‹ Monsieur et Madame MolochChapitre 3 sur 8 · BIBLIOTH£CA · texte numérisé non relu

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princesse! Vous avez cueilli des fleurs sans permission... Voulez-vous laisser ces fleurs... petite voleuse!

Le petit prince objecta timidement :

— Monsieur le comte, c'est moi qui ai permis...

— Vous n'avez pas à permettre! Vous serez aux arrêts aujourd'hui et demain... Allons, debout, et au château.

Le prince hésitait. Le major, jugeant sans doute qu'il n'obéissait pas assez vite, le prit par l'épaule et le fit tourner sur lui-même. Max devint pâle, je crus un instant qu'il allait se jeter sur son maître; mais le ressort de son énergie se détendit aussitôt. Gritte haussa les épaules et, tranquillement, reprit sur le banc le bouquet de roses. Ce geste acheva de mettre le major hors de lui.

— Laissez les fleurs! laissez les fleurs!... balbutia-t-il en français. Je défends! je défends d'emporter!

— Ah! mais, s'écria Gritte en sautant lestement de l'autre côté du banc, vous m'ennuyez, vous, l'écuyer! Essayez donc de les prendre, mes fleurs... Tenez!

Lestement elle prit du champ, son bouquet à la main. A demi penchée, prête à détaler, dans la pose de la fillette qui joue aux barres, et aussi

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gaie que si réellement elle jouait aux barres, elle narguait le major. Je jugeai qu'il était temps de paraître pour dénouer pacifiquement ce petit drame. Je me démasquai. Gritte courut à moi : mais je la dépassai et j'allai vers le comte de Marbach.

— Monsieur le major, lui dis-je, cette jeune fille est ma sœur. Elle est entrée dans le parc, parce qu'elle ne savait pas que c'était détendu. Elle a accepté des fleurs que le prince lui a off'ertes... Je crois pouvoir vous assurer que la princesse n'en aura pas de colère... et je vous prie de lever les arrêts du prince.

Marbach répliqua :

— Monsieur le professeur, le prince héritier est sous mon gouvernement. Vous pouvez être très renseigné sur les intentions de la princesse, mais moi je sais que les intentions du prince régnant sont que son fils observe la discipline allemande. Il restera donc vingt-quatre heures aux arrêts. Rentrez au château, Monseigneur.

— Restez ici. Monseigneur, répliquai- je... Je me permets de vous faire observer, dis-je au major, qu'il est onze heures passées, que c'est l'heure de la leçon de français du prince. Il me convient de la donner aujourd'hui dans le parc. Bien entendu, sitôt la leçon terminée, le prince ira prendre les arrêts.

Le major se demanda évidemment s'il allait se porter sur moi à des voies de fait. Il se calma cependant. Haussant les épaules, il s'éloigna en grommelant quelque chose de confus, où je distinguai le nom de (( Franzose )) accolé à un adjectif peu sympathique.

Gritte était penaude.

— Ne fais pas ta méchante figure, Loup, me dit-elle... Il est clair que j'aurais mieux fait de ne pas entrer. Mais j'ai vu... (elle montra le prince d'un geste du menton) qui avait l'air de tant s'ennuyer! Alors je lui ai dit bonjour.

— Et c'est moi qui ai prié mademoiselle d'entrer, poursuivit le prince qui retrouvait son assurance, maintenant que le major était hors de vue.

Je pris l'air le plus sérieux que je pus pour ébaucher une gronderie. Gritte, les yeux un peu gros, s'en retourna toute seule vers la villa. Je gardai mon élève.

La leçon de conversation commença sur le banc de pierre, devant le sourire moqueur du faune. Il me parut bien que la princesse avait raison : l'esprit de son fils s'était de nouveau assoupi en mon absence. Trois jours aux mains du major avaient suffi pour le plonger dans cette torpeur craintive où je l'avais trouvé dix-huit mois auparavant, en arrivant à Rothberg. Evi-

dcmmcnt, Marbach le frappait, à la mode prussienne, et l'enfant, moitié par honte, moitié par peur, n'osait se plaindre. Mais il contractait à ce régime une sorte de soumission abrutie, hypocrite, doublée de révolte haineuse. Que de fois, tandis qu'il regardait le major, j'avais lu de la haine, de la vraie haine dans ses yeux enfantins!

Avec moi, méfiant d'abord, il s'était assez vite apprivoisé. Et peu à peu nous étions devenus bons amis. Son curieux tempérament s'était révélé. Je m'étais rendu compte que ce garçon frêle, nerveux, impressionnable, froissé depuis l'enfance dans sa sensibilité un peu féminine d'abord par le prince, puis par M. de Marbach, avait conçu une horreur profonde de la discipline brutale, inflexible, qu'on lui imposait. Il était, lui, fin et délicat, un rêveur égaré dans la race des Rothberg, une réplique affaiblie du prince Ernst, — né à contretemps dans le siècle de l'impérialisme allemand.

Mon rôle avait consisté à calmer ses nerfs et à le rendre franc. Il avait pris, sur mes injonctions, l'habitude de me regarder dans les yeux quand il me parlait. Il s'était désaccoutumé de dissimuler et de mentir. Enfin son esprit s'était montré tel qu'il était, vif, pénétrant, imprévu. Sa sensibilité tendre avait cessé de craindre les rebuff'ades et les quolibets. Il m'aimait sincèrement,

et j'obtenais de lui, par la douceur, beaucoup plus que le major par les coups.

Au bout d'une demi-heure de leçon, il s'anima, comme si, peu à peu, les vapeurs d'un lourd narcotique se dissipaient. Il me parla de Gritte, me confia sa joie de l'avoir rencontrée. Elle lui avait dit qu'il parlait bien français et il s'en montrait extrêmement fier.

— Pourquoi, me demanda-t-il, n'habite-t-elle pas au château?

— Parce qu'elle n'a pas de charge à la Cour.

— Mais si on lui en donnait une? Comme cela, elle ne retournerait pas en France, et vous l'auriez tout le temps auprès de vous.

— Gritte est très indépendante, répliquai-je... Elle serait une mauvaise demoiselle d'honneur.

Max médita quelques instants, puis déclara :

— Si j'étais prince régnant à la façon de mes ancêtres, dit-il en riant, je vous forcerais à rester dans mes États, votre sœur et vous!

Il avait reconquis sa gaîté et sa bonne grâce. Il ne voulut plus me quitter, et, quand la leçon fut finie, il me fallut l'accompagner jusqu'au château.

Au moment de me quitter, il redevint sombre.

— Je rentre en prison, me dit-il. Ah! que vous êtes heureux, monsieur Dubert. Vous ne serez jamais prisonnier, vous!

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— Bah! fis-jc, vingt-quatre heures d'arrêts sont bientôt passées!

— Je ne suis guère moins prisonnier quand je ne suis pas aux arrêts, dit-il en secouant la tétc.

Et, après un instant de réflexion, où je vis la lueur de haine que je connaissais passer dans ses yeux :

— Pourriez-vous, me dit-il avec un peu d'embarras, dire à Hans, mon trère de lait, de venir me parler, demain vers deux heures, à la petite entrée du parc?

— Ma toi. Monseigneur, répondis-je, j'aime mieux ne pas faire de commissions à Hans de votre part.

— Bon, excusez-moi. Je le ferai prévenir. Il s'enfuit les larmes aux yeux.

« L'étrange gamin, pensai-je en m'en retournant. Pourquoi diable veut-il parler à Hans?... »

Midi avait sonné quand j'atteignis la villa Else. Gritte m'attendait sur la porte.

— Tu es toujours fâché? me demanda-t-elle, un peu anxieuse.

— Pas du tout. Ton péché n'était pas bien grave.

— Tant mieux, fit-elle. Parce que...

— Parce que?

— Parce que j'ai peur d'avoir encore fait une bêtise.

— Bon! Quelle bêtise?

— Tu sais, les deux vieux qui sont nos voisins : M. et M"^' Moloch?

— Eh bien?

— Nous prenons avec eux le repas de midi, le Mittagessen... Tu comprends, la vieille dame est venue à moi sur le balcon; elle m'a interpellée gentiment... Elle m'a demandé qui tu étais... Moi, tu sais, j'aime à parler de toi... J'ai bavardé avec elle. Et elle nous a invités à sa table, tout à l'heure.

Je réfléchis un instant.

(( Moloch n'est pas très sympathique au château. Le prince me battra froid... Bah! je suis libre, après tout! Hors de mes fonctions de précepteur, je ne dépends que de moi! »

Il ne me déplut pas d'affirmer publiquement cette indépendance.

J'embrassai Gritte.

— Tu as bien fait d'accepter, mignonne.

Le second coup de cloche appelait les convives. Nous gagnâmes la salle à manger.

IJJ^^^ERR Grau S montrait avec orgueil un V h^- I K lavis de l'architec

hitecte berlinois Gumper, qui représentait la future salle à manger du futur hôtel. Elle serait toute blanche, ornée de colonnes, décorée sur les murs d'ornements blancs en forme de parafes, de fumée de cigarettes et de ténias, meublée de sièges et de tables dans le goût anglo-belge. Par bonheur, la réalisation de ces somptueux projets était remise à une échéance hypothétique, et nous prîmes le Mittagessen, M. et xM"'" Moloch, Gritte et moi, dans l'antique (( Speisesaal ;) de la vieille auberge, à une solide table en sapin de Thuringe, assis sur des chaises paillées par les

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paysans du Rennstieg au long des veillées hivernales.

