PREMIÈRE PARTIE
UAND, par l'express de l'aprèsmidi, on va de Carlsbad à Rothberg, chef-lieu de la petite principauté du même nom, aux confins de la Thuringe et de la Franconie, on attend un peu plus de trois quarts d'heure à Steinach, d'où part la voiture publique pour Rothberg. La raison de cette attente est que la voiture de Rothberg récolte aussi les voyageurs venant d'Erturt. Or
l'express d'Erfurt arrive à Steinach quarante-sept minutes après celui de Carlsbad.
Quarante-sept minutes, c'est plus qu'il en faut pour visiter Steinach. Cette ancienne capitale de la principauté de Rothberg-Steinach est gouvernée par les HohenzoUern depuis i8éé. Proche de la gare, une ville neuve s'est bâtie, maisons en pierre d'une redoutable architecture prussienne, magasins à la mode berlinoise, tramways à trolley. Plus bas, vers la rivière appelée Rotha, somnole la vieille cité de Thuringe, ardoises et pans de bois, Rathaus du xv® siècle, statue équestre du margrave Louis-Ulrich. Les étrangers, munis du guide rouge, vont en pèlerinage jusqu'à la place du Rathaus, faire connaissance avec la joviale figure du margrave. Les Prussiens de passage, dédaignant la ville ancienne, se promènent dans la Kaiserstrasse, admirent l'architecture néo-nationale, les tramways électriques, les magasins. Quant aux gens du pays, ils se gardent bien de quitter la salle d'attente, où, sur des tables ornées de napperons rouges et bleus, on détaille certaine bière qui n'est pas méprisable.
Dix mois de séjour à Rothberg, en qualité de précepteur du jeune prince héritier, m'avaient suffisamment enseigné l'attrait d'une loyale bière de Thuringe, pour que, par cette après-midi d'août
toute luisante de jaune soleil, mon premier soin, en descendant du train de Carlsbad, fût de m'attablerdans la salle d'attente... iM"'' Crescenz Binger, assise au comptoir, me reconnut, d'un sourire : c'était une petite personne fort maigre, tout empaquetée de noir, sauf une collerette de fausse dentelle bise. Elle avait la figure d'un oiseau de nuit, les cheveux pauvres, la bouche mince, les yeux couleur de café trop dilué. Elle vint d'elle-même déposer devant moi le pot de grès qui, sous l'armet d'étain, bavait de la mousse blonde. Elle accompagna ce geste d'un long regard qui semblait dire : (c Avec ce pot, je vous offre ma vie!... » De fait, j'avais cru naguère — fatuité bien française — que M^'*^ Crescenz Binger était éprise de moi. Mais cette illusion me fut enlevée du jour où, entrant à l'improviste dans la salle d'attente, je surpris cette jeune personne sentimentale embrassant éperdument Herr Graus, principal citoyen de Rothberg, propriétaire-hôtelier des villas Luftkurort, c'està-dire du Lieu-de-cure-d'air qui avoisine le château.
Tandis que je buvais les premières gorgées, le brouhaha de l'arrivée continua d'animer la petite gare. M^'*" Binger distribua d'autres cruches à d'autres buveurs avec le même sourire d'offrande intégrale. Des bagages furent roulés, des appels
de voix se heurtèrent. Puis le train repartit; les voyageurs se dispersèrent; les buveurs rafraîchis quittèrent la gare. Je demeurai seul dans la salle en tête à tête avec ma cruche entamée.
— M. le docteur attend la voiture de Rothberg? murmura la voix charmante, vraiment charmante, de M'^*" Binger.
Je répliquai que j'attendais non seulement la voiture de Rothberg, mais aussi le train venant d'Erturt, qui devait m'amener quelqu'un de connaissance.
— Et M. le docteur a été à Carlsbad pour préparer le prochain voyage de Son Altesse la princesse régnante?
Cette fois je me contentai d'un vague signe de tête. A part moi, je pensais : (( Encore une indiscrétion de Herr Graus! Il renseigne décidément sa bien-aimée sur tous les menus incidents de la cour. »
La demoiselle de comptoir n'insista pas. Elle parut retomber dans une rêverie profonde, et ses yeux café trop clair regardèrent dans le vague. Que voyait-elle dans ce vague? Un officier prussien, Herr Graus ou moi-même? Je ne m'attardai pas à résoudre cette énigme et je me pris à méditer pour mon propre compte.
Il était trois heures un peu passées. La salle d'attente, avec ses boiseries jaunes et son papier
imitant la planche de clicnc, était envahie par un soleil oblique, pas trop ardent, qui jouait sur l'étain des bocks, sur les cheveux fades de la caissière, sur une glace attachée au mur, en face de moi. Je jetai les yeux sur cette glace. Elle me renvoya l'image d'un jeune homme assis devant un bock. Ce jeune homme, assez élégamment vêtu d'un complet gris fer, ne paraissait guère plus de vingt ans; je savais toutefois qu'il en avait vingt-six, puisque ce jeune homme, c'était moi-même. Je le regardai curieusement, comme on regarde un étranger. Aussitôt le jeune homme de la glace se composa une mine grave : mais son visage juvénile, régulier, encadré de cheveux abondants, ses yeux bleus bien ouverts, sa bouche qui avait peine à s'empêcher de sourire, démentaient et raillaient cet effort de sévérité.
(( Louis Dubert, dis-je mentalement à cette image ironique, pourquoi avez-vous aujourd'hui des idées couleur de soleil?... Mon garçon, votre cas n'est pas si brillant! Vous êtes pauvre, et pauvre après avoir cru être riche, ce qui est pire. Jusqu'à l'an passé, vous étiez un jeune bourgeois de Paris, vaguement attaché aux Affaires étrangères, faisant pour son agrément de la métaphysique et des vers invertébrés. Votre père était un financier considérable, maître du marché de la betterave. Certes il ne s'occupait pas beaucoup
de vous ni de votre jeune sœur Gritte! C'était un financier mondain. Resté veuf trop jeune, il s'employait avec trop de zèle à protéger les artistes. Mais enfin il ne vous laissait manquer de rien, pas même du superflu. Votre agréable inutilité et l'affection tendre qui vous unit à Gritte suffisaient à vous rendre heureux.
(T La betterave a trahi le financier, qui a perdu du coup sa fortune et sa vie. Il a fallu mettre l'insouciante Gritte à Vernon, dans la pension des filles de légionnaires. Vous-même avez été trop content, grâce à l'appui de votre ministre, d'accepter cette place de précepteur de prince, au fin fond de l'Allemagne, avec 5000 marks d'appointements! Depuis ces catastrophes, dix mois à peine ont passé... Louis Dubert, il est encore trop tôt pour sourire! »
Ainsi, comme un régent maussade frappe de la règle son pupitre pour empêcher les élèves de se dissiper et de rire, je cinglais ma mémoire avec le souvenir de toutes mes raisons de tristesse, réunies en faisceau. L'un de ces plus tristes souvenirs était mon arrivée à Rothberg, l'hiver précédent. C'était au temps de Noël... Les sapins, les hêtres et les mélèzes de la Rotha dormaient transis sous leur manteau de neige; pour la première fois, je montais, dans une voiture de Herr Graus, les neuf kilomètres de côte qui séparent
Stcinach de Rothbcrg. Je montais par la nuit et le vent, comme le cavalier du roi des Aulnes. La triste nuit, le triste vent! N'était-ce pas la porte d'une prison, cette poterne farouche où s'engagea la voiture, éclairant de ses lanternes le portier du château, qui me parut le geôlier? Tout en lampant la bière de M""" Crescenz Binger, je me plus à évoquer cette apparition du Hof-portier Krebs, au jaune des lanternes, cette face à grosse barbe grise, ce haut corps galonné, aplati contre le mur pour laisser passer la voiture... Et je crus que je tenais ma mélancolie...
Mais la plus indécente gaîté de vivre protesta aussitôt au dedans de moi. La figure du Hofportier Krebs s'effaça, à peine surgie, comme une buée sur un miroir, tandis que deux visages infiniment plus gracieux, quoique inégalement gracieux, deux visages féminins, se jouaient à sa place.
Il me redevint manifeste que j'avais vingt-six ans; qu'aujourd'hui, par une après-midi d'août, pleine de soleil, j'étais assis devant une cruche de bière savoureuse à la gare de Steinach, arrivant de Carslbad et attendant le train d'Erfurt. Mes mains cherchèrent d'elles-mêmes mon portefeuille dans la poche intérieure de mon veston, comme si elles eussent voulu me mettre une fois
de plus sous les yeux les raisons que j'avais de sourire à la destinée. Ces raisons étaient deux lettres, que je me décidai aussitôt à relire.
La première lettre, timbrée de France, et griffonnée d'une écriture un peu garçonnière, disait :
(( Veine! joie! Hip! mon Loup chéri, je pars demain pour l'Allemagne, pour le pays de ton prince, et surtout pour toi, mon grand, mon Loup ! J'ai peine à croire que c'est vrai, que c'est la chose de demain; que je fais une vraie malle; que j'y mets une certaine robe, non, deux certaines robes! ils verront ça, les Rothbergeois, et le prince, et toi! Où en étais-je?... Oui! penser que ta Gritte bien vivante et bien éveillée prendra demain un train sur le coup de sept heures du soir et que mardi, vers quatre heures, elle tombera dans les bras de son Loup chéri, lui brouillera sa belle raie pour le faire enrager, lui tirera la moustache, luttera à mains plates avec lui et lui racontera sa vie depuis dix mois!... Car tu comprends, il y a des tas de choses que je n'ai pas mises dans mes lettres... C'est effrayant, ce que je vais parler, mardi!... Ouvre tes oreilles de Loup. Et tu parleras aussi, tu me raconteras tout ce que tu vois, des choses nouvelles et extraordinaires, car tu as beau me dire que c'est triste, là-bas, c'est toujours plus folâtre que
céans, comme eût dit notre fondatrice, la mère Maintenon! Hip! hip! je vais revoir Loup! Et toi, es-tu content? Je ne trouve pas ta dernière lettre assez exubérante, assez toquée. Tu me dis des choses précises, des explications sur les changements de train, sur les horaires. Je m'en fiche, de tout cela, Loup, entends-tu? Je veux que tu sois comme moi, éperdu de joie, fou à l'idée que nous allons nous rejoindre! (Tu sais? il est vraiment très gentil, ton prince, de t'avoir autorisé à ne pas habiter le château pendant mon séjour à Rothberg; nous allons faire, toi et moi, un délicieux petit ménage en liberté. Tandis que si j'avais dû vivre au château, même avec toi, je me serais toujours sentie un peu pensionnaire. C'est que je n'ai pas, comme toi, l'habitude des Cours...) Dieu! que je vais te cramponner pendant cinq semaines : tu ne peux pas t'en faire une idée. Les mois passés loin de toi ont été si durs! bien plus durs que mes lettres ne te le disaient. Je me suis rendu compte de ce qu'avait été mon bonheur quand nous nous voyions tous les jours! Sotte que j'étais! je me contentais alors d'être heureuse, sans penser tout le temps : Comme je suis heureuse!... Tu vois, moi, je ne sais pas ce que je te raconte, je perds le fil; ce n'est pas comme toi, espèce de précepteur de prince, avec tes horaires de trains et tes indica-
lO MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
dons du côté où il taut regarderie paysage! Je me moque du paysage, Bsedeker aux oreilles de Loup! Sache cependant (si toutefois M'"'' la directrice ne te l'a pas écrit) que je voyagerai jusqu'à Erfurt avec des gens très bien, des gens d'ambassade chargés d'empêcher qu'on enlève ta Gritte en route. A Erfurt, par exemple, on me livre à moi-même. Les gens très bien continuent sur Dresde. Il ne tiendra qu'à moi, au lieu d'aller te retrouver, de me faire capter par un général prussien. Tu n'es pas un peu inquiet? un peu jaloux? Tu étais jaloux avant de me quitter!...
(( Voilà. Je t'aime, mon grand Loup, et je t'embrasse de tout mon cœur sur ta raie, sur tes yeux. Je me pelotonne dans toi, sur tes genoux, tu sais? comme quand je fais la « toute petite
fille )).
« Gritte.
(( T.-S. — Je suppose qu'il y a un tennis, IXbas, chez ton souverain? »
... Avoir une sœur de douze ans plus jeune que soi, s'en divertir d'abord comme d'une poupée vivante, puis comme d'une compagne de jeux qu'on protège et qu'on enseigne; puis, à l'époque où, soi-même, on est agité par la jeunesse vigoureuse, la voir s'épanouir jeune fille,
résumer toutes les séductions de cette troublante espèce à laquelle un Français pense uniquement vers la vingtième année : la femme, et en jouir sans émoi! Sentir les bras frais d'une jeune fille vous enlacer le cou, le parfum de ses cheveux vous monter aux narines, cueillir le tendre regard de ses yeux, et que tout cela soit sain, calmant, fortifiant : voilà une joie très rare, réservée aux grands frères qui ont pratiqué une tendre intimité avec une sœur beaucoup moins âgée qu'euxmiêmes. Gritte, née en 1890, n'avait guère connu notre mère, morte en 1896. On ne saurait dire non plus qu'elle eût beaucoup connu notre père, qui vivait principalement hors de chez lui. Ce fut donc moi l'éducateur de Gritte, jusqu'à la catastrophe qui nous ruina et emporta notre père. Mais le bien que je fis à Gritte, Gritte me le rendit au centuple. Gette présence pure m'empêcha de pratiquer vis-à-vis des femmes en général les théories brutales ou dédaigneuses de mes contemporains. Jeune, oisif, riche, Hbre dans Paris, certes je n'eus pas la vie d'un moine. Mais du moins je ne professai pas que ce toutes les femmes sont des grues » ni que l'amour est un simple geste. Une petite fleur bleue de France prospérait dans mon cœur quand je partis pour l'Allemagne.
... Comme j'évoquais ces souvenirs, ayant
renfermé la lettre de Gritte dans mon portefeuille, un employé à mine et à costume de soldat entra dans la salle; sa voix irritée proclama que le train d'Erfurt avait sept minutes de retard. Après quoi, il regarda d'un air menaçant cette tendre momie de M'^° Binger et moi-même, comme pour nous avertir que nous n'avions pas à récriminer, qu'un train prussien a le droit d'être en retard et que, sur une ligne prussienne, les voyageurs sont les sujets du train, émanation de l'Empereur. M"^ Binger écouta cet avis et subit ce regard avec l'indifférence d'une âme déliée de toute attache terrestre. Quant à moi, l'irruption de ce fonctionnaire me fournit l'entr'acte dont mes scrupules avaient besoin pour relire, après la lettre de Gritte, une autre lettre féminine, — moins parfaitement pure.
Cette autre lettre, plus longue, était aussi écrite en français, mais d'une écriture plus large, plus étudiée, et nettement allemande, grâce à l'aspect des r, des m et des a : quatre pages de papier bleuâtre, timbrées d'une simple couronne d'or fermée, parfumée d'une légère odeur de jicky... Les jeux de la psychologie sentimentale m'avaient toujours diverti. Je m'avouai, sans m'en absoudre, que les plaisirs nés des deux lettres se mêlaient, inextricables, dans ma joie présente.
Celle-ci était datée de l'avant-vcille, et du château de Rothberg. Je l'avais reçue la veille à Caris bad.
