M O N S I E U R 0 T M A D A M E F E RN E L
laveur de ceci, de cela, devant ce tribunal patient et souriant qui l'écoutait sans sommeiller, mais sans rendre d'arrêt.
M. Cavalier avait un jardin que l'on citait dans toute la ville et qui lui coûtait bien cher d'entretien ; il envoyait les fruits les plus beaux à la Parisienne : mais il lui envoya aussi sa femme, qui fut un des rares échantillons des modes troyennes offerts à la verve critique de madame de Soligny.
Le médecin lui-même trouvait un quart-d'heure dans la journée pour venir causer; et la conversation brusque, mais cordiale, de cet homme de bien, plaisait à Adèle par sa franchise.
Le journaliste, tout en étant le plus assidu, fut le plus réservé dans ce culte organisé d'un accord unanime. On eût dit qu'un calcul mystérieux lui conseillait de ménager sinon des jalousies, du moins des susceptibilités. Il mettait de la coquetterie dans ses visites; il voulait se faire désirer, et on le désira. Madame de Soligny fut étonnée de ne pas voir ce papillon voltiger avec plus d'abandon dans le rayonnement qu'elle répandait autour d'elle. Soupçonnant les raisons secrètes de ce fin diplomate, elle fut particulièrement insinuante ; elle bouda ; puis, voyant que la bouderie l'éloignait, elle lui sourit, et au bout de quelques jours, affecta de tenir à son opinion, à ses jugements sur toutes choses; elle n'en parla plus à madame Kernel, mais elle s'imagina (pie Laure était une rivale cachée, voilée, et elle lutta avec l'instinct de toutes les ruses parisiennes.
Laure, tout entière à ses devoirs, fut la première à encourager ces hommages de ses amis envers ma-
dame de Soligny. Elle apparaissait un instant dans la chambre d'Adèle, presque toujours quand M. Jules Regnault n'y était pas. La maison, les enfants, le ménage, sa collaboration quotidienne avec Brigitte, l'occupaient et lui donnaient une excellente excuse. Malgré les exhortations, les conseils, les ironies de son mari, elle ne changeait rien à sa toilette ; il semblait même qu'elle redoublât de sévérité dans sa mise, et que, par un pressentiment dont sa pudeur s'alarmait, elle voulût éloigner jusqu'au soupçon de cette rivalité qu'Adèle croyait deviner.
M. Fernel était ravi. Fier de la meilleure amie de sa femme, il se laissait questionner par tous les gens de sa connaissance sur le nom et sur les mérites de cette Parisienne, qui fut pendant plusieurs jours l'objet des conversations les plus animées de tous les salons troyens. Voyant qu'il n'obtenait aucune concession de Laure et qu'il devait résolument prendre son parti de ce rigorisme, il essaya de se faire beau pour deux; il devint élégant dans sa mise, il se rappela ses années d'étudiant passées à Paris.
— Tu me ruines en cravates blanches, lui disait Laure avec un sourire indulgent.
Un jour, comme il devait accompagner madame de Soligny dans une promenade, il tira de sa poche des gants gris-perle qui furent un sujet de profond étonnement pour madame Fernel.
— Il paraît qu'Adèle t'a rendu coquet, lui dit celleci en recousant avec une complaisance merveilleuse un bouton qui venait d'être arraché des fameux gants.
Telle fut au bout de huit jours la situation respective de nos divers personnages. Madame de Soligny
écrivait à Paris, mais ne parlait pas d'y retourner; des promenades dans les environs, quand il faisait beau, des dîners, de petites soirées intimes, maintenaient une paix charmante, une animation douce dans cette grande maison qui devint un point de mire pour les curiosités avides de la province.
Un matin, après le déjeuner, comme madame Fernel allait remonter dans sa chambre, madame de Soligny lui demanda d'un air confidentiel de faire un tour ou deux dans le jardin.
— Permettez-moi, belle dame , de vous offrir le bras, s'écria galamment M. Fernel.
— C'est précisément pour n'être pas entendue par vous que je choisis le jardin, répliqua en riant madame de Soligny.
L'ancien notaire s'inclina; mais il vit sortir les deux amies avec un secret dépit; il eût voulu entendre, il se borna à regarder et se tint pendant un quart-d'heure derrière la vitre d'une des fenêtres de la salle à manger. Madame Fernel, qui finit par l'apercevoir, lui fit une petite menace amicale du doigt; alors il se retira, mécontent, trouvant indiscret qu'Adèle eût des confidences pour sa femme et n'en eût pas pour lui. En province, les secrets appartiennent aux deux sexes, c'est-à-dire qu'ils sont recherchés par l'un et l'autre, sans être gardés par aucun.
— M. Fernel est bien malheureux, dit Laure en descendant le perron.
— Tu pourras lui répéter, si tu le veux, notre entretien ; mais j'ai voulu te consulter d'abord.
— Voyons! de quoi s'agit-il? demanda madame Fernel en prenant le bras de madame de Soligny.
— Il s'agit d'un mariage pour moi.
— Je le sais; tu m'en as déjà parlé. Est-ce que tu trouves qu'il a assez attendu, ton soupirant parisien ?
— Oh ! il ne s'agit pas de Paris ; il s'agit de Troyes.
— Comment! demanda madame Fernel d'une voix qui s'altéra subitement.
— Il s'est offert ici un parti; j'ai reçu une déclaration et une demande en mariage.
Laure sentit qu'elle rougissait ; une douleur aiguë la mordit au cœur.
— Et quel est l'ambitieux ? murmura-t-elle.
— Votre avocat, M. Babel, répondit madame de Soligny, qui avait soupçonné quelque chose de l'émotion violente de son amie.
Laure partit d'un éclat de rire : le chagrin et le remords qui s'abattaient sur elle prirent leur volée.