Près de nous, des familles allemandes se nourrissaient, cossues et dépensières, gardant volontiers, à portée de la main, dans le seau à glace, le flacon vert de Hochheimer ou le flacon ambré de Piesporter.

Une prolificité magnifique triomphait autour des petites tables isolées, aussi bien qu'autour de la vaste table d'hôte. Pour chaque couple de parents, grosse mère pansue et mamelue, dont la santé faisait craquer le corset, jeune papa chauve et gras aux joues roses, au poil châtain ou blond, à lourde chaîne sur la bedaine, — quatre ou cinq rejetons, frais bambins, fillettes aux yeux de bleuets, jacassaient et s'entonnaient du rôti, des compotes, du vin. J'avais la sensation d'être au milieu d'une forte plantation humaine, d'une plantation drûment tallée.

M. Moloch, qui mangeait activement, avec des gestes affairés, ne cessait guère cependant de parler. Il parlait en allemand, à haute voix, sans crainte d'être entendu, tandis que sa femme conversait en français avec Gritte, ne perdaat jamais du regard son grand enfant de savant. Distrait comme Ampère, celui-ci égarait tantôt sa fourchette, tantôt son couteau, remettait la cuillère à sel dans le pot à moutarde ou se versait

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à boire avec le flacon au vinaigre. Il portait toujours sa redingote noire déboutonnée, sa petite cravate noire sur une chemise impeccablement blanche. Ses cheveux blancs très fins voltigeaient à droite et à gauche de son front bombé et dénudé. Toute sa figure de singe surhumain se plissait sous le double effort de la mastication et de la parole, et les prunelles de ses yeux aux cils jaunâtres virevoltaient dans les orbites comme des roues à grande vitesse.

— Ah! vous êtes à la Cour, disait-il... Eh bien! je ne vous envie pas, monsieur. Il n'y a rien de plus ridicule qu'une Cour quelconque, si ce n'est une petite Cour allemande... Je l'ai connue, moi qui vous parle, la cour de Rothberg... J'ai été (( hoff^aehig y), monsieur. J'ai traversé, en bas de soie et en culotte, avec une chemise à jabot et un habit à boutons d'argent, la salle des portraits, la salle des chevaux, la salle des cornes de cerf, que sais-je encore? Et j'étais fier! et je faisais des révérences, — devant un homme qui représentait, en somme, infiniment moins de valeur sociale réelle qu'un industriel de Westphalie ou même un intelligent préparateur de laboratoire, — des révérences à voir mon visage de courtisan dans le parquet ciré!... Pourtant je n'étais pas bête alors, ni vil... Mais j'étais jeune, et l'idée que le fils du savetier de Rothberg-Dorf avait

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ses entrées au château me grisait les méninges. Savez-vous ce qui m'a guéri de cette sottise, le savez-vous?

Il criait : (( Le savez-vous )) à tue-tête, levant en l'air sa fourchette menaçante... La longue main de M"'^ Moloch glissa doucement sur le bras levé de son mari, et d'une tendre pression le rabattit sur la table.

— Ce qui m'a guéri, monsieur, continua Moloch, c'est la guerre de France, la campagne que j'ai faite dans votre pays. J'ai eu pour chef un héros véritable, qui, malheureusement pour ce pays d'Allemagne, n'a régné qu'un temps très court. Il me prit en amitié à la suite d'une circonstance où, ayant besoin d'un chimiste pour analyser une eau suspecte, on m'avait mandé auprès de lui. Je lui ai dû de comprendre qu'on peut faire bravement son devoir de soldat et cependant détester la guerre. J'ai eu sous les yeux un guerrier philosophe, un prince qui était un sage. Parce qu'il avait tiré le glaive pour défendre sa patrie, il ne se croyait pas obligé de répudier l'héritage de la pensée allemande, de la bonté allemande. Son exemple et quelques mots tombés de sa bouche ont renouvelé mon esprit. Je bois à la mémoire du seul grand empereur allemand moderne : Frédéric III !

Ayant dit cela, le savant leva son verre, but

d'un trait le hochhcimer qu'il contenait, puis, d'un geste large et vif, reposa le verre vide sur le moulin à poivre, où il se brisa en mille pièces vertes.

— Eitel! murmura M""® Moloch d'un ton de doux reproche.

Lestement, adroitement, silencieusement, aidée de Gritte, puis du kellner affairé, elle répara le désordre. Cependant, M. Moloch, d'un air de défi, regardait les uns après les autres les gens attablés autour de nous, que l'incident avait distraits de leur mangeaille.

— Imbéciles! badauds! grommelait le savant... n'ont-ils jamais vu casser un verre?...

Quant tout fut remis en ordre, il continua, tout en mangeant, avec une vélocité extraordinaire, du bœuf braisé relevé d'une compote de mirabelles :

— J'ai été blessé devant Orléans, monsieur le docteur. Une balle, tirée par un de vos compatriotes, m'est entrée dans la sixième côte droite, et elle y est restée une dizaine d'années. Quand on l'a eu extraite, je l'ai fait suspendre à un fil d'argent dans mon laboratoire, à léna. Et j'ai écrit dessous : ce Don d'un Français inconnu au docteur Zimmermann très reconnaissant. )) Car je dus beaucoup à cette petite balle de chassepot, monsieur. Je revins de France abso-

lument transformé. La guerre est horrible, elle est inhumaine. Que des gens civilisés, comme vous et moi, puissent se battre l'un contre l'autre parce que des imbéciles de diplomates, qui ne se battent pas, ont brouillé les cartes, c'est une pure monstruosité. Les gens comme vous et moi, les gens d'étude, le comprenaient naguère. Aujourd'hui, j'ignore ce qui se passe chez vous : mais, même les gens de laboratoire, en Allemagne, deviennent des conquérants. Je serai bientôt le seul chimiste d'Allemagne à ne pas affûter mon sabre, entre deux pesées.

— Monsieur, fit Grittc, à qui M"'' Moloch avait expliqué en français les dernières paroles de son mari, vous savez si j'aime mon frère et si je serais désolée de le voir partir. Mais tout de même, si l'on nous pousse à bout, en France, tant pis! hommes et femmes, nous risquerons la chose.

— Vous l'entendez? reprit M. Moloch. Voilà, monsieur, voilà l'état d'esprit où nos bellicoles ont amené les gens des deux pays! C'est navrant. Au XX® siècle! Si vous saviez ce que j'entends parmi mes propres élèves, qui pourtant m'aiment bien et qui ont confiance en moi, à léna! C'est l'impérialisme, le pangermanisme, que sais-je! Il faut prendre la Champagne, la

Franche-Comté, prendre le Danemark, la Suisse, l'Autriche, le Maroc, le Levant, que sais-je encore! Ah! qu'ils sont vains! qu'ils ont mal étudié l'histoire des peuples! Ils s'imaginent que d'étendre sa fortune par la guerre assure un caractère de durée aux institutions des hommes! Et ni la chute de l'empire d'Alexandre, ni celle de Rome, ni celle de l'Autriche, ni celle de l'Espagne, ni celle de Napoléon n'ont pu les détromper! Ils croient aux choses que fonde la force brutale! Ils ne voient pas que l'épée détruit l'œuvre de l'épée!

M. Moloch se tut. On desservait. Le silence régna dans la grande salle à manger enfumée.

— Observez ceci, dit M"^ Moloch en souriant.

Elle nous montra la porte qui, de la salle à manger, donnait sur les offices. En ce moment cette porte s'était refermée après avoir engouffré les « kellners ». Seul, Herr Graus, en redmgote, debout contre cette porte fermée, attendait, avec une gravité un peu anxieuse, tel un général d'armée qui va dire : (c Faites donner la réserve! ))

Des profondeurs de l'office un coup de timbre retentit. Herr Graus ouvrit d'un geste sec, bref, la porte mystérieuse. Un kellner, puis deux, puis trois, tous les kellners au pas militaire, la

poitrine bombée, le ventre avalé, chacun portant à bras tendu le plat de métal garni de gelinottes, sortirent de l'ombre de l'oHice, et toujours militairement gagnèrent la table qui leur était affectée. Là, ils présentèrent leplar, comme on présente les armes.

— Voilà! s'écria Moloch. Ces imbéciles s'imaginent qu'ils sont en train de prendre les provinces baltiques, ou Trieste, ou la Bourgogne, et le Graus, qui m'a tout l'air d'un simple agent prussien dans la principauté, se croit une taçon de Gustave-Adolphe ou de Bonaparte, parce qu'il dresse ses kellners à servir comme des automates. Ah! le bon temps de ma jeunesse! A la place de ces laces rasées et de ces habits gras, quelles jolies commères nous réjouissaient l'œil!...

Ainsi dissertait le savant. Moi, je pensais : <( Un homme qui profère si bruyamment de tels propos ne saurait être bien vu à la Cour. Décidément, Gritte m'a induit imprudemment à déjeuner en public avec lui. Le prince le saura, grâce à l'espion Graus... Et cela se compliquera du différend que j'eus ce matin avec le major... »

— Alors, madame, demanda Gritte, — qui poursuivait avec M"'" Moloch sa conversation, parallèlement avec la nôtre, — vous vous êtes mariée sans savoir de quoi vous vivriez?

