‹ Monsieur et Madame FernelChapitre 5 sur 5 · M (J N S IE U R E T M A D A M E F E R X E L · texte numérisé non relu

M (J N S IE U R E T M A D A M E F E R X E L

Jules Regnault avait raison. La poésie était à Troyes, mystérieuse et scellée dans ce cœur chaste de madame Fernel; la prose vive, spirituelle, mais brodant sur la réalité, sans jamais la cacher ou la transfigurer, c'était cette tête charmante, pleine d'éclairs, d'étincelles, de folie tempérée, de sagesse un peu folle.

Le journaliste qui luttait pour le pain de chaque jour, mais qui était encore trop voisin de ses rêves de jeunesse pour y renoncer sans effort, se sentait triste, embarrassé entre ces deux séductions contraires. Embarrassé du choix ? Je n'ose l'affirmer. Le sentiment respectueux qui le ramenait tous les jours à la porte de la rue du Cloître ne lui demandait que des adorations muettes, que des vœux à distance, et il ne lui était jamais venu à l'esprit ou au cœur qu'il put se lier à cette âme sereine, qui consumait sa force dans les saints exercices du devoir, autrement que par une amitié fraternelle. Il n'avait donc pas à choisir. Mais son embarras venait plutôt de la crainte d'être mal jugé, et de perdre l'estime précieuse qu'il sentait rayonner derrière des formules de politesse familière. Il ne voulait ni paraître un fat à madame de Soligny, ni sembler un ambitieux sans tendresse à madame Fernel. Voilà pourquoi Jules soupirait, tenant sa tête à deux mains, ayant peur de ne pas conquérir, et peur de déchoir, en entreprenant une conquête difficile.

L'heure de son déjeuner était venue, et il la laissait passer. Sa mère, qui respectait son travail, mais qui ivait libre d'ordinaire vers cette heure-là, se décida à venir le troubler. Elle frappa doucement à sa porte, puis un peu plus fort, et, ne recevant pas de réponse, elle entra, fort surprise de le trouver accoudé

sur sa table dans l'attitude que nous avons indiquée.

— - Jules ! qu'est-il donc arrivé ? lui demanda-t-elle en allant à lui avec empressement et d'une voix plutôt curieuse que réellement inquiète.

— Rassure-toi ; le gouvernement n'est pas en péril et je n'ai pas la migraine. Je puis donc faire honneur à ton déjeuner, répondit le journaliste.

— Est-ce que tu as du chagrin? ajouta madame Regnault.

— Tu sais bien, mère, que je n'ai qu'un chagrin, qu'une inquiétude au monde, le souci de mon avenir et de notre pauvreté.

— Bah ! avec du travail tu deviendras ministre. Il ne faut qu'un peu de patience.

— Eh bien , mère , il se présente pour moi une occasion de....

Jules s'arrêta ; il allait dire une occasion de fortune ; et toute sa fierté juvénile s'était cabrée devant ce mot qui lui semblait une profanation.

— Une occasion de me quitter ? demanda madame Regnault, en le regardant avec un peu d'effroi.

Au contraire ! mais tout cela est si incertain, si

impossible encore, que je ne veux pas en parler. Je te demande pardon d'avoir fait attendre le déjeuner. A table ! et ne pensons plus à cela.

Madame Regnault , avec qui nous allons faire connaissance, jugea inutile d'insister. Elle essuya avec un coin de son tablier de mérinos noir le bord de la cheminée et du bureau de son fils, tandis que celui-ci rangeait ses papiers ; et bientôt la mère et le fils furent installés devant leur très-frugal déjeuner.

Madame Regnault était âgée de soixante ans ; petite,

replète, mais vive dans ses mouvements, elle ne paraissait pas avoir jamais fléchi sous un fardeau trop lourd, ni pleuré sur une tâche trop difficile. Ses yeux bien ouverts avaient cette limpidité froide des esprits nets qui ne voient la vie ni en rose , ni en noir, mais en gris (ce devrait être la couleur spéciale des chiffres). Madame Regnault, fille d'un officier de santé, avait été mariée sans fortune à un employé de la préfecture de Troyes. Sa vie s'était passée à calculer, à maintenir dans son ménage le décorum, une propreté rigide; elle avait appris à lire et à écrire dans l'école des sœurs de Charité; elle avait appris à coudre auprès de sa mère; elle avait appris du sort à ne compter que sur le travail et sur l'économie. Son instruction, fort élémentaire, s'était notablement accrue pendant la durée des études de Jules qu'elle aidait à réciter ses leçons de littérature et d'histoire. Quelques romans et un fouillis considérable de feuilletons qu'elle dévorait depuis que Jules était journaliste, entassés dans sa mémoire, sans y fermenter jamais, lui avaient donné une sorte de vernis littéraire.

Restée veuve de bonne heure, madame Regnault, le surlendemain de la mort de son mari, se mit à l'ouvrage , et continua , en ajoutant le gain d'un travail quotidien aux épargnes laissées par le chef de bureau, les frais énormes de l'éducation de son fils. Elle voulait que Jules devînt savant. Stoïque dans son dévouement, elle eût marché pieds nus sur des charbons ardents pour procurer un succès, un avantage à son enfant; mais elle croyait l'aimer assez en ne pensant qu'à lui, et elle ne l'embrassait jamais ; les caresses lui semblaient un patelinage inutile. Son amour

maternel se composait d'une série de consignes scrupuleusement observées, sans qu'elle reconnût à personne le droit de lui en demander davantage. Curieuse et intelligente, madame Regnault eût pu faire battre une moitié de la ville contre l'autre moitié , tant elle connaissait de secrets ! Mais , outre qu'elle n'était pas méchante, et qu'elle poussait l'économie jusque dans les mots, elle était discrète par calcul ; tout lui paraissait ici-bas un moyen à ménager, un outil bon pour une œuvre de circonstance. S'habillant avec soin de robes qu'elle faisait elle-même, encadrant dans deux longs rouleaux gris une figure régulière et impassible, madame Regnault inspirait la déférence , sans que ce sentiment montât jusqu'au respect et s'élevât jamais jusqu'à la sympathie. On la savait bonne sans bonté, serviable sans effusion, et on aimait mieux lui demander du secours pour un malade que des consolations pour un affligé. La volonté était sa grande vertu; non pas la volonté fougueuse, ardente qui prend des ailes, mais la volonté tenace, la volonté champenoise, qui a des pieds de marbre et qui ne s'arrache d'un pas que pour se sceller dans un autre. Madame Regnault, sans que personne s'en fût douté, avait de l'ambition. Mais, voyant qu'avec son mari l'ambition était perdue, elle renouvela le crédit fait par elle-même à son orgueil et attendit que son fils fût devenu un homme.

Jules était toute son espérance ; je ne saurais direpourquoi elle rêvait de hautes destinées. Elle n'avait besoin de rien , et elle était bien résolue à garder toujours la modestie de ses allures, de ses vêtements et de sa vie. Elle, qui s'était tait une loi inflexible de

garantir son fils du suc des vaines louanges, et qui, heureuse de ses triomphes, ne lui avait jamais fait un compliment, ni adressé une parole de maternel encouragement, elle ne doutait pas qu'il ne parvînt à une haute fortune ; et rien ne l'eût effrayée en fait d'audacieux désirs. Elle n'avait jamais ressenti de colère, d'impatience contre la médiocrité, qui était restée son élément; mais elle voulait que son fils vécût autrement qu'elle et gravît l'échelon sous lequel elle s'était courbée.

C'était madame Regnault qui, n'aimant pas la profession d'avocat, avait décidé son fils à solliciter la rédaction de V Étoile de l'Aube; c'était elle qui, sans intrigues, sans s'humilier, avait obtenu des propriétaires de cette feuille , tous ses contemporains et ses camarades de jeunesse, la place convoitée. En province, dans une ville essentiellement et exclusivement bourgeoise, l'enfance est un lien qu'on ne rompt plus. Madame Regnault était tutoyée par les plus gros négociants de la ville qui avaient joué avec elle, quand elle était toute petite, et qui s'en souvenaient. On n'avait jamais entendu une calomnie, une médisance, un bruit sur son compte, et comme elle n'avait jamais rien demandé, rien sollicité, elle était certaine de trouver toutes les oreilles accessibles. On fut enchanté de lui accorder quelque chose qui ne coûtait rien. Mais le journal ne lui suffisait pas. Le jour où Jules, mis comme un prince (c'était le mot de sa mère), franchit la grille de la préfecture pour aller conférer avec le premier magistrat du département, madame Regnault n'empêcha pas son cœur de battre ; elle pâlit d'émotion.

— Son pauvre père montait dans les bureaux ; mais lui il monte tout droit chez le préfet ! se dit cette singulière ambitieuse.

Et il se trouva par hasard que la veuve et deux de ses voisines se promenaient sur la place de la préfecture à l'heure où, la conférence terminée, Jules sortit rayonnant. Les trois femmes n'étaient pas si terribles que les sorcièresde Macbeth, et il est vrai que leur prédiction n'allait pas jusqu'à la promesse d'une couronne, mais elles furent unanimes à reconnaître que Jules avait l'air de sortir de chez lui. Cette opinion était devenue une sorte d'augure pour madame Regnault, qui pensait bien qu'elle tiendrait tôt ou tard le ménage d'un préfet.

Le jeune journaliste aimait sa mère ; il avait été longtemps craintif devant elle; puis, peu à peu, l'intelligence de celte nature froide et forte lui était venue. Il attribuait à l'influence maternelle son courage et sa raison ; il faisait honneur à la mémoire de son père de la tendresse qu'il sentait en lui. Jules se plaisait à aiguiser son esprit contre l'acier de ce caractère fortement trempé. Quand il eut dépassé l'âge des sensibilités trop vives, il souffrit moins de n'être pas embrassé , caressé , choyé ; il se félicita davantage d'être estimé ; et il consultait souvent dans les circonstances délicates le bon sens de sa mère, qui, sans chercher ce qu'elle avait à dire, lui disait toujours le mot décisif.

Depuis quarante ans , madame Regnault habitait la même maison, dans la rue des Bûchettes, une rue dont le nom semble évoquer des foyers pauvres, tristement allumés, des foyers de veuves et d'artisans. Bien des

fois Jules avait essayé, depuis qu'il contribuait pour trois mille francs au revenu de la maison, d'entraîner sa mère vers une des maisons coquettes, bâties sur les promenades; mais madame Regnault se refusait toujours obstinément à changer. Elle n'avait pas besoin de jardin : les trois pots de giroflées qu'elle entretenait sur le bord de ses fenêtres suffisaient à ses goûts, et elle ne voulait quitter sa maison que lorsqu'elle quitterait Troyes, pour aller à Paris ou dans la préfecture idéale qu'elle rêvait, les services rendus par son fils au gouvernement lui paraissant mériter d'emblée une des premières préfectures de France.

Tout en déjeunant, madame Regnault observait Jules. Elle attendit qu'il eût pris et mangé sa part pour l'interroger, ne voulant pas que ses confidences le détournassent du soin de se nourrir. Mais quand elle pensa le moment venu :

— Puis- je connaître, dit-elle en lui tendant une assiette de noix, l'objet des grandes préoccupations qui te font oublier l'heure du déjeuner?

Jules se consulta avant de répondre, brisa entre ses deux mains les coquilles des noix, trop bien conservées pour être bonnes, jeta les débris sur son assiette, les remua un peu et répondit :

— S'il s'agissait d'un chagrin ou d'un projet, tu serais la première à le connaître; mais des rêveries

d'avenir !

— Est-ce que ton avenir m'est indifférent? repartit la mère ; j'ai peut-être les mêmes songes. Comparons !

— C'est impossible, dit Le journaliste en souriant... j'ai peur de devenir amoureux !

— Ah ï

Et madame Regnault étonnée regarda son fils, sans qu'on pût deviner dans son exclamation les angoisses d'une mère. On y sentait plutôt de l'ironie.

— Puisque tu n'en es qu'à la peur du mal, on peut encore guérir, continua-t-elle. Voyons, dis-moi tout.

— Eh bien, il est arrivé depuis quinze jours chez M. Fernel une dame...

— Comment! cette élégante Parisienne? demanda madame Regnault avec un peu de vivacité. Brigitte me racontait hier, au marché, le grand train qu'on mène rue du Cloître en son honneur.

— Précisément, ma mère, cette Parisienne qui est belle, jeune et qui a de l'esprit !...

— Autant que toi ? dit encore d'un ton goguenard madame Regnault, en regardant Jules avec attention.

— Probablement plus que moi , puisque je crains de ne pas lui plaire.

— Et pourquoi veux-tu lui plaire ?

Jules releva la tête et se mit à rire :

- — Tu m'adresses de singulières questions !

— Essaie toujours d'y répondre. Pourquoi veux-tu plaire à cette belle dame, qui ne manque sans doute pas d'adorateurs, et qui, revenue à Paris, ne s'inquiétera plus de toi ?

— Mais... je veux lui plaire, pour lui plaire... voilà tout.

— Elle est donc veuve?

— Oui, elle est veuve.

Madame Regnault resta silencieuse pendant une minute .

— Tu es fou! dit-elle enfin. C'est impossible.

— C'était précisément ce que je médisais, ma mère,

quand tu es entrée dans mon bureau; oui, c'est impossible. Et pourtant... si j'osais!

— Bail ! tu perdrais ton temps, tes soupirs, tes phrases de roman. Les Parisiennes sont des coquettes.

— Je le sais ; mais elles ont aussi une nature généreuse, de l'audace, celle-là surtout.

— Tu crois que celle-là....

— Je ne crois rien, ma mère, se hâta de dire Jules Regnault, qui redoutait presque les conseils, et qui voulait prolonger encore sa charmante et douloureuse indécision. Je crois seulement que je suis bien près de l'aimer.

— La belle folie ! si c'est pour la laisser partir, dit en riant madame Regnault.

— Eh bien, si elle part trop tôt, je la suivrai à Paris.

— Et moi, n'est-ce pas, pendant que tu roucouleras tes romances, je ferai ton journal?

— Oh! si je pouvais seulement vivre un mois ou deux, sans m'atteler à une besogne, ce n'est pas le voyage de Paris qui m'épouvanterait ! Ce n'est pas le journal qui m'arrêterait!

Madame Regnault, qui tambourinait doucement sur le bord de son assiette, croisa les bras sur la table et se penchant un peu vers son fils :

— Jules, dit-elle d'une voix brève, regarde-moi bien. Tu es un garçon de courage; tu as un esprit sérieux; les mots que tu dis ont tous un sens, et tu sais que je n'aime pas à perdre les miens. Crois-tu que cette entreprise ne serait pas la plus folle qu'on pût rêver?

— Je crois, ma mère, répondit Jules d'une voix

émue et vibrante, que le succès est difficile, très-difficile, mais je crois qu'il n'est pas absolument chimérique.

— Eh bien, s'il n'y a qu'une chance, tu n'es pas absolument fou de la chercher. Prends garde seulement de te tromper. Je ne te demande pas de m'en dire davantage. Je serais ridicule d'écouter tes confidences. Mais si, pour épouser cette belle dame, il te faut absolument la suivre à Paris, eh bien, pars. Je m'en vais mettre tes affaires en ordre; ton paquet sera bientôt prêt. S'il te faut trois mois de soupirs à ne rien gagner, quoique ce soit bien long, ne t'inquiète pas : j'ai des économies placées chez le notaire, j'irai les retirer. Je prendrai de l'ouvrage chez moi' je travaillerai; il n'y a pas de honte à cela : j'ai bien travaillé pour payer ton latin et ton grec.

— Ah! ma mère, combien tu es bonne! s'écria Jules, qui s'élança de sa place, et qui courut les bras tendus vers madame Regnault.

— C'est bon ! c'est bon ! reprit la mère en le repoussant avec vivacité ; ne mets pas trop de chaleur à me remercier, je croirais que tu allais me demander ce que je te propose. Après tout, quel mérite aurais-je? Est-ce que, si tu fais un beau mariage, je ne serai pas la première à en profiter? Tu me constitueras une jolie petite pension, n'est-ce pas?

— Ne parle pas comme cela, dit Jules, qui avait des larmes dans la voix. Tu me fais mal!

— Je te fais du mal, je te fais du bien! tu ne sais ce que tu dis. Rappelle-toi seulement mes paroles, elles sont sérieuses, et agis en conséquence.

En achevant ces mots, madame Regnault se leva de

table, repoussa sa chaise, et se mit à replier sa serviette avec des précautions infinies, sans qu'elle eût sur la figure la trace d'aucune émotion.

Le journaliste, moins maître de lui-même, soupira, fit deux tours dans la salle à manger, s'arrêta comme s'il allait ajouter quelque chose à la conversation, et, de peur d'une raillerie, rentra dans son cabinet, où il fut libre de s'essuyer les yeux.

Madame Regnault suivit son fils du regard et sourit.

— Il faut prendre garde qu'il ne se brûle à la chandelle. Heureusement, je suis encore là pour quelque temps, se dit-elle, en replaçant dans le buffet les restes du déjeuner.

Quand elle eut fini, elle parut réfléchir.

— Il est bientôt midi, murmura-t-elle ; je rencontrerai sans doute madame Fernel à la messe de la cathédrale.

Rentrant aussitôt dans sa chambre, la veuve eut bientôt mis son chapeau, son châle, pris un petit livre d'Heures et descendu l'escalier.

Mais, malgré sa vivacité, et quoiqu'elle fût allée en toute hûte de la rue des Bûchettes à l'église Saint- Pierre; comme il fallait, en définitive, parcourir une bonne moitié de la ville, quand elle arriva à la cathédrale, la messe était dite, et, au moment où elle s'ap-

prêchait du bénitier, en entrant, madame Fernel y puisait avant de sortir.

— Vous êtes en retard, madame Regnault, dit Laure avec un sourire indulgent, et en se préparant à faire le signe de la croix.

Madame Regnault arrêta la main de madame Fernei au passage et la serra un peu plus familièrement qu'il ne fallait, pour lui emprunter de l'eau bénite.

— J'entendrai deux messes demain, dit-elle, et ma course n'a pas été perdue, puisque j'ai eu le bonheur de vous rencontrer.

Madame Fernel fit une révérence et sortit, n'osant pas répondre à ce compliment, se faisant scrupule d'engager une conversation dans l'église avec la mère du journaliste ; mais madame Regnault n'était pas venue pour perdre l'occasion de causer. Elle fit semblant de rester pour une courte prière : peut-être même pria-t-elle rapidement; et, avant que madame Fernel fût à l'extrémité de la place qui descend vers la rue du Cloître, elle l'avait rejointe. Le chemin était court, il fallait se hâter.

— Je vois que la présence d'une belle dame de Paris ne vous empêche pas, madame Fernel, de remplir tous les jours vos devoirs de chrétienne, commença madame Regnault.

Laure, surprise d'être si promptement accostée par la veuve qu'elle croyait encore agenouillée dans la cathédrale, mais s'arrêtant par déférence, répondit en riant :

— 11 faut bien racheter les petits péchés de gourmandise et de coquetterie que me fait commettre mon amie.

— Mon fils m'a assuré qu'elle est fort aimable, dit résolument madame Regnault.

— Ah ! murmura madame Fernel, M. Jules a bon goût.

— Hum! j'ai peur qu'il n'ait trop bon goût, chère madame, et je suis bien tourmentée depuis quelque temps.

— Vraiment ! repartit Laure qui détourna légèrement la tête et qui se demanda si elle ne devait pas rompre brusquement cet entretien.

— Ah! madame Fernel, vous êtes mère, mais vous êtes encore jeune, reprit d'un ton doucereux madame Regnault, et vous ne savez pas encore ce que c'est que de penser jour et nuit à l'avenir, à la fortune de son enfant. Jules a une belle carrière et un grand talent, n'est-ce pas, madame? Eh bien, il y a des moments où j'ai peur qu'il ne perde son talent, qu'il ne compromette sa carrière par quelque folie.

— Que voulez-vous dire ? demanda madame Fernel qui, douloureusement affectée de ces confidences, se croyait pourtant fortifiée par l'invocation faite à ses sentiments maternels.

— Je veux dire que Jules, ma chère dame, me paraît avoir plus d'enthousiasme que je ne lui en souhaiterais pour cette belle Parisienne.

— En êtes-vous bien sûre ?

— Dame ! il me l'a dit et je l'ai bien vu. Est-ce que le cœur d'une mère se trompe à ces choses-là?

Madame Fernel secoua doucement la tête et rêva, tout en marchant à côté de la veuve. Elle se disait que celle-ci avait raison ; le cœur d'une mère a des pénétrations que n'a pas le cœur d'une amie. Laure, qui

sentait encore dans son âme la fraîcheur qu'elle emportait toujours de l'église, ne conçut ni jalousie sacrilège ni dépit mondain : elle songea ou voulut songer sérieusement aux craintes de madame Regnault. Il fallait prendre garde à la coquetterie de la Parisienne et empêcher Jules d'en être la victime. Ces appréhensions de la veuve étaient respectables : Laure pouvait s'y associer, les partager, les servir, sans manquer à ces devoirs rigoureux que sa conscience lui imposait et que ses scrupules lui rendaient plus étroits encore. Quel bonheur pour elle, si elle satisfaisait son amitié, sans servir ce sentiment égoïste qui l'alarmait si cruellement ! Quel bonheur d'être de moitié dans la sollicitude de la mère! C'était à la fois purifier et pacifier cette sympathie dont la penséeétait un remords.

— Comment! M. Jules vous a avoué qu'il aimait madame de Soligny? demanda madame Femel après un moment de silence.

— Il me l'a avoué, ma chère dame, et j'ai peur qu'il ne soit malheureux.

Laura leva involontairement les jeux vers le ciel.

— Ne craignez rien, ma bonne madame Regnault, votre fils est un homme ; s'il a du cœur, il a aussi de l'énergie. Quand madame de Soligny s'en ira, il se consolera.

— Oh! j'en doute, murmura la veuve avec un soupir.

— Est-ce que vous croyez aux grandes passions modernes? reprit madame Femel, que ses résolutions rendaient téméraire, et qui prenait une sorte de plaisir casuistique à appuyer sur ce point douloureux

de son cœur. Cette admiration ne fera tort qu'à nous autres provinciales; M, Jules nous trouvera bien sottes et bien laides par comparaison. Voilà tout. Si j'étais coquette, je devrais être jalouse; mais ne vous alarmez pas : mon amie n'a pas d'intention hostile, et M. Jules est un brave qui a de l'esprit.

La veuve garda à son tour le silence. La tranquillité de madame Fernel ne la rassurait pas. S'il n'y avait plus de péril, la grande spéculation qu'elle avait imaginée s'écroulait.

— Ainsi, vous croyez que je n'ai pas à m'inquiéter, dit-elle avec un accent presque découragé. Vous m'assurez que mon fils n'aime pas cette belle dame ?

— Je ne réponds pas de cela, s'écria madame Fernel, que sa conscience arrêta tout à coup, et qui eut peur d'obéir à son sentiment secret en rassurant trop la mère de M. Regnault; je dis que M. Jules n'est pas un étourdi, et qu'avec lui la raison ne perd jamais ses droits. Vos conseils, la crainte de vous affliger l'ont aidé jusqu'ici et ils l'aideront encore.

Madame Regnault, dont l'ambition, depuis une heure ou deux, s'était dégagée de l'étreinte énergique dans laquelle l'enfermait la pauvreté, sentit se refroidir ses espérances. Madame Fernel, qui était une dame du monde, qui s'y connaissait mieux qu'elle, qui assistait aux conversations de son fils et de la belle Parisienne, qui, malgré son angélique bonté, était peut-être de moitié dans les coquetteries de madame de Soligny, ou qui, du moins, pouvait en avoir reçu les confidences, madame Fernel l'engageait à ne rien craindre ; et elle se mettait à trembler précisément de ce qui eût dû lui oter toute inquiétude.

Une réflexion amère s'agita et se dressa, comme une couleuvre, dans le fond, dans la vase de ses pensées; mais la prudente veuve se garda bien de la laisser paraître. Elle eût voulu lancer un sarcasme à ce monde aristocratique, qui ne trouvait pas qu'un beau jeune homme pauvre courût un danger sérieux, en jetant sur lui un regard de convoitise. Le levain, que soixante années d'obscurité et de privations de toutes sortes avaient déposé dans son âme, et qui lui avait inspiré ce plan audacieux de marier son fils à madame de Soligny, fermenta tout à coup; mais ce fut une tentation rapide à laquelle la Champenoise ne céda pas.

— Mon Dieu, ma chère dame, dit-elle en s'emparant d'une main de madame Fernel, et en donnant de l'onction à ses paroles, vous parlez de l'amour comme une sainte mère de famille et comme une jeune femme. A mon âge, on ne le redoute plus, et, par conséquent, on le connaît mieux. J'ai observé ce qui se passe dans le cœur de mon fils; c'est un entêté. Ce qu'il veut, il le veut bien : il ne sutlira pas de partir et de lui dire en partant un joli compliment, pour qu'il se déclare sauvé, satisfait. Entendez-moi bien, ma bonne dame ; il aime, et il aime avec toute l'ardeur d'un honnête jeune homme. Si votre amie s'était fait un jeu...

— Y pensez-vous, madame Regnault? interrompit Laure troublée et sérieusement inquiète. Madame de Soligny est incapable de jouer un jeu pareil. Quant à M. votre fils...

— Je vous dis qu'il aime et qu'il en perdra la tête.

— Pourtant, il ne me semblait pas... balbutia ma-

dame Fernel, qui, malgré tout son courage, étouffait d'émotion.

Madame Regnault sentit que l'hésitation de Laure lui redonnait des avantages.

— Si vous doutez, interrogez-le vous-même, repritelle avec vivacité.

— Moi ! s'écria madame Fernel en tressaillant.

La veuve parut surprise de cette exclamation, qu'elle interpréta dans le sens du dédain.

— Je croyais, ajouta-t-elle avec un peu de sécheresse, que vous aviez de l'amitié pour mon enfant.

— Sans doute; mais solliciter de pareilles confidences d'un jeune homme!

— Vous êtes son aînée et vous êtes mère, ma chère dame. D'ailleurs, quel privilège donnerait donc la piété, si elle n'autorisait pas à recevoir des confessions?

Laure devint pourpre de honte. Cette vieille femme la châtiait sans s'en douter. En effet, elle était mère; elle avait un an ou deux de plus que le journaliste. De quel droit hésitait-elle à se dévouer au nom d'une mère ?

— Si pour vous rassurer, madame, il suffisait que je parlasse à M. Jules, je l'interrogerais volontiers. Je préviendrai plutôt mon amie : je lui dirai d'ôter toute espérance à votre fils, sans le désespérer. Ayez confiance ; vous prierez et nous agirons; M. Jules sera bientôt guéri.

Tout en parlant , madame Fernel , qui était arrivée presque à l'entrée de la rue du Cloître, se tourna vers madame Regnault et fit une révérence comme pour pivndre congé d'elle.

La veuve n'était pas décidée à rompre l'entretien.

— J'aurais encore un avis à vous demander, dit-elle d'une voix insinuante , et en répondant au salut de Laure par un geste suppliant.

— Toujours sur le même sujet?

— Oui , Madame, toujours sur le même sujet. Quand vos fils seront des hommes, vous verrez que leur bonheur, leur avenir, deviendront la pensée fixe , la préoccupation constante, la fièvre de votre existence. Je n'ai plus que quelques années à vivre, je voudrais laisser Jules sur le chemin de la fortune, du bonheur...

Toutes les fois que madame Regnault , par une habileté dont elle n'avait pas conscience , invoquait le titre de mère, Laure se sentait faible et disposée à continuer f entretien. Elle devinait d'ailleurs une arrièrepensée dans cette tendresse plus expansive que de coutume de la veuve , et décidée à en finir avec les agitations de son cœur, elle voulut tout savoir pour agir plus sûrement ensuite.

— Je vais vous reconduire, madame Regnault, répondit-elle en tournant le dos à la rue du Cloître. Voyons, de quoi s'agit-il?

Madame Regnault pinça les lèvres, comme si elle contraignait les paroles à faire trois tours avant de sortir, baissa les yeux, et passa, avec plus de familiarité qu'elle n'en avait usé jusqu'alors, son bras sous celui de madame Fernel. On eût dit qu'elle voulait, par cette usurpation, rapprocher déjà les distances, et rendre moins difficile l'exécution du projet qu'elle allait confier.

— Depuis que je me suis aperçue que Jules était sérieusement épris, dit-elle , j 'ai réfléchi , et il m'est

venu une pensée que vous allez trouver bien audacieuse, bien téméraire, mais qui est entrée là, dans cette vieille tête pour n'en plus sortir.

— Voyons! quelle pensée? demanda madame Fernel dont le cœur battait avec violence.

— Si vous la désapprouvez, ma chère dame, ne vous moquez pas trop de moi. Pourquoi donc, me suis-je dit, mon fils qui a de l'éducation, de bonnes manières, qui a un bel avenir, assure-t-on , s'il est amoureux de cette belle Parisienne, ne l'épouserait-il pas?

En achevant ces mots , qu'elle jeta vivement , la veuve regarda madame Fernel avec une attention profonde, voulant juger du premier coup, à l'impression produite par sa confidence, des chances réelles de son idée.

Laure eut un éblouissement ; mais l'éclair froid des yeux gris de madame Regnault, dont elle se sentait percée et déchirée, l'empêcha de se trahir. Elle voulut répondre , remua les lèvres sans trouver un mot , et joignit les deux mains par un geste d'étonnement.

— Cela vous surprend et vous fait pitié, n'est-ce pas? dit d'un ton amer madame Regnault.

— Je ne dissimulerai pas ma surprise, reprit madame Fernel, en parlant avec lenteur, de façon à laisser aux idées le temps de venir; mais je ne suis que surprise.

— Ce projet ne vous semble pas fou, insensé? ajouta avec une curiosité sarcastique madame Regnault.

— Non.

— Ainsi vous l'appuieriez, ma chère dame !

— 11 faudrait d'abord avoir l'opinion de madame de Soligny et celle de votre fils.

— Mon fils ne demande pas mieux.

— Ah ! murmura Laure , qui eut un frisson , et qui craignit d'éprouver tout à coup de la haine et du mépris pour le journaliste.

— Il n'y a donc qu'à préparer votre amie, ajouta du ton le plus simple du monde l'invincible veuve.

Laure allait répondre que madame de Soligny était sur le point de se marier , qu'elle avait un soupirant ; mais elle craignit de livrer un secret , et puis le scrupule pieux et touchant qui l'avait déjà saisie à plusieurs reprises lui revint encore ; elle craignit de paraître, à ses yeux mêmes, à cet œil tout grand ouvert de sa conscience , susciter des obstacles, dans un intérêt misérable et égoïste. D'ailleurs, si étrange que parût ce projet, il n'était pas impossible. Est-ce que, pour sa part, si elle était libre, elle hésiterait? Madame de Soligny, aimée de ce jeune homme intelligent et ambitieux , n'avait-elle pas le droit d'être fière? Qu'étaient la fortune, le rang, les petites vanités du monde , près de la joie de posséder un mari de cette valeur, de cette -puissance ? Laure eut , pendant une seconde , une vision qui la ravit : l'amour de Jules, qu'elle n'avait jamais osé regarder en face, lui apparut dans ses conséquences légitimes, dans son triomphe. Ah ! combien Adèle pouvait être heureuse, si elle le voulait!... Une inspiration soudaine , généreuse , héroïque , s'empara de madame Fernel.

— J'ai tant prié Dieu qu'il m'exauce enfin, se ditelle. Travailler à ce mariage, faire aimer M. Jules, le faire comprendre, assurer par une sympathie digne de lui son bonheur et son avenir, quelle tâche ! Voilà

l'œuvre que je veux entreprendre ; j'aiderai sa mère je l'aiderai lui-même.

Ces réflexions répandirent sur la figure de Laure une lueur céleste. Le besoin de dévouement qui brûlait en elle s'échappait en rayons. Elle ne cherchait pas à masquer sous des sophismes un penchant qu'elle était résolue à combattre , depuis qu'elle en avait la perception nette ; mais elle voulait lui enlever toute espérance, même idéale. La pureté de ses élans ne la rassurait pas assez. Le mariage de Jules était un sacritice qui lui plaisait et qui donnait tout naturellement à son affection un but honnête et pratique.

— Comptez sur moi , dit-elle à madame Regnault , je ne vous promets pas de réussir; mais je vous promets de n'être pas facilement vaincue.

— Oh ! vous devez avoir de l'autorité sur votre amie, reprit la veuve, dont le visage impassible se colora faiblement, Si j'étais un obstacle, ajouta-t-elle, rassurez bien celte élégante Parisienne; je ne quitterai pas mes chenets de la rue des Bûchettes; je ne leur ferai pas honte dans leur beau salon de Paris.

Laure fut instinctivement choquée de cette réflexion de madame Regnault : elle trouvait que cet amour maternel prévoyait trop vite et trop froidement l'ingratitude.

— Nous n'en sommes pas encore aux arrangements intérieurs, dit-elle. La femme de votre fils ne pourra que l'aider à vous aimer.

— Ainsi, ma chère dame, vous me promettez votre appui ?

— C'est un pacte conclu entre nous , repartit Laure en prenant la main de madame Regnault.

— Il serait peut-être prudent de ne pas parler à mon fils de notre conversation, de notre rencontre, dit la veuve.

— Ne craignez rien, je ne sais pas mentir, mais je sais dissimuler.

— Vous voudrez bien, n'est-ce pas, me tenir un peu au courant? ajouta la veuve. Je suis si curieuse, si impatiente !

— Je viens tous les jours à la messe de la cathédrale, répondit madame Fernel, qui se sentait embarrassée de ces arrangements, et qui éprouvait presque un remords de faire de ses devoirs religieux un prétexte.

— Je le savais, reprit madame Regnault, en souriant et en prenant congé de Laure par une belle révérence.

La mère du journaliste regagna son petit appartement de la rue des Bûchettes d'un pas réglé, comme si elle revenait de l'église, avec la paix et l'oubli des ambitions terrestres. La joie n'avait pas le temps d'éclore dans cet esprit positif. Les chiffres germaient bien vite au bout des fleurs ; et tout en montant avec lenteur son escalier un peu roide, madame Regnault calculait les dépenses du futur ménage , la toilette qu'elle serait obligée de faire pour la noce , le calme profond dont elle jouirait, quand Jules serait marié, casé et riche.

Madame Fernel , de son côté , rêvait ; mais son âme secouait dans un horizon limpide et infini les chaînes qu'elle avait cru sentir.

— Sauvée ! sauvée ! murmurait-elle presque à demivoix. Quelle joie de travailler à ce mariage ! Quelle vengeance e vais tirer de moi-même et d'Adèle ! Oh !

elle ne m'échappera pas. Quant à ce monsieur de Preize, tant pis! pourquoi laisse-t-il voyager sa fiancée ? Elle s'est perdue en route, nous la lui enlevons. Adèle rira bien de ses méchancetés envers moi, quand elle sera devenue madame Regnault. Je voudrais pourtant un jour raconter à mon mari tout ce que j'ai souffert. Je suis certaine qu'il m'en aimerait mieux encore... Mais non ; ce serait de l'orgueil et de la coquetterie.

Laure se trouvait devant la rue des Bûchettes, à l'entrée de laquelle madame Regnault l'avait quittée. En revenant sur ses pas , elle entendit un tumulte joyeux et des voix enfantines; c'était le bruit de la récréation qui montait par-dessus les murs du collège situé à peu de distance.

— Je vais aller embrasser mes enfants, dit-elle ; c'est l'heure du parloir, et je l'ai bien mérité.

Après avoir sonné à la vieille porte , qui est le seul monument élevé par l'indifférence champenoise à la mémoire de Pierre Pithou, madame Fernel allait faire appeler ses fils , quand elle les aperçut qui se promenaient dans la cour avec leur père. M. Fernel avait eu la même inspiration que sa femme; peut-être était-ce aussi un élan de la conscience qui l'avait conduit près d'eux ! Laure s'avança en riant :

— Vilain sournois, dit-elle à son mari, pourquoi ne m'as-tu pas prévenue? Nous serions venus ensemble.

— Je ne savais pas, répondit M. Fernel en rougissant un peu , quand je suis sorti , que je m'arrêterais pour les embrasser. C'est le hasard ; c'est en passant.

— Oh ! tu n'as pas besoin de t'excuser de les aimer! reprit madame Fernel, en lui tendant la main et en baisant au front ses deux fils.

Un quart d'heure après, les deux époux, congédiés par la cloche des études , sortaient bras dessus , bras dessous, et, causant, babillant, saluant avec gaieté les gens de connaissance qu'ils rencontraient, regagnaient la rue du Cloître. Une joie pure dont ils prenaient plaisir à se faire mutuellement les honneurs , sans songer à se l'expliquer réciproquement, donnait à leur visage, à toute leur personne, un éclat qui faisait répéter la phrase consacrée :

— Voilà le beau M. Fernel et la belle madame Fernel !

En effet , ce couple heureux marchait dans tout le rayonnement d'un triomphe , triomphe sincère de la part de Laure , triomphe moins certain de la part de son mari ; ou plutôt l'un et l'autre , dans la bonté , dans la candeur de leurs deux natures loyales , ils s'imaginaient avoir triomphé, et cette conviction dilatait leur cœur. M. Fernel eut un accès de poésie , en traversant le pont du canal ; il parla du ciel, de la campagne et de l'ennui d'avoir des hôtes, quand il serait si doux d'aller visiter en tête-à-tête une ferme qu'ils possédaient à deux lieues de Troyes. Laure , en passant devant la préfecture , eut au contraire un accès de coquetterie.

— Mon ami , dit-elle , nous devrions conduire madame de Soligny aux soirées du lundi de madame la j)rèfete.

— D'où te vient ce caprice, toi qui ne veux jamais venir à la préfecture ?

— J'avais tort; tu me l'as reproché, je veux être mondaine. D'ailleurs, je dois distraire Adèle.

Adèle ne demandait pas de distraction, ce jour-là,

du moins. Cette première partie de la journée avait été employée par elle à écrire à M. de Preize une lettre de dimension raisonnable , et à réfléchir doucement. La conversation de la veille , dans laquelle Jules Regnault , à propos de drame , de passion et de Shakespeare, avait montré toutes les ressources de son intelligence avec une certaine nuance de mélancolie , lui revenait à l'esprit. Elle comparait ce provincial à quelques-uns des élégants habitués de son salon, et elle lui adjugeait la palme.

— Quelles charmantes soirées il nous ferait passer ! se disait-elle.

Madame de Soligny n'eût pas demandé mieux que d'être instruite, et d'avoir au service de sa domination un arsenal fourni de projectiles plus sérieux que ces fusées légères et rapides qu'elle allumait d'un sourire et qui s'éteignaient si vite. Mais, pour savoir, il fallait apprendre, et son temps était occupé par trop de loisirs pour qu'il lui restât la possibilité d'étudier. D'ailleurs, les livres lui faisaient un peu peur; les journaux n'avaient réellement que le programme des spectacles pour l'intéresser. Elle ne voulait pas non plus courir le risque d'être prise pour une pédante, pour un basbleu. Un ami , comme Jules , était une bibliothèque agréable à consulter ; sans compter que le meuble en lui-même n'était pas déplaisant. Ce petit journaliste avait de la distinction , de beaux yeux , une bouche irréprochable. Madame de Soligny conclut par la réflexion, la plus funeste, au point de vue de ses projets de mariage.

— Je voudrais bien savoir, se dit-elle, ce que M. de Preize en penserait.

Ce parallèle indirect ne devait-il pas être bientôt désavantageux au Parisien? Et celui-ci n'avait-il pas d'ailleurs le tort des absents, de ceux surtout qu'on a quittés, et envers lesquels on se sent trop en faute pour ne pas leur en vouloir ?

M. et madame jpernel, en rentrant, par un accord tacite, et sans qu'ils se fussent consultés, montèrent à l'appartement de madame de Soligny. C'était là que l'ennemi veillait; c'était là qu'il fallait faire voir toute la tranquillité de leurs deux cœurs , toute la ferveur de leur affection. Adèle fut frappée de leur attitude radieuse.

— Que vous est-il donc arrivé? leur demanda-t-elle en se levant de son fauteuil. Vous vous êtes frottés au soleil, car vous rayonnez.

— Nous nous sommes frottés aux petits museaux de nos enfants , répondit Laure en allant embrasser madame de Soligny, voilà pourquoi tu me vois toute contente.

— Et nous avons fait une promenade d'amoureux, ajouta assez maladroitement M. Fernel.

Laure rougit; Adèle partit d'un grand éclat de rire.

— Laure , ma chère , tu n'as pas de pitié pour une pauvre veuve ! Et tu me donnes un spectacle ! . . .

— Je te donne un bon exemple. D'ailleurs, tu vas te marier bientôt.

— Sans doute ; mais vois donc comme tu es belle , ajouta la Parisienne en poussant son amie devant une glace. Ah çà! quelle poésie lui avez-vous débitée en route, monsieur Fernel, pour qu'elle ait tant de flamme jdans les yeux.

M. Fernel ne répondit pas à cette malicieuse question : mais il comparait les deux amies, et son orgueil conjugal s'en exaltait.

Par suite d'une affinité mystérieuse, d'une attraction invincible , Jules Regnault , auquel on avait beaucoup pensé dans cette journée, se présenta tout à coup. 11 avait passé plusieurs fois devant la grande porte sans oser entrer, craignant de mettre un empressement maladroit dans sa visite. Laure fut ravie de le voir. Sans attendre son salut et sans lui laisser le temps de formuler ses compliments , elle alla la première audevant de lui :

— Monsieur Regnault , nous vous gardons à dîner, lui dit-elle avec enjouement. Je vais envoyer prévenir madame votre mère.

Jules ne fut pas surpris de l'invitation ; mais il fut profondément étonné de l'air épanoui, de la gaieté provoquante de madame Fernel. Il regarda autour de lui, en semblant demander une explication.

— Il paraît, Monsieur, dit Adèle, que c'est aujourd'hui fête, rue du Cloître.

— Mon fils aîné a été le premier dans sa classe , et je veux célébrer ce grand succès , ajouta madame Fernel , qui ne s'aperçut pas, dans la naïveté de sa belle humeur, de l'exagération du prétexte.

— D'ailleurs, ajouta galamment M. Fernel, tant que vous serez ici, Madame, ce sera fête pour nous.

Et sur cette banalité, convenablement dite, les deux époux se retirèrent.

Jules se trouva seul avec madame de Soligny : ce n'était pas le premier tête-à-tête , sans compter le voyage de Montereau; mais Adèle se sentit embarrassée, et Jules devint presque timide. Il ne s'était rien passé entre eux qui dût troubler la familiarité élégante et de bon ton de leurs rapports , mais ils avaient l'un et l'autre un instinct , un pressentiment qui troublait leur sécurité. Toutefois, la Parisienne voulut réagir contre son émotion, et le petit ton de persiflage qu'elle crut habile d'employer fut une imprudence qui aggrava le péril de la situation.

La raillerie avait pu être un jeu inoffensif, lors des premières rencontres du journaliste et de madame de Soligny; maintenant qu'ils se connaissaient, et qu'ils n'avaient plus de précautions à prendre l'un envers l'autre, la continuation de ce système était une malice ou une énorme coquetterie.

Jules ne manqua pas de faire tout haut cette observation ; il voulut contraindre Adèle à devenir sérieuse, et à se laisser attirer sur un terrain ferme et découvert, où les petits manèges, les demi-tours, les fuites sous les saules ne fussent plus possibles. Il s'était dit en prenant un siège :

— Je saurai si elle a un cœur.

Et, avec la finesse obstinée que nous lui avons reconnue, il poursuivait son expérience.

Adèle fut étonnée de ne pas trouver Regnault aussi alerte à la riposte que d'habitude. Comme elle avait participé à l'épidémie de la matinée , et qu'elle avait traversé aussi son petit brouillard de mélancolie, elle

ne fut pas longtemps rebelle à ces insinuations sérieuses.

— Ah! vous avez raison, dit-elle tout à coup au journaliste, après une demi-heure d'escarmouche légère, nous sommes de vieux amis. Voilà quinze jours que nous nous connaissons. Parlons à cœur ouvert.

Cette déclaration ne prouvait pas que madame de Soligny voulût cesser d'être coquette, et fût résolue à livrer tous les ennuis réels de son âme ; mais c'était une tactique nouvelle et un premier aveu. Adèle, qui s'était promis de réduire l'orgueil, ce qu'elle appelait alors la fatuité de Jules Regnault, tombait dans le piège de cette fatuité , et se mettait à l'unisson du journaliste. Elle oubliait l'avocat Babel, le rôle qu'elle avait réservé à Jules; quant à M. de Preize, il semblait qu'elle fit effort pour l'oublier. Aussi , de même que la veille, pour éblouir les habitués de la rue du Cloître, madame de Soligny avait disserté fort éloquemment sur Shakespeare et sur les passions, de même , dans ce tête-à-tête, ne pouvant pas entraîner Jules à travers les broussailles de ses propos moqueurs , elle s'était résignée à faire gracieusement un pas vers lui. Le journaliste fut digne de cette avance. Inspiré par les avantages qui lui étaient offerts, par cette occasion charmante et si glorieuse, par les réflexions de la matinée, par les conseils et les encouragements de sa vieille mère , il se montra habile et éloquent , maître de lui et pourtant plein d'abandon ; il revint sur les douleurs, sur les pelites misères de sa vie, mais en corrigeant l'effet un peu brutal de ces confidences sur le chemin de fer; il intéressa Adèle à son avenir; il l'émut du récit des tortures sans cesse renaissantes d'un esprit

supérieur, stipendié par des actionnaires de la force de M. Cavalier.

Chose singulière ! aucune galanterie ne se mêlait à cet entretien j et cependant Jules flattait madame de Soligny par cette estime sérieuse autant que s'il lui eût répété vingt fois, cent fois, qu'elle était belle et élégante. Elle eût été choquée d'un compliment explicite ; elle était ravie de cet hommage indirect ; et, tout en répondant avec animation aux épanchements de ce beau jeune homme, elle se demandait encore si madame Fernel avait apprécié toutes les finesses de cette intelligence; si Laure était capable de la comprendre ou méritait d'en être comprise. Dominée et rendue moins adroite par les émotions qui s'emparaient d'elle , madame de Soligny en vint à l'interrogation ordinaire et traditionnelle, au procédé mis éternellement en usage pat les coquettes qui veulent ménager une espérance sans la donner.

— Avouez, dit-elle en interrompant Jules, que vous aimez madame Fernel.

La question n'avait aucun rapport apparent avec ce qui se disait et ce qui s'était dit.

— Je pourrais vous répondre que, hier encore, je croyais l'aimer, et que vous m'avez appris combien je me trompais, repartit le journaliste; mais ce serait faire injure à l'amitié que m'inspire madame Fernel.

— Vous êtes subtil ; j e veux une réponse catégorique.

— Je ne demande pas mieux que de répondre négativement , reprit Jules avec un sourire. Mais cette réponse dépend de vous.

— Je ne sais pas alors à quoi m'en tenir, dit madame de Soligny; en tous cas, les droits que vous ac-

cordez sont peu solides , s'ils cessent d'exister, dès qu'on les menace.

A mon tour, Madame, oserais-je vous demander

si vous aimez monsieur. ..? Gomment s'appelle-t-il ? M. de Preize, je crois.

- La question est indiscrète.

— La réponse dicterait peut-être la mienne.

— Eh bien ! j'aime M. de Preize; répondez.

— Je n'ai plus d'autre avantage sur vous que la franchise, repartit Jules. Je n'aime pas madame Fernel.

— Oh ! journaliste que vous êtes !

— J'oubliais depuis une heure mon métier; c'est vous, Madame, qui m'avez provoqué, en faisant de la diplomatie.

Adèle s'amusa de ces répliques. Ce qui la charmait comme une nouveauté, c'était précisément ce mélange d'esprit et de volonté presque passionnée. Jules la traitait avec une admiration, sensible jusque dans l'ironie, et elle devinait quelque chose de plus sérieux, de plus réel que l'enthousiasme d'un provincial spirituel dans ce culte entremêlé de raillerie. Elle était bien éloignée de croire à une spéculation de mariage. Ce dénoûment prosaïque l'eût effrayée. Mais elle se laissait aller à la douceur de ces dissertations fines, de ces contradictions émues.

La demi-journée s'écoula vite; quelques instants avant le dîner, madame Fernel reparut :

— Eh bien! où en êtes-vous sur Shakespeare? demanda-t-elle en riant.

Adèle et Jules se regardèrent avec étonnement. La question, quoique bizarre, les surprenait moins encore que le ton avec lequel elle était faite.

— ÎNous n'avons pas parlé littérature , dit madame de Soligny.

— Tant pis alors ! parce que vous avez dû médire des vivants, ajouta madame Fernel, qui prenait un plaisir extrême à ces douces méchancetés.

— Je ne te reconnais plus, ma chère, dit Adèle. D'où te viennent ces suppositions peu charitables ?

— Osez donc avouer que vous n'avez fait tort à personne ! reprit Laure en souriant.

Adèle rougit.

— Tu te venges !

— De quoi ? demanda avec empressement Jules Regnault qui réfléchissait.

— Cela ne vous regarde pas, interrompit Adèle.

— Au contraire , Monsieur, cela vous regarde , dit avec simplicité madame Fernel; c'est un secret que je vous dirai... quand je me serai vengée.

— Elle ne l'aime pas, c'est impossible, pensait madame de Soligny, que la liberté d'esprit de son amie éloignait de ses premiers soupçons.

— Il sera facile à M. Jules de s'en faire aimer, se disait de son côté madame Fernel , qui se repaissait avec une joie héroïque, avec un dévouement exalté, du trouble dans lequel elle les voyait.

Jules, dont le sang-froid avait eu fort à faire pendant la journée , comprit que sa présence, en se prolongeant, pouvait devenir un embarras. D'ailleurs, il n'était pas fâché de résumer un peu et de juger ses impressions récentes. Madame Fernel ne lui avait jamais semblé si noble, si imposante, si dévouée ; mais jamais elle ne lui avait paru plus inaccessible aux passions terrestres.

— C'est une sainte, disait-il en descendant au jardin; elle voit naître mon amour pour madame de Soligny et elle semble l'encourager. Je l'aurais offensée, inutilement, en voulant l'aimer.

Les deux amies restées seules abandonnèrent bien vite le terrain sur lequel la présence de Jules Regnault les avait maintenues. Pourtant , madame de Soligny ne put s'empêcher de dire à madame Fernel :

— Quelle grande nouvelle as-tu donc reçue du ciel, que tu es si illuminée, ma belle dévote ?

