‹ Monsieur DupontChapitre 27 sur 32 · UN JEU DE LA FORTUNE · texte numérisé non relu

UN JEU DE LA FORTUNE

« Que la fortune est bizarre! dit Adolphe en s'éloignant de la rue du Heîder; elle prostitue trop souvent ses faveurs!... Pourquoi a^s dons ne sont-ils pas toujours la récompense de la vertu, du mérite, des talents!... Pourquoi voit-on si soiî- Tent l'honnête homme dans la misère et Tintrigani dans l'opulence I là femme vertueuse dans le besoin et la femme galante dans l'abondance ; le talent à pied et la médiocrité en carrosse!... Pourquoi ceux que la naissance ou le hasard a rendus possesseurs de ce qui ferait le bonheur de cent fa-

lEiUes, emploient-ils si mal leur superflu, lorsque tant d'honnôtes gens manquent du nécessaire 1... Pourquoi les riches trou\ent-ils les moyens d'augmenter sann. ^esse leur fortune, tandis que l'artisan laborieux gagne à peine de quoi nourrir Stes enfants?... Mille écus par mois àZélie... quel abus des richesses!... Mais que de femmes en reçoivent davantage pour daigner soutiïir quelquefois les caresses d'un hoBime qu'elles se font un plaisir de tromper!... Ces dames gagnent avec facilité leur fortune et un pauvre père de famille, employé à douze cents francs, qui, pour obtenir une place, a battu pendant plusieurs années le pavé de la capitale en courant solliciter tous les ministères, se rend à huit heures à son bureau, d'où il ne sort pas avant quatre, car il tremble que quelque réforme ne vienne lui ôter son emploi, ce qui le réduirait à la mendicité.

« Mademoiselle Zélie habitait une petite chambre sur les toits, elle loge dans un hôtel; elle se laissait battre par un mauvais sujet, elle daigne à peine répondre aux empressements d'un homme qui fait tout pour lui plaire ; l'un la volait, l'autre l'accable de présents-, mais elle était fidèle au premier, et elle se moque du second; et ce jeune homme lui prodigue des richesses qu'elle offre à un autre !... car il faut convenir au moins qu'elle n'est pas intéressée; mais elle mènera grand train son amant; elle ne se refusera rien; toutes les jouissances du luxe seront épuisées, elle abusera de tous les plaisirs, tandis que d'honnêtes époux n'oseront pas se permettre ^eux fois dans l'année les quatrièmes loges à l'Opéra. 0 fortune, tu es aveugle ! »

Adolphe se dit tout cela en prenant le chemin de la rut Saint-Paul. L'aventure qui vient de lui arriver devait, en effet, donner matière à ses réflexions. Lorsque l'on voit de jeunes époux se l£ver au point du jour pour travailler, et ne jamais se permettre un plaisir coûteux; lorsque, soi-même, on court depuis longtemps pour obtenir un emploi, fùt-il extrêmement modique, on ne peut se défendre d'un certain sentimtsnt de dépit en voyant la fortune combler une femme de ses faveurs, parce qu'elle a fait de jolies petites mines en dansant un entrechat ou en faisant une pirouette. « Ahl se dit encore Adolphe, si je savais faire des pirouettes I... il y a

longtemps que j'aurais trouvé de roccupation!... mais malheureusement je ne suis pas fort sur la danse I Que faira donc pour gagner sa vie!... je ne sais qu'écrire, calculer et parler un peu latin; avec cela je ne ferai jamais fortune I... »