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— Oui, petite demoiselle, répliqua la vieille dame en dégustant, avec des mines du siècle passé, un blanc-manger largement agglutiné de gélatine. Le docteur venait d'être obligé de quitter Rothberg, pour avoir prononcé un discours contre l'annexion des territoires français. On déclara qu'il était un péril public... lui qui a la religion de l'ordre, de l'harmonie, de la concorde! Sa place de professeur à l'école de Steinach lui fut otée. C'était juste à la veille de notre mariage : le docteur m'avait rencontrée à Steinach, où j'habitais avec ma mère et ma tante une vieille maison sur le Rathausplatz.

— La place où il y a un bonhomme en bronze à cheval?...

— Oui... La place du margrave Louis-Ulrich. Ma mère et ma tante s'opposèrent dès lors à mon mariage, parce qu'elles aussi croyaient que Eitel voulait brûler Steinach et tuer le vieux prince... Mais j'étais majeure. Je partis, une nuit, je pris le train, et je rejoignis mon fiancé à Hambourg, où il gagnait sa vie en travaillant pour un apothicaire... Et nous nous mariâmes, conclut-elle simplement, — en se levant de table, car le repas était fini.

Nous l'imitâmes. Elle enleva d'un geste agile, du gilet de son mari, la serviette que celui-ci emportait, fichée dans l'ouverture. Sa main Et

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tomber les miettes éparses sur les revers de la redingote. Grittc, suspendue à mon bras, les regardait tous deux avec une curiosité malicieuse.

— Voulez-vous, lui dit la vieille dame, pendant que ces messieurs prennent leur café, monter chez nous? j'ai de jolies photographies d'Allemagne à vous montrer, et aussi le portrait de M. le docteur à vingt-cinq ans.

Gritte accepta joyeusement. Le savant et moi nous nous assîmes dans le vestibule arrangé en façon de hall. Une bonne fraîcheur y régnait. Deux tables seulement, outre la nôtre, furent occupées : l'une par une florissante famille, père, mère, trois garçons et une fille; l'autre, voisine de nous, par deux messieurs à l'accent de Hanovre, qui fumaient et discutaient. L'on entendait des bribes de leurs phrases : « Expansion commerciale germanique... insolence de l'Angleterre... les cuirassés... les sous-marins... la France serait l'otage... )) M. Moloch devait entendre comme moi, et je fus surpris d'abord que sa vive nature n'en éprouvât pas une réaction éloquente. Mais je m'aperçus qu'oubliant même sa tasse de moka, il était plongé dans la contemplation d'une toute petite chenille verte cheminant sur le bord de la table et que sans doute le vêtement de quelque voyageur avait

apportée là, du dehors. Le savant avait installé un gros lorgnon bombé sur son nez aplati; il regardait la souple bestiole, alternativement arquée et détendue, parfois à demi soulevée, oscillant de sa tcte minuscule comme pour un mystérieux signal. Finalement il la prit avec précaution, la posa dans sa main ridée, et me la montra, en me dardant des regards mobiles par-dessus l'orbe géminée du lorgnon d'écaillé :

— Regardez, monsieur le docteur, dit-il, regardez cet admirable petit être. Il est étonné, en ce moment, par la nouveauté du site que lui offre ma main ouverte : probablement jamais encore, durant sa courte existence, il n'a résidé sur une paume humaine. Ses organes sensoriels embryonnaires essaient de forcer le mystère du monde extérieur, qui l'opprime. Nous avons des cauchemars vagues, parfois, qui doivent ressembler assez aux veilles d'une canicula virens... Eh bien! monsieur le docteur, je vais vous ouvrir des horizons tels que la poésie traditionnelle de l'antiquité et des temps modernes n'en a jamais embrassés du regard...

Il installa adroitement la canicula virens sur la pointe de son index. La petite stylite verte se roula en anneau autour de l'ongle.

— Regardez cet insecte, monsieur le docteur. Savez-vous qu'un hasard, infiniment plus

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rare que celui qui nous réunit tous les deux à table, a tait que le protoplasma originel est devenu, en vous, par l'évolution des années, un jeune Français intelligent et cultivé et, dans ce petit être, une canicula virens? Un millième de millimètre de distance en plus ou en moins entre les principes essentiels, un millionième de degré en plus ou en moins dans la variation des températures, votre protoplasma ontogénique, à vous, docteur, évoluait selon une courbe qui l'eût amené aujourd'hui à être cette canicula virens, tandis que le protoplasma ontogénique de cette canicula évoluait à travers l'échelle des organismes jusqu'à devenir, ou bien le jeune professeur que vous êtes, ou bien moi qui vous la démontre.

Il quitta son siège, et alla poser la bestiole quelque part sur la clématite dont se décorait la porte de la villa. Puis il revint, non sans avoir, au passage, renversé une chaise sur laquelle étaient posés tous les chapeaux de la florissante famille. Les deux Allemands du Nord avaient interrompu leur conversation politique pour nous écouter. M. Moloch ne se rassit pas, il se planta devant moi et poursuivit, agitant les bras, excité, échevelé, prophétique :

— Êtes-vous saisi, comme moi, de l'émotion qu'il convient devant cette admirable échelle des

ctrcs, devant la grandeur de ces phénomènes évolutifs?... Croyez-vous qu'aucune imagination de poésie grecque, avec ses dieux ridicules, ses déesses dévergondées, ses cieux de cristal, tout cet amas de rêvasseries puériles, — croyez-vous que tout cela puisse soutenir la comparaison avec les puissantes réalités que la science moderne a résumées dans la doctrine moniste? Vous ne le pensez pas, ou vous seriez un déshérité de la pensée... Monsieur! j'ai vu des femmes, de simples femmes, pleines d'admiration et de joie, à certaines conférences que je fais à léna, sur le monisme, conférences privées que j'ai organisées sans le secours de l'administration. L'harmonie des sphères, qui enchantait Scipion, n'était qu'un grincement d'orgue de barbarie à côté de celle que les germes du monde, en perpétuelle voie d'intégration et de désagrégation, font entendre à l'oreille exercée du savant.

La redingote, les cheveux blancs, les bras de M. Moloch s'agitaient en cadence, tandis qu'il déclamait ainsi, au profond ébahissement de la florissante famille et des deux messieurs hanovriens. L'un de ceux-ci confia à l'autre :

— c^ir scheinr, der éAîann ist verrùckt ! Ein

— Ein gefaerlicher C^nr! répliqua le voisin. Le savant, lui, n'entendait rien : et sans doute

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il aurait continué pour nous sa prédication moniste, si M"'"" Moloch avec Gritte n'avaient opportunément reparu sur l'escalier, puis dans le vestibule.

— Quoi? quoi? s'écria Moloch, quand sa vieille et douce compagne lui mit la main sur le bras. Pourquoi me déranger toujours? Ah! monsieur le docteur! les femmes sont un grand impedimentuni! Tu dis qu'il est trois heures? Bon... bon... je le sais... je vais monter au laboratoire... Oui, oui, c'est moi qui t'ai dit de me rappeler l'heure. Tu es une bonne, iidèle compagne... Voici l'heure du travail, monsieur le docteur. ^?{jdla dies otiosal Gardez cette devise, observez-la ; elle vous assurera le bonheur.

— Ta tasse de café, Eitel, rappela doucement la vieille dame.

— Ah! c'est juste.

Il l'avala d'un trait, sauf une moitié qui s'éparpilla en une gerbe ambrée sur le plastron de sa chemise et sur son gilet. Puis, par un geste circulaire, il dit adieu aux assistants, remit sur ses cheveux blancs envolés son chapeau haut de forme, prit le bras de M""^ Moloch, qui sourit. Tous deux s'en allèrent par la porte ensoleillée, M""^ Moloch, fine, longue, calme dans sa robe mordorée, M. Moloch pendu à son bras, petit, contrefait, sautillant, les. cheveux ébouriffés sous

les bords plats du chapeau, les basques de la redingote envolées, parlant à tue-tcte.

La plantureuse tamille ne trouvait pas de mots pour exprimer son étonnement. Les deux Hanovriens appelèrent Graus, qui passait, et lui demandèrent des explications qu'il fournit à voix basse. Cependant, Gritte, comme un pinson échappé de sa cage, se sentait mal à Taise sous un toit.

— Maintenant, me dit-elle avec autorité, il faut que tu me montres Rothberg.

Et, comme M. Moloch à sa femme, j'obéis. Nous cédons toujours à notre impedimemum féminin, qu'il ait les cheveux châtains ou les cheveux blancs.

A mon côté, d'un pas élastique, la taille moulée dans une blouse de mousseline blanche, courte jupe grise, chapeau de paille gris, ma sœurette traversa le Luftkurort : et je notai, non sans fierté, les regards envieux que lui jetaient les femmes et les autres jeunes filles. Jolies aussi, souvent! mais quelque chose manquait, comme un vernis à un tableau, à leur joliesse : l'élégance. Les quatorze ans triomphants de ma petite parisienne de sœur troublèrent, ce jour-là, bien des cervelles féminines.

Nous achetâmes d'abord deux cartes illustrées

qui furent expcdiccs, l'une « à A'P'' Coverny, dame professeur à l'école de la Légion d'honneur, à Vernon »; l'autre « à M"'' Grange, château de Salins, par Lisons, Indre-et-Loire )). Ce devoir accompli, le pas léger de ma soeurette m'entraîna par le chemin en zigzag qui descendait du Luftkurort à Rothberg-Dorf, c'est-à-dire au village même, étalé le long de la Rotha. Tout en bondissant sur le sentier pierreux, tantôt me montrant son lourd chignon châtain, tantôt sa frimousse fraîche et vivace, Gritte dissertait sur les choses.

