Monsieur et Madame Fernel
L'invention dos chemins de fer a fait tort aux romanciers et aux vaudevillistes d'un moyen dramatique renouvelé du récit de Théramène, et qui, pour avoir servi souvent, n'avait pas cessé pourtant d'être fort utile. Je veux parler de ces bienheureux accidents de voiture, qui étaient la meilleure façon d'introduire un soupirant dans la demeure de l'inhumaine, et qui faisaient naître l'amour à la suite d'une entorse au pied ou d'une foulure du poignet. Depuis la mort d'ilippolyle, combien de fois n'a-t-on pas calomnié les chevaux pour excuser la sympathie instantanée (lune belle dame devenue éperdûment amoureuse
de son sauveur! Hélas! M. Scribe lui-môme est obligé de ménager les diligences, de ne plus les faire verser si souvent au bord d'un abîme. Il reste encore le coup de timon de la calèche qui effondra la poitrine d'Antony ; mais cette dernière ressource est devenue assez précaire, à Paris du moins, où les sergents de ville font concurrence au dévouement des passants. Une médaille de sauvetage est la récompense banale de cet héroïsme familier. D'ailleurs, on dirait que les chevaux, gagnés à leur tour par le réalisme qu'ils comprennent, se refusent à ces catastrophes poétiques et ne servent plus ni le courroux de la Divinité, ni les manœuvres des amoureux.
Les accidents de chemins de fer sont trop plats ou trop formidables pour défrayer les auteurs. Et puis, quel est le moyen de se jeter à la tête d'une machine qui s'emporte? Antony serait ramassé en miettes, s'il essayait d'opposer sa robuste poitrine aux formidables tampons de la locomotive.
Ces réflexions prouvent, une fois de plus, l'influence fâcheuse de l'industrie sur les arts d'imagination et celle du progrès sur les lieux communs. Elles ont aussi pour but immédiat et pratique de m'aider à expliquer comment madame Huard de Soligny, une Parisienne élégante, qu'il eût été de bon goût, il y a quelques années , de faire voyager en chaise de poste , de présenter surtout au public au bord d'un abîme , évanouie dans les bras d'un libérateur, comment, dis-je , cette délicate héroïne se trouvait , par une belle et froide soirée d'automne, à la station de Montereau, attendant qu'on eût réparé les dégâts résultant du plus inoftensif des déraillements.
Gomme je ne veux pas servir les vengeances de la littérature contre l'industrie, et comme il est peut-être interdit aux auteurs de se livrer à des suppositions et à des exagérations poétiques à propos des accidents de chemins de fer, sous prétexte que ces bruits malveillants sont de nature à déprécier les actions de la Compagnie, je subirai cette contrainte que le besoin des dividendes impose à l'art du romancier, et je me bornerai à dire qu'il ne s'agissait dans le cas présent que d'un retard de quelques heures. D'ailleurs, il en est des chemins de fer comme des médecins : il n'est pas prudent de s'en moquer. On n'est déjà que trop exposé à mourir par leur faute, sans qu'on coure encore le risque d'exciter leur mécontentement par une médisance.
Madame Huard, qu'on appelait madame de Soligny, pour se conformer à une prescription de ses cartes de visite, et par insouciance de la loi imprévue qui a défendu depuis l'abus de la particule, madame de Soligny voyageait avec sa femme de chambre et se rendait à Lyon. Fort désappointée par cet accident, elle se promenait de long en large sur le trottoir de la station, frappant le bitume de ses deux petits pieds impatients et serrant autour d'elle un grand châle, moins pour se garantir du froid que par un geste de dépit, assez ordinaire en pareil cas. J'ai toujours remarqué que la mauvaise humeur engage à se boutonner vivement et à se couvrir avec aoin , comme si l'on craignait de laisser échapper et s'évaporer une goutte d'amertume delà poitrine humaine.
Parmi les voyageurs, quelques-uns prenaient philosophiquement leur mal en patience ; les commerçants
surtout, reconnaissables à leur costume et à leurs allures, fumaient ou dînaient avec une admirable tranquillité ; mais en revanche, un monsieur qui voyageait sans doute pour son agrément, et qui n'avait aucun motif pour arriver à l'heure exacte des indicateurs, se montrait fort courroucé, menaçait à haute voix de se plaindre à l'autorité supérieure, et parlait de réclamer des dommages-intérêts pour le temps qu'on enlevait à son ennui. Quelques autres riaient, et il se trouvait là, comme on en rencontre partout, des moralistes ingénieux pour regretter les diligences et pour répéter qu'avec elles les déraillements n'étaient pas à craindre.
Le mécontentement de madame de Soligny était tout spécial; elle souffrait d'être seule, à la belle étoile; elle redoutait aussi une sorte d'augure dans ce retard , et elle regrettait Paris , puisqu'il était si difficile d'aller à Lyon. Ce voyage, dont nous saurons plus tard les graves motifs, devait-il donc se borner à Montereau ? Était-ce un avertissement de retourner?
— A quoi tient la destinée ! se disait-elle ; ce déraillement va peut-être changer tous mes projets. S'il me coûtait mon bonheur et ma liberté, quelle indemnité demanderais-je à la Compagnie? On répond des sacs de nuit, on ne répond pas des cœurs perdus en route.
Et, souriant à cette remarque, la belle Parisienne comparait son émotion à celle des autres voyageurs. Un coup de cloche retentit tout à coup : chacun se précipita vers la voie, en pensant que c'était enfin le signal du départ. Madame de Soligny s'arrêta, comme
si la tentation de rester lui était venue avec la possibilité de partir.
— Les voyageurs pour la ligne de Troyes ! crièrent les employés.
Les voyageurs destinés à la ligne de Lyon poussèrent un hourra collectif de fureur, comme s'il eût été scandaleux d'aller à Troyes, tant qu'on ne pouvait pas aller à Lyon.
— Ce n'est pas encore notre tour, madame, dit la femme de chambre, qui avait suivi le torrent et qui revenait à sa maîtresse.
— Pourquoi pas ? demanda madame de Soligny ; j'ai bien envie d'aller coucher à Troyes, au lieu d'attendre ici une partie de la nuit.
La femme de chambre sourit. Elle aussi était Parisienne et aimait les résolutions promptes, les caprices. Peu lui importait d'ailleurs la route à prendre ; elle savait bien que tous les chemins la ramèneraient, tôt ou tard, à la rue de la Victoire. Aller à Troyes, c'était déjà s'arrêter; encore un désappointement, et on pouvait retourner à Paris pour le dîner du lendemain.
La satisfaction de monter en voiture, de se sentir emportée par la vapeur, d'aller vers un pays inconnu et de s'être donné à elle-même cette nouvelle preuve de son indépendance, mit madame de Soligny en belle humeur; elle ne songea plus à bouder, elle ne fut même pas tentée de dormir, et, si elle l'eût osé, elle eût engagé la conversation avec les autres voyageurs qu'elle trouva dans le wagon. Mais il eût fallu d'abord les réveiller presque tous : un seul ne dormait pas, et celui-là avait des yeux trop jeunes pour qu'on les encourageât à rester ouverts.