Cependant l'aventure du matin a distrait notre jeune homme, et, en le voyant, Louise croit qu'il lui est arrivé quelque chose d'heureux. «• Tiens, mon ami, dit-elle à Charles, regarde comme monsieur Adolphe a Tair satisfait... 11 a obtenu une place, j'en suis sûre. — Vous vous trompez, ma chère Louise, dit Adolphe, au contraire, j'ai moins d'espérance que jamais, et je viens de m'apercevoir de nouveau que c'est à ceux qui le méritent le moins que la fortune accorde ses faveurs. — Et c'est pour cela que vous paraissez moins triste que de coutume?... — Que voulez-vous! l'excès du malheur rend quelquefois du courage ; je n'en suis pas encore là, puisque je possède des amis tels que vous ; mais j'ai pris mon parti, et je vois qu'il ne faut pas rougir d'être misérable. Je ferai tout ce qui se présentera... n'importe en quel genre ; pourvu que je puisse conserver l'honneur, ma seule richesse. On m'a offert il y a quelques jours de peser les marchandises dans le magasin de ce gros négociant, votre voisin ; j'ai refusé alors, eh bien! je vais accepter... — Vous, monsieur Adolphe, une place comme celle-là î... toujours avec des rouliers, des charretiers !... — Je viendrai le soir me délasser auprès de vous des fatigues et des ennuis de la journée, on se fait à tout, et l'on s'habitue à la peine... — Porter quelquefois des paquets, des fardeaux !... — Si j'en ai la force, c'est tout ce qu'il faut. ■- Vous vous rendrez malade..: — Alors vous prendrez encore soin de moi; vous m'avez déjà conservé l'existence, et je m'habitue à compter sur vous. — Mais attendez encore. — Quoi! que je n'aie plus d'autre ressources !.., Alors cela me semblerait bien plus pénible : non, j'y suis décidé; dès demain je vais me présenter. »

Adolphe passe la journée avec Charles et sa femme; le tableau de leur amour, de leur bonheur, le raccominode un peu avec la Providence. « Ah I dit-il, s'ils ne sont pas riches, du moins ils sont heureux !... et plus heupmx, à coup sur, qiîer.iadame Saint-Céran. » Il quitte ses bons amis et rentre diee ïui, bien décidé à aller le lendemain s'olfrir pour gdfço»

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d? magasin. « Si j'avais été plus sage, se dit-il en se couchant, si je n^avais pas été amoureux, je serais encore dans le magasin de nouveautés!... Mais alors je ne voyais qu'Eugénie; pour elle j'aurais tout quitté!... Ah! /maintenant encore! que dis-je? maintenant elle est mariée^^llo est riche!... elle est heureuse!... Ah! dois-je regretter de ne pas être son époux!... Qu'aurais-je pu lui offrir?... l'indigence, la misère!... non, je ne pouvais l'épouser !... Tout est donc pour le mieux. Cependant Charles et Louise ne sont pas riches, et ils sont heureux; mais ils sont nés dans cette classe laborieuse où le travail est un plaisir. Ils ont chacun un état, mais Eugénie et moi qu'aurions-nous fait?... Ah! pourquoi nous sommes-nous connus ! pourquoi suis-je ailé à cette fête!... à ce bois de Rorticimville !... je n'y ai pas retourné depuis... mais demain je suis libre encore, demain j'irai revoir ces lieux où elle ma dit Qu'elle m'aimait, j'irai leur faire mes adieux. )>

Mais le lendemain, en se préparant à sortir, il ne sait plus s'il doit aller au bois de Romainville. Qu'y trouvera-t-il? des souvenirs qui alimenteront une flamme qu'il doit chercher à éteindre, a Non, n'y allons pas, dit-il, j'en reviendrais plus malheureux!... Avec Eugénie j'y serais retourné souvent, et toujours avec un nouveau plaisir; mais seul! je n'y trouverais que des regrets et pas une espérance! »

Il sort de chez lui pour aller demander la place qu'il est décidé d'accepter, son portier l'arrête en lui présentant une lettre. « Une lettre pour moi? dit Adolphe; et qui peut m'ôcrire? Serait-ce encore une madame Saint-Céran. » Il examina l'écriture, qui lui est inconnue, et rompt enfin le cachet.

