelle est, dit-on, pitoyablel... — Pitoyable! Et pourquoi êtes-vous venu la voir. — Oh! moi, je viens tout voir; je suis bien aise de juger: je suis homme de lettres. — Je vous en fait mon compliment. — Monsieur, il n'y a pas de quoi. — Vous avez sans doute vos entrées? — Non... Oh! les directeurs n'ont aucun égard pour le talent!... ils m'ont refusé trois pièces... et trois pièces qui auraient fait courir tout Paris! — C'est bien gauche à eux! — Ce sont des geni qui ne sont pas en état de juger un ouvrage; mais ils s'et mordront les doigts! Aussi c'est un théâtre qui tombe tout à fait. — On ne s'en douterait pas aujourd'hui. — Je vais faire un journal au premier jour... et qu'ils prennent garde à eux! je leur ménage des articles qui les écraseront. — Vous me faites trembler pour eux! — Et je tâcherai d'obtenir un privilège! — Et alors vous ferez jouer vos pièces? — Oui, monsieur; et je gage qu'au bout de dix ans, je serai en état de me retirer. — Peut-être avant même. — Ah! v'ià les amis! » dit le jeune homme placé à la droite d'Adolphe en faisant signe à cinq ou six individus qui arrivaient alors au parterre, et pour lesquels il avait gardé des places.
« Je vous préviens que vous avez à votre droite un bataillon de claqueurs, dit tout bas à Adolphe le grand monsieur sec. — Des claqueurs? — Eh oui! des gens qui viennent pour applaudir, pour soutenir l'ouvrage à tort et à travers; mais ils n'auront pas beau jeu! je suis très-décidé à siftler; et je connais cinq ou six hommes de lettres, comme moi, qui ont apporté des clefs forées, et qui espèrent bien s'en servir. — Mais, monsieur, vous traitez donc bien mal vos confrères I — Eh! monsieur, cet auteur-là est un accapareur; on ne joue que lui... c'est une indignité ! — Mais, monsieur, s'il travaille plus que les autres, il me semble naturel qu'il soit joué davantage. — Eh! monsieur, moi aussi je travaille beaucoup; je suis en état da fournir quatre ou cinq théâtres, et cependant on ne me ioue nulle part! Ah! vous ne connaisse? pas les intrigues de théâtre. — Non, monsieur, Dieu merc\f — Je me flatte que vous vous montrerez homme de goût, et que vous sifflerez. — Non, monsieur, ne comptez pas sur moi ; j'applaudis quelquefois jamais. — Si tout le morde
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pensait comme vous, nous verrions de belles choses. — Si tout le monde agissait comme vous paraissez vouloir le faire, nous n'en verrions plus du tout. — Eh! monsieur, il vaut mieux faire tomber un théâtre, que de souffrir qu'il nous donne des drogues. — Pourquoi venez-vous voir les drogueslà? — Je vous l'ai dit, pour les siffler. — Mais ce doit être bien ennuyeux de venir souvent à un théâtre où on ne joue rien de bon. — Au contraire, monsieur, plus c'est mauvais, plus je m'amuse; il n'y a rien qui me réjouisse tfint qu'une bonne chute bien complète 1... bien scandaleuse 1... Ces jourslà monsieur, je prends un riz au lait en sortant. — Il faut espérer, pour l'auteur, que vous n'en prendrez pas ce soir. — Si la pièce tombe j'en prendrai deux. — Monsieur, Il faut pourtant fue tout le monde vive. — Ehl monsieur, c'est pour cela que je veux qu'on joue mes pièces. >»
On commence la petite pièce qui précède la nouvelle et que l'on écoute peu : chacun continue sa conversation; mais Adolphe ne répond plus ni à sa droite ni à sa gauche ; et il entend ses voisins dont l'un dit : t C'est peut-être un cabaleur. » et l'autre : « Je gage que c'est un billet donné! »
Enfin, la pièce nouvelle va commencer; déjà les trois coups sont frappés, et chaque parti se prépare à la conduite qu'il veut tenir. Les claqueurs tâchent de faire faire silence par des chut prolongés: les amis de l'auteur, qu'il ne faut pas confondre avec les gens qui applaudissent, se disposent k écouter et tâchent de disposer leurs voisins à la bienveillance tandis que les ennemis se donnent le signal de la discorde, en crachant, se mouchant, toussant et ouvrant des tabatières qui imitent le chant d'an canard.
Adolphe écoute autant que peut écouter quelqu'un qui voudrait déjà que le spectacle fîH fini, et il soupire souvent dans les endroits qui ont fait rire le public. — « C*est-il beau!... ça va-t-il bien! dit le jeune homme à sa droite; ohl comme c*est tapé!. . bon... v'ià que ça s'en va joliment... et les costumes!... Tiens, François, vois-tu la plume du prince? eb bien, c'est une vraie plume d'autruche... Et l'amoureuse se sont bien des diamants : elle en a de fameux, va I Aussi on la considère fièrement au théâtre!... — Est-ce mauvais! dit le Toisio de gau he; quelle intrigue commune! cela ressem-
ble à tout! comme c'est écrit!... Ah! voilà une scène qu'on m'a Tolée, si ce n'est que la mienne était autrement tournée que celle-ci!... Toujours des entrées et des sorties... ça me fait pitié I c'est digne des Funambules... Ah! les misérables I Et Toilà les ouvrages que l'on reçoit, que l'on joue ici. »
Et le voisin lâche quelques coups de sifflet qui sont étouffés par les applaudissements du côté opposé. Le premier acte se termine ainsi.