— Vois-tu, mon Loup, disait-elle, c'est dommage que Moloch ait tellement l'air d'un singe... parce qu'on ne peut pas trouver aussi jolie son histoire avec M"''' Moloch... Quand je la regarde, elle, elle a beau être une vieille dame, elle est fine, adroite, elle n'est presque pas ridée, elle sent une bonne odeur d'ancienne boîte à parfums. Elle m'a d'ailleurs montré tout à l'heure son portrait de jeune fille : elle était mal habillée, mais charmante. Je l'imagine très bien sortant la nuit d'une des petites maisons étroites à écailles d'ardoises, et disant adieu au bonhomme en bronze pour rejoindre son fiancé. Et cela me touche, cela me donne envie de pleurer et de l'embrasser... Mais quand je pense à son arrivée à Hambourg, au petit Moloch l'attendant

à la gare avec ses cheveux au vent, sa redingote, son chapeau haut de forme! J'ai vu son portrait, à lui aussi, quand il était jeune. Eh bien, mon Loup, il était encore plus vilain qu'à présent. Alors, j'ai envie de rire. Et de penser qu'ils s'embrassaient, ça me dégoûte un peu. C'est mal, n'est-ce pas?

Soudain pendue à mon bras, elle ajouta, ses yeux me jetant le charmant reflet de sa jeune âme :

— J'espcre bien que je n'aimerai pas un homme aussi vilain que Moloch... Dis, mon Loup?... Du reste, c'est bien simple : je ne veux jamais aimer que toi.

Et je faillis perdre l'équilibre sous l'impétueux baiser qu'elle appliqua à l'improviste dans mon oreille, et qui me rendit sourd pour cinq bonnes minutes, jusqu'au moment oii nous atteignîmes les premières maisons de Rothberg-Dorf.

Rothberg-Dorf, c'est l'antique bourg deThuringe, bâti à droite et à gauche de la rivière, au petit bonheur, avec des détours imprévus et inexplicables, des constructions rapiécées de siècle en siècle, des ruelles qui ne mènent à rien. Les maisons sont en pans de bois entrelaçant un torchis de terre rosâtre, ou bien écaillées d'ardoises grises, du sol au faîtage. Elles ont des fenêtres invraisemblablement petites, des fenê-

très de poupccs. Derrière leurs carreaux minuscules, on voit des pots de fuchsias : un pot et son fuchsia couvrent toute la fenêtre. Chaque maison s'entoure d'un jardinet clos de vieux lattis très délabrés. La flore de ces jardinets était, pour l'instant, constituée par les rouges fleurs des haricots, qui s'y épanouissaient avec une charmante abondance.

— C'est un joli village, dit Gritte en flairant de ses narines roses l'odeur des haricots fleuris. Il est un peu sale, mais cela le rend plus pittoresque. Seulement, où sont les gens du village? Nous ne rencontrons que des oies.

Le village, en eff'et, semblait désert. La moisson retenait tout le monde aux champs. Les oies, qui formaient en temps ordinaire la majeure partie de la population, régnaient dans les rues et les jardins. On les voyait cheminer par compagnies, qui tantôt passaient gravement l'une à côté de l'autre, sans vouloir se connaître, tantôt s'arrêtaient pour faire, de société à société, un bout de conversation. On en voyait aussi qui rendaient des visites d'un jardin à l'autre et que les oies visitées recevaient avec mille démonstrations amicales. Quelques-unes erraient à l'écart, comme mises à l'index par la bonne compagnie des oies de Rothberg.

— Elles sont très élégantes, me fit observer

MONSIEUR ET MADAME MOLOCH I2f

Grittc. La plupart sont tout habillées de blanc, à la mode des toilettes de Paris. D'autres ont un petit châle de plumage gris jeté négligemment, en pointe, sur leur dos blanc.

Des bandes de jeunes oies minces, immaculées, nous séduisaient par leur tenue modeste : telles des jeunes filles de province bien élevées, très honnêtes, mais peu spirituelles et nullement instruites de la vie. De loin les surveillaient certaines oies matrones, lourdes, empâtées, l'allure méfiante.

Un peu avant d'atteindre le pont de pierres chenues jeté sur la Rotha, les maisonnettes de torchis et d'ardoise s'écartent et laissent vide un espace irrégulier décoré du nom de Grosse- Platz. Là encore, nul habitant; mais nous y trouvâmes rassemblé un véritable congrès d'oies. Une à une, elles remontaient du lit de la Rotha, où elles avaient été boire. Nous nous divertissions à regarder celles qui, gravement, se grattaient les narines de leur pied palmé, quand soudain un silence de mauvais augure engourdit l'assemblée, jusque-là doucement gloussante; puis toutes, comme à un mot d'ordre, dressèrent leur long col, ouvrirent leur bec jaune creusé de comiques entailles, et tendues vers nous, hostiles, menaçantes, firent entendre le plus violent, le plus affreux, le plus injurieux des grincements.

Certaines, singulièrement hardies, s'avançaient à notre rencontre. Mais nous sentions bien qu'elles ne nous toucheraient pas. Leur colère semblait factice. Elles manifestaient. Elles bluffaient. On eût dit qu'elles obéissaient à un moi d'ordre. En les entendant, je ne pus m'cmpcchcr de penser à la Snasshurger Test et à la Kœlnische Zeirung.

Je crus devoir leur adresser une harangue.

— Oies d'Allemagne, leur dis-je, avez-vous donc, vous aussi, reçu la consigne, et reconnaissez-vous que nous sommes des français? Oies d'Allemagne, rassurez-vous, et surtout taisezvous. On vous trompe sur nos intentions. Nous ne venons pas vous disputer votre pitance, manger vos fèves et vos pommes de terre^ ni vous empêcher de pondre vos œufs sur de nouveaux territoires. Fermez vos becs jaunes; ils sont laids, ainsi ouverts, et font entendre d'insupportables croassements... Reprenez vos labeurs et vos jeux, oies d'Allemagne. Ces deux Français qui passent ne vous veulent aucun mal.

Un lourd et long char, où les tonnelets de bière s'amoncelaient en pyramide, débouchait en ce moment sur le Grossc-Platz : son fracas de ferraille suffit à mettre en fuite la blanche troupe grinçante, qui, les ailes ouvertes, avec d'éperdues clameurs, s'enfuit en débandade maladroite vers

la Rotha. Nous continuâmes en paix notre tournée dans le village. Je montrai à ma saur les rares maisons de fonctionnaires de la principauté, à peine moins simples que les autres, et aussi les logis pour étrangers qu'agençaient en été quelques habitants industrieux. Le cours de la Rotha s'élargissait ici, et, par cette chaude saison, il en émergeait de larges espaces pierreux. D'autres bandes d'oies se reposaient pacifiquement sur la Iraîcheur des cailloux mouillés... Mclés à elles, de petits enfants de Rothbcrg, roses et malpropres, avec des cheveux couleur d'étoupe, colligcaient, en des sacs et des paniers, les plumes blanches, le duvet laissé par les oies sur les cailloux de la Ro:ha. Avec ces plumes, avec ce duvet, on ferait l'hiver de chaudes couvertures, des (( plumeaux », comme ils disent, qu'on habillerait de piqué blanc, et qui protégeraient contre le froid l'étroit lit thuringien, le lit à un seul drap, inhabitable, inexplicable pour des Welches.

Au bout du village, un chemin pénétrait dans les bois, montait lentement à travers les bouleaux et les hêtres. Nous le suivîmes. Bientôt le mystère de la forêt nous entoura, nous rendit lents et silencieux. Gritte prit ma main, ses doigts s'entrelacèrent avec les miens.

({ Jamais, pensai-je, je ne pourrai dire adieu à cette petite main; jamais je ne pourrai vouloir

mon bonheur aux dépens de cette enfant et chercher ma joie hors de sa joie... »

Comme si elle m'eût deviné, comme si elle voulait me remercier, la petite main serra plus étroitement ma main.

(( Alors, qu'est-ce que je fais ici? me demandai-je. Où vais-je, laissant glisser mon cœur vers quelque chose qui ressemble à de l'amour?... »

La petite main s'enlaçait à la mienne, semblait dire : (( Ne t'en va pas! Ne me laisse pas seule! Et, pour toi-même, crains la solitude quand tu ne m'auras plus... ))

Au bout d'une demi-heure de montée, le chemin se démasqua, s'éclaira sur la gauche, devint une corniche qui dominait, comme un balcon magnifique, la vallée de la Rotha. On apercevait en face de soi, par delà cette vallée, le village, les villas de Graus et aussi la façade intérieure du château, avec sa cour d'honneur, son portique Empire, le jardin où Gritte et le prince avaient cueilli des roses. Nous contemplâmes quelque temps le merveilleux décor. Puis, toujours silencieux, nous redescendîmes vers Rothberg-Dorf par un sentier de chèvre, entre les mélèzes. En repassant le vieux pont, nous constatâmes que les oies n'étaient plus, à cette heure, les seules habitantes du lieu. La population humaine rentrait des champs. De solides Thuringiens fumaient

leur pipe sur le seuil. Des femmes bavardaient, la hotte sur le dos, cette hotte caractéristique, qui grandit, semble-t-il, avec la porteuse : il en est de minuscules, accrochées aux épaules des gamines. D'aimables jeunes filles nous saluaient, nous souriaient. La plupart étaient blondes, d'un blond moins blanc que les petits enfants ramasseurs de plumes d'oies, mais pâle encore comme du vermeil. Leur visage rose respirait la santé, et recommandait merveilleusement Rothberg comme lieu de cure d'air.