Le billet est d'un notaire de Paris qui engage M. Adolphe Dalmont à passer au plus vite à son étude pour une affaire importante qui le concerne. « Quelle affaire puis-je avoir avec un notaire? se dit le jeune homme; je n'ai point d'argent et je n'en dois à personne. Serait-ce pour une place?... Ah! ne jous flattons pas; je me disais cela aussi en allant chez Zélie!... Cependant rendons-nous chez le notaire, j*ai tou- 'ûurs le temps de me faire garçon de magasin. »

Kt Adelphe se dirige vers la demeure qu'on lui a indiquée, Lien persuadé qu'il fait encore une course inutile. Il euVTf

dans une étude où une douzaine de jeunes gens le toisent de la tête aux pieds, sans quitter leur place. La mise d'Adolphe n'annonce pas un capitaliste ; personne ne se dérangé pour lui ; on se contente de lui montrer du doigt la place d^ second clerc; mais le second clerc n'y est pas, it i^ut de partir en cabriolet pour des affaires de l'étude; et comme, en faisant les affaires de l'étude, les jeunes gens font aussi les leurs, il est probable que le second clerc ne rentrera pas de longtemps. On indique alors à Adolphe le cabinet du maître clerc; il s'y rend et ne trouve personne : le maître clerc est allé faire un déjeuner d'huîtres au Rocher de Cancale avec fin client auquel il a fait placer avantageusement des fonds. «Mais nepourrais-je parler au notaire lui-même? demande Adolphe aux jeunes gens qui l'entourent. — Dans ce moment il est en affaires, lui dit-on; il a dans son cabinet un banquier qui vient de déposer son bilan , dans lequel il offre vingt pour cent à ses créanciers. Vous sentez bien que vous ne pouvez pas interrompre cet entretien; mais si vous voulez attendre... — J'attendrai, dit Adolphe. Et il s'assied dans un coin de l'étude, s'amusant à lire les noms de MM. les notaires de Paris, tandis que les jeunes gens qui l'entourent continuent une conversation que son arrivée n'a pas même interrompue.

« Vous n'êtes pas venu à la soirée d'hier... Le bal était charmant, de jolies femmes... et du punch à flots. Le maître du logis ikit bien les choses!... Et un écarté 1... un jeu d'enfer!... Durosay, a perdu 800 francs. — Comment ce petit Durosay, le second clerc de notre voisin? où diable prendil cet argent-là? — On dit qu'il a une Anglaise qui lui on donne... — Une Anglaise?... ah! c'est délicieux! ruiner une Anglaise, c'est national...— Moi, j*ai gagné deux cents francs d Blanval... Il va bien, Blanvall... Ll va joliment! il ne joue plus que de l'or 1 II va se faire agent de change. — Moi, messieurs, *étais hier d'un certain diuer chez Beauvilliers, avec troii collègues ; c'était Dorval qui payait; il a eu trois cents fran«îf ôe gratitioation pour le marché de cette forme du Gâtinais. Ahi quel Jîner I... nous avons fait sauter les cent écus. D'abord c'était convenu, il fallait tout manger jusqu'au dernjer t*-«nf. — Parbleu! ce n'est déjà pas si diflicile de manger

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cent écas à quatre, et vous n'avez pas bu du vin de Conitatca pour ordinaire?.,. — Oh! nous avons bu d'excellent vin!... et les huîtres vertes, les truffes, les faisans farcis, les coquilles, les gelées do toute espèce 1... Enfin, ce pauvre Dorvai est tombé sous la table. Nous avons été obligés de le porter dans un liacre qui l'a ramené chez lui. — Moi, messieurs, j'ai été plus sage que vous; j'avais un rendez-vous avec la petite du magasin en face, je l'ai menée au spectacle... — En loge grillée, coquin!... — Et non 1 cette petite sotte n'a jamais voulu y monter, disant que c'était trop haut et qu'elle n'y verrait rien. En vain je lui disais qu'elle y serait plus à son aise, elle, n'a pas cédé, il a fallu aller ai2? premières, en loge ouverte, écouter en silence trois pièces qne je savais par cœur, jugez combien je me suis amusé!... — Ah! ce pauvre Gustave! quelle figure il devait faire!... Et en revenant?... — En revenant, je comptais prendre une voiture; ne voilà-t-il pas que nous trouvons à la porte un grand nigaud de frère qui se dispose à nous accompagner... — Ah! c'est jouer de malheur. — Je les ai fait monter tous les deux dans un fiacre, et, feignant d'être obligé de m'écarter un moment, je me suis sauvé, laissant là le frère et la sœur s'arranger avec le cocher. — Ah , ah ! c'est délicieux ! la petite méritait bien cette leçon !... »