— C'est en effet un message d'en haut qui me donne cette joie , répondit Laure en se prêtant à la plaisanterie ; un ange est venu me dire que tu n'étais pas un diablotin, et que je pouvais te confier mes amis. Voilà pourquoi je suis si heureuse et si rassurée !

— Ah ! reprit avec lenteur madame de Soligny, qui se demanda si quelque défi se cachait sous cette réponse ; alors tu n'as plus peur de mes sortilèges?

— Dame ! je ne peux pas contredire les anges.

— Et moi je tâcherai de ne pas te brouiller avec eux en leur donnant tort, repartit madame de Soligny, qui sonna sa femme de chambre.

— Tu vas t'habiller? demanda Laure.

— 11 le faut bien. Comment rivaliser sans cela avec ta superbe modestie ?

L'entretien , interrompu par les préparatifs de la toilette, se renoua sur d'autres sujets, et ces dames {(allèrent gravement de chiffons, de parures, de modes et de couturières, comme s'il ne s'était pas agi avant cela du bonheur de leur existence, et comme si leurs deux cœurs n'avaient pas été remplis jusqu'à déborder !

Jules, en entrant dans le jardin, aperçut M. Fernel qui se promenait de long en large , d'un air fort soucieux , fouettant l'air avec une baguette , et abattant des fleurs sur son passage.

— Qui donc condamnez-vous à mort , Tarquin ? lui demanda le journaliste.

— Ah ! vous voilà ! ce n'est pas malheureux ! dit brusquement l'ancien notaire.

— Est-ce que vous m'attendiez ? mais qu'avez-vous donc?

— Je n'ai rien, je m'ennuie. Je m'imaginais qu'après avoir présenté vos devoirs à madame de Soligny, vous m'auriez fait l'honneur de votre compagnie. Mais non ! le moyen de lutter avec une belle dame de Paris! Allez! mon gaillard, brûlez-vous à la bougie; nous raccommoderons plus tard vos ailes blessées.

— Je ne vous comprends pas, dit Jules d'un ton presque sérieux. Si j'avais pu penser que vous étiez seul! — Pourquoi n'êtes -vous pas venu nous rejoindre?

— Oh! vous ne dites pas votre pensée, j'aurais troublé un charmant tête-à-tête. N'est-ce pas? Je ne plaisante pas ! C'est si attrayant une Parisienne, celle-là surtout : on est jeune, on est libre , on a son chemin à faire, on suit la première étoile qui se lève à l'horizon ! Je parie que vous lui avez déjà fait des vers.

— Ah çà ! vous me prenez pour un de mes abonnés, ou pour un de mes actionnaires, s'écria Jules, qui essayait de tourner en plaisanterie la mauvaise humeur de M. Fernel.

— Osez nier que vous faites la cour à madame de Soligny!

— Ma foi, je ne nie rien ; mais je n'avoue rien non plus. Après tout, que vous importe ?

— Comment ! que m'importe ? mais cette dame est ici, chez moi, je lui donne l'hospitalité, je réponds de mes amis.

— Absolument comme vos amis répondent de vous. J'ai fait la rencontre de madame de Soligny avant vous ; c'est moi qui lui ai donné votre adresse ; c'est moi qui me suis présenté à elle. Je ne vous ai donc, sous ce rapport , aucune obligation , mon cher Monsieur. D'ailleurs, je vous trouve plus sévère que madame Fernel, qui vous vaut bien pour les scrupules, et qui m'a remercié de mes assiduités auprès de son amie, sans songer à m'en faire un reproche.

— Ma femme est une bonne âme ; elle n'entend rien aux passions et ne croit jamais le mal , reprit l'ancien notaire , qui avait rougi et qui avait en même temps abaissé le diapason de sa voix.

— Vous me permettrez pourtant, répondit le journalise avec insistance, de m'en rapporter au jugement de la vertu même , plutôt qu'aux suppositions d'un charmant homme qui m'est suspect.

— Je ne vous permets rien, dit M. Fernel que ces persiflages irritaient et qui perdait patience, je suis le seul juge de ce qui se passe chez moi.

— Vous admettrez au moins, j'espère, le droit de madame de Soligny elle-même , qui est libre , qui ect veuve, qui n'est ni votre fille, ni votre sœur, et qui ne m'a pas semblé offensée !

- Si vous croyez que vous lui plaisez , s'écria M. Fernel,

— Vous changez la question ; laissez-moi, à mon

tour, être le seul juge de mes succès, repartit Jules avec un sourire ; si je me contente de ne pas trop ennuyer!...

— Voulez-vous dire qu'à votre place j'ennuierais madame de Soligny? demanda M. Fernel, en regardant Jules Regnault, comme s'il allait le provoquer.

— Je ne parle pas de vous : je croirais vous faire injure. Tout le monde sait que vous êtes le mari par excellence...

M. Fernel ne voulut pas entendre le reste. Il quitta Jules et se mit à marcher en grommelant :

— N'allait-il pas me faire la même morale que le docteur?

Regnault, resté immobile au milieu d'une allée du jardin, pensait tout bas avec ironie :

— Qui m'eût dit qu'un jour j'éveillerais la jalousie de M. Fernel pour une autre que pour madame Fernel?

Jules ne savait trop comment il devait prendre cette sortie dont le ridicule corrigeait la violence. Se retirer, c'était révéler le secret de la dispute, et montrer peutêtre une susceptibilité exagérée ; d'un autre côté , rester, sans condition, c'était s'exposer de nouveau à des boutades qui pouvaient dépasser les bornes. Heureusement, la cloche du diner trancha la question.

M. Fernel, qui se promenait depuis quelques instants à l'extrémité du jardin, dans l'obscurité naissante, vint droit au journaliste.

— Sans rancune, lui dit-il en tendant la main, je vous ai débité tout à l'heure un tas d'absurdités ; c'est que vous m'aviez fait faire une longue faction. Ne laissons rien paraître devant ces dames, on se moquerait de nous. Faites la cour tout à votre aise, c'est de

votre âge ; vous avez raison, je n'ai rien à y voir, absolument rien.

M. Fernel soupira involontairement en parlant ainsi. Jules feignit de ne pas entendre le soupir. 11 serra la main qu'on lui offrait, et tous deux allèrent au-devant de madame de Soligny et de madame Fernel qui descendaient à la salle à manger.

Madame de Soligny, qui avait voulu, disait-elle, lutter contre le charme modeste de madame Fernel, avait mis toute sa conscience dans la lutte. Elle était éblouissante, et sa toilette dépassait peut-être les bornes de ce que le bon goût pouvait permettre dans l'intimité. Mais, ce jour-là, le luxe avait son privilège et son excuse : chacun n'avait-il pas sa fanfare à faire entendre, son illumination à produire? Adèle avait doublé son sourire de quelques bijoux et de quelques dentelles; et, à ce propos, un observateur humoristique n'eût pas manqué de remarquer jusqu'à quel excès les Parisiennes portent la précaution. .Madame de Soligny, en quittant Paris brusquement, pour obéir à un caprice, semblait n'avoir rien oublié de son écrin. On ne sait jamais ce qui peut arriver en route; le voyage de Troyes le prouvait bien.

Jules comprit que ce n'était pas pour honorer le souvenir de M. de Preize qu'on avait mis une robe si engageante, c'est-à-dire si dégagée, et qu'on avait

attaché autour du cou un collier de perles de mille écus. Il est vrai qu'il pouvait se trouver, pour sa part, aussi blessé que flatté de cette exagération, dans laquelle sa fierté de pauvre voyait comme une menace ou comme une promesse humiliante. Mais il avait son écrin tout ouvert, c'était son esprit, et il rivalisa de luxe. Laure, dont l'enthousiasme du matin s'était attendri, sans s'éteindre, aida madame de Soligny dans ses manœuvres coquettes : elle fut la première à s'extasier tout haut ; et, avec une adresse que sa vie tranquille et dévote semblait rendre douteuse, elle ne laissa sans éloge aucun détail de cette merveilleuse toilette, aucun prestige de cette ravissante beauté.

Jules triomphait et s'enivrait de son triomphe. Étonné, puis reconnaissant de la sanction implicite que madame Fernel donnait à son amour, il se sentait débarrassé d'un douloureux scrupule. Quant à M. Fernel, auquel personne ne songeait assez pour étudier sa physionomie, il se fût trahi si on l'eût regardé et interrogé. Il pâlissait ou rougissait chaque fois que madame de Soligny, placée à côté de lui, avançait son bras mignon, penchait sa belle tête, ou lui adressait la parole. Cette nature vigoureuse, que les héroïsmes de la passion platonique ne pouvaient pas tenter, et qui trouvait difficilement dans le sentiment du devoir, dans son affection réelle pour sa femme, la force de modérer la fièvre de ses veines; ce chef-d'œuvre de santé que l'amour atteignait comme une maladie, et qui ne savait pas dissimuler ses émotions apoplectiques, n'eût pas pu soutenir un examen sérieux; mais on l'oubliait, ou plutôt Jules et madame de Soligny le ménageaient discrètement.

MONSIEUR ET MADAME FERNEL. lfil

Quant à sa femme, elle avait bien assez des battements de son cœur, de l'effort sublime par lequel elle changeait en protection active la tendresse qui l'avait si fort alarmée, pour qu'elle songeât aussi à s'occuper de lui. Laure, contre son habitude, n'alla pas chercher son ouvrage. Elle prépara la table de whist et offrit de s'y asseoir.

— Nous n'avons pas besoin de toi, dit M. Fernel, surpris de la proposition, nous sommes quatre, en comptant Regnault.

— C'est que, précisément, je ne veux pas enlever M. Regnault à Adèle. Ils ont une grande discussion à terminer sur Shakespeare, répondit en riant l'aimable dévote qui jouait son rôle à merveille.

M. Fernel n'osa pas insister. Le terrible docteur Bourgoin était là; il fallait bien se garder de lui donner des soupçons, de trahir de la jalousie ; il fallait aussi laisser Laure dans toute sa sécurité. En conséquence, l'ancien notaire s'assit en face de sa femme; mais il joua plus mal qu'elle, lui adressa tous les reproches qu'il eût dû prendre pour lui, se plaignit plusieurs fois qu'avec ses vilaines manches beaucoup trop larges, elle dérangeait les jeux, en faisant la distribution des cartes (notez en passant que madame de Sohgny avait des manches étroites). Les époux Fernel perdirent avec obstination. On eût dit que ni l'un ni l'autre ne faisaient attention aux cartes passées ni à celles qui leur restaient en main.

— Fernel ! Fernel ! disait le docteur Bourgoin, qui regardait la partie : vous ne jouez pas à la bataille, que diable! faites attention.

M. Fernel, après un chelem, refusa de continuer, si

le sort lui donnait toujours le même partenaire. Laure, qui craignait très-sérieusement d'avoir été distraite, et dont la conscience n'était pas absolument sans nuages, se leva et insista pour que l'avocat Babel prît sa place. M. Fernel, de cette façon, ne gagna pas au changement, car l'aigle du barreau n'était pas tranquille ; il regardait dans la direction de madame de Soligny, plus souvent que dans son jeu, et il arriva que lui et M. Fernel essayaient de se mêler à la conversation, sans plus de souci des joueurs, qui s'effarouchaient de vaincre par la seule maladresse de leurs adversaires.

Laure délivrée fit un signe au docteur et l'attira dans un angle de la chambre à coucher.

— Ai-je la fièvre aujourd'hui? lui demanda-t-elle bravement, en lui tendant la main.

— Pas précisément; mais le pouls n'est pas normal. Il y a encore quelque chose.

— Eh! mon bon docteur, revenez demain, et il n'y aura plus rien.

— Oh ! je ne suis pas inquiet, continua le médecin, qui avait gardé, avec l'autorité d'un père, la main de madame Fernel dans la sienne. Je vous ai vue devant les petits berceaux de vos enfants malades, et je sais comment vous savez porter la douleur ; mais on a souvent l'âme robuste pour les grands assauts, et l'esprit pusillanime pour les petites luttes; on fait peur à la mort qui menace son enfant, et on n'ose pas faire peur à une coquette qui menace...

— Docteur ! s'écria madame Fernel épouvantée, et se trompant encore à l'intention du médecin qu'elle voulut interrompre.

— Qui menace son mari, acheva résolument M. Bourgoin.

— Mon mari ! balbutia Laure, cherchant à comprendre ; et se remettant à graixFpeine de la terrible angoisse qui venait de l'assaillir. Mon mari!

— Ne courrait-il plus de danger, le gros imprudent? demanda le docteur avec un rire doucement moqueur.

— Quel danger ? reprit Laure stupéfaite.

M. Bourgoin regarda madame Fernel, et lut tant d'étonnement sincère sur son visage, qu'à son tour il ne sut plus que dire.

— Comment, quel danger? mais celui qui vous donnait un peu de fièvre hier, et qui vous agite encore aujourd'hui, le danger que voilà, ajouta le médecin, en montrant madame de Soligny.

— Vous m'avez crue inquiète pour mon mari?

— Pour qui donc l'auriez-vous été?

Madame Fernel frémit. Dans sa joie de reprendre son secret qu'elle croyait deviné par le docteur, elle allait elle-même le livrer. Le médecin fixa sur elle ses deux yeux, en rapprochant ses gros sourcils, mais vraisemblablement il n'eut pas de soupçons; il ne s'aperçut pas ou il feignit de ne pas s'apercevoir que Laure n'avait pas répondu à sa dernière question, il continua :

— Ainsi, mon diagnostic était en défaut?

— En ce qui me concerne, sans doute, repartit madame Fernel. Mais j'ai peur que vous n'ayez ou raison pour mon mari, ajouta-t-elle avec un petit soupir mélancolique.

— Ma foi, je ne me prononce plus, dit le médecin,

en affectant un dépit jovial, et je soignerai mes malades, sur leur déclaration.

— Eh bien! malgré votre échec, j'ai confiance en vous, mon bon docteur, reprit madame Fernel avec un ton caressant et en remuant doucement la tête, comme si elle ajoutait, en dépit d'elle-même, un sens mystérieux à ses paroles ; je viens vous demander vos conseils et votre concours. J'ai entrepris une bonne œuvre, il faut m'aider.

— Quelle est cette œuvre ?

— Promettez-moi d'abord le secret.

— Ne craignez rien, dit le médecin en lui serrant la main. Ce n'est pas moi qui vous trahirai jamais.

Ce dernier mot fit rougir madame Fernel ; elle continua :

— Croyez-vous, docteur, que je conspire?

— Bravo! contre qui?

— Contre le gouvernement.

— Parbleu! j'en suis; il ne fallait pas me poser de conditions pour m'enrôler.

— Oui, je veux lui enlever un denses appuis. En un mot, docteur, je veux marier M. Jules Regnault à madame de Soligny.

Le docteur fit un mouvement, arrêta une exclamation qui faisait déjà trembler ses lèvres, et regarda Laure avec des yeux brûlants d'amitié.

— Ah ! vous voulez faire ce mariage ?

— Oui, répondit Laure, mais c'est bien difficile! car jusqu'à présent il n'y a que moi qui le veuille. Il est vrai que je le veux si ardemment, que cela se fera.

Le médecin se croisa les bras en silence et murmura enfin :

— Vous êtes une grande âme !

— Mais non : je suis une femme égoïste, puisque c'est pour ôter tout prétexte à mon mari, dit madame Fernel.

— Vous n'avez donc conçu ce projet que depuis une minute, car il n'y a qu'une minute que vous doutez de Fernel!

Laure ne parut ni offensée, ni embarrassée de cette objection.

— J'ai conçu ce projet depuis ce matin, réponditelle, parce que j'ai vu qu'il n'était pas impossible et que M. Regnault avait bien préparé le terrain.

— Oh! je m'en rapporte à lui, dit le docteur. Est-ce aussi par amitié pour madame de Soligny que vous voulez ce mariage?

— Pourquoi pas ?

— C'est que vous me paraissez conspirer aussi contre elle.

— Docteur, vous n'aimez pas M. Regnault!

— J'avoue que je n'ai pas un grand entraînement pour ce petit monsieur qui, à l'âge des beaux rêves, c'est-à-dire des aspirations, débute par l'optimisme et se range parmi les satisfaits.

— Ah ! si vos rancunes politiques se mêlent de vos sentiments!

— Je ne sépare pas la politique de tout ce que j'aime et de tout ce que je hais, dit le médecin avec énergie. Mais je ne hais pas M. Regnault; c'est un enfant du pays, j'ai applaudi à ses succès au collège ; je regrette seulement qu'il ait pris une route dans laquelle je ne cherche pas ordinairement mes amis. Il a du talent, de la volonté, trop de volonté peut-

être; je ne crois pas qu'il ait beaucoup de cœur. Le docteur s'arrêta, comme s'il attendait une contradiction; mais madame Fernel écoutait en silence.

— Après tout, continua M. Bourgoin, vous avez raison de le marier à cette Parisienne : ils se valent. Mais si j'avais une fille ou une sœur, je prierais Dieu de la préserver de l'amour de ce petit journaliste ambitieux.

Le médecin, tout en s' exprimant ainsi , serra par hasard, par un geste dont sans doute il n'eut pas conscience, le bras de madame Fernel. Laure le regarda en face.

— Vous ne connaissez pas madame de Soligny, lui répondit-elle gravement, et vous connaissez mal M. Regnault. Je veux marier un honnête homme a une honnête femme : ils ont de l'esprit, de la coquetterie, de l'ambition Fun et l'autre, c'est possible. Ils s'arrangeront- mieux avec les incidents de la vie quotidienne. Leur royauté sera de ce monde. Ne regrettons pas pour eux, mon cher docteur, la passion qu'il faut étouffer ou qui vous dévore.

Le médecin parut convaincu ; du moins il n'insista pas. '> — Ainsi, vous voulez ce mariage?

— Je souhaite sincèrement qu'il se fasse.

— Il se fera, Madame; je ne comprendrais pas que le ciel se permît de vous résister. En quoi puis-je vous être bon ?

— Vous serez ma police et mon conseil, docteur. Vous me direz ce qu'on pense, ce qu'on dit dans la ville, et, au besoin, je vous livrerai madame de Soligny, qui ne peut manquer d'attraper aussi la fièvre. Vous m'aiderez à la séduire.

— Je m'en lave les mains d'avance, dit en riant le médecin; je ne prends pas la responsabilité de leur bonheur.

— C'est moi qui en répondrai pour vous, reprit Laure avec un sourire; mais vous me jurez une discrétion absolue?

— Absolue.

— C'est un engagement sérieux, monsieur Bourgoin.

— Je le comprends ainsi, Madame.

— Je ne suis pas fâchée de prouver à cette Parisienne que, nous autres, femmes de ménage, nous nous entendons aussi à l'intrigue ; on ne nous croit bonnes qu'à faire delà galette; aujourd'hui, je veux mettre la main à une autre pâte.

Laure menaçait du doigt madame de Soligny, en parlant, comme si elle eût plaisanté, et pourtant son cœur battait à rompre sa poitrine.

— Quand vous serez en train, repartit le docteur, prouvez-lui donc aussi, à cette belle dame, que vous savez être coquette.

— Vous me donnez le conseil que mon mari m'a déjà donné.

— Tant pis, car le conseil est bon, et il faut en user pour l'intérêt de votre mari lui-môme. Excusez ma franchise, ma brutalité; mais j'ai beaucoup de peine à me persuader que je ne suis pas de votre famille, et je me mêle de votre bonheur, comme si j'y étais intéressé. Kernel vous a indiqué naïvement ce qu'il faut faire pour lui. Parbleu! ce n'est pas un lovelace, un séducteur! Cette coquette lui trouble les yeux, voilà tout, et je suis certain qu'il a déjà de gros remords.

— Oh ! je ne crains pas que le cœur de mon mari s'éloigne jamais du mien, dit madame Fernel avec une confiance superbe; Fernel m'estime plus que toutes les femmes.

— Il ne s'agit pas d'estime, épouse chrétienne, femme modèle. Moi aussi, je suis convaincu que le mouton reviendra au bercail; mais à quoi bon le laisser s'égarer?

- D'abord, êtes-vous bien certain, mon cher docteur...?

— Je ne suis plus certain de rien... je doute de tout. Mais enfin, voici le conseil que je vous donne : ne laissez pas à cette Parisienne les avantages que vous pouvez facilement et innocemment lui disputer. Elle parle à tort et à travers; vous en savez plus qu'elle, mêlez-vous à la discussion. En vérité, mesdames de la province, vous tenez trop aux provisions, et l'esprit trop conservé ne vaut plus rien.

— Mais je vous affirme, docteur, que je n'ai pas d'esprit.

— Bah! vous croyez! eh bien, servez-leur de... ce que vous avez. Je ne me plains pas de vos bons dîners, madame Fernel ; mais laissez faire Brigitte, que votre collaboration humilie, beaucoup plus qu'elle ne l'honore. Je défends que, d'ici au départ de cette belle dame, vous confectionniez le moindre plat de sucrerie.

— Pourtant, docteur!...

— C'est mon ordonnance. Voici la suite du régime : pourquoi n'essayez-vous pas de mettre vos toilettes à la mode?

— Ah ! docteur, je serais ravie d'avoir vos conseils, sur la coupe de mes robes.

— Vous raillez? eh bien, vous les aurez, et, demain matin, vous recevrez toutes les gravures de modes qui sont arrivées depuis huit jours dans la ville. Si les modes de huit jours sont encore trop vieilles, nous ferons jouer le télégraphe.

— Mon bon docteur, vous radotez, dit Laure en haussant les épaules, mais avec un sourire un peu triste.

— Parbleu ! je ne serais pas docteur sans cela; mais essayez ! Plus de tricot, de couture, d'aiguille !

— Vous voyez, j'ai commencé, dit madame Fernel en montrant sa table; j'ai fait disparaître les écheveaux et j'ai pris des livres. Croiriez-vous, docteur, que j'ai lu Shakespeare une partie de la nuit?

— Bravo ! Ah ! la plus sainte des femmes est encore femme ! Allons, ma chère madame Fernel, un peu de courage. Quand même votre mari ne courrait aucun danger, par amour national, en l'honneur de la Champagne et de la ville de Troyes, faites baisser pavillon à cette conquérante.

— Est-ce que vous croyez sérieusement, docteur, demanda Laure un peu inquiète, que mon mari...

— J'aurais bien envie de vous effrayer, pour vous forcer à combattre ; mais non, j'aime trop la vérité. Fernel est exposé, voilà tout ; c'est une maladie que nous connaissons, pour l'estomac qui a des caprices ; Fernel est rassasié de pâté d'anguille.

— Je ne comprends pas, dit madame Fernel.

— Parbleu ! je crois bien, continua le docteur, un peu confus d'avoir emprunté un argument aux Contes de La Fontaine, pour persuader une dévote. Ce que je veux dire, c'est que la foi la plus sincère a par moments des doutes, des vertiges.

— Jamais! reprit madame Fernel en portant la main à son cœur.

— La foi des femmes, c'est possible, dit le docteur qui s'empêtrait dans ses subtilités psychologiques; mais la foi des hommes, n'en répondez pas. Bref, votre mari est un modèle de fidélité ; mais... il a des tendances à éprouver lui-même sa constance.

— Si Fernel était capable de ne plus m'aimer, je suis sûre qu'il viendrait m'avouer tout le premier ses torts. Pensez donc que je suis sa meilleure amie! Depuis dix ans, monsieur Bourgoin, nous n'avons pas eu de secret l'un pour l'autre, nous nous aimons tant, que nous n'y prenons plus garde.

— Voilà le mal, et je vous arrête à ce mot. 11 faut y prendre garde. En somme, soyez coquette, et à ce prix je vous aiderai à jouer le tour que vous désirez à madame de Soligny.

— Coquette, moi! une vieille femme! ce serait ridicule.

— Tenez ! voilà que vous commencez, dit le médecin. Vous me parlez de votre âge, à moi qui vous ai vue naître.

— C'est vrai, je suis peut-être coquette, repartit madame Fernel avec un adorable sourire ; car j'avais déjà songé hier, sans me douter du péril qui menaçait mon mari, à rivaliser un peu avec Adèle, dans la conversation.

— Oh! cela ne suffira pas. Je tiens absolument à la mode.

— Eh bien, nous verrons !

— Je vous envoie demain les gravures.

— Et moi, je vous charge de donner au besoin des conseils à M. Regnauit.

— Si vous lui eu donniez vous-même !

— Y pensez-vous, docteur? A propos, je vous signale un rival. M. Babel s'est prononcé.

— Ah! cela me décide ; j'avoue que je n'ai jamais aimé ce bel avocat. Savez-vous bien, Madame, que le sort de votre amie me fait frémir! Un avocat, un journaliste, sans compter l'inconnu... de Paris!

— Et sans compter M. Fernel, n'est-ce pas? ajouta Laure avec un peu de tristesse.

— Vous savez bien que celui-là n'est que pour faire nombre.

Laure serra la main du docteur en lui faisant remarquer que les joueurs quittaient la table de whist. Ils se séparèrent sans affectation. Le médecin, tout en se rapprochant du cercle, pensait :

— Quelle femme ! Elle a tous les génies, et personne ne s'en doute ! Quand ce ne serait que pour me donner à moi-même le spectacle de la vertu dans toute la splendeur de la frivolité, je veux qu'elle fasse envie à cette élégante, à cette Parisienne, qu'on croit jolie parce qu'elle est délicate, et qu'on croit délicate, parce qu'elle est maigre.

Laure, qui venait de sonner pour qu'on apportât le thé et qui débarrassait la table du milieu, se disait tout bas :

— Sans cette révélation du docteur, j'aurais eu une journée bien heureuse; mais ce petit chagrin est un enseignement. Quel malheur que je ne puisse plus être aussi désintéressée en travaillant à ce mariage! J'aurais eu tant de joie à ne souhaiter aucune compensant >«i ! Mais j'aurais peut-être ressenti moins d'ardeur. J'ai dit la vérité au bon docteur. Eernel ne peut me

trahir. Mais il y a des trahisons involontaires qui surprennent le courage. J'en sais quelque chose.

La femme de chambre apporta le plateau, avec tout ce qui était nécessaire pour le thé. Madame Fernel, tout en rangeant et en préparant les tasses, continuait :

— Pourvu que mon entreprise ne soit pas téméraire ! Je veux garder mon bonheur, et je veux que les autres soient heureux !

Elle prit une tasse qu'elle alla offrir à madame de Soligny.

Adèle la regarda avec des yeux animés , et mettant une intention secrète dans ses paroles :

— Merci, lui dit-elle, tu es un ange de bonté.

— Y a-t-il assez de sucre ? demanda madame Fernel, qui ne voulut pas comprendre cet acte de soumission, de repentir, de reconnaissance. Monsieur Regnault, aidez-moi à faire les honneurs.

Le journaliste courut s'emparer d'un grand plat d'argent sur lequel de merveilleuses tartines au beurre de Lusigny étaient étalées , et fit le tour de la société.

— Tiens ! dit gaiement le docteur, voilà le publicistc qui sert ses abonnés !

— Monsieur Regnault, vous oubliez M. Babel et mon mari, ajouta madame Fernel, avec une intention malicieuse, en forçant Jules à présenter galamment le plat à M. Fernel et à l'avocat.

— Je ne m'en dédis point, pensa tout bas le médecin; quand elle le voudra, elle aura plus d'esprit que toutes les Parisiennes réunies.

M. Bourgoin s'approcha de madame de Soligny.

— Eh bien ! belle dame , avez-vous encore des préventions contre la province ?

— Peut-être. Ainsi j'ai peur qu'on ne puisse plus en sortir, quand une fois on y a mis le pied.

— Je le crois bien ; il a fallu dix ans pour enlever Hélène du milieu des Troyens.

— Oh ! je ne pense pas rester dix ans.

— Non, puisque vous n'avez pas de mari qui vous attende et vous réclame.

Adèle ne se blessa pas de la plaisanterie , mais elle voulut changer de conversation.

— Comment vont les malades, docteur ?

— Très-mal, depuis que vous êtes arrivée.

— Ah ! mon Dieu, je ne me croyais pas si funeste !

— C'est précisément cette confiance qui vous rend dangereuse, car vous êtes trop charitable pour tuer les gens, de propos délibéré.

— Sans doute ; mais puis-je connaître mes victimes?

— Oui, dit le médecin en baissant la voix, et en prenant la place laissée libre, depuis peu, par Jules Regnault; je viens même vous demander grâce pour un de mes clients.

— Où est-il ? dit avec coquetterie et sur le même ton la Parisienne, qui enveloppa tous les assistants d'un regard brillant et fier.

— C'est un de ces deux hommes qui avalent là-bas si tristement leur thé, comme s'ils s'empoisonnaient de désespoir !

— M. Babel ?

— Voilà justement celui pour lequel je ne vous demande aucune pitié, reprit en riant le docteur; non, c'est l'autre.

— Comment ! ce pauvre M. Fernel ! Est-ce que

Laure a des inquiétudes sérieuses ?

Et madame de Soligny sourit avec bonté.

— Madame Kernel ne craint rien, car elle ne se doute de rien ; c'est moi qui ai peur d'une attaque d'apoplexie.

— Eh bien! saignez-le vite, docteur; car je ne vois que ce moyen-là, Est-ce tout? Le martyrologe n'est pas long.

— 11 y en a encore d'autres , mais ceux-là se guériront d'eux-mêmes.

. — A la bonne heure, vous m'ôtez un remords, et vous pouvez me dire les noms.

— Eh bien ! il y a moi.

— En vérité, docteur ! En êtes- vous sûr ?

— Très-sûr; c'est surtout par le diagnostic que je brille.

— Je ne sais pas si je dois prendre votre aveu pour un compliment ; car enfin vous paraissez si certain de la guérison !

Et madame de Soligny se renversa dans un fauteuil en riant de bon cœur.

— On n'est jamais en médecine aussi certain de la guérison que du contraire : celui qui parierait, par exemple, que notre journaliste guérira pourrait se tromper.

— Ah ! celui-là est atteint aussi , dit Adèle , qui ne put s'empêcher de rougir.

— Je le crois bien. C'est lui qui nous vengera tous.

— 11 vous vengera ! Que veut dire cette menace ?

— Cela veut dire, belle dame, que vous avez affaire à l'esprit le plus insoumis, à la volonté la plus déliée, à la diplomatie la plus indomptable. M. Regnault est un Parisien poussé en province : il combine la grâce

et la force. Défiez-vous de ce gaillard-là. Vous auriez une terrible rivale , son ambition ! Combien de fois j'ai vu de petites mains s'avancer doucement pour le retenir par les ailes ! Mais ce papillon s'envolait, sans songer même à laisser des regrets. Vous ne l'empêcherez pas de devenir député.

— Certes non , je ne l'empêcherai pas, dit avec dépit la Parisienne. Croyez-vous donc que je veuille priver le département de l'éloquence de M. Regnault ?

— Vous faites bien de ne pas le vouloir, dit le médecin, qui prenait plaisir à éveiller l'amour-propre et l'orgueil, ces deux parrains de l'amour. On ne vous le pardonnerait pas dans tout le pays : toucher à notre grand homme ! car il résume toute la gloire nationale. Il doit être décoré à la prochaine giboulée ; aussi, malgré les symptômes alarmants, j'espère bien qu'il guérira.

En achevant ces mots , le docteur se levait ; mais la petite main nerveuse de madame de Soligny le retint doucement par la manche.

— Monsieur Bourgoin !

— Madame.

— Est-ce que vous me haïssez ?

— Moi, Madame, quand je viens au contraire de vous avouer ma passion.

— Oh! ne plaisantez pas, je parle sérieusement. Je ne veux pas vous dire, docteur, que j'ai pour vous la plus grande estime, car j'aurais l'air de vous accuser d'ingratitude; mais je vous avoue que vos persiflages m'ont fait de la peine. Pourquoi feindre de penser tant de mal de moi ?

Madame de Soligny, qui avait été toute la soirée

d'une gaieté provoquante, d'une impitoyable vivacité d'esprit, par un contraste rapide, fronçait ses jolis sourcils, et avait dans les yeux de petits points brillants qui, n'étant pas des diamants, devaient être des larmes.

— Excusez-moi, Madame, dit d'un ton sournois le docteur, ravi de sa petite manœuvre; j'ignorais qu'on pût vous blesser, en plaisantant M. Regnault.

— Ah ! vous êtes un méchant homme, dit madame de Soligny, qui se leva brusquement, et qui alla rejoindre madame Fernel auprès de la table à thé.

— Diable ! pensa le docteur en riant tout de bon, le journaliste a avancé ses affaires. Le système nerveux est pour lui. Encore quelques petites taquineries, et j'aurai tenu mon engagement envers madame Fernel.

Avant la fin de la soirée, qui se termina quelques instants après ces divers incidents, M. Bourgoin put s'approcher de Laure, que madame de Soligny avait quittée.

— Cela marche, dit-il, cela marche.

— Vous avez fait l'éloge de M. Jules ?

— Au contraire; j'en ai dit du mal.

— Docteur, prenez garde.

— C'est mon système, et il me réussit. Je traite l'amour par des révulsifs ; c'es't l'allopathie appliquée aux passions. Au journaliste, maintenant !

— En effet, quand on sortit de la maison, le docteur marcha à côté de Jules Regnault comme il avait marché la veille à côté de M. Fernel. Il parlait peu d'ordinaire au jeune homme, qu'une différence considérable d'âge et d'opinion tenait à distance ; mais ce soir-là le médecin se fit bonhomme. Il laissa aller MM. Cavalier et Babel, et, retenant le journaliste ;

— J'espère, lui dit-il, que vous n'avez pas perdu votre journée ?

— Qu'entendez-vous par là? demanda froidement Regnault.

— J'entends que vous avez fait enrager ce fat de Babel et que vous avez donné une bonne opinion de la presse de province à cette belle dame de Paris.

— Je vous remercie du compliment, répliqua Regnault qui paraissait peu disposé à lier conversation.

— Sapristi ! ce succès vous rend bien fier.

— Vous trouvez ! J'estime pourtant qu'il n'y a pas de quoi.

— Si madame de Soligny vous entendait !

— Elle trouverait que je suis modeste.

— Ou, tout au plus, fort discret.

— La discrétion est une bonne défense contre la curiosité.

— Vous imaginez-vous, par hasard, mon jeune ami, que je veux des confidences pour les raconter demain à mes trente-six malades ? Rassurez-vous, monsieur Jules, continua d'un air presque affectueux le médecin, qui voulait arriver à tout prix à son but ; gardez pour vous seul, ou pour votre mère, ce précieux trésor des premières émotions de l'amour que je ne prétends pas profaner. Mais vous n'empêcherez pas un vieil enfant troyen de s'intéresser au triomphe d'un de ses plus jeunes camarades. Vous végétez ici, et, entre nous, vous végétez au service de gens qui ne vous apprécient pas. Ne voilà-t-il pas un bel avenir que de servir éternellement la vanité d'un Mirabeau comme M. Babel, ou la présomption d'un homme d'État comme M. Cavalier? Aujourd'hui, la fortune vous sourit par la plus

jolie bouche qu'elle puisse prendre, protitez-en; faites honneur à vos compatriotes, morbleu ; et infligez la roture à cette jolie dame, qui abandonnera sans peine le petit nom aristocratique de son premier mari.

Jules fut frappé de l'accent de franchise avec lequel M. Bourgoin lui parlait. Il comprit que le docteur avait une intention, et il résolut de la pénétrer : en conséquence, il voulut le pousser à bout, et garda le silence.

— Vous vous défiez de moi ! A votre aise, continua le médecin en s'arrêtant au milieu de la rue; mais vous ne tromperez pas un vieux praticien, et je vous avertis que si vous ne convenez pas à l'instant des faits que j'avance, j'irai demain vous dénoncer comme un hypocrite à madame de Soligny et à madame Fernel.

— Monsieur, dit Jules vivement, je ne vous reconnais pas le droit de m'interroger.

Le nom de madame Fernel, incidemment invoqué par le docteur, avait frappé et ému le journaliste.

— Le droit que vous me contestez, et dont je ne veux pas abuser, jeune homme, je le tiens de mon âge, de ma profession, de ma vieille amitié pour M. et madame Fernel, dont vous devez respecter l'hospitalité. Je ne suis pas votre père, je ne suis peut-être pas votre ami, je ne suis pas même votre médecin, car vous vous portez' bien, et vous devez croire à l'homœopathie ; mais quand j'ai la manie de me mêler des affaires des autres, croyez-le, ce n'est pas pour leur nuire. Qui sait? J'ai peut-être reçu la commission de vous marier.

— De me marier !

— Eh ! mon Dieu ! il n'y a pas que moi qui ai remarqué que vous feriez un beau couple ; que madame de Soligny n'a pas tant de préjugés que de falbalas, et qu'une honnête femme, jolie et riche, n'est pas faite pour autre chose que pour un honnête garçon, jeune, joli et pauvre.

— Docteur ! docteur ! s'écria Jules Regnault, saisi par une invincible émotion, et en prenant les mains du médecin.

— Eh ! allons donc ! laissez donc venir votre âme sur vos lèvres, petit diplomate que vous êtes ! Fi ! que c'est mal, à votre âge, d'être si réservé î Quand je vous dis qu'on veut votre bonheur; ne résistez pas.

— Mais qui donc s'est mis cette idée-là en tête ? demanda Regnault.

— Qui? tout le monde, excepté Babel ; vous tout le premier, j'en suis sûr. Tenez, monsieur Jules, nous venons de quitter une brave et digne femme qui a du cœur et de la raison. Si vous l'interrogiez, elle vous donnerait le même conseil que moi.

— Madame Fernel ?

— Oui, madame Fernel; je le présume, du moins. Allez lui confier votre ambition, vous verrez si elle la blâme.

— Madame Fernel ! répéta Jules plusieurs fois, en croisant les bras sur sa poitrine et en refléchissant.

Le docteur sourit et le laissa méditer. Au bout d'une minute ou deux :

! — Eh bien ! lui dit-il, me pardonnez-vous !

Jules releva la tête. A la clarté de la lune, M. Bourgoin put voir sur la physionomie du journaliste un rayonnement, une lueur sereine, symptôme d'eu-

thousiasme contenu, et aussi peut-être de douleur domptée.

— Monsieur Bourgoin, dit Regnault d'une voix qui vibrait, je sais que vous êtes le plus honnête homme que je connaisse; je n'ai pas de titres à votre amitié, permettez-moi d'en offrir à votre estime. Je suis dans une situation étrange, inouïe ; j'ai besoin de bons conseils. Les espérances que vous me suggérez, je les avais déjà, mais je n'osais ni les encourager, ni les détruire; je sens dans vos paroles une inspiration que je vénère; je m'y abandonne sans vous interroger. Excusez ma froideur, ma réserve ; j'avais si peur de passer pour un présomptueux, et, d'ailleurs, je suis si loin du but encore ! Mais puisqu'un homme d'honneur, comme vous, m'exhorte, je n'hésite pas; je conviens de tout, je me soumets à tout. Que faut-il faire ? Parlez.

— Bien, très-bien, jeune homme, dit le médecin, dont la voix aussi avait perdu de sa fermeté, et qui se mit à serrer les deux mains du journaliste dans les siennes. Vous valez mieux que je ne croyais: vous vous êtes rendu sans trop de difficulté. Ce qu'il faut faire, dites-vous ? Ma foi, je n'en sais rien ; laissez-vous aller : « Bel oiseau bleu, chantez la romance à Madame ! » tout paraît marcher à merveille jusqu'ici ; il sera temps d'aviser quand nous trouverons des obstacles.

— Oh ! c'est bien difficile, monsieur Bourgoin !

— Parbleu! si c'était facile, où serait le mérite? Mais j'ai fait des opérations bien autrement graves que celle-là et qui ont réussi.... Je ne pose qu'une condition à mes services : c'est que vous tâcherez, n'est-ce pas, de tourner un peu à l'opposition. Après tout,

quand vous aurez quitté la province, cela sera plus facile.

Jules sourit et la conversation se continua affectueusement jusqu'à l'extrémité de la place qui suit la rue du Cloître. Au moment de se séparer, le médecin dit au journaliste :

— A propos, ne soyez pas surpris, si demain vous êtes d'abord un peu froidement accueilli; j'ai voulu vous ménager une rentrée en grâce , l'occasion d'une scène pathétique, et j'ai dit du mal de vous à madame de Soligny. Ce soir, on vous déteste peut-être, mais demain ce sera mon tour; je vais passer à l'état de calomniateur, c'est très-bon pour nos plans, on ne nous accusera pas de connivence.

— Mais, docteur, si on vous a cru sur parole ?

— Vous saurez, Monsieur, qu'on ne me croit réellement que quand je dis du bien des gens.

— Une autre fois, monsieur Bourgoin, faites-vous croire à propos de moi.

— Je vous le promets. Adieu! et surtout ne dormez pas.

Jules franchit en courant la distance qui le séparait encore de la rue des Bûchettes. Il vit de loin une petite lumière qui brillait derrière un rideau de laine bleue; sa mère n'était pas couchée. Il entra tout essoufflé dans la chambre de madame Regnault.

— Est-ce que tu pars cette nuit ? demanda la veuve.

— Non, ma mère. Pourquoi as-tu donc veillé si tard ?

— Je voulais achever de remettre des poignets neufs a lis chemises neuves, qui sont déjà usées, et dont tu vas avoir besoin.

Jules sourit de la réponse et en fut attendri.

— Ah ! mère, si tu savais ce qui s'est passé !

— Quoi donc? cette belle dame s'est moquée de toi ?

— Non, non, écoute !

Jules alla chercher une chaise, l'apporta à côté du fauteuil de sa mère, s'assit comme un enfant, en relevant ses pieds qu'il appuya sur les barreaux, et raconta tous les incidents de cette journée mémorable, tout jusqu'à la petite scène du jardin avec M. Fernel et à la conversation avec M. Bourgoin. La veuve qui cousait ne fit aucun mouvement, ne releva pas la tête pendant tout ce récit. Quand il eut fini, elle retira ses lunettes, pour le mieux regarder, et lui dit en affectant un peu d'ironie :

— Eh bien ! qu'est-ce que cela prouve? Faut-il faire la malle?

— Cela prouve, mère, que tu avais raison ce matin, et que, si je suis fou, je le suis en même temps que les gens les plus sensés que je connaisse.

— Nous recauserons de cela. Va te coucher, dit madame Regnault.

— Et toi, mère, tu ne remettras plus longtemps des morceaux à mon linge tout neuf, dit Jules, qui prit à deux mains la tête de la veuve, et qui osa l'embrasser sur les deux joues, malgré ses protestations et sa colère.

Quand elle fat seule, madame Regnault eut un petit rire silencieux ; puis , tout en remettant ses lunettes dans leur étui de ferblanc :

— Madame Fernel m'a tenu parole, se dit-elle ; je ne manquerai pas d'aller demain à la messe pour la remercier.

Le docteur Bourgoin demeurait sur une des promenades, entre ses malades de la ville et ceux des faubourgs. Tout en regagnant son domicile, il fredonnait, avec la vojx la plus fausse du département , un air de Joconde, ce qui ne l'empêchait pas de faire intérieurerement les réflexions que voici :

— Si j'avais trente ans de moins, je n'aurais pas accepté le rôle de confident... Ma foi! il y a du plaisir à intriguer en faveur des honnêtes gens!... Ce petit journaliste a du bon. Mais la dame de ses pensées est une terrible coquette.... Quelle sainte, hélas! quelle martyre peut-être que madame Fernel ! En voilà une qu'il faudrait adorer à deux genoux. Ah! si j'avais rencontré une femme pareille, je ne serais pas resté garçon. Mais il n'y en a qu'une seule, et Fernel l'a prise. .. Il faudra que je l'empêche de faire des sottises, ce malheureux qui a assez de son bonheur. Ce mariage-là arrangerait tout; oui, tout!... mais se fera-t-il? Pourquoi pas?... Madame de Soligny m'aurait plu, elle est fort jolie; ce n'est pas une méchante femme... Il n'y a pas de méchantes femmes ! il n'y a pas de méchantes gens ! il n'y a que des malades.

Le docteur était devant sa porte ; il l'ouvrit avec un passe-parlout, traversa le petit jardin qui précédait sa maison, et, après avoir franchi le péristyle, alluma sa bougie à une veilleuse qui brûlait pour lui dans le couloir.

— Que c'est triste, se dit-il, de rentrer dans une maison vide, de n'avoir pas de femme qui vous attende, à qui l'on puisse raconter les travaux du jour et les jolis petits complots qu'on a faits! une femme comme madame Fernel ou même comme madame de Soligny !

Ah bah ! . . . Fernel me prouve bien que la meilleure des femmes , si on en est le mari , ne vaut pas celle qu'on n'a pas... celle qu'on n'aura jamais.

Sur ces réflexions, le docteur bâilla, remonta sa montre, et se prépara à goûter le sommeil 'du juste, si fréquemment usurpé par les coquins.

Si le sommeil du juste est particulièrement vanté pour sa douceur, il n'est pas garanti contre les interruptions. Le docteur Bourgoin qui, n'étant pas amoureux, s'était promis de dormir, fut obligé de se lever avant le jour pour deux opérations bien différentes ; il s'agissait d'aider un moribond à se débarrasser de sa guenille terrestre, et de faciliter, d'autre part, l'entrée du monde à un être inconnu. Le docteur présida doucement à la mort et mélancoliquement à la vie.

— Le monde est au complet, dit-il en revenant chez lui , par une matinée froide , et il ne manquera pas une note au charivari humain. Voilà une voix cassée qui cesse de gémir, en voilà une jeune qui commence à crier! Quand je pense que ce vieillard a aimé, que ce petit enfant aimera peut-être, et que l'existence est toujours, avec la différence d'un peu plus ou d'un peu moins de larmes, le même refrain, je trouve que nous sommes bien naïfs de nous donner tant de mal pour suivre une ornière ! Les médecins surtout sont

sans excuse, quand ils se mêlent d'ambition ou quand ils se mettent en quête de plaisir ! Je les trouve aussi passablement ridicules, ajouta le bon docteur en boutonnant sa longue redingote, quand ils s'occupent de petites intrigues de sentiment. Ne me suis-je pas posé hier en valet de comédie ? Que m'importent les œillades perdues de cette Parisienne, les soupirs improductifs du journaliste et les petites misères de la maison Fernel ? Je suis chargé d'ouvrir ou de fermer la porte du théâtre, je ne suis pas chargé de présider aux intermèdes, ni de régler les ballets. C'est dit; j'abdique mon rôle de confident.

Le docteur était de mauvaise humeur. Je dois reconnaître aussi qu'il était à jeun et que le froid piquant d'une aurore d'automne n'était pas étranger à ce refroidissement de son zèle; mais quand il se fut réchauffé à un bon feu, et quand il eut lesté son estomac d'un premier déjeuner, l'équilibre se rétablit dans sa conscience, les brouillards misanthropiques se dissipèrent , la bonté rayonna de nouveau , le docteur ne pensa plus qu'aux engagements pris la veille.

—Voilà pourtant à quoi tient le dévouement! dit-il en faisant des observations sur lui-même. Quand j'ai faim et quand 'j'ai froid, je suis le plus mauvais animal que je connaisse. La vertu doit être un hommage de la bonne santé, et il faut pardonner quelque chose aux mauvaises gens qui sont maigres.

Sur cette remarque, qui établissait les rapports de l'hygiène avec la morale, le docteur se disposa à sortir. Sa journée commençait; le dérangement de la nuit était un hors-d'œuvre ajouté au programme quotidien.

— Madame Fernel est matinale, pensa le médecin ; débutons par elle. Cette visite me portera bonheur.

Au moment où le docteur Bourgoin agitait la chaîne qui mettait en branle la grosse cloche de la maison Fernel, la porte s'ouvrit et M. Fernel parut.

— Vous sortez à pareille heure? demanda le médecin.

— Et vous, docteur ! On ne vous attend pas, que je sache, avant ce soir.

— Moi, je suis dans l'exercice de mes fonctions.

— Gomment ! il y a quelqu'un de malade dans la maison? demanda l'ancien notaire avec inquiétude.

— Pourquoi votre femme ne m'aurait-elle pas fait appeler ? Savez-vous comment elle se porte ce matin ?

— Je ne suis pas encore entré dans sa chambre, répondit M. Fernel; mais je présume...

Le docteur partit d'un éclat de rire et donna deux ou trois tapes familières à l'estomac de son interlocuteur.

— Voilà tout ce que je voulais savoir, mauvais sujet. Il n'y a ici personne de malade que vous , et si vous voulez bien prendre la peine de rentrer, je vais vous tirer quelques onces de sang, car vous êtes à jeun, je suppose !

— Que veut dire cette plaisanterie, docteur?

— Je ne plaisante pas. Ah ! vous sortez le matin sans embrasser votre femme , comme un homme qui a la conscience malade et qui craint d'affronter le regard de celle qu'il a offensée ! Ah ! vous allez vous promener, pour qu'on ne voie pas que vous avez mal dormi et pour rafraîchir vos yeux qui sont rouges et votre teint qui est enflammé. Fernel , mon ami ! vous ne m'avez

pas tenu parole et vous avez aggravé les symptômes constatés.

La conversation s'était engagée dans l'ouverture de la porte : le médecin, qui n'avait pas fait un pas, empêchait l'ancien notaire de sortir.

— Vous êtes un incorrigible moqueur, mon cher Bourgoin, dit ce dernier.

— Osez donc me jurer que vous avez dormi ! M. Fernel haussa les épaules.

— Voilà encore un aveu, mon cher, reprit le médecin; allons! j'en sais assez pour aujourd'hui. Allez vous promener !

Et, se rangeant de côté pour laisser passer M. Fernel, le docteur se disposa à entrer.

— Mais puisque vous veniez pour moi, reprit M« Fernel, qui se crut bien fin de hasarder cette plaisanterie, maintenant que vous m'avez vu, vous n'avez plus rien à faire ici. Venez avec moi.

— Oh ! oh ! vous avez peur maintenant que je ne vous dénonce à votre femme ! La situation est grave, répondit l'impitoyable médecin. Soyez sans crainte, mauvais mari, je ne vous trahirai pas plus que je ne vous ai trahi jusqu'ici : allez promener vos remords, sans emporter d'autre inquiétude. Je viens conférer avec madame Fernel au sujet d'une bonne œuvre qui nous est commune. Ne soyez pas jaloux.

M. Fernel se sentait embarrassé, et il souriait pour cacher son embarras.

— Si je rentrais avec vous? dit-il au docteur.