Comme nous regagnions la villa Else, parmi les promeneurs du Luftkurort, Gritte me dit :

— Loup, je suis heureuse. 11 faut me promettre que tu ne me quitteras jamais.

Je répliquai astucieusement :

— C'est toi qui me quitteras, petite. Crois-tu donc que ton mari se souciera de te partager avec moi?

Gritte baissa la tête et ne parla plus jusqu'à ce que nous fussions rentrés dans notre appartement.

Sur ma table de travail, une lettre était déposée. Je reconnus l'enveloppe et le cachet de la Cour. C'était une lettre du major qui disait :

(( Monsieur le Docteur, « Veuillez vous présentercesoir à neuf heures

au cabinet de S. A. qui veut bien vous recevoir en audience privée.

({ Votre obéissant serviteur,

(( Comte Lucius de Marbach. ))

(( Bon! pcnsai-je!... Il va falloir recevoir une mercuriale : premièrement, pour ma dispute avec le major, secondement pour avoir dîné avecMoloch. Je ne suis pas aujourd'hui d'humeur tolérante. J'ai trois mille marks d'économies. Si le prince m'agace, je pars avec Gritte. »

xMais comme je prononçais ces mots, seul dans ma chambre, mon cœur ressentit une vague tristesse. Le goût d'un baiser me revint aux lèvres.

(( Suis-je donc moins libre que je ne le crois? d me demandai-je.

Et je ne sus pas me répondre.

MONSIEUR tr MADAME MOLOCH Ijl

\T<^T^-f^ ous soupamcs, Grîtte et moî, dans la V|-tvlP^ salle commune. Herr Graus, comme yj^:^^H^ la plupart des hôteliers allemands, ne tenait pas table d'hôte le soir. Chacun venait se nourrir à son gré entre six heures et demie et dix heures du soir. Gritte remarqua que chaque membre d'une famille commandait sa portion sans s'occuper du voisin. Le père mangeait du schnir-el, la femme une omelette, la fille du jambon froid, le gamin de la confiture, nul ne partageait. Et nous excitions à notre tour la curiosité de nos voisins en divisant fraternellement, Gritte et moi, la portion servie pour chacun de nous deux.

Quand je partis pour me rendre à la convocation du prince, Gritte me dit :

— Je monte me coucher. Je suis toute grisée de grand air. Je tombe de sommeil. Quand tu rentreras, promets-moi de passer par ma chambre et de venir m'embrasser, même si je dors.

Je promis. Comme j'allais franchir la porte, Gritte répéta de loin :

— Même si je dors!

De la villa Else au château, il y a environ trois quarts de kilomètre : je les fis à pied, par la nuit douce, fraîche, presque froide. En levant les yeux, je contemplais un lumineux exemplaire de la carte céleste, les étoiles marquées en taches d'or sur le sombre azur. Devant moi, juste au-dessus du château, brillaient les Hyades, chantées par Homère. Arcturus clignait son œil rougeâtre entre deux cornes de la forêt, là-haut, là-haut. Une délicieuse sensation me pénétra : celle d'être un petit élément infime du vaste univers, à peu près comme si mon protoplasma ontogénique était devenu la chenille verte de M. Moloch. Il me parut que j'étais en route pour aller voir une autre chenille aussi dénuée d'importance que moi-même : rien ne ressemble à un professeur de français comme un petit potentat d'Allemagne, quand on les regarde tous deux du haut

d'Arcturus. Grâce à ces réflexions cosmiques, éminemment réconfortantes, je franchis d'un pas ferme, d'un pas d'homme libre et résolu, la poterne du château, le vestibule, les escaliers, jusqu'aux appartements du prince.

— Monsieur le docteur Louis Dubert!

Le valet de chambre, en proclamant ainsi mon titre et mon nom, ouvrit la porte du cabinet et m'introduisit.

Le prince était assis devant sa table de travail, chargée de livres et de papiers. Il écrivait. Il me fit signe d'attendre. La table était massive, en chêne clair, les sièges en chêne clair également, garnis de cuir rouge, affectation de simplicité qui copiait le cabinet de Guillaume T'' à Potsdam. Aux murs, les portraits de Frédéric II et des derniers empereurs allemands. Sur la cheminée, un bronze qui prétendait représenter, casqué et la cotte de mailles aux flancs, Hunther F'" de Rothberg, empereur. Le prince écrivait, très sérieux. Debout, j'attendais son bon plaisir, et je me dédommageais en supputant ironiquement l'appoint du travail actuel de Son Altesse à la politique européenne.

— Asseyez-vous, je vous prie, monsieur le docteur, me dit d'un ton bienveillant, en fort bon français, mon souverain.

Il me montra un fauteuil à côté de son bureau.

Je m'assis, il continua d'écrire : ce qui me permit de l'observer de tout près, très éclairé sous l'ahat-jour de la lampe, comme un objet vu au microscope. Il était gras, la chair rosée, le poil blond, un peu indécis de couleur, virant au gris. Le petit uniforme bleu hussard à parements blancs le sanglait avec difficulté. Ses cheveux en brosse, rares sur le front, laissaient voir la peau du crâne semée de taches de boutons, çà et là. Baissées sur les yeux bleu clair, les paupières se ridaient fortement aux angles par l'habituel plissement des myopes. Les chasses, les randonnées au grand vent, au grand soleil, avaient hâlé le visage, dont la graisse dissimulait la forte ossature. Mais au-dessus du col de la vareuse, le cou penché se divisait en deux régions, celle d'en haut brune, celle d'en bas très blanche. La main, brune ellemême à partir du poignet, s'empâtait aussi.

Le prince respirait fortement, tout en écrivant. Sa bouche, d'un dessin assez net, assez noble, remuait comme s'il eût prononcé à mesure les mots qu'il écrivait, et les crocs relevés de la forte moustache blonde, bien cirés, montaient et descendaient à mesure, dessinant sur les joues une ombre mouvante un peu comique. Je le regardais avec une sorte de curiosité sympathique. J'oubliais sa qualité de prince : c'était un homme pareil à moi, sur qui les années

marquaient leur empreinte comme elles la marquaient sur moi-même, un homme avec un foyer et des alTcctions. Et moi, je méditais de lui voler quelque chose de son bien et de son repos.

— Monsieur le docteur, veuillez m'excuscr, dit-il. Je terminais une dépêche que je veux adresser à l'inventeur américain Silversmith, qui vient d'appliquer aux automobiles un ingénieux procédé de mise en marche. Cette dépêche paraîtra demain dans la Ga~erre de T{othberg.

Je m'inclinai, sans demander à connaître, avant l'Europe, ce papier international. Le prince eut un mouvement un peu impatient, et d'un ton brusque :

— Vous avez eu ce matin, monsieur le docteur, une sorte de... querelle, ou plutôt de... conflit avec le major comte de Marbach?

— Oh ! monseigneur, fis-jc... Le mot de confli: est encore trop fort. Le major a donné à Son Altesse le prince héréditaire l'ordre de rentrer à une heure où, d'après mes fonctions, j'avais seul le droit de donner un ordre à mon élève.

— Bien, bien! de tels petits... différends... ont lieu dans toutes les Cours... et je vous dis tout de suite que je ne m'en plains pas... Ils montrent que chaque bon serviteur est jaloux de son service et de ses droits... Je ne vous blâme donc pas... Je ne l'ai pas caché au comte Lucius,

Avec une nuance d'embarras, il ajouta : — Et j'espère que... mademoiselle votre sœur ne lui garde pas de rancune pour avoir été réprimandée un peu vivement... Il a fait son devoir en réprimandant une personne entrée dans le parc sans autorisation, mais je ne voudrais pas... que cette jeune demoiselle nous accusât de... manquer de courtoisie... de galanterie. Dites-lui bien, vous qui nous connaissez, que, si la consigne allemande est d'airain, nous ne sommes . pas pour cela des barbares !

Il avait proféré tout cela d'un trait, sur un ton de gaîté contrainte. « Nous ne sommes pas des barbares! » Que de fois déjà. Français exilé depuis dix mois, j'avais entendu cette phrase, prononcée par des bourgeois, par des nobles, par la princesse elle-même!

Le prince reprit :

— Bien entendu... cette jeune demoiselle, durant son séjour ici, aura ses entrées dans le parc. Je ne vois même aucun inconvénient à ce qu'elle cause avec le prince héritier, qui est à peu près de son âge, n'est-ce pas? Ce sera pour lui un excellent exercice pratique de conversation. Quant à Marbach, tout est arrangé. Il ira vous tendre la main quand il vous rencontrera. Et je désire... j'espère que vous lui ferez un accueil amical, n'est-ce pas!

— Je VOUS assure, Monseigneur, rcpondis-je en souriant, que je ne conserve pas la moindre rancune contre M. le major.

— Bon, bon, fit le prince.