La conversation des jeunes gens est interrompue : ils entendent ouvrir la. porte du cabinet de leur patron et se remettent tous à leur ouvrage. Le notaire reconduit le banquier, et Adolphe, curieux de voir ce personnage, qu'il suppose désolé du dérangement de ses affaires, lève les yeux et aperçoit un jeune élégant, souriant avec grâce, et chez lequel rien n'annonce le chagrin. Mais quelle nouvelle surprise !.,, Adolphe reconnaît la figure de ce personnage: c'est bien lui!... C'est le monsieur qui fait mille écus par mois à Zélie, qui Tient d'offrir vingt pour cent à ses créanciers.

« Et J6 le plaignais hier d'être trompé 1 se dit Adolphe. Ma foi, je pardonne maintenant à Zélie, et je commence à trouver quelque ressemblance dans le portrait qu'elle ïD'en « tait. »

Le notaire va rentrer dans son cabinet, Ado^ohe s'avance vers lui, tenant à la main la lettre qu'il a reçue le matin.

«c Vous m'avez écrit, monsieur, et je viens savoir ponr quel motif... — Votre nom, s'il vous plait, monsieur? — Adolphe Dalmont !... — M. Adolphe Dalmout I Ah! monsieur, je vous attendais avec impatience... Donnez-vous la peine de passer avec moi dans mon cabinet. »

Le notaire parle à Adolphe du ton le plus poli, le plus affectueux ; il s'empresse de le faire asseoir près de son bureau, pendant que tons les jeunes gens de Fétude » disent entre eux : « C'est Adolphe Dalmont !... Qui l'aurait cru !... » Notre j'eune homme, étourdi de ce murmure, et ne sachant à quf.i attribuer les égards dont l'accable le notaire, attend avec impatience l'explication de tout cela.

« Vous êtes monsieur Adolphe Daimoni, nis unique d'Adrien Dalmont, de Besançon, et neveu de Georges Dalmont, son frère? — Oui, monsieur. — Il doit vous être facile de vous procurer votre acte de naissance et celui de votre père... — Je les ai déjà, monsieur. — Votre père vient de mourir à Senlis? — Oui, monsieur... mais qui vous a dit... — Ah ! monsieur, voilà plusieurs mois que je suis à votre recherche; j'ai écrit à Besançon, on ignorait le lieu qu'habitait votre père, enfin j'apprends qu'il est à Senlis, j'écris... il venait de mourir. Mais je sais qu'il laisse un lils; ce fils est, dit-on, retourné à Paris ; je fais faire des recherches, je mets des avis dans les journaux. — Je ne les lis jamais, monsieur. -— Je désespérais de vous trouver; mais, par un hasard singulier, ma femme à une domestique qui a un mari dont Toncle est commis dans une boutique de passementerie,.. — Chez M. Moutonnet? — Précisément : ce vieux commis, qui est assez bavard, à ce qu'il parait, a parlé à son neveu des amours do M. Adolphe Dalmont avec une demoiselle Eugénie ; le neveu les a contées à sa femme, qui, en déshabillant sa maîtresse, a prononcé votre nom; et voilà monsieur, comment il est parvenu jusqu'à moi.

