xrS
trait particulier de cette partie de la Champagne.
Troyes est surtout une ville bourgeoise. Quand je dis que le cloître Saint-Etienne est son faubourg Saint- Germain, j'entends donc que c'est la demeure de quelques gros commerçants enrichis et en train de se faire naïvement un nom un peu plus long que celui de leur père ; là vivent aussi dans de petites maisons de bois étroites et chancelantes quelques vieilles veuves ou de plus vieilles filles ayant des souvenirs et des alliances illustres en Champagne ; c'est là que quelques magistrats, un ou deux médecins et des fonctionnaires, se tiennent à l'écart de la société. M. Fernel, ancien notaire, possesseur d'une belle fortune, mari d'une femme bien apparentée, ne pouvait habiter un autre quartier ; peut-être aussi fut-il directement influencé par les conseils de madame Fernel, à laquelle le jardin plut beaucoup pour les jeux de ses enfants, et qui se trouvait d'ailleurs là dans le centre de relations pieuses et d'occasions de bonnes œuvres.
La maison était simplement meublée, avec ce demiluxe qui est la familiarité et la bonhomie de la richesse. Au rez-de-chaussée, à droite, en entrant sous le vestibule, était situé le salon ; les éternels fauteuils en velours rouge, mélangés de chaises et de fauteuils brodés par les doigts de fée de madame Fernel ; une pendule en bronze doré représentant les entretiens de l'Amour et de Psyché; une magnifique paire de vilains candélabres qui dataient de l'Empire; deux portraits en pied : l'un de M. Fernel dans tout l'éclat de sa jeunesse, dans tous les agréments de sa première année de notariat, assis à un bureau et prenant
la plume pour parafer un contrat; l'autre de madame Fernel en visite chez elle-même, tant il y avait de solennité dans l'attitude ; des consoles ornées de vases en albâtre ; un piano de Pape, un guéridon avec quelques albums, tel était ce salon qui paraissait la pièce officielle, mais non pas la pièce aimée et privilégiée.
La salle à manger était à gauche sous le même vestibule; elle avait relativement une élégance fort significative : vaste, haute, pavée de marbre, fraîche en été, très-chaude en hiver, grâce à un immense poêle de faïence, ornée de buffets en ébène sur lesquels s'étalait une exposition de vieilles et superbes porcelaines, éclairée le soir par un beau lustre en cuivre, cette pièce, toujours soigneusement lavée, frottée, était le temple des grands mystères de la province. M. Fernel était bon convive. 11 est bien rare qu'un ancien notaire n'aime pas le jeu et la table. Ces hommes qui président aux testaments et aux contrats de mariage ont, en général, une philosophie souriante qui s'accommode des fleurs et des fruits du monde; ils sont susceptibles de poésie, et il n'est pas extraordinaire de voir dans leur bibliothèque, à côté de la collection du Journal des Notaires, les œuvres de Lamartine et de Victor Hugo. Béranger y est aussi. Voilà pourquoi la salle à manger était si bien ornée, si vivante au regard.
Au premier étage, la pièce principale était la chambre de madame Fernel. C'était en quelque sorte le salon de la famille; là, on se réunissait tous les soirs, quand on était en petit comité. Il y a, de par le monde des romans, une pudeur qui veut que la chambre à cou-
cher d'une femme encore jeune soit un sanctuaire, et qu'on ne puisse y entrer sans commettre une profanation. Cette pudeur, outrageante pour ceux qui l'éprouvent et pour celle qui en est l'objet, ne se fût jamais présentée à la pensée de madame Fernel, et la belle chambre, douce et bienfaisante au regard, hospitalière à l'amitié, montrait à chacun ses trésors innocents, ses chastes souvenirs.