Il toussa, passa la main sur la brosse rare de ses cheveux, recula la lampe, la régla. Je devinais bien que l'important de la conversation restait à dire. Renverse dans son fauteuil, son regard bleu arrête droit sur moi, le prince proféra brusquement, presque sévèrement :

— M. le professeur Zimmermann, tandis que vous preniez avec lui le Mittagessen, vous a-t-il entretenu de la mauvaise humeur qu'il nourrit contre moi?

— Monseigneur, répondis-j e, j e tiens d'abord à vous dire que le hasard seul, le hasard d'une rencontre entre ma jeune sœur et M"'^ Zimmermann a été la cause de ce déjeuner en commun. M'y refuser, après que la chose avait été conclue sans arrière-pensée, m'aurait paru une impolitesse, vis-à-vis d'une femme âgée et gracieuse. J'ajoute que le nom de Votre Altesse n'a pas été prononcé entre nous, et que je n'aurais pas permis qu'il fût l'objet d'une critique quelconque. Le professeur a exposé ses idées politiques, a raconté sa jeunesse, son mariage, m'a développé des théories scientifiques. Voilà tout.

— Sa jeunesse ! ses théories ! fit le prince avec

ironie, en se renversant sur le dossier du fauteuil. Quel fou que ce Zimmcrmann !

Il se leva, se mit à marcher dans la vaste pièce. Je me levai moi-même.

— Quel fou ! Il pouvait être une gloire scientifique de Rothberg! Il aurait trouve en mon père et en moi des protecteurs. Il a préféré déblatérercontre l'Empire, contrel'unitéallemande, contre les hauts faits de l'année mémorable... Ah! les ennemis de la puissance allemande ont là un allié sincère, et je comprends qu'il vous ait recherché. Mais je ne tolérerai pas qu'il renouvelle ici ses exploits d'il y a trente-cinq ans... Comment! l'accroissement de notre force et de notre prospérité, durant ce tiers de siècle, ne l'a pas convaincu de la sagesse de nos pères? Il y a trente-cinq ans, on pouvait douter, dire : (( Prenez garde, craignez de trop entreprendre, de faire trop grand! )) Mais aujourd'hui, monsieur Dubert, voyons, soyez sincère! L'Allemagne a-t-elle pâti de s'être imposé la discipline prussienne? L'efiort militaire a-t-il gêné le développement de notre industrie, de notre commerce? A-t-il enrayé l'accroissement de notre race?... Nous sommes toujours la plus forte nation armée sur terre; notre marine marchande couvre les mers. L'univers est tributaire de l'industrie allemande, du commerce allemand, de la science

allemande... Et voilà qu'un homme, à qui Dieu avait donné un génie scientifique supérieur, s'avise d'insulter un système qui a fait ses preuves scientifiquement, on peut le dire! Au nom de je ne sais quelle rêvasserie de socialutopie, il proteste contre le caporalisme, le despotisme, l'impérialisme prussien! Il prêche l'internationalisme, le désarmement... Il devient l'apôtre d'une sorte de religion nouvelle, le monisme, et rêve de l'installer à la place des Eglises officielles!... Qu'il raconte cela à Hambourg ou à léna, cela m'est égal : il ne m'appartient pas de l'en empêcher. Mais à Rothberg, chez moi, sur mon territoire, je l'engage à brider sa langue! J'étais plein de bienveillance pour lui quand il est arrivé ici, tandis que vous étiez à Carlsbad. Je le regardais comme un concitoyen qui nous faisait honneur, et je supposais que l'âge l'avait assagi. Je n'ai pas de raison de vous cacher que j'ai envoyé le major pour le saluer et l'inviter au château. Savez-vous ce qu'il a répondu, le savez-vous?

Il se planta devant moi, face à face.

— Il a répondu que mes compliments le touchaient beaucoup ; qu'il me présentait les siens, mais que ses travaux lui interdisaient toute distraction. Voilà, monsieur Duberr, ce qu'il a répondu au prince régnant de Rothberg. Est-ce

de la politesse, cela, dites, vous qui êtes d'un pays où l'on se targue d'être poli?

Quand les princes ne vous interrogent pas, il est interdit de leur parler; quand ils vous interrogent, il est parfois plus adroit de ne point leur répondre. La Cour en miniature où je vivais depuis dix mois m'avait déjà enseigné de telles précautions. Mais, cette fois, il me parut lâche d'esquiver la réponse, d'autant plus que certains propos du prince m'avaient un peu secoué la bile.

— Monseigneur, répliquai-je, si vraiment mon opinion vous importe...

— Mais certainement, elle m'importe!

— Eh bien!... Je crois que Zimmermann est simplement un doctrinaire et un entêté. Il n'a ni rancune contre le défunt prince ni haine contre vous. Sa visite à la Cour serait interprétée, pense-t-il, comme un désaveu de sa conduite passée, comme une sorte de palinodie. Donc, il préfère s'abstenir. Attitude, si Votre Altesse le veut; mais toute conviction sincère, à la longue, n'impose-t-elle pas une attitude?

Le prince haussa les épaules. Il marcha vers sa bibliothèque, et, avec cette attention extrême qu'on aflecte quand on pense à toute autre chose, inspecta quelques reliures. Puis il fit demi-tour militairement, comme à la parade, et, adossé cette fois aux rayons, me dévisagea :

— Vous, au fond, sur la politique allemande, vous pensez comme Zimnurmann?

Je ne protestai pas.

— Or, vous êtes, reprit le prince, vous êtes (politiquement, s'entend) un ennemi héréditaire de l'Allemagne. J'estime que les doctrines de Zimmcrmann sont périlleuses et mauvaises, justement parce qu'elles ont l'approbation de nos ennemis.

— Monseigneur, voilà un argument que j'ai souvent entendu, renversé, naturellement, de la bouche de mes compatriotes.

— Il n'en est pas moins irréfutable.

— Ce n'est pas mon avis. De bons esprits, hors de nos frontières, jugeaient nuisibles à la France, en 1812, les projets de Napoléon. Ils n'avaient pas tort; mais les rares Français patriotes qui pensaient comme eux n'avaient pas tort non plus.

— Alors, aujourd'hui, reprit le prince ironiquement, vous donnez à l'Allemagne le conseil d'être accommodante et pacifique, de se faire petite?

— Je n'ai nulle qualité pour donner un conseil à l'Allemagne. Mais, justement parce que je suis étranger, je distingue peut-être mieux la situation de l'Allemagne parmi les autres Etats : et l'Allemagne me semble plus menacée aujour-

d'hui qu'elle ne l'crait hier, parce qu'on la juge plus menaçante.

— Que peut-on reprocher à l'Allemagne?

— Monseigneur!

— Mais parlez, parlez! Un auditeur allemand sait objectiver une doctrine!

(( Comment un Allemand, pensai-je, pourraitil soutenir une discussion, si l'on rayait de son vocabulaire le verbe : objectiver? »

— Monseigneur, repris-je tout haut, on reproche à l'Allemagne d'avoir la fortune provocante. Lisez les journaux indépendants du monde entier, ils expriment ce reproche, qui fit tant de tort à la France avant l'année 1870. L'Empire allemand devient pangermaniste, pour parler le jargon à la mode. Or, le pangermanisme, qu'estce donc?

— C'est tout simplement réunir sous le même gouvernement les peuples de nationalité et de langue allemandes.

— C'est plus que cela, Monseigneur. Dans la pensée des pangcrmanistes, nous sentons le projet d'imposer l'esprit allemand, Tinitiative allemande, à toute l'Europe, ou du moins à la plus grande quantité possible d'Européens... Cette pensée se traduit nettement chez les plus audacieux de vos publicistes. Diaprés eux, la nation allemande a seule le droit d'expansion.

La morale allemande est supérieure à toute morale. La force allemande doit dompter toute autre force.

— Oui, bravo, bravo! fit le prince avec un rire joyeux que je connaissais, chez lui et chez d'autres de son peuple, et qui, chaque fois, me choquait et m'attristait : le rire brutal, qui ne comprend pas.

— Vous voyez, Monseigneur! m'ccriai-je... Tel est votre avis. Cela vous expose, avec les autres peuples, à un terrible malentendu. Car je vous assure que, personnellement, je ne suis pas né belliqueux. Mais j'aime mieux courir tous les hasards que de subir la culture allemande, la morale allemande, la force allemande. Plutôt que d'être citoyen d'une Europe allemande, j'aime mieux cesser d'être Européen.

Avais-je dépassé la mesure? Je le crus un instant, car le prince devint brusquement rouge, comme à la menace d'une congestion. Je vis les deux crocs de sa moustache osciller aux soubresauts de ses lèvres. Il se calma d'un eflfort de volonté qui fit saillir les veines de ses tempes. Il lui plut de prouver, au chétif Latin que j'étais, sa :orce d'âme de Germain.

Il amusa sa colère à disposer méthodiquement sur sa table des objets de bureau. Puis, d'un ton très bas et comme détaché :

— Je VOUS répète, monsieur Dubert, que chez un étranger, surtout chez un Français qui a subi le poids de l'épée allemande, ces façons de voir ne m'étonnent pas. Avouez d'ailleurs que ce que vous dites justifie la méfiance de l'Allemagne à l'égard de ses voisins... Mais cet esprit de critique et de méfiance, naturel chez un étranger, ne me paraît pas tolérable chez un Allemand. Voyez donc tant qu'il vous plaira voire ami le docteur Zimmermann... mais conseillez-lui la prudence des actes et des paroles. Quand on professe de telles idées, il est dangereux de manier des explosifs.