— Mais, monsieur, pourquoi me cherchez-vous, enfin? — Je vous demande pardon, c'est par-là en effet <fue j'aurais dû commencer : c'est pour vous mettre en possession de l'hétage de votre oncle, mort à Batavia, lorsqu'il se disposait A revenir en France, il y a près de dix-huit mois... — Comippnt, monsieur... mon oncle Georges... — Laisse environ

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onze cent mille francs qu'il avait amassés en plantant de l'indigo. — Onze cent mille francs! — Oui, monsieur; il est mort garçon, et vous êtes son unique héritier. Ayant l'intention de retenir en France, il avait, depuis quelque temps, fait passe* une partie de sa fortune, dont vous pourrez bientôt prendre possession. »

Adolphe écoute encore le notaire, qui ne parle plus ; il doute s'il veille : onze cent mille francs l... lorsqu'il était dans la détresse, lorsqu'il allait solliciter un emploi de garçon de magasin 1... Et, la veille, il accusait la fortune !... et le voilà riche, riche pour toute sa vie, et en état de faire le bonheur d'autniil

Il ne respire plus, il suffoque ; il n*y a rien de si difficile à supporter qu'une grande joie ; car il semble que nos orgiZ^ se prêtent mieux à la peine qu'au plaisir. « Remettez-vous, monsieur! dit le notaire à Adolphe en souriant de son étonnement. Onze cent mille francs, c'est une joliô fortune, sans doute, mais enfin vous ne serez pas encore millionnaire... A cinq pour cent, c'est cinquante-cinq mille livres de rente...

— Ahl monsieur! c'est bien assez... c'est trop !... c'est I... Je n'avais rien, monsieur, rien, et maintenant je pourrai... Ah ! si je l'avais eue quelques mois plus tôt, cette fortune brillante!... j'aurais pu l'épouser... j'aurais... — Monsieur, avec cet héritage-là, je vous garantis que vous trouverez un bien meilleur parti que lorsque vous n'aviez rien : avec près de soixante mille livres de rente, vous pouvez hardiment prétendre à une femme qui vous en apporte le double, et alors vous serez dans une belle situation!... — Ah ! monsieur, vous ne me comprenez pas... mais il faut que j'aille...

— Rassembler tous vos titres, tous vos papiers de famille, et, en fort peu de jours, je vous mets en possession de voire héritage; vous êtes seul héritier, cela ira tout seul... — Oui, monsieur, oui je cours, — Monsieur, si vous aviez sur-lechamp besoin d'argent... »

Mais Adolphe n'écoute plus le notaire, qui le reconduit; ii traverse l'étude, au milieu des clercs, qui se sonl tous levés, et le saluent avec considération. Adolphe ne voit rien, ne regarde plus autour de lui, il brûle d'être près de ses amis et de leur faire partager son bonheur. Il sort, court au premier

fiacre qu'il aperçoit: < Rue Saint-Paul ! lui crie-t-il. Cent sons si tu m'y conduis en cinq minutes. — Vous y serez en quatre, not'bourgeois. » Et le cocher fouette ses chevaux, brûle le pavé, crie gare d'une voix formidable, et fait fuir les piétons épouvantés,, pour gagner les cent sous qui lui sont promis, et qui, le matfh, aux yeux d'Adolphe, étaient suffisants pour. vivre une semaine; mais quand on vient d'hériter de onze cent mille francs, quand on passa subitement de la misère à l'opulence, il est bien permis de ne plus envisager les choses ér. ja même manière, et Adolphe, qui la veille a fait de si belles réflexions sur l'emploi des richesses, paraît déjà disposé à jeter tout par les fenêtres. Les hommes seront toujours ainsi faits : ils crieront, critiqueront, blâmeront, se plaindront ; mait que la fortune change, ils changeront comme elle, et tomberont le lendemain dans le même excès qu'ils ont blâmé la veille.