Des miniatures de dimensions variées, qui mêlaient les têtes blondes aux têtes blanches, les petits enfants aux aïeuls, montaient de chaque côté de la glace de la cheminée. La pendule, petite et ciselée avec soin, chef-d'œuvre du temps de Louis XVI, était un cadeau conjugal ; deux petits cœurs traversés d'une flèche brûlaient sur un autel, et deux tourterelles roucoulaient au bas dans des guirlandes de roses ; les flambeaux étaient du même style. Ce monument galant était si bien dépaysé qu'il prenait un air de candeur dans cette chambre. Les enfants s'étaient amusés tout petits à regarder les deux oiseaux mythologiques auxquels ils avaient donné des noms. En face de la cheminée, dans une alcôve peu profonde dont le lit sortait à moitié, des rideaux de mousseline brodée, réunis au plafond autour d'une couronne, s'écartaient de chaque côté d'un grand tableau de velours noir sur lequel un Christ d'ivoire étendait les bras. On disait ce Christ copié sur celui de Girardon qui est dans l'église Saint- ,Remi de Troycs, et la perfection de cette œuvre donnait de la vraisemblance à la supposition. Une branche de buis bénit était placée derrière le cadre, et ce grand tableau consacrait si bien l'emplacement, que l'alcôve était un sanctuaire. Tour compléter l'illusion , une
chaise, faite en forme de prie-Dieu, et que madame Fernel avait brodée elle-même , était posée devant le lit. Une table qui se repliait aux deux extrémités et qui servait pour le thé marquait le milieu de la chambre. Elle était chargée pendant le jour de livres de piété , de corbeilles à ouvrages , d'un buvard toujours fermé pour montrer sans doute les belles peintures qui le recouvraient et des journaux oubliés par M. Fernel. Sur la commode se rangeaient les cadeaux donnés aux anniversaires, :aux fêtes, aux circonstances solennelles , des coffres en bois de rose , des sachets brodés, des couteaux à papier, dans leurs étuis. Sur un secrétaire, une mappemonde, qui paraissait fourvoyée dans cette chambre si peu pédante, rappelait Je souvenir des deux petits collégiens dont madame Fernel était, les jours de congé, le répétiteur. Un tapis, fond bleu-clair, semé de bouquets , couvrait entièrement le parquet ; de simples rideaux de mousseline ornés de volants étaient drapés aux fenêtres. Les fauteuils, qui dataient de la même époque que la pendule, étaient recouverts en vieille tapisserie bien conservée. On les avait sans doute trouvés trop beaux pour le salon : quelques sièges modernes et confortables étaient rangés de chaque côté de la cheminée ; dans un angle, une table de jeu refermée et portant deux flambeaux d'argent, couverts d'un abat-jour, de chaque côté d'une boîte de boston , témoignait de la complaisance de madame Fernel pour les faiblesses de son mari. Il est vrai de dire qu'on ne jouait jamais que le whist dans cette chambre. Quand l'ancien notaire recevait à dîner ou en soirée ses anciens collègues, et qu'alors la bouillotte, le jeu des notaires, était pro-
posée , madame Fernel faisait dresser la table dans le salon. Sa tolérance n'allait jamais, dans sa chambre, au delà de la partie d'écarté; encore fallait-il que celle-ci fût bien modeste.
J'oubliais sur le mur, au-dessus de la commode, une élégante étagère en bois de citronnier qui supportait quelques livres soigneusement reliés. Le Vicaire de ÏYakefield, Jocehjn, le Génie du Christianisme, figuraient parmi les chefs-d'œuvre préférés.
Cette chambre, modeste et familière, à la température égale, à la lumière paisible, était bien une chambre maternelle. Les enfants en connaissaient tous les coins, tous les clous ; on leur avait fait compter bien souvent les roses du papier, et ils s'étaient traînés tout petits sur ce beau tapis bleu qui leur devait peut-être quelques taches.
Il nous semble que madame Fernel commence à se révéler à nos lecteurs. La bonté placide, la grâce inaltérable, la piété tendre, ont seules le droit d'habiter et d'animer cette partie de la maison ; Laure était bien loin de ressembler au portrait évoqué par madame de Soligny. Quant au signalement donné par M. Jules Regnault, il était matériellement exact, mais il n'avait pas dit assez quelle atmosphère paisible , quelle influence heureuse et caressante entourait , enveloppait cette mère de famille.
Madame Fernel a trente ans, mais elle parait l'aînée de madame de Soligny. Le léger embonpoint qui a fait sourire de pitié la Parisienne complète, sans lui ôter de sa poésie, l'idée que l'on doit avoir de cette mère du foyer, qui a dépassé les lignes de la peinture mystique et qui a droit au culte de la statuaire. Toujours
MONSIEUR ET MADAME FERNEL. Il
vêtue de noir, moins par coquetterie que par un penchant naturel et pour emprunter sans rigueur et sans affectation quelque chose aux couvents qui l'avoisinent, madame Fernel a une gravité qui émeut, au lieu d'imposer.
Sa figure a une admirable fraîcheur. Bien que quelques cheveux aient blanchi, on ne se méprend pas sur son âge ; ses joues ont gardé des teintes rosées qui ne sont plus les feux du printemps, mais qui ne sont pas encore les clartés mourantes de l'automne : c'est l'été dans sa fleur, l'été sous un ciel tempéré. Sa bouche, bien dessinée, semble se défendre avec un sourire de livrer ses secrets, mais ses yeux d'un bleu profond, qu'elle meut avec lenteur, sont une interrogation persistante et douce qui veut des confidences, sans en donner.