— M. Babel est un beau parti, dit-elle avec gaieté ; il a de la fortune, il n'est pas laid, il a du talent, c'est un homme d'honneur.
— C'est un avocat, reprit avec une petite moue dédaigneuse madame de Soligny, c'est-à-dire que je me défie de sa sincérité. Il n'a vu &ans doute qu'une cause à gagner dans son hommage, et il veut des honoraires.
— La question est de savoir s'il a gagné sa cause, demanda Laure.
— Il l'a perdue, ma chère, complètement perdue.
— Eh bien! alors, te voilà débarrassée.
— Pas du tout; j'ai peur qu'il ne veuille faire opposition à ce jugement, et je te consulte pour savoir si tu ne te trouveras pas offusquée d'une petite leçon de modestie que je veux donner à ce monsieur.
— Moi! qu'ai-je à voir là-dedans? dit madame Kernel avec candeur.
— C'est que M. Babel n'est pas un homme du monde aussi parfait qu'il semble l'être, et quand j'ai doucement détourné la tête de l'encens qu'il me brûlait sous le nez, il a eu le mauvais goût de laisser échapper quelques mots dont je veux le punir.
— Il t'a manqué de respect? demanda Laure vivement et la figure douloureusement contractée.
— Oh! non; rassure-toi. Je sais me défendre; mais il a insinué que, sans doute, un aveuglement né de quelque autre Troyen me rendait injuste envers ses mérites, et, comme il ne pouvait accuser ni M. Cavalier ni M. Bourgoin, il a feint de croire que M. Regnault me tenait au cœur et me retiendrait à Troyes.
Laure eut un bourdonnement dans les oreilles : le vautour qui avait lâché sa proie s'abattait de nouveau sur elle. Pourtant, elle fit bonne contenance, et elle eut le courage de dire :
— Tu l'as détrompé? tu veux le détromper?
— Non; c'est précisément là ma vengeance. Je veux lui donner raison.
— Ah ! murmura faiblement madame Fernei en regardant son amie de ses grands yeux ouverts et effarés.
— En apparence seulement, ajouta madame de Soligny.
Elles firent quelques pas sans se parler. Mais Laure se remit promplement; une petite prière mentale affermit son courage : elle sentit que la faiblesse était plus qu'un aveu, et que son innocence devait se garantir des soupçons.
— Pourquoi me demandes-tu la permission d'être coquette? dit-elle à la Parisienne, comme si les quelques minutes de méditation avaient été consacrées à agiter ce problème.
— Parce que tu as des droits sur tes hôtes, répondit madame de Soligny d'un petit ton railleur dont l'intention cependant était adoucie par son sourire.
— Je te les abandonne, repartit madame Fernel, en te demandant grâce toutefois pour notre ami Regnault, qui n'a jamais eu affaire à une Parisienne, et pour ce monsieur qui se morfond à Paris à t'attendre.
— ïS'aie pas souci de ce dernier, dit en secouant la tête madame de Soligny. Quant il trouvera le temps long, je lui rendrai sa liberté; pour ce qui est de M. Regnault....
— Écoute, interrompit Laure avec une fermeté douce qui imposa à Adèle ; je suis une provinciale bien étrangère à vos subtilités et à vos caprices : ne te donne pas la peine de m'expliquer tes petits plans, je ne les comprendrais pas. J'ignore les engagements que tu as pris à Paris; qu'ai- je besoin de savoir ceux que tu veux prendre à Troyes ? Je ne suis pas plus sévère qu'il ne convient de l'être, et je ne m'effarouche pas d'une plaisanterie ; mais ce qui peut paraître innocent à Paris, ce qui l'est sans doute dans votre monde, ne le paraît pas et ne le reste pas toujours en province où la morale a moins d'esprit. Je n'ai donc ni autorisation, ni refus à te donner, mais je tiens à te donner un conseil. Je veux que tu laisses en partant d'ici un doux souvenir parmi mes amis, comme tu laisseras dans mon cœur de véritables regrets.
Prends garde, ma belle coquette, ne me gâte pas la joie que j'ai éprouvée à te revoir.
Madame Fernel, en parlant ainsi, avait une sorte d'accent maternel qui toucha madame de Soligny. Cette bonté simple, qui ne s'offensait jamais des égratignures et qui atteignait à l'héroïsme sans effort, déconcertait la Parisienne.
— Sais-tu que tu es une énigme ? dit celle-ci en s'arrêtant au milieu de l'allée, et en regardant Laure en face.
— Moi!
— Oui, toi, qui as la franchise d'une sainte, et qui, pourtant, me caches quelque chose. Je t'observe depuis mon arrivée ; mais toute ma pénétration échoue contre ton sourire angélique. Ma coquetterie n'est que de la curiosité.
— Ainsi, c'est à moi que tu tends un piège? dit avec une douceur admirable madame Fernel, qui sentit son front se mouiller d'une sueur froide.
— A toi et à un autre.
— Tu as de la générosité de me prévenir !
— Oh! je suis magnanime, quand je m'y mets : s'il te plaisait que je laissasse en repos tes amis ; si tu me le demandais, comme une femme a droit de le demander à une femme qui l'aime et qui l'estime, je me retirerais de ton soleil, je n'essaierais pas de lutter, et, ce soir, je reprendrais le chemin de fer.