Madame de Soligny se retourna vers la portière et regarda vaguement courir les paysages que la lune argentait. A la station de Nogent-sur-Seine, un mouvement se fit dans la voiture ; tout le monde descendit, à l'exception du jeune homme, qui se trouva dès lors seul avec la belle Parisienne. Mais les chemins de fer ont juré une haine trop vive aux romans, pour autoriser un tète-à-tête aussi engageant; la pudeur administrative, consignée sans doute dans le cahier des charges, intervint sous l'uniforme du conducteur du train, qui offrit à madame de Soligny de la faire monter dans un compartiment spécialement réservé aux dames.
— A quoi bon? demanda la Parisienne; ne suis-je pas bien ici?
Le conducteur regarda le jeune homme et la voyageuse, se demanda si ses scrupules devaient aller plus loin, et, rassuré sans doute par la parfaite dignité de maintien de madame de Soligny, ou indulgent pour les aventures, referma la portière, donna le signal et remonta dans son observatoire.
— Je vous remercie, Madame, dit aussitôt le jeune homme en s'inclinant.
— De quoi donc me remerciez-vous, Monsieur? demanda la Parisienne avec ce petit sourire fin qui est la meilleure défense des coquettes.
Le jeune homme, qui ne se trompa nullement au sens de ce sourire, n'osa pas achever sa pensée et dire qu'il était reconnaissant de la confiance manifestée pour son respect et pour sa bonne éducation apparente. 11 continua avec galanterie et sur un ton d'égalité qui était une petite vengeance du sourire :
— Je vous remercie, Madame, de ne m'avoir pas privé de l'honneur et du charme de votre société.
Madame de Soligny regarda son interlocuteur.
La petite lampe que le positivisme des chemins de fer tient allumée dans les wagons et qui fait ressembler les téte-à-téte nocturnes à un dialogue dans un tombeau, la lampe permettait de voir distinctement la physionomie du jeune homme. Blond, d'une figure régulière, intelligente, qui participait à la fois de la distinction factice que donnent la mode, l'observance des lois et des usages de la fashion, et de cette autre distinction plus rare, mais moins communément appréciée, que donne le sentiment de la valeur morale, la fatuité d'une bonne conscience, si j'ose ainsi dire; ce voyageur, qui paraissait un initié de Paris, sans révéler un Parisien authentique, plut à madame de Soligny. Elle devina en lui un partenaire digne d'elle, et, au lieu de se trouver choquée de la façon légèrement hautaine dont il avait achevé sa phrase, elle lui en sut gré, comme d'un signe qui les faisait se reconnaître concitoyens du mémo monde et les autorisait à abréger les préliminaires.
— Je trouve les précautions du chemin de fer injurieuses pour les dames, dit-elle.
— C'est le tort de toutes les précautions possibles, repartit le jeune homme.
— Quand arriverons-nous à Troyes? demanda madame de Soligny.
— Dans une heure et demie, sans doute, répondit le voyageur, à moins d'accident!
— Ah! monsieur, ne nous portez pas malheur. C'est déjà bien assez de la station que j'ai faite à Mon-
tereau. Je vais à Troyes, au lieu d'aller à Lyon; quelle ressource aurais-je, si Troyes m'était encore refusé pour cette nuit ?
— Quoi! Madame, c'est le hasard qui vous fait aller à Troyes?
— Le hasard, non , mais une fantaisie. J'ai des raisons de quitter Paris, mais je n'en ai pas pour aller à l'est plutôt qu'au nord ou au midi. J'allais à Lyon parce que je devais y trouver une tante de mon mari; je vais à Troyes parce que personne ne m'y attend.
Le jeune voyageur souriait à son tour. Madame de Soligny lui demanda la raison de ce sourire.
— Pardonnez-moi, Madame, si je constate les avantages que vous me donnez sur vous, répondit-il. Vous ne savez pas encore qui je suis, et déjà vous m'avez renseigné complètement sur votre position sociale et sur votre position morale.
— En vérité, je ne croyais pas avoir été si indiscrète.
— Récapitulons, s'il vous plait, Madame. Vous êtes assez indépendante par la fortune pour satisfaire instantanément toutes vos fantaisies : donc vous êtes riche. Vous avez des raisons pour quitter Paris. Or, il n'est qu'une raison sérieuse, et permettez-moi de la formuler librement. Vous fuyez l'amour. Donc vous aimez ou vous redoutez d'aimer.
-— J'ai deviné, n'est-ce pas? Cette réclamation me le prouve. Continuons. Vous êtes veuve.
— Oui vous l'a dit?
— Vous-même, Madame, ou plutôt je l'ai deviné
quand vous m'avez parlé de cette tante de M. votre mari que vous alliez voir.
— Voilà une conjecture à laquelle je ne m'attendais pas. Pouvez-vous m'en donner la raison?
— Très- volontiers. -Une femme riche, fuyant Paris pour cause de sentiment, et ayant dans le regard une limpidité si rassurante, est une femme honnête et loyale qui se fait peut-être illusion sur le danger qu'elle court ou sur l'appui qu'elle cherche, mais qui ne trompe personne, pas même un mari. D'un autre côté, choisir pour les confidences, dans une crise si délicate, une parente de son mari, c'est témoigner d'un respect superstitieux pour une mémoire ; c'est raffiner ses scrupules en les faisant juger par des témoins sacrés.
Madame de Soligny, surprise et émue de la perspicacité de son compagnon de voyage, voulut dissimuler et s'efforça de rire.
— Comment expliquez-vous alors, Monsieur, que j'aie renoncé tout à coup à ces juges vénérables, à ces scrupules superstitieux, et que je sois ici sur cette route, allant je ne sais où, en compagnie d'un inconnu?
— Oh! c'est surtout cela que je m'explique parfaitement, Madame. Vous êtes jeune, riche, intelligente et libre. Vous ne connaîtriez pas assez votre liberté, si vous n'en abusiez pas. Et puis, au moment de chercher une alliée, vous vous êtes demandé si votre conscience et votre raison ne suffisaient pas. Vous êtes brave jusqu'à la témérité. Vous êtes... je n'ose pas dire coquette, mais Parisienne avec le danger. Il vous plait de voyager seule, comme il vous a plu de rester
avec le premier venu, parce que vous doutez de ce que vous voulez, et que vous tentez le hasard, sans jamais douter de votre fierté.
— Que faut-il conclure de toutes ces expériences? dit madame de Soligny devenue presque sérieuse. Est-ce un compliment?
■ — C'est un hommage, Madame. Je n'ai deviné juste que parce que j'ai vu très-clair. On ne lit bien que les beaux livres.