(( Vous êtes prié, mon ami, — disait-elle, — d'évoquer devant vos yeux (vos yeux couleur du ciel de France) le buen-retiro où j'aime à entendre votre voix me lire le cher Verlaine, Baudelaire, et aussi Octave Feuillet et George Sand... Vous imaginez, n'est-ce pas? Une heure après minuit. Le château est endormi autour de moi. Un grand silence, un peu effrayant. Tout à l'heure, de ma fenêtre, j'ai regardé vers la vallée de la Rotha en soulevant les rideaux; la lune a disparu, mais il y a tant d'étoiles, et surtout notre Véga! (Il faut que vous regardiez aussi notre Véga dès qu'elle paraît : et quand elle paraîtra, vous penserez que c'est mon regard qui se reflète dans Véga.) On n'entendait dans la profonde vallée que le murmure de la Rotha, bondissant de roche en roche comme l'Use de Heine. En face de moi, les villas de ce Luftkurort que je déteste piquaient encore quelques points de clarté. Je vous donnai alors ma pensée, que vous devrez mettre bien vite dans votre cœur comme un très précieux pétale de fleur.
(( Mais pensez-vous seulement encore à notre triste et glorieux Rothberg, et à la prisonnière
14 MONSIEUR ET MADAME MOLOCIi
languissante qui l'habite, prisonnière de son rang et de sa fidélité allemande? Je n'ose le croire. Vous êtes un jeune Français, c'est-à-dire un être spirituel, charmant... et léger. Ce voyage à Carlsbad a été pour vous une sortie d'écolier; à Carlsbad, je suis bien certaine que vous vous divertissez beaucoup. C'est rempli de créatures jolies et faciles. Et jamais on ne vit un Français tranquille parmi de jolies et taciles créatures.
« Je vous taquine. Je suis injuste. Je vous estime trop pour penser qu'une certaine image puisse céder la place à celles de femmes quelconques. Vous avez le cœur trop noble, et le sens de l'importance des choses. Votre absence est un service que vous me rendez; il me plaît que ce soit vous qui m'installiez, qui me choisissiez mon gîte, afin qu'en septembre, quand j'y serai loin de vous, vous puissiez évoquer à votre tour les lieux oii je vivrai. (Du reste je m'arrangerai avec le prince pour avoir besoin de vous, alors, au moins durant quelques jours.) Je suis sûre que vous m'aurez trouvé un très bon nid. N'oubliez pas que la chambre de bains soit munie d'un appareil pour chauffer le linge : j'ai tant souffert de ce manque, l'an passé, à Marienbad, où Bertha devait chauffer mon linge directement sur un horrible poêle à pétrole!
MONSIEUR ET MADAME MO LOCH If
(( J'entends la sentinelle qui fait sa tournée dans le chemin de ronde, au pied de ma fenêtre; son pas solide et discipliné évoque pour moi la sécurité et la force allemandes, autour de ma solitude. Hélas! une telle force, une telle sécurité, ne suffisent plus à mon repos. Cette nuit comme la précédente je dormirai mal... Il me manquera la sensation que, non loin de moi, dans cet immense château, habite mon cher héréditaire ennemi. Il ne me défend pas des dangers physiques comme la forte sentinelle allemande; mais il sait chasser loin de moi les affreuses mélancolies qui montent, pour moi, des profondeurs de cette trop sublime vallée et des méditations sur les conditions de ma vie... O mon poète et professeur, votre élève veut vous avouer qu'elle se juge isolée loin de vous. Et elle a quelque chagrin de penser que, durant cinq longues semaines, même après votre retour, vous ne dormirez plus sous son toit.
(( J'ai refait, toute seule, nos pèlerinages favoris... le Maria-Helena-Sitz, Grippstein, les bois du Thiergarten, le pavillon de la Fasanerie. Les paysages que nous avions trouvés si beaux ensemble, si souriants, avaient perdu leur sourire et, il me semblait, quelque peu aussi de leur beauté. Mais que dis-je là? J'oublie vraiment et qui je suis et qui je dois être. Il faut que vous
î6 MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
m'inspiriez une étrange confiance pour recevoir de moi de tels aveux! En êtes-vous fier, au moins? Dites-le-moi pour que je sois moins confuse et moins irritée contre moi-même.
(( J'attends une lettre de vous demain à h première heure. De grâce, qu'elle m'apporte vous tel que vous êtes lorsque je vous ai près de moi, et non pas un fonctionnaire respectueux (comme la dernière que j'ai reçue.) Mon ami! je suis lasse du respect! Depuis que je suis toute petite on me fatigue avec le respect. J'ai vécu dans le respect à la cour d'Erlenburg, toute ma jeunesse... J'ai retrouvé le respect comme princesse régnante de Rothberg où tout le monde me respecte, même mon mari!... Vous, mon nouveau sujet, je vous délie du devoir de respect envers votre souveraine et amie. Est-ce dit? Et recevrai-je enfin la lettre désirée, non du sujet mais de l'ami, la lettre que l'amie n'osera laisser lire à la souveraine?
(( Je me hâte de fermer cette lettre : je la déchirerais peut-être si je la relisais.
(( Else, princesse de Rothberg.
(( <P^.S. — AV'° de Bohlberg me recommande de vous dire de ne pas oublier de rassortir les quatre petits verres qui manquent à mon service
à liqueurs. Elle vous rappelle l'adresse : Stinde, Hoflieferantj Bergstrasse, 28.
(( Vcuxicme T. -S. — Croiricz-vous que j'ai dû, ce soir encore, avoir à souper au château le ministre de la police Drontlicîm, son énorme femme, et sa sœur Frika? On n'a gardé aucune mesure avec Frika. On s'est égaré dans le parc anglais, seul avec elle... Pensez combien, en ces minutes, mon coeur a librement battu pour vous! ))
Était-ce d'avoir lu, juste l'instant d'avant, la lettre rafraîchissante de Gritte? Je relus celle-ci avec une lucidité, un sang-froid de notaire. Pourtant, l'avant-veille, quand je l'avais reçue à Carlsbad, elle m'avait quelque peu grisé. Je m'étais mis à danser sur le tapis de la chambre d'hôtel; après quoi, je m'étais attentivement regardé dans la glace de l'armoire ; j'avais arrangé presque tendrement mes cheveux et ma cravate; finalement, je m'étais déclaré à moi-même que tout s'expliquait et que ma souveraine avait bon goût... Aux environs de vingt-cinq ans, la vanité contribue plus que les sens ou que le cœur à pousser un jeune Français vers l'amour. Il se trouvait qu'au moment où j'avais quitté la France, j'attendais encore un incident notable
l8 MONSIEUR ET MADAME MOLOCII
dans ma vie sentimentale. Celui-ci était notable entre tous : une princesse régnante! Je me persuadais aisément que j'avais pressenti une telle aventure, que je m'étais gardé pour elle. Et le jour où, à Carlsbad, je reçus cette lettre, je baisai comme un collégien les jambages qui formaient le nom d'Else, et je baisai aussi la photographie placée sur ma table qui représentait « ma souveraine » couronnée, ses épaules nues à demi couvertes par le manteau de Cour. Et il me plut de ne pas remarquer que cette photographie datait d'une dizaine d'années.
Ainsi m'étais-je comporté dans ma chambre d'hôtel à Carlsbad, après une journée vouée au service à liqueurs et à la salle de bains. Aujourd'hui, dans la gare de Steinach, cinq minutes avant l'arrivée de ma sœur Gritte, une merveilleuse clairvoyance décomposait, analysait pour moi toutes les phrases de cette même lettre. J'y lisais le caractère de la princesse. Bonne! oh! la bonté même, incapable de causer un mal volontaire : sa douceur tempérée par une extrême fierté de son rang (encore qu'elle n'en voulût pas convenir) et par un chauvinisme allemand très violent (encore qu'elle s'en défendît et qu'elle le raillât chez le prince son mari). Obsédée par le romanesque et par toute la sentimentalité germanique. Pour la première fois je compris
qu'elle n'entendait rîen à la nature, qu'elle la voyait à travers les poètes, il me parut aussi qu'elle manquait de tact, ce dont je m'étais déjà aperçu antérieurement : les recommandations sur la verrerie à remplacer, sur la nécessité d'un chauffe-linge, suivant de près les effusions et les aveux, me remettaient à ma place de domestique supérieur. Et le post-scriptum relatif aux infidélités du prince, à ses amours avec M"^ Friederika de Drontheim, mis là comme une suprême excuse au ton de toute la lettre, me causait aussi un léger malaise.
... Mais trêve d'analyse : voici que s'annonce le train d'Erfurt. Les voyageurs, les amis des voyageurs s'empressent. Je laisse mon écot sur la nappe, à coté de la cruche à demi vidée, et, après avoir adressé à M"^ Crescenz un sourire qu'elle me rend, si l'on peut ainsi s'exprimsr, au centuple, je cours moi-même vers le quai.
En uniforme rouge galonné d'or, également comparable à un portier d'hôtel ou à un général bolivien, le chef de gare de Steinach présidait à la manœuvre de trois malles et d'un panier de poulets, grave comme un capitaine qui livre un combat décisif.
(( Gritte, pensai-je en scrutant l'horizon boisé par où tout à l'heure jaillirait le train j Gritte, ma
sœur, ma Providence mignonne, c'est toi seule que j'aime, décidément. »
Abîmes du cœur! disaient les romantiques. Tandis que j'adressais à Gritte cette oraison jaculatoire, une voix intime protesta en moi. Et, comme parfois, au désert, les ermites ne savaient plus si c'était le bon ou le mauvais ange qui leur chuchotait à l'oreille, je ne sus pas distinguer si cette voix était celle de ma conscience, celle de ma vanité, ou tout simplement celle de mes sens.
« Ingrat! disait cette voix... Pourquoi reniestu l'autre Providence féminine qui t'a accueilli ici? Rappelle-toi ton angoisse quand tu franchis la poterne du Château ! Rappelle-toi les révoltes de ton orgueil en présence du major, comte de Marbach, et du prince lui-même! Qui t'a fait la vie supportable et même douce, en te manifestant hardiment sa bienveillance, aussitôt imitée par la servile petite Cour, par le Hof-intendant Lipawski, par le ministre Drontheim, par les magistrats, par l'aumônier? Sans cette protection féminine, tes dix mois de séjour à Rothberg eussent-ils été toléra blés? Et puis, elle est jolie, cette Providence... Juste à la veille du déclin, peut-être, mais encore exquise, réputée telle dans toute la contrée... Un peu artificielle dans sa sentimentalité, dans son admiration de la nature? qu'importe, si sa présence a coloré pour
toi les paysages que vous voyez ensemble! Défaut de tact? qu'importe, si son cœur est sincère, et il est sincère, tu le sais!... Allemande? peuxtu lui reprocher d'aimer son pays, d'admirer une force, une prospérité, qui sont réelles? Enfin elle t'aime, et c'est le fond des choses. Laissetoi aimer, et ne ratiocine pas tant sur ton bonheur... ))
A ce moment, le soleil d'août me parut éclairer, plus radieux, le cercle de collines velues qui environnait la petite gare... J'acceptai décidément toute ma joie de vivre, et, pures ou non, je me résolus à boire aux sources d'où me semblait jaillir le bonheur. Soudain une grosse locomotive déboucha du tunnel tout proche. Elle fonça vers la gare : bientôt toute la masse du train s'arrêta dans un fracas de freins et de roues grinçantes. La portière d'un compartiment s'ouvrit juste devant moi : et Gritte se précipita dans mes bras.
Ce fut une minute savoureuse. Plus grand que Gritte de dix centimètres, je l'avais soulevée de terre : elle nichait sa tête entre mon épaule et ma figure, je sentais la fraîcheur de sa joue contre mon visage, et toute la vivante jeunesse, tout le parfum de fleur de cet être chéri, je les respirais. Quand je la reposai à terre, Gritte murmura :
— Ah! c'est bon...
Et, me sautant au cou de nouveau, elle m'embrassa encore, et manqua faire tomber mon chapeau. Alors elle prit mon bras libre (l'autre portait son petit sac) et me dit, me regardant de la tête aux pieds :
— Tu es toujours beau, mon Loup... Pas un des frères de mes compagnes, que je vois les jours de parloir, n'est beau comme toi... Oui, madame, ajouta-t-elle en s'adressant à une honnête bourgeoise, coiffée d'un chapeau à coques beiges, qui, aux côtés de son époux, écarquillait les yeux et les oreilles à la vue de deux étrangers si librement tendres; oui, mon frère est très beau, plus beau que votre fadasse de mari à lunettes!
— Et toi, lui dis-je en baisant sa main nue, tu es bien la plus ravissante petite Française que l'on puisse expédier en Thuringe... C'est joliment agréable d'en voir une de ton espèce, quand on en a été privé depuis dix mois... Ton voyage?
— Excellent. Ecoute. Le monsieur et la dame très bien qui m'ont accompagnée jusqu'à Erfurt sont M. et M"'^ de la Courtellerie, attachés à Pétersbourg... C'est ton ex-ministre qui les a procurés. Un peu snobs et raseurs, mais très gentils pour moi... Ecoute encore...
Ceci se passait sur le quai de la gare, emplie en ce moment du brouhaha du débarquement. Le chef rouge et or comptait d'un œil sévère les voyageurs, comme autant de prisonniers d'une récente bataille. A l'entrée des bâtiments, le redoutable annonciateur des retards arrachait les billets aux doigts des voyageurs; on eût dit qu'il vérifiait l'écrou. De brefs commandements militaires s'échangeaient au long du train. Le train siffla sec, s'ébranla, grinça, repartit... Nous pénétrâmes dans la gare où nous attendîmes nos bagages.
— Pourquoi, me demanda Gritte, ces gens galonnés d'Allemagne font-ils tant d'embarras, tout cela pour qu'en fin de compte les trains arrivent en retard, comme en France? Chez nous, du moins, cela se passe à la bonne franquette.
— Beaucoup de choses, répliquai-je dogmatiquement, marchent cependant, ici, mieux qu'en France.
Gritte me regarda : ses beaux yeux gris, sa bouche ferme, toute sa jolie figure ronde à l'air décidé dessinèrent une petite moue. Nous attendions les bagages, parmi la foule disciplinée. Je songeais : « J'ai quitté la France, il y a dix mois, admirateur sincère de l'Allemagne. Aujourd'hui, si je n'accepte pas intégralement la formule
sommaire trouvée par Gritte, ne suîs-je pas frappé par la part de vérité qu'elle contient? Il est certain que mon admiration pour l'Allemagne n'est plus aveugle et intégrale. Tant de choses y froissent mon goût latin de la mesure! Le règne de la force s'est installé si souverainement dans ce vieux pays de la pensée! »
Gritte, dans la file, se trouvait séparée de moi par la dame pansue, à gros chignon, coiffée du chapeau de paille qu'ornaient des rubans beiges. Ma jolie sœurette, elle, ne coiffait pas d'un chapeau de paille à coques beiges ses abondants cheveux châtains. Un béret de velours noir s'y fixait par une épingle à tête de lapis, — cadeau que je lui avais fait au temps de notre prospérité. Sa taille mince, affranchie du corset et simplement soutenue par une brassière, laissait le buste libre de rouler sur les hanches : tout cela dans un simple costume tailleur de serge bleue à boléro; des gants suède un peu noircis par le voyage, et — sous le béret — le plus joli visage d'enfant jeune fille, un teint de pêche rosée, le nez droit et petit, le regard gris bleu si direct, si brave, si franc... On ne pouvait pas ne pas remarquer ma sœur Gritte. Elle faisait sensation.
c( Ce n'est qu'une petite pensionnaire de France, à peine sortie de l'âge ingrat, pensai-je.