— Je ne vous saurais pas gré de ce bon mouvement, que j'attribuerais à la curiosité. Vous avez vos secrets, nous avons les nôtres. Je n'accorderais qu'un échange :

quand vous voudrez tout savoir, vous commencerez par tout me confier.

— J'y consens, repartit M. Fernel d'un ton dégagé et en saluant le médecin avec la main.

M. Bourgoin ne répliqua pas ; il entra dans la cour, referma la grosse porte derrière lui, et alla demander à Brigitte si Madame était visible.

— Madame est dans sa chambre avec les bonnes sœurs du Cloître, répondit la vieille cuisinière; vous pouvez monter, monsieur Bourgoin.

— J'aurai beau faire , se dit intérieurement le médecin en se dirigeant vers la maison , je ne serai jamais aussi matinal que la charité de cette sainte femme.

En effet, bien qu'il fût à peine neuf heures, madame Fernel déjà habillée, prête pour toutes les visites, pour tous les devoirs, était dans sa chambre soigneusement rangée , et rendait sans doute des comptes de trésorière à trois religieuses du voisinage , assises devant elle et venues à ce pieux rendez-vous, avant l'heure de la distribution des secours aux pauvres et des leçons aux enfants. De petits paquets d'habillements de toutes grandeurs étaient posés sur la table qui, la veille au soir, avait servi pour le thé ; madame Fernel tenait un grand registre ouvert sur ses deux genoux, et paraissait, en suivant chaque ligne avec un crayon, dresser un inventaire de son magasin, inventaire que la plus âgée des religieuses inscrivait sur un petit cahier. Laure, de sa voix douce, au timbre égal, énumérait les différents articles , répondant avec déférence et avec une soumission filiale aux questions que lui adressaient les sœurs de charité.

Le docteur Bourgoin s'arrêta sur le seuil.

— Venez donc parler d'amour et de coquetterie à une pareille femme et dans un pareil moment ! pensat-il tout bas.

Madame Fernel l'aperçut.

— Entrez, entrez, docteur; vous ne serez pas de trop ; il s'agit d'aumônes.

Le médecin salua madame Fernel, et s'avança vers le groupe des trois religieuses.

— Eh bien ! ma sœur, dit-il à la plus âgée, me faitesvous toujours concurrence?

— Toujours, monsieur Bourgoin, répondit celle-ci avec gaieté , en mettant dans les larges poches de son tablier le cahier dont elle se servait.

— Je vous dénoncerai, je vous en avertis, reprit le médecin. J'ai entre les mains une belle et bonne ordonnance que vous avez écrite, signée ; je vous ferai poursuivre pour exercice illégal de la médecine.

— Si nous guérissons, où est le mal? reprit la sœur en croisant ses deux mains dans ses deux manches.

— D'abord, je nie que vous guérissiez ; vous n'avez qu'une tisane pour toutes les maladies et qu'un onguent pour toutes les plaies.

— Et puis , nous disons de bonnes paroles , de petites prières efficaces, ajouta la religieuse d'un ton ironique.

— C'est cela! s'écria le docteur avec une feinte indignation, des connivences avec le bon Dieu, des intrigues avec le ciel, pour nous enlever des clients !

— Docteur! docteur! dit madame Fernel, qui s'interposa doucement et qui redoutait peut-être que le

médecin ne se laissât aller à quelque plaisanterie dont la piété des religieuses pût s'offenser.

— Ne craignez rien , reprit le médecin ; la sœur Sainte-Félicité est mon ennemie et elle sait bien que je ne suis d'aucune confrérie.

— Vous êtes de la confrérie des honnêtes gens , interrompit la religieuse.

— Vous dites cela pour m'empêcher de vous dénoncer !

Et le bon docteur, prenant un fauteuil, vint s'asseoir à côté de la sœur Sainte-Félicité , qu'il n'avait pas encore assez taquinée. Celle-ci, qui s'amusait de cette petite guerre , devenue une habitude entre elle et le médecin, recommença l'attaque.

— On dirait , docteur, que , de votre côté , vous ne . nous faites pas concurrence ! Si nous distribuons des

médicaments, pourquoi vous permettez-vous de distribuer des soupes?

— Il faut bien que je répare vos injustices, repartit M. Bourgoin; je donne à ceux que vous dédaignez.

— En vérité !

— Je donne aux juifs, aux protestants , à tous les excommuniés que je rencontre ; en un mot, je nourris l'hérésie !

— Mais, comme vous la soignez, quand elle est malade, vous l'exterminez aussi.

Et la vieille religieuse , enchantée de sa malice , se laissa aller à cette bonne humeur, à cette hilarité facile, qui est un trait particulier du caractère des sœurs de charité.

Le docteur n'était pas un homme à se fâcher, ni à s'avouer vaincu. Il faisait, en riant, une opposition

sérieuse aux couvents qui empiétaient réellement , selon lui, sur les privilèges des médecins : la supérieure de la maison de charité du Cloître, la sœur Sainte-Félicité, était surtout une intrépide propagandiste de remèdes. On venait la consulter, et ses prescriptions, qui n'allaient jamais sans le don des médicaments , paraissaient merveilleuses , parce qu'elles étaient gratuites. Le docteur ne laissait pas les bonnes sœurs en repos sur ce sujet; la querelle, pour être courtoise, n'en était pas moins vive.

M. Bourgoin était le seul homme dans la ville qui eût le droit de n'être pas dévot. Son humanité, la pureté de sa vie, que le travail et le dévouement emplissaient, faisaient passer par-dessus sa philosophie.

— C'est un chrétien sans le savoir, disait l'évêque, qui prenait plaisir à le provoquer sur Voltaire , pour s'excuser de ne pas donner la clientèle de l'évêché et des séminaires à des ignorants, parfaitement réguliers aux offices.

Le docteur, de son côté , prétendait avoir des dispenses pour n'aller jamais à l'église. Mais il n'ajoutait pas qu'il était lui-même le dispensateur, et bien des gens dans cette ville orthodoxe trouvaient tout simple qu'un si brave homme, si occupé, eût des privilèges. M. Bourgoin reconnaissait cette concession par une tolérance véritable. Ce voltairien permettait parfaitement aux autres, pourvu qu'ils fussent sincères, de faire autrement que lui. Cette vertu, qui lui était facile, est assez rare pour que nous la remarquions en passant.

Après quelques épigrammes échangées courtoisement, le docteur el la religieuse finirent par une transaction : il recommanda aux sœurs une pauvre mère

de famille trop fière pour aller tendre la main à la porte du couvent , et on lui donna l'adresse d'un ouvrier récemment blessé dans une fabrique. La sœur Sainte-Félicité n'osait pas encore pousser l'usurpation jusqu'à la chirurgie ; elle se permettait tout au plus de- rebouter.

Quand les voisines de madame Fernel se furent retirées, Laure revint à son confident :

— Que dit la police ce matin? lui demanda-t-elle.

— De bonnes nouvelles de la rue des Bûchettes • on aime et on épousera.

— Tant mieux! soupira madame Fernel, qui se mit à ranger les layettes et les petits paquets entassés sur la table. Ainsi, mon bon docteur, vous avez été content de M. Regnault?

— Oui ; il a du bon. Après tout , on n'est jamais perverti à son âge ! Et vous , madame , avez-vous interrogé madame de Soligny ?

— Oh ! non , mais j'en sais assez. Adèle m'a dit hier bonsoir avec l'empressement d'une femme qui a hâte d'aller faire de beaux rêves. Ce matin, je ne l'ai pas vue. Je n'ai vu personne encore que ces bonnes sœurs, ajouta madame Fernel avec une nuance de mélancolie.

Le docteur hocha la tête ; il sentait dans cette réponse la plainte discrète, la jalousie timide de la femme délaissée.

— A propos , reprit M. Bourgoin , j'ai fait ma commission. Veuillez me dire votre avis, madame, sur ces modes nouvelles?

Et le médecin tira gravement de sa poche un rouleau de gravures qu'il avait recueillies en route.

— Comment ! docteur, ce n'était pas une plaisanterie? reprit madame Fernel.

— Une plaisanterie! certes, non. Ah! madame, la jolie toilette!

Et le bon docteur étalait les images coloriées sur les habits destinés aux orphelines des sœurs

— Voilà une robe qui me paraît faite pour vous plaire et pour vous aider à plaire. Que dites-vous de ce corsage? En vérité, on s'habille maintenant le mieux qu'on peut...

— Dites, docteur, le moins qu'on peut, reprit madame Fernel avec un faible sourire mêlé d'un peu de confusion , et en repoussant un modèle qui exigeait beaucoup trop de sacrifices de sa modestie.

— Ah çà! reprit le médecin avec vivacité en laissant là les gravures et en s'emparant de la main de madame Fernel, il me semble que, si j'ai tenu ma promesse, vous ne tenez pas la vôtre. Vous m'aviez promis , solennellement promis , de ne plus avoir de fièvre, et ce pouls est encore agité. Je vois à vos beaux yeux (car il faut en prendre votre parti, ma chère dame, ils sont très-beaux, vos yeux) que vous n'avez pas dormi. Prenez garde! je vais vous gronder, ou plutôt je gronderai quelqu'un.

— Monsieur Bourgoin, je vous en prie, ayez un peu d'indulgence, dit Laure en se laissant tomber dans un fauteuil, et d'une voix qui la trahissait ; je ne suis pas habituée au petit dérangement que je subis depuis une quinzaine de jours, je me sens fatiguée : et vousmême, hier au soir, vous m'avez donné des inquiétudes.

— Vous étiez si certaine de ramener l'infidèle !

— Je le su'j encore, répondit madame Fernel avec tristesse; mais je me suis demandé pourtant, toute la nuit, si je n'avais pas trop de présomption : est-ce qu'il se peut que le bonheur paisible de cette maison, que l'amitié de sa femme, l'amour de ses trois enfants, ne suffisent plus à mon mari ? Je le guérirai de son premier caprice, mais le guérirai-je aussi bien d'un second? Est-ce que je vais être obligée de lutter souvent? de craindre toujours? J'étais si tranquille, si heureuse ! Je ne pensais pas que l'ennui pût jamais entrer chez nous!... L'ennui! Je suis donc bien ennuyeuse, mon bon docteur?

— Vous êtes une femme adorable, dit M. Bourgoin en serrant avec émotion les deux mains de madame Fernel dans les siennes ; mais vous avez un mari que le bonheur et l'absence de tout souci ont conservé jeune, trop jeune. 11 vous punit, l'ingrat, de ce que vous ne l'avez pas tourmenté. Allons ! il le faut, résignez-vous ; soyez un peu coquette , et il vous restera.

— Il me restera toujours, repartit Laure en secouant la tête, quand madame de Soligny sera partie; mais, si la comparaison qu'il a faite de moi avec une autre femme lui donne des regrets, est-ce que je serai obligée de lutter sans cesse contre une vision, contre un souvenir, que l'absence idéalisera de plus en plus? Ah! docteur, je vous en préviens, je n'aurais jamais ce courage !

Laure avait des larmes sous les paupières ; elle faisait de grands efforts pour ne pas les laisser voir.

— .Essayez de mon remède, reprit le médecin; je réponds de la guérison.

— Docteur, c'est votre remède qui me fait peur et

me fait de la peine; il me semble que j'insulterais au sacrement qui m'a faite épouse et mère, en me mettant devant un miroir pour me rendre belle! Dans cette chambre, où je reçois des visites comme cel e que vous avez interrompue, je devrais jouer a la coquetterie? Je n'oserais pas prier, avec ces belles toilettes' ie n'oserais pas penser à mes devoirs.

-Votre devoir, c'est de veiller sur tout ce que

vous aimez !

— Que dira-t-on de moi, continua Laure avec vivacité si l'on me voit tout à coup imiter une élégante de Paris ? On pensera que je suis infatuée, que je veux des hommages mondains , que je n'ai plus le respect de moi-même et de mes enfants ! Si , au heu de ramener Fernel, j'allais lui déplaire, descendre dans son estime, le rendre jaloux?

Le docteur, qui écoutait avec attention, parut trappe de ce scrupule de madame Fernel; un sourire passa rapidement sur ses lèvres.

— Eh ! quand vous le rendriez jaloux, où serait le

mal? répliqua-t-il.

Laure fit un mouvement et joignit les mains avec

effroi. . ., f

— Mais, pour le rendre jaloux, docteur, il tau-

— Eh bien! oui, il faudrait vous attirer des compliments, des hommages : n'est-ce pas bien effrayant?

Madame Fernel regarda le médecin avec stupeur, et, se dressant tout à coup, comme si elle eut vu marcher vers elle quelque reptile :

— Quoi! pour plaire à mon mari, il faut que je plaise aux autres! dit-elle en croisant par un mouve-

iment de pudeur instinctive ses deux mains sur sa poitrine.

M. Bourgoin ne voulut pas forcer la conscience, le chaste et naïf remords de cette âme sublime.

— Eh bien! dit-il avec une feinte soumission, cherchons quelque autre moyen.

— Oui , cherchons ! ajouta Laure en se rasseyant à côté du médecin. D'abord, faisons bien vite ce mariage! j'y tiens beaucoup. Je vous en supplie, mon bon docteur, mariez-les.

— Oh ! s'il ne s'agissait que de ma bénédiction !

— Vous dites que M. Regnault est tout disposé.

— Oui, mais je ne réponds que de lui.

— Vous et lui, n'est-ce pas assez? reprit avec une agitation fébrile madame Fernel. Adèle ne saura pas vous résister. Quand ils seront mariés et envolés, alors je serai si bonne, si douce, je m'appliquerai si bien à le rendre heureux , qu'il se guérira, et qu'il m'aimera comme par le passé.

— Mais il vous aime !

— Est-ce que je ne pourrais pas, mon bon docteur, m'adresser tout de suite au cœur et à la loyauté de mon mari, et lui parler? C'est un honnête homme.

— C'est un homme, Madame !

— Il n'a pas besoin que je me fasse belle pour être fier de moi. Vous ne nous avez pas rencontrés hier, bras dessus, bras dessous. Ah ! l'on n'eût pas osé dire, en nous voyant , que nous pouvions être désunis un jour!

— Vous ne serez pas désunis, vous ne l'êtes pas, vous ne pouvez pas l'être, reprit le médecin ; vous

exagérez, ma bonne et excellente amie, les conséquences d'un caprice , d'une velléité qui n'aura rien de grave... Il s'agissait d'une petite leçon à donner ou plutôt d'une double leçon. Je voulais que vous fissiez envie à cet écervelé et que vous fissiez peur à cette belle Parisienne. Vous ne le voulez pas? n'en parlons plus; on le guérira, comme les religieuses ont habitude de guérir, avec des friandises et de petites prières. Je renonce à mes projets. Gardez ces images pour Martha ; elles les découpera.

— Voilà que vous devenez raisonnable , murmura Laure, qui s'efforça de sourire ; je vous promets en retour, docteur, de ne pas me faire plus laide que je ne

le suis déjà.

— Parbleu ! il ne manquerait plus que cela :

— Je vous promets aussi de faire tout mon possible pour être à la hauteur de toutes les conversations. Faut-il que je me mette au courant de la politique ? Quoique ce soit peut-être bien compliqué, bien ditîicile, je m'y mettrai !

— Gardez-vous-en bien, ma chère dame; conservez votre âme sereine et pure.

— Je lis et je vais lire, docteur. Ce sera d'ailleurs autant de gagné pour l'éducation de mes enfants. Vous verrez qu'il n'y a pas besoin de prendre mon mari comme une alouette, par les yeux et par un miroir! Mais l'essentiel, docteur, c'est ce mariage... Estce que M- Regnault viendra tantôt?

— Oui; et vous feriez bien de leur laisser le champ libre, à ces amoureux, j'allais dire à ces adversaire. Ils ne se plaindront pas de rester seuls.

Laure baissa la tête. Ce conseil répondait si bien à

un secret désir de son cœur, qu'elle trembla d'avoir été devinée par le médecin.

— J'ai précisément une inspection de salles d'asile à faire, dit-elle. Voilà quinze jours que je remets ce devoir au lendemain ; je m'en acquitterai aujourd'hui.

— C'est cela même, repartit le docteur en se levant, et, ce soir, je reviendrai faire ma paix avec madame de Soligny, ou plutôt la taquiner encore. Je lui dirai tant de mal du journaliste qu'il faudra bien qu'elle finisse par l'adorer. Mais je ne veux pas ce soir trouver de la fièvre, ni voir des yeux tristes. Allons! Madame, du courage : je vous demande huit jours, et vous verrez !

M. Bourgoin quitta madame Fernel , assez mécontent de lui-même.

— Pourquoi mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce? murmura-t-il. J'ai l'air de donner des conseils de mauvais sujet , et cette pauvre femme a une naïveté qui m'embarrasse. Hier, elle avait de l'esprit comme un démon ; je bâtis là-dessus toute une théorie ! Mais, aujourd'hui, voilà qu'un petit coup des ailes de l'ange renverse mon édifice, brouille et efface mon plan. Comment répondre à ses raisonnements enfantins ? La pauvre âme! elle souffre, et j'ai bien compris pourquoi elle a peur d'être coquette.

Pendant que M. Bourgoin se livrait à ces réflexions, Laure restée seule s'était enfermée et pleurait.

— Ce mariage ! ce mariage! Mon Dieu, je vous en conjure, qu'il se fasse bien vite ! Pourquoi donc suis-je plus faible aujourd'hui qu'hier? Est-ce que vraiment j'ai peur d'être délaissée? Ah! j'ai mérité de l'être! Cet abandon de Paul est le châtiment des pensées

contre lesquelles je me suis mal défendue sans doute. Je n'ai plus confiance en lui, parce que je n'ai pas confiance en moi. Pourquoi Adèle a-t-elle eu la fatale pensée de venir! Mais, si elle n'était pas venue, aurais-je jamais découvert le piège vers lequel la pitié, l'amitié trompeuse m'avait conduite. Singulier hasard! c'est M. Jules qui a déterminé le voyage de madame de Soligny, c'est lui qui l'a amenée , pour qu'elle fût à la fois ma rivale et ma punition.

Madame Fernel , qui s'était agenouillée devant une grande armoire ouverte pour replacer les petits vêtements des pauvres, resta dans cette position, quand elle eut fini, et leva les yeux, en prenant le ciel à témoin de sa résignation, de son courage.

— Eh bien ! j'accepte, ô mon Dieu ! l'épreuve qu'il vous a plu de m'envoyer, dit-elle avec élan ; mais ne permettez pas que mon mari souffre, et que la paix de cette maison soit troublée par ma faute. Vous savez si je suis jalouse des succès du monde, et si c'est l'admiration de Paul pour cette belle Parisienne que j'envie; mais que cette loyale estime, qui, depuis dix ans, m'a permis de veiller à son bonheur et d'arranger sa vie, ne faiblisse pas aujourd'hui : il aura eu sa tentation , comme moi j'ai eu mon rêve. En lui pardonnant plus tard, je m'imaginerai qu'il me pardonne. Mais donnezlui maintenant la force de résister, comme je sens en moi la force de faire ce mariage.

Laure se leva, essuya ses yeux, vint à sa table, et, trouvant les images apportées par le médecin :

— Bon docteur! dit-elle, il m'accusera de caprice. J'avais presque consenti hier. — Certes, non! je ne m'habillerai jamais ainsi. — Adèle serait la première

à rire de moi , à me dénoncer , à m'accuser peut-être d'entrer en rivalité, non pas pour mon mari, mais pour...

Madame Fernel jeta les gravures , se couvrit le visage de ses deux mains.

— Quelle horreur! murmura-t-elle en frémissant . Elle alla ensuite vivement à la porte , et appela sa

petite fille, qui jouait dans une pièce voisine avec la bonne.

— Tiens ; voilà des modèles pour tes poupées , lui dit-elle; prends, découpe!

L'enfant ébahie tendit son tablier, et emporta en courant la collection diplomatiquement choisie par le docteur. Peut-être les gravures ne furent -elles pas perdues , car la bonne parut prendre plaisir à les regarder, à les étudier, et sut persuader à la petite Martha d'en avoir grand soin , c'est-à-dire , de les lui confier.

Laure, après le déjeuner, qui fut rapide et silencieux, s'excusa de quitter madame de Soligny pour les graves fonctions d'inspectrice des salles d'asile. Adèle admit l'excuse, et n'offrit pas d'accompagner son amie. Elle parla même d'employer une partie de sa journée à sa correspondance de Paris. Le prétexte était ingénieux; mais par un piquant à-propos, ce fut ce jour-là même que madame de Soligny se sentit prise d'une violente migraine et n'écrivit pas à Paris. M. Fernel ne s'excusa de rien et ne prétexta rien ; il se borna à gronder sa femme du temps qu'elle prenait à ses devoirs de maîtresse de maison, pour faire concurrence aux sœurs de charité et aux vieilles filles dévotes.

— Mon mari a peur que tu ne conçoives une mau-

vaise opinion de moi, dit avec un fin sourire madame Fernel à madame de Soligny.

— Au contraire , ma chère amie , répliqua la Parisienne avec un sourire tout aussi fin, mais un peu plus ironique: c'est pour m'entendre honorer ta charité et ton dévouement. Monsieur Fernel, vous êtes trop fier de votre femme.

M. Fernel, à son tour, ne voulut pas accueillir autrement que par un sourire les paroles dites en souriant ; mais sa bouche se trompa et fit la grimace.

Laure rencontra madame Regnault à la messe de la cathédrale et reçut les remercîments obséquieux de la veuve, qui, ce jour-là, crut éprouver une douleur inquiétante dans le côté et réclama les soins du docteur Bourgoin. Ce dernier, malgré sa pénétration habituelle, ne se douta pas tout d'abord qu'il était attiré dans la rue des Bûchettes, et fut enchanté du hasard qui le mettait à même d'étudier les progrès de son œuvre.

Madame Fernel employa une partie de la journée à présider les petits exercices des enfants des salird'asile; mais sa pensée, en dépit de sa raison, abandonnait la tâche à laquelle elle voulait s'appliquer, et s'envolait vers la rue du Cloître.

— M. Jules est auprès de madame de Soligny, se disait-elle tout en caressant de petites têtes blondes.

Pourvu qu'il soit bien éloquent, et qu'elle ne prolonge pas par sa coquetterie un dénoûment qui est notre salut à tous ! Que fait mon mari ? pauvre ami ! il ne sait pas encore comprimer, cacher ses sentiments. Hélas ! je pourrais lui apprendre à dissimuler!

Au moment de rentrer chez elle , Laure sentit son cœur oppressé d'une émotion singulière. Cette maison si belle, si paisible, si sainte, lui faisait peur; et, par une contradiction bizarre, elle redoutait d'y rencontrer Jules Regnault, depuis qu'elle se croyait certaine de n'avoir plus peur de son souvenir. Mais l'amour du journaliste pour madame de Soligny, cet amour qu'elle souhaitait, l'offensait presque : d'un autre côté, le trouble de son mari était un sujet d'alarme. Elle confondait les deux mouvements de son âme en un seul, et elle se demandait, à chaque instant, avec terreur, si c'était de son mari ou si c'était de Jules qu'elle était jalouse. Comment exorciser l'influence qui avait répandu des rêves de passions dans cette atmosphère jusque-là si calme, si bienfaisante? Comment rendre à sa douce clarté ce sanctuaire des affections de la famille et des pures ambitions du travail et du devoir ?

Un petit détail, dont la trivialité faisait contraste avec les orages poétiques qui la bouleversaient, refroidit sensiblement l'émotion de madame Fernel, et la remit dans la voie ferme et solide qu'elle résolut de ne plus quitter. Laure, en rentrant, fut appelée par la vieille Brigitte.

— Madame, lui dit celle-ci , comme s'il se fût agi d'un grand scandale, vous oubliez la lessive. Nous n'aurons bientôt plus de linge, si cela continue. Depuis

l'arrivée de cette belle dame, on en use trois fois plus qu'à l'ordinaire.

— C'est vrai, répliqua madame Fernel, qui secoua la tête en se disant qu'elle oubliait d'autres devoirs : — Eh bien ! Brigitte, fais venir les lessiveuses pour demain.

— Je voulais aussi vous demander, Madame, reprit Brigitte, encouragée par ce premier succès, si nous ne ferons plus de confitures cette année : il nous en reste encore à faire pour compléter notre provision.

— Tu as raison, je vais y songer.

Laure disait en remontant chez elle :

— Pauvre docteur ! il voudrait voir en moi une femme de luxe, de coquetterie ! Je suis une provinciale ; c'est en provinciale et comme une provinciale que je dois lutter. Je ne peux changer les conditions de mon existence. Il m'a défendu de fréquenter Brigitte : je ne peux pourtant pas laisser mes enfants manger du pain sec cet hiver, et mon mari manquer de linge, parce qu'Adèle est coquette et que M. Fernel est trop sensible !

Tandis que Laure immolait ainsi les tentations de poésie sur l'autel de la prose et du ménage, les deux êtres charmants et positifs, que nous avons essayé de définir, partaient pour un voyage à-travers la poésie et l'idéal. Jules était venu se défendre contre les prétendues accusations lancées par le docteur; mais, au bout d'une demi-heure de conversation, madame de Soligny s'était trouvée à son tour dans l'obligation de défendre les Parisiennes en général, et de hasarder son apologie particulière. On lui avait répété, tant de fois et sur des tons si différents, que bien fou

serait l'homme assez présomptueux pour espérer quelques minutes d'attendrissement, qu'Adèle, piquée au jeu, s'était attendrie, et qu'elle avait eu recours à la coquetterie la plus dangereuse, celle de la mélancolie et des soupirs ; ou plutôt, disons-le à l'honneur de madame de Soligny, elle ne fut pas coquette , elle se laissa aller naïvement, sincèrement, à cet énergique appel de l'esprit, de la jeunesse, du sentiment.

Quand, le soir, tous nos personnages se trouvèrent réunis, le docteur, qui boudait un peu madame Fernel et qui était boudé à son tour par madame de Soligny, constata avec malice que la Parisienne avait accaparé dans son regard toutes les clartés qui égayaient les visages quelques jours auparavant. M. Fernel était lugubre, et lançait au journaliste des coups d'yeux qui valaient des gestes et des menaces. Laure conservait seule, par un miracle de volonté, une placidité, une sérénité qui pourtant exhalait de la tristesse. L'avocat Babel voyait les progrès de Jules, et était loin de s'en montrer ravi. Seuls, madame de Soligny et le journaliste, vivaient, riaient, papillonnaient dans une joie sans écho.

Le docteur était entêté; il avait arrangé un plan dont il ne voulait pas sortir. Comme on parlait de la préfecture, il s'étonna à haute voix que madame Fernel n'eût pas encore conduit son amie aux réunions habituelles du préfet.

— Laure ne demande pas mieux, se hâta d'ajouter M. Fernel.

— Est-ce vrai ? dit madame de Soligny, qui se sentait pleine d'indulgence, et qui, au besoin, eût été au bal chez M. Cavalier lui-même.

Madame Femel était prise dans un piège.

— C'est vrai, répondit-ëlle. Je n'osais pas te parler des petits raouts de la préfecture, à toi qui vas au bal des Tuileries; mais maintenant que tu es tout à fait acclimatée...

M. Bourgoin se frotta les mains. Il croyait sentir la pointe légère d'une sorte d'épigramme dans cette réponse, et il s'en réjouissait comme d'un éveil de la jalousie féminine.

— Eh bien ! alors, quand irons-nous chez le préfet? demanda Adèle.

— Mais, dans huit jours, répondit madame Fernel.

— Pourquoi pas après-demain? répliqua M. Fernel, qui n'était plus à son aise chez lui, et qui s'imaginait qu'il serait mieux chez les autres.

— Madame Fernel n'a peut-être pas sa toilette prête, reprit le docteur de l'air le plus innocent du monde.

Laure se hâta d'intervenir :

— Vous vous trompez, docteur, et je vois que votre admiration pour mon amie vous rend injuste envers moi.

— Il faut donc se faire belle? dit madame de Soligny, qui regarda Jules.

— Je le crois bien ! repartit gaiement le médecin. C'est pour encourager le luxe en province que le premier magistrat du département nous donne du thé. Les femmes de fonctionnaires, par égard pour le budget, ont seules le droit de n'être pas habillées. Ainsi, mesdames, éblouissez-nous.

Adèle promit de faire de son mieux, et elle était sincère. Laure ne promit rien, mais elle put dire au docteur avant son départ :

— Vous tournez à l'ennemi, monsieur Bourgoin; c'est mal.

— Je vous rendrai coquette malgré vous, répondit le médecin en continuant à se frotter les mains.

— Mais, si ma coquetterie consiste dans l'humilité?

— Alors elle est trop fine ; j 'en veux une autre plus brutale.

Laure ne répliqua pas : il fut décidé d'un accord unanime qu'on se retrouverait le surlendemain à la préfecture.

Le dimanche était d'ordinaire un des jours les plus bruyants de la maison du Cloître. Les collégiens animaient les longs corridors, effarouchaient les oiseaux du jardin; dans l'intervalle des offices, Laure, qui, ce jour-là, laissait les aiguilles sur la pelote, jouait avec ses enfants ou présidait à leurs jeux. Mais, par un pressentiment qui semblera puéril, et qui tient à l'importance exagérée que la monotonie de la vie provinciale donne au moindre incident, la pensée de la soirée de la préfecture devint une préoccupation sérieuse, presque une menace. M. Fernel, qui ne voulut pas s'exposer à en parler, partit le matin de très-bonne heure pour la chasse. Laure resta à l'église toute la journée. Elle y rencontra madame Regnault, qui, de son côté, donna un exemple admirable de dévotion, et fit brûler plusieurs cierges pour la réussite de son projet.

Madame de Soligny elle-même, toute certaine du triomphe qu'elle était d'avance et toute blasée qu'elle devait être sur les triomphes de cette nature, ne se défendit pas d'une émotion véritable. Elle comprenait vaguement que chaque démarche nouvelle était un

engagement pris envers la province; et, comme le journaliste était l'ambassadeur de cette mystérieuse puissance, c'était avec Jules que la Parisienne se liait et s'engageait de plus en plus. A quoi s'engageait-elle? A l'épouser? elle n'y songeait pas, et elle se serait mise à rire de cette impertinente supposition. A l'aimer? peut-être ; à s'en foire aimer, à coup sûr.

Jules causa longuement avec le docteur. Ce dernier n'allait pas souvent à la préfecture, mais il se promit bien d'y aller, dût-il se compromettre aux yeux de l'opposition. Le brave médecin combinait deux plans : il exécutait loyalement la promesse faite à madame Fernel et avançait les affaires de ce mariage, qui était devenu la grande conspiration du moment. D'autre part, il voulait forcer Laure à craindre pour son mari, et à mettre toutes voiles dehors pour voguer au secours de son bonheur près de chavirer ! Cette dernière manœuvre, en raison de certaines remarques faites par le docteur, était celle qui l'intéressait le plus.

— Je vais mettre le feu aux poudres, se disait-il avec satisfaction. Je veux que toutes ces bonnes langues de province m'aident à faire enrager Fernel, à engluer ce bel oiseau de Paris, et à dépiter la vertu patiente de madame Fernel. Je veux montrer à toutes ces dames, qui ne s'en doutent guère, qu'elles ont parmi elles une femme de génie, c'est-à-dire d'un grand cœur. Comme il est heureux pour moi que toutes les dévotes ne lui ressemblent pas, car je deviendrais dévot.

Le docteur, dans toutes les visites qu'il fit le dimanche et le lundi, ne manqua pas de demander aux gens qu'il savait invités par le préfet :

— Allez-vous à la préfecture? Il paraît que la Parisienne, l'amie de madame Fernel, doit y faire son entrée. On a demandé pour elle une invitation; ce sera très-intéressant.

Les curiosités, cruellement altérées depuis trois semaines, avaient une occasion de s'apaiser dont elles jurèrent de profiter. On ne vit jamais, pour une simple réunion du lundi, un pareil mouvement chez les couturières de Troyes. Contempler la Parisienne, admirer ses toilettes, les prendre pour modèle, ce fut l'ardente ambition de ces deux jours. Les maris qui, pour cause d'opinion, n'allaient jamais à la préfecture, durent soutenir de petits assauts, et je ne sais si quelques-uns ne pactisèrent pas avec leur conscience à cette occasion.

Laure, le matin même de cette soirée qui pouvait avoir une influence décisive sur sa destinée, sur son bonheur, commença précisément les opérations de la lessive. Quand son mari entendit dans la cour les sabots des femmes de journée, et quand il vit installer, dans une buanderie attenant à la cuisine, le cuvier de famille qui datait d'un siècle, quand il aperçut surtout sa femme présidant elle-même au triage du gros linge, l'ancien notaire pâlit de honte ;

— Ne pouvait-on avoir quelqu'un pour te suppléer? dit-il à madame Fernel.

Laure le regarda avec étonnement.

— Tu sais bien, répondit-elle, quelles sont mes habitudes et mes économies à cet égard.

— Si tes habitudes sont choquantes, triviales, ne consentirais-tu pas à les changer ! reprit d'un air farouche le pauvre Fernel.

— Tu as peur que je ne fasse pitié à madame de Soligny, répliqua Laure d'une voix douce.

M. Fernel haussa les épaules.

— Adèle sait bien qu'en province on est obligé de faire tout soi-même-, ce sera un bon exemple qu'elle emportera à Paris et qu'elle suivra peut-être dans son

ménage.

M. Fernel parut étrangler et toussa plusieurs tois.

— Peut-on savoir, demanda-t-il à sa femme, quelle toilette tu as choisie pour ce soir ?

— Tu es bien curieux.

— C'est que depuis quelque temps, ma chère amie, tu te négliges; je ne sais vraiment pas pourquoi, car tu n'ignores pas le plaisir que j'ai à te voir élégante.

C'est encore pour que je ne fasse pas pitié à madame de Soligny que tu me parles ainsi, repartit madame Fernel. A quoi bon dépenser en toilette l'argent qui me sert pour nos enfants ! Je me mettrai ce soir comme je me mets d'habitude. Je ne prétends pas rivaliser avec Adèle.

— Tu as tort !

— Est-ce sérieusement que tu me dis cela ? demanda à son tour, d'une voix presque solennelle , la

pauvre Laure.

M. Fernel sentit qu'il exagérait son amour-propre de mari jusqu'à l'invraisemblance et qu'il pouvait se

trahir.

• — Je suis jaloux de toi, dit-il avec une galanterie forcée ; je voudrais que lu fusses partout la plus belle comme tu es déjà la meilleure.

— Eh bien! je ne veux pas te rendre jaloux autre-

ment, répliqua madame Fernel en s'efforçant de rire, et j'aurais peur de faire des conquêtes.

Ces mots jetés avec intrépidité, et qui, sous une forme ironique, exprimaient le fond absolu des pensées, des angoisses de madame Fernel, n'offrirent aucun sens à son mari, qui n'y vit que la défense d'une prude, et qui sortit pour aller chez un tailleur essayer un bel habit neuf, commandé depuis une huitaine de jours.

La rue du Cloître n'est séparée du grand bâtiment où loge le préfet du département de l'Aube que par une place et par le bassin du canal. Il était dans l'usage d'aller à pied par tous les temps aux soirées officielles, mais on n'osa pas contraindre madame de Soligny à se conformer aux traditions locales, et on commanda pour elle une des deux ou trois voitures de louage qui suffisent en tout temps au transport des piétons du grand monde troyen. Vers neuf heures, cette calèche sortit avec fracas de la rue du Cloître, et arriva au grand trot d'un cheval noir et d'un cheval blanc sur la place de la Préfecture, où un groupe de curieux s'ouvrit pour la laisser passer. La voilà! la voilà! disait-on, comme s'il se fût agi d'une mariée.

Deux personnes qui se tenaient un peu à l'écart contre la grille s'avancèrent alors.

— Regardez-la bien, madame Regnault, murmura la voix du docteur, et dites-vous que vous faites connaissance avec votre bru.

— Vous vous moquez de moi, monsieur Bourgoin, répondit la vieille.

— Eh bien! j'ai au contraire l'idée que c'est vous qui vous moquez de nous.

— Moi?

— Certainement; votre indisposition était un prétexte. Vous n'êtes malade, ma chère dame, que quand vous le voulez bien. Ce n'est pas un vieux renard comme moi qu'on trompe longtemps : avouez que ce mariage est votre rêve.

— J'avoue qu'il ne me déplairait pas, repartit madame Regnault.

— Je n'en veux pas davantage pour conclure que vous le désirez ardemment. D'ailleurs, pourquoi êtesvous venue la voir passer? Pourquoi vous ai-je rencontrée à l'angle de la place ?

— Ce n'est pas pour cette carriole que je me suis dérangée, reprit madame Regnault, qui mettait un sourire dans sa parole, sans que ses lèvres rigides fissent aucun mouvement : c'est pour avoir la joie d'apercevoir ce petit monsieur qui entre en ce moment.

Pendant que la calèche que madame Regnault injuriait, mais qui lui paraissait, en réalité, éclatante comme un char de triomphe, déposait madame de Soligny, madame et M. Fernel devant la principale porte, Jules Regnault se dirigeait discrètement à pied vers le même point, en ayant soin de marcher sur les beaux pavés, de ne pas compromettre l'irréprochable vernis de sa chaussure, et en tirant de sa poche des gants immaculés, dont sa mère avait, par précaution, recousu solidement les boutons.

— Ah ! si son pauvre père le voyait entrer là ! murmura la veuve.

— Ce n'est rien encore, ma bonne dame Regnaull, reprit le médecin, qui s'amusait de ses découvertes.

C'est dans les salons du préfet qu'il faut le voir!

— Vous êtes bien heureux d'y aller ! s'écria sourdement la mère du journaliste, en serrant la main du médecin.

• —Allons! je vois que, si le courage lui manque, vous lui en redonnerez. Nous irons à la noce, ma chère dame !

— Je ne tiens pas à ce qu'on fasse une noce, répondit audacieusement la veuve.

— Bah! toujours de l'économie !

— C'est par l'économie qu'on mérite la fortune.

Et, après cette sentence, madame Regnault, qui n'avait plus rien à voir, s'éloigna du docteur et reprit le chemin de la rue des Bûchettes, pour savourer secrètement et dans la solitude les joies profondes qu'elle cachait avec tant de soin. La vieille donnait aussi une fête. C'étaient ses pensées, toutes ces Cendrillons enfouies depuis si longtemps, et accroupies dans les cendres de son pauvre foyer, qui devaient prendre leurs ébats à la lueur de sa lampe de travail. Dieu sait les reflets d'or et de soie que devaient renvoyer à l'imagination de la veuve les carreaux froids et cirés de sa chambre, qu'elle contemplait dans ses longues rêveries.

Par une intuition merveilleuse, par une sorte de lucidité magnétique, due à la concentration de l'amour maternel, madame Regnault, installée dans son fauteuil devant sa petite table à ouvrage, voyait ou plutôt devinait instinctivement ce qui se passait dans le beau salon blanc et or de la préfecture.

Madame de Soligny avait une toilette d'une simplicité et d'une élégance qui mirent en déroute les con-

jectures de la société troyenne. On s'était attendu à des bijoux, à des diamants. La fine Parisienne trompa spirituellement cette attente, injurieuse pour sa beauté et pour sa grâce. Elle parut au milieu de toutes ces dames (qui suivaient scrupuleusement les modes de la saison, mais comme on suit un convoi, pour les enterrer) comme une protestation de l'été qui veut vaincre l'automne. La femme d'un notaire, qui avait fait tout bas le pari que madame de Soligny viendrait avec une robe de velours pareille à celle qu'elle avait elle-même, fut étonnée de la voir arriver en robe de mousseline brodée.

— Elle a une étoffe de vingt-cinq francs! dit en rica- . nant la parieuse, qui étouffait dans une prison de vingt-cinq louis.

Le tarif était exact; mais la forme de la robe, mais les rubans qui la fleurissaient, mais les jolis bras qui sortaient des manches, mais le cou gracieux qui se balançait au-dessus d'un corsage garni de nœuds aussi frais que des roses de mai, toute cette harmonie, tout cet art qui fait entrer le sourire et le mouvement des yeux dans les détails de l'ajustement, donnaient un prix énorme à la toilette de madame de Soligny. En dépit des protestations de quelques femmes, qui voulaient sans doute qu'on s'habillât avec des billets de banque, et qui réglaient leur admiration sur les notes des marchands, le succès de la belle étrangère fut rapide, instantané, complet. Les hommes s'extasièrent, et toutes les Junons, qui semblaient assises sur des nuages , et qui avaient dévalisé l'arc-en-ciel pour affronter la comparaison, se sentirent vaincues par cette Hébé souriante qui avait dédaigné leurs

armes, et qui écrasait leur luxe de sa simplicité. Madame Fernel, vêtue de noir, en robe montante, ne rencontra que des regards courroucés dans les rangs de ses bonnes amies. Elle était responsable de l'échec universel. Ne vivait-elle pas dans l'intimité de l'ennemie? n'en connaissait-elle pas les secrets? n'aurait-elle pu sauver l'honneur du pavillon? Sa modestie était une trahison.

— On dirait sa dame de compagnie, murmurait la femme du maire à l'oreille de la femme d'un adjoint.

Il se trouvait là des familles rivales de la famille Fernel qui profitèrent de l'occasion pour proclamer la déchéance de Laure, qui avait depuis dix ans une réputation de beauté.

— Elle a eu bien tort de venir avec cette dame : c'est pour elle un voisinage funeste ! Comme elle est embarrassée !

Le préfet, un homme charmant, comme tous les préfets, qui avait rencontré madame de Soligny dans les salons de Paris, fit les honneurs de son exil avec une courtoisie parfaite. Sa femme était Parisienne aussi, mais elle était en dehors des conflits de toilette : sa position officielle lui donnait en toutes choses une supériorité que personne n'avait jamais osé mettre en doute. Elle prit plaisir à proclamer le triomphe d'Adèle ; elle remercia à haute voix madame Fernel de la bonne occasion offerte de recevoir une compatriote ; elle se vengea en quelques mots et en deux révérences de l'ennui de sa vie habituelle.

— Enfin, semblait-elle dire, voilà une égale! Cette réception mettait du feu dans deux poitrines.

Jules Regnault tremblait d'orgueil ; il eût voulu pou-

voir crier à toute cette société, dont il avait flatté si longtemps le mauvais goût, les espérances qu'il osait concevoir. Mais il se jurait bien de ne pas sortir avant d'avoir donné la preuve publique de ses prétentions et du bon accueil qu'on y faisait.

Quant à M. Fernel, il ressentait une admiration folle pour cette amie de sa femme, et une terrible colère contre sa femme elle-même. Il souffrait de ne pas être défendu par Laure contre les tentations qui lui donnaient la fièvre. Il devinait bien l'ironie de tous ces regards dirigés vers cette éternelle robe noire.

— Je la brûlerai en rentrant, se disait-il entre ses dents serrées. Oh ! les dévotes !

Pendant que madame la -préfète, qui avait fait asseoir madame de Soligny à côté d'elle, parlait de Paris et des relations qui pouvaient leur être communes à l'une et à l'autre, M. Fernel attirait sa femme à l'écart, et la contraignait, presque avec dureté, à se placer à l'autre extrémité du salon.

— Tu n'as pas besoin de garder madame de Soligny, lui dit-il en avançant un fauteuil, comme s'il lui eût présenté un instrument de torture.

Laure s'assit avec calme. A ce moment, le docteur Bourgoin faisait son entrée : il eut bientôt reconnu le terrain et constaté l'effet produit. C'était précisément celui qu'il attendait

— Comment la trouvez-vous ? demanda-t-il à chaque dame qu'il alla saluer.

Les réponses variaient quant à l'expression, mais elles furent toutes semblables pour le sens. On ne la trouvait ni bien ni mal. Ces dames se croyaient habiles de ne pas la trouver laide et s'imaginaient cacher d'autant mieux leur défaite.

M. Bourgoin fit de la main un signe amical à madame Femel ; mais il s'abstint de lui parler. Le moment n'était pas encore venu de reprendre la querelle entamée au sujet de la toilette.

— Eh bien! dit-il au journaliste, qu'il attira dans l'embrasure d'une fenêtre, voilà le champ de bataille ; il faut vaincre ce soir ou périr !

— L'alternative n'est pas si rigoureuse, répondit Jules avec un peu d'embarras.

— Oh! vous m'entendez bien. Il faut que ce soir, devant tout ce- monde-là, madame de Soligny vous adopte, vous choisisse, vous appelle au trône. Il faut enfin que vous méritiez la haine de toutes ces dames.

— De toutes? repartit Regnault avec un soupir et en laissant glisser un regard jusqu'aux pieds de madame Fernel.

— De presque toutes, reprit le docteur.

— Je ne ferai plus le discret avec vous, monsieur Bourgoin; je vous comprends. Je me suis déjà donné le même conseil, mais j'ai peur.

— Est-ce de n'avoir pas le consentement de votre mère? demanda le médecin avec une raillerie douce.

- J'ai peur d'être ridicule, et de recevoir mon congé devant tous ces témoins.

" — Bravo! vous êtes sûr de triompher, alors. 11 n'y • a rien Je plus puissant que les hésitations mélancoliques pour décider la victoire. Je suis certain que César se tâtait le pouls, avant de passer le Rubicon.

— Quelle impatience vous avez de me voir réussir, docteur !

— Je n'aime pas rester longtemps au spectacle, surtout au spectacle qui m'intéresse. Ainsi, donnezmoi mon dénoûment bien vite, sinon!...

— Sinon?

— Je vous dénonce à madame de Soligny comme un poltron, et je vous fais déchirer par toutes ces dames comme un traître.

Madame de Soligny se trouva seule un moment. Le préfet, qui avait vu sa femme s'éloigner pour des devoirs de maîtresse de maison, s'approcha vivement de la Parisienne.

— Si je n'avais pas eu l'honneur de vous recevoir aujourd'hui, madame, j'aurais demain sollicité la faveur de vous être présenté.

Adèle regarda le premier magistrat du département avec un sourire mêlé d'ironie et de coquetterie, et attendit la lin du compliment.

— Je voulais vous prévenir, madame, dit le préfet, que vous êtes ici, sans le savoir, sous la surveillance de ma police particulière.

— Vraiment? demanda madame de Soligny en riant aux éclats.

— Oui, madame ; j'ai reçu de Paris des ordres.

— De Paris même? Enêles-voiis bien sûr?

— Parfaitement sur, madame. La dernière dépêche est datée de la rue de Londres.

Adèle rougit et agita son éventail.

— Je ne savais pas que le ministère eût déménagé, dit-elle d'un ton sec.

— Oh ! le ministère dont il s'agit est rompu aux voyages, et peu s'en faut qu'il ne s'installe ici.

— Alors, monsieur le préfet, vous êtes chargé de me préparer à son arrivée.

— Peut-être, madame; mais, en tout cas, on ne viendra vous enlever qu'à la dernière extrémité.

— Qu'est-ce que la dernière extrémité?

— C'est le désespoir d'un homme de cœur.

— Oh ! le désespoir des Parisiens ! je le connais, dit la Parisienne en se renversant dans son fauteuil. Il s'en va en fumée de cigare, et il se raconte aux échos de Tortoni.

— Vous êtes trop modeste, madame, et mon ami de Preize vous le prouvera.

— Mais enfin, monsieur, pourquoi se désespère-t-il, votre ami?

— Parce qu'il ne comprend rien à votre long séjour parmi nous; parce que vous avez cessé de répondre à ses lettres; parce que...

— Achevez donc ! vous n'osez pas?

— Je crains de vous offenser.

— Oh ! n'ayez pas peur : on ne se fâche pas avec la police.

Et madame de Soligny corrigeait par un sourire indulgent la malice de sa réponse.

— C'est vrai, répliqua le préfet, qui après tout était un homme d'esprit ; mon ami de Preize redoute donc les enchantements de la rue du Cloître.

— S'il la connaissait ! murmura Adèle.

— Il tremble, en un mot, que la séduisante Armide ne soit tombée à son tour dans les pièges de Renaud.

Madame de Soligny affecta un violent accès d'hilarité.

— C'est pour me débiter cette épigramme poétique , et pour extraire du Tasse un calembour, que vous correspondez avec M. de Preize ! Àh ! monsieur le préfet, si vous traitez le gouvernement comme vous servez vos amis !

— L'allusion était forcée, maladroite, j'en conviens, madame ; mais elle a porté juste.

— Vous croyez ?

— J'en douterais, que certains regards enflammés qui viennent de ce côté me confirmeraient dans mes soupçons.

— Eh bien! monsieur, reprit madame de Soligny avec fierté, ayez des soupçons tout à votre aise; transmettez-les à votre ami. De tous les moyens de me ramener bien vite à Paris, celui qu'on semble avoir choisi est à coup sûr le plus mauvais. La rue du Cloître est une rue charmante, bien qu'on n'y soit pas à l'abri de toute investigation. Je ne sais pas s'il faut d'autres enchantements que de l'esprit et du cœur pour me plaire, mais je suis bien qu'on ne me plaît pas par la

défiance, par les soupçons, et par la police. Voilà,

monsieur le préfet, ce que je vous charge de dire à votre ami.

— Je lui dirai aussi, madame, qu'il m'a exposé à être puni tout le premier de su jalousie.

— Non, monsieur, répliqua Adèle avec son plus charmant sourire; vous lui direz que, tout en lui en voulant beaucoup, je lui sais gré d'avoir choisi du

moins pour défendre ses intérêts un intermédiaire d'esprit et de tact, qui eût gagné sa cause peut-être, si on m'eût laissé la liberté d'un juge, au lieu de faire de moi une accusée.

— Ah! madame, je comprends que de Preize ne se résigne pas facilement.

— Qui donc l'oblige à se résigner? repartit avec un coup d'œil moqueur l'incorrigible coquette.

— Je ne lui répéterai que ce mot-là de notre conversation, dit le préfet, qui salua madame de Soligny en se retirant.

