CHAPITRE XXVIII
MADAME SAINT-CÉRA!f
Le printemps est venu de nouveau charmer les yeux et réjouir les sens; tout s'embellit de son retour, tout se ranime, la terre reprend sa parure, les fleurs renaissent, les bois recouvrent leur feuillage, les prairies leur gazon, les oiseaux reviennent chanter Tamour, et les amarls viennent, sous l'ombrage, faire ce que chantent les oiseaux.
Charles et Louise profitent du retour des beaux jours pour faire souvent des promenades champêtres. Adolphe les accompagne quelqiiefois ; mais quelquefois aussi, regardant les beaux yeux de Louise, et l'ardeur qui brille dans ceux de son mari, il les laisse aller seuls et se dit : «Il ne faut pa« être toujours là... je pourrais les gêner.» Adolphe se rappelle le baiser qu'il a entendu au bord de l'eau.
Lt puis, Adolphe n'est pas toujours gai, car, en se promenant seul ou avec ses amis, il voit, malgré son économie, diminuer, chaque jour, sa modeste fortune, et quand il n'aura plus rien, que fera-t-il? Il a trop de fierté pour vouloir iccepter ie l'argent de Charles, et, d'ailleurs comment e lui rendrait-il? et emprunter quand on ne peut pas rendre, ..c n'est plus emprunter. Adolphe court de côté et d'autre pour trouver de l'occupation, et il n'a encore obtenu que des pro«
inr^is^i, ruais on ne vit pas de promesses, et chaque jour ]« position du jeune homme devient plus inquiétante, Louise et son mari cherchent à le distraire, à i animer son courage; mais Adolphe craint que la vue de sa tristesse ne trouble le bonheur de cet heureux couple, et, par délicatesse, il va les voir moins souvent. Il Avite les promenades trop fréquentées, il craint d'y rencontrer Eugénie; d'ailleurs, la solitude convient mieux à ses tristes pensées : elle ne le distrait pas, il est vrai, mais il y a des moments où l'on n'a plus même la force de chercher à se distraire.
Adolphe vient de porter ses pas du côté du bois de Boulogne, et, las de sa route, il s'assied non loin d'un traiteur où les amants vont faire l'amour et les ennemis la paix. Un joli cabriolet passe près de lui, et va s'arrêter devant le restaurateur. Adolphe, peu curieux de voir descendre ceux qu'il contient, se détourne, et, se hvrant à ses réflexions, oublie bientôt le présent pour ne songer qu'au passé et à l'avenir.
Il est depuis près d'une heure plongé dans ses rêveries, lorsqu'un petit coup donné légèrement sur son épaule lui fait vivement tourner la tète. Adolphe aperçoit près de lui un petit jockey de onze à douze ans, vêtu avec élégance, et dont la physionomie line et spirituelle annonce déjà de la malice et l'habitude de rintrigue.
« Que me voulez-vous? lui demande Adolphe. — Chut!... dit le petit jocliey en mettant un doigt sur sa bouche, il faut parler bas... Tenez, prenez cela...»
En disant ces mots. Je petit bonhomme lui présente un billet plié seulement : « Qu'est-ce que c'est que cela?... ~ C'est un billet pour vous... — Etqui me l'envoip? — Ma maîtresse.
— Qui est votre maîtresse? — Madame Saint-Céran. — Madame Saint-Céranl... Je ne connais personne de ce nom-là.
— Oh! apparemment qu'elle vous connaît, elle; mais je me sauve bien vite, car si monsieur me voyait près de vous, cela dérangerai^ tout... — Mais la réponse... — On ne m'a pas dit d'en rapporter; Usez, lisez... »
Le petit jokey s'éance en courant, et Adolphe, fort étonna te l'air mystérieux du jeune messager, s'empresse d'ouvrir B billot, en disant : t Voyons donc ce que me veut cette daraéi 118 je ne connais pas. »
Après avoir examiné une écriture assez peu lisible, Adolpk* parvient à déchiffrer le billet suivant, qui parait avoir été tracé à la hâte :
« Monsieur, j'ai des choses fort importantes à vous commuûiquer ; veuillez venir demain chez moi, rue dn Helder, n» 12, rous demanderez madame Saint-Céran. Je vous attends entre onze heures et midi. Ne vous trompez pas d'heure.