Le cocher a si bien fouetté ses chevaux qu'il atteint le but en un quart d'heure, ce qui est un peu plus de quatre minutes, mais ce qui n'est pas trop pour aller de la rue Saint- Honoré à celle Saint-Paul. Adolphe saute hors de la voiture, donne Técu au cocher, et s'élance dans la maison de ses jeunes amis. Il monte quatre à quatre, la clef est sur la perte de leur logement, il entre comme un fou. Louise et Charles sont en train de déjeuner, assis devant une petite table. Adolphe court embrasser Louise, saute au cou de Charles, puis, les prenant chacun par la main, il les fait danser autour de leur déjeuner. Louise le regarde, regarde son mari; la surprise, la douleur se peignent dans leurs yeux. « Ah 1 mon Dieu ! dit Louise, ah! mon Dieu... le v'ià de nouveau qui ne sait plus ce qu'il fait! Il aura encore été chez l'épicier!... — Adolphe, mon ami, remettez-vous, lui dit Charles. »

Adolphe rit, et danse toujours en leur criant : « Onze cent mille francs, mes amis, soixante mille livres de rente, pour vous, pour nous I... Plus de craintes pour l'avenir I vous poayez avoir dix. douze enfants! je les élève tous! — Ahl mon Dieu!... il est pis que jamais, dit Louise; entends-tn, Gh-irlesT il veut que je fasse douze enfants !... »

Enfin Adolphe s'aperçoit que plus il fait danser ses amis, plus ils sont tristes. Louise pleure déjà ; Charles le regarda

d'un air pénétré ; iî devine leur crainte et s'emî^rcsse de k faire cesser, en leur expliquant tout. Pendant qu'il parle, les jeunes époux doutent encore, mais il leur montre la lettre du notaire ; dès lors toutes les craintes se dissipent pour faire place à la joie la plus vive, la plus franche, et lielle-là est la plus rare. Apfès s'être do nouveau embrassés et avoir encore sauté un moment dans la chambre, on se calme enfia, et on parvient à parler raisonnablement.

« Mes bons amis, c'est à vous que je aois cette fortune-là» Jit Adolphe. — A nous? — Sans doute : rappelez- vous cette soirée où je voulais me jeter à l'eau; sans vous je n'existerais plus, par conséquent je n'hériterais pag. — Eh bien? — Eh bien! il faut que vous ayez votre part de mes richesses. — . Non, monsieur Adolphe, non, nous n'en avons que faire, nous sommes heureux que vous le soyez aussi ; que vous nous aimiez toujours, voilà tout ce que nous voulons. Est-ce donc dans l'espoir d'être récompensés que nous vous avons sauve du désespoir? — Mon cher Charles, vous ne savez ce que voas dites ; vous avez fait le bien poux le seul plaisir d'obliger, car vous m'avez secouru sans me connaître. •'Voudriez-vous donc m'empêcher de faire un bon emploi de ma fortune!... J'ai soixante mille livres de rente, je vous en donne vingt. — Non, monsieur, je ne les prendrai pas. — Quinze. — Non, monsieur.— Dix. — Non, monsieur. — Ah! quel homme !.,. Eh bien î je vous achète un joli fonds de graveur, j'arrange votre boutique, je la décore, j'y mets tout ce qui peut vous être nécessaire, et je vous avance des fonds poiiT commencer vos entreprises : cela vou* convient-il? — Mais... — Si vous ma refusez, je pars, je m'éloigne, vous ne me reverrez plus...

— Non, non, nous acceptons, dit Louise, nous acceptons, n'est-ce pas, Charles? Il ne faut pas être fiers mal à propos, et surtout avec ses amis... Oui, oui, nous acceptons la boutique. — Ahl c'est bien heureux!... Eh! mes amis, c'est me rendre service que m'aider à faire un bon usage de mes richesses. Je commence à sentir que c'est plus diiilcile qu'on ne pense. Car, enfin, si tous les gens honnêtes sont aussi scrupuleux que vous, je conçois qu'il faille jeter son argent au nez des intrigants et des femmes galantes. Mais vous ne m'abandonnerez pas, vous serez toujours mes vrais, mes j^uls aunii,.

Autrefois, j'avais encore une personne qui aurait pris part à mon bonheur... Mais, je nfe puis plus la voir, elle est riche I... je ne puis rien pour elle ! C'est donc à vous à m'aider de vos conseils, à me guider, à m'enipêcher de faire dé» folies.