Jules Regnault n'avait pas osé s'approcher, pendant que le premier fonctionnaire du département débitait à la Parisienne des paroles que le pauvre journaliste supposait bien différentes de ce qu'elles étaient en réalité. Il était loin de croire que cet entretien dont il surveillait les gestes, dont il comptait avec effroi la durée, dont il notait les sourires, pût lui être favorable ; et cependant M. le préfet avait fait plus pour sa fortune en cinq minutes qu'il ne pouvait lui promettre en vingt années. Ce protecteur d'apparat avait été à son insu, il est vrai, un protecteur efficace : le souvenir de M. de Preize, jeté mal à propos dans une heure de coquetterie où madame de Soligny tenait à exercer sa liberté, avait presque donné au plaisir de causer avec Regnault le charme du fruit défendu. Ah ! l'on prenait ombrage de ce journaliste! on faisait intervenir les grandes puissances pour l'intimider! M. de Preize se permettait de perdre patience, et, au lieu d'accourir, demandait des renseignements ! Eh bien ! madame de Soligny n'avait plus de ménagements à garder, et elle se promettait de fournir ample matière

aux griefs qu'on n'avait pas la délicatesse de dissimuler.

En conséquence de cette résolution, Adèle regarda du côté de Jules Regnault, parut étonnée de ne l'avoir pas vu déjà accourir auprès d'elle, et l'attira par un rayon si puissant de ses beaux yeux, que le jeune publiciste releva la tête, prit un air dégagé qu'on ne lui avait jamais connu à Troyes, osa franchir la barrière de falbalas que les belles dames indigènes opposaient aux envahissements de ces messieurs, traversa l'espace libre, et vint présenter ses hommages à la Parisienne.

— Prenez un fauteuil, dit madame de Soligny après avoir tendu la main au journaliste, en lui montrant une place vide à côté d'elle.

Regnault , avec une aisance parfaite , obéit et s'installa, au grand scandale de l'assistance, et eut le bon goût d'éloigner d'abord l'entretien des jolis sentiers qu'il voulait faire désirer. Il parla avec esprit et avec audace du préfet et de la société qui les entourait; il brûla ses vaisseaux et les fit flamber au feu de ses moqueries ; il commença, en provoquant des rires à demi étouffés, le portrait de tous les échantillons de beau monde champenois, que la curiosité la moins charitable avait réunis ce soir-là. Ce fut, pendant une heure, une immolation sans pitié, sans relâche. Gomme il se vengea, l'hypocrite, de l'encens qu'il avait brûlé dans ses articles! comme il se montra diune de Paris et digne de la sympathie de la Parisienne! Mais, peu à peu, la conversation replia ses ailes, rentra ses jolies grilles, et, au lieu de becqueter à droite et à gauche, se mit à chanter doucement, à

voix basse, la chanson d'amour dont Jules Regnault avait si longtemps rêvé, dans sa petite chambre de la rue des Bûchettes, les refrains et la mélodie. Il se sentit devenir poëte, l'heureux diplomate, à côté de cette muse qui l'écoutait, comme si elle lui dictait ses paroles ; il parut si éloquent, si fier, si hors des proportions de tous les gens qui ' les entouraient, qu'Adèle fut prise de vertige et qu'elle eut peur d'être tentée tout à coup de lui serrer la main et de lui dire: a Je vous aime ! » devant cette artillerie de tous les yeux qui les bombardait, mais qui l'eût foudroyée.

Ce tête-à-tête faisait scandale. On avait cru d'abord que le rédacteur du journal, spécialement chargé de défendre les intérêts du département de l'Aube et de la Champagne, allait intervenir en faveur de la majorité, si cruellement défiée. Quelques dames, qui avaient collectionné les fameux articles dans lesquels Jules niait le cœur des Parisiennes et exaltait les vertus et les grâces des provinciales, s'imaginèrent qu'il allait faire une énergique application de ses théories, et montrer publiquement son dédain pour les coquettes de la Chaussée-d'Antin. Mais l'illusion fut de courte durée. Il fut évident, au bout d'une demi-heure, que madame de Soligny ne riait pas à ses dépens, et, quand elle devint sérieuse, un murmure pudique circula dans le salon : on vit même un magistrat, fort connu pour son expérience des passions humaines, offrir un bras à sa femme, l'autre à sa fille, et quitter brusquement la soirée.

— Voilà pourtant le courage suggéré par l'inamovibilité des fonctions! dit le docteur, qui s'amusa beaucoup de cet épisode.

Les efforts de deux pianistes qui, tantôt isolément, tantôt à quatre mains, ou plutôt à quatre poignets, essayèrent de charmer la compagnie; le sentiment avec lequel l'ingénieur en chef du département déchira une romance, conjointement avec la femme du capitaine de gendarmerie, furent impuissants à calmer les nerfs de ces dames. Ce qu'on eût voulu entendre, c'était le duo qui se roucoulait dans un angle du salon. On sut mauvais gré à M. le préfet de la réserve avec laquelle il se tenait à l'écart : n'avait-il pas le droit de rompre cet audacieux tête-à-téte? Le journaliste n'était-il pas sa créature?

Cette soirée fit du tort au gouvernement, dans la ville. De même que des curieux de l'opposition avaient franchi le pas décisif pour entrer à la préfecture, de môme, à la fin, des mécontents, fort dévoués aux institutions, jurèrent de ne plus revenir. Les femmes surtout étaient exaspérées.

— Cela ne se serait pas passé ainsi à l'époque où M. de Saint-Sorlin était préfet, dit tout bas à l'oreille de madame Cavalier la femme du directeur des contributions indirectes.

M. de Saint-Sorlin avait été le dernier préfet du gouvernement de la Restauration dans le département de l'Aube. C'était lui qui avait eu l'honneur de recevoir le roi Charles X lors de son passage, et son administration était restée dans le souvenir comme un modèle d'élégance, de courtoisie, d'étiquette; on le citait à chaque fête comme un type inimitable. Les dames surtout qui, comme la femme du directeur des contributions indirectes, avaient depuis longtemps récolté et emmagasiné les fleurs de leur jeunesse,

aimaient à se rappeler l'administration sous laquelle elles avaient été belles et fêtées. Mais on conviendra que les gouvernements seraient impossibles, s'ils devaient satisfaire tous les regrets du passé.

Madame Cavalier répondit à la femme du directeur des contributions indirectes que M. de Saint-Sorlin était un préfet de la vieille roche, que, dans ce tempsli, les journalistes auraient été admis tout au plus dans l'antichambre, et qu'on se serait bien gardé d'autoriser leur fatuité.

— Au surplus, ajouta madame Cavalier en terminant, mon mari est un des principaux actionnaires de Y Étoile de l'Aube, et j'espère bien qu'il donnera une leçon à ce petit monsieur.

Le docteur Bourgoin était ravi. Il faisait provision de réflexions humoristiques.

— Que c'est donc beau, la jeunesse. et l'amour! disait-il en admirant le babillage égoïste de madame de Soligny et de Jules Regnault; que c'est donc laid, la province, quand elle veut ressembler à Paris! Toutes ces femmes-là sont d'excellentes mères de famille; j'ai fait chez chacune d'elles d'excellents dîners; elles ont des maisons bien tenues, et jamais il ne m'est venu à l'idée de les trouver ridicules. Ce soir, elles sont toutes grotesques, sans exception. Je me trompe ; il y en a une qui ne saurait s'abaisser, pauvre femme! Comme on la méconnaît, et comme je la comprends! Elle a eu raison peut-être de ne pas m'obéir. Sa simplicité rigoriste est une protestation et un deuil. Ah! si elle voulait !...

Laure, que personne n'avait abordée, et que le docteur lui-même ne voulait pas troubler, était

plongée dans un abîme de pensées où la douleur et la joie la visitaient tour à tour. Accoudée au bras de son fauteuil, avec un mystérieux sourire qui cachait ses pensées les plus secrètes, elle contemplait le groupe formé par Adèle et par Jules. Oserons-nous avouer que cette sainte éprouvait, non pas une jalousie frivole, mais une envie sublime, qui ne voyait que les sentiments à travers les personnes? Elle aussi, comme M. Bourgoin, murmurait dans le fond de son âme :

— Que c'est donc beau, la jeunesse et l'amour !

Mais cette admiration donnait de l'enthousiasme à sa conscience. C'était bien ainsi qu'elle avait rêvé Jules Regnault, ému, éloquent, ne retenant plus son cœur, laissant la bonté triompher des tentations de l'esprit! c'était bien ainsi qu'elle eût voulu l'entendre lui parler, si elle avait été libre de l'entendre. Quel poëme elle faisait à son tour ! comme ses idées romanesques de jeune fille revenaient tremblantes, et comme elle leur souriait avec indulgence, cette mère infaillible, qui prenait plaisir à repaître ses yeux du succès de sa rivale ! Sa rivale ! Adèle n'était-elle pas plutôt sa protégée? Ces fiançailles qui se célébraient, pour ainsi dire, n'était-ce pas elle qui les avait préparées? Son regard allait se poser comme une bénédiction sur ces deux têtes charmantes. — Soyez heureux ! leur disait-elle des lèvres.

Mais parfois, dans cette extase de sa charité, une douleur aiguë, une plainte involontaire, un sanglot muet venait l'interrompre. Madame Fernel n'eût pas mérité l'estime et l'admiration, si le devoir, si le dévouement se fût accompli sans elfort sur elle-même.

Pour être chrétienne, épouse et mère, elle ne cessait pas d'être femme ; et la femme avait des éblouissements rapides, passagers, chaque fois que Jules avançait les lèvres si près, si près des joues de madame de Soligny, que Laure s'attendait à un baiser. Mais ces lièvres de la terre aidaient madame Fernel à remonter plus haut dans le ciel.

— Souffre, mon cœur, se disait-elle tout bas. Épuise, bois cette lie, pour qu'il ne me reste plus que le parfum du sacrifice !

Alors, elle s'appliquait à admirer Adèle , à détailler chaque partie de cette beauté composite, à sourire du courroux des provinciales. Laure se félicitait bien de sa mise, qu'elle avait exagérée encore.

— Je leur fais peur, et M. Jules lui-même rougirait de moi, s'il n'était pas brave, murmurait-elle. Ah! je vois bien qu'après cette soirée je pourrai me faire belle impunément; M. Jules ne me verra pas, et je n'aurai pas la crainte d'en être remarquée !

Cette dernière réflexion la ramenait au souvenir de son mari. M. Fernel se tenait à quelque distance de sa femme, sombre, concentré, les bras croisés sur la poitrine, dans l'attitude formidable de Spartacus. Il s'efforçait de prendre en haine madame de Soligny, Jules Regnault, sa femme elle-même, et lui par-dessus tout. Il en voulait à la Parisienne de sa coquetterie; il en voulait à Laure de son abdication , qui lui paraissait un outrage; il s'en voulait à lui-même de sa faiblesse. Il fut plusieurs fois tenté d'aller dire tout bas des injures au docteur, qui le regardait en le menaçant du doigt. Lui, qui avait vivement désiré cette présentation de madame de Soligny, par l'espoir que, sur un ter-

rain différent et dans un salon officiel, le journaliste se sentirait intimidé, et que lui, Fernel, pourrait se hasarder avec moins d'embarras et moins de scrupules, il ne savait quelle contenance garder. M. Cavalier vint en soufflant lui communiquer ses impressions (le mot est juste, puisqu'il s'agissait des idées imprimées par madame Cavalier dans le cerveau de son mari), lui faire part de l'indignation vertueuse, unanimement soulevée par l'outrecuidance du journaliste. M. Fernel hocha la tête et ne sut que répondre :

— J'aurai une explication avec Regnault.

L'avocat Babel vint aussi lui glisser quelques insinuations. Celui-là avait du fiel jusqu'au bord des lèvres. Ce vainqueur, dont les palmes étaient si lestement foulées aux pieds par ce petit écrivain, s'était imaginé que la maison Fernel , avec ses influences bourgeoises, avait été le seul obstacle à la bonne opinion qu'il voulait inspirer. Comment plaire à une Parisienne, dans ce milieu quasi-trivial qui formait un cadre disgracieux à ses avantages de toute nature? Dans le salon de la préfecture , à la bonne heure ! l'avocat Babel pouvait paraître avec tout son presl'ge, escorté au besoin, comme don Juan, des ombres plus ou moins éplorées des belles Troyennes qu'il avait délaissées. Hélas! il ne restait plus à l'aigle du barreau que la ressource dernière de se faire admirer dans le plein exercice de son falent au tribunal, la main levée, implorant justice et pitié. Mais madame de Soligny ne paraissait pas d'humeur à fréquenter la cour d'assises. Maître Babel ruminait un foudroyant réquisitoire , et nul doute que, si la parole lui eût été accordée dans ce moment, il n'eût demandé la tête de Jules Regnault

au jury féminin réuni à la préfecture, et nul doute nor plus que cette faveur ne lui eût été concédée par acclamation.

Tels étaient les sentiments des divers personnages nécessaires de ce récit. Le journaliste se savait le point de mire de tous les yeux, et recevait, en s'en moquant, toutes ces petites flèches empoisonnées. Mais il était récompensé par le regard doux et clément de madame Fernel qu'il surprenait au passage , et auquel il savait répondre par un remercîment profond et muet dont Laure devinait l'éloquence.

M. Fernel perdit patience au bout de deux heures.

— Nous allons partir! dit-il à sa femme d'une voix oppressée, et comme s'il ne pouvait plus respirer.

— Déjà? répondit Laure.

— Sans doute ; t'amuserais-tu, par hasard ?

— Je ne m'ennuie pas.

— Eh bien! moi, je m'ennuie.

— Oh ! vilain despote ! repartit madame Fernel en prenant la main de son mari, dont elle sentit la chaleur à travers la double épaisseur de leurs gants. Je vais prévenir madame de Soligny.

— Pourquoi ? Il est inutile de la déranger; nous lui renverrons la voiture.

— Y penses-tu? la laisser seule!

— Est-ce qu'elle est seule? demanda M. Fernel avec un sourire parfaitement ironique.

— Adèle nous en voudrait de l'abandonner.

— Kilo nous en voudrait davantage de la ramener avant la tin de la soirée.

Laure, qui n'était pas convaincue, s'était levée ; et

elle se dirigeait vers son amie , quand le préfet accourut.

— Vous allez donner le signal de la retraite , madame Fernel ; je m'y oppose, dit-il galamment.

— Nous vous laissons madame de Soligny, se hâta de déclarer M. Fernel.

— C'est une concession , ce n'est pas une compensation, reprit le plus aimable des fonctionnaires.

— Si ce pouvait être une transaction ! demanda Laure, qui se sentait plus disposée à la fuite, dès que le préfet devenait son complice en partageant la responsabilité de cet abandon.

— Je transige ; mais vous me donnerez une revanche lundi prochain.

Et le préfet s'inclina devant les deux époux, auxquels il rendait la liberté.

Le docteur Bourgoin , qui se disposait à aborder Laure, et qui n'avait pas encore exercé les petites vengeances complotées par lui contre sa cliente, se plaça devant elle.

— Halte-là ! dit-il en riant, la soirée n'est pas finie.

— Elle l'est pour nous , répondit Fernel d'un air sombre.

— Elle l'est pour moi, ajouta madame Fernel avec un sourire radieux.

Le médecin comprit la double émotion de ses deux amis.

— Vous laisserez du moins madame de Soligny, reprit-il; elle n'a pas encore fait mourir une de ces dames, et je guette deux ou trois apoplexies qui manqueraient par son départ.

— Bien que cette désertion soit une grosse impoli-

tesse, nous laissons Adèle, répondit Laure, et nous vous chargeons , mon bon monsieur Bourgoin , de la prévenir que la voiture l'attendra; vous nous excuserez ; Fernel est fatigué, et moi, je fais tache dans cette belle réunion.

M. Bourgoin serra la main de madame Fernel.

— Je ne vous contredirai pas sur le dernier point, dit-il avec une douce rudesse, mais à la condition que cet aveu portera ses fruits.

— Peut-être ! repartit Laure en regardant de côté son mari.

Le départ de M. et de madame Fernel fut remarqué par quelques-unes de ces dames.

— Il ne manquait plus que cela ! s'écria madame Cavalier en parlant à sa voisine. Voilà madame Fernel qui s'en va dévotement dire ses prières , et qui nous laisse contempler ce scandaleux tête-à-tête.

La voisine de madame Cavalier n3 répondit pas qu'on n'est jamais forcé d'être le témoin d'un scandale. Elle enchérit sur les scrupules; et les médisances parlées, mimées, grimacées, continuèrent leur jeu.

Le docteur Bourgoin , dont la malignité s'aiguisait au spectacle de toutes ces petitesses , se sentit triste d'avoir laissé échapper l'occasion de causer avec madame Fernel , sur le terrain même où cette âme héroïque souriait à la douleur. Ce singulier, physiologiste observait la nature avec une foi profonde , et il était transporté , comme par une vision , à chaque découverte qu'il faisait d'une vertu.

— Son mari va la rudoyer, pensait-il, quand il devrait tomber à ses pieds !

M. Fernel n'était pas brutal ; mais ce bel homme, si bon d'ordinaire, devenait méchant quand il avait un remords, parce qu'il ne connaissait pas l'art de dissimuler. Les hypocrites sont gens de commerce facile. M Fernel était tout le contraire d'un hypocrite. Franc, loyal, il n'avait jamais eu d'ambition, de souci caché, qui eût opprimé sa chair et donné à son esprit la force de résister au bouillonnement de ses veines. L'énergie de la santé s'était toujours trouvée d'accord jusque-là avec l'énergie de la conscience. 11 était malhabile et ne savait plus que devenir, depuis qu'il comprenait que l'accord était rompu , depuis que la passion lui suggérait des fièvres que son bon sens, que son atfection pour sa femme, lui rendaient exécrables. Il n'avait aucune souplesse, aucune habitude des subtilités. Le mensonge lui répugnait, comme une improbité, et, bien que fatalement entraîné vers cet amour pour la Parisienne, il le maudissait et se méprisait d'y (('(1er : cet ancien notaire était aussi honteux , aussi indigné de cacher quelque chose à sa femme, que s'il eût commis un faux en écriture et mérité les galères.

Voilà pourquoi , se sentant coupable, il était violent et cherchait à montrer de la haine, par un procédé de dissimulation naïve, pour mieux cacher son amour.

En sortant de la préfecture, M. Fernel donna l'ordre à la voiture d'attendre madame de Soligny.

— Quant à nous, dit-il à sa femme en lui assujettissant le bras sous le sien, nous nous en irons à pied.

— Je ne demande pas mieux ; la soirée est belle , répondit madame Fernel avec douceur et en se serrant, par une pression câline, contre son mari.

Ils firent quelques pas en silence.

— Je t'avertis, reprit enfin M. Fernel , dont la voix tremblait, que nous ne remettrons plus les pieds à la préfecture, si tu dois y venir encore dans cette toilette ridicule.

— Mon ami , voilà la première fois que tu attaches tant d'importance à une robe.

— Ce ne sera pas la dernière , en tout cas. Je suis bien décidé , avec notre fortune , notre position , nos relations , 'à ne plus accepter l'humiliation que j'ai subie ce soir. On dirait que je suis jaloux, que je te défends de montrer tes épaules !

Laure, que ces brutalités n'étonnaient pas, leva les yeux au ciel.

— Tu sais bien que je ne regarde pas à la dépense, continua M. Fernel, qui ne savait que dire, n'ayant pas de reproches sérieux à faire , et qui était bien disposé à moudre des paroles pour se dispenser de réfléchir : — on pourrait croire que je t'impose des économies. Il est impossible que ce soit l'abbé Tiessaint qui te défende de Rhabiller mieux que cela !

— Mon ami, on ne me défend pas de faire honneur à ta fortune. C'est moi qui, jusqu'ici, m'étais imaginé de l'employer avec plus de profit pour les autres, et avec plus de plaisir pour moi. J'étais une égoïste, je ne songeais ou'aux pauvres : je vois bien qu'il faut songer aussi à plaire aux riches.

La douceur, la soumission de madame Fernel, embarrassaient son mari. Ils arrivèrent à la rue du Cloître, sans avoir échangé d'autres paroles. En entrant dans la maison , ils virent les lessiveuses occupées dans la buanderie; une vapeur humide s'échappait, avec une odeur de cendre mouillée , du cuvier patrimonial.

— Il paraît qu'on veille aussi chez nous , s'écria brusquement l'ancien notaire. Voilà la soirée que tu regrettes, sans doute !

— Non, répondit simplement madame Fernel.

— Tu n'aurais pu attendre quelques semaines encore, avant de nous infecter de cette horrible lessive?

— Voilà la première fois depuis dix ans.que tu me reproches de te faire du linge bien blanc, repartit Laure avec une tranquillité admirable.

— Ma chère, avec notre fortune, nous pouvons nous dispenser de toutes ces corvées, de tous ces embarras : je ne veux plus , entends-tu bien ? faire concurrence aux blanchisseurs. Dieu merci ! ils ne manquent pas à Troyes !

— Mon ami, voilà deux fois que tu me parles de notre fortune. Serait-elle augmentée, par hasard ?

— Non, mais elle n'a pas diminué non plus.

— Je t'en prie, Paul, laisse-moi, comme par le passé, veiller à l'avenir de nos enfants. Il n'y a pas de petite économie. D'ailleurs, en province...

Ah ! voilà : la province ! toujours la province ! je

la prends en horreur. Je vendrai cette maison ; nous irons haï >i1 er Paris.

Laure retira vivement le bras que son mari avait gardé sous le sien.

— Est-ce que Paris te fait peur ? demanda M. Fernel.

Laure ne répondit pas. Ce silence produisit un singulier effet; il frappa M. Fernel en plein cœur. Il s'attendait à des récriminations, à des plaintes, à des questions, au moins; cette résignation était un reproche plus sérieux, et pouvait trahir un ressentiment plus implacable. Il eut peur de s'être trahi, et il eut peur tout à coup d'être méprisé. Sa bonne nature, qui faisait de prodigieux efforts de méchanceté , n'attendait que cette occasion pour réagir. S'il l'eût osé, il eût immédiatement conjuré sa femme d'oublier ses paroles, de pardonner à sa brutalité.

Ils gravirent ensemble, sans se parler et dans une obscurité absolue, l'escalier qui conduisait au premier étage. A la porte de sa chambre, Laure s'arrêta.

— Bonsoir, dit M. Fernel.

Laure ouvrit brusquement sa porte. Une veilleuse allumée sur la cheminée répandait une lueur douce, un crépuscule charmant, dans cette* retraite où toutes ses joies d'épouse et de mère étaient concentrées. Cette belle chambre, entrevue ainsi, avait une grâce religieuse, un attrait de sanctuaire... M. Fernel jeta un regard sur ce paradis.

— Est-ce que nous emporterons tout cela à Paris ? lui demanda Laure.

Le pauvre infidèle ne put tenir à cette question ; il se jeta sur la main de sa femme, qu'il baisa à plusieurs reprises en y laissant des larmes.

— Enfant! grand enfant! murmura madame Fernel avec un accent maternel qui acheva de rompre les digues.

M. Fernel entra dans la chambre, se laissa tomber

dans un fauteuil, se couvrit la figure de ses deux mains et éclata en sanglots.

Cette faiblesse était prévue. Laure l'attendait; elle l'avait presque annoncée au docteur. Elle ne parut ni effrayée , ni offensée , ni fière de cet aveu ; elle vint à son mari :

— Tu souffrais donc bien , que tu étais si dur pour moi 1 lui dit-elle.

— Pardonne-moi, pardonne-moi! répondit M. Fernel, en essayant de refouler son émotion.

— N'aie pas de honte de pleurer, répondit Laure en s'asseyant à côté de lui et en glissant ses mains dans les siennes. Va ! tes larmes me rendent bien heureuse. Elle me prouvent ta droiture et ton affection.

— Ne parle pas de moi ! s'écria M. Fernel avec une sorte d'exaltation; je suis un lâche et un foui je ne mérite pas ta bonté.

— Tais-toi ! tais-toi ! tu réveillerais ta fille, dit Laure en s'efforçant de sourire.

— Tu me demandes si je souffre ! continua M. Fernel. Oh ! j'ai souffert ce soir des tortures inouïes... si tu savais !...

— Je ne veux pas en savoir plus que je n'en sais, interrompit avec vivacité madame Fernel. Il y a des mots qu'il ne faut pas prononcer entre nous. Mon ami, tu souffres; ce ne sera rien. Aie confiance en li loyauté, aie confiance en moi; je te guérirai.

— Tu es la meilleure des femmes, tu es un ange; et moi, je suis un insensé, répétait M. Fernel, qui se sentait dominé et qui pleurait.

— Non; je suis ta meilleure amie, et toi, tu es le cœur le plus rebulle au mensonge et à la trahison que

je connaisse. Va ! il n'y a pas de secret entre nous, il n'y en aura jamais, ni de ta part, ni de la mienne. Et Laure„dit ces mots avec un accent résolu.

— Notre bonheur est solide ; on pourra le menacer, on ne l'entamera jamais. Si tu cessais de voir en moi ta femme ; si mes défauts de ménagère t'éloignaient un peu, tu me traiterais toujours, n'est-ce pas, comme ton amie, comme ta sœur? Il n'est pas facile de cesser de s'aimer, quand les deux âmes sont unies par tant de liens.

— Un homme qui pleure, n'est-ce pas le comble du ridicule? demanda M. Fernel.

— Mais c'est par cela que vous valez encore quelque chose, répliqua Laure. Vous riez tant, vous autres hommes, qu'il faudrait finir par vous détester, si vous n'aviez pas quelque part, dans un coin, quelques larmes qui rachètent tout, et qui vous font aimer. Va ! tu m'as rassurée sur nous tous. J'aurais eu peur, si tu n'avais pas pleuré. Les larmes , c'est la rosée du ménage ; elles portent bonheur, puisqu'elles rapprochent et qu'elles attestent la bonté.

— Je ne mérite pas tant d'indulgence, dit M. Fernel en secouant la tête ; mais tu verras si je ne rachète pas cette heure de faiblesse, et si tous mes torts...

— Des torts ! est-ce que tu en as? repartit sa femme en se levant. Si tu as péché par pensée ou par désir, ajouta-t-elle avec une ironie sans amerture, avec une douceur coquette, c'est une affaire entre ta conscience et toi. Moi, je n'ai vu qu'une chose. Tu as été méchant, et tu deviens bon ; tu m'as grondée, et tu t'en repens. Eh bien ! que tout soit fini. Pourtant, tu

m'as fait des reproches que j'accepte, et je tâcherai de ne plus les mériter.

— Oublie mes paroles ; c'était la colère, le remords...

— Non, je ne crois pas à tes remords; tu avais raison. On ne fera plus de lessive, je ne mettrai plus cette robe, et nous irons à Paris. Es-tu content ?

M. Fernel regarda sa femme.

— Tu ne veux pas que je dise tout ? lui demandat-il avec un air de franchise, avec une sorte d'enthousiasme qui avait tari ses larmes.

— Encore une fois, tu n'as rien à me dire, répondit madame Fernel avec un mouvement d'épaules. Je suis sûre que tu t'accuserais à tort et à travers. Je ne te demande qu'un peu de patience, et tout ira bien.

— De la patience ! répéta M. Fernel.

— Oui. Nous ne pouvons pas mettre tout le monde dans la confidence de nos petits arrangements; mais dans quelques jours, quand... Adèle sera partie.

À! . Fernel tressaillit , baissa la tête ; mais il la releva aussitôt.

— Quand elle sera partie!... Elle part donc bientôt?

— Je le pense, je le crains, ajouta madame Fernel, qui ne voulut pas dire : je l'espère. D'ailleurs, il arrivera sans doute des événements qui vont nous distraire.

— Des événements! que veux-tu dire? demanda M. Fernel en pâlissant.

— Je veux dire, reprit Laure avec lenteur et en appuyant, la main sur sa poitrine, que tu ne vois pas le joli dénoûmenl qui se, prépare. Nous avons comploté, le docteur et moi, un mariage.

M. Fernel se dressa tout à coup. Une éclair passa dans ses yeux.

— Jules Regnault, n'est-ce pas ? s'écria-t-il avec fureur ; le fat !.. . Et c'est toi , toi qui as arrangé ce mariage ?

— Oui , c'est moi , repartit madame Fernel avec courage. Pourquoi m'y serais-je refusée?

M. Fernel, oubliant tojut ce qui venait de se passer, les bonnes paroles qu'il avait entendues, les bons sentiments qu'il avait laissé voir, se promenait dans la chambre, agité, fiévreux, et se disait :

— Non, non ! ce mariage ne se fera pas; c'est une folie! c'est impossible! On s'en moquerait; je ne le souffrirai pas.

— Pourquoi donc t'y opposerais-tu ? dit avec douceur madame Fernel.

— Pourquoi ? pourquoi ?... Ah ! tu ne voulais pas savoir mon secret tout à l'heure, et voilà que tu t'en sers pour me torturer...

— Paul, sois calme, je t'en prie !

— Calme ! quand tu m'annonces ainsi, doucement, ce mariage ? Crois-tu donc que je n'avais rien vu déjà et que, ce soir, je n'ai pas souffert ?

Laure se repentait d'avoir si résolument touché au point délicat et douloureux de leur cœur. Elle avait empêché jusque-là son mari de prononcer des paroles irrémédiables, de profaner, par un aveu trop explicite les souvenirs de leur bonheur passé ; mais l'exaltation qui s'emparait de M. Fernel menaçait de briser toute entrave. Elle redoutait une déclaration qui eût, en quelque sorte, engagé la fierté, L'entêtement de son mari, et qui eût rendu un retour bien ditlicile. Mais

comment l'arrêter, et comment le ramener à la modération dont elle s'était montrée si heureuse quelques instants auparavant?

Le bruit d'une voiture et le son de la cloche qu'on agitait à la porte lui vinrent en aide.

— La voilà ! dit-elle avec courage en marchant vers son mari ; si tu veux lui exposer toi-même tes raisons, tes motifs d'opposition, il est probable qu'elle s'y rendra.

M. Fernel sentit torrçber subitement sa colère; il redevint l'homme ingénu et faible dont nous avons vu la douleur.

— Je fatiguerai ton courage, dit-il à sa femme ; mais pardonne-moi encore.

— Va-t'en, lui dit Laure en l'embrassant à plusieurs reprises avec l'effusion d'une mère qui congédie son fils; rentre chez toi et pleure à ton aise. Nous savons l'un et l'autre tout ce que nous avions à apprendre : nous savons aussi ce que nous avons à combattre. Je prends désormais tout sur moi. Je t'en conjure encore, aie patience et ne crains rien; je te défendrai contre toimême, et tu redeviendras ce que tu. étais il y a un mois à peine, le plus loyal des hommes, le meilleur des maris.

— Comment feras-tu ?

— C'est mon secret.

M. Fernel poussa un soupir, prit les deux mains de ■a femme, qu'il baisa comme un malade baise la châsse qui doit faire un miracle et le guérir, sortit de la chambre de madame Fernel el rentra dans la sienne.

Laure resta quelques instants à réfléchir ; elle entendit Adèle, qui montait l'escalier avec légèreté.

— Elle est heureuse! dit-elle.

Une larme vint au bord de sa paupière.

— Et moi, ne serai-je pas heureuse à mon tour? Avant de s'agenouiller pour sa prière, madame Fer-

nel entra dans la chambre où dormait sa petite tille, la contempla à la lueur de la bougie qu'elle avait allumée.

— Dors, ma fille; fais provision de jeunesse, de force, de santé, murmura-t-elle à voix basse. Tu auras un jour tes insomnies, car tu auras un mari à aimer, à sauver peut-être, des enfants à chérir; dors, mon bel ange, et porte bonheur à ta mère.

Elle se pencha sur le petit lit, déposa sur le front de Martha un doux baiser. L'enfant sourit sans s'éveiller, comme si elle sentait la caresse à travers son rêve innocent; Laure chercha ensuite parmi les joujoux éparsdans la chambre.

— Est-ce qu'elle les aurait déjà déchirées ? se ditelle.

Après avoir vainement déplacé et replacé les poupées, fureté dans tous les coins, elle poussa une petite porte entr'ouverte, qui faisait communiquer la chambre des enfants avec une pièce où dormait la bonne. Celleci s'éveilla au bruit et se leva.

■ — J'aurais besoin des images que j'ai données à Martha, lui demanda madame Fernel.

— Les voici, madame, répondit en rougissant la bonne. Comme je craignais qu'elles ne fussent détruites par Mademoiselle, je les avait mises de côté dans ce tiroir.

— Vous avez bien fait, répliqua madame Fernel, qui les reprit et les emporta dans sa chambre.

— Je veux surprendre le docteur lui-même, disait Laure en parcourant avec attention les gravures de modes. Je ne risque plus rien. Le mariage est conclu ou à peu près : à nous deux maintenant, ma belle coquette ! Je vous donne un mari, laissez-moi reprendre le mien.

Le mariage, en effet, paraissait probable. Laure pouvait-elle prévoir les obstacles qui allaient surgir ? Ne devait-elle pas s'imaginer que ce complot, habilement tramé entre elle, madame Regnault et le docteur, était bien près d'aboutir ? Ce qui s'était passé à la préfecture, la bonne volonté avec laquelle madame de Soligny avait publiquement accepté les hommages du journaliste, tout cela ne constituait-il pas des présomptions favorables ? Mais Laure comptait sans les indiscrétions, sans la racune de toutes les provinciales que madame de Soligny avait blessées ; elle comptait aussi sans le préfet et surtout sans M. de Preize.

Après la retraite de M. et de madame Fernel, le docteur Bourgoin, chargé de prévenir madame de Soligny qu'elle rentrerait seule, s'était empressé de s'acquitter de sa commission. Il était venu se placer derrière le fauteuil de la Parisienne.

— Comment trouvez-vous la musique? demandat-il à Adèle.

— Quelle musique? dit celle-ci en se rejetant de côté, de façon à s'éloigner du journaliste.

— Je ne parle pas de votre duo, ma chère dame; je parle de nos chanteurs indigènes, de nos pianistes troyens.

— l'avoue que je ne les ai pas écoutés, répondit Adèle.

— Ah ! les Parisiennes ! elles ont du goût, même dans leurs distractions. Heureusement que vous n'avez pas à écrire un compte rendu de la soirée !

— Vous n'en savez rien, repartit intrépidement madame de Soligny, qui pensa tout à coup à M. de Preize, en surprenant un regard du préfet.

— Ah bah! deviendriez-vous journaliste, par hasard?

— Docteur, dit vivement Jules Regnault, qui serra le bras du médecin, et qui craignit que cette plaisanterie, que cette allusion ne blessât madame de Soligny.

Mais Adèle ne songeait pas à se fâcher.

— Êtes-vous sûr que je ne rédigerai pas mes impressions de voyage? reprit-elle en riant.

— Je voudrais bien savoir, dans ce cas-là, le portrait que vous ferez de moi.

— Oh ! il y a longtemps qu'il est fait, monsieur Bourgoin !

— Alors, je n'insiste pas pour le connaître.

— Vous êtes trop modeste.

— Non, je suis prudent.

— Puisque vous êtes mon ennemi , docteur, je n'ai que la ressource de vous aimer, pour vous contrarier, dit Adèle avec une effusion charmante en lui tendant la main.

— Voilà un point de vue sous lequel je n'avais pas encore envisagé la contradiction. Madame, j'ai bien envie de vous déclarer une guerre à mort.

— Fi! taisez-vous, vilain médecin! A propos, docteur, vous n'avez soigné personne, malgré vos pronostics.

— Non; mais j'ai commencé par ordonner le repos, et mes malades sont couchés.

Madame de Soligny promena les yeux autour du salon, et ne vit plus M. et madame Fernel.

— Laure est partie ! dit-elle tout à coup, sans moi.

— Elle a cra/nt de vous faire perdre une note du concert, répondit M. Bourgoin en regardant de côté le journaliste.

— Mais, c'est une trahison !

— D'ailleurs, la voiture vous attend.

Madame de Soligny parut contrariée, puis elle prit son parti ; et l'entretien, devenu un trio, se continua quelque temps encore. Les fauteuils commençaient à se dégarnir de leur fardeau. Désespérant de voir partir la Parisienne, toutes ces dames, qui avaient veillé bien plus tard que d'habitude, remirent à une autre fois le plaisir d'exercer en commun leurs médisances. Quand le salon fut à peu près désert, le préfet et sa femme s'approchèrent de madame de Soligny.

Tandis que l'épouse du magistrat offrait à Adèle ces derniers compliments, friandises de la politesse, qu'on grignote avant de se séparer, le magistrat lui-même prenait Jules Regnault à l'écart, et lui disait avec une froideur doucereuse :

— Je vous fais mon compliment, monsieur.

— De quoi donc, s'il vous plaît? demanda avec hauteur le journaliste , qui ne voulut pas fléchir en présence de madame de Soligny, et qui aimait mieux tout perdre, plutôt que de faire publiquement acte de vassalité.

— Je vois que je n'ai pas eu tort, continua le préfet, de parler de vous au ministre comme d'un esprit

hardi , audacieux ; vous avez aussi beaucoup de bonheur.

— Il me faut bien compter sur la chance, monsieur le préfet, puisque je ne peux compter sur personne, répliqua Jules.

— Oh ! vous avez désormais une protection toutepuissante.

— Celle du ministre ?

— Non; vous m'entendez bien! un philosophe a dit : Heureuse la vie qui commence par V amour et qui finit par V ambition ! Vous rapprochez les deux termes, et vous mettez les ailes de l'amour aux épaules de votre ambition. Prenez garde, seulement, de perdre vos plumes en route, et rappelez-vous la chute d'Icare !

— Vous me parlez par apologue, monsieur le préfet, et j'avoue que ces citations mythologiques...

— Ah ! vous ne comprenez pas. Eh bien ! je vais être clair et formel. Vous adressez vos hommages, monsieur Regnault, à une dame charmante, dont les relations et la fortune vous assureraient, à Paris , une position digne de vos talents. Bien que vos projets contrarient ceux d'un ami, d'un camarade d'étude, je vous félicite sincèrement , et si mon appui vous était nécessaire...

— Oh! je vous remercie, monsieur le préfet, je ne veux pas ajouter à mes torts envers votre ami. Réservez-lui toute votre protection.

Jules avait un accent railleur ; le préfet se mordit la lèvre et voulut prendre sa revanche.

— Je ne prétends pas vous aider à réussir, dit-il; mais je pourrais, au besoin, adoucir un échec.

— Votre bienveillance me serait, en effet, une pré-

cieuse consolation, repartit Regnault en s'inclinant.

— Il serait seulement dommage, continua le préfet, que je fusse obligé de vous témoigner cette bienveillance à distance.

— Comment? Vous quittez le département?

— Oh ! non, pas moi ; mais je crains pour vous que, si l'accident d'Icare vous arrivait, vous ne fussiez réduit à chercher, pour y tomber, un autre terrain que celui de votre journal !

— Ah ! je deviendrais indigne de soutenir les intérêts du gouvernement? demanda Regnault avec un air de défi.

— Je ne prétends pas cela; mais j'ai remarqué ce soir combien votre bonheur faisait d'envieux. Un échec ne désarmerait pas ces jalousies provinciales; votre position deviendrait intolérable, et votre concours serait paralysé.

— De sorte que si je veux conserver le journal...

— Oh ! je ne doute pas qu'il ne soit temps encore d'apaiser le petit tumulte soulevé par vos succès.

— Eh bien ! Monsieur le préfet, j'ai l'honneur, quoi qu'il arrive, de vous faire mes adieux.

— Je ne les accepte que jusqu'à lundi prochain. Nous recauserons de tout cela.

Et, enchanté d'avoir fait à Regnault cette menace, le premier fonctionnaire du département revint à madame de Soligny, qui sortait du salon.

— Quel rapport j'aurai à envoyer à Paris! lui dit-il à demi-voix en s'inclinant avec respect.

— Vous m'avez dit que, pour aujourd'hui, un seul mot devait vous sutfire.

— C'est que je n'avais pas vu encore le long commentaire que vous deviez ajouter à ce mot-là.

— C'est juste ; le chapitre des commentaires est très-important en province.

Adèle fit une gracieuse révérence, et accepta le bras que lui offrait le docteur Bourgoin pour aller à la voiture ; mais quand elle fut montée :

— Docteur, dit-elle, je vous défends de m'accompagner ; je vous compromettrais auprès de vos clientes, et vous auriez le temps de me dire encore du mal de vos amis. Ce serait un double danger pour vous et pour moi.

Le docteur baisa la main qu'on lui tendit par la portière, et donna le signal au cocher, qui fit partir ses chevaux au grand trot.

Jules regardait s'éloigner la voiture avec des yeux chargés d'étincelles.

— Eh bien ! à quand les violons ? lui demanda le médecin.

— Vous me disiez, docteur, qu'il fallait vaincre ou périr. Je ne sais pas si j'ai vaincu, mais je sais bien que je suis en danger de périr.

— Comment ?

— De périr de faim. Mon mariage devient une affaire d'administration. On me menace de me retirer la confiance du gouvernement, si j'obtiens celle de madame de Soligny.

Le bon docteur proféra un juron accompagné de quelques mots séditieux.

— Quand je vous disais que vous iriez à l'opposition ! s'écria-t-il. Vous voyez bien qu'ils vous rendent justice. Et qu'avez-vous répondu ?

— Vous me le demandez, docteur ? J'ai fait mes adieux au préfet.

— Bravo, et bon voyage ! Je ne doute pas, mon ami, de votre bonheur prochain : mais si , par impossible , vous deviez être méconnu par madame de Soligny, et si la menace odieuse qu'on vous a faite venait à exécution, souvenez-vous que j'ai été votre complice, votre conseil, et que j'ai droit, ayant partagé la rébellion, d'en adoucir les effets.

— Docteur !

— Estimez-moi assez pour ne pas me remercier. Au surplus, cela ne vous engagerait pas. 11 est bien entendu que je ne songe pas à vous acheter, ajouta le docteur avec un gros rire. Vous seriez libre de servir encore des ingrats : les convictions sont sacrées ; j'aurais seulement le droit de vous catéchiser. Heureusement , tout cela est inutile à prévoir ! C'est vous qui lâcherez le fil qui vous retient à Y Étoile de l'Aube; ce n'est pas Y Étoile qui filera devant vous.

— Vous le croyez !...

— - Vilain hypocrite ! Si les trois heures de joli ramage que vous avez passées ce soir ne vous suffisent pas pour être convaincu, croyez-en la mauvaise humeur du préfet, la haine de toutes ces dames. Mais je suis fou ! Vous tressaillez , vous rayonnez , vous savez mieux que moi à quoi vous en tenir. Bonsoir ! vous finiriez par vous moquer de moi !

Et, serrant les deux mains du journaliste dans les siennes, M. Bourgoin le quitta pour rentrer chez lui.

Madame Begnault, qui attendait maintenant son fils tous les soirs avant de se coucher, fut entièrement de

l'avis du docteur. Elle ne parut même pas effrayée des intentions hostiles du préfet.

— Ce journal est une impasse , lui dit-elle froidement. Si ton mariage ne se fait pas, tu auras toujours du talent. On ne peut pas aller sans déshonneur de l'opposition au gouvernement ; mais il est tout simple que du gouvernement on aille à l'opposition : c'est la rcute logique. Tiens-toi donc haut et fier devant eux. Au surplus, j'ai mon idée : si la préfecture te manque, je te trouverai ici même d'autres protections.

Jules n'interrogea pas sa mère : il s'agissait bien pour lui de songer à autre chose qu'à son mariage L'idée de madame Regnault était celle-ci :

— Sans aucun doute , avec madame Fernel il nous serait facile d'avoir l'appui de l'évêché. Cela vaudrait mieux peut-être que l'opposition ! Les dévots n'ont pas toujours à leur service des gens d'esprit comme mon enfant.

Jules eût été cruellement blessé de ce calcul , qui donnait la mesure étroite de la foi tempérée et des convictions pratiques de la veuve. Mais sa mère ellemême ne soulevait dans son esprit cette hypothèse que par un excès de précaution , de défiance , et pour thésauriser ses ressources. Au fond , elle était bien convaincue du prochain mariage de Jules.

Tout le monde, ce soir-là, s'endormit d'ailleurs à Troyes avec la même conviction , excepté pourtant M. le préfet, qui comptait sur sa diplomatie, et madame de Soligny, qui n'allait pas, dans ses rêves, au delà du plaisir d'aimer et de l'orgueil d'être aimée.

La vieille cuisinière de madame Fernel fut la première à constater l'influence du raout de la préfecture sur les dispositions et sur le caractère des habitants de la rue du Cloître. Tout ce poëme mystérieux des douleurs, des remords, des espérances, des ravissements de Laure , pouvait être divulgé, profané, si Brigitte, au lieu d'avoir madame Regnault pour confidente, s'adressait à quelque autre Troyenne moins discrète.

Nous avons déjà dit que la mère du journaliste n'était pas fière. De même qu'elle allait à la cathédrale pour y rencontrer madame Fernel, elle allait au marché pour y trouver Brigitte. Le lendemain de cette soirée mémorable, elle prit un grand panier qu'elle devait rapporter vide, et elle se rendit aux emplettes, aux emplettes de nouvelles.

— Tout le monde va bien chez vous? demanda-telle à la vieille cuisinière dès qu'elle put l'aborder.

— Tout le monde, excepté moi, répondit Brigitte.

— Vous êtes fatiguée, n'est-ce pas? ces beaux dîners qui recommencent tous les jours!

— Oh! ce n'est pas cela, repartit Brigitte avec un mouvement de la tête qui prouvait que l'artiste était infatigable, si [a vieille fille était lassée. Dieu merci! ajouta-t-elle, en relevant d'un côté le coin de son tablier, qu'elle fit entrer dans le cordon de sa cein-

ture, ce n'est pas pour quelques plats que je demanderais mon compte ; mais je ne sais ce qui se passe; toute la maison est bouleversée, et je ne serais pas étonnée quand, un jour ou l'autre, M. et madame Fernel iraient habiter Paris.

— Qui vous fait supposer cela?

— Beaucoup de choses. Cette Parisienne les met tous à l'envers. Croiriez-vous, madame Regnault, que, ce matin, Madame est descendue à la cuisine pour me déclarer qu'elle ne ferait pas, cette année, de confitures de poires? Vous savez que nous étions en train de couler la lessive : eh bien 1 Madame a fait vider le cuvier, emporter tout le linge chez la blanchisseuse. Elle va payer des frais, tandis qu'elle a chez elle un beau lavoir qui ne coûte rien.

— C'est sans doute pour épargner à cette belle dame l'odeur de la lessive et le bruit des battoirs, reprit la veuve en souriant.

— Pourquoi donc alors, continua Brigitte, qui s'animait, et qui passa son panier d'un bras à l'autre, comme pour indiquer qu'elle changeait d'argument , pourquoi donc Madame songe-t-elle à se faire faire des robes comme elle n'en a jamais mis? Pourquoi donc est-elle allée cette nuit, dans la chambre de la bonne, chercher des modèles et des patrons de corsage? madame Fernel, une si brave femme de ménage, qui a le commandement si doux et qui ne refusait pas de me donner un coup de main quand j'étais un peu pressée ! Je n'avais qu'à lui dire : — Madame Fernel, il me faudrait quelqu'un pour m'aider ce soir. — N'aie pas peur, Brigitte; je serai là! Et elle venait parce qu'elle savait bien que je n'aurais ja-

mais souffert une autre personne devant mes fourneaux...

— Mais, dit madame Regnault, qui avait été frappée de cette confidence, et qui voulait empêcher Brigitte de se perdre dans des doléances interminables, quand madame Fernel deviendrait un peu coquette, où serait le mal?

— Oh ! si l'on commence par rougir de la lessive, par humilier sa couturière, on finira par ne plus vouloir de la vieille Brigitte. Vous le verrez, madame Regnault, vous le verrez! Si cette Parisienne reste encore quinze jours, madame Fernel ne voudra plus d'une cuisinière, et elle prendra un chef. Et puis, un beau matin, Madame ne voudra pas laisser repartir sa chère amie toute seule..., et on s'en ira à Paris!

— Ce que vous me racontez là m'étonne beaucoup, dit madame Regnault toute pensive. Vous êtes bien certaine que madame Fernel va se faire faire des toilettes?

— Si j'en suis certaine !

— Est-ce qu'on attend quelqu'un?

— Je ne crois pas.

— Et M. Fernel, dans quelles dispositions paraît-il?

— Eh bien! madame Regnault, voulez-vous que je vous dise toute ma pensée? — Et la vieille Brigitte rassemblait ses bras en portant son panier devant elle, comme pour réunir les arguments en faisceau: — M. Fernel ne me paraît pas du tout d'avis de faire tant d'embarras. Il a été surpris et contrarié de rencontrer ce matin les lessiveuses qui emportaient le

. C'est nu homme qui ;iime la simplicité, et je crois qu'il ferait la grimace, s'il lui fallait aller à Paris.

— Depuis quand avez-vous remarqué ces changements? demanda la veuve, qui avait un pli sur le front.

— Oh! tout cela s'est fait ce matin. Madame s'est levée de bonne heure; on dirait qu'elle n'a pas dormi. C'est cette soirée de la préfecture qui lui aura donné des idées de briller. Je sais qu'elle a fait demander à la femme de chambre de madame de Soligny de vouloir bien l'aider à se tailler une robe pareille à celle que sa maîtresse avait hier. Si madame Fernel n'était pas une sainte, voyez-vous, madame, ajouta Brigitte en baissant la voix, on pourrait s'imaginer qu'elle a quelque agacerie en tête.

— Y pensez-vous ?

— Dame! cela s'est vu, reprit la vieille cuisinière, que la peur de l'ingratitude de ses maîtres rendait ingrate, et qui accommodait aux orties la réputation de la femme qu'elle vénérait par-dessus tout.

— Oh! je ne croirai jamais que madame Femel songe à des succès de toilette et de coquetterie, dit madame Regnault, qui se sentait pourtant taquinée et pincée par un soupçon.

— Enfin, nous verrons bien, ajouta l'implacable Brigitte avec un soupir assez semblable au dernier effort d'un vieux soufflet qui achève d'aviver le feu. Mais je ne me consolerais pas d'être remplacée par un chef. Dites donc, madame Regnault, ne parlez à personne de ce que je vous ai raconté là.

— Ne craignez rien , mademoiselle Brigitte , ce n'est pas d'hier que nous nous connaissons.

— Je le crois bien, et cela ne me rajeunit pas de voir votre fils entrer à la maison, quand il vient

manger mes bons petits dîners. Je disais, il y a trois jours, à la femme de chambre de madame de Soligny : Regardez bien ce jeune homme, je l'ai vu naître; j'étais voisine de sa mère dans la rue des Bûchettes; j'ai aidé à faire ses premières bouillies, et maintenant...

— Ah ! vous disiez cela à la femme de chambre de cette belle dame. — Et la veuve regardait Brigitte avec des yeux d'une froideur terrible. — A l'avenir, soyez assez bonne pour ne plus parler de mon garçon ; cela pourrait lui faire du tort : j'entends que cela pourrait humilier vos maîtres qui le reçoivent comme leur égal.