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH 2f
Et, déjà, sa royauté de grâce s'établit ici, sur ces bourgeois de Thuringe! Pourtant, il y a de doux yeux bleus ici, et des masses de cheveux dorés encadrant d'aimables visages roses. Mais cette fine essence de féminité que Gritte exhale, n'est-ce pas une essence latine?... »
Je fus tiré de mes réflexions par la curiosité que m'inspirèrent les manœuvres de Gritte ellemême. Ayant trouvé que les choses n'allaient pas assez promptement à son gré, dans la gare de Steinach, elle s'était dégagée de la file, avait passé la barrière qui la séparait de ses bagages. Toute seule, elle cherchait sa malle, la trouvait, prenait un employé par le bras, et dans la langue de Voltaire, tout simplement, lui ordonnait de la transporter. Puissance admirable de la jeune grâce féminine! Cette brute de porteur, barbu et sale comme un moujick, obéissait, prenait la malle, suivait Gritte triomphante! Et parmi le troupeau docile qui attendait à son tour, nul ne protestait. Seul, le redoutable annonciateur des retards, ayant perçu de loin qu'il se passait de l'illégal, se précipita : mais déjà la malle, sur le dos du moujick asservi, descendait les degrés extérieurs; on la hissait sur la tapissière de Herr Graus. Je me hâtai de prévenir un conflit; je rejoignis l'âpre fonctionnaire et, lui montrant Gritte qui l'observait
avec indifférence, je prononçai ce simple mot :
— Hofdienstl
L'homme aux parements rouges s'arrêta net, me regarda, me reconnut, regarda Gritte, et, gêné devant ces yeux impérieux et clairs, ébaucha un salut, et rentra en grommelant dans la gare.
Hofdienstl Mot magique dans le périmètre des États de Rothberg! Je venais de constater que son effet s'exerçait même au delà des frontières de la principauté, sur le territoire prussien. (( Hofdienst, service de la Cour, » disent les dictionnaires. Et cette traduction, qui signifie en français une sorte de domesticité, rend mal ce que contient au contraire de décoratif le vocable allemand. Jamais, d'ailleurs, je ne l'avais vu brider si nettement l'instinct tyrannique d'un fonctionnaire. Peut-être, s'appliquant à Gritte, avait-il signifié, pour l'obscur cerveau de ce bas tyran, que cette enfant radieuse était elle-même une petite princesse.
— Comment, monsieur le docteur, prononça une voix derrière moi, comment, monsieur le docteur, ce n'est pas un véhicule du château qui vient vous chercher ici?
Il fallut que Herr Graus me touchât le coude pour que je comprisse que ces paroles s'adres-
saient réellement à moi. Apres dix mois d'Allemagne, je n'étais pas encore accoutumé au titre considérable que me valaient mes fonctions. Je me retournai; je reconnus la forte carrure, le visage haut en couleur, la barbe noire luisante de l'important personnage.
Il s'inclina avec une déférence un peu ironique : je tendis la main à ce principal citoyen de la principauté, réputé le plus riche après le prince. Je lui répondis, en allemand, qu'en elTet, ma sœur et moi, nous gagnerions tout simplement Rothberg par la voiture publique, avec Herr Graus lui-même, s'il nous faisait toutefois l'honneur de s'asseoir à nos côtés dans « son véhicule )>. Je ne parlais pas un trop mauvais allemand, ma première enfance ayant été confiée aux soins d'une Hanovrienne dévouée. Mais Herr Graus n'admettait pas qu'un Français pût comprendre l'idiome de Goethe et le parler de façon intelligible. Il me répondit en français. Il parlait français en Berlinois qu'il était, c'està-dire avec une lenteur extrême, assez de correction, et de mots choisis, trop choisis. Dans ce français de choix, Herr Graus répliqua :
— J'espère que Mademoiselle aimera notre beau pays, avec ses montagnes romantiques et le magnifique château du prince. J'espère qu'elle se plaira en Allemagne, et qu'en revenant à
Paris, sur les boulevards, elle dira à ses jeunes amies que nous ne sommes pas des barbares.
Je jugeai superflu d'avertir Herr Graus que ma sœur ne passait pas toute son existence sur les boulevards de Paris, et qu'au surplus elle n'arrivait pas en Thuringe convaincue d'y trouver des Germains du temps d'Arminius. Je demandai seulement (en français cette fois, car je ne suis point entêté) :
— Nos chambres sont-elles prêtes là-haut, Herr Graus?
— Oui, monsieur le docteur. Je vous ai fait préparer l'appartement de droite, au premier, dans la villa Else. Vous avez deux pièces communicantes, l'une donnant sur la place pour mademoiselle votre sœur : c'est la plus gaie. L'a tre possède une grande terrasse abritie, avec vu3 sur la vallée de la Rocha, le Thiergarten et le château. Ce n'est pas, évidemment, le luxe de la Cour auquel vous êtes accoutumé. Mais la vue est encore plus admirable que de votre chambre du château.
On avait fini de charger les bagages sur le toit de la tapissière. Nous montâmes. Outre Herr Graus et nous deux, il s'y trouvait la dame au chapeau à coques beiges, et son mari, le personnage blond à lunettes d'or. Graus me confia à l'oreille que c'étaient des bonnetiers de Saxe,
qui venaient passer leurs vacances au Luftkurort, parce que c( la dame était un peu anématique » J'aurais pu corriger Graus et lui dire qu'on prononçait anémique. Mais corriger tout le vocabulaire savant de Herr Graus (encore qu'il m'en priât sans cesse) m'avait paru une besogne ingrate et superflue, qui eût d'ailleurs ôté à sa conversation française ce qu'elle offrait de plus pittoresque.
Au trot des deux beaux et lourds chevaux bais de Franconie, nous commençâmes à rouler par les promenades et les rues ensoleillées de Steinach. Un jeune cocher, presque un enfant, aux cheveux d'étoupe pâle, empaqueté dans une livrée trop vaste pour lui, conduisait. En me voyant, il m'avait fait un signe d'amitié. C'était Hans, frère de lait de mon élève le prince héréditaire. Le négociant à lunettes d'or et son épouse étaient assis au fond, contre le siège : Herr Graus causait avec eux en les appelant infatigablement : « monsieur le conseiller de commerce, » et : ce la gracieuse femme de monsieur le conseiller de commerce. » La manie des titres, a dit Henri Heine, est une manie bien allemande. Herr Graus ne pouvait parler à quelqu'un sans l'affubler d'un titre. Il se faisait appeler lui-même : monsieur le directeur, signifiant par là qu'il dirigeait les villas, le Kurhaus, les
Qotels du Luftkurort de Rothbcrg, et sans doute aussi, par extension, le village et quelque peu la principauté.
Gritte s'était installée près de la portière. Elle m'avait fait asseoir à côté d'elle; sa petite main s'était glissée sous mon bras; nous jouissions de nous sentir bien serrés l'un contre l'autre. Nos yeux regardaient les mêmes choses. D'abord les maisons du nouveau Steinach, du Steinach prussien : le boulevard neuf, la Moltkestrasse, la Kaiserstrasse. C'étaient de lourdes bâtisses cossues, la plupart en stuc, les plus récemment bâties en pierre de taille, d'un style très chargé, mélange bizarre de gothique et de rococo. Des magasins abondants et voyants ornaient les rezde-chaussée. Il passait peu de monde parce qu'on était en été, mais le petit car électrique circulait tout de même entre la gare et les faubourgs. Sur le trottoir trois officiers sanglés dans l'uniforme bleu faisaient sonner leurs éperons; les rares bourgeois, hommes et femmes, s'effaçaient devant eux. Un lourd camion chargé de fûts de bière croisa notre tapissière. Une Victoria bien attelée emporta une opulente dame coiffée d'un chapeau Gainsborough et vêtue d'un costume en taffetas changeant qui miroitait. Deux petites bonnes, leur panier au bras, interrompirent une conversation affairée, au bord du
trottoir, pour contempler notre équipage. Et ce tut tout ce que nous livra de pittoresque germanique le nouveau Steinach, par cette après-midi du mois d'août.
Mais soudain la voiture quitta le boulevard, s'engagea dans une voie plus étroite, et enfin déboucha sur une place demi-circulaire, assez mal pavée, environnée de maisons anciennes, à la vieille mode de Thuringe, — tantôt en pans de bois apparent et en torchis rose, rose comme le sable de la Rotha, — tantôt de haut en bas carapacées d'ardoises, avec de petites, toutes petites fenêtres percées dans la carapace. Hans arrêta devant le Rathaus, où Herr Graus avait affaire. L'antique maison communale dressait au sommet du demi-cercle ses toits pointus, sa façade ouvragée : au rez-de-chaussée, la porte basse et les vieilles échoppes allemandes descendaient à moitié sous le sol, peu à peu débordées par la place qui montait lentement, au cours des centaines d'années!... D'une de ces tavernes encavées où l'on accède par des escaliers de pierre affleurant au trottoir, jaillirent des chants d'étudiants en vacances. L'un d'eux apparut, béret au front, balafré sur sa joyeuse et loyale figure de candidat. La statue équestre d'un homme à barbe, l'air d'un bon propriétaire rural malgré son costume militaire, ornait le
p MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
milieu de la place : c'était l'image du margrave Louis-Ulrich, qui gouverna, vers la fin du XVI i"" siècle, la petite principauté de Steinach. Souverain pacifique de ce modeste Etat, il vivait en paix avec ses voisins, notamment avec le prince de Rothberg, à qui il maria sa fille. Il réunit ainsi les deux territoires : Steinach devint capitale de Rothberg-Steinach. Steinach ne possédait sous son règne ni la Moltkestrasse, ni la gare, ni le Denkmal des guerriers, ni les tramways électriques. Mais c'était la libre capitale d'un petit État libre, au lieu d'être un lointain morceau de la Prusse.. Et quand il se passait des événements au xMaroc, les buveurs du Rathskel- 1er (ou taverne du Rathaus) continuaient à fumer leur pipe de porcelaine et à lamper la bière claire ou foncée, selon les époques de l'année et le goût de chacun : ils étaient bien sûrs que le sultan du Maroc ne les empêcherait de finir leur cruche ni leur pipe...
— C'est joli, ce coin-là, me dit Gritte en montrant la place et le Rathaus.
En ce moment, Herr Graus remontait en voiture.
— Vous devez trouver cette partie de la ville bien laide, vous qui venez de Paris, mademoiselle? dit-il. Mais vous avez vu la ville neuve, près de la gare? Un jour viendra où tout Stei-
nach sera comme cela, en maisons de pierres. Gritte répéta :
— Je trouve cette place très jolie.
— Oh! fit Graus, vous dites cela avec la politesse française, mais vous ne pouvez pas le penser.
Gritte dédaigna de répondre. La tapissière était repartie, au bon trot de son attebge, par les rues étroites du vieux Stcinach. Bientôt les maisons s'espacèrent : quelques villas dormaient au soleil parmi des jardins verts. La plaine de la Rotha apparut, et, tout à Tentour, les nobles montagnes encapuchonnées de verdure. On fit halte devant une maisonnette d'où, par la fenêtre, une femme tendit au cocher une sébille d'étain dans laquelle nous versâmes chacun quelques pfennigs, péage de la route princière. Cet incident d'un autre âge divertit Gritte : Herr Graus en parut humilié. Il détourna la tête. Nous entrions dans les Etats de Rothberg. La route rejoignit la Rotha, ici calme et tranquille sur son lit de sable rouge. Les chevaux se mirent au pas. La montée, longue de neuf kilomètres, commençait.
Steinach, la Rotha garde Tapparence d'une sage rivière civique, contente d'être enfermée entre ses quais de pierre comme une dame de bourgmestre dans son hôtel. Il faut même, aux petits polissons de la ville qui s'amusent à l'observer du haut du pont de pierre, mainte expérience exécutée avec des bouchons, des coquilles de noix et des morceaux de papier, pour constater qu'elle coule réellement, qu'elle n'est pas un étang immobile, ou même une rivière peinte, peinte en rose par la fantaisie charmante de quelque margrave de Steinach, au temps où les margraves donnaient de la fantaisie à Steinach.
Car la Rotha est légèrement rose, grâce à la
poussière de granit rouge qu'elle charrie dans son cours. Elle détache cette fine poussière des rochers nus, là-haut, là-haut, alors qu'elle n'est encore qu'un petit torrent furieux, vers les anciennes limites de la Thuringe, au delà de Rothberg, sur le Rennsticg... Hors de Steinach, elle garde quelque temps encore son allure de sage bourgeoise en promenade de campagne. Elle n'est pas immobile comme dans la cité, mais elle progresse dignement, entre des rives verdoyantes cultivées comme des jardins.
En remontant son cours, on rencontre, à environ quinze cents mètres de la ville, un Schweizerhaus, c'est-à-dire un chalet de bois entouré de bosquets qui exhalent au printemps l'odeur des lilas, et, tout le long de l'année, celle des pommes de terre bouillies et du veau à la poêle. Le Schweizerhaus est le lieu où la jeunesse de Steinach prend ses ébats du dimanche. Dans la belle saison, les dames de Steinach y viennent aussi, par bandes, boire à petites gorgées le café au lait, parlant toutes à la fois, autour des tables revêtues de napperons multicolores... Il n'y a pas d'exemple, d'ailleurs, qu'une véritable dame de Steinach ait jamais poussé sa promenade à pied plus loin que le Schweizerhaus. Seuls, les étudiants et leurs compagnes, en excursion sentimentale, s'engagent au delà, dans la gorge
subitement resserrée d'où s'échappe la Rotha. Et dès lors la Rotha, sachant bien sans doute que les dames de Steinach ne dépassent jamais le Schweizerhaus, se met à gambader sur les rochers et les touffes d'arbres de son lit, montrant ses dessous d'écume dentelée et le nu rose de ses granits. Peu à peu, encadrant ses gambades, s'étagent plus haut, plus haut toujours, les pentes fourrées de hêtres, de bouleaux, de sapins et de mélèzes, et toute cette grave verdure contraste le plus romantiquement du monde avec les pirouettes et les chansons, avec le dévergondage bruyant de la petite Rotha. La route monte; les talus obliques la dominent de plus en plus. Et voilà que, peu à peu, la Rotha elle-même, dans ce sévère paysage, prend de la sévérité. L'ombre des gigantesques parois fait qu'elle n'est presque plus rose. Elle devient un sombre torrent. Çà et là, les forêts déclives sont éclaircies par un abat d'arbres : alors, dans une tranchée, les troncs, dépouillés de leurs branches et lancés au hasard, semblent un gigantesque jeu de jonchets... Point de maisons : ou les logerait-on? le chemin a tout juste sa place, côte à côte avec la Rotha. Peu de passants : quelques bûcherons, quelques paysannes, parfois un break de Luftkurort chargé d'excursionnistes, parfois une voiture de la Cour,
attelcc à quatre chevaux, descendant du château vers la ville. C'est un site terrible et beau, qui remuerait l'âme jusqu'à la mélancolie, si l'on ne pressentait pas que plus loin, plus haut, quand on gagnera les sommets de ces montagnes, la lumière inondera de nouveau la vallée, et que la petite Rotha redeviendra joyeuse, bruyante et rose sous le soleil.
Or, quoi qu'en ait dit un psychologue suisse, les paysages régnent impérieusement sur notre âme. Les hêtres et les mélèzes du Rothathal, dans cette partie où la gorge s'étrécit et s'enténèbre, ouïrent-ils jamais les voyageurs rire aux éclats et chanter des refrains de concert? Impérieuse, la Rotha donne le ton aux entretiens par un sourd murmure. La forêt répond par ses mille voix de mystère : et ce dialogue de la vallée aux montagnes est si imposant que les voix humaines n'osent le troubler par d'indécents éclats. Même le grand bonnetier de Saxe et sa compagne avaient cessé, vers le troisième kilomètre, une conversation politique des plus passionnantes avec Herr Graus, sur le point d'établir si l'empereur arriverait ou non, avec l'aide du centre catholique, à brider le suffrage universel. Tous trois, maintenant, se taisaient, gênés sans savoir pourquoi, impatients d'un site et d'une atmosphère qui se prêtassent mieux à disputer d'in-
■jS MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
térêts contingents. Sur leurs âmes pesait le paysage, quoiqu'ils ne comprissent pas tous ces graves murmures ni la poésie de cette tristesse des choses. Mais Gritte et moi, serrés l'un contre l'autre, et depuis longtemps silencieux aussi, nous entendîmes fort bien ce que grondaient à l'unisson la forêt de Thuringe et la Rotha.