— Il faut donc, Monsieur, que je ne sache pas lire, car je serais embarrassée, à mon tour, de justifier votre bonne opinion par une preuve de sagacité. Vous m'êtes inconnu et vous me restez indéchiffrable.
Cette réponse n'était pas exempte d'ironie. Sans être- blessée d'une familiarité à laquelle elle s'était volontairement exposée, madame de Soligny trouvait dans ces diverses conjectures une présomption provinciale qu'elle voulait au moins faire confesser à son interlocuteur. Celui-ci devina l'intention.
— L'incognito est un avantage pour les gens obscurs. Vous voulez que je le conserve, mais je ne le mérite pas. Je suis, Madame, un pauvre journaliste de province ; je ne suis ni veuf, ni marié, ni riche. J'ai fait mon droit à Paris. Je me suis résigné, pour nourrir ma mère, à défendre à Troyes les amis du pouvoir, et à attaquer les ennemis particuliers de l'imprimeur auquel appartient mon journal. Vous voyez, Madame, <{ue le métier n'est pas bien noble. Il est vrai qu'il est sans profit, ce qui est une sorte de compensation.
— J'aurais dû deviner tout cela, reprit madame de Soligny; les journalistes sont des gens terribles qui veulent tout savoir.
— Vous me prenez pour un journaliste de l'opposition. Mon métier à moi n'est que d'approuver. La pénétration est la seule qualité qu'il me soit défendu d'exercer.
— Alors vous êtes ici en rupture de ban, mais vous n'en êtes que plus dangereux.
— Ah! Madame, si nous n'avions pas la ressource d'attaquer et de dévaliser parfois les gens sur les grandes routes, nous nous ennuierions bien en province.
— Avec votre talent, Monsieur, vous viendrez bientôt à Paris.
— J'en sors, Madame, dit le journaliste avec un peu de mélancolie. Tous les six mois, j'obtiens quelques jours de congé que j'utilise dans un voyage. Je cours aux journaux, mais les places sont prises ; d'ailleurs, pourquoi, à quel titre m'accueillerait-on là-bas? Un journaliste de province doit vivre et mourir en province. Les habitudes, la routine, l'enchaînent dans cette terre glaise qui lui monte aux genoux... Enfin, Madame, pour retourner à Paris, il n'y a pas seulement soixante lieues à franchir, il faudrait aussi traverser deux ou trois mois de misère, et c'est un luxe que je ne puis me donner.
Madame de Soligny ne répliqua pas. Touchée des confidences du jeune journaliste, frappée de la vivacité et de la pénétration de son esprit, elle se sentait aussi un peu choquée, nous l'avons dit, de la rapidité avec laquelle il l'avait devinée, jugée, et du droit qu'il prenait de lui parler de lui-même.
On accuse bien souvent l'égoïsme du monde, quand en ne devrait s'en prendre qu'à soi-même du mauvais
effet de certaines révélations. De toutes les pudeurs, la plus impérieuse est celle de la pauvreté, j'entends de la pauvreté en habit noir et qui peut encore acheter des gants. Raconter une douleur, c'est demander indirectement qu'on la soulage. Si la mendicité est déjà indiscrète quand il s'agit des détresses de l'âme, comme, après tout, quelques bonnes paroles sont faciles à donner, que c'est là une aumône à la portée du premier venu, on peut la tolérer jusqu'à un certain point; combien ne court -elle pas le risque de devenir choquante, s'il s'agit de la détresse réelle ?
Madame de Soligny se sentait donc à la fois émue et blessée. Elle pouvait pardonner à la curiosité impertinente qui avait dévalisé les secrets de son cœur. Ce philosophe provincial parlait avec une gentillesse d'audace qui faisait sourire de ses découvertes. Le tèteà-tête était une imprudence qu'il fallait bien expier; après tout, enfui; en se permettant de fouiller dans ses sentiments, ce voleur avait été plein dY-gards et ne s'était pas mépris sur le caractère de madame de Soligny. 11 avait fait preuve de pénétration jusque dans son respect, et c'était là une circonstance atténuante. .Mais ne dépassait-il pas les bornes en voulant qu'au bout d'une heure d'entrevue on s'intéressât à sa position matérielle? Que répondre à sa brusque confidence? Lui offrir ses services auprès des gens influents qu'on connaissait à Paris dans la presse et dans le monde politique, c'était jouer le rôle d'une providence bien empressée, bien familière, et, par conséquent, bien banale. Que voulait donc et quel était ce jeune homme si lin et si maladroit? Était-ce un fat ou
simplement un sot? Ces deux défauts ne sont pas inconciliables avec l'esprit.
Madame de Soligny faisait toutes ces réflexions en se reculant dans son coin, en s'enveloppant de son châle, et en essayant de rentrer dans un silence qui pût l'isoler complètement et la défendre contre une nouvelle indiscrétion de son compagnon de voyage*
Celui-ci, de son côté, regardait avec un sourire un peu trop visiblement diplomatique la Parisienne dont il avait deviné la vie, et se demandait si cette charmante femme n'était pas la plus active, la plus puissante et en même temps la plus belle des protectrices qu'un ambitieux enchaîné en province pût souhaiter. Il s'avouait bien à lui-même qu'il avait dépassé peutêtre la limite du bon goût à l'égard de madame de Soligny ; mais il avait profité de l'occasion et satisfait la sourde colère qu'il rapportait de Paris. Toutes les fois qu'il revenait à Troyes, après avoir aperçu le monde parisien, il sentait une morsure intérieure, une jalousie amère qui lui reprochait comme une faute sa vie de labeur ingrat, son travail sans récompense. Les promesses du pouvoir qu'il servait ne le guérissaient pas; il était pendant quelque temps irascible, sardonique, fier et arrogant comme un homme que le sort humilie. Madame de Soligny s'était trouvée à sa portée dans le premier accès de son dépit, et il n'avait pu résister à la tentation de faire ses preuves d'intelligence devant un témoin intelligent, et de jeter une dernière fois ce cri de douleur que les échos de la ville de Troyes ne devaient jamais entendre.
Le silence se prolongea pendant quelques instants. Après qu'il eut été une leçon et un reproche, madame
de Soligny eut peur qu'il ne parût une coquetterie, une avance, et elle se décida à le rompre à tout prix, sans même attendre ou chercher de prétexte.
— Monsieur, dit-elle, peut-on passer deux ou trois jours à Troyes sans s'ennuyer?
— C'est beaucoup ; cependant, si vous voulez me permettre, Madame, de jouer l'humble rôle de cicérone, j'aurai soin de vous faire visiter ses monuments.
— Oh! je ne suis guère curieuse; et puis, je les connais, vos monuments troyens, je les ai déjà vus ailleurs.
— Alors, Madame, je ne vois pas trop comment vous pourrez passer ces trois jours-là.
— Je lirai votre journal.
— Je le sais bien et je l'avais déjà compté dans les ressources inutiles.
— Est-ce qu'il n'y a pas de produits indigènes?
