TROISIÈME PARTIE
(c Ma chère Gerta,
E n'ai malheureusement pas de raison 51^ \^d ?^^^ vous écrire plus gaiement que ^îrd,§^ la dernière fois. Les choses demeurent dans le même état. Mon mari habite toujours la prison de Rothberg : dix jours, au secret, pendant lesquels je n'ai pu communiquer avec lui. Comme vous l'avez lu sans doute dans les journaux, il a refusé de désigner un avocat. Aux interrogations du juge, il répond que, s'il plaît aux autorités rothbergeoises de jouer une comédie, il lui déplaît, à lui, d'y tenir un rôle.
(( Vous n'ignorez pas, excellente amie, que la force d'âme du docteur est invincible. Même pour les plus petites choses domestiques, j'ai éprouvé qu'on ne saurait faire changer son parti, une fois pris. (Ainsi jamais je n'ai obtenu qu'il renonce à manger des fraises au mois de juillet, bien qu'elles provoquent chez lui de l'urticaire.) Eitel n'aura qu'un avocat d'office, et encore cet avocat ne tirera pas de lui une parole. Toute licence est donc laissée à nos ennemis pour nous accabler. Vous devinez mon anxiété. Moins vaillante et plus sensible qu'Eitel, l'issue de cette affaire m'épouvante.
(( J'ai vu le juge d'instruction; j'ai vu le ministre de la police : ils m'ont accueilli avec de tels airs de mystère, ils m'ont parlé avec de telles réticences, en levant les yeux au ciel, en invoquant les droits de la société menacée, que j'ai dû battre en retraite sans obtenir d'eux la moindre réponse à cette question que je leur posais : (( Comment admettre que mon mari, dont toute la vie est un hymne à la Raison, à la Justice, à la Bonté, ait commis un acte absurde, inique, cruel?... » Ils hochaient la tête; ils parlaient de péril social : rien de précis. Dans les vagues commentaires du ministre, j'ai cru cependant comprendre qu'ils considéraient le docteur comme un exalté. Ils traitent de chi-
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mères lunatiques les conséquences morales et quasi-religieuses qu'il a tirées de la doctrine moniste! Nos chères après-midi d'Iéna, toutes consacrées à célébrer les mystères, les beautés de la nature, ils veulent les travestir en je ne sais quelles séances de spiritisme ou d'anarchisme! Cela vous prêterait à rire, n'est-il pas vrai, ainsi qu'à Frantz, à Michel, à Albert et à tous nos amis, si les temps n'étaient vraiment trop tristes pour rire...
(( Moi, non seulement je ne ris pas, mais j'ai bien de la peine à m'empêcher de pleurer. Je pense que mon Eitel est seul, dans une immense chambre aux murs de pierre, probablement humides. Il a beau m'écrire qu'il se trouve fort bien, dans des conditions spécialement favorables au travail et à la méditation, je sais qu'il écrit cela pour me tranquilliser. Son lit peut-il être fait comme il en a coutume? Hélas! personne n'est là pour veiller à ce qu'il ne se découvre pas les jambes la nuit, comme cela lui arrive souvent, car il est très remur;,at, même quand il dort. Et ses repas! lui qui oublie de se servir, ou qui se sert d'un plat jusqu'à ce qu'il l'ait vidé, en rêvant aux graves énigmes cosmiques qui sans cesse occupent son esprit! La seule pensée des souffrances qu'il endure ainsi m'ôte, à moi-même, tout sommeil et tout appé-
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tit. Si les mcchants qui l'ont enfermé, au mépris de toute justice, finissent par le terrasser, ah! chère Gerta, ils n'auront pas abattu que lui!
c( Mais ce n'est pas le temps de récriminer. Il faut agir. Votre action à léna a été des plus efficaces, puisqu'elle a provoqué les protestations signées du corps entier des professeurs, et la lettre du doyen chancelier de l'empire. Une autre liste circule en ce moment à Munich sous les auspices du professeur Max Bischer, le savant physicien, à qui j'avais écrit en même temps qu'à vous. J'y relève avec plaisir le nom de Benedikt Kohler; c'est, vous le savez, l'adversaire le plus acharné des idées philosophiques de mon mari, et ils se sont l'un l'autre durement traités. Mais tout le corps enseignant s'est senti lésé dans la personne du plus illustre de ses membres.