— Tu me mets à une singulière épreuve, dit en plaisantant madame Fernel. Si je consentais à ton départ, tu tirerais des conclusions déplorables ; si je ne te le demande pas, tu vas ravager les cœurs autour de moi. Eh bien! j'ai une meilleure opinion de
ton âme : reste tant que tu voudras, ma bonne ; pourvu que tu ne ruines pas M. Fernel en cravates et en gants, je me trouverai heureuse de la gaieté que tu répands ici. Laure, en achevant ces mots, était arrivée à l'extrémité d'une allée du jardin près de la maison; elle aperçut le regard obstiné de son mari derrière la fenêtre de la salle à manger. Ce fut alors qu'elle le gronda doucement du doigt et qu'elle le contraignit à se retirer. Madame de Soligny, qui remarqua cette pantomime et qui la compléta par les paroles de son amie, se répéta intérieurement que madame Fernel était la loyauté la moins suspecte ou la dissimulation la plus entière qu'elle eût encore rencontrée.
— Quand je te scandaliserai trop fort, tu me chasseras, dit elle.
— Non; je te marierai.
— Même avec M. Regnault ? demanda par une dernière ironie la Parisienne vaincue.
— Surtout avec lui, ma chère.
— Je t'en défie bien, repartit Adèle avec un mouvement de fierté.
L'entretien, ou, pour mieux dire, la provocation, en resta là. Madame de Soligny était devant le perron ; elle le gravit rapidement, secoua le sable qui restait attaché à ses petits pieds, et remonta chez elle. A sa porte, elle rencontra M. Fernel.
- Eh bien ! belle dame, la confidence est terminée ! Savez-vous que je suis jaloux de ma femme ?
— Et vous avez raison , car elle sait garder un secret.
— En aurais-je trahi un, par hasard? demanda l'ancien notaire.
Madame de Soligny, le regardant, remarqua pour la première fois dans les yeux de son hôte un éclat et sur sa figure une émotion qui lui donnèrent un soupçon. Elle craignit d'aller trop loin en avouant tout haut ce qu'elle croyait deviner, et, au lieu de répondre qu'il se trahissait lui-môme, elle sourit.
— Faire des confidences, monsieur Fernel, c'est en demander; je ne veux pas savoir vos secrets; voilà pourquoi vous ne saurez pas les miens.
Et faisant une belle révérence, Adèle ouvrit sa porte et rentra chez elle. M. Fernel poussa un gros soupir :
— Quelle femme séduisante !
Après cet aveu sacrilège que personne n'entendit, il descendit rapidement l'escalier et sortit de la maison, craignant de rencontrer sa femme; comme un enfant peureux qui se sait en défaut et qui n'ose pas se voir dans une glace.
Adèle, en entrant dans sa chambre dont elle referma la porte avec colère, courut à sa table où elle avait laissé une lettre commencée pour M. de Preize. Elle prit le papier, le froissa dans ses mains, le déchira de ses petites dents aiguës.
— A quoi bon écrire ? murmura-t-elle ; je veux partir. In jour de plus dans cette sotte province, au milieu de tous ces gens qui me torturent et m'ennuient, c'est nf exposer à tomber malade!... Ne voilà-t-il pas M. Fernel lui-même qui se permet de me faire des yeux incendiaires! et cette Laure, impassible, infaillible, qui n'a peur de rien, qui ne s'émeut pas, qui me brave! Ah! si mes amis de la Chaussée-d'Antin me voyaient , comme ils se moqueraient de moi ! Réussir avec de tels hommes, échouer auprès d'une
telle femme ! Il est incroyable que Laure soit devenue si peu coquette ; il semblerait, à l'entendre, qu'on n'a plus de droit au respect dès qu'on se plaît à être admirée. Je me sentais amoindrie en lui demandant presque l'autorisation de recevoir les hommages de M. Regnault. Si elle l'aime, comme j'ai dû la faire soutfrir, pauvre Laure ! mais, si elle ne l'aime pas, de quel droit se mêle-t-elle de me donner des leçons?... Tout ce badinage me déplaît. Madame Fernel a raison, c'est un jeu dangereux pour ma considération.
Ici, Adèle s'interrompit et partit d'un éclat de rire dans lequel la colère entrait autant que la gaieté.
— Ma considération ! est-ce qu'elle est à la merci d'une petite ville, des rancunes d'un séducteur de province éconduit, comme l'a été hier Me Babel, l'avocat, comme le seront demain M. Regnault et M. Fernel? Est-ce que madame de Soligny, qui vit à Paris avec la haine élogieuse des femmes et le respect des hommes, peut être calomniée par ces pauvres gens? Non, je les fuirai de mon plein gré, mais ils ne me feront pas peur.
Et continuant avec un soupir :
— Ah ! pourquoi l'ennui me conseille-t-il toujours mal ? pourquoi ne puis-je remplir mon existence de petits soins, de petits travaux, de petits intérêts à l'exemple de madame Fernel? Quand j'aurai découvert que ce journaliste est un fat et un ambitieux comme les autres, en serai-je plus avancée? Je voudrais bien savoir ce qu'ils diront lorque je serai partie.
Adèle devint silencieuse; elle descendit dans ce vide obscur que l'existence parisienne la plus brillante creuse toujours. Cette vie factice, sans devoirs, sans
obligations, cette liberté sans but, la fatiguaient; une larme, une grosse larme dont elle n'eut pas bonté roula le long de ses joues, quand elle pensa qu'elle n'avait d'autre alternative que d'épouser M. de Preize, qu'elle n'aimait guère, et de se blottir dans un mariage raisonnable, ou de laisser perdre les dernières années de sa jeunesse à voir poindre et disparaître chaque matin le mirage de l'amour, et d'atteindre l'âge où les yeux se fatiguent à regarder l'horizon, sans aimer, sans être aimée , sans tenir à quoi que ce soit au monde.
— Je reste, dit enfin madame de Soligny en se levant; retourner à Paris plus tôt que je ne l'ai annoncé, ce serait avouer une défaite de ma vanité ou de mon courage. Je reste, reprit-elle en se regardant avec complaisance dans la glace ; on m'oublierait trop vite, si je partais maintenant.