— Oh! ne craignez rien; ce qui se dit à la cuisine ne monte pas l'escalier ; je serais désolée de leur faire de la peine et à vous aussi, madame Regnault, et à votre fils, car je suis bien attachée à mes maîtres et à leurs amis. C'est pour cela que je ne me consolerais pas de les voir aller à Paris!

— Bah! ils ne sont pas encore partis, et vous vous alarmez trop tôt...

— Ce n'est pas que je sois embarrassée pour retrouver une place aussi bonne que celle que j'ai là, reprit Brigitte ; mais vous le savez, quand on a ses habitudes! Madame Fernel avait tant de confiance en moi!

— Elle vous conservera cette confiance, mademoiselle Brigitte.

— Je n'en sais rien, si Madame se met a la mode de Paris.

— (Test peut-être pour aller à la noce que madame Fernel fait ces préparatifs? demanda madame Regnault après nn moment de silence.

— A quelle noce?

— Mais j'imagine que cette belle veuve se remariera quelque jour. Vous n'avez entendu parler de rien, ma bonne Brigitte?

— Elle! se remarier! Ah! bien oui! Sa femme de chambre m'a raconté qu'elle était trop heureuse d'être veuve. Les Parisiennes ne se marient qu'une fois, quand elles se marient ; et celle-là a précisément quitté Paris pour ne pas entendre parler de mariage. Elle fuirait au bout du monde, plutôt que de reprendre un mari.

Madame Regnault adressa encore une ou deux questions à la vieille cuisinière, mais n'en tira aucun détail qui fût de nature à jeter quelque clarté sur ce point obscur et menaçant, la coquetterie de madame Fernel. La mère du journaliste, tout en écoutant Brigitte, s'était dit :

— Une rivalité de toilette ne peut s'engager qu'avec ■madame de Soligny. Mais à quoi bon cette lutte, si ce n'est pas pour plaire à mon fils ?

La veuve ne connaissait personne qui égalât Jules Regnault en esprit et en beauté, et cette vieille femme sceptique aimait mieux soupçonner la vertu de madame Fernel que douter de la puissance de son enfant.

Elle quitta Brigitte, qui ne manqua pas de protester à plusieurs reprises encore de son dévouement à ses maîtres, et elle se dirigea en toute hâte vers la cathédrale.

— Oh! les domestiques! se disait tout en marchant madame Regnault, qui s'était toujours servie ellemême, quels ennemis! En voilà une qui passe à

Troyes pour un modèle de fidélité; elle ne vole peutêtre pas sur le prix du marché, mais elle livrerait tous les secrets de ses maîtres dans un moment de mauvaise humeur. Quand Jules sera marié, je lui dirai de se défier de ses domestiques... Puis, passant d'une idée à une autre :

— Que veut dire, continuait-elle, cette disposition de madame Fernel? Est-ce qu'elle nous aurait trahis? Est-ce que le dépit?... Non, non; c'est impossible. Je saurai bien démêler la vérité.

En arrivant à l'église, madame Regnault se tourna vers la place habituellement occupée par madame Fernel. Mais la place était vide. Dans toute autre circonstance, la veuve ne se fût pas émue de cet incident ; il prit à ses yeux, ce jour-là, des proportions énormes.

— Comment ! elle ne vient plus à la messe ! Que se passe-t-il donc?

Madame Regnault était sérieusement alarmée. L'imagination, dans cette tête froide, ne s'émouvait que pour des motifs sérieux, et elle allait toujours aux conséquences dernières.

— Aurais-je poussé Jules à une intrigue? L'aurais-je troublé dans son travail et dans sa résignation, pour en faire le jouet de deux coquettes? se demandait la mère du journaliste, tout en joignant les mains, comme si elle eût prié.

Elle aperçut tout à coup madame Fernel qui descendait les marches d'une chapelle latérale, et qui, souriante et recueillie, achevait, en marchant, une prière commencée sans doute dans le confessionnal. Jamais la modestie, la piété sincère, la pureté, ne

mirent une auréole plus visible sur le front d'une femme. La veuve eut honte de ses terreurs et se dit :

— Brigitte est une folle. Cette femme-là ne damnera jamais personne.

Madame Fernel salua madame Regnault, s'agenouilla à côté d'elle, entendit la messe qui était déjà commencée, et n'eut aucune distraction, jusqu'à ce que le prêtre se fût retiré.

Laure et la veuve sortirent ensemble. Celle-ci s'était bien promis de ne pas interroger ; elle voulait attendre les premiers mots, afin de mieux juger de la situation ; elle n'attendit pas longtemps.

— Nous touchons au but, dit madame Fernel. Mon amie ne pourra plus s'en dédire ; toute la ville a été témoin hier, chez M. le préfet, de leurs fiançailles.

— Toute la ville de Troyes, mais à Paris?

— Oh ! madame de Soligny n'y retourne pas encore, et nous ne la laisserons partir que bien mariée, je vous en réponds.

— J'ai confiance en vous, repartit madame Regnault, qui serra une main de madame Fernel, comme pour lui demander indirectement pardon des défiances qu'elle avait eues.

— Et vous avez raison, répondit Laure. S'il est quelque chose que je demande au ciel avec instance', c'est ce mariage.

— Hélas! dit la veuve, je sais que M. le préfet a vu de mauvais œil les succès de mon fils, et qu'il l'a menacé de lui faire perdre le journal. Savez-vous bien, madame, que ce serait une infamie? Mais, vous le voyez, ce mariage est devenu bien nécessaire.

Laure fut blessée de cet argument pratique, de cet

appel qui voulait intéresser sa charité, quand déjà son amitié avait tout promis.

Elle renouvela, mais avec un peu de froideur, les assurances qu'elle avait déjà données, et se sépara de madame Regnault, qui retourna chez elle, en commentant tout le long de la route les paroles de madame Fernel, auxquelles elle mêlait les confidences de Brigitte.

Jules était dans son bureau de rédaction ; mais, s'il rédigeait, ce n'était pas au profit de l'Étoile de l'Aube, qui devait paraître ce jour-là sans article de lui. Toute sa volonté n'avait pu contraindre son cœur à oublier le triomphe remporté la veille, triomphe complet, puisque rien n'y avait manqué, pas même la jalousie et la haine. On eût bien embarrassé le journaliste en lui demandant des nouvelles de la politique intérieure ou extérieure. 11 ne songeait, il ne voulait songer qu'à madame de Soligny, et, plusieurs fois, il avait pris la plume pour lui écrire. Mais un doute l'arrêtait toujours au moment de tracer les premiers mots.

— Que puis-je lui dire qu'elle ne sache déjà ?

Il eut, pendant quelques instants, la tentation , la folie de faire des vers. Doutera-t-on maintenant de son amour? Mais les petits détails de prosodie révoltaient son lyrisme, qui, n'osant s'épancher en prose, et ne pouvant s'épanouir en poésie rimée, s'exhalait en soupirs.

Madame Regnault surprit son fils dans cette exaltation solitaire. Jules n'essaya pas de dissimuler son émotion.

— Est-ce que tu penses aux menaces du préfet? lui demanda sa mère.

— Je pense, répondit Jules, que j'ai peut-être rêvé, et que je vais m'éveiller.

— D'où te vient ce matin cette défiance de toimême ?

— C'est que je suis arrivé, mère, au point désisif,

où je n'ai plus qu'un pas à franchir , pour devenir

ridicule.

— Comment ?

— L'ambition d'épouser madame de Soligny me paraissait toute simple, toute naturelle, avant que j'aimasse, et avant que je me crusse aimé. Maintenant....

— Eh bien ! maintenant que tu es amoureux et qu'on t'aime, pourquoi hésiter?

— C'est qu'il me semble que je joue un personnage quelconque dans un proverbe de salon , et j'ai peur d'être le seul à prendre la charade au sérieux.

— Tu te trompes. Le docteur, qui n'est pas un jeune homme, croit à ton mariage, et madame Fernel me le garantissait il y a un quart-d'heure à peine.

— Ah! tu l'as vue?

— Oui, je la vois tous les jours : je la rencontre à la messe.

Jules regarda sa mère.

— Madame Fernel t'a dit qu'elle voulait ce mariage ? elle t'a assuré qu'il était possible ?

— Sans doute. Pourquoi cette question?

■ — C'est étrange ! murmura Jules.

— Que trouves-tu d'étrange à l'intérêt de tes amis?

— Je ne parviens pas à comprendre comment, tout à coup, cette aimable coalition s'est formée en ma faveur. Le docteur Bourgoin n'était pas de mes amis ; le voilà qui subitement devient épris de moi, et me

pousse de toutes ses forces vers ce mariage. Quant à madame Fernel , je n'avais jamais osé lui parler de moi-même, l'entretenir de mes rêves d'avenir !...

— C'est moi qui lui ai parlé en ta faveur, dit madame Regnault avec un petit sourire orgueilleux.

— Toi ? demanda Jules avec un étonnement profond , mêlé d'inquiétude.

— Oui, moi! Est-ce donc bien étonnant, bien invraisemblable?

Jules laissa tomber sa tête dans ses deux mains, et se prit à réfléchir.

Au bout d'un instant de silence :

— Il parait que j'ai eu tort., dit la veuve avec aigreur. \q t'ai humilié ; tu voulais vaincre tout seul.

— Oh ! non : mais j'ai peur qu'en écoutant ta sollicitude malernelle, tu n'aies donné de moi à madame Fernel une opinion que, pour rien au monde, je ne voudrais laisser dans son esprit ; elle m'aura pris pour un ambitieux, pour un ingrat.

— Un ingrat ! répéta la vieille mère en relevant la tête.

— Je veux dire, se hâta d'ajouter le journaliste, que le désir de me faire une position , de quitter Troyes, de renoncer à l'intimité précieuse et charmante de la rue du Cloître, aura paru peut-être la raison déterminante de cet amour subit. Peut-être consent-on à me servir en me méprisant. VA pourtant! continua Jules en se levant avec solennité, je le jure devant toi, ma mère, je le jure devant Dieu qui m'entend , je suis sincère, je suis loyal, j'aime pour l'amour, avant d'aimer pour mou ambition. Tu ne sais pas quel doute horrible tu as mis en moi ! 11 faut que je parle à nia-

dame Fernel ! Si elle devait me mépriser, dussé-je en mourir, je renoncerais à tous ces projets !

Madame Regnault s'était assise , et , les bras croisés sous son châle, elle regardait son fils de ses yeux gris, où l'ironie aiguisait la curiosité. Cette femme positive considérait avec dédain les élans de cette âme jeune, qui s'affranchissait peu à peu des calculs mesquins de la vie réelle, pour se jeter dans les pures régions de l'amour. S'il m'était permis d'introduire une comparaison familière, dans ce moment sérieux, où le secret de madame Fernel et le bonheur de plusieurs existences sont en question, j'oserais dire que cette vieille femme de province ressemblait à un volatile de bassecour, qui voit partir, en secouant ses ailes, un oiseau fait pour l'espace, et qu'il a couvé par hasard. Madame Regnault était étonnée, scandalisée, mais elle ne se repentait pas de son indiscrétion ; elle voyait un mystère dans le trouble de son fils, comme elle voyait un mystère dans la conduite de madame Fernel commentée par Brigitte , et , à tout prix , elle voulut tout éclaircir.

— On dirait que tu tiens autant à plaire à madame Fernel qu'à madame de Soligny, dit-elle avec un sourire moqueur.

— Y penses-tu , ma mère? répliqua Jules en rougissant. L'amitié respectueuse que j'ai pour madame Fernel me fait souhaiter son estime par-dessus tout. Quant à lui plaire autrement!...

— Tu y as songé autrefois, avoue-le.

Jules garda le silence.

— Pourquoi ne réponds-tu pas ?

— Parce que je ne sais que répondre. Si je réponds

par un aveu, j'outrage la vertu, que l'ombre d'un soupçon de coquetterie ne doit pas même effleurer ; si je dis non, tout court, je mens.

— Tu as raison ; ne réponds pas, j'en saurai mieux la vérité.

— Ah ! ma mère, il est un point que j'assure et que je certifie, c'est la sincérité de mon amour pour madame de Soligny- Voilà la vérité : tout le reste est une illusion, un rêve! Je n'ai rien trahi, je n'ai rien profané, crois-le. Voilà pourquoi je veux parler à madame Fernel, voilà pourquoi je veux que l'amie de madame de Soligny. le témoin le plus austère, soit convaincue de mon honneur, avant d'en répondre.

— On songe peut-être à t'éprouver autrement que par des confidences.

— Comment ?

— Si j'en crois Brigitte, madame Fernel se repent ce matin de n'avoir pas été, hier au soir, aussi belle que son amie. Tu ne l'as pas regardée ?

Jules pâlit et se précipita vers sa mère.

— C'est à Brigitte maintenant que tu vas demander des nouvelles? 0 ma mère! manière!

— Je ne suis pas une grande dame, moi , repartit froidement madame Regnault en secouant la tête ; je ne vais pas dans les salons où se joue ton bonheur. Je veux savoir si les chances sont pour toi, et j'espionne. Ose dire que je sois une mauvaise mère!

— Mais Brigitte !

— C'est une honnête fille, qui ne parle d'ailleurs de maîtres qu'avec moi.

Jules se sentit frissonner de dégoûl ; il cru! entendre les commérages du marché. San, craindre que sa

mère, dont la prudence lui était bien connue, franchît les bornes avec Brigitte, il eut honte de l'habileté de la veuve, et des. agents infimes qu'elle mettait en œuvre. Cette complicité enlevait à son ambition son imprudence chevaleresque et sa fierté juvénile. Le sourire encourageant de madame Fernel, la bonne volonté du docteur Bourgoin , lui suffisaient ; il se repentait maintenant d'avoir laissé deviner son secret par sa mère.

— Peut-on savoir ce que mademoiselle Brigitte t'a confié ? demanda-t-il en croisant les bras sur sa poitrine qui se gonflait.

— Elle m'a dit deux choses : la première, c'est que madame de Soligny a peut-être juré de ne pas se remarier

— Elle n'a pas fait de serment à cet égard , interrompit Jules.

— Tant pis ! car la tentation du parjure était une bonne chance pour toi. Elle m'a dit encore que madame Fernel devenait coquette, et j'en ai conclu que c'était pour te mieux servir... ou pour t'éprouver.

— Jules allait répondre qu'il n'était pour rien dans les résolutions dernières de madame Fernel. Il avait, d'après quelques mots du docteur, et d'après quelques observations personnelles, soupçonné, sinon deviné le drame conjugal ; mais il voulut connaître à fond toute la diplomatie de sa mère.

— Voilà des calculs bien subtils !

— Ce sont des calculs féminins. Je n'ai jamais été coquette, moi, mon fils, mais je suis femme, et je devine ce que je n'ai pas appris. Tu te troubles au moment d'atteindre le but, pauvre ambitieux! Tu avoues

toi-même que tu crains tout autant que tu espères. J'ai voulu te donner un dernier, un bon conseil, après lequel j'abdiquerai. J'honore comme toi madame Fernel ; je sais qu'elle est dévouée à tes intérêts; mais elle t'offre un moyen de vaincre les dernières hésitations de madame de Soligny. Profites-en. Donne un peu de dépit à la Parisienne. C'est une vieille comédie toujours bonne à renouveler. Je sais, par madame Fernel, que tu as des chances de mariage ; je sais, par Brigitte, que tu as des chances d'éveiller la jalousie. Si tu ne veux pas m'écouter, je t'avertis que j'agirai, moi, et tu verras si je suis plus maladroite qu'une autre, parce que je n'ai jamais quitté la rue des Bûchettes, et parce que je suis réduite à mademoiselle Brigitte pour lieutenant.

Jules, effrayé de la menace froide et sérieuse de sa mère, se préparait à répondre, quand on frappa à la porte du bureau de rédaction. C'était le docteur Bourgoin .

— Je vous apporte des nouvelles, marchand de bruits . publics, dit-il en tendant la main à Jules Regnault.

La veuve releva la tête.

— Si ce sont de bonnes nouvelles, docteur, hâtezvous ; si elles sont mauvaises, gardez-les ; Jules n'en a pas besoin pour se désespérer. •

— Elles ne sont ni bonnes, ni mauvaises; ce sont des nouvelles. Il se trame une formidable conspiration contre vous, mon jouvenceau ! On n'en est pas encore aux mesures énergiques, mais on s'y prépare! Ah! jeune présomptueux! vous vous imaginez que vous pourrez impunément humilier tous les compatriotes de votre génération ! Ah ! vous vous permettez d'aimer

une belle dame de Paris et de vous en faire aimer, dans votre propre pays ! C'est un crime, mon cher, qui ne vous sera pas pardonné et que vous expierez !... Toute la ville est en rumeur. Les actionnaires de l'Etoile de l'Aube cherchent un prétexte pour se débarrasser d'un rédacteur en chef si séduisant, et je parie qu'on arrange quelque petite scélératesse, dont Me Babel sera le machiniste et Cavalier l'innocente machine. Préparez-vous donc : du courage, du sang-froid , et vous vaincrez!

— Et vous n'appelez pas cela de mauvaises nouvelles! dit la veuve en remuant la tête.

— Ma foi ! non. Au train dont votre fils mène le sentiment, la victoire me paraît sûre, et il ne faut pas, pour sa gloire, qu'elle soit trop facile. Oi ne parle que de vous; je suis certain que, quand vous sortirez, on se mettra sur les portes pour vous regarder passer.

— J'ai bien envie, dit Jules, d'envoyer ma démission au comité du journal.

— J'approuve l'idée ! s'écria la veuve.

— Moi, je la blâme, reprit le médecin. La véritable force n'est pas provocatrice. Attendez-les, ces bonnes langues provinciales. Si vous saviez, mon cher ami, toutes les remarques que j'ai faites depuis hier! Le secret de vos préfentions sur le cœur et sur la main de madame de Soligny travaille la conscience de vos abonnés et de vos actionnaires, comme des morceaux de pierre infernale qu'ils auraient avalés et qui leur perceraient les entrailles. Ah ! nous rirons bien, quand tout sera fini !

— J'avais peur, dit Jules qui souriait malgré lui ; je tremblais quand je ne voyais plus d'obstacles; vous

me redonnez du courage, docteur, en m 'annonçant des ennemis.

— Alors, faites-vous beau, et venez avec moi; je m'en retourne par la rue du Cloître et je vous y dépose.

Le médecin avait remarqué un petit signe, par lequel madame Regnault l'avertissait qu'elle désirait lui parler en secret : en conséquence, sous prétexte de laisser Jules aux soins de sa toilette, ils passèrent dans la chambre de la veuve.

— Docteur, dit celle-ci, j'ai une inquiétude, un soupçon, une idée fixe depuis ce matin ; traitez-moi de visionnaire, de folle, j'y consens : mais je redoute moins pour mon fils la coalition des Champenois que

la coquetterie d'une Champenoise madame Fer-

nel....

— Pas un mot de plus , madame Regnault , interrompit le médecin avec vivacité et en posant la main sur le bras de la veuve ; vous ne connaissez pas madame Fernel. Personne, excepté moi, ne la connaît ici. Quand cette femme-là deviendra un obstacle à l'entreprise des honnêtes gens, à la réussite d'une bonne action, alors il faudra ouvrir le paradis aux coquins : le monde sera renversé.

Madame Regnault ne parut pas choquée de la remarque du docteur ; elle plissa les lèvres, croisa les bras, et s'enferma dans un petit silence mystérieux et diplomatique. Cette femme singulière, malgré son bon sens, malgré son expérience de la vie, gardait le soupçon que les paroles de Rrigitte lui avaient donné; une sorte d'instinct jaloux la mettait en défiance des dames du monde. Elle avait jusque-là rendu pleine justice à

la bonté de Laure ; mais les observations de la cuisinière l'avaient frappée, et elle craignait une rivalité involontaire. Qui sait? cette visite de madame Fernel au confessionnal, dans la matinée, était peut-être l'effort, la résistance d'une âme qui se sentait entraînée. Le docteur, après avoir satisfait sa mauvaise humeur, réfléchit. Pour que madame Regnault, d'ordinaire si respectueuse envers madame Fernel, lui parlât ainsi, il fallait que quelque incident inconnu de lui se fût passé.

— Est-ce qu'on se permet dans la ville des médisances sur la rue du Cloître? demanda-t-il avec plus de douceur.

— Pas encore ; mais, s'il est vrai que , depuis ce matin, tout soit changé dans les habitudes de la maison ! . . .

— Qu'y a-t-il de changé ?

— Oh ! des choses insignifiantes pour vous, mais qui, pour nous autres femmes, ont leur gravité. On n'y fait plus la lessive.

— Ah bah !•

— En revanche, on y demande des couturières ! Le docteur frappa dans ses deux mains et se mit à

arpenter la chambre.

— Bravo ! c'est la crise ! c'est la crise ! je l'attendais. Ah! je vous embrasserais, madame Regnault, pour cette nouvelle ! Madame Fernel est décidée ! Tant mieux ! Tout est sauvé ! tout est fini ! je réponds de tout.

— Du mariage de mon fils ? demanda la veuve avec anxiété.

— Ce n'était pas à cela que je pensais ; mais le ma-

riage se fera aussi. Ah! c'était pour cela que vous me parliez de coquetterie ? — Et le bon docteur se mit à rire.— Ne craignez rien ; celle-là n'est pas dangereuse. Jules entr'ouvrit la porfe.

— Je suis prêt, monsieur Bourgoin.

— Descendons, alors. Au revoir, madame Regnault! A propos , dit le médecin à voix basse en prenant la vieille dame à l'écart, si j'ai un conseil à vous donner, un conseil sérieux, c'est de ne rien dire, de ne rien tenter pour la grande affaire qui nous occupe. Laisseznous agir, votre fils et moi. Je vous ai aperçue ce matin dans le marché, causant avec Brigitte ; cela est imprudent, car la vieille était distraite, et je l'ai vue qui achetait des champignons sans les examiner. Hein ! si vous aviez l'empoisonnement de toute une famille à vous reprocher !

Madame Regnault regarda le médecin dans les deux yeux.

— Ah ! vous pensez que je dois...

— Rester tranquille. Sans doute, et je réponds de tout.

— Vous savez que je me conforme toujours à vos prescriptions, docteur, repartit la veuve, qui avait compris le conseil.

— ("est ('gai, murmura-t-elle quand le médecin et son fils l'eurent quittée, j'ai promis; mais, si l'affaire (ardait longtemps, je m'en mêlerais. Jamais mon pressentiment ne m'a trompée.

— Vous étiez bien ému quand je suis entré, demanda le docteur Bourgoin au journaliste.

— C'est vrai, docteur, répondit Jules avec tristesse. Ma mère désire tant ce mariage; que je redoute toujours de sa part quelque démarche.

— Parlez- moi à cœur ouvert, mon ami, reprit le médecin avec une bonhomie pénétrante. Je connais et j'apprécie les qualités solides de madame Regnault; mais vous avez peur, n'est-ce pas? de sa diplomatie de provinciale et de sa prudence de ménagère. Elle traite votre amour comme s'il s'agissait d'une conserve de petits pois, ou bien de beurre fondu. Je l'ai vue ce matin en grande conférence avec Brigitte.

— Hélas ! docteur !

— Oui î oui ! Ne craignez pas de rougir devant moi; je comprends parfaitement que votre piété filiale soit en dehors de ces répugnances de votre délicatesse. Ah ! le devoir le plus difficile des parents, c'est leur respect pour leurs enfants ! Madame Regnault est une femme de tête, mais qui, tout en étant très-fière de votre intelligence, ne veut pas avouer que celle-ci peut se passer de ses lisières. C'est là l'entêtement habituel, mon ami ; c'est là la rançon que nous payons tous à ceux qui nous ont aimés, et qui nous ont donné la science, mais en se réservant le droit de ne pas être atteints dans leur infaillibilité. Tenez! mon père que j'adorais, et qui se serait mis au feu pour moi, était

ravi de me savoir médecin; il n'admettait pas qu'un autre homme au monde pût m'être supérieur. Mais ce cher entêté, qui ne savait pas lire, se moquait de mes ordonnances, quand je voulais lui en imposer une, prétendait que les enfants n'en savaient pas tant que leurs pères, et m'appelait gamin, quand je voulais le soigner. C'est là la revanche de l'ignorance et du préjugé contre le progrès et la jeunesse. Madame Regnâult croit en vous; mais elle croit aussi en elle. Elle se tuerait pour taire ce mariage, et je jurerais bien qu'elle ne mettra jamais les pieds dans votre salon de Paris. Mais, jusque-là, elle intriguera avec toutes les commères, et elle cause avec Brigitte.

— Docteur, vous êtes un admirable confesseur. Oui, je souffre de ces trivialités.

— Parbleu ! vous craignez surtout que madame de Soligny n'en ait quelque soupçon ; il faut ménager la vanité parisienne. Eh bien ! c'est précisément parce que je sentais cela, que je devinais ces petites misères provinciales, que je suis venu vous voir ce matin. J'ai dit deux mots à votre mère ; elle m'a promis de nous laisser agir. Agissons! Je suis bien sûr que, si le bonhomme Dédale n'avait pas mis de la cire fabriquée par lui aux ailes de son fils, Icare aurait trouvé le moyen de s'échapper du labyrinthe, sans s'exposer à la culbute. Mais dire à un jeune homme dévoiera la liberté, en se maintenant dans une région moyenne, c'est douter de l'audacieux bonheur de la jeunesse, el c'est calomnier la fortune! Allez donc tout droit au soleil, mon jeune ami. Ne doutez pas d<i vous, achevez votre poëme, et ne permettez pas qifil suit écrit sur un exemplaire de la Cuisinière bourgeoise.

— Il faudra pourtant bien, docteur, que ma mère apparaisse au dernier moment.

— Parbleu ! elle paraîtra, et à mon bras encore, si vous voulez bien le permettre. Mais alors ce sera le dénoûment, et il n'y aura plus qu'à signer. Allons, voici la rue du Cloître ! je vous quitte, car je n'ai pas que des amoureux à soigner.

Et le médecin laissa Jules, dont le cœur battait bien fort, à l'entrée de cette rue silencieuse, qui abritait depuis quelques jours tant de passions violentes. Le journaliste ne put s'empêcher de rougir jusqu'aux oreilles, quand il se trouva en présence de Brigitte, qui lui ouvrit la porte en le saluant avec la familiarité d'une vieille connaissance, j'allais dire, d'une vieille amitié.

Le docteur Bourgoin, qui augmentait décidément le trésor de ses réflexions humoristiques, se disait, tout en allant visiter ses malades :

— Oh ! l'amour ! quel dissolvant énergique ! Si nous avions en médecine un agent de cette force-là ! Quand je pense que nous voulons quelquefois installer l'harmonie universelle sur l'amour! Quelle utopie ! Ainsi, depuis un mois, parce qu'il a plu à cette Parisienne de se laisser aimer par ce beau jeune homme, voilà la brouille dans le ménage Fernel, l'amertume dans la maison Regnault, la discorde dans la ville, et, qui sait? la confusion dans les rouages administratifs. Il mérite décidément son bonheur, ce brave Regnault; il a, ma foi ! du cœur. La Parisienne en a-t-elle? C'est ce que nous saurons. Je suis arrivé à temps pour empêcher cette vieille madame Regnault de faire des siennes. Son fils s'imagine que c'est pour l'intérêt seul de son mariage que je la paralyse ! Oh ! non ; c'est

surtout pour que cette effroyable commère, avec sa perspicacité infaillible, ne touche pas au secret de madame Kernel. Ah ! elle a peur de la coquetterie de cette sainte. Elle m'a fait trembler, quand elle m'a dit que madame Fernel en voulait aux beaux yeux de son fds. Un mot pareil tuerait la chère femme que je veux sauver. Est-ce qu'il serait possible qu'en voulant lui taire défendre son bonheur domestique, je l'eusse exposée elle-même? Est-ce qu'on peut la calomnier? La calomnier, non; mais deviner la douleur et le martyre secret de cette âme sublime? peut-être. Quand je pense que Brigitte et madame Regnault ont tenu, sans s'en douter, ce secret tout palpitant dans leurs mains! Halte-là! je mettrais le feu aux quatre coins de la ville pour occuper les badauds, plutôt que de leur permettre de regarder dans cette conscience transparente et d'y voir quelque chose !

Pendant que le docteur se livrait à ces réflexions, Jules s'arrêtait à la porte du salon de madame Fernel, pour écouter une voix qui chantait. Le célèbre piano de Pape n'était pas d'accord ; mais comme la voix était émue, indécise, il suffisait de n'avoir pas une oreille intraitable, pour sentir une sorte d'harmonie naïve dans cette double claudication de la note frappée et de la note chantée. Laure essayait de se rappeler des airs d'autrefois. Elle ne savait comment se préparer à cette oisiveté élégante, qui était une des conditions de la réforme entreprise par elle. Depuis qu'elle n'osait plus coudre, elle occupait ses doigts; sa voix était belle, mais elle étail restée, comme ses épaules, si longtemps voilée, pudiquement cachée, qu'il lui fallait peu à peu reprendre courage, pour oser la montrer.

Le journaliste se croyait un amateur bien difficile, c'est-à-dire, n'aimant rien. Parce qu'il transperçait de sa plume les fantômes des fantômes d'opéra que l'administration théâtrale faisait défiler à certaines époques devant le dilettantisme des Troyens, parce qu'il disait son mot, à propos des concerts de la société philharmonique, il ne doutait pas de sa sévérité; et pourtant, il fut bien près de tomber en extase, en entendant madame Fernel qui -étudiait Schubert avec la meilleure volonté du monde, sur ce piano qui s'accommodait si bien du silence. Il fut ravi des essais de cette voix douce, pleine, qui recommençait plusieurs fois le même passage, afin de mieux dire « Je t'aime » à l'écho stupéfait du salon. Jules posa la main sur le bouton de la porte, pour entrer, pour applaudir; et puis, il eut peur de profaner, par une admiration empressée , l'héroïsme de cette femme charmante. Elle ne se savait pas écoutée. A. quoi bon lui révéler ce larcin d'émotion? Il soupira, et continua sa route jusqu'à l'appartement de madame de Soligny.

Adèle l'attendait, et, dès qu'il ouvrit la porte, Regnault sentit s'évanouir les craintes, les appréhensions de la matinée. 11 y avait dans le sourire de madame de Soligny tant d'accueil et de franchise, que le journaliste, en s'inclinant pour mettre un baiser sur les jolis doigts qu'on lui tendait, se dit intérieurement : — Elle sera ma femme. La vision de sa mère et de Brigitte ne s'interposa plus entre cette image rayonnante et lui ; il se trouvait si bien acclimaté, si réellement chez lui, dans cette atmosphère de la femme élégante, que l'affinité de leurs deux natures lui pa-

raissait une force irrésistible contre laquelle aucun préjugé ne pouvait s'élever.

La soirée de la préfecture fut le texte de la première partie de l'entretien. Mais la gaieté avec laquelle on revenait sur les épigrammes, dérochées la veille avec tant de profusion, dépassait de beaucoup le sujet luimême. La note n'était pas non plus d'accord avec le chant, dans ce duo des deux amoureux. Leurs regards, l'accent de leurs paroles, trahissaient un contentement, une félicité, un enivrement de la vie, qui cherchait des prétextes d'expansion, n'osant pas déborder tout simplement, tout naïvement, dans l'amour. Ils parlaient à tort et à travers, riant, se. regardant avec des minauderies, semblant avoir cent choses a dire, plus folles et plus insensées les unes que les autres, tandis qu'en réalité ils n'avaient qu'une chose sérieuse à avouer, et que, pour rien au monde pourtant, ils n'auraient osé avouer tout haut, la Parisienne ayant trop de fierté, le journaliste trop de scepticisme pour convenir du vrai nom à donner à cet épanouissement de l'esprit. Les imaginations subtiles ont leur pudeur, comme les âmes primitives; et, si le mot d'amour est la monnaie courante de la galanterie, il devient difficile à prononcer entre deux êtres enclins à l'ironie, qui ne veulent passe jouer d'eux-mêmes, ni se tromper réciproquement, et qui ne peuvent l'accepter que comme un engagement sérieux.

Le piano de madame Fernel continuait dans le salon ses pieux exercices, et envoyait par intervalles une note grave à travers le plafond, comme l'avertissement doux et austère «In génie familier de cette maison, parlant de devoir et de mariage à ces charmants

étourdis. Jules, malgré son bonheur, entendait cette note qui vibrait dans sa poitrine.

— Que se passe-t-il donc en bas? demanda madame de Soligny, qui remarqua son attention involontaire.

— C'est madame Fernel qui chante...

— Des cantiques?

— Je ne crois pas, reprit Jules avec un sourire un peu sérieux dont la Parisienne s'effaroucha tout à coup.

— En vérité, dit-elle, j'avais oublié que ma bonne amie Laure était \a prima donna des opéras du couvent. Voulez-vous que nous descendions l'applaudir?

Jules comprit que l'empressement de madame de Soligny n'était pas exempt d'une curiosité maligne; pourtant, il ne fit aucune objection, et il suivit Adèle, qui, légère et faisant voltiger dans sa marche sa longue robe de soie, descendit l'escalier avec la rapidité et la joie d'une écolière. En entrant dans le salon, elle poussa un cri de surprise.

En effet, ce salon solennel et gourmé avait perdu sa prétention. Sans qu'on remarquât au premier abord un changement, il n'avait plus cet air ministériel qui avait glacé la Parisienne, le premier jour de son arrivée. Quelque chose de la grâce répandue à profusion dans la chambre de madame Fernel avait filtré jusque-là. et déridait les fauteuils de velours rouge. On avait mis des bougies neuves dans les candélabres de l'Empire; Y Amour, qui causait avec Psyché sur le piédestal de la pendule, faisait sourire, et ne faisait plus bâiller. Des livres avaient été descendus de la bibliothèque de M. Fernel, et attendaient des lecteurs sur le guéridon; quelques meubles plus confortables que les sièges

ordinaires de cette salle d'audience attestaient des intentions de domicile.

— C'est tout un déménagement, dit madame de Soligny.

— Nos réunions du soir faisaient des jaloux, répondit madame Fernel. Je suis obligée d'avoir plus de monde : ma chambre ne sutlit pas, nous nous installons ici.

En parlant, comme si elle ne disait pas toute la vérité, Laure devint rouge, baissa la tête, et fit courir ses doigts sur les touches du piano, devant lequel elle était encore assise.

Ce qu'elle n'avouait pas, ce qu'elle ne pouvait dire à personne, c'est que, par un scrupule touchant, par une sorte de superstition, elle n'avait pas voulu que sa chambre fût le théâtre de ses exploits de coquetterie ; elle fuyait peut-être le grand crucifix de son alcôve, l'alcôve elle-même, confidente chaste de ses rêves de bonheur et de ses derniers chagrins. Adèle ne revenait pas de son étonnement.

— Tu es une fée, lui dit-elle; je n'aurais jamais cru que ce salon pût s'égayer ainsi.

Jules, de son côté, étudiait et admirait l'autre changement, aussi radical et plus sérieux, qui commençait à s'opérer dans la toilette de Laure. Madame Fernel n'avait pas encore les grandes manches ouvertes, mais son poignet était entouré de mousseline, et l'éternelle robe noire avait cédé la place à une robe plus claire ; des boutons de diamant, qu'elle avait oubli»' de porter depuis bien longtemps, avaient reparu à ses oreilles; les bandeaux de ses cheveux étaient relevés légèrement et se gonflaient comme deux ailes

qui vont prendre leur vol; son cou, moins enfermé, pntraînait le regard jusqu'aux épaules, qu'une guimpe laissait deviner sous sa transparence. Ce n'était pas encore le culte de la mode, mais c'était l'effort d'une néophyte. Les petites fausses notes du piano et de la voix se retrouvaient dans le costume, comme un charme, comme une émotion nouvelle.

Jules comprenait bien que c'était cette aurore de coquetterie qui mettait des rayons dans cette pièce froide : la parure, le rajeunissement, la chaleur du salon, c'était Laure elle-même. Cette femme était une âme ; mais cette âme pouvait aussi devenir, à l'occasion, la plus attrayante des femmes. Le journaliste redoutait, presque autant qu'il la souhaitait, cette révélation qu'il avait toujours pressentie; et il avait peur de trouver un jour Laure aussi belle que son imagination s'était souvent plu à la rêver.

Madame de Soligny n'était pas femme à méconnaître longtemps le charme qui s'annonçait dans tout l'extérieur de madame Fernel. Elle sourit de ces avances timides de la dévote aux pompes du démon ; elle se rappela tout à coup que, le jour de son arrivée, elle avait menacé Laure de la contagion.

— Eh bien ! lui dit-elle en allant lui prendre les mains et en l'embrassant avec une effusion mignarde, je te pervertis par mon exemple.

— Je veux te faire honneur, ma bonne Adèle, répondit madame Fernel; je ne veux plus être une ombre dans ton rayonnement. J'avais l'air de ne pas mériter ta visite et ton amitié. Mais, hélas! j'ai beaucoup à faire encore, pour ne pas être trop indigne de toi! ajouta-t-elle avec un soupir.

— Tu veux m'éclipser, reprit madame de Soligny, avoue-le ; car tu chantes, et tu sais bien que je n'entends rien à la musique.

— Je chante pour avoir un sou; mais toi, tu n'as pas besoin de ce pauvre petit moyen. N'est-ce pas, monsieur Jules? demanda résolument madame Fernel, qui ne voulait pas se poser en rivale, et qui se défendait tout bas à elle-même de laisser paraître la moindre émotion.

— Ne vous prononcez pas, Monsieur, je vous le défends, dit avec une vivacité mutine madame de Soligny.

Je n'allais pas me prononcer, Madame, repartit le

journaliste; j'étais trop embarrassé pour cela.

Madame Fernel fut sollicitée de rester au piano. Elle ne se fit pas prier, et, cette fois, l'instrument de M. Pape fut seul dans son tort. La voix s'était retrouvée dans toute sa fermeté, dans toute sa limpidité; elle chanta, je ne dirai pas avec sentiment, car je dirais une banalité, mais avec goût et avec intention; peutêtre, toutefois, mit-elle une sourdine, car son mari n'était pas là.

Laure se sentait fort aise de n'être pas ridicule ; elle avait redouté, dans la matinée, le reproche de luxe provincial.

— Si j'allais leur paraître endimanchée? s'était-ellë

dit.

Mais, puisque madame de Soligny la trouvait digne de concourir avec elle, c'est-à-dire, au contraire, puisque la Parisienne, avec un empressement trop vif pour être seulement une politesse, avait décliné le concours, Laure, sans s'exagérer son succès, comprenait, avec la CO'nscience de sa valeur et de sa bonne

volonté, qu'elle n'était pas trop présomptueuse. Elle n'était plus, dans ce salon, la même personne qu'au premier étage ; on eût dit qu'elle avait laisssé au pied du grand crucifix de l'alcôve ses modesties claustrales, sa peur d'être belle.

Quand Jules Regnault termina sa visite, en promettant de revenir le soir, il quitta la maison Fernel avec une joie voilée de mélancolie, avec un trouble qu'il prit pour l'impatience du bonheur.

Pendant qu'une révolution se faisait ainsi dans les habitudes de Laure, M. Fernel, qui avait à peine entrevu sa femme dans la matinée, parcourait la ville, tuait le temps en visites, essayait de ne pas penser à madame de Soligny, à cet odieux mariage, et se heurtait partout à des gens qui l'entretenaient précisément des espérances de Regnault et de la beauté de la Parisienne. Il fit deux fois le tour de la ville, voulut aller voir ses fils au collège, et n'osa pas, dans la crainte de leur paraître triste ou malade. Un mot retentissait à son oreille ; il entendait toujours la voix douce et caressante de Laure, qui lui disait : « Enfant! grand enfant ! » Et cette pitié, ce pardon lui pesait comme un remords, comme une humiliation.

— Non, se disait-il en mordant ses bonnes grosses lèvres, qui n'avaient jamais mordu personne; non, je ne suis pas un enfant; je suis un homme. Tant pis pour ma femme, si ses habitudes, si sa dévotion, m'éloignent d'elle et me laissent libre. Je ne veux plus vivre en cénobite et en loup. C'est bien décidé, je vendrai ma maison, j'irai à Paris!

La pensée de Jules Regnault lui faisait passer des éclairs de fureur dans les yeux.

— Ce journaliste! cet intrigant! je l'écraserai, disait-il en agitant un poing , assez robuste d'ailleurs pour tenir sa promesse. Un ami ! quand je pense que j'étais assez naïf pour souhaiter d'abord qu'il plût à cette Parisienne ! Je le forcerai bien à y renoncer.

Nous ne suivrons pas M. Fernel dans toutes les divagations que sa conscience bourrelée, plus encore que sa passion, lui suggéra. Les honnêtes gens fourvoyés se donnent toujours le luxe des scélératesses rêvées les plus abominables. Les coquins fuient les excès; mais les natures loyales ne se trompent jamais, sans exagérer le sophisme qui les égare. M. Fernel voulait souffleter Jules, enlever madame de Soligny. Les amis qui le rencontraient, et qui saluaient ce bel homme, modèle achevé de fidélité conjugale et d'honneur domestique, ne se doutaient pas que les crimes de don Juan étaient d'innocentes plaisanteries, comparés aux projets vaguement et tumultueusement ruminés par lui. Sa faiblesse, l'aveu candide de la nuit précédente , étaient pour M. Fernel une excitation à quelque revanche brutale. Il s'en voulait d'avoir pleuré, et tout naturellement , en vertu de la logique masculine, qui passe pour la plus infaillible, il voulait punir sa femme de ses torts personnels.

Vers l'heure du dîner, M. Fernel rentra. Il fut surpris d'apprendre; que ces dames étaient dans le salon ; mais il en éprouva un contentement secret. C'était dans la chambre de sa femme qu'il avait pleuré et qu'il s'était trahi; il ne voulait pas voir Jules Regnault, insolent et radieux, s'asseoir et se prélasser dans le fauteuil où il était tombé lui-même, accablé et sanglotant.

Madame de Soligny donnait à Laure la plus grande

preuve d'amitié qu'une femme puisse attendre d'une autre , en ne réduisant pas M. Fernel à un désespoir plus sinistre. Il lui eût fallu jusque-là fort peu de chose pour troubler tout à fait la cervelle de cet ancien notaire ; mais, soit pitié réelle, soit fierté, la Parisienne voulait bien écraser sous son char cet adorateur silencieux, sans qu'elle fût obligée de lui faire l'aumône d'un sourire ou d'une parole. Cependant, en voyant revenir ce jour-là M. Fernel si troublé, si morose, Adèle ne put résister à la tentation de le tourmenter un peu. Cette mauvaise pensée, venue à la suite de son admiration pour les débuts de madame Fernel dans la coquetterie, trahissait peut-être une crainte secrète , une sorte de rivalité instinctive. La Parisienne voulait peut-être montrer à la provinciale, par excès de précaution, que le bonheur du ménage n'est pas chose solide , et qu'il y aurait imprudence à cesser d'y veiller, pour menacer celui des autres.

Quoi qu'il en fût, elle reprocha à M. Fernel, avec de petites menaces charmantes, qui faisaient danser le cœur de celui-ci dans sa poitrine , son peu de galanterie, ses longues courses solitaires ; elle lui demanda si c'était elle qui lui faisait peur, qui l'éloignait ; et, comme le malheureux ne savait que balbutier des protestations confuses, elle parla d'une longue promenade pour le lendemain.

— Mais ce sera un tête-à-tête, dit-elle ; Laure prétexterait sans doute ses occupations, sa lessive ou ses confitures.

— Il n'est plus question de tout cela , répondit Laure en essayant de rire; je suis libre, au contraire, et j'irai avec vous.

M. Fcrnel s'excusa alors, et se rappela qu'il avait, précisément pour le lendemain, un rendez-vous d'affaire. Madame de Soligny ne se tint pas pour battue ; elle redoubla d'agaceries. Pendant tout le dîner, elle ne cessa de prétendre qu'elle était haïe de M. Fernel, que cela se voyait bien, qu'il était le seul à ne pas lui parler, à ne pas la trouver jolie.

Laure était au supplice : elle avait commencé par prendre gaiement son parti ; puis, elle redouta pour son mari l'effet de ces insinuations captieuses et capiteuses. Elle voulut les combattre, et se sentit paralysée ; elle craignit de paraître maladroitement jalouse; elle se tut, et se borna à observer les progrès de cette folio, qui lui rendait d'heure en heure plus diflicile la tache qu'elle s'était donnée.

— Vous m'en voulez, dit à la fin madame de Soligny à M. Fernel , de ce que je rends votre femme un peu coquette.

Cette phrase, qui devait achever la déroute de Laure par la comparaison , la retarda, au contraire. M. Fernel , pour la première fois, regarda sa femme. Il fut étonné de ne pas la trouver si inférieure à la Parisienne qu'il s'habituait à se le persuader. La robe noire, son cauchemar, avait disparu; sa femme s'était mise en Irais pour lui ; sa vanité en fut (lattée.

— C'est vrai, dit -il avec un sourire contraint. Laure, tu marches sur les traces de madame de Soligny.

— Je veux glaner après elle, repartit Laure, elle me laissera bien quelques petits épis.

Ce langage si nouveau, cette provocation de la pieuse et discrète madame Fernel toucha son mari. Ce perfide

était le meilleur et le plus honnête des hommes. Il tendit la main à sa femme.

— Ta moisson est faite, mon amie, tes blés sont dans la grange, dit-il avec gravité.

— Oui; mais ils s'y trouvent peut-être mal, reprit avec audace madame Fernel : ils n'ont qu'à fermenter : adieu ma récolte !

— Ah ! quelle comparaison champêtre , s'écria madame de Soligny ! Tu te souviens des poèmes que tu récitais au couvent sur Rutfi et Booz !

— Hélas ! si l'on n'avait pas de mémoire, comment lutterait-on contre celles qui ont de l'esprit ? dit Laure.

— Tu es une femme de ménage trop économe, trop prévoyante, continua madame de Soligny avec une intention moqueuse, pour n'avoir pas deux ressources plutôt qu'une. Ta mémoire, ce sont tes conserves; l'esprit, ce sont les friandises que tu nous donnes tous les jours.

— À ton tour, ma chère, répliqua madame Fernel en riant beaucoup, tu as des comparaisons champêtres, non, je veux dire champenoises. C'est une manière de double flatterie dont je te sais gré.

— Bravo ! ma chère Laure, lu es en verve !

— C'est ton mal qui me gagne, ma chère Adèle.

Et les deux amies, le regard brillant , la figure animée par la vivacité de ces reparties, se penchaient l'une vers l'autre, madame Fernel en faisant de grands efforts pour mettre un peu de méchanceté dans son sourire, madame de Soligny en se contraignant pour sourire tout à fait et pour ne pas paraître méchante.

M. Fernel intervint.

— N'est-ce pas, madame, demanda-t-il à Adèle, que Laure aurait peu de chose à faire pour devenir une Parisienne?

— Prends garde! interrompit madame Fernel ; ta question n'est pas un compliment pour les Parisiennes.

— Au contraire , repartit madame de Soligny. J'en conclus que les Parisiennes valent mieux que leur réputation, puisqu'une âme pieuse comme la tienne ne dédaigne pas de les suivre et de les vaincre sur leur terrain.

— Tu es trop modeste ; tu oublies que c'est toi qui es venue sur mon terrain. Je fais ce que je peux pour n'être pas une étrangère chez moi, à côté de toi. A Paris, je n'oserais lutter.

Laure, en parlant ainsi, avait une ironie faible, voilée, qui fut parfaitement comprise par M. Fernel. Quant à madame de Soligny, le dépit qu'elle commençait à ressentir lui faisait perdre de ses avantages. Il y avait loin de ces réponses malicieuses aux paroles timides, aux soupirs pudiques par lesquels Laure lui répliquait, dans les premiers temps de son séjour. La coquette se voyait défiée, menacée, et ne comprenant pas que c'était seulement en l'honneur de M. Fernel que tout cet héroïsme se dépensait , elle avait peur qu'on ne lui disputât les autres, ou plutôt l'autre conquête, dont elle voulait emporter le cœur comme un trophée.

— Il faut bien se tenir, pensait la Parisienne : il serait honteux de trébucher dans cette terre glaise.

Et la nécessité de la défense, en se présentante elle, diminuait ses forces plutôt qu'elle ne les augmentait.

La réunion du soir fut nombreuse. Tout le monde comprit que l'inauguration du salon était une date nouvelle, une phase dans l'existence de la maison Fernel. Sans rien savoir, sans rien deviner, sans rien soupçonner de la comédie sérieuse qui se jouait, les habitués ordinaires s'attendaient à quelque chose; On était d'ailleurs impatient de retrouver en présence le journaliste et la Parisienne. Les amours de Jules Regnault étaient devenues la légende, le feuilleton de la ville. Les dames qui ne pouvaient venir rue du Cloître avaient eu bien soin de prévenir leurs maris et de dire à chacun d'eux :

— Tu me raconteras ce que tu auras vu, ce qu'il dira, et la toilette qu'elle aura mise.

Le docteur Bourgoin eut de la peine à dissimuler sa satisfaction en entrant ; les choses étaient précisément au point où il avait voulu les amener. Un nuage s'amassait sur le front de madame de Soligny; le soleil brillait dans les yeux de madame Fernel. Laure vint au-devant de lui, et, avec une soumission presque filiale, sembla l'interroger :

— C'est cela, dit le médecin à demi-voix. Je trouve seulement la robe un peu trop montante.

— Ah ! docteur !

Et madame Fernel le menaça du doigt.

— Que voulez-vous? Il ne faut rien céder à l'ennemi. Il faut avoir l'esprit d'un mètre au-dessus du sien, et la robe d'un centimètre plus bas que la sienne. D'ailleurs, voyez les gravures.

— Je tâcherai, répondit Laure sans pruderie et avec la fierté de l'innocence. Je suis décidée à tenter l'épreuve jusqu'au bout.

MONSIEUR ET MADAME FERNEL 28ô

— Je m'imagine que l'épreuve ne durera pas longtemps.

— Je le souhaite, mon bon docteur, car je serais bientôt lasse. Rien ne fatigue et rien ne vieillit comme l'oisiveté et la jeunesse. Cette journée m'a paru longue, et il me tarde de remonter là-haut.