— De la charcuterie. Oui, Madame, mais elle se débite surtout à Paris.
— On doit mourir dans cette ville.
— Oui, Madame, excepté de faim pourtant.
— Eh bien! j'essaierai de l'ennui. Je vous demanderai, Monsieur, comme unique bienfait, de m'indiquer un hôtel où l'ennui soit le plus décent et le plus confortable.
— Comptez sur moi, Madame.
— Ah! mon Dieu! j'oubliais, s'écria tout à coup madame de Soligny, je dois avoir une amie, une camarade d'enfance, mariée à Troyes. Voyons si je vais me rappeler son nom !
— 11 parait que vous ne lui écrivez pas souvent.
— Je l'ai vue à Paris quelque temps après son mariage. Ah! nous nous aimions si bien en pension! mais la vie moderne sépare, et il faut des hasards pour se rencontrer : le cœur se referme ; il garde pourtant tout au fond de lui un souvenir qui ne vieillit plus, qui reste immuable. Que j'aurais donc de plaisir à la revoir, à l'embrasser, si...
— Si vous vous rappeliez le nom de votre meilleure amie !
— Ne vous moquez pas, Monsieur, c'est son nom de femme que j'ignore, mais je n'ai pas oublié son nom de famille.
— Si vous me disiez seulement son nom de baptême, peut-être, Madame, pourrais-je vous aider dans vos recherches, reprit le journaliste avec un petit air de fatuité.
— Je ne crois pas, Monsieur; en tout cas, et pour vous mettre au défi, je puis bien vous avouer qu'elle s'appelle Laure.
— Laure! s'écria le journaliste; votre amie ne serait-elle pas madame Laure Fernel?
— Fernel ! c'est bien cela, en effet. Allons, vous êtes infaillible : oui, madame Fernel, c'est le nom de mon amie. Vous la connaissez, Monsieur?
— Oui, Madame, répondit le jeune homme avec une certaine gravité dans la voix.
— Au fait, Laure était à la pension une élève remarquable, un peu romanesque. Nous lui prédisions qu'elle ferait des livres. Elle doit nécessairement être au mieux avec les journaux et les journalistes.
— Je crains, Madame, que vous ne vous trompiez,
dit le jeune homme ; madame Fernel ne ressemble pas au portrait que vous tracez d'elle.
— Comment! Monsieur, elle n'est plus romanesque, poétique ?
— C'est la meilleure des ménagères ; c'est !a chrétienne la plus régulière dans ses devoirs. Elle paraît aimer M. Fernel, qui n'est pas précisément le dieu des vers; sa maison passe pour une de celles où l'économie et l'ordre sont le mieux honorés.
— A votre tour, Monsieur, vous m'étonnez profondément. Laure, cette créature mince, fragile, cette figure de keepsake !
— Décidément, Madame, il y a confusion. Madame Fernel est grasse; elle ne pourrait paraître mince qu'à côté d'un colosse, c'est une mère de famille respectable.
— Elle a des enfants?
— Elle en a trois, Madame : deux fils qui vont au collège et une jeune fille de cinq ans. Voilà les seules œuvres dont elle prenne plaisir à se glorifier.
— Est-il possible que l'air de Troyes change à ce point les gens? Car, je ne puis m'y tromper : madame Fernel est bien mon amie de pension, Laure que j'adorais. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vues, mais je suis bien certaine qu'elle me trouvera plus semblable à moi-même.
— Peut-être, Madame, vous trompez-vous sur l'identité de madame Fernel. Pourriez-vous me donner le signalement exact de... vos souvenirs?
— Sans doute, Monsieur.
— Ainsi, votre amie de pension doit être âgée ae...
— Passons l'âge, Monsieur, dit madame de Soligny en rougissant.
— Ou bien, faisons mieux et convenons, Madame, qu'elle n'a que votre âge.
— J'y consens. Ensuite?
— Quels cheveux avait mademoiselle Laure?
— De beaux cheveux blonds foncés qui faisaient un cadre harmonieux à sa figure.
— Madame Fernel a également des cheveux blonds d'une nuance foncée; mais les cruelles angoisses que lui a données une maladie de sa petite fille ont mêlé quelques fils d'argent à ses fils de soie.
— Quelle horreur! comment! elle grisonne?
— Oh ! c'est si peu de chose et il y a tant de jeunesse dans le sourire et dans les yeux, que ces cheveux blancs ne vieillissent pas madame Fernel.
Madame de Soligny avait instinctivement porté la main à ses magnifiques cheveux noirs dont elle caressait les bandeaux.
— Continuons, Madame. Quels yeux avait mademoiselle Laure?
— De grands yeux bleus, toujours levés au ciel avec une mélancolie expressive que nous admirions, en nous en moquant un peu.
— Eh bien ! madame Fernel, qui a aussi de grands yeux bleus, les baisse plutôt qu'elle ne les lève; mais elle les tient en général à la hauteur du front de ses enfants. Quant à la bouche...
— Laure avait une bouche d'un dessin charmant qu'un faible sourire, toujours prêt à s'envoler, relevait aux deux extrémités.
— Madame Fernel a une bouche ravissante, mais le sourire y demeure et y est immobilisé. Vous voyez bien, Madame, qu'à tout prendre, l'analogie entre les
deux physionomies est constante. Nous avons oublié les signes particuliers. Quels sont ceux qu'il faudrait ajouter sur son passe-port au signalement de mademoiselle Laure?
— Elle n'en avait aucun.
— Eh bien ! madame Fernel en a un assez considérable. C'est son mari qu'elle aime d'un amour paisible, comme il veut, comme il doit être aimé. Ces deux époux auxquels le bonheur enlève tous les jours des grâces et de la désinvolture sont l'envie et le modèle de la ville. Quand on les voit passer ensemble, on s'écrie : « Voilà le beau M. Fernel et la belle madame Fernel! » Je songeais à vous les montrer parmi les curiosités de la ville.
— Je ne reviens pas de ma surprise, répétait madame de Soligny. Comment! Laure est la respectable personne que vous venez de me dépeindre?
— Oui, Madame; et si vous habitiez Troyes, vous arriveriez peut-être bientôt à préférer madame Fernel à mademoiselle Laure, la beauté placide à l'imagination romanesque, la mère prévoyante qui a les enfants les mieux habillés, la ménagère de génie qui donne les meilleurs dîners de la ville
— Oh ! assez, Monsieur : vous me la feriez haïr.
— C'est pourtant bien sérieusement que je vous parle, Madame. Je ne connais personne qui mérite plus d'égards, plus d'estime respectueuse que madame Fernel. Vivant dans une ville médisante, elle n'a que l'indulgence aux lèvres et le pardon au cœur. Sa piété sincère ne s'aigrit jamais dans les commérages. Secourable aux pauvres, d'excellent conseil pour tout le monde, madame Fernel n'a plus sans doute l'ima-
gination, les goûts romanesques de sa seconde enfance, mais elle a un cœur vaillant et ferme, une bonté qui n'excite pas l'esprit, mais qui le repose.