Au second, l'action no marche pas, le public s'ennuie; les amis de l'auteur, qui s'aperçoivent que cela va mal, ne disent plus mot, ils ont la tête basse, le regard mcertain; ils sont dans l'indécision s'ils resteront jusqu'à la tin ; les claqueurs, au contraire, applaudissent avec plus de force que jamais pour tâcher d'échauffer les acteurs et la pièce ; et les cabaleurs, qui se sentent triompher, font jouer les clefs forées et chutent quand on veut applaudir.
Des effets on en vient aux mots, et le tapage allant toujours croissant, Adolphe craint que des mots on n'en vienne aux mains. « Paix là!... silence!... à la porte les claqueurs!... à bas les cabaleurs I... Taisez-vous, canaille!... « etc, etc. Tels sont les cris qui étourdissent le pauvre Adolphe, qui se trouve au centre des partis et ne sait trop s'il doit rester jusqu'à la fîn. Mais au milieu de ce tumulte le temps s'écoule, et c'est tout ce qu'il Teut.
Le second acte se termine. On attend avec impatience le troisième, qui doit décider du gain ou de la perte de la bataille. « C'est une pièce tombée, dit le grand monsieur. — Le décor du troisième acte va raccommoder tout ça, » dit le tanneur.
En effet, au troisième acte, une décoration magnifique enthousiame le public et fait faire une grimace horrihle à l'homme de lettres, qui marronne entre ses dents : N lU seront bientôt ruinés s'ils se jettent dans les décorations. »
Un joli ballet achève de mettre le public de bonne humeur. Adolphe regarde danser comme il a regardé jouer, sans trop savoir ce qu'il voit, lorsque l'arrivée d'une jeune danseuse Habillée en rosière attire davantage son attention.
Les traits de eette danseuse ne lui semblent pas inconnus;
plus il rexaniiiie, plus il est persuadé de l'avoir vu quelqua part. Entin le souvenir de sa voisine se retrace à sa mémoire; c'est bien elle, c est Zélie qui est devant ses yeux. Zélie en rosièrel... 11 se rappelle alors la situation dans laquelle il l'a trouvée lorsqu'il l'a vue pour la première fois, et il ne peut s'empêcher de sourire en se reportant à ce moment.
Zélie danse avec tçrAce; elle est un peu fanée, un peu fatiguée, mais aux quinquets et sous un costume brillant, elle est charmante; le rouge donne encore plus d'éclat à ses yeux, la danse lui otire mille moyens de montrer ses grâces, et tout le monde répète autour d'Adolphe : u La jolie femmel la charmante danseuse 1 » excepté l'homme de lettres, qui dit i chaque instant : « Point d'aplomb, point de mesure, point de vigueur; et jolie si l'on veutl... Le pied trop plat, les bras trop longs. >
Adolphe s'étonne de ce que Zélie n'obtient point d'applan* dissements. Après son pas, qu'il trouve fort bien dansé, les daqueurs restent immobiles; pas un signe d'approbation, si ce n'est le bravo d'un vieil amateur et le petit mouvemenl de tète d'un habitué. Adol{»he se souvient alors de la rupture avec Poussard, et devine les motifs de ce silence, qui semble piquer Zélie; il veut la venger de ce qu'il trouve une injustice, et, pour la première fois de la soirée, le voilà qui applau-J dit à tout rompre. S
Son voisin de gauche le regarde d'un air moqueur, et lei| amis de droite veulent lui imposer silence. « Silence pendanlj le ballet 1 dit Adolphe; ahl parbleu, je vous ai laissé m'étourj dir pendant la pièce, vous me laisserez applaudir maintenant,, si cela me fait plaisir. »
— A la porte le claqueur ! crient plusieurs voix da pa^ terre. — Taisez vous donc, lui dit le tanneur, vous vous faitef moquer de vous ; ça n'est pas le tout d'applaudir, faut encore choisir ses moments. — Je vous croyais du goût, dit le grand monsieur, mais je crois que vous ne vous connaissez pas en pirouettes. »
Entin le ballet finit, la pièce continue, et alors le tapage recommence; le dénoiiment, sifUé par les uns, est applaudi par les autres : c'est à qui l'emportera. Chaque parti s'échau;
cfe regarde, on se menace, on se montre au doigt; bientôt
i se lève ; le grand homme secest désigné comme le plusintrô- :es^eur- c'est sur lui que les amis dirigent leurs poings; et alphe, comme son Toisin, reçoit quelques coups jui lui éient dirigés. Furieux, il riposte avec force, et le combat ââent général : on se pousse, on se presse, on roule sur y banquettes; les dames de l'orcliostre se sauvent sur le tbéâ- , celles des loges jettent les hauts cris, les musiciens abanmentleur poste, et la garde se présente bientôt à la place 1 acteurs.
^près avoir distribué des coups à tous ceux qui l'entourent, is s'inquiéter s'ils sont pour ou contre l'ouvrage, Adolphe, |{i de paisible spectateur, s'est vu près de devenir un des larnés combattants, parvient entin à se faire jour et à sortir parterre et de la salle ; il se promet bien de ne jamais rerner à une place aussi dangereuse un jour de première résentation.