M. Bourgoin rassura madame Fernel, lui promit que quelques soirées comme celle-ci auraient raison de la Parisienne, et se disposa à aider de tout son pouvoir à l'œuvre qu'il avait conseillée. En conséquence , avec l'autorité que sa vieille amitié et ses fonctions lui donnaient dans presque tous les salons de la ville, il prît un fauteuil, s'installa au milieu du cercle , et s'appliqua à lancer et à exciter la conversation. Il avait à cœur de prouver à tout le monde, et à cet aveugle Fernel, que Laure n'était pas seulement la plus belle, mais qu'elle était aussi la plus spirituelle. A cette fin, il manœuvra fort habilement, et s'adressa d'abord à madame de Soligny.

La Parisienne n'attendit pas qu'on la provoquât deux fois. Sur le premier sujet venu , sur un livre, sur une pièce nouvelle, elle partit et exécuta avec une prodigieuse adresse tousles jolis pas quel'esprit leplusalerte peut emprunter à la danse. Ce/fut un tourbillon, une succession rapide d'attitudes, de poses, pour ainsi dire, plus séduisantes les unes que les autres. Elle raconta, sur les grands hommes de l'heure courante, ces aneedotes qui circulent depuis dix ans dans les salons parisiens, et qui n'ont pas encore pénétré en province ; elle éclata de rire au nez de toutes les gloires : elle eut des épigrammes terribles qui vibrèrent à travers ses jolies dents ; elle mêla la politique à la littérature, et

trouva moyen de se moquer du préfet du département de l'Aube, à propos du dernier vaudeville.

Jules sourit d'abord de cette scintillation prodigieuse qui le flattait ; puis il s'en alarma. Il devina que cette gaieté était le masque mondain de la colère ; il eut peur que madame Fernel ne se heurtât à ces épines, et n'y fût blessée; il sentit une émotion poignante, horrible, quand il vit tout à coup Laure, qui avait écouté silencieusement jusque-là, risquer une objection timide , contredire son amie , demander à répondre à ses épigrammes, disserter sur les sujets qu'elle avait abordés. Mais l'épouvante céda la place à l'admiration , quand il s'aperçut que madame Fernel allait vaincre. Peu à peu, doucement, sans éclat, sans rien briser, Laure fit luire ses opinions à travers la poussière de diamants que madame de Soligny avait soulevée : la provinciale sortit d'elle-même, sans impatience, sans colère, sans coquetterie malavisée, avec une majesté sereine, et s'avança comme une vision de l'esprit, débarrassée des mesquineries de la province. Les hésitations que Laure avait encore accompagnaient ses paroles, comme les derniers voiles qu'une apparition traîne après elle, en sortant de la nue obscure. Madame Fernel ne se laissa pas interrompre ; non pas qu'elle parlât avec une autorité tyrannique, mais on écoutait avec trop de curiosité , avec trop d'étonnement. On la regardait, comme si sa main blanche, qui faisait des gestes doux et caressants tandis qu'elle parlait, eût déployé de belles étoffes d'argent et d'or, et tiré d'une cachette des trésors, des vases précieux qu'elle eût montrés. Je ne sais comment exprimer l'effet plastique, pour ainsi dire, de cette parole idéale,

qui charmait comme une harmonie, et qui éblouissait comme un tableau.

Laure ne se servait pourtant que de mots bien simples; il n'y avait pas de jargon parisien dans son petit discours, mais on était si surpris de l'entendre, elle qui se taisait toujours , et l'on était si frappé des choses sensées, profondes, spirituelles sans effort, qu'elle débitait, que le prestige se doublait de l'étonnement.

Adèle subit elle-même dans le premier moment la fascination universelle. Mais il lui suftit de regarder Jules Regnault, pour que l'ambition de la lutte la fit se roidir contre son émotion. Le journaliste croyait rêver. Cette châtelaine emprisonnée dans la vie domestique, cette fée qu'il avait devinée derrière les épaisses murailles de la province, lui apparaissait dans sa splendeur, voilant toutefois sa beauté et la montrant moins qu'elle ne la cachait. 11 ressentait une joie terrible de sa pénétration; mais, en même temps, quelque chose d'aigu, comme un remords, lui traversait la pensée. Cette femme ne valait-elle pas tous les hommages ? et ne devait-on pas lui sacrifier toutes les ambitions? Entre madame de Soligny qu'il aimait, et madame Fernel envers qui l'amour eût semblé un outrage, un culte imparfait et grossier, Jules avait peur d'hésiter, et il tremblait d'être lâche envers son avenir ou lâche envers son passé.

Adèle ne devina pas ces tortures, mais elle comprit que le journaliste admirait plus son amie qu'il ne fallait, et elle devint jalouse. Alors, faisant appel à toute sa science et à tout son art , redoublant de sourires, de grâce , semant , pour ainsi dire , du feu sur son vi-

sage, et versant des parfums clans ses paroles, elle se jura à elle-même d'avoir raison de cette audacieuse Minerve, d'ôter à son esprit sa ceinture, de le montrer nu, et d'éblouir tous ces bergers Paris qui avaient l'insolence de lui refuser la pomme. Dans le coup d'œil rapide dont elle enveloppa le salon, elle rencontra le regard de M. Fernel, et elle sourit avec un peu d'ironie. Ce gros notaire était-il sa revanche ? D'ailleurs, lui-même paraissait inquiet ; on voyait palpiter dans ses prunelles une adoration indécise qui ne savait où voler, hésitant tour à tour entre sa femme qui se révélait à lui pour la première fois, et madame de Soligny qui était depuis plusieurs semaines son idéal , sa tentation.

— Comment ! celui-là même pourrait m'échapper avant l'heure? se disait la Parisienne, qui jusque-là n'avait songé à exercer aucun droit sur M. Fernel.

Madame de Soligny, alors, fit des prodiges, et il se passa dans ce salon, qui jamais n'avait servi de théâtre pour une fête pareille, une scène merveilleuse de coquetterie, de rivalité d'esprit dont tout le monde reçut les étincelles, dont le docteur Bourgoin seul eut le secret. Disons-le, pour rester fidèle à la vraisemblance, Adèle vainquit ; Laure, du moins , ne prolongea pas l'assaut , et , satisfaite d'avoir pour la première fois mesuré ses forces, ne voulant pas d'ailleurs étendre à d'autres qu'à M. Fernel les ravages de sa puissance, elle alla, au moment le plus brillant de la conversation , embrasser son amie devant tout le monde.

Cette façon de la remercier, de l'applaudir, avait une humilité fort habile.

— Voilà ce qu'un homme n'aurait jamais l'idée de faire, dit le docteur à demi-voix.

Ce baiser était aussi une conclusion ; Adèle était trop fine pour s'exposer à une seconde démonstration du même genre. Elle s'excusa donc d'avoir tant parlé, surtout pour n'être pas du même avis que madame Fernel, et la soirée se termina.

Le docteur reconduisit le journaliste, dont il avait observé l'émotion singulière, l'ivresse cérébrale.

— Eh bien ! lui dit-il ; croyez-vous que vous aurez une femme d'esprit ?

— Ah ! docteur, répondit Regnault avec exaltation , madame Fernel a du génie !

— Il ne s'agit pas de madame Fernel; il s'agit de madame de Soligny.

— Je vous en prie, monsieur Bourgoin, ménagez-moi. J'ai la fièvre; ah ! si j'avais osé ! si j'osais encore!...

— Quoi donc ! demanda le médecin avec brusquerie. Allons, mon enfant , ajouta-t-il plus doucement, ne songez pas aux propos de Brigitte, aux conseils de votre mère. Soyez un homme, et marchez fermement, avec courage et avec droiture, vers le but que vous vous êtes assigné. Ne regardez pas dans le paradis des autres. Madame de Soligny a prodigieusement d'esprit !

— Ah ! quel cœur dans madame Fernel !

— Eh ! parbleu ! à qui le dites-vous ? Mais remplissez votre devoir, mon ami, pour garder l'estime et l'amitié de ce cœur-là. Toutes réflexions faites, je crois qu'il est temps de mettre le feu à la bombe. Si vous le voulez, j'irai domain interroger madame de Soligny et lui adresser votre demande

— Prenez garde, mon bon docteur; il faudrait peutêtre attendre encore.

— Attendre! pourquoi? Vous avez mal comprisse drame qui s'est joué ce soir. Je suis sûr que si nous rentrions, nous trouverions une pauvre femme en larmes demandant pardon à Dieu d'avoir laissé voir son esprit et sa beauté. Oui, c'est une femme de génie que madame Fernel, mais c'est une sainte. Vous pouvez la rendre heureuse en abrégeant le séjour de madame de Soligny. Eh bien ! puisqu'on vous aime, épousez ou enlevez; mais, pour Dieu! décampez vite, ou je ne réponds plus du bonheur de nos amis !

— Eh bien! docteur, je vous autorise à parler pour moi demain, dit résolument Jules Regnault.

— Voilà répondre comme il faut. Ah ! quel homme vous serez, quand vous appartiendrez à l'opposition !

Pendant que le docteur et Jules convenaient des démarches décisives, Me Babel, qui avait été électrisé par l'éloquence de madame de Soligny, et qui regrettait plus que jamais de renoncer à cette femme supérieure, disait à M. Cavalier, en descendant la rue du Cloître :

— Il serait vraiment déplorable de laisser réussir un piège aussi grossier.

— C'est tout à fait mon avis.

— Fernel est un sot, madame Fernel est une brave femme qui a la manie du mariage ; Regnault est un fintrigant. Il n'y a que vous qui puissiez éclairer cette dame!

— C'est que cela ne me regarde pas trop , dit timidement M. Cavalier, je n'aime pas à me mêler des affaires des autres.

— Vous êtes charmant ! reprit Babel avec ironie. Est-ce que les affaires du département vous regardent, et pourtant vous voulez vous en mêler ? Eh bien ! qui sait? Votre élection tient peut-être à la petite visite que je vous demande. Tantôt, M. le préfet me disait en parlant des rumeurs de la ville : Je donnerais beaucoup pour que ce mariage insensé n'eût pas lieu.

— Ah ! M. le préfet a dit cela?

— Vous comprenez qu'il sera naturellement disposé à soutenir la candidature de l'homme serviable qui aura fait manquer ce mariage.

— Mais, demanda encore M. Cavalier, en quoi ce mariage offusque-t-il M. le préfet ?

— Comment ! vous ignorez que madame de Soligny devait épouser un ami intime du préfet ? que cet ami est cousin germain du ministre? que si ce mariage est manqué, l'ami sera furieux, et qu'il ne pourra pas savoir gré au préfet de sa maladresse ?

— Oh! je veux bien aller, dans ce cas, prévenir madame de Soligny. Mais pourquoi n'y allez-vous pas vous-même ?

— D'abord, moi, dit l'aigle du barreau avec un sifilement plein de suffisance, je pourrais sembler un rival éconduit.

— Ce qui serait peut-être vrai , dit M. Cavalier en ricanant.

— Ce qui serait vraisemblable ; tandis que vous , monsieur Cavalier, vous êtes désintéressé... je l'espère, du moins.

— Écoutez, reprit M. Cavalier, je ferai cette visite, quoiqu'elle me répugne ; mais , une fois qu'elle sera

faite, je ne me mêlerai de rien, et... je laisserai aller les choses.

— C'est bien convenu. Au revoir, monsieur le député.

— Taisez-vous donc, Babel ; si on vous entendait.

— Bah ! on ne comprendrait pas, dit Babel avec un sourire équivoque.

Et les deux conjurés se séparèrent.

On sera surpris sans doute d'apprendre qu'après le départ de ses amis, madame Fernel ne retrouva, dans son salon, ni madame de Soligny, qui s'était éclipsée, ni son mari, qui, ne voulant pas recommencer la scène de la veille, était remonté chez lui en toute hâte. Laure sourit, mais donna raison aux conjectures du docteur Bourgoin , car elle sentit tout aussitôt ses larmes l'étouffer, et elle éclata en sanglots.

— Comme il m'a regardée ! se dit-elle à plusieurs reprises.

L'etïroi naïf qu'elle exprimait par ces paroles eût servi à prouver qu'elle ne faisait pas allusion aux regards de son mari.

Le docteur Bourgoin mit un peu plus de soin que d'habitude dans sa toilette du lendemain , et il se reprit à deux fois pour faire sa barbe, comme s'il se fût attendu à l'obligation d'être baisé sur les deux joues par quelque jolie bouche.

— Je me ferai payer la commission, murmura-t-il, tout en donnant au nœud de sa cravate une correction inusitée.

Content de lui, sans être d'ailleurs trop exigeant, il attendit l'heure convenable de se présenter chez madame de Soligny; et, jusque-là, il visita ses malades, avec un optimisme qui ne lui était pas habituel. Quand il pensa que sa démarche n'aurait plus d'indiscrétion préalable, il prit, en chantonnant le même air de Joconde de la même voix fausse , le chemin de la rue du Cloître. Sur la place de la Préfecture, il rencontra Jules Regnault.

— Je vous attendais, docteur, dit celui-ci.

— Je le vois bien, vous êtes assez pâle pour avoir besoin de médecin.

— Ah! mon cher monsieur' Bourgoin , je voudrais aller avec vous !

— Eh bien ! venez.

— Non ; elle sera plus libre de refuser.

— Dites qu'elle sera plus libre d'accepter. Et votre journal, est-ce qu'il ne paraîtra pas aujourd'hui?

— Je me soucie bien du journal !

— Allez dire cela à M. Cavalier qui passe là-bas, pendant que je ferai ma visite.

— Où vous retrou verai-je, docteur?

— Chez vous.

— Oh ! non : je ne veux pas que vous me donniez la réponse devant ma mère.

— Eh bien! chez moi , alors; à moins, ajouta en ricanant le bon docteur, que vous ne preniez un lit à l'hôpital (la conversation avait lieu sous les murs de l'hospice); car vous avez, mon ami, la plus déplo-

rable mine qu'un amoureux puisse se permettre.

— Je vous attendrai chez vous, monsieur Bourgoin, dit Jules, qui serra convulsivement les mains du médecin, et qui le quitta en toute hâte.

Le docteur se fit annoncer chez madame de Soligny, et s'abstint de demander madame Fernel; mais sa précaution se trouva inutile, car il trouva Laure dans la chambre de son amie. M. Bourgoin fut frappé de l'attitude des deux femmes , de la contrainte avec laquelle on le salua, de la réserve qui l'accueillit.

— A quel heureux hasard dois-je votre visite? demanda enfin la Parisienne, dont les joues empourprées et les yeux étincelants trahissaient de récents orages.

— Ce n'est pas le hasard , Madame , qui m'a conduit, c'est mon libre arbitre, répondit le médecin, qui prit un fauteuil, et résolut de triompher de cette froideur. Je viens vous entretenir d'une affaire sérieuse.

Laure fit un mouvement pour se retirer.

— Reste, dit vivement madame de Soligny avec un accent railleur; tu ne seras pas de trop. L'affaire t'intéresse peut-être autant que moi.

Le docteur releva la tête, vit une grosse larme glisser le long des joues de madame Fernel ; alors il oublia toute sa diplomatie, toutes ses précautions oratoires, pour défendre Laure.

— Restez, Madame, dit-il à son tour d'une voix grave; c'est moi qui vous en prie. La personne qui m'envoie tient trop à votre estime pour ne pas désirer que vous m'entendiez parler en son nom.

Laure passa un doigt sur ses yeux, refoula l'émotion qui avait commencé à la trahir, et se tint debout,

accoudée à la cheminée, attendant les paroles qu'elle pressentait , et demandant tout bas à Dieu le courage de rester impassible.

— Ainsi, votre visite est une ambassade? reprit madame de Soligny du même ton railleur.

— C'est aussi une réponse , sans doute , à certaine visite qui m'a précédé. Madame, vous êtes la plus spirituelle des Parisiennes, mais vous ne connaissez pas la province : les plus bêtes y ont le génie de la méchanceté.

— Vous ignorez pourtant quelle visite j'ai reçue, répondit Adèle.

— Est-ce une visite? Est-ce une lettre anonyme? Je m'en inquiète peu, repartit le docteur; mais, à coup sûr, il y a eu une dénonciation.

— Et si je n'avais reçu la visite de personne? Si mes seules réflexions !...

M. Bourgoin sourit.

— Vos réflexions, Madame, à elles seules, ne vous rendront jamais injuste envers la meilleure des amies, sévère envers un homme qui sentait une estime cordiale pour vous.

Adèle regarda de côté madame Fernel, qu'elle avait attristée, n'osa pas lui tendre la main ; mais elle lui envoya un petit sourire engageant, qui était un commencement d'excuse.

■ — Eh bien ! docteur, voyons votre ambassade , je vous raconterai ma visite.

— Madame, je connais un jeune homme de talent, d'avenir, d'honneur, qui a le défaut de n'être pas aussi laid que son esprit l'autorisait à l'être, et dont je veux être le père. Vous plairait-il d'entrer dans la famille t

— Comme sa sœur?

— Non ; comme sa femme.

— Voilà la demande dont on m'avait prévenue , Monsieur, répondit madame de Soligny, qui prit son air le plus dédaigneux.

— Alors elle ne vous étonne pas, et vous répondez ... ?

— Je refuse.

— Prenez garde ; vous refusez trop tôt ; c'est du dépit.

— Du dépit ! dit avec vivacité la Parisienne , en se levant et en marchant dans la chambre; pourquoi donc? Eh bien! oui, c'est du dépit! Je me sens blessée, humiliée, d'avoir fui Paris et les convoitises d'argent qui prenaient de faux noms et de faux masques pour me plaire, et d'être venue ici m'exposer aux mêmes calculs, aux mêmes complots... Ne m'interrompez pas, Monsieur. Il paraît que, depuis mon arrivée, je suis la fable, la risée de cette ville; qu'on a pensé faire de moi la femme de M. Regnault. 11 est le Chérubin de ces dames, M. Regnault! On s'intéresse à lui, on lui veut du bien ! — Marions-le à cette dame de Paris, s'est-on dit; ce sera pour lui un avenir, une position ; — et alors tout le monde s'est entendu. Ce beau projet est devenu la préoccupation exclusive de tous les protecteurs du journaliste. Laure a fait dire des messes, et la maman de ce monsieur a fait brûler des cierges pour que Y affaire réussît. L'affaire ne réussira pas, Monsieur, je refuse. Je pars, et je sais maintenant à quoi m'en tenir sur les gâteries de la province , sur les amitiés qu'on y peut nouer. M. Regnault restera l'ornement du salon de madame Fernel. Je renonce aux droits que j'avais failli prendre.

— Pourtant, tu l'aimes, interrompit Laure d'une voix douce et ferme.

— Moi ? dit madame de Soligny.

— Tu l'aimes , répéta madame Fernel. Ne t'en défends pas.

— Quand je l'aimerais! Est-ce une raison pour autoriser une conspiration en règle contre ma liberté ?

Laure parut offensée de cette réponse, qui fit sourire le docteur.

— Si vous n'en vouliez pas pour mari, reprit celuici, à quoi bon vous en faire aimer?

— M'en suis-je fait aimer? et l'aimai-je? repartit Adèle , dont la colère augmentait avec l'embarras de sortir victorieusement de cette querelle. Il m'a plu ; mais si l'on épousait un homme parce qu'il ne vous ennuie pas ! . . .

— Je sais bien , dit en riant le docteur, qu'il vaut mieux épouser celui qui vous ennuie ; on en est plus tôt débarrassée.

— Oh ! vous êtes méchants l'un et l'autre ! s'écria madame de Soligny, dont la jolie bouche avait des tressaillements nerveux, comme si elle eût retenu des sanglots. Vous avez profité du charme de cette maison, du plaisir que je trouvais à causer avec M. Regnault, pour machiner ce mariage ; vous me punissez de quinze jours d'oubli, de rêve, de confiance, et vous venez brusquement m'imposer ce dénoûment trivial ? Je refuse, entendez-vous, monsieur Bourgoin; et s'il vous faut des raisons...

— N'en donnez pas! s'écria le docteur; j'aime bien mieux cela, puisque vous ne m'en donneriez pas de bonnes. '

— Il me sera permis au moins de dire que je refuse, parce que la sincérité et le désintéressement de M. Regnault ne me paraissent pas suffisamment prouvés.

— Voilà précisément ce que je ne voulais pas entendre, répondit le docteur, en se levant comme s'il allait prendre congé de la Parisienne. Vous faites injure , Madame , à un homme d'honneur dont je suis le garant.

— Vous ne me ferez pas croire que si je n'avais que mon cœur à offrir à M. Regnault...

' — Vous ne savez pas , au contraire , de quel désintéressement cet ambitieux serait capable , reprit le médecin, qui ne put s'empêcher de jeter un regard à la dérobée sur madame Fernel, immobile et pâle.

Laure leva les yeux, comme si elle attestait le ciel de la vérité des paroles du docteur.

— Eh bien ! j'admets, je suppose, continua M. Bourgoin, que quelque vanité mondaine se mêle à l'amour de Regnault ; j'admets qu'il ait l'orgueil d'aller à Paris, en donnant le bras à une Parisienne riche, élégante et belle; en quoi cette vanité vous fait-elle injure? Je devine ce qu'on aura pu vous dire. On aura fait peur à votre délicatesse de l'ardeur de parvenir de ce brave cœur, de sa mère peut-être, de leur petit intérieur, de la misère qu'ils ont fièrement supportée. Voilà ce qui vous répugne.

— Voilà ce qui me tenterait , murmura madame Fernel.

— Dites que je n'ai pas d'âme, si vous le voulez, reprit madame de Soligny. Dites que je suis coquette, capricieuse-, mais comme je pars aujourd'hui, à Tin-

stant, je n'aurai pas longtemps à entendre ces reproches.

— Ainsi c'est un refus net, brutal, que vous me signifiez? demanda le docteur.

— C'est un refus tout simplement.

— Je vais aller dire à Jules le cas que l'on fait à Paris de l'esprit et du cœur. Je ne sais comment le pauvre enfant portera son désespoir ; mais rappelezvous, Madame, que ce refus vous restera comme un remords...

Laure se livrait à des efforts héroïques pour ne pas laisser deviner le supplice qu'elle endurait; mais elle fut prise tout à coup d'une pitié , d'une terreur dont elle ne resta plus maîtresse.

— Adèle, dit-elle en joignant les mains et d'une voix tremblante, je t'en prie, sauve-le! Ah! si j'étais à ta place!

Il y avait tant d'amour dans ce cri , qui sortit des profondeurs de son être , que le docteur pâlit. Il prit la main de madame Fernel.

— Si vous étiez à la place de madame, dit-il, vous obéiriez au devoir, et non pas au caprice ; parce que vous mettez le bien à accomplir au-dessus de la coquetterie.

— C'est peut-être parce que tu envies ma place, reprit audacieusement madame de Soligny, qui regarda Laure en plein visage , que moi je ne veux pas m'exposer à prendre la tienne !

— Que veux-tu dire? balbutia madame Fernel, qui chancela.

— Madame veut dire, interrompit le médecin, qui sentait l'indignation le gagner, qu'elle ne se soucio pas

de la part que vous avez choisie; que le bonheur d'un mari, la paix d'un ménage, l'ambition d'une famille ne la tentent pas. Il lui faut des succès et des conquêtes; il ne lui faut rien de plus. Nous nous étions trompés, Madame. Votre amitié sainte et mon estime essaieront de consoler Jules Regnault. J'ai fait une démarche inutile, une visite qui ne sera pas payée; j'en fais souvent de pareilles. Adieu, Madame.

Et Bourgoin salua madame de Soligny, en offrant son bras à madame Fernel, qu'il tremblait de voir s'évanouir.

Adèle était près de pleurer de colère.

— Vous me haïssez l'un et l'autre, leur dit-elle, en tendant la main.

— Nous vous plaignons, répondit le docteur, qui répondit à la question et qui feignit de ne pas voir le geste.

Quand ils furent sortis, la Parisienne essuya des larmes qui la tourmentaient depuis une minute, et s'élança vers le cordon de la sonnette qu'elle tira avec violence.

— Faites mes paquets, dit-elle à sa femme de chambre, nous partons ce soir pour Paris.

Puis elle se jeta dans un fauteuil, en mordant son mouchoir, pour ne pas laisser entendre les sanglots qui l'étouttàient.

Le docteur reconduisit madame Fernel dans sa chambre. Laure paraissait frappée d'une idée fixe; elle marchait avec la rigidité sonmambulique donnée par l'épouvante. Dès qu'elle eut franchi le seuil de cette chambre bien-aimée, elle dégagea doucement son bras de celui du médecin; et, sans plus s'occuper

de celui-ci, elle alla tout droit au prie-Dieu de l'alcôve, s'y agenouilla, et se mit à prier avec dévotion.

M. Bourgoin était un philosophe, mais il était de ceux qui respectent la prière, peut-être aussi de ceux qui l'envient; il comprit que cette épouse, cette amie dont le cœur avait été si cruellement agité, dont le courage avait été méconnu, s'entretenait avec Dieu, et lui offrait ces douleurs nouvelles en sacrifice, comme la rançon de sa conscience.

— Pauvre femme! pensa-t-il en lui-même, c'est elle qui souffrira de la faute des autres! Non, je serai plus entêté que cette coquette, et tout n'est pas fini entre elle et moi.

Laure se releva après quelques instants. Un souffle du ciel avait séché ses larmes, effacé les plis de son front.

— Eh bien! mon bon docteur, dit-elle simplement, nous en sommes pour nos frais de guerre, et moi, en particulier, pour mes petits péchés de toilette!

— Du tout, je n'accepte pas la défaite.

— Adèle a de l'entêtement, de la fierté. D'ailleurs, elle part.

— On peut courir après elle.

— Mais, puisqu'elle... n'aime pas M. Regnault.

— Qui vous l'a dit? Pas même elle. Je crois, au contraire, qu'elle l'aime beaucoup, passionnément, et que c'est la rage de l'aimer qui l'a rendue si cruelle On nous a joué un mauvais tour; mais on a déterminé une péripétie nécessaire, inévitable. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il fallait bien arriver à parler de mariage. Savcz-vous qui nous a prévenus?

— C'est M. Cavalier, qui, tantôt, est venu confidentiellement ébruiter nos projets.

— Ah ! l'animal! il me le paiera! Du reste, l'émissaire est bien choisi. A-t-il dû en débiter de ces sottises ! Comme il a dû s'étaler, se vautrer sur toutes les jolies petites fleurs qu'elle avait cueillies! Comme il a dû rendre cet amour-là ridicule, en en parlant! Ajoutez que la coquette ne vous pardonnait pas vos succès d'hier au soir.

— Mes succès, docteur ! Hélas ! que " va devenir mon mari, si elle s'en va? il est capable de la suivre.

— Eh bien! Regnault la suivra, moi aussi, vous aussi, nous irons tous à Paris. Ce sera un train de plaisir. Je ne la lâche pas qu'elle ne soit mariée.

— Bon docteur! vous avez une confiance que je n'ai plus. Adèle est blessée, elle sera implacable envers nous et envers elle-même. Prévenez M. Regnault... emmenez-le... il aura du courage, n'est-ce pas? Quant à mon mari....

— Parbleu ! votre mari , on ne l'épousera pas. Écoutez-moi, ma chère madame Fernel : continuez ce que vous avez si bien, si coura'geusement entrepris. Soyez belle, montrez toujours, montrez de plus en plus tout cet écrin de votre esprit, que Fernel a reçu en mariage, et qu'il n'a jamais eu la curiosité de regarder. Retenez-le ainsi; du moins, faites-le hésiter. Moi, pendant ce temps-là, je manœuvrerai; et s'il faut enlever des rails du chemin de fer pour empêcher cette dame de partir, eh bien! je les enlèverai.

Laure ne répliqua pas, elle hocha doucement la tête avec un sourire d'incrédulité. Elle commençait à

prendre son parti de souffrir, et elle avait demandé à Dieu de la rendre digne de la douleur.

Le docteur prit congé de madame Fernel, promettant de revenir dans la soirée, pour parer au désarroi dans lequel le brusque départ de madame de Soligny ne manquerait pas de jeter tous les habitués de la rue du Cloître.

Restée seule, Laure, qui faisait travailler depuis la veille à une magnifique robe destinée au prochain lundi de monsieur le préfet, et qui aidait elle-même la femme de chambre, se sentit honteuse d'occuper ses doigts à ces détails frivoles.

Elle alla ouvrir avec répugnance le meuble où les belles dentelles étaient placées.

— Je préférais, se dit-elle tout bas, le temps où je raccommodais les uniformes de mes enfants. Pourquoi Adèle est-elle venue? Ainsi tout ce que j'aime est exposé! Qui sauverai-je? Si M. Jules épouse madame de Soligny, pourrai-je consoler Fernel? Si le mariage manque, qui donc consolera ce jeune homme?

Et, laissant tomber son ouvrage sur ses genoux, Laure, dans cette chambre qui avait été le témoin de ses belles années d'activité et d'espérance, voyait ses espérances envolées, son bonheur perdu, et restait inactive.

Le docteur, pendant ce temps, regagnait à la hâte son domicile, tout on grommelant entre ses dents :

— J'avais bien besoin de me mêler de toutes ces affaires! Je suis plus fou que Cavalier, puisque, sans vanité, je suis moins bête... Comment tout cela fînira-t-il? Je laissais voir une confiance que je n'ai pas. Madame de Soligny est exaspérée; son point

d'honneur de Parisienne est engagé dans la lutte, elle ne cédera pas. Et moi qui ai fait la sottise de m' attacher à ce pauvre Regnault, de l'estimer, de l'aimer. Il faut, coûte que coûte, que je le tire de là. Voilà sa place au journal perdue, ou peu s'en faut, son mariage compromis. Après tout, il n'aime peut-être pas tant madame de Soligny qu'il avait l'air de l'aimer. S'il pouvait la prendre en haine ! — Ah! — reprenait le bon docteur, en serrant les poings, — c'est pourtant pour ramener au bercail un mouton de l'espèce de Fernel que je me suis embarqué dans toute cette intrigue. Je suis certain cependant que, si je tuais Fernel et que je fisse épouser sa veuve à Jules Regnault, tout s'arrangerait : belle moralité de toutes mes manœuvres !

Bourgoin riait en se moquant de lui-même et des autres. Ce fut avec cette gaieté qu'il ouvrit sa porte. Jules était dans le cabinet ; il jeta bien loin le livre qu'il avait vainement essayé de lire, et il s'élança audevant du docteur.

— Quelle réponse?

Oh! tout va bien, dit le médecin en posant son

chapeau, et en s'essuyant le front, tout va bien ; vous aurez la gloire dont j'étais fier pour vous; Cavalier a fait des siennes.

— Comment! qu'y a-t-il? Parlez, docteur.

— On vous refuse net, on vous déteste. Jules se laissa tomber sur un siège.

— Ah ! docteur, vous êtes cruel !

— Allons donc! est-ce que, si je désespérais du succès, je vous parlerais ainsi? Soyez sûr d'une chose, mon ami, c'est qu'on vous aime.

— Mais on me refuse.

— Ce n'est qu'un détail : on n'a jamais vu une Parisienne dire oui à la première question.

— Mais enfin, demanda le journaliste, quelles raisons a-t-elle données?

— Des raisons fournies par Babel et par Cavalier, assez peu sérieuses. Mais il est de notre dignité de les prendre au mot. En conséquence, voilà mon ordonnance : vous allez, immédiatement, sur une feuille de papier qui me sert à ordonner des pilules, écrire au préfet, à M. Cavalier, à tous les Champenois de votre journal, que vous renoncez à la rédaction de l'Étoile de l'Aube; et puis, si madame de Soligny part ce soir...

— Ah ! elle doit partir?

— Vous savez bien qu'elle part toujours, mais qu'elle n'arrive jamais. Si elle part ce soir, vous partez demain. Vous vous installez à Paris, chez un de mes vieux camarades de la clinique, qui vous recevra et qui vous aidera. Commençons par répondre à la malice de Cavalier. Écrivez votre démission,

Jules saisit une plume, et traça rapidement quelques mots.

— Je garde la plume! s'écria gaiement le docteur; quand vous serez devenu un chef de l'opposition, je montrerai ce trophée de votre abdication. Seulement, mon ami, quoi qu'il arrive, ne revenez pas à ces genslà... Vous oubliez la lettre au préfet?

— J'irai moi-même lui annoncer ma démission.

— Bravo! de cette façon, elle est irrévocable. Allez faire votre visite et rentrez chez vous. Il n'est pas convenable que vous vous présentiez ce soir rue du

Cloître. J'y serai d'ailleurs, et madame Fernel, qui prie pour vous à l'heure qu'il est, ne vous laissera pas oublier.

Jules était bien triste en quittant la maison du docteur; mais l'amertume qu'il avait dans l'âme venait moins peut-être du refus de madame de Soligny que d'un doute cruel dont il se sentait obsédé. Cet ambitieux s'était purifié par ses élans; mais, en même temps qu'il avait voulu justifier l'estime de madame Fernel, il avait compris que son intuition n'avait jamais été en défaut, et que la femme de génie, d'un cœur ardent, d'un esprit élevé, qu'il avait toujours entrevue et soupçonnée dans la ménagère souriante et calme de la rue du Cloître, n'était pas un paradoxe de son imagination.

Il aspirait à la main de madame de Soligny, il l'aimait; mais qu'éprouvait-il donc à la pensée de madame Fernel? C'était un sentiment d'adoration, un désir de prosternement, une soif de souffrir, pour mériter un regard de ses beaux yeux. Bien des fois, dans l'intimité de la vie provinciale, il lui avait pris la main ; aujourd'hui, le droit d'effleurer ses doigts, d'y poser les lèvres, lui paraissait une conquête impossible. Et pourtant, Jules aimait, voulait épouser madame de Soligny! La raison lui disait de garder comme un conseil, comme l'inspiration de sa vie, le souvenir de madame Fernel, de devenir le mari de cette belle Parisienne; mais l'enthousiasme, la sainte folie de la jeunesse lui conseillait au contraire de ne pas immoler son cœur à son esprit, de se consacrer pieusement, à l'insu de tous, à l'insu de madame Fernel elle-même, au culte, à la vénération de cette

chère âme. La voir, l'aimer sans le lui dire, trouver ses délices dans ce secret, et recevoir la récompense de cette torture perpétuelle dans un mot de pure amitié, c'était là une ambition idéale. Hélas! l'idéal 'devait toujours être vaincu par la raison, dans ce duel dont l'ambition du journaliste était le témoin. Jules n'avait pas impunément servi les intérêts conservateurs. Il avait combattu l'utopie, l'idéal en politique. 11 craignait de sacrifier une réalité honorable et avantageuse à des fictions romanesques; il doutait, mais, pour ainsi dire, avec la peur d'avoir fait son choix d'avance et de n'en pas changer.

Voilà pourquoi il était triste et abattu, en quittant la maison du docteur. C'était son amour plus que son amour-propre qui se sentait meurtri et qui saignait en lui.

Quand il se trouva devant la grille de la préfecture, lorsqu'il se rappela à son rôle, il exhala dans un soupir toutes les pensées tendres qui lui avaient gonflé la poitrine pendant la route. Il ne s'agissait plus de ressentiment ; et ce fut avec une froideur qui attestait des dispositions d'homme d'État qu'il se fit annoncer chez M. le préfet.

Le premier magistrat du département l'accueillit en souriant.

— Il sait déjà ma disgrâce, pensa Jules Regnault, et il veut être généreux.

— Monsieur le préfet, lui dit-il, je vous ai fait lundi dernier mes adieux; je viens les renouveler. J'ai envoyé ma démission au comité de l'Étoile de l'Aube; je pars pour Paris.

— Je regrette mes paroles, monsieur Regnault, dit

le préfet, si elles sont pour quelque chose dans la détermination que vous avez prise.

— Cependant, Monsieur, l'alternative était rigoureuse. Vainqueur ou vaincu, je devais, selon vous, renoncer à une position rendue intolérable par des animosités de province. Je ne suis pas vainqueur...

— Vous n'êtes pas vaincu, j'espère?

— Pas encore, monsieur le préfet; mais j'ai besoin d'être libre.

— Je ne me pardonnerais pas votre détermination, dont je suis responsable aux yeux du ministre, et devant les intérêts que vous défendez avec tant de talent, reprit le préfet avec une courtoisie parfaite. Retirez cette démission, monsieur Regnault, je vous en prie.

— Cette insistance m'étonne, monsieur le préfet.

— Elle est bien sincère. Plus tard, vous saurez pourquoi votre départ, votre démission, me donneraient un remords. Si vous épousez madame de Soligny, je vous suivrai de mes vœux à Paris, où vous ne pouvez manquer de réussir, sur un théâtre digne de vous. Si... vous n'épousez pas, je saurai bien obtenir du ministre , non pas un dédommagement, mais une occasion d'activité qui sera pour vous une distraction.

Jules ne comprenait rien à ce langage. Cachait-il un piège? N'était-il qu'une ironie? Mais pourquoi un homme aussi considérable que le préfet aurait-il pris la peine de le ménager? Il essaya de lire dans la pensée du fonctionnaire; celui-ci, sans être impénétrable, lui montra tant de bienveillance, lui renouvela si souvent l'offre de son intervention, que Regnault finit par se dire :

— Décidément, il tient à ce que je reste.

Le journaliste crut même apercevoir que le préfet ignorait sa déconvenue récente, et que c'était avec tous ses projets et avec toutes ses chances qu'il lui conseillait de rester.

— Je regrette, dit-il en prenant congé du magistrat, que ma détermination soit irrévocable, mais je me

. souviendrai , Monsieur, de vos offres bienveillantes , de l'intérêt que vous me portez...

— De mon amitié, dit le préfet en prenant les mains du journaliste ; car dans cet exil, que nous partagions ensemble (bien que vous fussiez dans votre pays), j'ai appris à vous apprécier, à vous aimer.

Jules s'inclina sans oser répondre par un autre mensonge que par un sourire à cet excès de faveur, et il se retira abasourdi et préoccupé de cet accueil inattendu. 11 fut tenté d'aller rejoindre le docteur Bourgoin, de lui demander son avis, de réclamer même la démission écrite. Il lui semblait qu'il était peut-être habile de déférer momentanément à ce singulier désir du préfet. Mais le docteur était parti pour ses visites. Comment le rejoindre?

— Après tout, se dit Regnault, le sort en est jeté! Voilà assez de finesse, de diplomatie. Je saurai pourquoi le préfet s'est radouci ; mais que m'importe ! Je ne me soumettrai pas plus à sa faveur que je n'ai reculé devant ses menaces.

Et il arriva à la petite maison de la rue des Bûchettes dans ces hères résolutions. L'ex- rédacteur de l'Étoile de l'Aube, en passant devant la porte de son ex-cabinet de rédaction, arracha l'affiche qui indiquait au public l'entrée du sanctuaire. Ce fut une petite satisfaction

qu'il se donna; il entra dans la chambre de sa mère en tenant à la main ces débris.

— Tu peux faire mes paquets, lui dit-il, je pars pour Paris et je ne suis plus journaliste.

La veuve était, selon son habitude, occupée près de sa fenêtre à quelque ouvrage de couture ; elle ne tressaillit pas, mais, retirant avec lenteur ses lunettes, qu'elle dut dégager de ses cheveux gris, elle se tourna vers Jules.

— Madame de Soligny est partie? demanda-t-elle avec un sang-froid admirable.

— Non, mais elle part. M. Bourgoin lui a parlé.

— Et elle te refuse?

— Oui, répondit Jules.

— Son départ est un bon signe, reprit madame Regnault. J'aurais craint pour toi, si elle était restée. Elle n'est pas de sang-froid, et elle t'aime véritablement, puisqu'elle prend la fuite.

— Il paraît, continua Jules, que M. Cavalier est allé lui faire part des inconvénients d'une mésalliance.

— C'est encore très-bon, continua la veuve, en hochant la tête, comme si elle approuvait; M. Cavalier nous a rendu un grand service. Ma visite est annoncée.

— Ta visite?

— Sans doute! il faut bien qu'on me voie au moins une fois. Cette belle dame va se faire une idée si exagérée de ta vieille mère, qu'elle sera surprise agréablement en me voyant.

Jules ne voulut contredire ni approuver sa mère ; il garda le silence.

— Tu as bien fait de donner ta démission , dit ma-

MONSIEUR ET MADAME FERNEL. îlll

dame Regnault. Enfin, nous allons donc quitter cette abominable ville où j'ai tant souffert!

— Toi, ma mère, toi qui semblais si tranquille!

— Ne voulais -tu pas qu'à mon âge, et pauvre comme je l'étais, ayant le souci de ton avenir, j'allasse courir les aventures ? Je suis restée ici, usant des chaufferettes, en attendant que tu fusses un homme. Aujourd'hui, te voilà de force à lutter. En route! je ne regretterai rien ; on a des amis partout, quand on veut en avoir; je ne laisserai derrière moi que des tombes, et on m'enterrera aussi mal à Paris qu'ici.

Madame Regnault, en parlant, rangeait son ouvrage par des mouvements secs, précis, qui trahissaient une émotion dissimulée , mais une émotion plus voisine de la colère que de la douleur.

— Comment! lu souffrais ici, et je n'en savais rien? dit Jules, en regardant sa mère avec étonnement.

— Je souffrais, puisque tu souffrais, égoïste! répliqua la veuve. Je me serais résignée, si je t'avais cru capable de résignation. Pars-tu cette nuit? Ton linge est en ordre, et j'ai retiré mon argent de chez le notaire.

- — J'attendrai le signal du docteur, reprit Jules, qui admirait avec tristesse cette force et ce dévouement stoïque. Il avait dans ce moment besoin d'effusion beaucoup plus que de conseils énergiques.

— Je ne sais si le docteur voit bien juste dans toute cette affaire, repartit la veuve, qui gardait rancune au médecin; si tu avais rendu cette Parisienne jalouse, elle ne quitterait pas la place.

Jules voulut protester.

— C'est bon ! c'est bon ! continua madame Regnault;

ce qui est fait est fait. J'ai promis de ne pas intervenir; j'attendrai. Mais c'est à moi qu'on dira le dernier mot de toute cette affaire. C'est moi qui aurai le consentement ou le refus , et il me paraît impossible qu'on te refuse.

— Voilà une espérance qui vient mal à propos.

— Pourquoi donc? Désespérer serait du superflu. Jules ne put s'empêcher de raconter à sa mère sa

conversation avec le préfet.

La veuve parut frappée de ce changement; mais elle en chercha vainement la cause.

— Ah! dit-elle avec énergie, en brandissant son étui de lunettes, si, au lieu d'être une vieille femme qui n'a d'amis que dans les cuisines et dans les antichambres, j'étais une dame du monde, de ton monde, mon fils, je te jure bien que j'aurais raison du préfet, de cette Parisienne et de tous ces gens-là ! Mais je ne vois que par tes yeux et je n'entends que par le trou des serrures; je suis obligée de me résigner, et je donne des conseils, sans savoir au juste quels dangers il faut prévoir.

— Il n'y a pas d'autre danger pour moi , reprit Jules, que celui de renoncer à la main de madame de Soligny.

— Il est impossible que cela regarde le préfet , repartit madame Regnault en secouant la tête. C'est une question de femme, et il me semble que je le suis encore. Va, mon fils, pars : je resterai ici, je défendrai ton honneur ; toi, tu plaideras là-bas pour ton amour, et je finirai bien par voir clair!

Jules crut deviner, dans les derniers mots de sa mère, une tendresse qui luttait pour ne pas se mon-

trer; il voulut prendre les mains de la veuve et les baiser.

— Ne vas-tu pas me traiter comme une Parisienne maintenant! dit madame Regnault, en repoussant son fils, et en mettant les deux mains dans les poches de son tablier. Va faire ta malle ; il ne faut pas manquer le convoi.

Jules quitta la chambre de sa mère plus triste encore que quand il y était entré.

Restée seule, la veuve quitta son masque impassible.

— Mon pauvre enfant! dit -elle en joignant les mains.

Mais cet éclair de sensibilité, qui fit à peine venir au bord de ses paupières la moitié d'une larme, fut la seule concession que madame Regnault voulut faire aux faiblesses ordinaires. Elle s'approcha de la fenêtre, et, tout en méditant, elle souleva le petit rideau de mousseline.

— Oh ! la vilaine ville et les vilaines gens ! dit-elle, en regardant le pavé de la rue des Rûchettes avec une expression farouche, qui eût épouvanté les passants ; ils n'ont qu'un homme de talent , et ils le torturent; ils ne veulent pas qu'il soit heureux. Eh bien! je le veux, moi, et je les délie bien d'empêcher qu'il ne devienne illustre, riche, puissant, aimé! Si madame Fcrnel nous a trahis, je me vengerai d'elle ; et s'il faut que je meure pour que cette coquette devienne sa femme, eh bien! je mourrai; mais il ne sera pas dit qu'il aura passé à côté de la fortune et de l'amour, sans avoir pu les saisir, à cause de moi.

Pendant que sa vieille mère le bénissait ainsi de la seule façon qui lui fut possible, c'est-à-dire par une

malédiction lancée contre ses ennemis, Jules déchirait, brûlait tous les papiers qui concernaient la rédaction de l'Étoile de l'Aube. 11 avait hâte d'anéantir toutes les traces de sa servitude, de son vasselage, sous des suzerains comme M. Babel et M. Cavalier. Il se demandait comment il avait pu vivre si longtemps en province, et se résigner à ce labeur.

— J'ai été lâche, se disait-il; j'ai méconnu mon talent et le courage de ma mère. J'aurais dû aller plus tôt à Paris, lutter. Eh bien! si le malheur que je redoute est irrévocable, il m'aura consacré pour la bataille.

Peu à peu Jules sentit cette exaltation se refroidir en lui. La perspective était sombre, si le mariage manquait. La vie à Paris, sans autres ressources que les économies de sa mère (car il ne voulait point user de l'offre du docteur Bourgoin), sans relations bien solides, la vie se présentait comme un problème, non pas d'ambition, mais de pain quotidien; et cette pensée horrible augmentait ses remords. Il ne voulait pas désirer la main de madame de Soligny pour échapper à la misère. La journée s'acheva dans ces réflexions. A la nuit, madame Regnault entra, avec une bougie, dans le cabinet de son fils.

— Tu fais des économies de lumière, lui dit-elle avec ironie. C'est trop tôt. Viens dîner.

Jules alla s'asseoir à la pauvre table, qu'il n'avait jamais regardée, mais qui lui sembla ce soir-là bien misérable ; il repoussa son assiette et ne put manger.

— Tu regrettes les dîners de Brigitte, lui dit sa mère avec sarcasme.

Jules leva les yeux sur madame Regnault avec une

expression si désespérée, que la veuve, pour la première fois, craignit de lui avoir fait de la peine.

— C'est pour rire que je dis cela, reprit-elle d'un ton adouci. Allons, fais un effort. Si tu dois partir cette nuit, il ne faut pas que tu sois à jeun. A propos, ta malle est prête, et voici l'argent.

Elle tira de sa poche un petit portefeuille, qu'elle posa sur la table. Jules allait la remercier, quand un violent coup de sonnette retentit.

— C'est le docteur, dirent à la fois la mère et le fils. La mère se leva pour aller ouvrir. Jules était pâle et

appuya son front dans ses deux mains. Le médecin entra comme un ouragan.

— Il y a du nouveau, dit-il; vous ne partez pas, personne ne part.

— Ah ! s'écria Jules.

— On s'est ravisé? demanda la veuve.

— Non, au contraire, continua Bourgoin; mais nous avons enfin un adversaire, un rival; bref, M. de Preize est arrivé.

— Ah ! dit à son tour madame Regnault, qui fronça le sourcil.

— C'est donc pour cela que M. le préfet ne tenait plus à ma démission et à mon départ, reprit Jules.

— Probablement, continua Bourgoin, on ne vous trouvait plus dangereux et on ne voulait pas être ridicule. Mais cette arrivée est un coup du sort. J'ai reçu tantôt un petit mot de madame Fernel. Je suis accouru. Elle m'a conduit, sans rien dire, dans la chambre de madame de Soligny, que j'ai trouvée charmante, radieuse, moqueuse, parfaite. — Sans rancune, mon bon docteur, m'a dit cette sirène. J'ai besoin d'alliés,

un grand danger me menace. — Tant mieux, lui ai-je répondu. De quoi s'agit-il?— Je ne pars pas, docteur, car on vient me chercher. — Voilà une raison que je comprends, ai-je ajouté. — Oui, a repris la Parisienne, qui m'a paru furieuse contre le Parisien, M. de Preize a perdu patience ; il est arrivé sur une dépêche du préfet ; il est descendu à la Préfecture, et, ce soir, il se présente rue du Cloître. Vous sentez que je me garderai bien de ne pas le recevoir. — Alors, ai-je dit, vous tenez à ce que la société soit au complet pour lui faire accueil, à ce que personne ne manque? — Personne, m'a répondu madame de Soligny.

Voilà pourquoi, mon cher ami, vous ne partez pas; pourquoi vous allez endosser votre habit noir et venir avec moi. — A la bonne heure, donc! nous avons maintenant un adversaire ; et, au risque d'un bon coup d'épée, s'il le faut, nous triompherons.

— Docteur, le coup d'épée n'est pas nécessaire, interrompit madame Regnault.

— Il n'a jamais rien gâté, croyez-moi. Au surplus, tout n'est pas fini; il s'agit de jouer serré. On veut se servir de vous pour taquiner, pour tourmenter le Parisien! Prêtez-vous doucement à ce jeu; mais profitez à votre tour des avantages, et rendez piqûre pour piqûre. Nous allons nous amuser. — Madame Regnault, préparez une belle cravate pour votre fils.

— Docteur, dit la veuve en prenant le médecin par le bras, vous êtes un homme charmant, et un bon ami. J'ai envie de vous embrasser.

— Il vaudrait mieux embrasser votre fils, répondit Bourgoin, qui poussa Jules dans les bras de sa mère.

La vieille ne résista pas, elle mit sur le front de

Jules un baiser, qui rappela tout à coup à celui-ci que, depuis vingt ans au inoins, à l'exception des deux circonstances solennelles, le jour de l'an et le jour de sa tête, sa mère ne l'avait pas embrassé

Quand le docteur Bourgoin et Jules Regnault pa« rurent dans le salon de madame Fernel, M. de Preize, attendu avec anxiété, n'avait pas encore fait son entrée. Ce Parisien classique calculait ses effets, et donnait à ses démarches la solennité d'un dénoûment.