— Comment! Monsieur, c'est vous, journaliste, esprit frondeur par état, sceptique par caractère, qui parlez avec enthousiasme de mon amie? Vous vous trompez ou vous me trompez.
— Je suis sincère, Madame. Je n'ai pas d'enthousiasme pour madame Fernel, parce que c'est le malheur de la raison pratique de n'en inspirer jamais, surtout à ceux qui auraient besoin d'en ressentir; mais j'éprouve pour elle un sentiment doux, religieux, qui me console des bigoteries que je vois dans certains salons de Troyes et des hypocrisies que je coudoie dans la rue.
— Et M. Fernel? quel homme est-ce?
— Oh! M. Fernel est un excellent homme qui a vendu son étude de notaire deux fois le prix qu'il l'avait payée, et qui, estimé au dehors, aimé chez lui, assez intelligent pour s'occuper des concerts de la société philharmonique, des bals des pauvres, des expositions agricoles, joue le whist dans la perfection et passe pour un personnage considérable dans la ville, sans être ni marguillier, ni conseiller municipal, ni décoré, ni candidat à quoi que ce soit.
— Ainsi, c'est le bonheur... à deux?
— Oui, Madame, bien strictement à deux. Madame de Soligny garda quelques instants le
silence et devint rêveuse.
Ce bonheur de son amie d'enfance ne la rendait pas jalouse encore, mais lui paraissait un sujet d'envie ou du moins de curiosité. Il restait à savoir si cette quié-
tude des époux Fernel n'était pas acquise et maintenue aux dépens des joies de l'esprit. Madame de Soligny était trop Parisienne pour ne pas redouter le bonheur négatif qui vient de l'engourdissement. Laure, engraissée et contente de son sort, dans la capitale plantureuse qui a des hures de sanglier et des bonnets de coton parmi ses attributs, l'épouvantait un peu. Mais, d'un autre côté, ce petit monsieur narquois, qui n'a-' vait cessé de rire qu'en parlant de madame Fernel, l'embarrassait et la stimulait. Une femme, épaissie au moral comme au physique, ne pouvait pas être un idéal pour le journaliste. Quel mystère se cachait sous l'incontestable émotion du voyageur et au fond de ce signalement qui n'était peut-être pas d'une scrupuleuse exactitude?
Le résultat de ces réflexions était pour madame de Soligny un vif désir d'arriver et de revoir son ancienne amie, à laquelle elle n'avait pas songé depuis dix ans, et dont le nom même était effacé de son esprit vingt minutes auparavant. Mais, puisqu'elle avait des raisons sérieuses de quitter Paris, de se distraire, de penser à d'autres choses qu'à Paris, puisqu'elle avait eu la fantaisie de profiter de l'embranchement du chemin de fer et d'aller à gauche, au lieu de continuer à droite, le mieux n'était-il pas de tirer tout le parti possible des incidents de son voyage, et de s'amuser, ou de s'émouvoir, au besoin, de ce qui lui était offert par le hasard?
— Monsieur, dit madame de Soligny après une courte méditation, je vous prierai de me garder le secret en arrivant à Troyes, et de ne pas prévenir Laure ; je veux la surprendre.
Le journaliste s'inclina. Un sifflement prolongé de la locomotive annonçait qu'on entrait dans le débarcadère.
— C'est singulier, ne put s'empêcher de dire à demi-voix la Parisienne. Je suis émue, et pourtant personne ne m'attend.
— C'est précisément la solitude qui vous émeut et qui vous effraie, Madame, répondit le jeune homme d'un ton de câlinerie assez humble. A votre âge, avec votre esprit et votre beauté...
— Oh ! Monsieur, interrompit en riant madame de Soligny, ne gâtons pas le plaisir de notre rencontre par des fadeurs inutiles. J'espère bien vous revoir chez madame Fernel, je vous dirai alors pourquoi j'étais émue... si je l'ai découvert.
Le petit ton net et résolu avec lequel ces paroles furent prononcées. n'autorisait plus de marivaudage; le journaliste se borna à donnera sa charmante compagne de voyage les indications nécessaires pour trouver un hôtel, et, ce devoir rempli, rentra dans une réserve absolue dont il n'eut pas le temps d'ailleurs de s'écarter.
La femme de chambre vint rejoindre sa maîtresse dans la salle d'attente des bagages; le publiciste se fit délivrer le porte -manteau sommaire qui contenait tous ses effets et se hâta de disparaître, bien qu'il eût été tenté, devant les quelques Troyens qu'il rencontra à la gare, de paraître lié avec une dame si élégante et si distinguée.
Mais une réflexion sage maîtrisa cette coquetterie : il valait mieux sacrifier une occasion de briller que d'importuner sa nouvelle connaissance. D'ailleurs,
tout occupée de la récapitulation de ses nombreux bagages, madame de Soligny n'aurait pu prêter qu'une oreille fort distraite aux derniers mots de son compagnon de route ; et le journaliste, qui était un observateur assez sagace, remarqua dans l'attention que la belle dame mettait à se faire délivrer ses caisses et à réclamer celles qu'on ne se hâtait pas de trouver un trait particulier qu'il attribua à toutes les Parisiennes.
— Évaporées et positives ! se dit-il en lui-même. Elles ont un mélange de folie et de raison, de luxe et de petite économie qui en fait des créatures à part. Ah ! une Parisienne, et une Parisienne comme cette femme-là, quel idéal et quelle réalité! Une Parisienne surtout qui résiderait à Paris !
Et notre jeune philosophe, portant sous son bras toute sa fortune présente, dans sa tête toute sa fortune à venir, descendit en fredonnant sous les grands arbres du Mail pour rentrer chez lui, avec une gaieté et une espérance qu'il n'avait pas d'ordinaire quand il revenait de Paris.
Madame de Soligny était installée dans une des plus belles chambres du fameux Hôtel des Courriers, dans l'appartement même réservé aux princes et aux princesses, et aux grandes actrices. Le lendemain, elle s'éveilla assez tard, et, en jetant un regard de curiosité un peu dédaigneuse autour d'elle, elle soupira,
se prenant à regretter sa jolie chambre à coucher de Paris, les irréprochables tapis qu'elle foulait en se levant, le luxe harmonieux qui l'entourait d'ordinaire, ces mille riens artistiques qui retenaient et lui rendaient des souvenirs, des impressions. Pourquoi se trouvait-elle tout à coup à soixante lieues de la rue de la Victoire, dans une chambre dont le tarif était affiché, au milieu des somptuosités banales et composites d'un hôtel? Pourquoi? Le savait-elle bien ellemême? Elle avait voulu tromper une inquiétude qu'elle trouvait dangereuse, et se soustraire à la nécessité d'une résolution. Mais maintenant elle se sentait bien seule, elle se trouvait abandonnée et presque déchue dans cette province ; elle était tentée de repartir brusquement. Il lui en coûterait de s'éveiller une seconde fois dans cette ville qui devait être maussade, et qu'elle ne voulait pas connaître. Quant à sa chère amie de pension, a quoi bon l'aller voir? Madame Fernel l'avait sans doute oubliée ; une reconnaissance serait une épreuve pénible pour leurs sentiments réciproques.