— Que peut-on- avoir à me dire? je n'ai jamais entendu parler de cette dame, se dit Adolphe. Ahl c'est sans doute une personne à qui Ton aura parlé de moi pour un emploi... Cette dame a peut-être besoin d'un secrétaire... D'après la tournure, du jockey, c'est une personne riche. Mais ce qui... m'étonne, c'est que ce billet n'est pas fort bien orthographié....
« Ahl raison de plus pour prendre un secrétaire. Il y a des
gens fort riches qui ont oublié d'apprendre à écrire 1
Allons, j'irai demain savoir ce que me veut madame Saint- Céran. »
Cet événement distrait Kdolphe de ses tristes pensées; il rentre chez lui en songeant à l'air mystérieux du petit jockey, et en se disant : a Si c'est pour un emploi que l'on veut me voir, comment se fait-il que l'on attende que je me promène au bois de Boulogne pour me le direl... Nous saurons cela demain. »
Le lendemain, Adolphe met ce qu'il a de mieux. Il frotte et brosse longtemps son habit, pour tâcher de déguiser son ancienneté, puis s'achemine vers la demeure qu'on lui a indiquée. Il demande à la portière madame Saint-Céran. « Montez au premier, lui répond-on en souriant; madame est visible »
Adolphe monte au premier, il sonne, le petit jockey vient lui ouvrir, et, d'un air malin, l'introduit dans un salon où Adolphe trouve une femme de chambre qui le prie, en souriant aussi, d'attendre un moment qu'elle ait prévenu sa maltresse.
« Voilà des gens qui me font des mines bien gracieuses, se dit AdolpUe lorsqu'il est seul ; c'est d'un augure favorable. » llregarde autour de lui et admire l'élégance de l'ameublement; tout respire la richesse partout la recherche, le goût, le luxe
ont présidé à rornement de cette demeure. « C'est à coup sûr une dame de distmction, » se dit-il. Mais le maudit billet sans orthographe lui revient à l'esprit et dérange toutes ses idées.
La femme de chambre revient. « Madame vous attend, ditelle à Adolphe, roulez-vous me suivre?»
On lui fait traverser plusieurs pièces, on ouvre eniin la porte d'un boudoir charmant; la femme de chambre se retiie après l'avoir fait entrer, et Adolphe se trouve vis-à-vis d'une dame assise sur une ottomane, dans le négligé le plus galant, mais dont il ne peut encore voir la figure, parce qu'à son arrivée elle a tourné la tête d'un autre côté.
Adolphe reste debc^t au milieu delà chambre ; il attend que cette dame Tinvite à s'asseoir. Tout à coup un bruyant éclat de rire se fait entendre, et la dame, se levant brusquement, court dans les bras du jeune homme, qui reste pétrifié en reconnaissant la danseuse des boulevards dans madame Saint-Céran.
a Oui, c'est moi, dit Zélie en riant de la surprise d'Adolphe, j'étais bien sûr que je te surprendrais ! que je vous surprendrais, c'est-à-dire, car il faut être sur la cérémonie avec vous... — Comment c'est vous... vous, que je voisicil... — Ehl sans doute, mon bon ami. Qu'est-ce qu'il y a donc de si étonnant!... J'ai fait fortune, voilà tout; dans notre état, c'est assez commun... Mais viens donc t'asseoir près de moi... »
Adolphe, tout étourdi de ce qu'il voit, se laisse conduire par Zélie sur l'ottomane, où elle prend place à côté de lui. « Et c'est à vous cet appartement? — Sans doute; il ne res semble pas à la petite chambre que j'habitais, n'est-ce pas?... J'ai trouvé un homme qui m'a donné tout cela et qui me fait mille écus par mois, sans compter les cadeaux... Tu penses bien que je n'ai pas pu le refuser... — Ohl je le conçois fort bien , cet homme là assure votre bonheur... vous devez l'aimer beaucoup... — Moil je le déteste!... — Vous le détestez? — A
la mort! -r' Comment! un homme qui fait votre fortune?
— Que veux-tu? l'amour ne se commande pas. Enfin, toi
vous, monaieur, vous qui ne m'avez jamais aiiuée, qui avez môme eu la bonté de me le dire... qui ne vouliez pas seulement m'ouvrir votre porte!... Car tu m'as fait des choses Indignes, en vérité, eh bien! je t'adore... Oui oh! vous avez beau hausser \es épaules, c'est comme cela, monsieur, je sui»
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folie de vous, et il n'y a rien que Je ne fasse pour être un moment avec toi. »
Adolphe ne peu s'empêcher de rire de la déclaration de Zélie. « Ah! monsieur rit, dit-elle; c'est bien heureux qu'il ne me reproche pas de l'avoir attiré chez moi ! . . . — Il est certain que si j'avais su que vous étiez madame Saint-Céran... — Vous ne
seriez pas venu, n'est-ce pas?... Ah! que c'est aimable!