Adèle n'éprouva aucun embarras à sourire aux nouveaux venus. Elle rachetait par son attitude les duretés de sa réponse, beaucoup mieux que si elle s'en fût expliquée avec le journaliste. Sa colère du matin n'avait été qu'un accès de sa coquetterie ou de sa vanité. A moins de la supposer sans âme et sans esprit, on ne pouvait admettre qu'elle fût assez maîtresse d'elle-même pour accueillir en souriant un prétendant dont elle eût soupçonné les vues intéressées, et suspecté l'honneur. Jules, de son côté, était trop fin, et trop fier de la perspective d'une lutte, pour avoir le mauvais goût de bouder. 11 sembla que rien de grave ne s'était passé entre eux. Babel, qui était venu pour jouir de son œuvre, n'y comprenait rien; il se sentaiî furieux.

Laure était sérieusement heureuse. Elle avait eu si peur de voir échouer son grand projet, que l'espoir,

en renaissant tout à coup, lui donnait des joies presque égales à celles du triomphe. Sa toilette était en progrès sur celle de la veille. Elle avait compris que la présence de M. de Preize serait pour madame de Soligny l'occasion de nouveaux exploits , et elle était fermement résolue à combattre intrépidement pour la paix de son cœur et pour la conquête de son mari.

Le Parisien, arrivé en toute hâte pour mettre le désordre, pour brouiller les combinaisons, avait précisément jusqu'ici, par la seule menace de son apparition, modéré les ressentiments, et rendu plus nettes, plus actives, les combinaisons stratégiques de chacun de ces conspirateurs.

Madame de Soligny avait un prétexte pour rester, pour continuer ce jeu terrible et charmant dont M. Bourgoin lui avait si brutalement, si prosaïquement , demandé le terme. Laure , qui ne doutait pas de la supériorité de Jules Regnault sur tous les élégants de Paris, voyait, dans l'intervention de M. de Preize, une circonstance favorable, et une chance d'en finir avec les hésitations , avec les manœuvres de son amie. M. Fernel haïssait moins Regnault; il se sentait presque disposé à le plaindre, depuis qu'il prévoyait, pour son rival, une autre rivalité plus dangereuse que la sienne. Le docteur Bourgoin était ravi, pour des raisons analogues à celles de madame Fernel. Jules ne pouvait souhaiter un défi plus honorable. Quant aux personnages secondaires, Babel et Cavalier, ils demandaient naïvement que M. de Preize fût le plus beau, le plus spirituel, le plus élégant des hommes, et ils étaient disposés à tomber en admiration devant sa mise et à se pâmer à ses moindres mots,

L'encens brûlait donc des deux côtés de la route que le dieu superbe, invoqué par tous les machinistes de cette intrigue, devait prendre; mais sa visite annoncée se faisait attendre.

Enfin, à une heure fort avancée de la soirée, quand on commençait à désespérer, un coup de sonnette, que tout le monde entendit, fit passer une rougeur électrique sur tous les visages, et, quelques instants après que la grosse porte se fut refermée, M. le préfet et M. de Preize étaient annoncés.

M. et madame Fernel s'avancèrent au-devant des visiteurs, l'ancien notaire balbutiant, sans y songer, des compliments, auxquels le Parisien répondit de confiance, sans les avoir entendus, Laure se bornant à une révérence et à un sourire , qui frappèrent tout d'abord d'étonnement M. de Preize. Ce dernier s'était fait, d'après les lettres de madame de Soligny, une tout autre idée de madame Fernel, et il se demanda ce que devaient être les grandes coquettes de province, si les dévotes avaient ce regard, cette beauté, cette toilette.

Adèle portait dans les cheveux un simple ruban, qui semblait étinceler comme un diadème, tant le feu de ses prunelles et la splendeur de son sourire embrasaient l'airautour de son visage. Elle tendit la main à M. de Preize, comme si elle l'eût vu la veille.

— Vous n'avez pas de pistolets à la ceinture? lui ditelle en riant.

— Fi donc ! répondit-il ; vous me prenez pour un Barbe-Bleue !

— Oh! non; Dieu m'en garde! répliqua Adèle en se moquant. Je vous prendrais plutôt pour Malbrough !

Vous êtes parti en guerre, sans savoir comment vous reviendrez, et voilà M. le préfet, qui porte votre grand sabre.

— Je vois que la province ne vous a pas pervertie ; vous êtes toujours Parisienne, Madame, et vous ne pouvez aimer que Paris.

— Et les Parisiens par-dessus le marché, n'est-ce pas? M. de Preize s'inclina, en ratifiant l'épigramme qui

établissait ses prétentions, et il laissa le préfet déposer ses hommages aux pieds de madame de Soligny. Lui, pendant ce temps-là, priait madame Fernel de le présenter à ses amis, et les saluait avec une aisance parfaite, avec la familiarité élégante d'un homme du monde qui se croit égal à toutes les vanités , et qui élève à lui, sans effort, toutes les prétentions. • — Voici un vieil ami de la famille, et, je vous en préviens, Monsieur, un nouvel ami de madame de Soligny, dit Laure, en lui désignant le médecin; M. le docteur Bourgoin !

Les deux hommes s'inclinèrent; mais M. de Preize fut intimidé par le regard observateur et ironique du médecin. Quant à ce dernier, il étudiait M. de Preize et ne voulait pas l'attaquer trop tôt, redoutant, avec la conscience de sa force, les coups inutiles et les victoires superflues.

M. Fernel avait laissé à sa femme le soin de présenter M. Bourgoin, il se chargea bravement de présenter Jules Regnault.

— Je connais Monsieur, dit le Parisien, qui, pour la première fois, laissa percer un peu de dédain.

— Je ne crois pas, répliqua simplement, mais avec fermeté, le journaliste.

— C'est trop de modestie de votre part, reprit M. de Preize avec le même accent moqueur.

— Je ne suis pas modeste, Monsieur, au contraire ; c'est par orgueil que je dis cela.

M. de Preize vit dans les yeux de Regnault que celui-ci ne demandait qu'une occasion d'entamer la lutte, le duel ; mais il n'était pas venu seulement pour fournir à un soupirant de province l'avantage de se mesurer avec lui. Il passa devant Jules, et revint, après quelques paroles échangées avec ses hôtes, à la place occupée par madame de Soligny, et gardée , comme par un écuyer d'honneur, par M. le .préfet de l'Aube.

Chacun avait compris la nécessité d'un tête-à-tête entre les deux Parisiens; on eut la discrétion de les laisser quelques instants s'entretenir à voix basse , moins peut-être par déférence que par curiosité. Pour que la comédie fût complète , il fallait bien que ces deux personnages essentiels jouassent leur rôle.

— 'J'ai une grâce à vous demander, dit madame de Soligny en commençant le feu.

— Si c'est la vôtre, Madame, ne l'espérez pas, répliqua galamment M. de Preize, je suis décidé à être impitoyable.

— En vérité! comment ferez-vous donc?... Mais il ne s'agit pas de moi. J'ai pitié de votre pauvre ami le préfet.

— De lui? Serait-il donc un des enchanteurs auxquels je viens vous arracher? Il serait doublement traître, alors.

— Non, rassurez-vous : votre ami s'est acquitté de sa surveillance avec toute l'exactitude désirable ; mais j'ai peur que vous ne le rendiez responsable de l'inu-

tilité de votre voyage. Ne le desservez pas auprès du ministre, parce qu'il vous aura fait faire soixante lieues pour boire le thé de madame Fernel.

Adèle riait; M. de Preize se mit à l'unisson de cette gaieté sarcastique.

— Mon ami est tout pardonné , reprit-il. Iî a cru bien faire et il a bien fait, en effet. Il m'a averti à temps ; je devenais ridicule à Paris !

— Et c'est pour changer que vous avez fait le voyage? demanda madame de Soligny.

— Sans doute. Je suis ridicule d'espérer; je ne serai plus que malheureux en n'espérant pas.

— Oh ! comme vous êtes devenu sentimental !

— C'est depuis que je suis arrivé, depuis surtout que je suis dans cette maison.

— Ainsi , vous venez me chercher ? demanda Adèle.

— Non, Madame ; je viens seulement remplacer par deux mots de causerie notre carrespondance interrompue.

— A la bonne heure ! moi qui craignais de courir la chance d'un enlèvement!

— Fi donc! les chemins de fer s'y refusent. Je suis venu, au contraire, Madame, vous aider à trouver des prétextes pour prolonger votre séjour; et si, en vous déclarant que je ne reconnais d'autres droits à mon amour que ceux que vous voudrez lui accorder désormais, je mets votre conscience à l'aise, je vous rends toute la liberté dont vous avez besoin; j'aurai rempli un devoir d'honnête homme, mon ami aura rempli un devoir de bonne amitié... et mon voyage n'aura pas été inutile.

— Il y a bien de la fatuité dans votre soumission, mon cher ami !

— Comment?

— Vous me rendez ma liberté! l'avais-je perdue? Vous ne voulez plus d'autres droits que ceux que vous obtiendrez désormais! quand donc vous en ai-je accordé ou offert? Que vous soyez un honnête homme, je n'en doute pas, et il était inutile de faire soixante lieues pour une démonstration superflue.

Adèle, sans quitter le ton railleur qu'elle avait adopté en commençant, laissait deviner du dépit et de la fierté. Elle eût peut-être tendu la main, pour ne plus la retirer, au soupirant qui fût accouru de Paris, naïvement alarmé et sérieusement ému. Mais ce persiflage, en l'encourageant dans sa coquetterie, attestait un sang-froid et une habileté incompatibles avec la passion. Elle regarda par un coup d'œil rapide Jules Regnault qui causait avec le docteur Bourgoin, et elle se demanda si celui-là, qui avait au moins autant d'esprit que le Parisien, s'y serait pris de la même façon, et s'il aurait voulu la ramener en se moquant d'elle.

M. de Preize ne s'aperçut pas qu'il avait fait fausse route. Il était de ces diplomates de second ordre, qui mettent encore l'habileté dans la dissimulation, et qui ne savent pas que la franchise et l'audace sont souvent les ruses les plus adroites. En amour, la seule diplomatie supérieure et infaillible, c'est l'amour. M. de Preize, en se vantant d'une générosité qu'on ne lui demandait pas, et qui pouvait d'ailleurs agir à distance, mettait madame de Soligny dans son tort, et s'attribuait un rôle qui, n'étant pas sérieusement héroïque, devenait une prétention pour lui et une sorte

d'injure pour elle. Un esclandre l'eût peut-être mieux servi que cette affabilité de bonne compagnie et que ces manières de parfait gentilhomme. Madame de Soligny était blasée sur les égards ; elle ne l'était pas sur une certaine brutalité, qui flatte avant de blesser.

Adèle trouva M. de Preize maladroit, et fut presque humiliée de cette maladresse, comme si elle se sentait responsable des inspirations médiocres qu'elle suggérait. Quant à lui, après quelques mots échangés sur le même ton, il craignit de se donner en spectacle, et voulut paraître certain du succès de son voyage, en n'insistant pas publiquement pour le faire réussir. Il se rapprocha de madame Fernel, lui adressa quelques compliments, et se laissa peu à peu entraîner dans une conversation à laquelle chacun s'empressa de prendre part, pour mieux dissimuler son émotion.

Madame de Soligny, toutefois, avec une réserve un peu hautaine, avec une nonchalance qui ne lui était pas habituelle, s'accouda à son fauteuil, parut écouter, et s'abstint de se mêler à l'entretien général. On eût dit qu'elle assistait à un spectacle donné pour elle. Son regard allait tour à tour de M. de Preize à Jules Regnault, de madame Fernel au docteur Bourgoin, et de M. Fernel à M. Babel ; elle se savait observée, étudiée, menacée par tous ces gens-là, et elle prenait (plaisir à opposer le mystère d'un sourire muet à toutes ces curiosités intéressées.

Laure, au contraire, s'acquittait de ses devoirs d'hospitalité avec grâce, avec effusion. Elle questionna M. de Preize sur les bruits de la politique, sur les nouvelles des arts; elle parut au courant des derniers

succès, c'est-à-dire des derniers scandales littéraires. Elle était si heureuse d'avoir dans son salon tous ceux qu'elle voulait faire concourir à l'achèvement de son plan, qu'elle témoignait sa joie par des regards caressants dont elle ne savait pas encore modérer la flamme, et que le Parisien, qui n'avait pas vu les réunions de la chambre à coucher, la longue robe noire, la toilette janséniste des jours précédents, se demandait comment cette belle femme, à l'esprit ingénieux, faite pour inspirer l'amour, se résignait à la province et à son mari. M. de Preize n'avait devant lui qu'une madame Fernel élégante, qu'une Parisienne, avec ce charme particulier, avec cet émail, si j'ose ainsi dire, qu'ajoutent à la beauté la timidité, l'ingénuité de la province. La pensée de la lessive, des raccommodages, des grandes conspirations culinaires, ne pouvait ternir, dans l'imagination du nouveau venu, l'image poétique qui s'y présentait , puisqu'il est convenu que la poésie est l'absence et le néant des qualités positives, et qu'une mère de famille est d'autant plus idéale, qu'elle n'éveille aucune des vertus nécessaires à l'ordre et à la prospérité de la famille. M. de Preize était un connaisseur ; il n'avait pas le jugement embarrassé par des préventions; il n'avait pas assisté à la soirée de la préfecture, et il ignorait l'effort de volonté de madame Fernel pour atteindre à ce diapazon de l'élégance parisienne; il fut ébloui.

— Parbleu! se dit-il avec la conscience de son infaillibilité, madame de Soligny m'avait dépeint son amie comme elle voulait que je la trouvasse : la Parisienne avait peur de la provinciale

Et tout en causant avec Laure, qui s'étudiait à se

transformer de mieux en mieux, M. de Preize plaignait tout bas ces ignorants Troyens, inhabiles à apprécier la beauté, et dédaignant une merveille qui leur était familière, pour s'extasier devant une jolie femme dont le premier mérite était de leur être étrangère.

— Ce journaliste est un sot, pensait-il, de me disputer madame de Soligny, quand il voit tous les jours une femme que je lui disputerais bien..., si je venais ici pour cela.

L'amour de M. de Preize, on le voit, n'avait rien d'exclusif, et Adèle était dans la vérité, en ne redoutant pas ses exigences. Quant à M. de Preize lui-même, j'ai laissé croire qu'il avait de l'esprit, et j'ai prouvé qu'il était maladroit. Je tiens à démontrer que ces deux propositions sont conciliables.

M. Charles de Preize comptait tout bas plus de quarante ans ; mais il avait confit son âge dans tant de petits soins, qu'il pouvait bien ne paraître âgé que de trente-cinq ans.il était assez grand,bien fait , et doué d'une de ces physionomies commodes, qui laissent le champ libre à toutes les suppositions honorables, parce qu'elles n'affirment rien, physionomies d'hommes à bonnes fortunes et de diplomates. Des favoris, dont la nuance allait commencer à dépendre de la mode et de la vertu de certaines préparations , encadraient , sans les envahir, de belles joues qui n'étaient point creuses, et rejoignaient des cheveux bruns légèrement frisés, mais dont la raie se faisait déjà près de l'oreille, pour mieux dissimuler les éclaircies du sommet. Des yeux bleus , qui semblaient briller, comme des phares incessamment allumés par la politesse et la courtoisie, répandaient un air de bienveillance sur cette figure ménagée

par le travail, et que la pensée n'avait jamais altérée. La bouche, bien dessinée, mais souriant avec une facilité abusive, faisait suspecter sa modestie, et trahissait une satisfaction, un contentement de soi-même, à peine contenus par les usages et par les complaisances sociales. La bouche de M. de Preize était son ennemie; non qu'elle lui servît à dire des choses malavisées ou choquantes, mais parce qu'elle paraissait si hère des choses convenables qu'elle débitait, et si hère surtout des autres belles choses qu'elle ne disait pas, qu'on ne pouvait s'empêcher delui en vouloir de son orgueil et de sa discrétion. Le sourire permanent de ces lèvres précieuses n'empêchait pas d'ailleurs la ligure de conserver une sérénité, j'allais, presque dire une gravité officielle.

C'est là le caractère de certains visages , que leurs diverses parties jouent chacune un rôle particulier, et que la bouche peut sourire, sans que les yeux s'en émeuvent, sans que les muscles des joues en tressaillent. Le sourire alors est l'exécution d'une consigne donnée à la bouche, de même que les yeux ont la leur, dont ils ne se départent pas. Dans les maisons bien tenues, chaque domestique a ses attributions; dans un visage comme il faut, chaque partie a son devoir. 11 n'y a que les visages de rien (et les visages d'artistes sont de ceux-là) qui participent par tous leurs traits à une seule émotion, et qui rient ou qui pleurent tout entiers. M. de Preize n'était pas un artiste; c'était un cavalier accompli, un homme du monde charmant, qui avait eu des duels pour des motifs galants, qui n'en avait jamais eu pour des querelles de jeu. Diplomate dans ses plaisirs, il s'était convenablement ruiné,

avec économie; et la main de madame de Soligny lui était apparue au moment opportun, comme un signe indicateur de la route à suivre pour atteindre au repos, à la retraite honorable et décente d'un conquérant qui se fart colon. La belle fortune d'Adèle n'avait pas été le seul motif du choix de M. de Preize , mais elle ne lui avait pas non plus donné de scrupules, et, en cherchant un cœur pour lui faire hommage du sien, il n'avait pas l'ambition d'une chaumière; un élégant hôtel avec écurie et remise lui paraissait suffisant.

Tel était au physique et au moral M. Charles de Preize, qui signait C. de Preize, d'où venait naturellement pour ses fournisseurs le prétexte de l'appeler comte de Preize. Après tout, il l'était peut-être, la question n'ayant jamais été discutée, et son droit à la particule n'ayant jamais été vérifié, de façon à autoriser un démenti.

Quoi qu'il en fût, noble ou non , -M. de Preize était gentilhomme, comme tout le monde l'est à Paris, dans un certain monde. Loyal dans sa parole, n'ayant jamais trahi que des femmes, ce qui ajoute à l'honneur, au lieu de rien lui enlever, mais ayant adouci ses trahisons par des formules courtoises qui embaumaient les plaies, brave et beau diseur, M. de Preize passait aussi pour un homme d'esprit , ce qui était bien superflu. L'esprit, toutefois, depuis qu'on a perdu le secret de Voltaire, admet tant de variétés et tant de nuances, que M. de Preize pouvait être un homme d'esprit, au taux du jour, sans que cela fit tort au crédit des imbéciles. L'esprit de M. de Preize n'était pas celui qui invente , qui sait créer des rapports inattendus entre des choses bien diverses; c'était un esprit de tact, d'à-

propos, de convenance, qui ménage une retraité dans les situations difficiles, et qui permet de corriger adroitement les fautes qu'on a commises par maladresse. Voilà pourquoi ce Parisien pouvait se tromper dans ses petits calculs, et sauvait toujours sa vanité, quand il l'avait compromise. On ne s'étonnera donc pas de ses fausses manœuvres ni de ses vives reparties, et l'on comprendra qu'il pouvait être tout ensemble capable de finesse et coupable de sottise.

Pendant que M. de Preize rendait madame Fernel toute confuse des compliments qu'il lui adressait avec une chaleur de conviction à moitié feinte , et pendant que M. le préfet s'entretenait avec les hommes considérables comme MM. Babel et Cavalier, Jules Regnault, isolé, abandonné dans un coin du salon, jugeait M. de Preize. II n'était pas découragé par les prétentions de ce parfait gentilhomme sur le cœur et sur la main de madame de Soligny : il se rendait à lui-môme cette justice qu'avec de la persévérance et de la fierté il pouvait lutter sans désavantage contre cet invincible ; mais l'empressement du Parisien pour madame Fernel le blessait comme un sacrilège. II n'était pas jaloux , il se sentait indigné. Ce n'était plus son amour, c'était sa religion, son rêve, qui souffrait. Il lui semblait que M. de Preize se penchait avec trop de familiarité sur le fauteuil de Laure ; il crut remarquer un symptôme d'effroi, une sorte d'invocation à l'amitié, dans une ombre qui s'étendit tout à coup sur le beau visage de madame Fernel , et dans un regard éploré qu'elle tourna vers lui. Le sang bouillonnait dans les veines de Regnault, et il eut, été ravi que le prétendant de madame de Soligny se laissât aller ù quelque velléité

d'insolence à son égard ; il se fût battu volontiers pourla provinciale, au nom de la Parisienne.

M. Fernel paraissait fort éloigné de ces pensées désobligeantes à l'égard de son hôte. Il souriait et montrait une belle humeur devenue bien rare depuis huit jours. Heureux de voir les prétentions de Jules tenues en échec par celles de M. de Preize, flatté dans sa vanité de l'attention que cet élégant Parisien voulait bien accorder à sa femme, il admirait la coquetterie de madame de Soligny, et rendait* justice au bon goût de Laure.

— Je savais bien , se disait-il , qu'elle n'avait qu'à vouloir pour être spirituelle.

Cet excellent mari se faisait naïvement illusion, et, sans se douter de la bigamie dont son enthousiasme le rendait coupable, il eût voulu embrasser sa femme et tomber aux pieds de la Parisienne. Son cœur était partagé comme celui de Jules Regnault, mais ne souffrait pas du partage : sa conscience s'apaisait, et il se donnait le droit d'être infidèle, en trouvant des raisons d'admirer Laure.

Le docteur Bourgoin s'était séparé du groupe formé parle préfet et par les deux actionnaires de V Etoile de VAube, et s'était approché de madame de Soligny.

— Vous êtes bien heureuse, lui dit-il à voix basse.

— Peut-être ! répondit la Parisienne , qui redoutait les railleries du médecin.

— C'est un bonheur, en tout cas , qui vous coûtera des larmes , reprit le docteur en s'asseyant à côté d'Adèle.

— Vous croyez?

— J'en suis sûr (et la voix de M. Bourgoin devenait

grave, presque paternelle). On ne joue pas impunément avec Eamour-propre d'un beau cavalier comme M. de Treize, avec l'amour d'un honnête homme comme Jules Regnault, quand on est une honnête femme. Vous auriez mieux fait de partir ce soir pour

Paris.

— Eh bien! je partirai demain, si le jeu m'ennuie.

— Demain, il sera trop tard ; il vous restera le souvenir de ces deux yeux qui cherchent à troubler la sérénité de votre amie, et de ces deux autres yeux qui vous regardent avec un reproche navrant. Ah ! Madame, ayez un bon mouvement; rétractez bien vite les vilaines paroles que vous avez dites ce matin. Une jolie femme qui n'aurait que de l'esprit ne pourrait plus hésiter déjà; une femme qui a du cœur doit se hâler de conclure.

— Oh ! vous êtes pressant , mon cher docteur ! Ne dirait-on pas que je vais causer la mort de quelqu'un?

— Il y a plusieurs façons de tuer, chère Madame. Je les connais toutes, moi, en qualité de médecin. Je ne crains pas pour M. de Preize ; il vivra longtemps : il a le secret d'être jeune jusqu'au bout. Mais mon protégé, mais ce caractère que vous avez froissé, que vous avez défié, et qui ne se consolera pas...

Le pensez-vous ? demanda Adèle avec un peu

d'ironie. Comment avez-vous raconté à votr-u.ami notre entrevue de ce matin ?

— Cela vous intéresse ?

— Un peu.

— Eh bien ! je ne lui ai pas répété tout ce que vous m'aviez dit; je lui ai déclaré la vérité, que j'avais devinée.

— Ah ! ainsi, moi, j'avais menti !

— En lui annonçant que vous refusiez sa main , je lui ai annoncé que vous l'aimiez.

— Docteur !

— Allais-je donc me borner à lui faire comprendre que sa pauvreté était un crime, que sa mère était un obstacle, que son amour vous humiliait!

— Mais, docteur, je ne vous avais pas dit un mot de tout cela !

— Vous m'aviez dit que sa sincérité vous était suspecte, que vous étiez trop riche pour croire au désintéressement. J'ai traduit un peu librement, et j'ai conclu en ajoutant : a On vous aime, mais on a de l'orgueil. Continuez à aimer, et ne fléchissez pas: montrez que la pauvreté ne vous fait pas peur ! » Ah ! si vous l'aviez vu, Madame! je suis convaincu que ces petites mains dédaigneuses se fussent jointes d'émotion, d'adoration. Il n'a pas eu de ces fureurs sentimentales qui ne prouvent rien : il a agi en homme. D'un trait de plume, il a rompu le lien qui l'enchaînait aux imbéciles que vous voyez là-bas, et à ce préfet qui le torturait, pour plaire à votre soupirant. Vous le trouviez pauvre hier, il l'est davantage aujourd'hui : il n'a plus de journal, plus de position. S'il vous plaît de prolonger votre séjour à Troyes, sa présence ne vous sera* plus importune. Il est contraint d'aller à Paris pour gagner sa vie; chaque jour de retard lui coûtera, à lui et à sa vieille mère, un morceau de pain.

— Docteur, c'est odieux, ce que vous avez fait là ! s'écria madame de Soligny en pâlissant.

— Moi ! je n'ai rien fait ! Tant pis pour lui qui s'avise

de vous aimer ! Tant pis pour vous qui voulez le mettre à l'épreuve !

— Vous êtes brutal, monsieur Bourgoin.

— Oui, Madame, comme un chirurgien. Votre scepticisme ne veut pas croire à la sincérité d'un honnête garçon; il faut bien que je vous donne des preuves. Vous répugnez à certaines mesquineries matérielles ; vous n'en aurez plus peur, quand vous les aurez envisagées nettement. Si vous craignez que celui qui vous aime fasse une bonne affaire en vous épousant, ne craignez pas de faire une bonne action en rendant riche celui que vous aimez. Il arrivera peut-être un moment dans la vie de cet homme-là, qui a du talent, de l'ambition, de l'avenir, où vous rougirez de n'avoir eu que la fortune à lui offrir, en retour de sa gloire.

Le docteur était éloquent, en parlant ainsi, moins par ses paroles , qui avaient un peu d'emphase , que par ses gestes, qui étaient expressifs, et par sa voix, qui était émue. Madame de Solrgny se sentit étourdie. Certains mots l'avaient blessée ; sa délicatesse de Parisienne gardait une atteinte, une meurtrissure, de la franchise opiniâtre du médecin. Cette question de pain quotidien, si violemment introduite dans le marivaudage de ses sentiments, avait une sorte de cynisme, sur l'eilét duquel précisément le docteur comptait beaucoup. Puisque l'inégalité des deux positions était un obstacle et le motif d'une défiance, il était bon de réduire la fierté de la Parisienne, d'insister fortement suri»' point douloureux, pour en épuiser l'amertume et la douleur, de révolter la coquetterie, pour attendrir ensuite la générosité. Ce fut la pudeur de la femme élégante qui parut d'abord.

. — Je regrette beaucoup, mon cher docteur, reprit madame de Soligny d'une voix aiguisée par le dépit, que M. Regnault ait sacrifié le présent à des espérances que je n'ai ni directement ni indirectement autorisées; mais je ne peux pourtant pas donner raison à sa vanité par charité chrétienne, et l'épouser pour lui rendre une position.

— Vous avouerez toutefois, Madame, que si vous l'aimez réellement, son courage n'est pas un obstacle.

— Vous avouerez, à votre tour, mon cher monsieur Bourgoin , que ce courage , comme vous appelez son coup de tête , ne prouve pas absolument son amour. Un homme moins désintéressé ne pourraii-il pas s'y prendre de la même façon ?

— Toujours ce scepticisme ! Incorrigible Parisienne !

— Si nous étions crédules , on nous aimerait sans doute moins. Mais voyez, ajouta Adèle en serrant le bras du docteur, voyez comme il regarde madame Fernel ! Ah ! s'il se ruine pour moi , il se tuerait pour elle!

— A la bonne heure ! repartit le médecin en prenant avec familiarité la main de madame de Soligny ; voilà un cri du cœur! Soyez jalouse, et je vais tomber à vos pieds pour vous adorer.

Madame de Soligny ne répliqua pas ; elle passa la main sur son front, comme si une douleur, une névralgie menaçait de l'attrister ; elle se leva, traversa le salon et vint droit à M. Fernel.

— Il est convenable que vous me fassiez un peu la cour, lui dit-elle en souriant, sinon je passe aux yeux de tous pour une Ariane abandonnée. Laure vous donne l'exemple.

M. Fernel rougit, balbutia un compliment de circonstance, n'osa avouer ce qu'il éprouvait, de crainte d'être accueilli par une moquerie, et il se trouva d'ailleurs débarrassé du souci de donner la réplique, par la vivacité, par la continuité de la conversation, que madame de Soligny entama tout à coup et soutint à elle seule.

M. Bourgoin était enchanté; cependant il craignit l'excès du bien. Il fit un signe à Jules Regnault, qu'il attira dans un coin du salon.

— Nous allons nous en aller, lui dit-il.

— Vous partez, docteur?

— Nous partons, mon ami ; je vous emmène.

— Oh î moi, docteur, je reste. J'aurais l'air de déserter la bataille. Tous mes ennemis sont là : ce monsieur, que je connais maintenant, rirait de moi, si je fuyais; je veux rire de lui.

Jules avait des éclairs dans les yeux.

— Vous triompherez, au contraire, avec plus d'esprit et de supériorité, reprit le médecin, si vous paraissez convaincu de la victoire et dédaigneux de disputer le terrain ! Votre départ leur causera un désappointement et les rendra ridicules.

— Pourtant, docteur, si je me retire, je laisse M. de Preize entre madame de Soligny, qu'il fait souffrir, et madame Fernel, qu'il offense par sa galanterie.

— Croyez-vous que ce soit lui qui fasse souffrir la Parisienne? Quant à madame Fernel, ne craignez rien; on peut l'affliger i mais son âme est au-dessus des offenses vulgaires.

— N'est-ce pas qu'elle est bien belle l

— Oui? madame de Soligny? Sans doute.

— Vous avez raison, docteur; il faut partir car je deviens fou.

— Preuve évidente que vous êtes amoureux !

— Amoureux ! répéta Jules avec un soupir... Oui ! mais de qui ?...

Le docteur crut inutile sans doute de répondre à cette question. 11 attira Jules Regnault vers la porte, et tous deux sortirent, sans s'adresser une parole jusqu'à ce qu'ils eussent franchi le seuil de la maison.

— Vous avez un peu trop boudé madame de Soligny, dit le médecin en frappant doucement sur l'épaule de Jules, pendant qu'ils traversaient la place de la Préfecture. Puisqu'elle était dans son tort, il fallait avoir l'air de lui demander pardon : c'est ainsi que les coquettes entendent avouer leurs fautes. Ah ! je fais des progrès dans la psychologie des femmes... Je crois, au surplus, que M. de Preize a réparé vos erreurs de tactique, et il a été plus maladroit que vous.

— C'est que vous ne savez pas, docteur, tout ce qui se passe en moi ! J'ai enduré ce soir tous les supplices de la jalousie : ce M. de Preize a une fatuité qui va jusqu'à l'insolence. Avez-vous vu comme il parlait bas et tout près à madame Fernel ?

— Sans doute, je l'ai vu. Fernel aussi l'a vu; mais cette petite manœuvre ne lui pas a réussi.

— C'est vous, docteur, je le comprends, je le sais,

qui avez conseillé madame Fernel ; c'est vous qui serez responsable!...

— De quoi donc? interrompit brusquement le médecin. Des soupirs que vous allez perdre? des tentations que vous allez refouler? Jules, mon enfant, je vous connais, et vous n'avez rien à m'avouer. C'est parce que je vous ai vu mal à l'aise que je vous ai emmené, et c'est précisément la douleur que vous ressentez qui vous vaut toute mon estime. Si vous n'étiez amoureux que des beaux yeux de la Parisienne, je pourrais croire à votre ambition autant et plus qu'à votre cœur, mais le sentiment qui vous trouble est une preuve en faveur de votre âme. Vous êtes un homme digne de ce nom ; il ne vous reste plus qu'à vous contraindre, et qu'à étouffer bravement ces émotions, qui seraient un remords et un chagrin irréparable pour madame Fernel.

— Est-ce qu'on peut aimer de deux amours à la fois?

— Tout est possible. Voilà pourquoi il vous est possible d'enfermer, d'ensevelir l'admiration pieuse que vous ressentez. Ah ! mon ami, quand les ambitions et Pégoïsme des hommes vous auront donné, comme je l'espère, la passion du sacrifice et du dévouement, vous venez qu'il est doux d'avoir une joie, un rêve à immoler au devoir ! Le beau mérite que celui d'être heureux platement, vulgairement! Je ne vous ferai pas de morale de catéchisme; si vous étiez un autre homme, et si celle que vous vénérez était une autre femme, parbleu ! je ne me mêlerais de rien. Le bien d'autrui est fait pour être envié! Mais je veux vous convertir à des opinions qui mettenl les principes au-

dessus des intérêts, et je ne veux pas que la femme, la plus pure et la plus grande que j'aie jamais rencontrée, puisse être offensée, même à son insu, par votre amour. Je ne vous dis pas de l'oublier, mais je vous dis de la fuir, et surtout de ne rien laisser voir de l'admiration que vous gardez pour elle. Que son souvenir soit en vous comme une vision de la tendresse, de la chasteté, de l'honneur et du devoir! Si vous avez des enfants , souhaitez à votre fille . une âme comme la sienne, et à votre fds un amour comme le sien; mais contentez-vous, pour vous, du bonheur positif et des chances sérieuses que la vie vous offre ! Madame de Soligny ne doit pas souffrir de votre piété pour madame Fernel. Enfermez l'idéal, et acceptez, avec la franchise d'un homme, la réalité qui vous attend. Quel est celui d'entre nous qui n'a pas deux parts dans son existence, et qui n'a pas un sanctuaire, dans sa pensée, où il se réfugie à certains moments, pour se consoler, pour s'exhorter, pour se juger? Si vous n'aimiez pas madame de Soligny, je me garderais de vous encourager à un mariage qui serait une double trahison; mais vous l'aimez. Eh bien! aimez-la de toute l'ardeur de votre jeunesse pour la jeunesse et pour la beauté, et aimez-la aussi de tout l'amour que vous lui sacrifiez. Qui sait? ce souvenir que vous garderez se reflétera peut-être en elle et vous portera bonheur !

— Docteur, ce sont là de belles théories, des subtilités ! reprit Jules en secouant la tête.

— Eh bien ! pourquoi ne pas se soumettre à des théories subtiles, quand on se soumet si docilement à des préjugés?

Vous m'exhortez à l'héroïsme, docteur; malheureusement, hélas! je ne suis pas un héros.

— Si vous étiez un héros, je n'aurais pas besoin de vous exhorter.

— Après tout, nous raisonnons comme si mon mariage était décidé, continua Jules Regnault; mais je puis emporter mon secret sans faire de sacrifice.

— Vous faites allusion à un refus sur lequel je n'engagerais par AI. de Preize à compter! Il n'est pas mal, ce M. de Preize : voilà une rivalité, mon cher ami, qui vous fera honneur.

— Vous riez, monsieur Bourgoin !

— Pourquoi donc ne rirais-je pas? Je sors de la comédie;, j'arrange les. conditions de votre bonheur, et je travaille à humilier nos ennemis politiques; car, décidément, vous êtes des nôtres !

Jules ne répliqua pas. Il marcha quelques instants à coté du docteur, silencieux, recueilli, mais dévoré d'angoisses. Il pensait à M. de Preize qu'il avait laissé en grande conversation avec madame Fernel, et il se rappelait aussi que madame de Soligny pouvait se plaindre de n'avoir pas reçu son adieu.

Regnault redoutait les questions de sa mère. Mais la veuve était couchée quand il rentra; elle feignit de dormir, quand il vint dans sa chambre.

Le lendemain, une des premières rumeurs de la ville fut la démission du journaliste, démission annoncée d'ailleurs par VÉtoile de l'Aube. Quelques commères vinrent s'informer auprès de madame Regnault du plus ou du moins d'authenticité des bruits qui avaient couru.

Indiscrète avec discrétion, la vieille mère sut con-

fier tout bas à certaines oreilles les espérances presque réalisées qu'elle avait conçues pour son fils ; à certaines autres elle refusa de rien dire, mais avec une réserve si absolue, que tout le monde en conclut que le mariage était décidé, que Jules allait partir pour Paris.

— Si le mariage manque, se disait tout bas la veuve, j'aurai du moins la satisfaction de faire enrager pendant quelques jours tous ces envieux de province ; et, si cette Parisienne ne repart pas tout de suite, elle entendra tant de compliments et tant d'allusions relativement à ce mariage, que la honte de refuser lui viendra peut-être.

Madame Regnault s'abstint d'ailleurs le lendemain de questionner Jules sur ce qui s'était passé. Elle respecta sa préoccupation. Comme il ne parla plus de quitter Troyes, elle pensa que l'arrivée de M. de Preize le défiait, et elle ne fut plus inquiète. Cette femme singulière, qui ne songeait qu'à l'avenir, qu'à la fortune de son fils, s'interdit toute démarche à ce sujet; elle avait trop de prudence pour humilier mal à propos la volonté de Jules, et beaucoup plus fière de le voir réussir que de réussir elle-même en son nom, elle se réservait d'intervenir désormais, quand il aurait échoué, s'il échouait; mais jusque-là elle s'abstenait stoïquement, en se conformant, après tout, à la promesse faite à M. Bourgoin.

Quant au bon docteur, il se leva tout furieux le lendemain de l'arrivée de M. de Preize ; il avait mal dormi.

— Ne voilà-t-il pas maintenant que leurs affaires me préoccupent la nuit, et que j'ai des insomnies! se ditil en s'habillant avec colère, et en se prenant au collet,

pour se demander raison à lui-même de cette folie. Il faut que cela finisse. Je ne peux pourtant pas être ridicule, puisque je ne suis pas amoureux. Qu'ils s'arrangent ! Je ne m'en mêle plus!

Au beau milieu de ces résolutions égoïstes, le médecin entendit sonner. C'était la vieille Brigitte. Dès qu'il l'aperçut par la fenêtre, il sortit de sa chambre, tout en passant sa longue redingote, et courut au-devant d'elle.

— Est-ce que madame Fernel est malade ? demandat-il avec inquiétude.

— Non, monsieur le docteur, ce sont deux petites lettres que je suis chargée de vous remettre.

M. Bourgoin fronça le sourcil, en prenant des mains de la cuisinière deux billets qui exhalaient le même parfum. Madame Fernel et madame de Soligny, chacune de son côté, le priaient de passer au plus tôt par la rue du Cloître, pour une conférence qui ne souffrait aucun retard.

- Vous direz qu'il m'est impossible d'y aller, s'écria le médecin en froissant les deux lettres; ou plutôt non, ne dites rien, je n'irai pas, voilà tout. Il n'y a rien de pressé, et je m'expliquerai moi-même avec ces dames.

— Alors, je puis aller au marché, et je n'ai pas besoin de courir rue du Cloître porter la réponse?

— Non, Brigitte.

Dès que la vieille cuisinière eut refermé la porte, le docteur proféra un juron qui eût fait trembler madame Fernel.

— C'est par trop fort ! s'écria-t-il. Pour qui me prend-on? Ne dirait-on pas que je n'ai absolument

qu'à m'occuper d'intrigues et de mariage ! Il ne me manquerait plus que de tomber amoureux d'une de ces dames. Figaro-ci ! Figaro-Vd ! Je n'ai qu'à jeter la lancette, à prendre une guitare, et à me poser en messager d'amour ! Le joli métier ! Non, morbleu ! je n'irai pas ; je néglige mes malades et je perds mon temps!

Le docteur acheva bien vite sa toilette, prit son chapeau, et... courut à la rue du Cloître.

— Je suis aussi fou qu'eux tous, dit-il en agitant la sonnette et en riant; mais le moyen de résister?

Laure l'attendait dans sa chambre ; elle était pâle, et ses beaux yeux avaient un cercle qui annonçait toute une nuit passée dans la fièvre et dans la prière.

— Mon ami, dit-elle en allant au-devant du médecin, je vous en conjure, aidez-moi et conseillez-moi. Je ne veux plus continuer ce jeu qui finira mal, je vous l'assure. Adèle commence à me haïr, et ce n'est pas pour la rendre jalouse que j'ai essayé d'être coquette.

— Pourquoi pas? je suis d'avis d'aller jusqu'au bout, au contraire. Il m'a semblé que Fernel n'était pas fâché de vos succès.

— Mon mari, reprit Laure, en rougissant beaucoup, paraît en effet me savoir gré de mes efforts.

— Dites de vos triomphes.

— De mes efforts, mon bon . docteur ; car je sens bien que je ne saurai jamais m'habituer à ces toilettes mondaines, à ces causeries superficielles, à cette oisiveté qui me fatigue. Vous croyez peut-être que j'ai plus d'idées dans l'esprit, depuis que je parle davantage? Eh bien ! détrompez-vous : j'ai le cerveau vide, le cœur gonflé, les mains roidies. C'est pour moi un

supplice cruel. Trouvons, je vous prie, le moyen de m'en affranchir.

— Fernel est-il bien guéri? Voilà le point essentiel.

— Je ne sais, reprit Laure ; il m'a parlé hier au soir avec gaieté, il m'a fait des compliments. Mais, ajoutât-elle avec un soupir et en baissant les yeux, s'il revient à moi et s'il m'aime, ce n'est pas ainsi, docteur, que je voudrais être aimée par lui.

— Oh ! ne faisons pas de distinctions trop subtiles, répondit le docteur avec un sourire ; qu'il s'humilie d'abord, vous le corrigerez ensuite.

— Ce que je demande à Dieu, cher monsieur Bourgoin, c'est la confiance, c'est l'intimité d'autrefois, c'est notre existence paisible. Je néglige bien mon ménage depuis quelques jours ! et mes pauvres enfants sont habillés comme s'ils n'avaient pas de mère.

— Si Fernel ne revient pas à vous pour jamais, après deux soirées comme celle d'hier, ma foi! je le déclare indigne de toute affection, continua le médecin, sans dissiper les scrupules de la pieuse ménagère. Il a dû voir pourtant que M. de Preize était disposé à vous venger !

— Ah ! docteur, ce sont précisément ces hommages, ces railleries (car il se moquait de moi sans aucun doute), qui me pèsent et qui me blessent. Ce M. de Preize ne me connaît pas ; il m'a traitée comme une coquette, comme...

— Comme une Parisienne ! tant mieux !

— Je faisais semblant de l'écouter, mais je priais tout bas. Je vous en conjure, mon bon monsieur Bourgoin, trouvons un moyen d'en finir. Je ne veux

plus me déguiser ainsi. Fernel me reviendra, il me revient. Quant à madame de Soligny...

— N'allez-vous pas craindre de la taquiner un peu? Quand même Fernel serait enchaîné, soumis, repentant à vos pieds, je vous demanderais encore de poursuivre, pour compléter notre œuvre. Nous n'avons pas seulement un ménage à réconcilier, nous avons un mariage à faire.

— Croyez-vous, docteur, demanda d'une voix émue et hésitante la pauvre madame Fernel, dont la rougeur se dissipa subitement pour faire place à la pâleur, croyez-vous que nous ayons pris le meilleur moyen de hâter ce mariage ? L'amour-propre d'Adèle peut devenir implacable, s'il est trop vivement froissé, et M. Regnault peut se fatiguer d'attendre...

— Jules nous sert merveilleusement, au contraire ; il vous a regardée hier au soir de façon à harceler la jalousie de madame de Soligny.

Laure s'approcha vivement du docteur :

— C'est aussi cette jalousie qui me fait peur, qui me fait horreur, lui dit-elle d'une voix brisée ; je ne veux pas qu'Adèle me croie capable de lui disputer personne. Oh! à quelle honte me suis-je exposée? Moi, la rivale de madame de Soligny ! et pour M. Regnault !

Elle se laissa tomber dans un fauteuil , écrasée par cette pensée. Le docteur, qui n'avait pas fait pour rien allusion au trouble de Jules, et qui comprenait que le remords de cette émotion était pour beaucoup dans les terreurs de madame Fernel, voulut rassurer cette honnête femme, sans la contraindre à se trahir davantage.

— Vous n'êtes la rivale de personne, lui dit-il avec une bonté pénétrante. Tant pis pour les âmes, moins pures que la vôtre, qui suspectent les intentions! Je vous le dis avec la sincérité d'un ami, comme si je parlais à ma sœur, comme si je conseillais ma fille, quelque profane que vous paraisse le jeu que nous jouons, ayez le courage de le continuer encore. Je reçois les confidences de chacun des intéressés dans cette partie : je n'en trahirai aucun ; mais j'ai acquis le droit de dire à tous la vérité, et j'interviendrais impitoyablement, si vous deviez ressentir d'autres alarmes que celles de votre pureté, qui s'exagère le péril. Ayez confiance en ma parole, en mon amitié; vous soutirez de ne pas retourner à vos habitudes ; mais encore quelques jours, et nous renoncerons à toutes ces petites manœuvres. Je vous le demande au nom de votre repos lui-même , au nom de la paix de cette maison que je vénère; je vous réponds des autres; osez dire que vous ne répondiez pas de vous !

— Ah ! docteur, si ce mariage ne se faisait pas!

— C'est que personne, alors, de ceux dont nous voulons le bonheur, ne l'aurait mérité : il faudrait les laisser partir tous, et nous contenter d'avoir reconquis Fernel. Ainsi donc, plus de crainte, plus d'insomnie. Lundi, la soirée du préfet sera plus solennelle que d'habitude; paraisscz-y avec éclat. Je vous livre M. de Preize... Faut-il que je vous envoie des gravures de modes?

Laure ne répondit pas : elle essuyait des larmes.

— Madame de Soligny m'a fait demander, continua le médecin; je vais aussi lui prescrire la coquetterie. Je deviens un géographe de la carte du Tendre. Quand

3JG MONSIEUR ET MADAME FERXEL.

je pense que je néglige mes malades pour vous tous qui vous portez si bien !

— Nous abusons de vous, mon bon docteur.

— Raison de plus pour vous hâter de m'obéir! repartit M. Bourgoin.

Il ajouta quelques encouragements et quelques conseils à la conversation que nous venons de rapporter, et prit congé de madame Fernel un peu consolée, pour se faire annoncer chez madame de Soligny.

Adèle n'avait pas dormi non plus.

— Je crois que j'ai la fièvre, docteur, dit-elle à M. Bourgoin.

— Moi, j'en suis sûr, répondit galamment le docteur, qui baisa la main, en affectant de ne pas tàter le pouls.

— Je m'imagine que l'air de Paris me guérirait!

— Vous avez raison ; mais il serait imprudent de voyager seule.

— Oh ! je me ferai accompagner.

— Par M. de Preize?... J'en doute! Vous lui avez écrit tant de bien de la Champagne et des Troyens , qu'il paraît prendre goût à notre ville. Je suis sûr qu'il serait capable de vous laisser repartir seule.

— -. Alors vous me reconduiriez, docteur?

— Voilà une proposition qui me sourit; mais je ne partirais pas sans condition.

— Ah ! et quelle serait la condition ?

— Un médecin doit craindre les propos : je ferais jaser; on dirait que je vous enlève. Si vous étiez ma fille... adoptive, ce serait différent.

— Heureusement que je ne pars pas encore, reprit Adèle. J'essaierai de me guérir de mon mal.

— El vous aurez raison.

Adèle ne répliqua pas. Elle semblait hésiter à parler. Tout à coup elle prit sur une table le numéro de l'Étoile de l'Aube qui venait de paraître, et le tendant à M. Bourgoin :

— Vous avez lu la note qui est en tête du journal?

— Non; je ne lis jamais le journal d'un ami ni celui d'un ennemi, pour ne pas me faire de mauvais sang ; mais je devine la note.

— Ainsi, M. Regnault s'obstine?

— Oh ! vous ne le connaissez pas. Il aimerait mieux se faire ouvrir les veines que de retirer sa démission.

— Pourtant, si j'exigeais, si je lui imposais cette démarche !

— A quel titre ?

— Mais au nom de l'estime, de l'amitié.

— Comme c'est aussi l'estime et l'amitié qui lui conseillent le contraire, il n'aurait aucune raison de vous céder. Il faut trouver autre chose pour faire pencher la balance.

Madame de Soligny battait de l'extrémité des doigt£ le bras de son fauteuil.

— Si madame Kernel le voulait, dit-elle, je suis bien certaine que M. Regnault resterait journaliste.

— Il parait alors qu'elle ne s'en soucie pa^, répliqua M. Bourgoin.

— Ou bien qu'elle ne s'en soucie plus, insinua madame de Soligny.

— J'y pense ! dit tout à coup le docteur, on réserve peut-être la place pour M. de Treize.

Adèle essaya de rire.

— C'est juste, reprit le médecin, je dis une sottise.

II faut de l'esprit, du talent, des opinions. M. de Preize n'a rien de tout cela.

— Il a au moins du tact, riposta Adèle.

— Ajoutez aussi qu'il a du goût ; je m'en suis aperçu hier, dit M. Bourgoin.

Cette allusion à la conduite de M. de Preize à l'égard de madame Fernel fit bondir la Parisienne.

— Oh ! docteur, vous êtes un homme impitoyable. Je vous fais venir pour vous demander un conseil, et voilà que vous prenez plaisir à vous moquer de moi.

— Quel conseil faut-il que je vous donne? Comment désirez-vous que soit mon avis?

— Non, ne m'en donnez aucun. C'est juste : vous êtes le confesseur de madame Fernel, vous ne pouvez pas être le mien !

— De la colère! c'est un excellent symptôme, dit le docteur.

— Eh bien! oui, de la colère, s'écria madame de Soligny en se levant; car j'éclate à la fin. J'ai été mal inspirée le jour où je suis venue frapper à cette maison. Je cherchais la tranquillité, le calme; j'ai trouvé de faux amis, d'incroyables prétentions; je suis tombée dans les pièges de la candeur provinciale. Et, parce que les gros bonnets de la ville ont décidé que je me marierais avec le premier écrivain du département, il faut que je l'épouse, sinon je passe pour une femme sans cœur qui tient à son argent, tandis que je ne tiens, Monsieur, qu'à mon amour.

— Alors, vous voulez, Madame, que je vous conseille d'épouser M. de Preize!... Eh bien! épousez-le, il n'aura que ce qu'il mérite.

— Qui vous parle de M. de Preize?

MONSIEUR F.T MADAME FEENEL. 349

— H faut pourtant bien que ce soit lui, ou Jules, que vous choisissiez.

— Ne puis-je rester veuve?

— Sans aucun doute, surtout si vous attendez plusieurs années encore!

— Vous n'êtes plus galant, docteur.

— Comme je voudrais pouvoir répondre : Vous n'êtes plus coquette !

— Est-ce de la coquetterie que de tenir à n'être pas trompée?