Tout en faisant ces réflexions, madame de Soligny sonna sa femme de chambre, qui couchait dans un cabinet près d'elle. Ce voisinage même choqua l'élégante Parisienne. Cette nécessité d'une compagne, d'une sentinelle, d'un poste qu'elle avait demandé elle-même, en arrivant au milieu de la nuit, la blessait maintenant comme une atteinte à sa liberté.
La femme de chambre tenait à la main une carte et un papier imprimé, sous enveloppe. Madame de Soligny prit ces objets avec une sorte d'empressement. La carte était celle de M. Jules Regnault, rédacteur en
chef de Y Étoile de l'Aube, et le papier imprimé était le numéro du jour de la feuille locale.
— Il ne perd pas de temps, ce petit monsieur, dit madame de Soligny en souriant et en jetant le journal et la carte sur un guéridon.
1 Quand elle fut levée et habillée, elle se prépara à écrire une lettre. Mais au moment de commencer, elle trouva sous sa main le journal troyen qu'elle n'avait pas encore ouvert.
— Lisons-le, dit-elle, il me mettra en verve.
Le premier-Troyes était un article de fantaisie envoyé de Paris quelques jours auparavant par le rédacteur en chef pendant son voyage. M. Regnault racontait ses impressions et esquissait rapidement la silhouette des Parisiens et surtout des Parisiennes qu'il avait rencontrés. Le trait, pour être partial et moqueur, ne manquait pas d'habileté. Par une flatterie bien excusable pour les dames de Troyes, les Parisiennes étaient entièrement sacrifiées aux provinciales; quant aux maris champenois, la galanterie du rédacteur leur immolait moins de victimes, et il semblait, au contraire, que, par un raffinement de diplomatie, M. Jules Regnault eût pris à tâche de dénigrer doucement les hommes, pour mieux ajouter à l'éloge qu'il faisait des femmes.
— Il a de l'esprit, se dit madame de Soligny en souriant : mais pourquoi donc s'imagine-t-il que le corset des Parisiennes leur mange le cœur? Il a pris à Paris des préventions que je n'ai peut-être pas détruites pendant la route. Ah! il m'observait, il m'étudiait, pour ajouter sans doute un paragraphe à son article. Eh bien ! il en sera réduit aux conjectures, car je ne
lui fournirai plus l'occasion de disserter sur les Parisiennes.
Madame de Soligny rejeta le journal avec un certain dépit, oublia d'écrire, se leva et vint à la fenêtre. Elle écarta les rideaux et se mit à regarder la rue. En face d'elle une maison ornée de panonceaux révélait une étude de notaire.
— C'est peut-être dans cette maison que M. Fernel a fait sa fortune, se dit-elle. C'est là peut-être que ma pauvre Laure a commencé à acquérir de l'embonpoint.
Un clerc de l'étude, avec des lunettes, des manches en lustrine noire montant jusqu'au coude, déjeunait sur le seuil de la porte, en partageant son pain avec un magnifique chien de chasse accroupi devant lui. Une servante balayait le ruisseau avec un acharnement qui prouvait les loisirs de la province. Des dames de la ville allaient au marché, en toilette décente, se faisant suivre aristocratiquement par leur cuisinière chargée du panier ; des laitières s'en retournaient par bandes de trois ou quatre, portant chacune sur la tête un pot au lait rempli de provisions, de légumes et de pain. Le facteur distribuait les lettres en sonnant de porte en porte; une voiture qui avait la prétention de concourir au nettoiement de la ville et qui laissait filtrer à chaque cahot une boue liquide descendait lentement la rue.
— Voilà la province, murmura madame de Soligny : je comprends que M. Regnault aime mieux Paris.
Et après cette banalité qui cachait une autre pensée ou qui trompait le trouble, l'incertitude de ses réflexions, elle revint à sa table et se replaça devant la
jolie feuille de papier glacé qu'elle avait préparée pour écrire. Mais le commencement, le début de cette lettre était sans doute fort difficile à trouver, car madame de Soligny tourna et retourna sa plume, appuya son joli front rêveur sur une de ses mains et sembla fort embarrassée, ou du moins fort irrésolue.
Elle était charmante à voir ainsi, dans cette demitoilette du matin et dans toute la sincérité de sa pose. Ma: lame Adèle Huard de Soligny avait trente ans. Sa beauté tenait à l'harmonie de toutes les mignardises parisiennes. Elle n'eût pas résisté sans doute à une analyse trop sévère ; mais elle éloignait la pensée même d'une analyse. On subissait le charme sans le discuter. Sa taille était trop grande, trop mince, mais elle donnait une flexibilité caressante à tous ses mouvements; ses cheveux noirs découvraient un peu trop son front, mais ils étaient roulés en bandeaux bouffants qui faisaient ressortir la blancheur de son teint, la délicieuse transparence de sa peau, et qui, en élargissant sa tête, rétablissaient les proportions et communiquaient un air de franchise, d'héroïsme, à toute sa physionomie. Élégante et supérieure au luxe, se parant au besoin d'un simple ruban, possédant à fond cette science, cet art de la toilette qui est une des conditions du génie de la' Parisienne, Adèle plaisait au regard, avant d'avoir séduit par la vivacité de son esprit. Intelligente, comprenant tout, sans aller précisément au fond de rien, s'amusant de caquetages et se prêtant, sans pédantisme, aux conversations les plus savantes, enthousiaste pour toutes les idées généreuses, mais confondant parfois les paradoxes et les excentricités avec les idées, elle n'avait pas la force
lente et patiente qui mène à bout une entreprise et qui mûrit l'instruction. Incapable d'hypocrisie, elle pleurait sur le compte de pauvres gens qu'un mot dit devant elle lui faisait ensuite tourner en ridicule. Loyale dans ses actions, honnête dans sa conduite, elle aimait les imprudences qui font trembler, mais qui ne vont pas jusqu'à compromettre; elle croyait de bonne foi que les soubresauts de son imagination, que les utopies de son caprice, que les rêves de son ennui, étaient des passions violentes; mais ces lions rugissants qu'elle avait toujours peur de déchaîner n'étaient que des épagneuls à la jolie crinière qu'elle eût pu museler avec un ruban. Son mariage ne lui avait pas donné de joies bien vives; mais elle avait porté le deuil de son mari, autant qu'une jolie femme peut se permettre de chagrins, sans se fatiguer les yeux. Elle parlait beaucoup de l'amour, le redoutant comme si son cœur eût été un magasin de poudre exposé à la moindre étincelle ; mais toutes les fois qu'elle avait cru aimer sérieusement, elle s'était aperçue qu'il lui restait encore bien du chemin à faire pour arriver au sommet qui donne le vertige ; et alors, elle s'arrêtait à mi-côle, renonçait à l'ascension et redescendait le sentier, sans même garder les petites fleurs qu'elle avait déjà cueillies. Les beaux messieurs qu'elle congédiait ainsi l'accusaient de manquer de cœur; mais ils étaient incompétents dans la question, et Adèle prétendait, au contraire, les avoir chassés, pour ne pas profaner son cœur; ce qui tendait bien à prouver qu'elle en avait un.