(( Que nous importent, disaient- elles, le Reichstag, le Landtag, le centre catholique et le socialisme, et la national-démocratie?... Nous sommes la vieille Allemagne, nous avons vu Arminius, Barberousse, Luther et Gœthe passer par ce ravin. Et, de tout ce qu'ont fait ces grands hommes, il ne reste plus qu'un peu de pensée... D
— Hardi! Moschell... Hardi! Gover!...
Au pas des bons chevaux bais que Hans excite d'un discret sifflement et caresse sur la croupe avec la mèche du fouet, les kilomètres de route blanche glissent sous la voiture. Tout à coup, le soleil, qui nous guettait à un tournant, montre, par-dessus les lignes noires des ramures, sa placide figure germanique. Hurrah! Voici la lumière dévalant en cascade sur les degrés successifs que forment les pointes de conifères! Voici la gaie lumière de la vie qui roule jusqu'à nous, accroche une cocarde d'or au chapeau
verni de Hans, allume des astres dans les lunettes du bonnetier saxon, attendrit le bleu des yeux de sa compagne et délie la langue de Herr Graus.
— Wunderschœn! (admirable!) dit-il, s'adrcssant au couple qui acquiesce.
Puis, se rapprochant de nous, il parle à Gritte, en français :
— Mademoiselle n'est pas sans doute habituée à des sites tellement sauvages ? Cela attriste et oppresse le cœur des dames et des jeunes filles. Mais à Rothberg, vous verrez, le paysage, quoique peut-être plus beau encore, est tout à fliit reposant et joyeux pour les yeux et pour l'âme.
— Il ne me déplaît pas d'être triste, monsieur, répond Gritte simplement.
Herr Graus rougit comme si Gritte avait dit une inconvenance. Il change de conversation et désormais s'adresse à moi.
— Vous allez voir beaucoup de monde dans les villas, monsieur le docteur. Depuis que vous êtes absent, il en est venu de tous les points de l'Empire, il en est même venu de l'étranger. Ef il y a maintenant, justement à côté de vous dan.^ la villa Else, un homme très célèbre, avec sa femme, un homme mondial... Oui, un homme mondial, répète le Kurdirector, satisfait d'avoir
ajouté ce mot français à sa collection de vocables d'importance.
Et il traduit aussitôt pour les deux bourgeois qui récoutent bouche bée :
— Eine Welrberûhmrheir, wirkliche Weltherûhmtheir, Herr Trof essor Zimmermann aus lena.
— Ce grand savant, reprend en français l'hôtelier, enseigne la chimie biologique et la chimie des explosifs à l'université d'Iéna, qui est, comme Mademoiselle ne le sait probablement pas, de cent kilomètres seulement au nord de Rothberg. C'est un savant mondial, comme votre Pasteur, et c'est en plus un philosophe. Sa philosophie... enfin... vous comprenez... une philosophie de savant... d'homme qui vit dans les chiffres et les chimères... loin de la pratique... Mais cela n'est pas important en Allemagne, que les philosophes pensent des choses chimériques : parce qu'il y a un gouvernement et des soldats qui protègent les choses réelles contre les rêves des philosophes. Donc ce professeur est né au village de Rothberg, dans la vallée qui s'étend au pied du château. Il est né en 1846 dans une maison de savetier. Son père exerçait cette profession. Et il rentre seulement aujourd'hui dans son pays natal de Rothberg... Parce qu'il a eu une jeunesse accidentée, et même (Herr Graus se pencha vers moi comme pour
me confier un secret d'Etat) et même des démêles avec feu le prince Conrad, père du prince régnant Otto.
Il continua en allemand, s'adressant cette fois au couple saxon. Gritte n'avait pas écouté. Elle regardait autour d'elle. Redevenue capricieuse, la rivière gambadait à deux cents pieds au-dessous de nous, écumante sur les roches roses. Comme des portants de théâtre qui se reculeraient lentement vers les coulisses pour laisser enfin apercevoir la toile de fond, les recoupements des contreforts s'écartaient peu à peu,, et l'on devinait qu'un vaste paysage allait bientôt s'ouvrir aux regards.
— C'est beau, me confia Gritte; je suis contente.
Sa petite main serra mon bras, comme si j'étais le peintre décorateur de cette belle nature et qu'il fallût me remercier. Je jouissais de sa joie : le site vu par ses yeux reprenait cette grâce de nouveauté qu'il avait peu à peu perdue pour moi. Cependant mon oreille distraite percevait, sans les écouter, les renseignements que Herr Graus continuait de confier aux deux bourgeois sur le professeur Zimmermann et ses démêlés avec feu le prince Conrad de Rothberg... J'entendis ainsi que le professeur avait naguère étudié à léna, qu'au moment de la guerre de 1870
il venait d'être reçu docteur. Il s'était bravement battu sous les ordres du kronprinz : mais il avait rapporté dans ses foyers, la paix signée, le même dégoût que son chef pour la guerre et pour ses horreurs. Actif, éloquent, il représenta dans ce petit coin de Thuringe le parti, si peu nombreux, qui protesta contre l'annexion de l'Alsace-Lorraine, cause de perpétuel dissentiment politique entre les deux pays.
Avec cette sérénité dans le manque de tact qui nous déconcerte chez certains Allemands du nord, Herr Graus contait tout cela, sans le moindre souci de mes oreilles.
— Croiriez-vous, monsieur le conseiller de commerce, croiriez-vous que cet homme, qui avait participé à la gloire et à l'unification de l'Empire, déblatéra contre le gouvernement de l'empereur, contre les décisions de la nation, et partout oii le prince Conrad manifesta son accord avec les idées impériales, essaya de le combattre? Le prince Conrad était cependant un prince dévoué à son petit peuple : il sut garder l'autonomie de Rothberg... Rothberg, grâce à l'amitié qui le liait avec le grand empereur, n'a jamais eu de garnison étrangère au sol de la principauté : tous les soldats, tous les officiers de la garnison sont nés dans les états du prince. Il y a aussi ce curieux privilège d'un timbre-poste
particulier, comme la Bavière! Enfin, pour en revenir au docteur Zimmermann, le prince Conrad en avait assez de cet opposant, le seul qu'on eût jamais vu de mémoire d'homme dans les états de Rothberg... On le déclara ennemi de l'Empire, ennemi du prince, ennemi de la société; on l'cmpccha d'enseigner à Stcinach; on lui rendit la vie intenable... C'est alors qu'il s'installa à Hambourg, où il fit de grands travaux de chimie et la biologie... Il publia des ouvrages de science, et aussi de philosophie; mais, vous pouvez me croire, sa science vaut mieux que sa philosophie. Et ainsi il est devenu célèbre. Son cours est un des plus suivis qui soient professés à léna. On dit d'autre part qu'il a inventé un explosif tellement puissant qu'avec gros comme une noisette il ferait sauter tous les forts des Français depuis Toul jusqu'à Verdun. Mais il ne veut pas le donner au ministre de la Guerre, toujours à cause de ses utopies sur la paix et la fraternité universelles. J'ignore pourquoi il est venu à Rothberg cette année. Quand il m'a écrit pour demander à loger dans mes villas, naturellement j'ai d'abord prévenu le prince Otto. Le prince a répondu tout de suite qu'il voulait bien, que sans doute les années avaient rendu plus sage le Zimmermann d'autrefois : et puis il désirait lui marquer de la mansuétude. Et un télégramme a
été envoyé aussitôt aux journaux principaux de l'Allemagne et de l'Europe pour raconter cette mansuétude du prince Otto. Voilà comment — ajouta Herr Graus en se tournant vers Gritte et en reprenant la langue française — iVlademoiselle va avoir à la villa Else un voisin qui manipule tout le jour les éléments chimiques et dynamiques.
Comme Herr Graus prononçait ces mots, les chevaux atteignirent le palier de la route. Hans les arrêta, soit pour les laisser souffler, soit parce qu'il avait le sens des beautés de la nature et souhaitait nous faire admirer la vue enfin conquise par une heure et demie d'ascension.
Cette vue s'ouvrait sur la vallée de la Rotha, qui fuyait obliquement à cent pieds au-dessous de nous dans une profonde entaille boisée. Le village de Rothberg allongeait ses toits d'ardoise dans cette entaille, le long de la rivière tumultueuse. A ce paysage d'abîme s'opposait merveilleusement le paysage des sommets. En suivant la corniche de la route sur laquelle soufflaient nos chevaux^ l'œil rencontrait les blanches villas du Kurort, alignées au bord du précipice, et plus loin, plus haut, l'énorme masse jaunâtre du château, percé de cent fenêtres et surmonté d'un clocheton. Tout cela dans un immense cirque de montagnes drapées
d'une inextricable vcgctarion, où le soleil déclinant opposait fceriqucmcnt l'ombre et la lumière.
— Oh! Loup, me chuchota Gritte en se serrant contre moi... comme j'aime ce pays!... Et qu'il fera bon revoir cela tous les deux, sans personne auprès de nous.
Hans claqua de la langue. Moschel et Gover reprirent un trot calme, la voiture doucement entraînée suivit la route surplombante qui nous rapprochait des villas. Quelques promeneurs du Kurort nous croisaient. C'étaient de robustes dames bien vêtues, des jeunes filles habillées de piqué blanc, des étudiants en promenade, le bâton à la main, le chapeau de feutre sur le chef, le paquetage à l'épaule, alertes, basanés et suants. Et c'étaient aussi des hommes blonds, un peu chauves, le chapeau de paille à la main, la figure légèrement bouffie, retroussant des moustaches claires. Nous rencontrâmes le courrier de la poste, grosse voiture jaune décorée de l'aigle noir, menée par un cocher d'apparence militaire. Herr Graus salua l'aigle avec affectation. De place en place, au bord de la route, des bancs étaient installés pour que l'on pût admirer le paysage. Tout à coup, d'un air mystérieux, Herr Graus toucha le bras de Hans qui mit ses bêtes au pas; puis, le doigt sur la bouche, avec des
clignements d'yeux, il nous montra, assis sur le banc que nous allions atteindre, un couple de vieux, — le vieux et la vieille...
La vieille, sensiblement la plus grande des deux, était vêtue d'une vaste jupe d'étoffe vert sombre, tellement froncée qu'on l'eût dite soutenue par une crinoline : elle portait un tablier de taffetas noir à ruche noire. Son corsage était aussi en taffetas noir avec un petit col de dentelle, et comme une bavette d'enfant par devant. Elle se coiffait d'un bonnet de tulle noir, discrètement décoré de cerises. Ses cheveux avaient cette couleur jaune indéfinissable que prennent, en blanchissant, les cheveux qui furent blond clair pendant la jeunesse. Quel séduisant visage ils avaient dû encadrer, du temps qu'ils étaient blonds, puisque la vieillesse elle-même n'en détruisait pas tout le charme! Visage d'un ovale affiné, blanc sans pâleur, ridé à peine, aux yeux de myosotis, au nez délicat, aux lèvres encore rouges. La taille, mince et ronde, n'avait point fléchi. De la main droite, la vieille dame tenait une plante, vers laquelle se penchait attentivement le vieux : son autre main était dans la main droite du vieux... Lui, tout au contraire, offrait l'exacte ressemblance d'un macaque travesti en homme. De dessous son chapeau haut de forme à bords plats s'échappait à droite et à gauche une
grosse boucle de cheveux d'un blanc de neige. Son maigre corps un peu difforme, peut-être seulement déformé par l'âge, flottait dans une ample redingote noire unie. Le visage était couleur de vieux parchemin, incroyablement ridé, d'une mobilité prodigieuse, avec deux petits yeux noirs si vifs que les prunelles y semblaient animées d'un mouvement de rotation dans l'orbite. Cet étonnant petit vieux parlait avec une animation voisine de la colère; il semblait démontrer, de sa main libre, quelque particularité de la plante : mais l'autre main restait toujours tendrement enlacée à la main de sa calme et attentive compagne.
— Mademoiselle, dit à voix basse Herr Graus en se penchant vers Gritte, vous voyez ici un des plus grands dynamologues de l'Allemagne.
Les yeux de Gritte m'interrogèrent.
(( Dynamologue? pensai-je. Que veut dire parla ce pédant? Ah! oui... Vunamis, dunaméôs... Logos, logou... La chimie des explosifs... »
J'allais donner à Gritte cette explication grammaticale quand une nuée de poussière apparut en haut de la pente. Hans rangea prestement son équipage sur la gauche. Deux cavaliers de front, suivis d'un groupe de cinq ou six autres, dévalaient vers nous à grande allure. Je reconnus sur l'un des deux chevaux de tête la
Stature trapue, la forte figure colorée, les moustaches en croc du prince Otto, et, à ses côtés, la haute et maigre silhouette du major de la Cour, comte de Marbach. Le peloton passa en tourbillon de poussière à côté de notre voiture. Nous saluâmes. Herr Graus fit même entendre un « Hoch! » qui se perdit dans le fracas des sabots... Ni le vieux ni la vieille n'avaient bougé de leur banc. Penchés sur la plante, ils l'étudiaient toujours.
— Vous avez vu, dit en allemand l'hôtelier aux deux Saxons, tandis que notre voiture s'ébranlait de nouveau... Le docteur et sa femme n'ont même pas salué le prince!
— Schœndlich! (scandaleux!) firent ensemble le bonnetier et son épouse.
— Ce docteur, reprit Herr Graus, est décidément un homme rancunier et terrible. On m'a assuré que le télégramme du prince aux journaux d'Europe — où le prince parle de mansuétude envers lui — l'a mécontenté... Mais le prince le matera, croyez-moi, il le matera !
Et, de son poing fermé, Graus simulait le geste d'enfoncer un clou qui résiste.
Rothberg, même au Luftkurort, domaine de Herr Graus, est encore, à l'heure qu'il est, préservé des somptuosités architecturales de la nou-
vcUe Allemagne. Herr Graus méditait bien un hôtel gigantesque « à la façon des anciennes demeures de Thuringe ». Il exhibait à ses hôtes le projet d'un architecte berlinois qui réalisait ce vœu : une chaumière thuringienne grandie aux proportions d'une gare de capitale. Quand il me montra ce projet, j'objectai que ce qui convient à un chalet peut disconvenir à un palais. Il crut que je parlais par envie. Mais, Gon sei gelohiî Herr Graus n'a pas encore réalisé le projet de l'architecte berlinois. Les villas de Luftkurort sont encore de sages petites demeures allemandes en briques stuquées, avec de gentils balcons de bois et le nom de la villa écrit audessus de la maîtresse porte en caractères gothiques. Seul, à l'entrée du Luftkurort, le bâtiment de la poste impériale impose sa massive façade en pierre de taille, ses lourdes fenêtres, sa porte monumentale. La poste, à tous les coins de l'Empire, ne doit-elle pas évoquer la domination et le goût artistique du kaiser?