Dans ce monologue et dans la détermination qu'elle prenait en dernier lieu, il était un seul point négligé par Adèle , une seule raison qu'elle ne s'avouait pas : c'était un violent désir de percer l'orgueil subtil de Jules Regnault, de réduire ce présomptueux qui la bravait; et, bien qu'elle ne fût pas méchante, le plaisir de vaincre madame Ferncl, c'est-à-dire, de la forcer à livrer son secret (si elle en avait un), s'ajoutait, à son insu, aux motifs peu sérieux qu'elle se donnait gravement pour prolonger son séjour.
Madame Fernel était restée dans son jardin. Elle aimait à s'y promener quand elle avait besoin de réflexion, de résolution. Combien de fois cette heureuse mère , cette épouse bénie , n'y avait-elle pas élevé sou cœur tout entier vers Dieu dans un élan de reconnais-
sance ! Aujourd'hui, Laure voulait y demeurer jusqu'à ce qu'elle eût ramené la paix dans sa conscience troublée, jusqu'à ce qu'elle se fut donné à elle-même une sorte d'absolution. La sainte femme n'osait pas porter sous le toit domestique, dans sa chambre, à deux pas du berceau de sa fille, les terribles pensées que madame de Soligny avait fait naître en elle.
Les deux bras croisés sur sa poitrine, comme pour étouffer la tentation mauvaise, la tête doucement inclinée, Laure se promenait en méditant. Maintenant qu'elle était seule avec elle-même, avec son juge, elle n'avait plus l'effroi que les provocations d'Adèle avaient suscité; mais, triste et résolue, elle luttait sans faiblesse contre elle-même.
— Mon Dieu ! disait-elle , comment se fait-il que ce nuage, cette vague idée qui m'importunait, et que je vous conjurais d'éloigner de moi, prenne une forme et devienne une ombre visible, saisissable, chaque fois que madame de Soligny me parle de ce jeune homme ? Comment se fait-il que sous l'amour profond que j 'ai pour vous, pour mes enfants , pour mon mari, il y ait place pour ces préoccupations impies qui sont une offense envers ma foi de chrétienne, envers mes devoirs d'épouse et de mère ? Cette douleur que j 'éprouve est une leçon. Je nourrissais dans une fausse sécurité un sentiment coupable; en voyant ce jeune homme intelligent, courageux, resté honnête malgré son ambition, resté bon malgré les méchancetés qu'il sert, je m'étais prise de pitié pour lui, je croyais m'intéresser avec une sollicitude maternelle à son avenir, à son esprit, à son cœur. Mais non, je me trompais. La maternité est un trésor indivisible , et ce n'était pas
comme une mère que je l'aimais !.... N'ayons pas peur de ce mot, reprenait madame Fernel après un moment de silence, avec un sourire douloureux; usons-le à force de le répéter. L'amour ! est-ce qu'il n'est pas la chimère des esprits mécontents du devoir ? Est-ce que ces passions dont on parle et que les livres exaltent ne sont point les illusions de la faiblesse? Est-ce que je pourrais être encore, après tant d'années calmes, passées à assouplir mon cœur, la jeune fille romanesque de la pension?... Mon Dieu! mon Dieu! disait Laure presque à haute voix en relevant la tête et en aspirant les derniers parfums de l'automne, pour étouffer dans les souffles du ciel les soupirs qui montaient du fond de son cœur, ne permettez pas que la plénitude de la vie, que la force que je sens en moi, soient détournées de ma tâche quotidienne.
Madame Fernel était superbe de beauté. Cette nature puissante que la passion agitait en dépit d'ellemême et qu'une adorable mélancolie enchaînait par instants; cette femme sincère qui attisait peut-être le feu de l'amour en voulant l'éteindre, et qui passait aux yeux vulgaires pour incapable des ivresses dont elle combattait si résolument les vertiges; cette femme, complètement femme, que la province et la dévotion enfermaient dans une vie sainte et claustrale, mais qui sentait confusément rouler des laves sous les neiges qu'elle amoncelait par la prière, Laure, chaste et ardente, formait un saisissant contraste avec cette l'arisienne délicate s'épuisaut à redouter des passions qui ne la torturaient jamais. On eût bien étonné madame de Soligny en la comparant avec désavantage, sous le
rapport sentimental, à cette mère de famille qui marquait les saisons par le retour des lessives, et qui préférait une heure de cuisine à un quart-d'heure de roman ou de poésie. On eût étonné tout le monde, excepté pourtant Jules Regnault.
Le journaliste, et c'était là une des raisons mystérieuses de l'étrange et cruelle sympathie qu'il inspirait, n'était frivole que de propos délibéré. Né et élevé en province, il était allé atfiler son esprit dans le monde parisien, mais il avait gardé tout au fond du cœur un instinct naïf qui le poussait aux sentiments vrais, à la tendresse profonde. Un charme, contre lequel bien des fois il s'était révolté en le tournant en ridicule, l'attirait rue du Cloître. Mais son imagination recevait de si rudes atteintes à chaque tentative discrète de sa part, qu'il partait souvent furieux, ironique, de cette maison où il était entré avec une émotion religieuse.
— Non, disait-il, je suis un fou, un insensé : cette femme n'a pas d'autre idéal que celui de préparer de bons dîners en ce monde et de chanter béatement des cantiques dans l'autre.
Madame Fernel, de son côté, avec les précautions infinies qu'elle prenait pour ne pas se trahir et avec sa sévérité envers elle-même, se défendait de s'intéresser trop à lui, et n'était jamais plus froide, plus rigide, plus incapable en apparence de lui répondre, que quand elle sentait tout son cœur battre d'un mot délicat échappé au journaliste, d'une bonne action qu'elle lui avait vu faire, d'un noble enthousiasme qu'il avait montré. Cette voix mystérieuse qui les attirait l'un vers l'autre, Regnault ne l'entendait pas
bien et madame Fernel refusait de l'entendre. Mais, depuis l'arrivée de madame de Soligny, Laure, mise en défiance, perdait de plus en plus sa sécurité. Il semblait que le remords de l'intention la poussât vers la faute elle-même.