— Ohl vous n'en ferez pas, vous êtes trop sage pour celai

— Ma chère Louise, il est bien facile d'être sage quand oc est, par sa situation, forcé de se priver de tous les plaisirs ; mais il y a bien plus de mérite à l'être lorsqu'on possède, au contraire, les moyens de satisfaire toutes ses passions. Enfin je ferai mon possible pour que vous soyez toujours contents de moi. Mais, voyons, que ferai-je de mon argent... onze cent mille francs! c'est vraiment eiïrayant!... J'achèterai une jolie maison à Paris, puis une autre à la campagne, où nous irons passer la belle saison... — - Et travailler? dit Charles; et notre toOutique, qui la gardera?... — Quelqu'un de sur, de fidèle, sur qui on pourra compter... J'achète donc une terre, mais il jie faudra un régisseur... un intendant... — Prenez garde, monsieur Adolphe, ce choix-là sera difficile... ~ Ah! il est fait, je l'ai trouvé... Oui, s'il veut accepter... mais il acceptera, je lui donnerai trois fois plus qu'il ne gagne... — A qui donc?...

— A Bidois... au vieux commis de madame Moutonnet. Il m*a fait bien souvent enrager, mais je lui pardonne; il me parlera d'elle... c'est décidé : je prends Bidois pour intendant. — Pauvre jeune homme ! il l'aime toujours, dit tout bas Louise à son mari. Quelle constance!... Ah I celui-là mérite bien la fortune qui lui arrive.

— D'ailleurs je dois bien cela à Bidois, puisque c'est par son bavardage que le notaire est parvenu à me découvrir. Au moins, j'aurai avec moi quelqu'un qui l'aura connue, qui me comprendra quand je lui en parlerai. — Mais songez donc que vous voulez l'oublier... — Oui, mes amis, je le veux sou-

ent, je le veux à chaque instant, mais je ne le puis pas tou-

urs. Et puis, je vous avouerai ma faiblesse ; je suis bien aise

e madanib Moutonnet sache que je suis riche... bien plus

he que c^ Dupont... Elle regrettera peut-être de m'avoir si

1 traité!. . — Oh! quant à cela, vous avez raison, et ce

a bien fait si elle se repent d'avoir été si méchante. — Voilà

est arrangé, conven», nous aurons une jolie campagne...

boutique, une maison... Ja cours rassembler tous lea

papiers qui me sont nécessaires, et bientôt ces projets charmants seront réalisés. « Adolphe embrasse ses bons amis, et court à ses affaires. Combien ses pensées sont différentes de celles de veille I... Mais, depuis la veille, quel changement dans sa position !

T^ouise et son mari sont aussi étourdis qu'Adolphe de ce coup de fortune ; ils ne sont plus en état de travailler pendant le reste de la journée ; à dîner ils n'ont plus faim; ils ne peuvent que se regarder et pousser de gros soupirs, car la joi» fait aussi soupirer.

Le soir, ils ne peuvent point souper comme à leur ordinaire. « Nous sommes riches, dit Louise. — Nous aurons une belle boutique, répond Charles. — Ah ! mon ami!... quel bonheur!... quel heureux sorti... quelle félicité!... » Ils se couchent enfia, mais ils ne peuvent dormir ; le sommeil fuit les paupières de ces jeunes gens, qui reposaient auparavant si paisiblement ; , « Ah ! mon Dieu ! dit Louise à son mari, est-ce qu'on est } comme ça quand on est riche?... Ah! que c'est donc drôle!... j être sans cesse agité, ne pouvoir plus travailler, ne plus man- J ger, ne plus dormir, ahl c'est que noQs n'y sommes pas j encore habitués. » Mais les jeunes époux sont encore amants, \ et si le repos les fuit, Tamour leur reste. « Ah! dit Louise 'î dans les bras de son mari, c'est bien heureux que la fortune '* oe nous ait pas aussi ôté cela ! »

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