Madame de Soligny, disions-nous plus haut, était charmante dans son embarras, dans la délibération
qu'elle avait engagée avec elle-même ; toutefois, comme elle était charmante pour elle seule, elle n'avait aucun intérêt de coquetterie à prolonger ce délicieux tableau, et prenant enfin son parti, elle écrivit résolument la date du jour et le nom de Troyes en tête de sa feuille de papier. C'était autant de décidé, c'était tout ; car un soupir d'allégement témoigna du pas irrévocable qui venait d'être franchi, et la lettre suivante fut rapidement écrite :
ce Mon ami,
« Je ne sais vraiment comment vous expliquer mon départ ; il me semblait la chose la plus naturelle du monde avant que je fusse en route; maintenant, je m'en effraie comme d'une imprudence qui doit encourager votre amour-propre. Vous l'attribuerez à la crainte de vous donner trop tôt une réponse favorable ou à une manœuvre de coquetterie. Et pourtant, je vous jure que j'ai encore toute ma raison, toute ma liberté d'esprit; que je pourrais refuser de devenir votre femme, sans en mourir de désespoir, et que, tout en estimant à sa valeur l'offre de votre main, je n'ai pas songé à la rendre plus pressante par une fuite calculée.
<( Non, mon ami ; j'ai seulement voulu pensera vous à une certaine distance, pour mieux vous voir et mieux vous juger, comme on se recule pour mettre un tableau en perspective. Vous étiez devenu dans nos derniers entretiens exigeant et tyrannique; vous m'accusiez de froideur : j'ai voulu vous faire repentir de ers duretés, sans aigrir davantage par des reproches les visites que vous preniez à tâche de rendre pénibles.
Je n'aime personne mieux que vous, plus que vous. Nous aimé-je? Voilà la question que vous m'avez adressée, il y a deux jours. J'ai eu peur d'y répondre mal en y répondant trop tôt. Je suis partie pour la méditer.
« Je suis à Troyes, chef-lieu du département de l'Aube. Inutile de vous expliquer pourquoi je devrais être à Lyon. Augurez bien de cet accident, de ce changement de route, car il s'en est fallu déjà de bien peu que je ne prisse mon billet pour Paris. Ne m'aimez pas trop, pendant mon absence; mais ne me haïssez pas non plus, afin que je n'aie pas à lutter contre des illusions trop flatteuses ou contre des préventions trop farouches.
« Si vous êtes docile et patient, je vous rapporterai une jolie petite hure ; si vous êtes méchant et ennuyé, vous n'aurez qu'un bonnet de coton. Troyes a ce double avantage de fournir cette récompense et ce châtiment.
« A bientôt, mon ami ; ne m'écrivez pas. Vos soupirs n'auraient pas le temps d'arriver, et je serai de retour avant que votre désespoir ait fait choix d'un train express pour venir me rejoindre.
« Je supprime les dernières formules. De quoi protesterais-je en finissant? De mon amitié? Vous n'en doutez pas. De mon amour?... Ce serait plus grave à affirmer, mais aussi plus téméraire.
« Que le doute sur ce point vous suffise : il autorise toutes lus espérances, il laisse toute la liberté.
u Adèle. »
Avant de cacheter celte lettre , madame de Soligny la relut deux fois et devint sérieuse.
— On n'écrit pas ainsi à celui qu'on aime, murmurat-elle en secouant doucement la tête. Je ne l'aime pas! Et pourtant, en trouverai-je un plus digne? Bien des femmes me l'envieraient! Oui, mais je ne l'aime pas, c'est-à-dire pas encore ou pas assez ; car j'ai véritablement pour lui beaucoup d'affection. Cette lettre est bien froide ! Tant mieux ! si elle lui suffit, il est jugé ; si elle l'irrite, je ne l'en aimerai que mieux.
Et après ce commentaire, madame de Soligny glissa son épître dans l'enveloppe ; en cherchant la cire pour la cacheter, elle mit encore la main sur la carte de M. Jules Regnault.
— En voilà un, dit-elle, qui ne se laisserait pas prendre à une lettre comme celle-ci ! Quel dommage qu'une intelligence si belle soit confinée en province ! à Paris, et corrigé un peu de sa présomption par le milieu sceptique dans lequel il se produirait, M. Regnault deviendrait un homme célèbre, puissant... à moins qu'il ne restât un fat.
Et, tenant d'une main la lettre qu'elle venait d'écrire, de l'autre la carte du journaliste, elle sembla peser et comparer ces deux noms, ces deux hommes, dont le premier, pour être son ami depuis plusieurs mois, ne lui était guère plus connu que le second, qu'elle n'avait (ait qu'entrevoir dans les premières heures de la nuit précédente. La lettre glissa de sa main fine et douce et tomba sur la table.
— Si c'était un augure ! pensa en riant la Parisienne ! mais je ne suis pas superstitieuse !
Et allumant une bougie, elle étala avec un soin mi-
MONS] E l'i; E T M A J) A M E F E i; N EL. 3]
milieux la cire embrasée sur la tiède épître ; puis elle mil l'adresse :
« A Monsieur Charles de Preize, rue de Londres, 29, à Paris. »
La lettre fut confiée à la femme de chambre pour être jetée à la poste; et madame de Soligny, s'étant mise en règle avec ses petits devoirs de sentiment, ne voulut plus y penser que pour rendre visite à madame Fernel.
— Allons voir si l'amour m'a laissé dans le cœur de la place pour l'amitié.
Ces paroles étaient une ironie, une moquerie d'ellemême, qui cachait peut-élre une douleur; mais personne n'eût deviné que la Parisienne élégante, occupée en ce moment à nouer sous son menton le ruban de chapeau le plus frais, le plus joli de nuance, mais aussi le plus large qu'un journal de modes eût jamais conseillé, et qui se faisait chausser de bottines à faire périr de jalousie Cendrillon, souffrait de quelque chose et s'inquiétait d'aimer ou de ne pas aimer.