Quand elle eut fait plusieurs fois le tour de son jardin, Laure s'arrêta, s'assit sur un banc et se dit :
— Je ne me relèverai d'ici qu'après avoir pris une résolution décisive. Il ne faut pas que je m'expose une seconde fois à pâlir et à rougir comme aujourd'hui. Mais, comment agir? Si j'éloigne ce jeune homme, j'avoue qu'il est dangereux pour mon repos; s'il continue à revenir, Adèle, avec son implacable coquetterie, s'imaginera que je l'attire et elle voudra me le disputer... Me le disputer! répéta madame Fernel en levant ses beaux yeux au ciel ; et avec un sourire de dédain : Ce n'est pas elle qui me le dispute , ce sont mes enfants, mon mari, tout ce qui est sacré, tout ce que je ne dois pas trahir, même en rêve. Pauvre jeune homme! j'aurais voulu être sa mère, sa sœur. Il y a en lui quelque chose de triste et de fier qui peut le pousser vers l'héroïsme, qui peut aussi n'en faire qu'un ambitieux médiocre... J'en aurais fait un héros! Que deviendra-t-il avec madame de Soligny? Elle n'y pensera plus dans huit jours; elle l'oubliera à Paris, quand elle sera mariée. Oh ! les Parisiennes!...
Sur ce mot, qui s'échappa comme un murmure de ses lèvres, madame Fernel se leva. Son parti était pris. Elle ne voulait pas fermer sa porte à Jules Regnault; elle voulait, en le laissant libre, veiller encore sur lui.
— Si je m'efforçais de le haïr, quel mérite aurais-je? se dit-elle. INon, je vais m'eiïbrcer au contraire d'être
pour lui une amie véritable , et, s'il le veut, une confidente ; je le sauverai sans me perdre.
Après cette victoire sur elle-même, madame Fernel, douce, calme, rentra le front haut, le visage souriant. Son premier mouvement fut de monter à la chambre de madame de Soligny pour l'embrasser. Elle avait peur d'en vouloir à son amie, et depuis qu'elle était résolue d'éloigner tout soupçon de rivalité, elle voulait empêcher Adèle de la croire sa rivale; mais elle pensa que sa démarche serait peut-être interprétée précisément dans un sens contraire à celui qu'elle prétendait donner. Elle avait beau vivre en province, le génie féminin lui avait révélé le génie parisien, et elle se doutait que les baisers échangés entre femmes sont souvent des morsures qu'on dissimule.
A l'heure du diner, les deux amies se retrouvèrent en présence et furent charmantes l'une pour l'autre. Je n'ai pas besoin de déclarer que cette amabilité était sincère de la part de madame Fernel, mais j'ai besoin d'ajouter que madame de Soligny elle-même avait évaporé tout son dépit et fut d'une bonne humeur sans arrière-pensée. Le convive le plus triste était M. Fernel.
— Tu es malade? lui demanda Laure avec inquiétude.
— Non, balbutia l'ancien notaire qui regardait la nappe avec une attention exagérée.
Madame de Soligny sentit errer sur ses lèvres un
sourire qu'elle réprima aussitôt. L'implacable coquette ne pouvait résister à la joie d'un triomphe, et elle savait bien qu'elle était pour quelque chose dans cette tristesse.
— Mes amis, dit-elle, j'ai à me confesser d'une mauvaise pensée qui m'est venue ce matin.
M. Fernel releva la tête, Laure tressaillit intérieurement.
— Nous ne jugeons pas les pensées, dit celle-ci.
— Tu vas voir, reprit Adèle; j'ai voulu faire mes paquets et partir ce soir pour Paris.
Un double éclair passa dans les yeux de M. et de madame Fernel. La femme avait rougi, le mari avait pâli.
— Nous quitter? demanda ce dernier d'une voix émue.
— Mon Dieu, oui; je me suis imaginé que je vous gênais, que j'abusais de l'hospitalité; mais mon égoïsme a cédé à mes scrupules : je me trouve si bien ici que j'y reste.
— Pour longtemps, n'est-ce pas? demanda M. Fernel en saisissant vivement, par un geste dont il n'eut pas conscience, la main de madame de Soligny.
Adèle répondit en riant qu'elle ne voulait pas fixer de terme, qu'elle resterait toujours si on l'en priait un peu; puis, on parla d'autre chose, chacun ayant intérêt à ne pas appuyer sur cette question délicate.
Les habitués du soir vinrent à l'heure accoutumée, mais la table de whisl ne fut pas dressée. Madame de Soligny, depuis quelques jours, faisait du tort aux cartes; elle donnait des distractions aux joueurs, et on aimait mieux l'entendre à son aise. Madame Fernel,
qui ne savait pas rester toute une soirée dans un fauteuil sans occuper ses mains laborieuses, se plaça près de la table avec une lampe , en arrière du groupe des causeurs, et, tout en brodant, écoutait de toutes ses oreilles, de tout son cœur, cherchant à surprendre, toutes les fois que madame de Soligny ou Jules Regnault parlait, dans leur accent, une émotion, une trace des affinités qu'elle redoutait.