Madame Fernel est assise près de la fenêtre et travaille ; son rideau doucement relevé lui permet d'observer ce qui se passe dans la cour. La chambre de M. Fernel donne sur le jardin ; Laure s'est réservé la vue la moins agréable et la plus utile ; sa porte entr'ouverte lui permet de communiquer à haute voix , et sans se déranger de son fauteuil, avec une jeune bonne qui coud dans l'antichambre.
11 est une heure de l'après-midi ; le temps radieux invite à la promenade. Madame Fernel regarde le ciel avec un petit air de défi et semble lui dire : « Tu auras beau faire, je ne bougerai pas d'ici que ma tâche ne soit achevée. » Quant à cette tâche, je puis avouer, sans faire tort à mon héroïne, qu'elle consiste dans le problème d'élargir les manches d'un uniforme de collégien. La femme de chambre qui, décidément, ne
coud pas, mais qui, au contraire, découd, a apporté les morceaux, et madame Fernel se livre à des calculs économiques qui ont pour but, sans doute, de trouver le moyen d'élargir la manche sans ajouter du drap. Ce problème est la quadrature du cercle de toutes les mères de famille, j'entends de celles qui ne sont pas avares, mais qui répugnent à la nécessité de rapiécer les habits de leurs enfants. Laure est consternée : son fils aîné grandit , grandit et ne ménage pas les uniformes, si bien qu'on a beaucoup de peine à les utiliser ensuite pour le cadet. Mais aussi pourquoi mettre des uniformes à ces chers amours ? lis sont si beaux en blouse, en petite veste, avec une jolie collerette bien blanche , rabattue ! l'uniforme les emprisonne , les étouffe, leur rougit le menton. Oh! l'uniforme et la pension! voilà les deux supplices de madame Fernel, qui voudrait ne jamais quitter ses enfants ; mais M. Fernel a sur ce point des idées qu'elle respecte ou du moins qu'elle n'ose pas contredire.
Pendant que la mère de famille se livrait à ses méditations, on sonnait à la porte de la rue. Madame Fernel regarda et vit entrer une dame élégante que Brigitte conduisait vers le perron, en semblant la rassurer sur la crainte de ne trouver personne.
— Sans doute quelque dame de charité, se dit Laure en repliant les manches de l'uniforme.
— Louise, reprit-elle à haute voix en interpellant la femme de chambre qui travaillait à côté, allez audevant de cette dame ; faites-la entrer dans le salon ; je descends.
La femme de chambre s'acquitta de sa commission et rapporta à sa maîtresse, qui se hâtait d'enlever les
bouts de fil attachés à sa robe, le nom de madame de Soligny.
— Je ne la connais pas , dit madame Fernel ; il n'y a personne de ce nom-là à Troyes.
Madame de Soligny, introduite dans le salon que nous avons décrit plus haut, examinait avec attention et croyait, en le jugeant sévèrement, avoir jugé son amie.
— C'est bien cela, dit-elle: de laroideur et du mauvais goût, un salon de notaire ! Ce journaliste est un pédant qui ne s'y connaît pas. Ma pauvre Laure doit être bien changée.
Madame Fernel ouvrit la porte, et Adèle, sans reconnaître qu'elle s'était trompée, fut surprise de la belle tournure, de la sérénité intelligente de son amie. Celle-ci s'avança avec une révérence prolongée qui la conduisit jusqu'au milieu du salon. Elle balbutiait quelques paroles d'interrogation polie, quand madame de Soligny, lui prenant les deux mains, s'écria :
— Comment! Laure, tu ne me reconnais pas?
— Adèle !
— Oui, AÎlèle.
— Mais embrasse-moi donc, dit avec une douce violence madame Fernel, qui repoussa la main de madame de Soligny pour serrer celle-ci dans ses bras et pour l'étreindre avec le transport naïf d'un enfant. Comment! c'est toi, Adèle! A Troyes, chez moi ! Par quel hasard ?
— Oh ! c'est tout un récit, répliqua Adèle en refaisant le nœud de son chapeau que l'embrassement avait, compromis. ■
— Eh bien ! alors , tu me conteras cela plus tard , à
loisir. Ce que je veux maintenant, c'est te voir, te regarder. Serais-tu descendue chez quelqu'un de la ville?
— Je suis à l'hôtel.
• — A l'hôtel ! c'est impossible ; tu ne peux pas y rester. On ne descend pas à l'hôtel dans ce pays-ci, tu me ferais du tort dans l'opinion.