La maison de M. Fernel était située dans le quartier le plus paisible, dans la rue du Cloître. Toutes les villes anciennes ont une rue du Cloître, comme toutes les villes modernes ont, ou auront, une rue de l'Embarcadère. A Troyes, le cloître Saint-Êtienne a pris son nom à une église maintenant démolie, où l'on donnai) autrefois la sépulture aux comtes de Ghampagne ; il
justifie d'ailleurs encore son titre par deux ou trois couvents qui entretiennent le silence et l'ombre dans cette sorte d'impasse. Car le Cloître n'a pas d'issue régulière; une ruelle qui se cache dans un angle, et un petit pont de bois franchissant un bras de la Seine, qui coule derrière cette partie de la ville, permettent d'en sortir, mais ne sont pas visibles au premier aspect. Cette rue, dans laquelle l'herbe pourrait croître entre les pavés, si l'herbe elle-même n'avait pas horreur des vilains pavés troyens, s'emplit régulièrement de tumulte à certaines heures de la journée, quand les tout petits enfants d'une école des deux sexes, tenue par les sœurs de Charité, sortent ou rentrent. On voit alors les bonnes sœurs, retenant par les ailes leurs longues coiffes blanches que le vent soulève, s'agiter sur le seuil de leur maison, en faisant à chaque bambin qui entre ou qui sort leur recommandation suprême, et en essayant de mettre un peu de discipline dans le défilé.
Les physiologistes du quartier ont remarqué que le bruit est plus intense quand on sort de l'école que le matin, quand on y entre. Les précautions à prendre pour un panier garni des provisions du goûter, peutêtre aussi une répugnance instinctive pour les premières tisanes de la science, donnent une certaine gravité à la démarche des enfants ; ils s'arrêtent volontiers comme les promeneurs qui cherchent un argument ; c'est en allant qu'ils songent à écrire sur les murs et à déchiffrer ce qu'une génération précédente a écrit avant eux.
Mais au retour, à la sortie de la classe, le flot court rapide, bruyant. Les paniers sautent au bras avec un
cliquetis de bouteilles et de petites casseroles qui jprouve que si l'enfant, pas plus que'l'homme, ne vit 'pas seulement de pain et de vin, il ne se nourrit pas non plus exclusivement de la parole des maîtres. C'est au retour que les rancunes se satisfont par des pugilats, et que les livres complètent leurs services en devenant des projectiles. Toute la vivacité contenue par les sœurs, aux douces paroles, s'exhale et se dissipe. U y a un cri, toujours le même, d'un diapason toujours semblable, d'une durée toujours égale, qui s'échappe quotidiennement et qui descend la rue du Cloître. Quelques voisins se font un signal régulier de ce bruit qui les dispense de demander l'heure, et madame Fernel elle-même ne pouvait pas s'empêcher, les jours où elle donnait un grand dîner, de dire à la cuisinière :
— Brigitte, mettez le rôti à la broche, voilà les enfants qui sortent de l'école.
Mais c'était tout au plus un quart-d'heure de bruit dans toute une longue journée : le cloître n'est plus troublé qu'à de rares intervalles par les sonnettes d'entrée. Comme les maisons sont profondes, qu'elles ont derrière elles des jardins assez vastes, et comme on a besoin d'entendre à une certaine distance, les sonnettes sont de véritables cloches, et chaque visite s'annonce, comme un ofïice, par un petit carillon.
L'habitation de M. Fernel occupait à peu près le milieu du cloître. Elle se composait d'un grand bâtiment situé entre une cour assez vaste et un jardin qui allait jusqu'au bras de la Seine dont il a été parlé plus haut. Une porte cochère toujours fermée donnait accès dans la cour symétriquement pavée ; trois marches
conduisaient à un vestibule à l'extrémité duquel lesarbres du jardin apparaissaient à travers une porte vitrée. Cette maison eût suffi à elle seule pour donner un air de mélancolie à tout le quartier, si les couvents environnants, avec leur clôture rigoureuse, n'eussent déjà contribué à y refroidir la vie. Le cloître Saint- Étienne est le quartier aristocratique. Ce n'est pas que la ville de Troyes compte beaucoup de vieille noblesse ou qu'elle en ait adopté une nouvelle. Les familles qui figurent dans l'histoire de la Champagne sont ou éteintes ou presque toutes dispersées. Les noms demeurent peut-être, mais ils sont quelquefois portés par d'anciens intendants auxquels la richesse ne suffit pas. Troyes a beaucoup souffert sous Louis XIV ; le chiffre de la population qui, sous la minorité du grand roi, était de cinquante mille âmes, n'était plus, lors de sa vieillesse, que de seize mille. Une portion de la ville était déserte; les grandes guerres et les maux qu'elles entraînent, les mesures prises contre les foires locales, qui furent transférées à Reims et à Lyon, la chute de plusieurs manufactures, la cessation d'industries spéciales, tout contribua à ce dépérissement, qui ne s'arrêta que sous Louis XVI, sans que le niveau de soixante mille âmes, constaté sous Henri IV, et même de cinquante mille, relevé sous la minorité de Louis XIII, ait jamais été atteint, sans qu'on ait même dépassé de beaucoup la moitié de ce chiffre.
La noblesse champenoise souffrit dans cette épidémie générale ; elle eut aussi ses plaies et ses blessures particulières. La Ligue lui fit une trouée; depuis, la misère mit de la rouille à son écusson, qu'elle enleva de la ville et qu'elle alla cacher dans ses petits
manoirs. Les beaux hôtels de Tïoyes devinrent des hôtelleries. Ce fut, d'ailleurs, depuis le xive siècle, une coutume champenoise que le commerce, qui est le génie du pays, y prime la noblesse; et des procèsverbaux nombreux des bailliages constatent la soumission des gentilshommes, qui, pour vivre, demandaient à vivre marchandement et roturièrement, l'épée ne suffisant pas à soutenir le nom.
Aujourd'hui, les derniers rejetons authentiques des grands barons qui escortaient l'évêque de Troyes à son entrée solennelle vivent aux champs et portent volontiers la carnassière. Ce qu'on appelle l'aristocratie locale ne comprend guère que les enrichis et les fonctionnaires. Si j'avais, dans une étude historique, à décrire la physionomie des Troyens, je trouverais dans la famille des Colbert le type et comme l'idéal de cette race laborieuse, « aimant, dit Grosley, le faste et l'économie, » ne dédaignant pas les intérêts de la vanité, mais ayant surtout la vanité de bien servir ses intérêts; race honnête, probe, qui ne se laisse pas étourdir par les fumées de la gloire, mais qui veut bien ce qu'elle veut et qui atteint toujours le but qu'elle s'est proposé. L'oncle du grand Colbert, marchand à Troyes, à Reims, à Anvers, associé des banquiers florentins auxquels il recommanda son neveu, et qui recommandèrent à leur tour celui-ci à Mâzarin, Odoard Colbert, seigneur de Villacerf, Saint- Pouange et Turgis, réunit bien en lui cette double autorité du blason et du comptoir, possède bien cet inébranlable aplomb de la fortune qui ajoute la noblesse comme un accessoire, comme un luxe de plus, comme un décor d'argenterie solide, et qui est le