Notre appartement, dans la villa Else, se composait de deux chambres. Celle de Gritte donnait sur la route, élargie en cet endroit comme une place publique. La mienne ouvrait sur une sorte de balcon abrité d'où l'on dominait toute la vallée et le château. J'avais voulu aider Gritte à défaire sa malle, mais elle m'avait déclaré que
fO MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
je n'y entendais rien, et m'avait intimé l'ordre de m'asseoir sur une chaise et de la laisser faire. Avec une tendre curiosité, je la regardais tirer des casiers, pièce à pièce, son trousseau de pensionnaire, bien simple, bien uni, sans ornements. Elle y avait adjoint, pour me faire honneur, ditelle, quelques épaves d'avant notre ruine. Les deux robes annoncées dans sa lettre furent déployées sous mes yeux, deux robes de a l'ancienne splendeur », comme disait Gritte avec résignation. Elle les avait fait remettre à la mode, hors de la pension, par l'entremise d'une amie riche, M^'^ Grange, fille du directeur de la Banque Industrielle. Rajeunies, ces robes faisaient encore figure d'élégance.
— Tu ne reconnais pas la blanche? Voyons, Loup, tu ne la reconnais pas? celle que je" portais au bal blanc de l'ambassade d'Autriche, il y a dix-huit mois? M"'^ Grange m'y avait menée avec sa fille. Et tu vins nous rejoindre parce que je voulais être vue par toi dans tout mon éclat. L'autre, la mauve, c'est celle qu'Emery m'a faite pour le dîner de Noël... l'autre Noël, pas le dernier. Le dernier Noël a été bien triste pour ta Gritte, mon Loup, et bien seul!
Elle installait les robes, — tout en bavardant, — les pendait, sous une cloche de mousseline, dans les armoires de la chambre.
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH fl
— Vois-tu, reprit-elle, cela me serait encore égal que nous soyons devenus pauvres, si cela ne nous avait pas séparés. Mais penser que d'être pauvres, pour nous, cela signifie qu'on m'emprisonne dix mois par an et que, toi, on t'exile au bout de l'Allemagne, c'est trop, vois-tu! Je ne veux pas que cela dure; je m'y emploierai.
Ce (( je m'y emploierai )) était évidemment assez comique, proféré par une gamine de quatorze ans en vacances. Pourquoi n'eus-je pas envie de rire? Sous cette voix enfantine, reconnus-je l'accent de la destinée?
(f Est-il donc vrai, pensai-je, qu'un jour je quitterai Rothberg... pour ne plus revenir? »
Quelque chose de sensible s'endolorit à cette pensée dans mon cœur, quelque chose de sensible qui s'était assoupi depuis l'arrivée de Gritte.
Gritte, ayant fini ses rangements, fit quelques pas de boston dans la chambre, ainsi qu'elle en avait coutume après toute occupation sérieuse, puis elle adressa des révérences à son image, dans la glace de l'armoire, et lui dit en propres termes :
— Ma petite Gritte, vous n'êtes pas trop, trop laide, mais vous êtes extrêmement malpropre. Vous avez de la poussière de Franconie et du charbon westphalien sur vos habits, sur vos
p MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
joues et dans vos cheveux. Dépêchez-vous de faire votre toilette.
L'instant d'après elle était sur mes genoux.
— Et vous, monsieur Loup, débarrassez ma chambre. Dans une demi-heure, vous embrasserez une Gritte aussi nette qu'un mark neuf.
Leste, elle se remit sur pied, me prit par la main, me conduisit jusqu'à la porte de ma chambre qu'elle ferma derrière moi.
Je profitai de ma solitude pour faire moimême un bout de toilette. Je commençais à peine lorsqu'on frappa à ma porte. Un des serviteurs du château, uniforme vert, bottes et ceinture fauves, feutre vert à plume de faisan, et l'étoile d'acier sur la manche, me remit avec les signes du plus vif respect deux lettres au timbre de la Cour. Je reconnus l'écriture de ma souveraine et celle de mon élève.
— Il n'y a pas de réponses, fit l'émissaire, qui se retira.
Dans l'enveloppe de la princesse il n'y avait que ces mots sur un carton couronné : IVillkommen! c'est-à-dire : Bienvenue! et en français : (( Je compte sur ma chère leçon demain matin à neuf heures. » Le jeune prince, plus explicite, m'écrivait :
« Mon cher monsieur Dubert! je suis heureux
de VOUS saluer à votre retour. J'espère que vous avez bien voyagé. J'ai lu, en votre absence, Eviradniis. Je trouve cela très beau. Mais votre absence me donnait de l'ennui. Quelle joie do vous revoir demain! On ne m'a pas permis d'aller à votre villa ce soir, autrement vous m'auriez vu et j'aurais fait connaissance avec mademoiselle votre sœur, que je salue.
« Tout à vous,
(c Max. »
« On ne saurait nier, pensai-je, que vo-ilà d'aimables élèves. Et, après tout, le gros homme à moustaches en croc n'est pas si terrible, luimême, qu'il veut le paraître. ))
Ma toilette finie, j'allai inspecter le paysage, du haut de ma terrasse. Un vaste et profond amphithéâtre de forêts s'ouvrait au regard, un colisée de verdure mille fois agrandi. L'arène de ce colisée était une immense pelouse d'un vert tendre, encore printanier malgré la saison. La Rotha s'y promenait, tantôt contournant les hauteurs, tantôt coupant onduleusement les herbes. A mes pieds, la pente descendait, à pic, vers ce tapis d'émeraude, pente hérissée de mélèzes dont les plus proches frôlaient de leur cime le plancher de la terrasse. Et ce contrefort boisé sur lequel se rangeaient les villas, à bord d'abîme, se
prolongeait jusqu'au château, soutenant d'abord la route, puis le château dressé à la pointe. Seule construction apparente parmi cet horizon de forets montagneuses, le château avait beau n'être qu'une grande caserne du xviii^ siècle, surmontée d'un clocheton de couvent, il gardait une allure imposante, grâce au site et à l'énormité des proportions. D'autres pentes moins abruptes montaient du fond d'émeraude jusqu'aux lointains sommets de l'amphithéâtre. Juste en face de moi, un gros mamelon, inextricablement tapissé d'arbres, surgissait, contourné par la Rotha. C'était le Thiergarten, l'asile des chevreuils^ où se trouve aussi la Fasanerie ou Faisanderie du château. A droite, l'œil suivait le cours de la Rotha sinueuse et scintillante, vers un petit bourg nommé Litzendorf, invisible de l'endroit où j'étais, mais dont quelques carrés de culture se découvraient, découpés dans le velours opaque des forêts.
(( Herr Graus a raison, le paysage est plus admirable, vu d'ici. D'ici, l'isolement du château a quelque chose de somptueux... ))
C'était pourtant sa plus morne façade^ sa jaune façade de caserne qu'il présentait à la vallée. Vingt et une fenêtres régulières la perçaient sur deux rangées. La sixième fenêtre du second étage avait ses persiennes fermées : c'était celle
de ma chambre, que, durant quelques semaines, je n'allais plus habiter. Au premier étage, les trois dernières lenctres attirèrent mes yeux qui finirent par ne plus voir autre chose : c'étaient celles du boudoir intime et du cabinet de toilette de la princesse Else. Je distinguais les rideaux de « quinze-seize )) orangés, les stores demi-tirés en carrés de filet ancien et, à la fenêtre du cabinet de toilette, la glace ovale de la table à coiffer. Toute cette intimité féminine dans laquelle j'avais peu à peu pénétré depuis dix mois envahit mon souvenir, et il me sembla que la molle brise qui, comme chaque soir au soleil couchant, montait de la Rotha, m'apportait le partum d'iris et de jicky mêlés que je respirais là-bas, chaque jour, durant des heures de lecture et de causerie, à la blonde lumière tamisée par les rideaux, ou quand la princesse, assise à son piano, jouait pour moi ce prélude de Tar sifat que je ne me lassais pas d'écouter. Mon cœur se gonfla d'un sentiment très doux, d'un appel vers une présence amicale... Je me reprochai la gène que j'éprouvais, depuis l'arrivée de Gritte, à évoquer l'amie qui habitait cette hautaine prison princière.
(( Ma tendre reconnaissance pour cette amie 6re-t-elle quelque chose à mon affection pour Gritte? Pourquoi ne pas céder à la double joie
y6 MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
de cette double présence féminine? Jouissons de la grâce du présent! Jouissons du beau paysage, de la lumière exquise, de la saison, de la jeunesse, de l'affectueuse faiblesse des femmes... »
Qui n'a éprouvé, vers la vingt-cinquième année, ces élans vers la possession de la vie, de toute la vie, avec toutes ses joies à la fois, les permises et les défendues, pêle-mêle?... La chaleur généreuse du sang que le cœur jeune envoie au jeune cerveau nous grise. Nous imaginons alors le monde comme une charmante et facile proie off'erte à notre divertissement... Don Juan, Lovelace, M. de Camors... Cette activité souveraine, victorieuse de tous les scrupules, me parut à cette heure l'idéal de ma vie. Et je n'aurais pas été un jeune bourgeois parisien épris de culture étrangère si Zarathustra n'avait alors reçu mon hommage.
— Coucou, fit une voix derrière moi
Les mains de Gritte cachèrent un instant pour moi la vallée, le château et le fantôme du surhomme.
— Tout de même, reprit-elle en rendant la liberté à mes yeux, ton prince a un joli royaume.
Elle aussi donna le vol à ses regards par-dessus la conque immense et profonde, le cirque
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH fy
boisé, le château sur l'cpcron de sa colline velue, les cultures vers Litzendorf, le ciel qui rosissait avant de s'embrunir. C'était l'heure divine de ces sites montueux et boisés d'Allemagne, l'heure où l'ombre et la lumière, alternant entre les lignes successives des arbres, les détachent un à un dans une fumée de clarté. Du Thiergarten sortit un chevreuil, puis deux, puis toute une harde, à pas précautionneux. Leur fine tête levée au vent et au bruit, ils s'avancèrent sur le tapis herbu : leurs ombres s'allongèrent, obliques, sur les longs fils de leurs jambes. La harde vint s'abreuver à la Rotha, puis se dispersa dans la vallée, broutant l'herbe. Je regardai Gritte. Elle avait mis sa robe mauve; jamais silhouette plus charmante de Parisienne n'était apparue, les yeux en éveil, le teint animé, sur les terrasses de Herr Graus. Là-bas, là-bas, aux deux avant-dernières fenêtres du château, les rideaux furent tirés, et une lampe s'alluma.
La main de Gritte glissa sous mon bras, et tout son souple corps s'appuya contre le mien.
— Loup, murmura-t-elle, dis-moi que je ne rêve pas, que je suis bien là, près de toi, enThuringe... La Thuringe! Si tu savais comme ce nom-là me caresse, me trouble; il me semble enchanté... Cela tient, je crois, à ce que, toute
fS MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
petite, j'ai lu des contes merveilleux qui se passaient en Thuringe. Il y avait entre autres l'histoire d'un charbonnier qui vendait au diable son cœur contre un cœur de pierre, et qui devenait méchant, méchant... Et puis l'histoire d'une petite fille qui s'en allait chercher des herbes et qu'une vieille emmenait dans sa maison où elle la gardait si longtemps, si longtemps, que quand la petite sortait, ses frères et ses sœurs étaient devenus de vieilles gens. La Thuringe... je me la figurais comme un pays de montagnes et de forêts, où habitent des fées, des génies, et où, dans des châteaux, vivent des gens armés, bardés de fer... Et j'ai bien trouvé ici les montagnes, les forêts, le château... c'est bien la Thuringe que je rêvais... Seulement, il me semble qu'il n'y a plus de génies, ni de fées, ni de gens d'armes bardés de fer... Dis, Loup, qu'est-ce que c'est que la Thuringe, aujourd'hui? Et ton prince règne- t-il sur toute la Thuringe?
— Ecoute, petite fille, répondis-je, et surtout ne me pose pas trop de questions à la fois... L'image que le nom de Thuringe évoque pour toi n'est pas inexacte : tu es ici dans le cœur de la vieille Allemagne, et le Thuringerwald enclôt autant de légendes dans ses cirques de mélèzes que le Rheingau dans ses coteaux chargés de
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH fÇ
vignes. La loi d'airain de l'empire unifié a assurément changé bien des choses ici depuis le temps du charbonnier Peter, au cœur troid. Il y a toujours des gens d'armes en Thuringe : ils ont troqué leur casque d'acier contre un casque de cuir bouilli, mais cette transformation n'a eu aucune influence sur leur cerveau; et ils pensent toujours, comme au moyen âge, que rien n'est plus beau qu'une épée plantée dans un ventre... En revanche, les génies et les fées ont horreur de la politique mondiale, de l'impérialisme, du Flottenverein et des articles de la Ga-etre de FcAllemagne du CN^rd. Ils ont donc déserté toute la partie septentrionale de la Thuringe, trop voisine de la Prusse et trop prussienne; ils habitent plus volontiers la région méridionale, contiguë à la Franconie et à la Bavière. On dit que le lieu préféré de leur réunion est désormais une vieille route romaine qui suit la crête des monts de Thuringe : le Rennstieg. Je te montrerai cet antique chemin, il passe tout proche de Rothberg, là-haut, sur ces montagnes, en face de nous. Il semble précisément une ligne de partage des deux Allemagnes : l'Allemagne de la force brutale, au Nord; au Sud, l'Allemagne de la poésie et de la pensée. Un poète célèbre Ta chanté, et je veux, pour ton plaisir et pour le mien, en cette première fois où tes yeux voient
6o MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
le Thuringerwald au soleil couchant, te dire les stances de Viktor von Sclieffel sur le Rennstieg:
Sur le faîte de la montagne court une vieille voie
Souvent encombrée par les fougères foisonnantes.
— La cif^ogne, pour la septième fois, s'apprête-t-elle au départ?
Voici les riverains assemblés à la frontière.
Droit de forêt, droit de chasse, il s'agit de trancher les diflférends :
Il faut tracer à nouveau la Marche et la jalonner de bornes.
Ce n'est point un pavé à la mode romaine,
Tel que mon œil le vit en Terre Sainte
Richement orné de pierres milliaires, d'aqueducs,
De monuments funéraires et de ponts.
C'est un sentier de montagne allemand ! Il fuit les villes
Et halette vers la crête de la montagne forestière.
A travers les frondaisons des bois et l'ombre des sapinières il se faufile,
Et cache dans le taillis sa course farouche.
L'écureuil peut de branche en branche s'élancer
Aussi loin qu'il s'étend, sans jamais sauter sur le sol.
C'est le Rennslieg! l'antique frontière
Qui court de la Werra à la Saale,
Séparant droit et coutume, ban de chasse, ban de justice
De la Thuringe et de la Franconie.
Tu peux dire avec raison, quand tu gravis cette route :
A gauche l'Allemagne du Nord, à droite celle du Sud.
Qiiand la neige fond à droite, son flux torrentueux roule vers le Mein ;
A gauche, il coule vers l'Elbe...
Obscures migrations de peuplades disparues, Luttes pour la suzeraineté... embuscades, déroutes. Comices guerriers, meurtres, supplices... maint secret Flotte oublié sur la crête et le ravin I
Celui qui, d'une oreille pieuse, sait entendre Comment, plus magnifique que le lied et le poème, Dans ce doux, interminable bruissement des cimes, Se parle à elle-même l'âme de la forêt : Celui-là doit, quand rôde la brise de l'été, Monter en pèlerinage sur le Rennstieg...
Grîtte, dont la jeune sensibilité n'était pas rebelle à la poésie, écouta sans impatience les stances de Viktor von Scheffel. Quand j'eus fini, elle me questionna de nouveau :
— Alors, Loup, nous sommes ici du bon côté du Rennstieg, du côté des génies et des fées, pas du côté prussien?