La conversation , d'abord incertaine , languissante , se traînant, sous l'effort de l'avocat Babel, parmi les lieux communs et les banalités, finit par se préciser, par s'élever. Madame de Soligny provoqua hardiment le journaliste; elle émit quelques paradoxes littéraires avec cette fierté d'ignorance cultivée qui distingue la Parisienne. Regnault hésita d'abord à jouer cette partie de volant ; il jeta quelques regards à la dérobée , comme s'il demandait à madame Fernel de le secourir ou de lui pardonner; puis, voyant que Laure, impassible et la tête obstinément baissée, restait et voulait rester étrangère à l'entretien , il répondit avec verve à la provocation ; ce fut dès lors entre Adèle et Jules un tournoi où l'on se battait avec des fusées. L'aigle du barreau troyen se sentait vaincu, et, n'ayant jamais plaidé en faveur de Shakspeare, de Molière, de Balzac, ne trouvait pas un argument à introduire dans le débat. M. Fernel n'écoutait pas Regnault, mais il s'enivrait de chaque parole qui tombait des lèvres charmantes de la Parisienne. Le docteur Bourgoin, qui aimait les discussions d'idées, était le seul qui osât de temps en temps intervenir, et presque toujours le mot qu'il jetait entre les deux combattants était un mot vrai, une sentence humaine, une vérité pratique.
Son bon sens ne s'effrayait d'aucune excentricité ; et il ramenait toujours sur un terrain solide la conversation qui s'égarait parfois.
Quant au journaliste, il fut étincelant : ravi de faire ses preuves, heureux d'humilier ces mornes partenaires de la vie de province , qui ne lui demandaient jamais de montrer sa force et sa valeur réelle , il ne tarissait pas. Éloquent, animé, il dépensait toutes les économies d'esprit qu'il avait faites, et Adèle, éblouie, doucement écrasée sous cette pluie d'or qui tombait à verse, récompensait par des regards ce charmant contradicteur qui la faisait triompher en triomphant d'elle. La coquetterie de madame de Soligny cédait à l'enthousiasme : la bonne volonté qu'elle s'était imposée pour dépiter l'avocat était devenue de l'entraînement. Elle était sincèrement charmée.
Laure fit bonne contenance une grande partie de la soirée; mais peu à peu, comme si elle se sentait étourdie, elle laissa aller son ouvrage, elle appuya son front sur sa main, et fut emportée vers la rêverie par cette voix jeune et harmonieuse qui retentissait dans tout son être. Elle se disait, en suivant l'entretien, que l'esprit était un art auquel elle n'atteindrait jamais; elle soupçonnait vaguement la fragilité de certains raisonnements. Elle aussi, comme le docteur, elle eût pu intervenir par quelques inspirations du cœur, aider ou contredire les théories ; mais il lui manquait cette science du beau langage. Où donc Adèle avait-elle appris toute cette rhétorique? Laure n'avait pas été jalouse du luxe, des toilettes de madame de Soligny, mais elle regrettait de n'être pas si éloquente, si habile ; d'avoir négligé ces succès mondains, qu'elle eût
d'ailleurs difficilement rencontrés en province. C'eût été moins pour disputer l'attention de Jules Regnault que pour avoir le droit de donner à celui-ci un bon conseil ou un encouragement. Elle comprenait qu'Adèle faisait admirablement briller le journaliste, mais souvent aux dépens de là logique et de ces principes inflexibles qui luisaient toujours au fond de la conscience de madame Fernel.
— Je voudrais qu'il fût aussi brillant, mais qu'il fût plus réservé sur certaines matières , et plus chrétien , pensait Laure tout bas.
On l'interrompit dans sa méditation. Le docteur, qui se lassa à la fin de cette voltige à travers la flamme, vint s'asseoir à côté de madame Fernel et lui dit à voix basse :
— Vous souffrez ?
— Moi ! répliqua Laure vivement et en regardant le docteur ; je ne me suis jamais mieux portée.
— Hum ! je n'en crois rien ! Voilà des yeux qui indiquent la fièvre. Donnez-moi la main.
Laure hésita , comme si le médecin était un confesseur et allait deviner ses secrètes tortures , à l'inspection du pouls. Mais elle aimait et estimait par-dessus tout ce bon docteur, qu'elle regardait comme de la famille ; elle surmonta cette petite répugnance et lui tendit la main.
— C'est bien cela ; je ne me trompais pas : il y a un peu de fièvre. Vous vous fatiguez trop. Cette belle dame vous oblige à des prouesses d'hospitalité. Est-ce qu'elle restera encore longtemps à Troyes ?
— Mais oui. Pourquoi me demandez-vous cela, docteur?
— C'est que j'aimerais à la savoir en route pour Paris.
— Ah ! vous ne l'aimez pas.
— Dame ! quand un seul échapperait à la contagion !
— Il y a contagion ! cela vous regarde , cher docteur, dit madame Fernel en souriant, mais avec un terrible battement de cœur.
— Oh ! si cela me regardait, je donnerais une leçon à des fous , à des aveugles qui courent après ce feu follet, quand ils ont ici une si belle lumière.
Laure se sentit blêmir et regarda le médecin avec épouvante ; elle, qui ne songeait qu'à Jules- Regnault, s'imagina tout à coup que le docteur faisait allusion à l'attrait de la Parisienne pour le journaliste. Elle essaya de parler, ne sachant pas ce qu'elle allait dire, mais elle ne trouva pas une parole. Le médecin reprit :
— Allons! ne soyez pas jalouse : un peu de courage et de coquetterie, et vous aurez raison des infidèles.
Le docteur , après ce conseil donné pour la plus grande gloire du bonheur conjugal, se leva et vint écouter l'entretien.
Laure faillit s'évanouir. Elle ne songea pas à l'étrangeté des intentions qu'elle supposait à M. Bourgoin. Elle ne réfléchit qu'à ceci : comment! on la croyait jalouse, jalouse d'Adèle ! on lui faisait cette injure. Ce secret, enfoui au plus profond de son âme, était-il donc visible ? Cette pensée involontaire , dont elle espérait si bien triompher, avait-elle donc été devinée par le docteur comme elle l'était déjà par Adèle? et lui fallait-il subir encore d'autre juge que sa conscience? Mais la douleur défiait le courage de madame Fernel sans l'abattre jamais.