« Vous me demandez, chère Gerta, quel est ici même l'état de l'opinion au sujet de cette affaire. Apprenez d'abord dans quel milieu politique nous vivons. La petite principauté comprend environ sept mille habitants, dont dixhuit cents à Rothberg, trois mille à Litzendorf, localité voisine, où se trouvent des usines de céramique. Les douze cents autres sont dispersés dans les hameaux de la montagne. Rothberg,
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OÙ est le chiltcau avec la prison et qui, en somme, ne vit que de la cour et des étrangers, est naturellement très courtisan. Litzendorf, centre ouvrier, est libéral. Dès le lendemain de l'attentat, les social-démocrates de Litzendorf se réunissaient et envoyaient une délégation au prince pour demander l'élargissement du docteur, arrêté sans preuves... A Rothberg, au contraire, on hurlait des cris de mort contre Eitel et même contre moi : le propriétaire du Luftkurort me chassait de sa villa et je ne trouvais d'asile que chez le savetier Finck, à Rothbergdorf : brave homme très démocrate, fils de l'ouvrier qui succéda, dans la même maison, au père de mon Eitel.
(( Aujourd'hui, grâce à l'émotion du monde savant, aux articles de la presse libérale, et surtout, je crois, à l'annonce que le gouvernement de l'empire, sous prétexte de renforcer ici le parti de l'ordre, prétendrait profiter de l'incident pour déplacer la garnison indigène et la remplacer par un régiment prussien, un revirement est manifeste, même à Rothberg. Aucune parole, aucun signe injurieux contre moi, ni dans le Luftkurort ni dans le village.'Je crois n'avoir plus d'ennemi irréductible que Herr Graus, qui fut mon hôte... Et combien, en somme, je lui sais gré de sa goujaterie, et qu'il m'ait, en
m'expulsant, donné Toccasion d'habiter la maison où le docteur fut petit enfant !
« Car c'est pour moi une consolation, dans ma misère présente, que de m'imaginer le développement de cette admirable intelligence, de cette vive sensibilité, devant les mêmes images que voient mes propres yeux. Et vous aussi, j'en suis sûre, quand vous allez venir ici en délégation des étudiants d'Iéna avec Franz, Albert et Michel, vous aurez le cœur plein d'émotion à connaître cette demeure où s'est allumé, où a jeté ses premiers feuxl'astre intellectuel que nous vénérons.
(( Voilà, chère bonne Gerta, l'état des choses. 11 n'est pas brillant, vous le voyez : mais le vaste mouvement de réprobation que le monde universitaire et savant de toute l'Allemagne dessine contre l'iniquité me réconforte. Pour moi, je ne me lasserai ni de protester, ni de parler, ni d'agir, dans ma mesure. Ma faible voix ne se taira pas : ma faible main ne se lassera pas d'écrire. Aujourd'hui même, j'espère arracher au prince la levée du secret : un de nos amis, un jeune Français fort distingué qui tient ici l'emploi de précepteur du prince héritier, a demandé cette faveur par l'entremise de la princesse; il a bon espoir de l'obtenir. Il soupe ce soir au château : puisse-t-il en rapporter la faveur promise!
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ce Chère Gerta, mon vœu est que vous et nos amis veniez bientôt m'encourager et m'aider ici dans ma tâche. Ne tardez pas! A nous cinq, nous serons une vraie petite armée et nous entraînerons la foule. Je serre les mains d'Albert, de Franz et de Michel. J'envoie un souvenir affectueux et un vif remerciement aux professeurs, aux étudiants, qui prennent part à l'agitation en faveur de mon mari. Vous, chère Gerta, je vous embrasse ainsi que l'excellente Frau Rippert, votre hôtesse.