— Oui, petite fille : Rothberg est en effet un coin de l'Allemagne légendaire. Ces monts velus, cette verte vallée, ce torrent rougeâtre, ont été longtemps le séjour de mystérieux esprits, gardiens de la vieille Allemagne. Dans ce château, ou du moins dans le burg sur les ruines duquel ce château fut bâti, a vécu un empereur allemand, empoisonné six mois après son élection, comme il convenait à un empereur du moyen âge, à longue barbe et à vêtement de fer. Plus tard, un prince moins barbare l'habita, — Ernst, — qui en fit le séjour de la philosophie et de la poésie. Rothberg eut des princesses d'une grâce et d'une beauté célèbres, telle cette Maria- Helena pour l'amour de qui un bel officier
déserta et perdit la vie... Mais Ernst et Maria- Helena, c'était encore, ayant changé ses vêtements de fer contre des vêtements de soie, — la vieille Allemagne...
— Et aujourd'hui? demanda Gritte.
— Aujourd'hui, ma chérie, la principauté est régie par un souverain très moderne qui, bien que né de ce côté du Rennstieg, prend le mot d'ordre à Berlin. Ce prince règne sur Rothberg, qui a 1.800 habitants, sur Litzendorf, bourg industriel qui en compte 3.000; deux autres mille habitants sont dispersés dans les hameaux de la forêt. L'amitié de Guillaume P'" pour le père du prince actuel valut à Rothberg de garder une ombre d'indépendance : le contingent militaire est recruté sur son territoire et y demeure; le timbre-poste de Rothberg subsiste avec l'effigie casquée de l'empereur Hunther. Mais le prince régnant, Otto, n'en a pas moins comme ambition de façonner son domaine à l'image de la Prusse. Il a pris de son maître les moustaches en croc, le goût des télégrammes sensationnels, la manie des uniformes... Tu le verras ; tu connaîtras la petite cour disciplinée à la prussienne : le major de Marbach, Prussien d'origine, le comte Lipawski, Hof-intendant, le baron de Drontheim, ministre de la police et chef de toute l'administration, — l'architecte, l'aumônier, le maître dé
chapelle, — sans compter le président du tribunal, qui siège à Litzendorf, et divers fonctionnaires moins importants. Tout ce petit monde ofliciel est très prussien, à l'image du maître, ou, pour mieux dire, très hobereau... Or, les génies et les fées, c'est avéré, détestent les hobereaux. Voilà pourquoi tu n'en rencontreras point sur le territoire de Rothberg, à moins, peut-être, de te promener au clair de lune sur le Rennstieg.
— Et le petit prince, demanda Gritte après un silence, est-il aimable, ton élève?
— C'est un enfant d'un bon naturel, avec des dessous de colère et de violence, héritage de ses ancêtres, — avec une tendance à la dissimulation qui lui vient de ce que le major Marbach l'élève à la mode brutale en honneui dans l'armée prussienne... Pour moi, je dois convenir qu'il est plein de gentillesse.
— Et la princesse?
Je ne répondis pas tout de suite, bien aise que le crépuscule assombri cachât la rougeur que je sentais monter à mes joues.
— La princesse, répondis-je, est une Erlenburg, vieille race allemande... Elle est cultivée et parle bien le français...
A ce moment, un pas résonna sur la terrasse contiguë à la nôtre. Gritte cessa de m'écouter.
— Regarde, me dit-elle à demi-voix : Monsieur Moloch!
Je regardai : c'était le petit vieux de la route, toujours en redingote noire et en chapeau haut de forme. Les mains dans les goussets de ses chausses, il contemplait la vallée de ses yeux virevoltants.
(( Pourquoi Gritte l'appelle-t-elle M. Moloch?)) pensai-je. Puis je me souvins : « Ah! Dynamologue! Le mot de Herr Graus! Gritte simplifie. ))
— Il ne s'appelle pas M. Moloch, dis-je en souriant; il s'appelle : Herr professor Zimmermann.
Elle ne répondit pas. Mais comme la vieille dame apparaissait à son tour, vêtue cette fois d'une belle robe de taffetas puce, et que sa longue main d'ivoire ancien allait rejoindre sur la balustrade la main ridée et agitée de son mari, Gritte ajouta :
— Et voilà xM™^ Moloch.
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH 6f
plT^^^A princesse lisait :
(( Ces ravalements de l'âme, ces voluptés d'apaisement, l'amour ne doit pas les souffrir. Son effort, au contraire, est d'élever la personne aimante, tout au moins de la maintenir à son niveau, de cultiver l'union par ce qui la resserre, ce qui seul la rend réelle : l'égalité. Si les deux âmes étaient si disproportionnées, nul échange ne serait possible, nul mélange. On ne parviendra jamais à harmoniser tout à rien. »
Sous la clarté matinale, filtrée en jaune par les rideaux de ce quinze-seize », j'écoutais ce morceau, que la princesse accentuait avec l'application d'une bonne élève, et aussi avec le soulignement, à certains mots, d'une lectrice
soucieuse de prouver qu'elle comprend, apprécie et interprète.
Nous étions dans le boudoir-bibliothèque, elle assise devant un bonheur-du-jour, moi confortablement établi dans une bergère. Tout au fond, vers la porte, la demoiselle d'honneur, M"^ de Bohlberg, jeune personne d'une cinquantaine d'années, maigre et massive à la fois, et portant toute sa moustache, brodait un chemin de table, d'une infatigable aiguille, sans jamais lever les paupières. La jaune lumière animait la charmante pièce Louis XV, grise et blanche, aux armoires grillagées, garnies de vieilles reliures... Entre les deux fenêtres, le portrait du prince Ernst, l'aïeul qui avait décoré ce boudoir et collectionné les livres. C'était une fine figure pointue, aux yeux noirs spirituels, au nez un peu fort, et qui souriait ironiquement. Bien des fois, pendant la leçon, tandis que lisait mon auguste élève, je dialoguais mentalement avec le portrait du prince Ernst, ami de Voltaire, et si vivant, si parlant sous sa perruque à queue mince, nouée d'un ruban feu!
Il me parut, ce matin-là, qu'il me disait :
— Mon jeune ami, vous faites débiter à ma petite-bru un étrange galimatias, orné de quelques vérités de La Palice.
— Prince, répliquai-je à part moi, il est vrai
que cela est horrible. Songez toutefois qu'avant mon arrivée ici, votre petite-bru se nourrissait de romans soi-disant français que lui envoyait un éditeur de Leipzig. Cela s'appelait : Chairs ardentes^ les Faux Sexes, l'Enfer des Voluptés^ que sais-je encore? La douce Else prenait cela pour de la littérature française. Elle s'adonnait d'autre part aux rébus de l'école décadente qui fleurit à Paris vers 1890, et s'imaginait voir clair dans cette nuit. Maintenant, elle pratique Hugo, Verlaine, Balzac. Aujourd'hui, ne vous déplaise, c'est du Michelet qu'elle débite.
La princesse lisait toujours :
c( L'état des femmes du Nord est très mobile. Il suffit souvent d'un peu d'adresse et d'amour pour changer cette pure personne tout à coup et la faire passer à la plus charmante douceur, aux larmes, aux plus amoureux abandons.
L'homme doit bien y réfléchir... ))
Conseil excellent de l'illustre écrivain! Je me pris tout juste à réfléchir aux amoureux abandons des femmes du Nord. Et, pour donner un support à ces réflexions, je regardai attentivement ma souveraine. Sa robe d'intérieur, en mousseline de soie crème, d'une élégance surchargée qui décelait la provenance berhnoise, alourdissait un peu ses formes. La princesse s'habillait plus volontiers à Vienne ou à Paris ;
mais, de temps à autre, le prince faisait pour elle une commande à Beriin, la contraignant à honorer l'industrie nationale. Grande et fortement charpentée comme la plupart des Erlenbourgeoises, Else était restée maigre et osseuse, disait-on, jusqu'à il y avait environ quatre ans. Alors elle s'était mise à prendre quelque embonpoint; son visage et ses membres y avaient acquis une grâce qui leur manquait, et elle avait, du même coup, rajeuni... Ce matin-là, tandis qu'elle lisait Michelet d'un ton si pénétré, je n'avais pas besoin du complaisant effort que font volontiers les jeunes gens pour trouver adorable l'objet de leur préférence. Mes yeux s'arrêtaient sur la nuque blonde et mate, sur le lourd édifice de cheveux blonds qui la couronnait. Les cheveux, les abondants cheveux cendrés, sont une plante allemande. Les bonnes d'enfants, comme les princesses, exposent là-bas des chevelures à exaspérer une Parisienne. Mais, même en pays germanique, les cheveux de la princesse étaient un rare spécimen. Ils couronnaient et encadraient noblement un visage un peu moutonnier, devenu assez original depuis qu'il s'empâtait légèrement, et auquel un observateur désintéressé n'aurait pu reprocher qu'une certaine fadeur. Les yeux, point très grands, d'un bleu foncé, avaient un regard si jeune, si bien-
veillant, si tendre même, qu'ils illuminaient toute la figure. La première fois que ces yeux m'avaient regarde, je les avais jugés pénétrants et ils m'avaient troublé. Maintenant, je les savais dépourvus de toute pénétration, mais riches de bonté et d'une charmante curiosité sentimentale. Ils ne voyaient pas d'une façon très perspicace les gens et les choses, mais ils voulaient les voir d'une certaine façon que désirait le cœur. Comme les cheveux, comme la nuque, comme tout le corps et tout le visage d'Else, ils dégageaient ce fluide dont le nom est intraduisible en français et que les Allemands appellent la Gemùrhlichkelr.
(( Chère Else, pensai-je, combien je vous suis obligé de m'avoir attendu pour être jolie! Car vos portraits d'extrême jeunesse me séduisent moins que votre maturité présente!... »
— Mademoiselle de Bohlberg, dit à ce moment la princesse, en posant le Michelet sur le bonheur-du-jour, il fait un beau soleil. Je crois que voici l'heure prescrite par le docteur pour votre promenade.
M"^ de Bohlberg roula prestement son ouvrage, et, d'un air pincé, sortit du boudoir sans prononcer une parole. Dès qu'elle eut refermé la porte, la princesse me regarda en éclatant de rire.
yO MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
— Elle vous en veut à mort! Pauvre Bohlberg ! elle est jalouse de moi et jalouse de vous. Venez ! Laissons la lecture; je ne pouvais plus la supporter. Venez!... plus près de moi, plus près...
C'était dit, assurément, avec une gentille impatience, mais tout de même, cette gentillesse masquait un ton de commandement, le ton des gens qui, toute leur vie, ont vu beaucoup d'échinés ployées. Comme à l'ordinaire, cela gâta mes dispositions amicales. Je m'approchai, dans l'attitude de recevoir des ordres.
— Eh bien ! fit Else... C'est tout?
Et un si naïf désappointement se peignit sur ses traits que je ne pus m'empêcher de sourire. Je pris la main qu'elle me tendait et j'y posai mes lèvres, plus longuement que ne le voulait l'étiquette.
— Quoi! me dit-elle... Vous ne m'avez pas vue depuis quatre jours, et voilà vos façons! Asseyez-vous ici.
J'obéis. Je m'assis sur une banquette voisine de la table. Je regardai les yeux bleus. Ils étaient un peu humides. Peut-être parce que j'avais, l'heure d'avant, contemplé le visage de quatorze ans de Gritte, je lus sur la tendre meurtrissure de ces yeux mouillés le chiffre des années. Et cela me toucha : la fuite de la beauté féminine est émouvante. Je regrettai d'avoir fait cette
absence; peut-être, en rompant l'habitude, avais-je perdu la faculté d'être épris.
(( Que deviendrai-je? pcnsai-je égoïstement, comment supporterai-je la vie de Rothberg- Schloss, si je ne suis plus épris? Interminables mois d'hiver, comment vous subir sans une passionnctte? »
Elle parla d'une voix un peu troublée.
— Mon ami, fit-elle, je me suis sentie bien seule quand vous avez été parti. Le prince a chassé, a manœuvré avec la garnison. Je me suis promenée avec M"'^ de Bolilberg, à qui j'ai fait toutes sortes de misères, parce qu'elle ne pouvait s'empêcher de rayonner, vous sachant au loin... J'ai compris alors combien j'ai besoin de vous.
(( Vrai, pensai-je, elle n'est plus souveraine le moins du monde. Elle est seulement tendre, et, comment dire? gentille. Une petite ouvrière d'Iéna ne doit pas accueillir très différemment un étudiant, — son ami, — qui a passé trois jours loin de la ville. »
Le vilain sentiment d'être le plus fort, l'étrange goût de tourmenter ce qui nous aime, peut-être aussi le désir pervers d'exciter jusqu'à la crise cette sensibilité tendue, me firent répondre avec un respect affecté :
— Madame, vous pouvez être assurée que,
moi aussi, j'ai trouvé le temps long loin de Votre Altesse.
Elle se recula vivement.
— Altesse!... Vous m'appelez Altesse, à présent!... Qu'est-ce qui vous a changé durant ces trois jours de Carlsbad? Ah! vous n'êtes qu'un Français, frivole et léger, et j'aurais bien tort de m'attacher à un Français. Je vous ai permis de ne pas me traiter selon mon rang. C'est un autre manque de respect que de refuser cette permission.
Elle se leva, et, pour cacher des larmes qui pointaient de nouveau à ses yeux, alla brusquement à la fenêtre.
(( Ses cheveux sont admirables et sa taille est jolie, me disais-je. Décidément, elle a raison, je ne suis qu'un frivole Français. Mais pourquoi, même dans ses moments de passion, manquet-elle de tact? Toujours le rappel de ma situation subordonnée!... Toujours les mots de permission, d'obéissance, de respect!... »
Elle se retourna; elle avait essuyé ses yeux. Et elle me dit seulement :
— Ce n'est pas bien.
Ces mots trouvèrent le chemin de mon cœur. L'envie me passa soudain de faire sur elle et sur moi des expériences de psychologie compliquée. Et je redevins moi-même l'étudiant d'Iéna, à
qui sa petite amie aux doigts piques d'aiguille fait une scène sans motif, au retour. Je pris les doigts sans piqûre d'une longue main, belle et noble, qui pendait sur les applications de la robe de Berlin. Cette main résista un peu, mais je l'emprisonnai.
— Ma grande amie! murmurai-je.
Elle me sourit. Elle aimait cette appellation, que j'avais un jour trouvée pour lui parler; elle y distinguait je ne sais quelle ingéniosité française.
— Oh! fit-elle... c'est gentil de m'appeler de nouveau ainsi.
Nous nous assîmes côte à côte sur un canapé voisin des fenêtres.
— J'ai compris, dit-elle, combien votre présence m'est précieuse, en recommençant pour trois jours la vie que je menais ici avant votre arrivée au château. Je m'étais grisée tout à tait depuis que vous êtes auprès de moi; je ne me rendais plus compte de la réalité. Ma prison me plaisait, parce que j'avais partagé l'amusement de votre curiosité à connaître cette prison princière. Auparavant rien ne m'y intéressait. N'ai-je pas vu tout cela depuis mon enfance? Le palais somptueux, les grandes salles, les réceptions, la morgue allemande!... Vous, jeune Parisien, qui n'aviez jamais été reçu dans une Cour, cela vous
était nouveau. Et cela m'amusait de vous expliquer tout cela, de vous montrer la salle des chevaux, la salle des portraits, la miraculeuse Vierge d'acier dans la chapelle, la salle des Cerfs... de vous associer à ma vie de princesse, et aussi de m'initier à votre vie, que j'ignorais... Jamais je n'avais conversé avec un Français!
— Et votre professeur de danse? objectai-je en souriant.