Il sourit sur ces derniers mots, redevenu maître de lui :

— Je plaisante, vous m'entendez bien. Je ne prends pas Zimmermann pour un anarchiste. Je trouve ses idées bien plus redoutables que ses poudres. Qu'il s'abstienne de manifestation pendant son séjour à Rothberg, et je le dispense de toute sympathie et même de toute politesse à mon égard. Dites-le-lui, n'est-ce pas?

Il me regarda dans les yeux, sur ces mots, redevenu très impératif, très souverain. Je m'inclinai.

— J'y compte, reprit-il, et, pour cela même, je ne vois nul inconvénient à ce que vous le fréquentiez. Adieu, monsieur Dubert, je vous

MONSIEUR ET MADAME MOLOCH I4f

rends votre liberté; présentez mes regrets et mes excuses à mademoiselle votre sœur pour l'incident de ce matin...

En regagnant la villa Else, je ne m'amusai plus à parcourir la carte céleste sur laquelle la blancheur montante de la lune, encore invisible derrière les noires montagnes, effaçait peu à peu les étoiles. Je marchais, le front penché.

(c II y a un an, me disais-je, quand nous dissertions entre camarades, dans un certain petit cénacle de la rue Greuze, chez mon ami Lespéraut, avec Herbelin, le blond Jancourt, Marini et quelques autres jeunes bourgeois riches et cultivés, si quelqu'un de nous eût proféré les paroles que je viens de faire entendre au prince Otto, il se fût attiré les sarcasmes et les huées de tous les autres... — (( Le mot de patriotisme, disait alors Herbelin, tout comme les mots de vertu et de conscience, déshonore quiconque les prononce en croyant exprimer quelque chose. » Et moi j'opinais approbativement, avec tous les autres membres du cénacle. Que disent-ils à présent, les amis? Que dit Herbelin lui-même, depuis le retour offensif allemand à propos des événements marocains?... Ont-ils évolué comme moi, eux qui n'entendent que de loin € rugir le monstre »?

Ainsi méditant, je rentrai dans ma villa, dont la porte extérieure n'était point fermée à clé : le Luftkurort gardait encore la simplicité de Tantique Allemagne. A la lueur du bougeoir, que j'allumai, je montai l'escalier, je pénétrai dans le vestibule de notre appartement. La chambre de Gritte ouvrait en face, la mienne à gauche. Selon ma promesse, j'entrai chez Gritte : je l'embrassai, sans l'éveiller, dans ses cheveux sombres éparpillés sur l'oreiller. Après quoi je gagnai ma propre chambre.

Je trouvai celle-ci si largement éclairée par la lune, enfin démasquée, que j'éteignis mon misérable luminaire. La blanche clarté baignait tout : aisément je me guidais, et je distinguais tous les objets autour de moi.

Je n'avais aucune envie de dormir. J'allai m'asseoir sur la terrasse, contre la séparation mitoyenne : il me semblait que ce calme paysage nocturne apaiserait mes nerfs encore un peu vibrants. Et de fait, à regarder ce décor de féerie, dans cette lumière de rêve, peu à peu l'irritation confuse que je ressentais de mon entretien avec le prince s'apaisait... J'inclinais de nouveau vers l'ironie. Le désir d'une charmante revanche me hantait contre ce Germain féodal :

a: Il ne m'a pas caché qu'il me considère

comme un ennemi... Va pour l'ennemi! Je serais bien sot de m'encombrer de scrupules... ))

Comme je méditais ainsi, j'entendis, de l'autre côté de la stalle mitoyenne, la porte-fenêtre de mes voisins s'ouvrir. Je perçus le frisson soyeux de la robe de Frau Doctor : puis un Komml SchatiJ prononcé à mi-voix.

(( Schati, trésor, » cette appellation touchante s'adressait à M. Moloch. L'alerte vieillard rejoignit en effet sa femme.

— Wunderschœn ! fit-il en regardant le paysage.

Elle répéta :

— Wunderschœn!

Ainsi, de ma cachette, je percevais ce que disait le vieux couple. Et je confesse que cela me gêna un instant... Mais le moyen de m'en aller sans manifester ma présence? La peur d'avoir l'air indiscret me commanda l'indiscrétion. Du reste, soyons sincère! la conversation de mes voisins me captiva très vite. Us parlaient à mivoix, comme y conviait le silence nocturne. Ils parlaient une très jolie, très pure langue allemande, aux tournures un peu anciennes sur les lèvres de M""^ Moloch, d'une précision plus scientifique dans la bouche de son mari. L'écran qui nous séparait m'évitait le spectacle attristant de leur âge : et je crus vraiment entendre, par mo-

ments, Tamante de Werther converser avec Zarathustra.

Voici ce qu'ils disaient :

Donne-moi ta main, trésor. Je t'aime. Je suis heureuse de revoir à côté de toi, et comme avec tes yeux, ce paysage où mon cœur s'est éveillé... Je te remercie de m' avoir accordé ce bonheur. Toi, n'es- tu pas heureux d'être venu?

Bien-aimée, je suis heureux.

Un amour qui naît parmi ces forêts éternellement vertes ne craint pas plus qu'elles les années. Oh! site admirable!...

Oui, le site est bien composé. Il offre ces recoupements de lignes, ces oppositions d'ombre et de lumière où se complaît l'œil humain : car toute joie nous vient d'un exercice harmonieux de nos facultés sensorielles. L'œil humain trouve ici, pour chaque effort, sa récompense. Pourtant le château lui-même est d'une extrême laideur. Il évoque à la fois l'infirmier et le reître. C'est une caserne et un hôpital. C'est tout cela préten-

tieusement, avec l'envie de dominer, d'être vu de loin, d'imposer la soumission.

Tais-toi! trésor, tais- toi!... Ne dis pas de mal du château! Je le trouvais si beau, moi, quand j'étais toute jeune fille et que je ne te connaissais pas encore! Si, aujourd'hui, j'ai le goût meilleur grâce à tes leçons, si j'en vois les défauts de style et d'harmonie, — je persiste à trouver qu'il est un ornement de ce beau site. Le site perdrait sa beauté, sans le château.

Il est vrai que de laides choses, heureusement situées, contribuent parfois à la beauté d'un ensemble, jzomme des doctrines erronées peuvent être bienfaisantes dans l'application. Crois pourtant que les habitants d'un tel château en subissent la mauvaise influence. Dans le cœur des Rothberg-Steinach, depuis que ce vilain bâtiment les abrite, il y a du soudard et du charlatan... Ah! le beau feu de joie qu'on ferait, sur le haut de ce mamelon, avec ce repaire! Gros comme un saucisson de Francfort de ma « Cécilite », et soudain : poum!... Feu de joie!

(Ici, M. Moloch éclata de rire, et je crus percevoir même qu'il dansait un pas sur le balcon. Sa femme se récria.)

De grâce, mon amour, ne dis pas ces choses!... Toi,le plus companssant,le meilleurdes hommes, peux-tu vouloir la destruction, la mort, la ruine de quelque chose?... Imagine le vide laissé sur cette crête par ce château que contemplèrent nos regards d'amoureux!

Tu dis vrai. Moi aussi, chérie, quelque chose de moi aime encore cette masse de moellons et d'ardoises, justement parce que son image fait partie de mes souvenirs, c'est-à-dire est une modification de mon Moi... Ne le détruisons donc pas... Que le peuple de Rothberg se contente de le désaffecter. Qu'il en expulse les habitants ridicules, cette futile princesse, ce prince de carnaval, ce major grotesque, et les dames et les valets, et les filles de chambre et les gardes!...

Si le château reste vide, ami, qu'en feront donc les habitants de Rothberg?

Qu'ils en fassent un temple. Pourquoi pas? un temple de la religion scientifique, un temple à la gloire de l'Évolution. Nous avons réalisé mo-

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destementune sorte de chapelle moniste à léna, grâce au concours de mes fidèles amis et disciples : Gerta Epfenhof, Franz Kapith, Albert et Michel. Imagine, chère femme, de pareilles réunions, accrues d'un grand concours de peuple, dans un vaste édifice tel que celui-ci! Véritable temple, on y verrait, au lieu d'images de sainteté, la représentation artistique des beautés de la nature. Entre les hautes colonnes qu'entoureraient des lianes, les sveltes palmiers, les fiDugères arborescentes rappelleraient la force créatrice des tropiques. En de grands aquariums, sous les fenêtres, les gracieuses méduses et les siphonophores, les coraux et les astéries enseigneraient les formes artistiques de la vie marine ! Au lieu du maître-autel serait une Uranie qui rendrait visible, dans les mouvements des corps célestes, la toute-puissance de la loi de substance. Le pasteur du nouveau culte philosophique le démontrerait aux fidèles. La morale moniste serait enseignée aux enfants, confirmée aux adultes. Les unions s'y célébreraient d'accord avec le rite éternel. Puisque à cette race allemande il faut absolument une foi et un culte, au moins pratiquerait-elle une religion conforme aux données de la science et aux lois de la raison!...

(M"'*^ Moloch ne répondit point : et quelque temps le silence admirable de la nuit recueillit

seul autour de nous la vie universelle... Dans ce silence, il me sembla que f entendais la pensée de la vieille dame, et que cette pensée, soumise assurément à la discipline intellectuelle de son mari, remontait pourtant avec complaisance aux souvenirs du passé, à la religion de son enfance. Les mots qu'elle prononça après une longue pause continuèrent la méditation que je devinais.)