— Je parlerai au docteur, se dit-elle résolument ; je saurai jusqu'où va son mépris pour moi , et je vais d'abord lui prouver que je ne suis pas jalouse.
Alors elle replia son ouvrage et se rapprocha du cercle. 11 était temps; car la conversation, par une pente toute naturelle , quand on a commencé par aborder les questions de beaux-arts et de littérature , effleurait un terrain brûlant. On discutait sur les passions, et on allait entamer le terrible chapitre de l'amour. C'est l'inévitable conclusion de tous les entretiens qui durent plus de deux heures.
Jules Regnault , qui allait émettre son avis , s'arrêta court en voyant madame Fernel. Adèle se retourna.
— C'est juste, dit-elle avec un petit rire; ne scandalisons pas ma chère Laure.
— Oh ! le scandale est complet, répondit madame Fernel en cherchant le docteur des yeux pour lui montrer combien elle était calme, car j'ai entendu toute votre discussion.
Regnault , qui , dans l'étourdissement du dialogue , avait oublié sa réserve habituelle, et qui avait manqué tout à fait à la loi d'équilibre que sa jeune et habile diplomatie cherchait toujours à établir entre les sentiments à la fois analogues et contraires que lui inspiraient les deux amies, Jules Regnault rentra tout à coup dans son rôle et s'efforça, par des regards discrets, de surprendre l'opinion de madame Fernel.
Mais elle fut impénétrable pour lui et pour Adèle , qui se trompa à la placidité apparente de Laure. Il était tard ; on s'en aperçut et on se sépara. Le docteur s'approcha de M. Fernel, dont la physionomie était
monsieur et madame fernel. in
pourpre et qui n'avait pas prononcé trois mots dans la soirée.
— Si vous voulez , Fernel , lui dit-il avec rondeur, vous viendrez me reconduire un peu ; la nuit est belle, et cette promenade vous fera du bien.
M. Femel regarda le médecin, et accepta l'offre qui lui était faite.
Laure n'avait pas entendu cette invitation du docteur : elle l'eût probablement éclairée sur le sens des paroles qu'il lui avait dites à elle-même dans le cours de la soirée. Mais elle embrassait madame de Soligny dans ce moment.
A la porte de la rue , M. Fernel et le docteur Bourgoin se séparèrent des autres personnes.
— J'ai un malade à voir du côté du faubourg Saint- Jacques, dit le médecin, et Fernel m'accompagne.
Quand ils furent seuls, et quand, après être sortis de la rue du Cloître par la ruelle et le petit pont dont il a été question plus haut, le médecin et son ami se trouvèrent sur les promenades, c'est-à-dire sur l'emplacement des anciens remparts bâtis sous François Ier :
— A nous deux, dit gaiement le docteur en serrant fortement contre lui le bras de M. Fernel.
— Qu'y a-t-il?
— Ce qu'il y a, mauvais sujet? c'est que vous faites les yeux doux à madame de Soligny, que madame Fernel s'en apercevra, et que vous aurez attristé la meilleure des femmes. Voilà ce que je voulais vous dire, moi, votre ami.
— Je vous atteste, docteur...
— Laissez-moi donc tranquille ; vous meniez ! Estce que je. ne vous ai pas vu toute la soirée avec vus
yeux ëcarquillés ? Depuis quelque temps je vous observe. Eh bien ! je vous en avertis ; madame Fernel, si bonne, si indulgente qu'elle soit, est d'une sensibilité dangereuse. Elle ne vous fera pas de reproche, elle sera patiente et miséricordieuse, la chère femme. Mais elle en souffrira, elle en tombera malade.
— Ah ! docteur , comment , d'innocentes attentions!...
— Allons donc !...
— Ma foi, docteur, nous sommes entre hommes, et je puis bien vous avouer...
— N'avouez rien et repentez- vous ! je vous aime, Fernel; j'aime votre femme mieux que vous ne l'aimez, ingrat. Je sais tout ce qu'il y a de bonté, de générosité, de grandeur dans cette âme pieuse : je vous déclare que je ne souffrirai pas que vous la rendiez malheureuse. Voilà pourquoi j'ai voulu vous parler, vous avertir de ne pas vous brûler à cette Parisienne. Laissez cela à Babel , à Regnault , c'est leur affaire ; mais vous , un père de famille , un brave garçon honnête et loyal !
— Mais j'adore ma femme.
— Ce n'est pas une raison pour lui être infidèle, reprit en riant le docteur qui continua sur ce ton pendant une demi-heure.
Je n'oserais affirmer que, malgré la droiture de son caractère , M. Bourgoin, dans la ferveur de son zèle, ne calomnia pas un peu la Parisienne; mais je puis certifier qu'il en médit suffisamment. 11 parla de la coquetterie qu'il avait bien expérimentée pendant qu'il était étudiant à Paris , appliquant à l'analyse des femmes du monde les connaissances acquises auprès
des grisettes du quartier latin. M. Fernel , qui ne savait pas contredire, promit d'être réservé, de ne plus penser qu'à sa femme et de mériter toujours l'estime du docteur.
— J'aurai l'œil sur vous, dit le bon médecin, en ramenant son malade, j'allais presque dire son pénitent, vers la rue du Cloître.
Quand M. Fernel rentra, il ne vit pas de lumière dans la chambre de sa femme :
— Elle dort, pensa-t-il. Bourgoin a raison, la rendre jalouse serait un crime.
11 remonta chez lui, animé des plus vertueuses résolutions. L'air du soir l'avait calmé, lui avait rafraîchi le sang. Il fut surpris de trouver Laure feuilletant des livres dans sa bibliothèque.