— Il était contrefait, il s'appelait Birenseel, et je crois qu'il était Belge... Oui, le château, le paysage, la Cour, me semblaient enfin vivants, réveillés d'un sommeil de quinze années. Et le prince lui-même (ajouta-t-elle avec une nuance d'embarras, mais avec le sérieux d'une personne à qui manque radicalement le sens du comique), le prince qui daigne si volontiers discuter avec vous, qui défend la grandeur et la beauté de l'Allemagne contre votre grâce et votre esprit, oui, je trouvais au prince des pensées et un caractère qu'auparavant je n'avais pas su aussi bien démêler et apprécier. Je lui savais gré de bien discuter avec vous, et d'animer votre esprit par ses arguments... Et le major de la Cour, aussi, me devenait intéressant, parce qu'il vous déteste et n'ose rien contre vous à cause de moi. Et jusqu'à ma pauvre Bohlberg qui m'amusait comme un personnage de roman, qui jaunissait
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH yf
de jalousie, elle que je croyais seulement être l'étiquette habillée!...
Elle s'interrompit et me regarda... Ce qu'elle disait m'était vraiment délicieux à entendre et je ne le trouvais pas trop mal dit. Je la remerciai, et du même coup je l'encourageai à poursuivre en appuyant mes lèvres au-dessus du bracelet en gourmette qui ceignait son poignet droit.
— Quel dommage, murmurai-je, cette fois d'un ton convaincu, que je ne puisse écrire les jolies choses que vous venez de dire!
— Vous vous moquez! fit-elle.
Elle employait volontiers les locutions du répertoire, et, quelques germanismes à part, parlait, en somme, une excellente langue française. Elle mit sa main gauche sur mon épaule et poursuivit :
— Et Max, mon petit Max, qui a pour vous tant d'affection, et qui dit si gentiment : ce Mon compatriote M. Louis Dubert! )) Car il aime votre langue et votre pays d'instinct, celui-là! Il est le portrait ressuscité de son aïeul Ernsr, avec un peu de mon cœur en plus. Max avait fait tant de progrès depuis votre arrivée! L'enfant endormi qu'il était naguère s'éveillait, devenait intelligent. Eh bien! quand vous avez été parti, Max s'est rendormi, et avec lui toute la Cour et le château et le paysage de la Rotha...
Bohlberg a ressorti ses vieilles histoires qu'elle n'osait plus raconter depuis un an, les histoires de sa famille, qui remonte àOttomar le Grand, assure-t-elle. Et j'avais beau lui dire : « Bohlberg, qu'est-ce que ça me fait que votre famille remonte à Ottomar le Grand? )) Elle ne me passait pas un Kuno, ni un Friedebrand, ni un Theodulf A table, le prince et le major ont recommencé leur discussion sur le matériel d'artillerie. Ils se gênent devant vous, parce qu'ils ont peur que vous ne donniez des renseignements à votre gouvernement. Les canons, pourtant, cela vous est bien égal, n'est-ce pas, mon ami?...
(H Convenu! pensai-je. Je suis le Français léger, frivole; le canon ne compte pas pour moi... Il y a eu Valmy, pourtant... Et même Saint-Privat... »
— Oui, reprit-elle, tout m'a paru rendormi et odieux. Alors j'ai voulu être seule... avec le souvenir de ces dix mois. J'ai refusé de sortir en phaéton avec le prince, j'ai renvoyé Bohlberg, j'ai laissé mon petit Max aux soins du major. J'ai refait toute seule nos pèlerinages dans le parc... et surtout celui de Maria-Helena...
Elle baissa les yeux, confuse. Je pensai :
(C II n'y a vraiment pas de quoi rougir. Estelle innocente, au fond? Pour un moment où sa
tête de souveraine s'oublia sur l'cpaulc du précepteur, dans la grotte de Maria-Hclcna! »
— Tout cela, reprit-elle, ne m'a tait que mieux sentir combien les souvenirs sont des vanités... Désespérée, je me suis enfermée ici et j'ai relu ce que vous m'aviez lu... des choses françaises qui me redonnaient le son de votre voix. Cela m'enchantait et me tourmentait. Mon caractère est devenu exécrable. Hier, j'ai frappé Bohlberg qui me piquait dans le dos avec une épingle, en m'attachant mon corsage!...
Je baisai franchement la belle main longue, qui devenait fiévreuse.
— Moi aussi, répondis-je, je vous ai donné durant ces jours d'absence le meilleur de ma pensée. Quand le train m'emportait loin de Rothberg, je me sentais horriblement seul. Votre photographie n'a pas cessé d'être à portée de ma main et de mes yeux. Et hier même, à la gare de Stcinach, en attendant l'arrivée de ma chère petite sœur, c'était votre lettre que je relisais.
— Vrai? s'écria la princesse, toute joyeuse. Et elle fit un mouvement pour porter à son tour ma main — cette main plébéienne qu'elle tenait — jusqu'à sa bouche. Mais l'hérédité princière et l'éducation bridèrent l'instinct, et, avec une charmante gaucherie, elle reposa ma main sur ses genoux.
Moi je pensais : « J'ai dit un demi-mensonge. J'ai lu la lettre de Gritte avant la lettre d'Else, et la lettre d'Else a eu tort contre celle de Gritte. Mais, en affaire sentimentale, qu'est-ce qu'un demi-mensonge? »
Jusqu'en ce point de l'aventure et de mes réflexions, j'avais gardé un sang-froid à peu près absolu. Je me regardais agir, selon la bonne tradition psychologique. Mais la princesse, ayant arrêté si brusquement le geste tendre commencé, en conçut sans doute quelque remords, ou bien, tout simplement, son cœur sincère eut un élan. Elle murmura :
— Venez plus près... Puisque vous avez pensé à votre souveraine, je vous permets de venir plus près, comme àMaria-Helena-Sitz.
Soyons sincère : toute envie de m'analyser et de réfléchir disparut. Je pris instantanément la position, mémorable entre nous parce que, jusqu'ici, elle avait été unique, dite : de Maria- Helena-Sitz, — c'est-à-dire que je cédai à l'appel tendre du bras d'Else, et que je posai mon front sur son épaule, à l'endroit où la robe de Berlin, par une galante attention du prince Otto, s'échancrait sur la naissance du cou. Mon visage se trouva ainsi posé entre les ruches de fausse (( Angleterre » façonnées par les mains diligentes des ouvrières prussiennes et les frisons
de cheveux cendres qui faisaient l'école buissonnicrc hors du chignon.
— Mon ami! mon ami... murmura Else, rapprochant son visage du mien, jusqu'à faire toucher nos joues... Cette absence m'a terriblement montré le mal de mon cœur. Dites-moi si vous... si vous m'aimez!
Ces derniers mots furent un léger souffle; il fallait écouter d'aussi près pour y démêler des mots. Je répondis d'une voix dont l'assurance m'étonna moi-même :
— Oui... vous le savez bien... je vous aime. Elle se dégagea, comme si ma réponse, qu'elle
avait pourtant demandée, la blessait. Son visage marquait un grand trouble : elle ne s'aperçut même pas qu'un peigne d'écaillé se détachait de ses cheveux. Elle parcourut vivement des yeux toute la tranquille bibliothèque et, par les vitres, le paysage de la Rotha.
— J'ai trop souffert ici, murmura-t-elle, comme si elle se justifiait. Ce n'est pas vivre... Ce n'est pas vivre! Voilà mes plus belles années qui passent, dans cette prison! Je vous assure, Louis, ajouta-t-elle en se tournant vers moi, je n'aurais pas demandé mieux que de trouver dans le mariage la joie complète de mon cœur. Ne me croyez pas pareille à vos compatriotes qui ne prennent pas le mariage au sérieux.
8o MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
Quand on m'a mariée au prince Otto, j'avais dix-sept ans... j'étais tout à fait ce qu'un de vos romanciers a appelé une oie blanche. Ce n'était pas d'être princesse régnante qui me tentait, c'était d'être la femme de mon mari, comme une petite bourgeoise. Et j'ai adopté d'abord les goûts du prince Otto... Je me suis intéressée aux choses de l'empire, aux crédits militaires, à la chasse, au matériel de l'artillerie, à la question du timbre-poste de Rothberg et de la garnison... oui, à tout cela je me suis intéressée, parce que, vous le savez bien, mon cœur est très germanique, et puis, j'aimais le prince, et, ce qu'il aimait, je voulais l'aimer... Seulement, je souhaitais que le prince s'intéressât à toutes ces choses, comment dirai-je? pour moi, à cause de moi! Je voulais être sa première affection, son premier souci. Et il ne m'a pas fallu longtemps pour apercevoir que j'étais, sans plus, la princesse. Comme je lui avais tout de suite donné un fils, il n'attendait plus rien de moi. J'étais jeune, pourtant, et jolie, bien que tout le monde dise qu'à présent je suis encore plus jolie. Le prince m'a préféré toutes mes demoiselles, toutes les femmes de fonctionnaires, et jusqu'aux filles de chambre. Aujourd'hui, sa maîtresse est cette petite Frika de Drontheim, la sœur du ministre de la poHce, une fille si mal élevée, et tellement
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH 8l
maigre! Il n'y a que Bohlberg qu'il ait respectée, je crois!
Toute vibrante, toute nerveuse, elle alla ouvrir largement la fenêtre, respira l'air de la vallée, revint vers moi.
— J'étouffe, reprit-elle, j'étouffe ici... C'est trop petit pour mon cœur, si quelqu'un ne l'y retient pas. Cette Cour figée dans sa vieille étiquette... ce peuple sans ressort dont le respect et l'affection même sont fades... cette monotonie des jours identiques à la veille, au lendemain. Non... tout cela n'est supportable qu'avec l'amour. Et je n'ai pas l'amour. Il y a des jours où je me suis levée comme folle, résolue à m'évader d'ici, si je ne rencontrais pas l'aventure, la fantaisie... Il n'aurait tenu qu'à un de mes sujets — si son visage m'avait plu — de cueillir un caprice de sa souveraine... J'errais dans le parc... je me disais : (( Je suis jeune... je suis belle... Parmi les habitants de cette vallée, il n'y en aura donc pas un seul qui rêve de mon visage, qui essaye de le regarder de plus près, qui se glisse dans les fourrés du parc pour m'approcher, comme cet officier qui, il y a un siècle et demi, s'éprit de la princesse Maria-Helena? » Combien j'aurais été indulgente!... Les portes du parc sont ouvertes. On n'a, la plupart du temps, qu'un anneau de fil de fer à soulever...
Seulement, un vieil écriteau accroché à un arbre dit, aux abords des chemins qui pénètrent dans le parc : Verhotener Weg! Et ce peuple est si servile que jamais une infraction n'est commise à la consigne. Non seulement jamais je n'ai rencontré, comme Maria-Helena, le sujet épris... mais jamais un fiancé n'a monté les sentiers du parc, afin de voler une fleur pour sa fiancée... jamais une fiancée ne demanda à son fiancé de voler cette fleur!
Elle s'arrêta. Elle s'était émue au son de ses propres paroles.
— Alors, reprit-elle plus bas, comme je commençais à m'engourdir dans mon isolement, une Providence vous a envoyé...
Elle s'interrompit encore et se mit à rire, de son rire gai d'écolière, à une image apparue dans sa mémoire.
— Figurez-vous, reprit-elle, que quand le prince m'a dit, l'an passé, qu'il avait fait demander, à l'ambassade d'Allemagne à Paris, un professeur de français pour Max, j'ai tout de suite imaginé ce professeur sous les traits de mon ancien maître à danser, le Belge Birenseel... Un petit vieux aux jambes grêles, tout juste pas bossu. Mais dès le lendemain de votre arrivée ici, j'ai deviné que vous étiez joli garçon, à l'air mécontent de Bohlberg que j'interrogeais sur
VOUS. Elle vous avait entrevu, a II ne me plaît pas, » dit-elle d'un ton pincé! Bohlbcrg a le goût des choses laides. Elle aime l'étiquette, les toilettes de Berlin et le major de la Cour.
Le clair rire d'Else résonna encore sur ces mots. Le rire d'Else avait quinze ans de moins qu'elle. En fermant les yeux, j'entendais une jeune fille rire à côté de moi.
— Vous m'avez changé ma vie, reprit-elle, devenue sérieuse et s'asseyant tout près de moi sur le même petit canapé. Je me suis réveillée. J'ai goûté la nature, les livres, la vie. Je ne voulais pas m'avouer que vous étiez la cause de cette transformation. Cela m'humiliait, cela choquait ma pudeur de femme et mon orgueil de princesse. Mais trois jours d'absence m'ont oté mon orgueil...
Elle baissa les yeux et ne finit pas sa phrase, sans doute pour laisser entendre que la pudeur de la femme n'avait pas disparu avec l'orgueil de la princesse. Moi, je crois bien que toutes ces paroles féminines , où l'off'rande de soi était si peu dissimulée, n'avaient pas bouleversé mes sens : mais elles avaient grisé à tond ma vanité. Et j'en étais à discuter les objections de moralité, ce qui est le signe du consentement de l'instinct.
(( Le mari est un ennemi... un ennemi de mon
pays, de ma race. Sous ses apparences correctes, il est parfois d'une insupportable insolence. De plus, c'est un mauvais mari. Il me paye? Eh bien! ne lui donné-je donc rien en échange de ses marks? »
Comme je rêvais ainsi, l'avant-bras nu d'Else glissa contre mon visage et, doucement, je me sentis ramener à (( l'attitude de Maria-Helena- Sitz ». Mes veux se levèrent vers ma souveraine :
« Moi aussi, je suis seul, pensai-je. Nous sommes deux exilés ! ))
Malgré toutes les résolutions antérieures de ne faire aucune avance, je dus instinctivement ébaucher quelque geste de rapprochement. Le charmant visage un peu meurtri d'Else fut tout contre le mien; ses regards, si l'on peut ainsi dire, entrèrent dans mon regard. Que les moralistes, avant de me condamner, réfléchissent que j'avais vingt-six ans, que depuis dix mois, vivant dans l'intimité d'une femme, aucune caresse féminine ne m'avait effleuré!... Tout cela conspira contre les résolutions de l'abstinence stoïque et de la vertu.
(( D'ailleurs, résister serait ridicule, » pensai-je, au moment où des lèvres de princesse touchèrent mes lèvres de plébéien.
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH 8f
Baiser! geste subtil, bizarre, souvent un peu comique et parfois tragiquement émouvant; effleurement des lèvres qui ne savent plus remuer pour la parole, ayant dit tout ce que peuvent exprimer des mots; baiser instinctif, héréditaire, et pourtant convenu, qui t'inventa, qui te perfectionna, qui fit de toi, dans notre civilisation accablée d'histoire et de tradition, le rite de l'accord passionnel, la dernière des passes d'armes amoureuses, le sceau de la promesse définitive, comme l'anneau de fiançailles de la possession? Si quelques amants t'échangent dans la griserie impétueuse d'un transport qui ne se gouverne plus, combien plus souvent tu es le simple et commode aboutissement d'une situation qui sans toi deviendrait, bientôt, intolérable ou ridicule! Que dire après qu'on a dit certaines choses ? Aux pauvres amants à court d'éloquence, tu enlèves à temps la possibilité même de parler. Tu les bâillonnes savoureusement à l'heure où, sans doute, ils ne diraient plus que des pauvretés. Baiser, point d'orgue ou point final, tu es spirituel : car la quantité de sottises qui, grâce à toi, n'auront jamais été prononcées, est sans doute innombrable. Mais tu es traître aussi. Souvent commencé sans entrain et par pure convenance mondaine, tu mêles les êtres, tu fais jaillir en eux
le fougueux instinct qu'ils croyaient dompté par la politesse, assoupi sous la morphine des usages. Telles lèvres qui se sont unies, tout simplement pour accomplir une formalité sentimentale, presque mondaine, goûtent soudain une saveur imprévue: les électricités contraires s'échangent par ces pôles au contact, en sorte qu'une fois désunis, les deux êtres ne sont plus les mêmes qu'avant le baiser. Ainsi, malgré tes allures rituelles, malgré ton air de rester idéal à demi, tu finis par nous apparaître comme le signe maçonnique du génie de l'espèce, geste inexplicable, ingénieux, décevant!...