Mais je m'en suis bien doutée, aussi je n'ai eu garde de me nommer. Hier je t'ai aperçu au bois de Boulogne, assis au pied d'un arbre, les yeux levés au ciell... rêvant sans doute à vos amours!... et, quoique avec mon monsieur, je n'ai pu résister au désir devons écrire. Nous entrions chez le traiteur, je lui ai dit d'aller faire sa carte en bas, et, pendant qu'il commandait un diner bien succulent, moi, je suis entrée dans un petit cabinet, j'a^ bien vite écrit mon billet pour monsieur, et mon petit coureur, dont je suis sure, vous l'a porté... et je n'ai presque pas dormi de la nuit, tant j'étais contente en pensant que je verrais monsieur ce matin... Monsieur, qui ne me dit
que des sottises, qui me repou'ie, qui me fait la grimace
Mais c'est peut-être parce "^ve tu es comme cela que ja t'aime, que je t'adore, et qu'' je veux que tu m'aimes malgré toi. »
Zélie termine son dir jours par des caresses qu'Adolphe trouve d'abord fort déplacées ; mais la vertu d'un jeune homme ne résiste pas longtemps aux séductions d'une jolie femme. D'ailleurs, Eugénie est mariée et Louise recommande sans cesse à Adolphe de se distraire !... et l'on sait bien de quel genre peuvent être les distractions d'un amoureux de vingt ans.
« Mais eniin, dit Adolphe après s'être distrait assez longtemps avec Zélie, cet homme qui t'entretient n'est donc pas aimable 1 — Ah! l'horreur!... il m'ennuie à périr! Il est affreux, laid, difforme, épouvantable! — Et vieux? — Il a cent ans ! — Ah ! mon Dieu ! — Cest un supplice pour moi d'être avec lui 1 »
Comme Zélie achevait ces mots, la jeune femme de chambre accouit tout effarée. « Qu'est-ce donc ? dit Zélie. — Monsieur qui arrive. Jules, qui était aux aguets à la fenêtre, ^eot de le voir descendre de cabriolet... Il monte l'escalier
maintenant... — Ahl mon Dieul que le diable l'emporte 1 il ne vient jamais sitôt q^e cela... Mon ami, il faut te cacher bien vite... — Me cacher ' Je préfère m'en aller. — Impossible... impossible à présent 1 il pourrait te voir sortir. — Qu'est-ce que cela me fait à moi, qu'il me voie sortir?... - Mais, moi, cela me fait beaucoup 1 entre dans ce cabinet vitré, il n'y va jamais ; d'ailleurs j'ôterai la clef... — Mais je ne me soucie pas... — Ah ! mon bon ami, pour un moment!... Jo te promets de le renvoyer tout de suite... Tu ne voudrais pas me causer de désagréments... — Entrez, monsieur... entrez vite. » Les deux jeunes femmes poussent Adolphe dans le petit cabinet qui tient au boudoir, et dont le vitrage est recouvert d'un rideau de soie jaune ; on l'y enferme, la femme de chambre se sauve lestement, et Zélie se rassied sur l'ottomane, où elle se donne l'attitude d'une personne souffrante, tandis que sa figure en prend aussi l'expression.
Adolphe prend son parti, et s'assied sur un petit meuble indispensable dans le cabinet de toilette d'une dame ; bientôt il sent l'envie de connaître cet homme dont Zélie lui a fait un portrait si repoussant. Il s'approche de la porte vitrée, et, soulevant bien doucement un petit coin du rideau, il voit tout ce qui se passe dans le boudoir.
Zélie se tient la tète comme si elle souffrait beaucoup. La porte s'ouvre ; Adolphe ne peut revenir de sa surprise en voyant entrer dans le boudoir un homme de trente ans environ, grand, bien fait, d'une figure charmante, d'une tournure fort élégante, et qui va s'asseoir près de Zélie, qu'il aborde avec le plus aimable sourire. Adolphe se frotte les yeux, il croit se tromper 1 il écoute : le jeune homme adresse à sa maîtresse les mots les plus tendres, l'accable de prévenances et de petits soins.