— On a beaucoup parlé ce soir de Shakspeare , lui dit simplement madame Fernel; je me suis souvenue que tu en avais une traduction, je veux la lire.
— Ah! si tu étais moins absorbée dans le ménage, répondit M. Fernel, toi qui es plus instruite que madame de Soligny, tu brillerais plus qu'elle dans des discussions comme celle de ce soir.
— Je n'en sais rien, répliqua Laure en souriant; mais c'est pour le savoir que je veux me former une opinion sur les sujets qu'on a discutés.
Laure, pour la première fois depuis qu'elle était mariée, passa une partie de la nuit à lire ; mais, soit que la lecture de Roméo et Juliette ajoutée aux émotions de la journée achevât de la troubler; soit que les quelques paroles du médecin, mal interprétées par elle, lui revinssent à l'esprit comme un remords poignant; soit qu'en offrant à l'honneur et au devoir le
sacrifice d'une pensée coupable dont elle n'avait fait que pressentir l'amertume, elle fût moins sûre d'ellemême qu'elle ne le paraissait; quand elle ferma le livre, ce fut pour enfouir sa tête dans l'oreiller et pour pleurer abondamment. Son pauvre cœur comprimé , torturé tout le jour, se dégonflait à l'aise dans la solitude et dans l'obscurité.
Jules Regnault demeurait au centre de la ville, à côté de l'imprimerie où Y Étoile de l'Aube prenait tous les matins ses rayons. L'appartement était modeste. La chambre à coucher de madame Regnault la mère tenait en même temps lieu de salon ; à côté d'une salle à manger dont la propreté était le seul luxe, dans un couloir aboutissant à l'escalier, une autre chambre, sur la porte de laquelle on lisait en lettres majuscules : Cabinet du rédacteur en chef, servait de bureau. Une alcôve, fermée pendant le jour, laissait au sanctuaire toute la gravité dont il avait besoin. C'était là que Jules dépouillait tous les matins sa correspondance, taillait avec les ciseaux dans les journaux parisiens, élaborait les formules que devait adopter ce jour-là l'optimisme des gens dont il nourrissait l'opinion ; c'était dans ce bureau qu'il s'épuisait à varier les récits invariables d'accidents, de décès, de vols et de menus scandales, dont les procès-verbaux de la gendarmerie départementale, officieusement communiqués par un brigadier, abonné gratis, fournissaient la matière. Jules
était à la fois le principal et l'accessoire du journal; la qualification de rédacteur en chef n'était qu'une illusion fastueuse ou une modestie. Il faisait réellement toute Ja besogne.
Le matin qui suivit la dernière soirée que nous avons racontée, le journaliste semblait préoccupé, et, tout en corrigeant des épreuves, tout en veillant à ce que son style eût les passementeries habituelles, et ne se présentât pas à ses lecteurs avec des accrocs qu'on ne peut pas toujours attribuer aux typographes, Jules, qui avait mal dormi, réfléchissait. Quant il eut tout corrigé, tout revu, depuis le commentaire des bruits du jour jusqu'à la mercuriale des marchés; quand il se fut assuré que dans ses distractions il n'avait pas commis d'hérésie à propos d'un article officiel ou des prix du blé et du beurre, il jeta les épreuves, prit sa tête dans ses deux mains et médita profondément.
Ce n'étaient plus les vagues et douloureuses consomptions de son esprit enfermé, enchaîné en province, et aspirant vainemement après des ailes et après la liberté. Jules avait compris la veille, à un regard de madame de Soligny, que les ailes pouvaient lui pousser vite, et que la liberté, l'avenir, étaient dans l'horizon ouvert par l'enchanteresse parisienne à son protégé, amant ou mari. Mais Jules, nous le répétons, n'était pas seulement un ambitieux de célébrité, de fortune et de puissance. En dépit de lui peut-être, malgré l'effort de son orgueil, j'allais dire, hélas ! de sa raison, il se sentait doucement retenu par le charme de cette amitié sainte de madame Fernel, par le sourire discret de cette mère irréprochable qu'il n'eût pas osé aimer d'amour, mais qu'il enviait comme une ado-
rable compagne, comme la meilleure des confidentes et le plus sûr des conseillers. Ce qu'il y avait en lui de bon et de noble voulait rester à Troyes, s'enchaîner, s'immobiliser dans l'atmosphère de madame Fernel ; ce qu'il y avait en lui de fier, d'impatient et d'ambitieux, voulait dominer cette Parisienne, lui demander l'étourdissement de la vie élégante et les satisfactions de la vanité.
Jules était tenté ; mais il redoutait les caprices de madame de Soligny autant que les erreurs de son propre orgueil. Il n'avait pas de temps à perdre en élégies. Il fallait que son avenir eût à gagner à la loterie de son cœur; mais il fallait, une fois la lutte engagée, ne pas se rebuter qu'il n'eût vaincu; et c'était précisément cette perspective, ce calcul qui agitaient le journaliste. Chose singulière ! madame Fernel, cette mère de famille, avec sa science pratique, avec ses soins du ménage, mais avec cette grâce incomparable qu'elle répandait sur toutes ses actions, était, dans la pensée de Jules, la poésie et l'idéal; tandis que madame de Soligny élégante, jolie, raffinée, vivant dans l'oisiveté des déesses, éveillait dans l'esprit de Regnault, an contraire , un sentiment réel et prosaïque. L'auréole paisible de la provinciale empruntait ses rayons aux plus pures clartés ; celle de la Parisienne avait du clinquant et de l'or solide. Madame Fernel n'était admirée que quand on voyait son âme; madame de Soligny plaisait avant qu'on se fût préoccupé de chercher la sienne. La sympathie qu'in-j spirait la première participait du recueillement; l'élégance de madame de Soligny faisait tout d'abord honneur à son goût, à sa fortune et à ses fournisseurs.