— Bohlberg! murmura tout à coupla princesse en me repoussant.
Sa main attrapa assez adroitement le Michelec qui bâillait sur le guéridon... Je m'écartai autant que me le permit l'étroit canapé.
(( Les temmes pures, douces et fidèles, lut Else, les femmes qui n'ont rien à dissimuler, ont plus que les autres besoin de la confession d'amour, besoin de se verser sans cesse dans un cœur aimant... Comment se fait-il que l'homme profite généralement si peu d'un tel élément de bonheur?... ))
M^^^ de Bohlberg entra sur cette question vraiment angoissante. Else lut encore deux ou trois
lignes, puis ferma le livre et se leva. Elle avait reconquis son sang-froid. Mais ses yeux brillaient de bonheur.
— Bohlbcrg, vous êtes-vous bien promenée? Comment va votre sciatique?
— Je remercie la princesse. Je ne peux presque pas marcher, la princesse le sait bien. C'est pour lui obéir que j'ai été faire trois pas dans le parc. Je me suis traînée jusqu'au banc d'écorce et j'y suis demeurée une demi-heure.
— Bon! Cela vous te ra un grand bien, Bohlberg.
— Puis-je poser une question à monsieur le docteur?
— Certainement.
— Monsieur le docteur, pourquoi avez-vous apporté de Carlsbad du demi-cristal au lieu de cristal fin pour compléter le service de Bohême?
— Ma foi, mademoiselle, répliquai-je, j'ai fait ce que j'ai pu. Je regrette ma maladresse, mais je n'ai pas de compétence spéciale sur la cristallerie.
— Laissez donc M. Dubert tranquille, fit la princesse agacée. Vous êtes assommante, Bohlberg.
— La princesse va-t-elle s'habiller? reprit la vieille fille inflexible.
— Oui! oui! Allez m'attendre dans le cabinet
de toilette. Allez!... A bientôt, monsieur Dubert. Merci pour votre bonne leçon. Ce Michelet est passionnant!
M'^^ de Bohlberg sortit en rechignant par la chambre à coucher. Comme je m'éloignais vers la porte du salon, Else me suivit d'un pas ou deux...
Et l'entre-bâillement de la porte encadra une courte réplique du geste ancestral par lequel, depuis tant de siècles, sur les lèvres humaines, le verbe aimer se fait chair.
E traversai, de ce pas ailé qu'on a dans les rêves, les deux salons de la princesse, le Louis XVI et l'Empire, puis le vestibule où noircissaient aux murs d'innombrables portraits des siècles derniers, fort médiocres. L'escalier, en marbre brun de Dôschnitz, me porta — oui vraiment, me porta — jusqu'au rez-de-chaussée par où je gagnai la colonnade, en grès de Grôsgalitz, le perron d'honneur, la cour... Dans la cour, je croisai le Hofintendant, comte Lipawski. Il vint à moi. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, petit, vif et grassouillet, fort érudit d'ailleurs, et dont l'aménité s'aiguisait d'une pointe caustique. — Monsieur le docteur, fit-il, je vous présente
mes devoirs. Vous venez d'enseigner notre charmante souveraine? Travaillc-t-elle à votre gré?
— La princesse, répliquai-je, volontairement solennel, est admirable d'intelligence et d'application,
— Fort bien! fort bien! Toute la cour remarque en effet, depuis votre arrivée, son goût très vif pour le Français... je veux dire pour la langue française, vous m'entendez bien? Au revoir, heureux docteur.
Il s'éloigna sur ce mot, sans me laisser le temps d'une réplique. Le quart avant onze heures sonna au campanile du château. « Bon, pensai-je, j'ai près de vingt minutes de liberté avant ma leçon au prince! » Il me plut d'avoir ce loisir pour m'isoler et pour réfléchir. Car le persiflage de l'intendant avait douché mon allégresse, et j'eusse été mal à l'aise de rencontrer Max sur-lechamp. Je gagnai le parc par la deuxième cour et les serres.
Il faisait le temps même de la vie, le temps qu'on imagine pour le paradis, le temps que Puvis de Chavannes fait régner sur son Veux pays. La fraîcheur qu'exhale, tout le long de la nuit, l'eau frissonnante delà Rotha ne s'était pas encore toute évaporée, et, malgré le ciel sans nuage, où luisait le grand soleil d'août, l'air frôlait les membres et caressait le palais. Un voile
loger, invisible, s'étendait entre le ciel et la terre, tamisait la clarté, en lui ôtant juste ce qu'elle aurait eu d'excessif. Lumière, air, couleui du sol, mouvements des arbres dont une brise imperceptible feuilletait distraitement les ramures, toutes choses, autour de moi, étaient une volupté, une gaîté.
J'avais dépassé les serres et traversé le jardin de la princesse, où ma souveraine, de ses actives mains allemandes, soignait les parterres, semait et cultivait ses fleurs. Les bégonias, les capucines, les géraniums multicolores y dessinaient des arabesques. Planté sur l'éperon même de la colline, ce jardin se développait tout en longueur. Il aboutissait au parc, qui se divisait en deux régions bien distinctes. L'une, occupant l'étroit plateau, était arrangée en style français, et datait du prince Ernst : chaque petit souverain d'Allemagne voulait alors posséder son Versailles. Et, comme à Versailles, réduits seulement à des proportions minuscules par la médiocrité de l'espace disponible, on y trouvait en efl"et un petit lac, une allée avec des bronzes figurant des Dauphins et des iMarmousets, puis des cabinets de verdure adossés à des taillis où circulaient des sentiers mystérieux... Plus loin, la colline, rapidement déclive, descendait de toutes parts vers la boucle de la Rotha. C'était
le parc anglais, conquis tout simplement sur la forêt environnante. C'était aussi le lieu favori de mes promenades avec la princesse. Il me parut convenable d'aller rêver un instant dans la grotte fameuse de Maria-Helena. Je pris par le plus court en traversant les taillis du jardin français.
Comme je passais derrière l'un des cabinets de verdure, à un endroit où le taillis s'amincissait de façon qu'on pût voir tout ce qui se passait à côté, le bruit de deux voix m'arrêta. Je ne me souciais pas de faire une rencontre ni de troubler un rendez-vous : le prince Otto en donnait là, parfois, aux sujettes de son choix. Mais tout de suite je reconnus les voix, qui parlaient haut, sans la moindre gêne. Elles étaient jeunes l'une et l'autre; une voix de garçonnet qui achève de muer et un clair timbre de fillette. Cette familière conversation, entrecoupée de rires, s'échangeait entre ma sœur Gritte et le prince héritier.
« Comment diable ont-ils fait connaissance? Et comment cette peste de Gritte est-elle entrée au château ? ))
J'approchai doucement. Je les vis assis côte à côte sur le banc de bois circulaire. Un faune de pierre, moussu, ébréché, riait au-dessus d'eux. Gritte tenait en main un bouquet de roses : je frémis en pensant qu'elle avait dû les cueillir
dans les plates-bandes princières. Elle écoutait Max, dont la jolie silhouette un peu grêle, vêtue de l'uniforme bleu à parements d'argent, m'était visible de face, tandis que Gritte me tournait le dos.
— Alors, disait le prince Max, quand j'ai fini ma leçon de conversation avec M. le docteur...
— Quel docteur?
— Votre frère, le docteur Dubert...
— Mais il n'est pas docteur! Un docteur, en français, c'est un médecin. Il ne faut pas parler allemand en français, voyons!
— Enfin, reprit docilement Max, quand votre frère, M. Dubert, a fini de me donner sa leçon, je vais rejoindre au château le comte de Marbach, qui m'apprend l'art militaire.
— Qui est-ce, ce comte ?
— C'est le major de la Cour. Il est né à Bringen, en Prusse. Il a fait campagne contre les Herreros et en est revenu avec une maladie de foie. Il a failli sauter, là-bas, d'un coup de mine, et, depuis, la moindre explosion lui donne une attaque. A peine s'il peut chasser. Alors il ne pouvait rester au service. Mon père l'a pris ici.
— Qu'est-ce qu'il vous apprend?
— L'exercice, d'abord, comme à un soldat. La tactique. La logistique. Et puis à monter à cheval. Il monte très bien. Seulement, ajouta le
prince en baissant la voix, comme s'il redoutait d'être entendu de son terrible mentor, ce n'est pas un professeur comme votre frère. Il a les façons prussiennes... Vous savez?...
— Qu'est-ce que c'est, les façons prussiennes ?
Le prince regarda autour de lui d'un air craintif.. Il faillit parler. Mais il se contenta d'un geste vague. Il dit après un silence :
— Enfin, j'aime mieux votre frère.
— Je crois bien! dit Gritte en se rengorgeant. Vous ne trouverez pas beaucoup de professeurs comme mon frère. D'abord, c'est un homme du monde.
— Ah! fit naïvement le prince Max. Il est noble?...
— Noble!... En France, depuis la Révolution, noble ou pas noble, cela ne signifie rien. Il y a les gens bien élevés et les gens mal élevés, les gens qui sont de bonne famille et ceux qui ne le sont pas... Mon frère et moi nous sommes de bonne famille. Avant nos revers de fortune et la mort de mon père, nous étions en relations avec ce qu'il y a de mieux à Paris. Et si mon père n'était pas mort l'an passé, et si nous n'avions pas été ruinés, ni mon frère ni moi ne serions ici en ce moment.
— Moi, fit Max en levant sur Gritte ses jolis yeux gris, si expressifs, je suis content que
M. Dubcrt soit ici. Et je suis content que vous y soyez venue, vous aussi.
Gritte ne répondit pas. Elle plongea son nez rose dans le bouquet de roses rouges, d'un geste qui ne me parut pas exempt de coquetterie.
— Qiiel âge avez-vous ? demanda-t-elle.
— Treize ans. Et vous?
— Quatorze. Quatorze depuis un mois seulement.
— Vous habitez Paris?
— Non. Depuis la mort de papa, je suis pensionnaire près de Paris.
— Vous n'avez jamais vu une Cour?
— Une Cour?
— Je vous demande si vous n'êtes jamais venue dans un endroit comme celui-ci, avec un prince, une princesse, un major, un Hof-intendant, des dames d'honneur, une étiquette?... Enfin, tout ce qui constitue une Cour?...
— Non, fit Gritte avec une moue... En France, il n'y a pas de Cour. J'ai vu des fêtes à l'Elysée... Ce n'est pas très amusant. C'est à peu près comme une fête dans un ministère. J'aime mieux les fêtes dans les ambassades...
— C'est brillant, tout cela, l'Elysée, les ministères, les ambassades?
— Très brillant.
— Plus brillant qu'ici?
— Oh! oui.
— Plus brillant que les salons que je vous ai montrés tout à l'heure par les fenêtres ouvertes?...
Gritte médita un instant, puis :
— On ne peut pas comparer, répondit-elle. Ici, comme château, ce n'est pas très joli... ce n'est pas très somptueux... ce n'est pas arrangé avec Beaucoup de goût (à mon idée). Mais tout de même, cela a un certain air. Oui, c'est bien! C'est d'aplomb; c'est comme ça doit être.
Je vis que ce compliment, pourtant modéré, faisait rougir jusqu'au front le joli visage de Max, et lui éclairait les yeux de plaisir.
— C'est que, dit-il, — et sa voix trembla un peu, — notre famille est très ancienne. La principauté n'est pas grande : avec Lichtenstein, c'est la plus petite de l'Empire. Mais nous sommes de bonne race : un de mes aïeux a été empereur d'Allemagne en un temps où les HohenzoUern n'étaient que des coureurs de grand chemin.
— Ah! comment s'appelait-il?
— Hunther.
— Est-ce qu'il régna longtemps?
— Non. Trois mois après son élection, il mourut subitement. On croit qu'il fut empoisonné.
Les deux enfants furent quelque temps silencieux, comme si leur jeune esprit s'hypnotisait devant le grand mystère du passe, de l'histoire... Et les reflexions de Gritte amenèrent sur ses lèvres cette réflexion :
— S'il y avait la guerre entre la France et l'Allemagne, vous devriez vous battre contre mon frère?
— Il ne faut pas qu'il y ait la guerre, répliqua Max gravement. On dit ici, à la Cour, que les Français veulent la guerre. Est-ce vrai?
— En France, répondit Gritte, on dit que ce sont les Allemands qui veulent la guerre.
— Quelques-uns la désirent, ici... Le major de la Cour dit qu'il faut en finir. Moi, je ne désire pas la guerre.
— Pourquoi cela?
— On dit que je ressemble à mon aïeul, le prince Ernst. Il se battit très bien pendant la guerre de Sept ans. Mais il détestait la guerre tout de même : il aimait les arts et la philosophie. Il rêvait de faire de Steinach, alors unie à Rothberg, une autre Cour de Weimar... Aujourd'hui, Steinach est une enclave prussienne à jamais séparée de Rothberg. Rothberg n'est plus qu'un village de paysans, quelques villas d'été, un château. C'est à grand'peine, et par une faveur exceptionnelle, que nous gardons
notre timbre-poste et que nous n'avons pas de. garnison prussienne : nous sommes aussi indépendants que le roi de Saxe ou le prince-régent de Bavière. Mais je sais bien qu'on nous laisse cette indépendance à titre de curiosité. Et qu'est-ce qu'une indépendance qu'on ne peut pas défendre?
Gritte murmura :
— Comme vous êtes sérieux!
Max sourit.
— J'aime bien à m'amuser aussi, je vous assure... Seulement je n'ai personne de mon âge, ici. Quand j'étais petit, j'avais au moins mon frère de lait Hans, qui jouait avec moi... Maintenant il est cocher chez Graus, et je ne le vois plus que par hasard... Il faudra que vous veniez au château; je dirai à maman de vous inviter Vous verrez comme maman est belle et bonne. Elle aime beaucoup votre frère.
Cette dernière phrase, prononcée par cette bouche innocente, me donna une sensation de malaise, et j'allais me montrer pour couper court à l'entretien, quand brusquement Max se leva et se figea dans une attitude militaire. En même temps j'entendis des pas sur le sable et je vis apparaître la silhouette raide, sanglée, bottée, du comte de Marbach. Il s'avança vivement vers le prince; il était cramoisi d'émotion.
— Monseigneur, dit-il sèchement, il est onze heures : vous devriez être au château.
Et se tournant vers Gritte :
— Vous, petite, qu'est-ce que vous faites ici?
Le maréchal parlait allemand. Gritte ne comprit pas les mots, mais le ton l'ofifusqua. Elle regarda l'interpellateur d'un certain air à la fois hautain et gamin qu'elle prenait volontiers avec les gens impolis, et, se tournant vers le prince :
— Qu'est-ce qu'il veut, celui-là? m.urmurat-elle.
Le prince n'était pas reconnaissable. Diminué, l'œil en dessous, il semblait un enfant qui a peur d'être battu. Le comte poursuivit en français :
— Ah! Française? Vous, petite Française... Pas public, ici... Dehors! dehors! Ici, jardin du château. Dehors!
Gritte se leva :
— Monsieur, dit-elle au maréchal d'un ton poli, vous êtes très mal élevé. Et vous êtes très laid, et vous avez l'air d'un écuyer de cirque avec vos bottes jaunes. Donc, je m'en vais, parce qu'avec un homme mal élevé comme vous, une jeune fille n'est pas en sûreté.
Elle allait prendre ses fleurs, quand le major, les apercevant, s'écria :
— Des fleurs!... des roses du jardin de la