— Mais qui donc songe à vous tromper, Madame? Vous n'avez qu'une ennemie ici, c'est vous. Excusezmoi : je ne soigne les amoureux que par surcroît, et j'ai de pauvres gens qui m'attendent. Permettez-moi de me retirer, en vous priant de mieux préciser une autre fois les conseils que vous attendez de mon expérience, je n'ose plus dire : de mon amitié.

Le docteur salua madame de Soligny, pour prendre congé d'elle. Adèle fit un geste et voulut le retenir; mais, au même moment, la porte s'ouvrit, et on annonça M. de Preize.

— Parbleu ! il arrive bien à propos, se dit le docteur, qui se trouva face à face avec le Parisien. In salut très-cérémonieux fut échangé. M. Bourgoin descendit, et M. de Preize vint, dans la tenue irréprochable commandée par la dernière livraison de la Mode, débiter le plaidoyer, qu'il avait jugé convenable de ne pas entamer la veille, en faveur de ce qu'il appelait, sans rire, son amour et ses plus chères espérances.

Il devenait ('vident pour le docteur que madaniede Soligny ne tenait plus guère à M. de Preize, et qu'elle

3o0 MONSIEUR ET MADAME FERNEL.

tenait à Jules Regnault. Mais il n'était pas du tout impossible qu'en dépit de son cœur elle épousât M. de Preize, par orgueil, par respect humain, par convenance mondaine, par entêtement aussi, pour ne pas céder, et pour se refuser précisément à cette combinaison, que maître Babel lui avait dénoncée par la bouche épaisse de M. Cavalier. La rectitude, même quand il s'agit des actes les plus sérieux, les plus décisifs de la vie, est aussi antipathique à certaines natures minaudières qu'une avenue percée en ligne droite peut l'être à un amateur de jardins anglais. L'honnêteté est compatible avec ces roueries que le préjugé et une incurable défiance entretiennent dans le cœur de certaines femmes. Elles ont peur d'être dupes en étant sincères ; l'hypocrisie des hommes les empêche de rester naïves.

Adèle était flattée de cet amour qui ressemblait à de l'ambition, et qui voyait tout à la fois en elle une femme et une gloire : le coup de tête du journaliste l'avait émue. Mais elle regardait comme au-dessous de sa fierté d'en convenir. Elle ne voulait pas être mise en demeure par des moyens si énergiques. Il lui répugnait de se décider, pour empêcher Jules Regnault de manquer de pain. Le mystère qu'elle avait soupçonné, dès son entrée dans la maison Fernel, lui revenait bien aussi à l'esprit pour la. faire hésiter; mais ce n'était pas là le principal obstacle : une rivalité pressentie est bien plutôt, pour les coquettes, un stimulant qu'un empêchement.

— Ce qu'il me faut inventer, se disait le docteur avec raison, c'est un prétexte qui l'oblige à céder, sans fausse honte, à l'entraînement de son bon cœur,

de son bon sons. Elle est capable de jouer avec nous, avec elle-même, je ne sais combien de temps encore! On dirait qu'il lui plaît de souffrir, d'être jalouse, parce qu'elle fait souffrir aussi ! Et, pourtant, elle a perdu son assurance des premières semaines. Elle m'a fait venir pour me parler, mais elle n'avait absolument rien à me dire ; au contraire, elle espérait que j'allais lui apporter une solution, ce fameux motif de choisir, qu'elle cherchait partout, excepté dans sa conscience et dans sa franchise. Ah! les femmes! les femmes! quels labyrinthes! Celle-là est un labyrinthe sur la terre, madame Fernel est un labyrinthe dans le ciel. Je n'en sortirai pas. J'ai envie de les convoquer tous, de les enfermer chez moi, et de jurer de ne leur ouvrir la porte que quand ils seront tombés d'accord. Que dit-elle à M. de Preize?... Quand je pense que tous les jours il se Mcle des mariages entre gens qui ne s'aiment pas du tout, et que j'ai toutes les peines du monde à marier deux êtres faits l'un pour l'autre! C'est absolument comme les incendies qu'une simple étincelle provoque , tandis qu'on se fatigue deux heures à souffler son feu pour n'avoir que de la fumée!... Voilà la matinée qui s'avance, et je n'ai pas encore vu de malades!... 11 faut pourtant que j'aille serrer la main à mon ami Regnault. Ils n'ont qu'à devenir heureux! Je jure bien alors de les abandonner tous à leur bonheur, car ils ruineraient ma clientèle.

ko docteur arriva à la petite maison de la rue des Bûchettes. 11 trouva Jules en train d'écrire une longue lettre à madame de goligny. Le journaliste fit le geste de cacher son épître, mais il se sentit rougir de ce petit mouvement, et, tendant le papier à M. Bourgoin :

— Lisez, lui dit-il, et donnez-moi votre avis.

— Mon avis, répondit le médecin après avoir.lu, est que vous êtes en progrès très-réel sous le rapport du style. Ce premier-Cytbère est excellent... Aussi je le garnie : il serait perdu pour madame de Soligny.

— Vous ne trouvez pas que j'aie bien plaide ma cause ?

— Je trouve qu'elle est toute plaidée, et qu'il n'y a plus qu'à attendre l'arrêt. Si vous m'en croyez, mon ami,. vous n'irez pas ce soir rue du Cloître, vous n'y reparaîtrez pas de quelques jours. J'ai besoin de votre absence; vous me gêneriez, et vous empêcheriez M. de Preize de faire vos affaires.

— M. de Preize ! dit Jules en fronçant le sourcil.

— Oh! n'ayez pas peur! il n'est dangereux pour vous que quand vous êtes là. C'est un zéro auquel vous donnez la valeur d'un chiffre, en lui faisant visà-vis. Il fait sourire madame Fernel ; si vous vous en mêliez, il la ferait pleurer peut-être. Il fait bouder madame de Soligny; si vous veniez, il la ferait rire. Ne venez pas, j'y serai, moi ; et je vous dirai tout. Vous aurez occasion, d'ailleurs, de trouver ces dames et ce monsieur, lundi, à la préfecture. Ce jour-là, branlebas général! Laissez-moi préparer les batteries.

Madame Regnault avait entendu la voix du docteur ; elle entra dans le cabinet de son fils, tout en tricotant.

— Savez-vous, monsieur Bourgoin, que le comité du journal, en recevant la démission de Jules, lui a fait offrir trois mois d'indemnité, pour qu'il puisse attendre une autre place ?

— Ah! que c'est joli! Je les reconnais bien là, les

ladres! Ils ne sont généreux que quand il s'agit d'une méchanceté. C'est le préfet qui leur a donné cette idée ; elle est trop distinguée pour ne pas venir de

Paris.

— Je conseillais à Jules d'accepter bravement, dit madame Regnault en croisant ses aiguilles dans son

tricot.

— Quant à cette idée-là, elle ne vient pas de Paris, elle est champenoise ; et notre puritain a refusé?

— Naturellement, pour ne pas faire ce que lui conseillait sa mère, reprit la veuve.

— Ou bien, c'est peut-être pour se faire offrir la décoration, dit le docteur en riant.

Comme il allait sortir, madame Regnault, qui remarquait qu'on se taisait sur la grande affaire, dit à M. Bourgoin :

— Est-ce que madame Fernel est malade? Je ne l'ai pas vue à la messe ce matin.

— Oh! c'est qu'elle est moins dévote que vous, repartit le médecin, qui savait à quoi s'en tenir sur la dévotion de la veuve.

Celle-ci se tint pour avertie, et, sans plus s'émouvoir que si la réponse avait été plausible, elle remit les aiguilles en mouvement, et rentra dans sa chambre.

Le docteur renouvela à demi-voix ses recommandations, auxquelles Jules promit de se conformer; et il put enfin aller voir ses vrais malades. Mais une singulière surprise, je n'ose dire un singulier désappointement, l'attendait. Il n'eut presque rien à ordonner ce jour-là.

— Est-ce que mes malades se moquent aussi de moi ? disait le docteur en rentrant vers l'heure de son

dîner. Depuis que je les néglige, ils se portent à merveille. Bah ! c'est un augure qui m'assure que tout ira bien, et que je puis aller à la noce sans rien négliger, si la noce se fait à Paris.

Sur cette assurance, il dina de fort bon appétit, et trinqua in petto avec lui-même à la santé de l'humanité tout entière, au bonheur de madame Fernel, au mariage de Jules et à la confusion des amis du pouvoir. 11 épuisa même une dernière goutte à la prospérité de madame Regnault.

— Je comprends que la fortune n'aime pas à entrer chez cette femme-là ; elle serait certaine d'y rester en prison, sous les verrous.

Le soir, le salon de la rue du Cloître fut plus triste que d'habitude. Laure s'efforçait de parler et madame de Soligny s'efforçait de ne pas répondre au docteur, qui s'établit à côté d'elle, en ne lui laissant pas une minute de répit. M. de Preize, qui avait eu une conférence de deux heures dans la journée avec Adèle, ne paraissait pas avoir obtenu l'assurance qu'il était venu chercher de Paris, car il renouvela sa stratégie élémentaire de la veille, et parut émerveillé des moindres mots échappés à la modestie de madame Fernel. 11 est juste de reconnaître que le diplomate était aidé d'ailleurs par l'homme de goût dont avait parlé le docteur Bourgoin, et qu'il ne feignait pas toutes les admirations qu'il laissait voir.

Vers la fin de la soirée, M. Fernel, qui avait remarqué, pour la première fois depuis le séjour de madame de Soligny dans sa maison, que les Parisiennes étaient plus exposées à la maussaderie que les provinciales, M. Fernel, que cette remarque avait rendu

presque furieux contre l'égalité d'humeur de sa femme, et qui s'était beaucoup ennuyé, dit à Laure :

— Sais-tu pourquoi Regnault n'est pas venu ? Laure répondit doucement qu'elle l'ignorait.

— Je le sais, moi, dit le docteur. Il fait ses préparatifs de départ. Il est possible que j'aie besoin d'aller à Paris dans un jour ou deux, et je lui ai fait promettre de venir avec moi; mais nous le verrons aprèsdemain à la préfecture.

Madame de Soligny ne put s'empêcher de sourire, en entendant le docteur parler de voyage ; elle se rappelait la conversation du matin. Elle songeait aussi à ce tête-à-tête avec Jules dans le chemin de fer de Montereau, quand un caprice lui avait fait changer son itinéraire. Que de choses s'étaient passées depuis lors! Ali ! si c'était à recommencer!...

Cette dernière exclamation, en prenant la forme interrogative, devait rester sans réponse; car Adèle, embarrassée de donner une conclusion à son voyage, était fort éloignée de la pensée de le regretter. Il s'agissait précisément de le recommencer au rebours, ce voyage, et c'était là ce qui tenait la Parisienne indécise. Pourtant, elle sourit, et Je docteur prit acte en lui-même de ce sourire pour le raconter à son ami Jules.

Si la présence de madame de Soligny au dernier lundi de la préfecture avait été un puissant attrait

pour les curiosités provinciales, l'arrivée de M. de Preize, les droits qu'on lui supposait sur la main de la Parisienne, la rivalité de cet élégant avec le journaliste, étaient d'autres raisons plus décisives encore pour que personne ne manquât au lundi suivant. Il ne s'agissait plus de savoir si la toilette de madame Fernel l'emporterait sur la toilette de madame de Soligny : il s'agissait du spectacle bien autrement émouvant de deux émotions aux prises, de voir un Parisien qui avait fait soixante lieues pour entrer en lice avec un provincial, avec un Champenois.

Malgré la rancune de toutes les belles dames de Troyes contre le journaliste, qui les avait si indignement immolées depuis quelques semaines; comme c'était là une question d'honneur national ; comme Regnault était le représentant officiel de l'esprit, des moyens de séduction de la province, on faisait des vœux pour lui, sauf, pour quelques-unes de ces âmes dévouées, à offrir au Parisien l'indemnité de leurs bonnes grâces, quand il aurait été- vaincu. Le luxe déployé ce lundi-là, qui n'était pourtant pas le commencement des réceptions solennelles, atteignit à des proportions folles. Quand les provinciales s'en mêlent, comme elles estiment à la fois la quantité et la qualité, on peut s'attendre à des excès de diamants et d'étoffes.

Le docteur s'amusa beaucoup des prodiges de luxe que la vanité champenoise avait cru devoir déployer.

— Quelle Flore ! dit-il. Est-ce que le préfet va distribuer des médailles aux produits les plus éclatants ? Ce n'est pas une soirée : c'est une exposition d'horticulture.

— Ces dames tardent bien, murmura Jules, qui venait d'arriver.

— Àh ! c'est que madame Fernel, depuis qu'elle est coquette, ménage ses effets. Au surplus, prince charmant, vous êtes servi à souhait, et voici les deux fées que vous attendiez.

Madame de Soligny et madame Fernel paraissaient, en effet, à la porte du salon. Un murmure qui s'éleva jusqu'au tumulte, des exclamations à peine étouffées par la gravité du lieu, témoignèrent de la surprise, de la stupéfaction générale. Un prodige inouï, imprévu, inconcevable, ou plutôt une revanche, sur laquelle on ne comptait plus, dépassait les héroïques tentatives de toutes les belles dames de Troyes, et menaçait la suprématie des Parisiennes.

Madame Fernel, dans tout l'éclat de sa beauté, avec une robe qui était un chef-d'œuvre, mais qui s'humiliait, pour ainsi dire, au-dessous des magnifiques épaules et du cou qu'elle laissait voir, madame Fernel, le regard brillant, la lèvre émue par un sourire qui demandait grâce , s'avançait au milieu des hommages de toute l'assemblée. Madame de Soligny, à côté de cette aurore, n'était plus qu'un crépuscule charmant et presque mélancolique. La plénitude des charmes de madame Fernel, cette inexprimable sérénité, qui la laissait chaste, malgré tous les sacrifices à la mode, cet embarras dissimulé, qui mettait comme une nuée transparente autour de sa splendeur, cette perfection absolue, qui se laissait voir pour la première fois, avec une ignorance d'elle-même, et pourtant avec une bonne volonté naïve, cette peur d'être admirée et ce désir d'être belle, tout donnait à cette apparition, à

cette révélation, un prestige qui ne devait plus s'effacer de l'imagination des Troyens, ni du cœur de certaines personnes.

Le préfet, M. de Preize, Jules Regnault, vinrent saluer ces deux dames. Quand le docteur' s'avança, il eut un regard expressif, qui récompensa la pauvre Laure de tout le mal qu'elle endurait : — Vous êtes une sainte et vous triomphez, — voulait dire ce regard; madame FerneJ baissa les yeux, comme pour le recueillir et pour le faire pénétrer en elle ; c'était sa consolation, son excuse, sa force. Adèle avait fait pourtant de son mieux pour n'être pas éclipsée ; mais à toilette égale , elle avait du moins l'infériorité d'une gracilité, d'une délicatesse, qui cesse d'être une distinction à côté de la beauté harmonieuse et accomplie. Elle était jolie comme un madrigal; madame Fernel é'ait un poëme. Toutes les joies de la vie, toutes les extases célestes, tous les devoirs, toutes les piétés, rayonnaient à la fois sur ce beau front, sur ces épaules inconnues dont on n'avait jamais soupçonné la blancheur, Ce qu'il y avait de maternel dans l'ampleur même de ses formes, et dans la simplicité de l'attitude, empêchait les admirations grossières. Ces belles mains, étendues le long d'une robe de moire aux reflets argentés, semblaient chercher la main de ses petits enfants. Cette poitrine , qu'une incomparable pudeur voilait encore, quand elle n'avait plus de voile, était un tabernacle où palpitait une âme ; et le plus sot de tous les assistants se fût reproché comme un sacrilège un de ces mots plaisants, une de ces admirations familières qui se communiquent d'ordinaire à l'oreille, entre connaisseurs, dans tous les salons du monde.

Laure pouvait inspirer l'amour, car il y avait de l'amour dans toute sa personne et dans tous ses traits : mais elle commandait aussi tant de respect, que cet amour était à redouter pour tous, et n'était pas à redouter pour elle. Sa vertu rayonnait à travers sa grâce, et la défendait mieux que toutes les précautions de toilette ou de modestie.

Elle resta quelque temps isolée ; madame de Soligny trouva le moyen de ne pas s'asseoir à côté d'elle, tant ce voisinage exigeait d'abnégation. Quant à ceux qui brûlaient de lui témoigner leur enthousiasme, ils semblaient arrêtés par une barrière, par une distance à franchir. Le docteur Bourgoin avait des privilèges ; il n'existait pas pour lui d'Olympe inaccessible, do paradis où il ne pût mettre le pied. Il vint donc intrépidement compléter l'encouragement que ses yeux avaient déjà donné, et féliciter Laure avec effusion.

— Docteur, je souffre bien, lui dit madame Kernel à demi-voix.

— C'est l'encens qui vous étouffe, n'est-ce pas?

— Oh! ne raillez point, mon bon docteur; j'ai voulu vous prouver ma confiance absolue; mais j'ai trop présumé de mes forces. Comme on me regarde! C'est horrible! Que dira-t-on de moi dans la ville?

— On ne dira rien, à coup sûr, de ce que chacune de ces dames voudrait pouvoir faire dire sur son compte. Quand oïl vous verra passer dans la rue, à l'heure où vous visitez Les pauvres, on ne vous louera pas seulemeni comme la plus sainte et la meilleure, on se* rappellera aussi que vous êtes la plus belle. Ce sera une façon encore <!<• faire aimer la charité.

— Docteur, docteur, pouvez-vous plaisanter ainsi ?

— Je ne plaisante pas, et je suis bien sûr que Fernel est de mon avis.

— S'il persiste à me trouver laide et ennuyeuse, reprit Laure d'une voix timide, qui avait son ironie secrète, je n'aurai plus rien à faire, monsieur Bourgoin, car je dépense ce soir toutes mes ressources.

Le docteur regarda de côté les blanches épaules de madame Fernel, et se sentit saisi d'une compassion profonde pour cette mère de famille, qui avait dû rompre avec ses plus chères habitudes, avec ses plus austères résolutions, et qui avait dû s'éloigner de sa glace, en mettant cette robe superbe qu'elle portait comme un cilice. Il se repentit presque de l'avoir amenée à ce sacrifice ; il trembla de lui avoir donné des remords.

— Si j'osais, lui dit-il, j'irais chercher votre mari, et je le contraindrais à s'agenouiller devant vous.

— Voilà que vous doutez, docteur î Comment voulez-vous que j'aie confiance? reprit Laure avec un peu d'effroi.

— Je ne doute de rien, mais je voudrais que son repentir fût un aveu public.

— Oh! je n'ai pas besoin qu'il s'humilie, dit madame Fernel en levant ses beaux yeux au ciel, il n'a pas à se repentir ; son éloignement était ma faute, il me l'a dit souvent. C'est à moi à expier.

— Eh bien ! vous expiez de façon à rendre jalouses toutes les femmes, à commencer par cette pauvre madame de Soligny, dont j'ai pitié, et que je vais aller consoler.

Le docteur quitta madame Fernel, et vint s'appuyer au fauteuil de la Parisienne.

— Quand partons-nous? lui dit-il.

— J'espère bien que vous ne tremblez plus pour M. Fernel, lui répondit-on avec malice.

— Non, mais je tremble maintenant pour M. de Preize.

— Vous êtes le médecin Tant-Pis! Mais pourquoi M. de Preize serait-il plus exposé que M. Regnault?

— Après tout, ils courent peut-être tous les deux de grands dangers, repartit le docteur, mais je n'aurai pas ce malheur-là sur la conscience.

— Ni moi non plus, riposta sèchement madame de Soligny.

Le docteur hocha la tête, comme s'il n'était pas convaincu.

— C'est vous qui avez fait faire le voyage au Parisien, c'est pour vous qu'il est venu ; vous êtes responsable des accidents qui peuvent lui arriver.

— Ce n'est pas pour moi qu'il restera, en tout cas.

— Ah bah ! serait-il congédié ?

Madame de Soligny allait répondre ; mais sa fierté l'avertit de ne pas sembler donner des avantages à Jules Regnault. Elle détourna un peu la tête, agita son éventail, et garda le silence. Bourgoin jugea que les réflexions et le spectacle de ce qui se passait seraient sans doute plus profitables aux intérêts qu'il avait à coeur, que toutes ses malices et ses taquineries ; il n'insista pas, et continua sa promenade autour du salon.

Or, ce qui se passait avait en effet sa valeur, et devait avoir son influence. M. de Preize, autant par entraînement que par dépit, autant pour céder à la fascination exercée par madame Fernel que pour amener à capitulation l'insensible dont il voulait devenir

le mari, s'était assis à côté de Laure, et ne lui ménageait ni les compliments, ni les attaques. Si l'on veut bien se rappeler que ce Parisien ne connaissait qu'une femme élégante, spirituelle, dans Laure, et n'avait jamais vu la femme du ménage et de l'économie domestique, on comprendra qu'il dût juger à propos de donner une bonne opinion de sa galanterie, et de répliquer par un siège courtois, mais en règle, aux menaces que trahissaient pour lui la robe décolletée, la toilette et le sourire de madame Fernel. Pouvait-il se douter que cette femme, qui aurait triomphé à Paris comme elle régnait à Troyes, priait de toute son âme, en se laissant admirer, et avait sous sa robe de moire un chapelet, qu'elle touchait de temps en temps, pour se donner du courage et pour s'exhorter à être coquette ?

Laure ne comprit pas, ou plutôt n'entendit pas d'abord les paroles exquises qu'il vint lui débiter. Elle lui sourit pour le remercier de sa politesse, et s'imagina qu'il récitait le protocole obligé de toutes les conversations mondaines. Mais, peu à peu, l'insistance qu'il mit à lui répéter qu'elle était belle, le feu de ses regards, la hardiesse de bon ton avec laquelle il l'interrogea sur ses sentiments secrets, éclairèrent madame Fernel et la frappèrent d'épouvante. Elle fut tentée d'appeler son mari, de fuir; mais elle sentit ses jambes qui tremblaient sous elle et qui l'eussent laissée tomber au milieu du salon; et puis elle se souvint de son rôle : ces hommages indiscrets étaient le châtiment, les épines de son triomphe.

— Tu as voulu être belle, se disait-elle tout bas, souffre et offre à Dieu ta douleur 1

Alors, elle se résigna, et le laissa parler, en lui souriant, et en essayant de penser à autre chose. Mais M de Preize ne parlait pas toujours; il sollicitait aussi des réponses; il voulait qu'on lui donnât une espérance, ou qu'on lui opposât des refus, et Laure balbutiait, essayait de détourner la conversation, s'y prenait maladroitement, et paraissait coquette, quand elle était presque folle de terreur et de honte. Elle tenait ses yeux baissés, mais l'émotion profonde qu'elle enfermait en elle soulevait sa poitrine. Laure eut peur de ces mouvements, qui pouvaient la trahir et la calomnier; elle demanda à Dieu la force de refouler les larmes, et elle ouvrit les yeux en les promenant autour du salon, comme pour chercher un secours. Son mari était en grande conversation avec le docteur. Madame Fernel ne rencontra que le regard de madame de Soligny, et elle crut y lire un défi si hautain, une provocation si fière et si dédaigneuse, qu'elle essaya de se lever pour aller rejoindre M. Fernel.

— Vous souffrez, Madame? demanda M. de Preize, en lui offrant son bras.

Laure murmura une réponse qu'il n'entendit pas, car, au même moment, Regnault, qui observait cet entretien, s'était approché pâle, les dents serrées, et lui avait demandé â l'oreille :

— Qu'avez-vous dit à madame?

— Rien que vous n'eussiez pu lui dire vous-même, répondit M. de Preize avec hauteur, mais sans élever h- ton.

— C'est que je ne souffrirais pas... commença Iules, en dressant la tête.

— Pardon ! interrompit M. de Preize avec beaucoup de calme, il s'agit, non pas de madame de Soligny, mais de madame Fernei.

— Qu'importe !

' — Il m'importe beaucoup à moi, et il importe aussi à madame, que vous offensez plus par votre défense que moi par mon admiration.

Jules allait répliquer, quand madame Fernei, qui devina ou qui pressentit la gravité de ces quelques paroles échangées à voix basse, fit un appel désespéré à son courage, se leva, et dit à M. de Preize d'une voix douce :

— Vous m'avez offert votre bras, Monsieur, et je l'attends toujours.

Jules voulut disputer l'honneur de la conduire.

— Non, un bras me suffit, lui répondit madame Fernei en le regardant d'un air sérieux et presque triste, comme si elle lui eût reproché de l'avoir compromise; et, s'appuyant avec simplicité sur M. de Preize, elle fit quelques pas dans le salon.

Jules resta atterré, atteint au cœur par ce regard sévère. En voulant lui prouver son dévouement, il avait blessé la femme qu'il eût voulu défendre ou venger au prix de tout son sang ; et en réclamant le bras de M. de Preize, Laure lui montrait que nul n'avait le droit de la défendre, comme nul n'avait le pouvoir de l'offenser. La femme timide s'était retrouvée l'épouse vaillante, devant une protection qui menaçait sa dignité. Cette leçon frappa Regnault dans tout l'enivrement de son extase. L'entrée de madame Fernei l'avait transporté, et il s'en était fallu de bien peu que l'imprudent et l'impie ne fût venu précisé-

ment devancer M. de Preize dans cette offense, dont il s'était montré peut-être moins irrité que jaloux.

Laure s'était fait conduire vers son mari, que le docteur catéchisait de la bonne manière. M. Bourgoin n'avait perdu de vue aucun des acteurs de la comédie, j'oserais dire du drame auquel il s'intéressait. L'émotion de Jules Regnault, les tentatives diplomatiques de M. de Preize, l'effroi pudique de madame Fernel, il avait tout vu du coin de l'œil ; mais, résolu à pousser les choses à l'extrême, pour faire sortir, de la violence même de la situation, un dénoûment qu'il ne pouvait obtenir de la bonne volonté des personnages, il n'était pas intervenu ; il avait laissé Laure se débattre et pâlir, madame de Soligny se dévorer de dépit et constater son abandon, Jules Regnault épuiser toute l'amertume de la situation étrange dans laquelle le mettaient les deux influences qui disputaient sa vie. Seulement, quand le docteur jugea que les choses avaient assez fermenté, et quand il craignit le scandale, il s'approcha de Fernel, et lui parla de la beauté de sa femme, de sa toilette, des succès qu'elle avait obtenus.

L'ancien notaire n'interrompit pas le médecin; il écoutait avec une satisfaction béate, avec une sensualité toute conjugale, ce dithyrambe. Mais il affectait une insensibilité, une indifférence qui amusa beaucoup le docteur.

— Oui, oui, elle est en veine de beauté, ce soir, dit-il enfin avec une modestie qui cachait mal son orgueil.

— Elle a éteint tous les soleils qui voulaient nous éblouir, reprit Bourgoin. On ne voit qu'elle dans ce salon. On dirait même que M. de Preize ajoute à l'ad-

miration universelle l'expression de son admiration particulière.

Fernel fronça le sourcil.

— Il me déplaît fort, ce Parisien, dit-il, et s'il osait !

— Pauvre madame de Soligny ! soupira hypocritement le médecin ; elle n'est pas heureuse avec ses adorateurs ; elle les perd tous !

Fernel rougit.

— Vous avez raison, dit-il après une minute de silence, M. de Preize parle bas à ma femme. Je vais aller lui signifier...

— Gardez-vous-en bien, vilain jaloux, et laissez madame Fernel se tirer d'affaire toute seule. Tenez ! la voilà qui se lève et qui se fait reconduire par lui. Elle le traîne comme une dépouille. Soyez fier et souriez poliment au vaincu, grand vainqueur!

Ce fut à ce moment que Laure rejoignit le docteur et son mari. M. de Preize avait pris congé d'elle à deux pas de Fernel et de Bourgoin, ne jugeant pas à propos d'échanger la moindre parole avec ces messieurs.

— Je me sens fatiguée, dit-elle; je voudrais rentrer.

— Y penses-tu? répondit M. Fernel; la soirée finirait .

— Il y a huit jours, tu voulais m'entraîner de force ; aujourd'hui tu me contrains à rester; et l'on parle des caprices féminins, docteur !

— C'est qu'il y a huit jours j'étais honteux de ta vilaine robe, et qu'aujourd'hui je suis fier de toi.

Laure regarda doucement son mari, lut le repentir sur son visage qui ne savait pas mentir, et se sentit tout à coup récompensée de ses douleurs, de ses alarmes; une joie sainte la pénétra tout entière. Ses yeux devinrent humides.

— 0 mes enfants! murmura-t-elle au fond du cœur. Enfant! répondit-elle tout haut, en remuant doucement la tête, et en faisant allusion à la scène qui avait suivi la soirée du lundi précédent.

L'allusion était hardie, peut-être dangereuse ; mais madame Fernel connaissait bien l'homme loyal qui devait l'entendre. Elle devina juste. Ce mot assura la défaite des vilaines tentations.

— Ah ! si je ne me retenais pas, dit Fernel, je tomberais à deux genoux devant tout le monde, et je te demanderais pardon.

— C'est précisément la pénitence que je réclamais pour vous, il y a une heure, répondit M. Bourgoin; mais vous feriez trop d'envieux.

— Je puis rester encore, si tu veux, je n'ai plus de fatigue, reprit Laure en relevant la tête par un mouvement d'une incomparable majesté.

Fernel offrit le bras à sa femme, la reconduisit au fauteuil qu'elle avait quitté, s'assit à côté d'elle, et s'enivra pendant une demi-heure encore de la joie de lui répéter combien il la trouvait belle, combien il l'aimait, et de triompher devant toute la ville, avec une naïveté dont personne ne fut choqué, et qui rétablit dans tout son lustre la renommée de la belle madame Fernel, sérieusement ébranlée huit jours auparavant par la victoire de la Parisienne.

Madame de Soligny, réduite à la conversation du préfet, aux hommages de M. Babel, se sentait déchue dans cette ville, au milieu de cet aréopage de provinciales qu'elle avait si insolemment défiées le lundi précédent. A quoi lui servaienl son grand air parisien, son expérience, son esprit? Madame Fernel, la plus hum-

bîe, la plus positive des ménagères, n'avait eu qu'à vouloir pour la faire disparaître dans son rayonnement. C'était donc là toute la solidité de cet empire de l'esprit et de la coquetterie, qu'elle croyait inébranlable!

Jules lui-même, tous ceux qu'elle avait cru enchaîner, s'enfuyaient, et, insensible à ses victoires, fière seulement d'avoir reconquis son mari, madame Fernel trônait devant elle comme le génie du ménage, comme l'allégorie, ou, plutôt, comme la réalité du seul bonheur certain, ici-bas: le bonheur domestique. Adèle eut un mouvement de douleur, une envie sublime, une ambition de devoir, qui n'était peut-être pas faite pour durer, mais qui racheta en une minute bien des caprices, bien des frivolités; elle regarda autour d'elle, vit le docteur, et lui fit signe de venir.

— Ah! monsieur Bourgoin, lui dit-elle en joignant les mains, si j'étais certaine d'être aimée comme madame Fernel... même par un M. Fernel!

— J'ai mieux que cela à vous offrir, répondit le docteur.

— Non, vous n'avez personne, repartit Adèle.

Le médecin, que ces paroles sincères avaient ému, haussa les épaules pour protester, et se mit à chercher des yeux dans le salon ; mais il eut beau fouiller dans tous les sens, Jules Regnault fut introuvable.

— Il y a une demi-heure qu'il est parti, dit doucement madame de Soligny.

— S'il savait que vous avez remarqué son départ!

— 11 n'en conclurait pas que j'ai cherché à le retenir, répliqua la Parisienne, qui, malgré ses bonnes dispositions, n'abdiquait pas encore la tyrannie de l'esprit.

Le docteur se promit bien, selon son expression, de laver la tête à Jules Regnault, quand il le rencontrerait. Ce fut la dernière résolution importante, inspirée par les incidents de la soirée. Un quart d'heure après, les salons de la préfecture étaient vides, et M. de Preize disait à son ami le préfet :

— Est-ce que madame Kernel est une vertu?

— Oh! oui, celle-là est authentique! C'est le palladium troyen.

— Diable! j'ai bien peur alors d'avoir fait un voyage tout à fait inutile.

— Après tout, cependant, je ne réponds que des opinions politiques de son mari, répliqua le préfet, qui ne voulait pas décourager un ami si influent. Peuton se flatter jamais de connaître une femme !

Cette restriction ne parut pas rassurante à M. de Preize, qui se promit toutefois d'essayer encore. Quant à madame de Soligny, il n'y pensait pas, soit qu'il eût renoncé déjà à ses prétentions sur elle, devant un refus catégorique, soit qu'il demeurât convaincu qu'il aurait toujours le temps d'y revenir, et assez d'éloquence pour la persuaderai! moment opportun.

Le lendemain, madame Kernel se rendit de bonne heure à la cathédrale, pour entendre la première messe. En route, elle pensait à sa belle toilette, frissonnant, connue si les passants eussent vu ses épaules

sons su robe, et resserrant son châle, par un mouvement de terreur qui ne cessa que devant le prêtre. Pour la première fois, depuis l'arrivée de madame de Soligny, elle n'eut aucun secours à demander au ciel ; elle le remercia de son bonheur retrouvé, de la paix

divine qu'elle sentait redescendue dans sa conscience ; elle n'eut pas besoin de repousser le souvenir de Jules Regnault : elle pria saintement, maternellement pour lui. L'épisode de la soirée, la conversation de M. de Preize et l'intervention de Jules lui avaient montré que la femme la plus pure n'est pas à l'abri de certains hommages, et l'horreur qu'elle avait ressentie tout à coup ne rendait plus dangereux pour elle un sentiment que Regnault lui-mémo avait profané.

Quand elle revint à la rue du Cloître, ses yeux brillaient d'une tendresse impatiente de se prodiguer; elle songeait à ses enfants, aux pauvres, et elle monta tout droit à la chambre de madame de Soligny, pour l'embrasser, pour lui communiquer sa joie, et pour la convertir à ses espérances. Mais au haut de l'escalier, et à la porte d'Adèle, elle se trouva face à face avec madame Regnault.

— Vous ici, Madame! lui demanda-t-elle, fort surprise, et sans ménager l'effet de ce premier étonnement.

— Vous ne m'attendiez pas, chère Madame, répondit la veuve d'une voix dont on sentait l'aigreur sous la réserve. On n'est pas habitué à me rencontrer chez vous.

Laure craignit de l'avoir blessée, et lui exprima le plaisir qu'elle aurait toujours à la recevoir, tout en cherchant à connaître le motif qui l'avait amenée.

— Je suis venue parler à madame de Soligny, dit résolument madame Regnault, qui avait fait un peu de toilette.

Madame Fcrnel regarda la veuve, se demanda s'il n'y avait pas une grande imprudence à la laisser péné-

trer jusqu'à Adèle; si tous les projets n'allaient pas être définitivement compromis. Mais elle lut sur la figure froide, impassible, de la vieille Champenoise, une volonté si inébranlable, et elle savait d'ailleurs que madame Regnault avait tant de tact et de mesure, qu'elle n'essaya pas de la dissuader de sa visite. C'était peut-être, après tout, une réponse du ciel à sa prière que cette démarche !

— Entrez, dit-elle à la veuve en lui ouvrant la porte. Madame de Soligny écrivait.

— Nous te dérangeons ? lui demanda madame Fernel.

— Je priais, par un mot, le docteur Bourgoin de venir me voir; je me sens malade.

En effet, Adèle avait les yeux ardents et les lèvres pâles.

— Je vais l'envoyer chercher, dit Laure en faisant un mouvement pour sortir.

— Non! attends ! répondit madame de Soligny, qui s'aperçut alors de la présence d'une étrangère, et qui sembla interroger son amie.

— Adèle, voici la mère de M. Regnault qui désire te parler, dit madame Fernel.

La Parisienne sentit qu'elle rougissait. Quant à la veuve, elle fit une grande révérence, croisa les mains si ii* son châle, et pointa ses petits yeux gris sur cette coquette qui avait fait souffrir son enfant. De sou côté, madame de Soligny la regardait avec attention, et, loin de la trouver vulgaire et commune, comme on la lui avait dépeinte, elle était frappée de l'énergie de celte tête intelligente, de l'attitude, sans embarras, de cette femme, qui restail devant elle comme une égale,

mettant ses cheveux gris et sa dignité maternelle à la hauteur de tous les diadèmes de la jeunesse et de la beauté. Madame de Soligny présenta un fauteuil à madame Regnault, et attendit.

— Madame, dit la veuve d'une voix ferme, je connais la démarche que M. Bourgoin a faite auprès de vous, et je connais la réponse que vous lui avez donnée. Je ne viens pas essayer de vous fléchir; je n'ai jamais pleuré, ni embrassé les genoux de personne ; mais, puisque le bonheur de mon fils est à jamais perdu, puisque je dois renoncer à l'espoir que madame Fernel elle-même m'avait autorisée à concevoir, j'ai voulu venir pour vous demander si j'ai l'air d'être la mère d'un aventurier qui cherche des dots, et s'il y a tant à rougir de m'avoir pour belle-mère !

Madame Fernel, alarmée de ce début, voulut intervenir.

— Laisse continuer madame, dit Adèle en souriant.

— Oh! j'aurai bientôt fini. Cette visite était un scrupule de conscience. Je voulais vous laisser le souvenir de mon visage, qui vous reviendra peut-être quelquefois à la pensée, comme un remords, comme la vision d'une pauvre femme dont vous avez tué toutes les espérances... Quant à moi, je n'étais pas fâchée non plus de vous voir, pour garder le souvenir de celle que mon ti's a aimée.

Et madame Regnault se leva comme pour s'en aller.

— Madame Fernel, ajouta-t-elle, vous excuserez Jules, s'il ne vient pas vous faire ses adieux.

— Comment: M. Regnault?

— Il part, Madame; j'avais trop peur qu'il ne se livrât à quelque acte de folie, s'il restait. Je ne sais ce

qui s'est passé hier au soir à la préfecture, mais Jules est rentré comme un fou ; je l'ai entendu pleurer, sangloter une partie de la nuit; ce matin, il a couru chez le bon docteur Bourgoin ; à quelques mots que j'avais surpris, j'ai compris qu'il voulait se battre, provoquer M. de Preize.

Adèle poussa un cri. Laure se couvrit le visage de ses deux mains.

— Rassurez-vous, Mesdames, continua la veuve, avec un accent de visible ironie, il ne se battra pas. Le docteur lui a persuadé de partir, et il s'en va dans deux heures. J'avais cru, j'avais espéré, Madame, qu'il ne vous aimait plus, ajouta la vieille mère, en parlant à madame de Soligny, mais en regardant madame Fernel; je m'étais trompée. On ne renonce pas à vous si aisément ; il est plus facile de renoncer à sa mère.

Madame Regnault fit encore une révérence et se dirigea vers la porte.

— Arrêtez ! s'écria madame de Soligny.

La veuve eut une crispation des lèvres que personne ne vit, mais qui ressemblait à un sourire ; elle s'arrêta, sans même se retourner.

Adèle paraissait en proie à une émotion violente; elle alla prendre la main de madame Regnault.

— Pourquoi s'en va-t-il, puisque je vais partir? Vous voyez bien que ce n'est pas moi qui le chasse d'ici, et qu'il peut rester près de vous.

— Non, puisque c'est vous qu'il espère rejoindre, répliqua madame Regnault.

— Eh bien ! dites-lui...

La veuve se retourna, un éclair fit flamber ses yeux.

— Dites-lui qu'il attende la visite du docteur Bourgoin.

Et madame de Soligny, impuissante à retenir ses larmes, se laissa retomber dans son fauteuil, en plongeant sa tête dans son mouchoir.

Madame Regnault hésita; elle voulait prendre la main de madame de Soligny, la baiser; mais la fierté de son rôle l'empêcha de descendre à ce remercîment, elle sortit fière et droite comme elle était entrée.

Laure l'avait suivie.

— Je crois que vous avez eu raison, et qu'elle cédera, lui dit madame Fernel.

— Je le crois aussi, répliqua la veuve. Ah ! Madame, si je réussis, c'est vous qui m'aurez porté bonheur.

— Moi! oui, j'ai bien prié.

— Oh ! ce n'est pas cela seulement ! Vous pouviez empêcher mon fils de se marier jamais.

Laure se sentit froid au cœur; toutefois elle reçut ce choc avec un courage intrépide.

— Que voulez-vous dire? demanda-t-elle d'une voix douce, sans vibration.

Madame Regnault plongea son regard, comme une sonde, dans l'azur des beaux yeux de madame Fernel, mais elle ne rencontra rien.

— Allons! je me suis trompée, pensa-t-elle en ellemême. Cette femme est décidément une sainte. Je voulais dire, reprit-elle tout haut, que c'est vous qui le faites aimer.

11 y avait peut-être encore une intention secrète dans ces paroles; mais Laure, rassurée par sa conscience, ne l'aperçut pas ; elle respira à l'aise, et félicita madame Regnault du succès de sa démarche.

— Je savais bien, murmurait la vieille, en descendant vivement l'escalier, que ce serait moi qui obtiendrais l'aveu décisif. Les hommes s'entendent à commencer; ils ne savent rien conclure... Bonjour, Brigitte, dit-elle en passant devant la cuisinière. Vous allez avoir un peu de loisir, la Parisienne s'en va.

— Ma foi ! bon voyage ! répliqua la cuisinière, car elle mettait ici tout à l'envers.

Pendant que madame Regnault retournait à la rue des Bûchettes, madame de Soligny mettait son chapeau, prenait son châle, et se faisait conduire à la maison du docteur Bourgoin. Celui-ci achevait de déjeuner. Dès qu'il aperçut Adèle, il se douta de quelque chose.

— Vous venez me chercher, n'est-ce pas? lui dit-il en allant au-devant d'elle.

— Oui, docteur. Vous savez bien que je ne peux pas partir seule.

— Ainsi, nous allons à Paris?

— Oui, mon bon docteur; nous partons par le premier convoi.

— Vous trouverez des connaissances à la gare !

— Puisque c'est pour cela que je viens vous prévenir; il n'est pas convenable que je voyage en tête-àtête avec M. Regnault.

— Oh! mon paquet sera bientôt prêt, s'écria joyeusement le médecin. Précisément, mes malades me laissent un congé. Voilà la morte-saison, c'est-à-dire une saison où l'on ne meurt pas.

Ceci se passait vers midi. A deux heures, madame de Soligny, le docteur Bourgoin et Jules Regnault partaient pour Paris. Quelques jours après leur arrivée, à une lettre écrite par le médecin et dans laquelle il

annonçait la première publication des bans, madame Fernel répondait par une longue lettre de félicitation dont nous citerons un passage. Ce sera d'ailleurs un échantillon de son style, que peu de personnes ont connu.

« Dites bien à Adèle que je prie pour son bonheur, et dites à M. Regnault qu'il mérite toute la gloire, tous les triomphes qui l'attendent à Paris. Je voudrais profiter de leurs effusions pour les convertir. Il ne leur manque qu'un peu de religion; mais cela leur viendra avec un premier enfant, avec une première alarme maternelle. Surtout, qu'ils prennent bien garde de s'aimer trop ; c'est presque aussi dangereux que de ne pas s'aimer assez. Mais je m'en rapporte à la vie de Paris, au monde, aux fêtes, pour les mettre dans un juste équilibre.

« A propos du monde , je ne suis plus coquette du tout, et j'ai profité de votre absence pour me dépêcher de découdre mes belles robes, et de recoudre des manches à celles qui en manquaient. On ne dira pas que je ne suis pas économe, même dans mes excès ! Vous vous rappelez cette fameuse toilette de la préfecture, qui me valut tant d'hommages? Eh bien ! on ne me la verra plus; j'avais choisi d'avance l'étoffe, de façon qu'elle pût servir, à l'occasion, à faire une belle bannière pour le couvent qui est à côté de nous. J'ait fait naître l'occasion, le lendemain de votre départ, et je ne puis m'empêcher de sourire, quand je vois porter ma belle robe dans la procession , avec le chiffre de Marie brodé au milieu. Les poupées de Martha usent mes autres chiffons.

<( Vous me pardonnerez si je ne vous ai pas écrit aussitôt que j'ai reçu votre lettre; mais j'achève à peine mes confitures, qui sont bien en retard cette année. Et puis, j'ai fait hier un petit voyage à notre ferme; j'allais dire un voyage d'amoureux; non, un voyage de propriétaires avec Fernel, qui est redevenu bien sage, bien obéissant, et qui me donne autant de satisfaction que mes deux collégiens. Vous ne savez pas que j'ai découvert un horrible complot : Brigitte a failli me quitter. Cette entêtée ne s'était-elle pas imaginé que nous songions à la changer pour prendre un chef! La belle affaire, si j'étais restée seule! Quel ennui de mettre une cuisinière au courant ! D'ailleurs, Brigitte a des recettes que je n'aurais jamais retrouvées. Heureusement tout est arrangé; j'augmente ses gages, et, devant cette preuve, elle veut bien reconnaître qu'on ne songe pas à la renvoyer.

(( Avez-vous rencontré M. de Preize ? Si vous le voyez, faites-lui bien des excuses; il a dû emporter de moi une affreuse opinion. Imaginez-vous que, le lendemain de la fameuse soirée de la préfecture, il est venu nous rendre visite. C'était le soir de votre départ; nous étions en tout petit comité dans ma chambre ; le salon était fermé à clef; Fernel faisait une partie de piquet avec M. Cavalier. Moi, qui n'avais plus à soutenir la comparaison avec une élégante Parisienne, j'avais repris mes costumes ordinaires; je crois même que j avais un tablier, mais un tablier de soie. Je tricotais. \Ies fils, revenus pour faire leur adieux à Adèle, n'étaient pas retournés au collège, et jouaient aux dominos sur un coin de ma table Je vous assure que c'était un fort joli tableau, et que j'étais bien heu-

reuse de le contempler... Mais il paraît que M. de Preize n'a pas des goûts aussi simples; il m'a semblé qu'il ne comprenait rien à ce qu'il voyait : il m'a dit que c'était une profanation pour mes jolis doigts de tricoter des bas de laine à mes fils, comme si mes jolis doigts étaient bons à autre chose ! J'ai deviné , à certains regards jetés à travers son lorgnon, que ce monsieur trouvait ma chambre mesquine. Si vous l'aviez entendu refuser de faire une partie de piquet avec des gens qui le valent bien! Bref, il s'est retiré désappointé , comme un convive qui vient pour un festin , et auquel on a servi du bœuf froid et de la salade. Quelle idée s'était-il donc faite de nous tous et de moi ? Est-ce qu'il croyait que j'allais toujours m'exposer à des rhumes, en faisant tort aux bannières du couvent? Est-ce qu'il m'avait prise pour une dame de Paris? Entre nous, nous avons ri de cette déconvenue ; mais, comme il ne faut se moquer de personne, si vous le voyez, expliquez-lui que son imagination était seule coupable de son désappointement.

« Revenez bientôt , mon bon docteur. Votre place vous est réservée au coin du feu ; nous vous aimons bien, et nous attendons votre retour pour un beau dîner que Fernel veut vous donner. Les enfants grandissent toujours. Je crois que Martha va faire ses grosses dents de six ans ; mais , comme elle tousse seulement un peu, je ne m'en inquiète pas. Adèle verra ce que c'est que d'avoir ce petit monde à soigner! Quant à moi, je suis bien contente de n'avoir plus de temps à perdre en toilette. Croiriez- vous que Fernel m'a grondée, en riant, d'avoir donné ma belle robe? Il voulait me revoir, au moins encore une fois,

dans ce corsage. Je lui ai joliment répondu que c'était inconvenant, et il ne me fera plus de demande pareille à l'avenir. D'ailleurs, il ne m'eût peut-être pas trouvée aussi belle la seconde fois. Il y a des épreuves qu'il ne faut pas recommencer. Que cette apparition de sa femme en grande dame lui reste , comme le souvenir de ce que l'amour vrai est capable de faire. Moi, je n'y songe jamais sans frémir, et sans demander à Dieu de m'épargner à l'avenir de si dangereux triomphes !

« Embrassez nos amis , mon bon docteur ; mariezles vite et revenez1 : j'ai un secret à vous dire.

<( Martha, tous les enfants, mon mari compris, vous embrassent, et moi aussi !

<( Laure Fernel. »

Qu'avons-nous encore à ajouter? Madame de Soligny s'appelle depuis longtemps madame Regnault ; le ménage est toujours heureux. Je sais bien qu'il faut peu de chose pour être heureux à Paris; le monde, les plaisirs, l'ambition, viennent en aide à l'amour; mais Jules et sa femme ont du superflu. Le docteur est enchanté des opinions de son élève , qui est décidément devenu un chef de l'opposition. Il a gardé du talent et de la conscience ; son avenir politique en a souffert ; mais ces défauts l'ont aidé heureusement à attendre et à se consoler.

M. de Preize est marié; il a épousé une Anglaise

fort riche, uniquement, sans doute, par rancune contre

•arisiem* >; le préfet de l'Aube, d'ailleurs, n'a pus

été destitué, ce qui prouve que l'âme de M. de Preize

est . aussi à l'indulgence et au pardon.

Mailame Regnault habite toujours la rue des Bu-

chettes ; il lui a suffi de rester huit jours à Paris, pour jurer de n'y jamais vivre. Elle grignotte la rente que lui fait son fils, et va beaucoup moins à la messe. On devine que la maison de la rue du Cloître n'a rien perdu de son charme paisible et de sa bonne renommée. J'oubliais d'ajouter que le secret de madame Fernel fut confié au docteur Bourgoin, huit mois environ avant d'être connu de toute la ville. Ce fameux secret s'appelle Julie. C'est un nom que le docteur Bourgoin a voulu lui donner, en le faisant baptiser, car il a été le parrain. Ce fut à propos de la naissance de cette petite fille que le docteur se permit, devant madame Fernel, la première plaisanterie équivoque qu'il eût jamais osé proférer rue du Cloître.

— Heureux père! dit-il à M. Fernel, c'est à moi que vous devez cet enfant-là.

Madame Fernel, qui entendit, le menaça du doigt, en rougissant beaucoup ; mais l'ancien notaire lui serra la main et répondit :

— Vous avez raison , docteur, et je veux vous embrasser pour cela !

N'était-il pas juste que M. Bourgoin fût le parrain? Mais il pouvait se dispenser de l'appeler Julie. Aussi la mère a-t-elle voulu qu'on ajoutât à ce nom-là celui de Clémence, et je crois bien que c'est ce nom qui prévaudra.

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