Te souviens-tu, Schatz, de notre rencontre première sur le seuil de l'église Saint-Johann, à Steinach? Avec ma vieille tante, qui était fort pieuse, je sortais du service de l'après-midi, un jour de Pentecôte, comme la Marguerite de Faust...

Et moi je regardais, avec de gais Kommilitonen assez peu dévots, sortir de Saint-Johann les jolies filles telles que toi.

Ce jour-là, Eitel, j'ai vu tes yeux pour la première fois, tes yeux dont le regard ne ressemble à aucun autre regard. Dire que j'ai eu le bonheur d'avoir à moi seule ces yeux-là, de les regarder toute ma vie!... Est-il une plus belle destinée, mon ami?

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Du jour OÙ, moi, j'ai vu la nièce de Frau Traube descendre les degrés de Saint-Johann, à moi aussi s'est révélée ce que tu appelles la destinée, c'est-à-dire que le Génie de l'espèce m'a imposé la nécessité de te rejoindre... J'ai délicieusement cédé à l'illusion dont nous leurre l'éternelle Maïa... J'ai connu les jeux dont elle nous amuse dans son paradis terrestre, les promenades sentimentales, les rendez-vous haletants, l'insomnie tumultueuse des séparations, et aussi le désir éperdu!... Oh! le doux leurre... Et que la nature est compatissante de l'ofiTrir à la pauvre humanité!

Ne dis pas que c'est un leurre, Eitel! Y a-t-il rien de plus réel que l'amour? C'est la seule réalité du monde. Ceux qui ne la connaissent pas, ou qui la dédaignent, n'auront pas vécu. Revoir Saint-Johann m'a fait battre le cœur, et aussi revoir la statue de l'Électeur, et le vieux pont sur la Rotha.

Et la ruelle qui, de la place du Rathaus, va rejoindre la Ludwigstrasse, où pour la première fois je t'ai parlé seul à seule...

Et cette route de Rothberg, que suivirent nos promenades d'amoureux...

Et la taverne du Ratshskeller, où je me pris de querelle avec un étudiant d'Iéna, qui parlait légèrement de ta beauté.

Bien-aimé! Tu te battis alors pour moi! Et je me rendis seule dans ton logis d'étudiant, quand j'appris que tu étais blessé au front.

Pas assez blessé pour que tu n'aies dû te sauver de moi en me laissant aux mains la frange de ton

fichu!

Que je t'en voulus alors, Eitel!...

Et que j'eus de peine à obtenir un autre rendez-vous!... Il fallut pour cela que le prince commençât de me persécuter. Oh! petite traditionnelle, combien les hérédités t'avaient inculqué profondément le préjugé de la pudeur!

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Le regrettcs-tu? Ton bonheur ne fut-il pas plus grand, à Hambourg, après le mariage, de presser sur ton cœur la jeune fille intacte qui s'était gardée pour toi?

Certes : car si mon cerveau put s'affranchir, mes sens et mes instincts gardaient le pli des ancêtres. Longtemps encore, jusqu'à ce que s'accomplisse cet affranchissement par la nature que prévit notre Gœthe, nous sentirons rôder en nous-mêmes les instincts, les préjugés des aïeux, comme des revenants dans la maison.

(Les deux vieux époux se turent, et quelque temps je n'entendis plus que le fredonnement de la Rotha dans le creux de la vallée, et la respiration un peu précipitée du savant. La lune nageait maintenant en plein dans le pâle lac du ciel, au-dessus de la vallée. Le chaos des fonds devenait visible, la pelouse d'un vert de féerie, la Rotha scintillante, les arbres au feuillage immobile... Autour de l'astre victorieux, les étoiles n'étaient plus que des gouttes argentées... La voix de M""^ Moloch se fit entendre de nouveau, légère comme un souffle.)

Eitel!... mon amour! que la nature est belle autour de nous... et comme je me sens participante de sa beauté... S'il est des paysages plus admirables ailleurs, que m'importe? Celui-ci est notre paysage. Il fait partie de nous-mêmes. Un peu de lui mourra avec nous. Chère contrée! chère Allemagne !

Oui, chère Allemagne! Comme ton cœur, Cécile, en présence d'un tel paysage, mon cœur vibre à l'unisson de ces harmonies mystérieuses dont l'ensemble s'appelle : Allemagne... Allemagne! c'est-à-dire tant de grandes pensées, de nobles sentiments, tant de vertus et d'actes héroïques qui illustrent la race germanique ! L'Allemagne est grande. Nous, Allemands, nous sommes des penseurs incomparables. Nous avons lutté corps à corps avec le noir Fafner de l' Inconnu métaphysique. Nous l'avons éventré et disséqué. Et nous avons aussi été laborieux et fidèles : nous avons fécondé une terre ingrate que nos sueurs ont rendue prospère. Cependant nous fûmes aussi des soldats, de durs combattants : d'abord à la solde des princes, puis pour défendre la patrie... Aujourd'hui nous voulons toujours la dé-

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fendre, la chère patrie. Mais ceux qui aiment vraiment l'Allemagne ne rêvent pas d'en refaire un peuple de reîtres, àla solde des Hohenzollern. Allemagne, ta vraie royauté n'est pas celle des armes. Tes guerriers sont patients, disciplinés : mais c'est leur honneur, ils n'aiment pas la guerre. Le sceptre de la poésie et de la pensée, nous ne voulons pas l'échanger contre le sceptre vain qu'ont porté des barbares, tels que Gengis Kan.

Parie, Eitel, parie! il me semble que ta voix est la voix même de notre Allemagne, et que cette vallée me parie avec ta voix.

Regarde-la bien, Cécile, cette vallée. Si parfaitement allemande, elle symbolise l'Allemagne moderne. Le Uhlan y dresse orgueilleusement son repaire. Il est l'Allemagne prussienne, l'Allemagne de la force brutale. Et je suis debout en face de lui, moi simple citoyen, et il me regarde comme une chétive bestiole. Mais quand le nom de cet Otto sera tombé dans la fosse commune où gisent ses illustres aïeux, dont lui-même a oublié les noms obscurs, mon nom restera sur les lèvres des hommes, parce que son nom signifie la force et que le mien signifie la pensée.

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Oui, deux Allemagnes sont ici en présence. Laissons les philistins célébrer le triomphe de la force allemande : je veux croire au triomphe de la pensée allemande. Allemagne du rêve, de la poésie, de l'analyse, ô vraie sainte Allemagne, je reste ton chevalier!

Ainsi parla M. Moloch. M""^ Moloch ne répondit pas; mais un froissement délicat d'étoffe soyeuse révéla qu'elle s'approchait de son mari, et je perçus le bruit d'un baiser... Fut-ce l'heure et le site romanesque, fut-ce l'effet sur mon imagination des paroles évocatrices qu'avaient prononcées les deux époux? A travers la séparation de bois des deux balcons, j'imaginai le jeune étudiant et la gracieuse jeune fille de Steinach, unissant leurs lèvres de vingt ans, lui avec ses cheveux blonds sous le béret, sa balafre à la figure, ses gestes vifs d'apprenti savant, elle avec sa pâleur de vierge exaltée, ses bandeaux de madone, la guimpe blanche couvrant chastement son sein où la pudeur palpitait.

Ils rentrèrent dans leur appartement sans avoir prononcé une parole de plus : les contrevents, puis les fenêtres se fermèrent. Alors je quittai le coin obscur d'où je les avais entendus, j'allai m'accouder à mon tour sur le balcon.

Et voici que dans l'absolu silence, où le chu-

chotcmcnt de la rivière se percevait à peine, dans cette lueur d'enchantement que diffusait encore dans la vallée la lune au moment de s'abîmer derrière les monts boisés, les sonorités initiales du Prélude s'épandirent, jaillies de là-bas, d'une chambre du château, la chambre sans lumière dont les fenêtres demeuraient ouvertes!

Tendre Else! elle m'envoyait cet appel pour me dire qu'elle pensait à moi, qu'elle m'aimait...

Après l'adorable entretien des vieux époux, la douceur allemande s'imposait de nouveau à moi dans cette nuit mémorable. L'Allemagne m'offrait comme une revanche aux brutalités d'Otto, la grâce romantique de ses sites nocturnes, la ferveur de sa pensée, sa tendre façon de comprendre l'amour, et la divine puissance de son art.

« Moloch a raison, pensai-je. Qu'est-ce qu'un petit prince gonflé de superbe, qu'est-ce même qu'un empereur à moustaches dressées mimant des attitudes féodales, qu'est-ce auprès des forces conjurées de la nature, de l'art, de l'amour?... Moloch a raison. L'Allemagne des reîtres est une fausse et passagère Allemagne. L'Allemagne véritable, l'Allemagne éternelle, c'est l'Allemagne de Kant et de Schopenhauer; c'est l'Allemagne de Charlotte et de Werther, l'Allemagne de Vlmermeiio... C'est l'Allemagne de l'immortel

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magicien des sons, qui, dans le plus émouvant des arts, sut résumer tous les autres. Périsse l'Allemagne des reîtres, — et tous les peuples du monde, saluant cette patrie privilégiée de la pensée et de rharmonie, s'écrieront comme Moloch : (( Chère Allemagne I jd

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