« Comment ! vous êtes malade, ma chère amie ? lui dit-il en lui prenant la main et la serrant dans les siennes. — Oh ! oui... bien malade... je souffre horriblement... je n'ai pa* dormi de la nuit. — Mais hier vous n y pensiez pas\ — Non, cela m'a pris tout d'un coup... Oh! c'est cruel de souffrir comme cela!.., — C'est une migraine, sans doute ? — Oui... j'ai mal à la tête... j'ai mal partout. — Pourquoi avez-voua quitté votre lit?.». — Ah! je m'y ennuyais... je dors fori
bien sur cette clia^îse longue.., — Qut j.. suis contrarié î mol, qui espérais passer la journée avec vous... — Ah ! vous voyei que c'est impossible 1... — J'avais pris une loge aux Variétés...
— Vous irez saifc moi... — Sans vous, je m'y ennuierai. Ah! tenez, voilà quelques chiffons queje voulai*vous offrir..
— Ahl voyons donc... » Le jeune homme tire de sa poche un petit cachem.ire charmant et un voile de dentelle, qu'il pose sur les genoux de Zélie. « Mais ils sont jolis vos chiffons... fort jolis... — S'ils vous plaisent, je suis trop heureux I — Mais oui... oui, ils me plaisent beaucoup, et je vous remercie !... »
La ci- devant danseuse daigne accompagner ces mots d'un demi-sourire, puis reporte ses mains à son front. « Vous souffrez toujours, je le vois... — Horriblement... je n'ai pas la force de parler... — Je vous laisse, tâchez de vous reposer un peu... je reviendrai ce soir savoir comment vous allez...
— Oh ! il ne faut pas vous donner cette peine!... Adieu, ma chère amie, ayez bien soin de vous... je vais ordonner à Lucie et à Jules de ne point venir vous déranger, et de ne laisser pénétrer personne jusqu'à vous. —Ah! je vous serai bien obligée. »
Le jeune homme donne un baiser à Zélie, puis sort en marchant sur la pointe du pied, afin de faire le moins de bruit possible. Bientôt Lucie accourt annoncer qu'il est remonté en voiture, et Zélie va, en riant aux éclats, ouvrir la porte du petit cabinet.
« Eh bien 1 dit-elle à Adolphe qui la regarde avec étonnement, tu l'as vu, tu le connais maintenant. — Oui, et je n'y conçois rien... Quoi! c'est là cet homme si vieux, si laid, si repoussant, si mal tourné !... — Mon bon ami, il est tout cela à mes yeux, parce qu'il paye. Tiens, crois-moi, si jamais il t'arrive de te ruiner pour une femme, ne compte pas sur son amour.
— Je ne crois pas que cela me serait arrivé, dit Adolphe ; mais je te remercie de l'avertissement.
— Mai< toi, Adol[>he, toi que j'aime véritablement... tu n'es pas heureux, j'en suis certaine... — Qui vous fait penser?...— Eh! mon ami! nous voyons cela d'un coup d'œil,nous antres femmes; et ton habit râpé, ton chapeau de l'année der-
nière suffiraient pour m'en convaincre, quand la mine que tu me fais maintenant ne me l'auT^ait pas prouvé I...
— Où voulez-vous en venir... que vous importe l'état d« ma fortune? — Mais il m'importe beaucoup, v^raiment; je yeux qu€ tu ne manques de rien, que tu sois heureux.. Tiens... voilà cent louis en or... Quand tu n'en auras plus, je t'en donnerai d'autres. »
Adolphe sent une vive rougeur lui monter au visage; il repousse la main de Zélie. « Gardez votre or... je vous remereie de l'intérêt que vous me portez; mais je ne saurais accepter vos services, la source de vos richesses flétrirait celui qui les partagerait. Un homme peut, sans qu'on le blâme, se ruiner avec vous, mai» on se dégraderait en recevant vos présents.
— Eh bien ! eh bien! il se fâche... il s'en va, dit Zélie en courant après Adolphe, qui se dispose à la quitter. Je n'ai pas dit cela pour vous faire de la peine... —Je vous pardonne... Adieu... — Quoi! déjà! qui votf 4 presse?... — Des aûaires indispensables. — Je te reverrai, au moins... tu me le promets... je ne te laisse pas partir sans cela... — Oui, nous nous reverrons, quand j'aurai un habit et un chapeau à la mode, alors je ne serai pas exposé à de pareilles humiliations. » Et sans vouloir l'écouter davantage, Adolphe quitte SSélie, et s'éloiane de la demeure de madame Saint-Céran.