Et , tout en parlant avec un rire qui illuminait son beau visage et rendait son âme visible, madame Fernel, les yeux brillants de larmes heureuses, serrait, embrassait, caressait son amie.
Un peu surprise de ce chaleureux accueil dont elle se sentait pourtant émue , madame de Soligny éprouvait le bien-être d'un enfant gâté qui a souffert de privations et auquel on rend avec usure les friandises dont on l'a sevré. Son voyage, sa nuit passée en chemin de fer pour la première partie et dans une chambre d'hôtel pour la seconde, cette solitude, cette absence de confort, que la Parisienne adulée à Paris avait si tristement constatées , lui faisaient trouver singulièrement douces les câlineries de madame Femel. Elle se défendit d'accepter l'hospitalité; elle devait rester si peu de temps ! Mais madame Fernel avait une bonne grâce inflexible :
— Ne resterais-tu qu'un jour, qu'une heure, tu me dois ce jour, cette heure-là !
— Allons! je m'abandonne à toi, dit enfin madame de Soligny.
Laure sonna immédiatement pour qu'on allât chercher les bagages restés à YHôtcl des Courriers.
* — Montons dans ma chambre , dit-elle à son amie , en attendant qu'on prépare la tienne.
Embrassant encore Adèle pour sceller définitivement le petit bail qui venait d'être conclu, elle la conduisit au premier étage.
En entrant dans l'appartement de madame Fernel, madame de Soligny ne put retenir une exclamation :
— Oh ! la jolie chambre !
— Elle est bien simple, dit Laure.
Madame de Soligny reconnaissait en effet que la chambre était simple , que le mobilier n'était pas à la mode , qu'il existait des disparates entre les diverses pièces de l'ameublement ; mais une harmonie mystérieuse faisait tout concourir à une impression bienfaisante. Cette chamhre était grave comme un sanctuaire, mais il s'en dégageait tant de révélations de bonheur, tant de promesses d'intimité profonde et décente, que la Parisienne, avec sa finesse de perception, comprit bien vite que son amie n'était pas tout à fait la provinciale présumée ; et le salon mesquin , banal , fut pardonné, en considération de cette belle chambre.
— Maintenant, dit madame Fernel, en débarrassant elle-même la voyageuse de son chapeau et de son châle et en la faisant asseoir près d'elle , maintenant que tu me restes et que nous avons du temps devant nous, causons.
— Causons de toi d'abord, dit madame de Soligny, plus curieuse de savoir qu'empressée de faire des confidences ; tu me parais, ma chère Laure, bien heureuse.
— Heureuse! oh ! oui, je le suis, répondit madame Fernel en levant les yeux au ciel. J'ai la vie facile, douce ; j'ai un mari qui esl La bonté même, des enfants qui, Dieu merci! se portent bien, une fortune qui me
permet des aumônes, la santé qui m'exhorte au travail. Ah! je ne suis plus la mince jeune fille que tu as connue !
- — C'est vrai, reprit Adèle ; tu étais jolie, tu es devenue belle.
— Que veux-tu? ce n'est pas ma faute, si j'engraisse. Il est vrai qu'à Troyes on se couche de bonne heure ; nous n'allons pas souvent en soirée et j'ai toujours été ou nourrice ou institutrice. J'ai là, dans le cabinet à côté, un petit lit dont je ne puis m'éloigner; car tu sais que j'ai trois enfants, deux fils qui se dépêchent de devenir des hommes, des gaillards qui commencent à user de grosses chaussures, et Martha, qui a cinq ans. Tu vas la voir, elle est à la promenade.
— Ainsi, demanda madame de Soligny, qui regardait avec une grande attention son amie , de tes rêves de jeune fille, de ces grands élans qui faisaient de toi à la pension la plus romanesque, il ne t'est rien resté.
— Rien , ou fort peu de chose , repartit madame Fernel, qui rougit légèrement de honte, sans doute, pour un passé bien innocent. C'était le séjour de Paris et vos coquetteries, mes belles, qui me prédisposaient à ces rêves dont tu parles. Quand je suis revenue dans ma province, quand je me suis retrouvée dans ce milieu calme, un peu monotone, j'ai senti mourir, une à une, toutes les petites fleurs que j'arrosais làbas. M\ Fernel aime mieux la chasse que la poésie; mes grossesses, mes enfants, le ménage, les offices le dimanche, le travail dans la semaine, voilà ce qui a fait tort aux rêveries; tu ne sais pas d'ailleurs ce que c'est que la vie de province, qui parait vide au premier regard. A Paris, on vous dispense d'un tas de choses