(( Cécile Zimmermann. »
Le jour où fut écrite cette lettre (publiée plus tard dans un journal libéral, où son allure à la fois tendre et digne fut admirée), nous devions, en effet, Gritte et moi, souper au château. Selon notre habitude nous fîmes ensemble, l'aprèsmidi, une promenade à pied dans la montagne. Nous marchions côte à côte, souvent silencieux, essayant pourtant par quelques paroles de nous cacher l'un à l'autre nos préoccupations. Le temps était chaud, bien que couvert. Comme nous regagnions, au soir qui tombait, le Luftkurort, Gritte me dit :
— Ne trouves-tu pas, Loup, que Rothbcrg
n'est plus le même depuis qu'on a arrêté M. Moloch? Il ne faisait pas beaucoup de bruit; on ne le voyait guère; et pourtant tout est devenu triste ici, à partir du Sedanstag, tout : même le temps.
ce Gritte a raison, pensai-je. C'est par ingénieux contre-sens qu'on a fait dire au poète latin : « Les choses ont des larmes. » Mais elles ont assurément leur tristesse ou leur gaieté, suivant les heures. Et tel autre poète psychologue a fort bien exprimé que cette tristesse ou cette gaieté des choses, c'est tout simplement, reflétés sur elles, le gris ou le rose de notre cœur... Un vieux petit savant, assez comique, a été arraché à son laboratoire et jeté dans la prison du château. Mince événement! mais l'iniquité soupçonnée accable tout de même la conscience de tous. Autour d'un cristal jeté dans l'eau saturée de sel, les autres cristaux soudain se forment et se groupent; ainsi les tristesses, vaguement dissoutes, parmi nos pensées, se concrètent et se soudent en cristal mélancolique dans nos âmes, autour de cette tristesse initiale. Oui, Rothberg a changé depuis que Moloch est en prison. Les pangermanistes ont le verbe moins haut. Les socialistes font une assommante figure de martyrs. Le prince est nerveux : car le matou Empire, las de jouer avec la souris Rothberg, veut
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cette fois la dévorer pour de bon : plus de timbre spécial, et la garnison prussienne! Le major est remis des suites de l'explosion, mais il est plus irascible, plus déplaisant que jamais. Mon élève est redevenu sombre et sournois; je sens qu'il me cache quelque chose et ne puis deviner quoi... Gritte est évidemment moins camarade avec lui, sans m'avouer le motif de cette froideur. Vis-à-vis de moi-même je la sens inquiète. Elle risque de timides allusions à la possibihté, pour moi, de renoncer à mon préceptorat princier et d'obtenir une situation à la Banque industrielle par l'entremise de son amie, M"' Grange. Quant à Else...
(( Ah! Else seule ne subit pas la tristesse des choses, depuis l'incarcération de Moloch! Elle ne pense guère à Moloch! Elle vit dans son rêve. Et ce rêve, c'est la fuite à travers le monde de la princesse et du précepteur...
(( Me voilà donc en ce point de la liaison où la femme maîtrise l'homme, et où l'homme, bon gré mal gré, obéit. Toute ma raison proteste contre la sottise que je vais faire, et cependant je ferai cette sottise; j'enlèverai la princesse. Je posséderai une femme dont l'amitié amoureuse me suffisait et vers qui ne m'entraîne pas le désir éperdu qui rend acceptables toutes les contrariétés... y>
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Comme je méditais ainsi, Gritte, qui me regardait, me dit : (nous arrivions au seuil de notre villa.)
— Loup, tu penses des choses qui t'ennuient et que tu ne peux pas me dire.
— Laisse-moi penser comme il me plaît, rcpliquai-je, agacé de sa perspicacité.
— C'est bon, c'est bon, fit-elle. Je ne croyais pas être indiscrète.
Elle me bouda jusqu'à l'heure du souper. Mais, vers sept heures et demie, vêtue de la robe en mousseline brodée qui naguère, comme elle le disait dans sa langue expressive et ramassée, avait (( fait » l'ambassade d'Autriche-Hongrie, elle pénétra dans ma chambre d'un air pincé, démenti par le contentement de son regard :
— Excuse-moi si je t'importune... mais je n'ai pas de femme de chambre pour me dire comment je suis arrangée.
Je la regardai : chastement décolletée, ses bras tout juste formés, ses épaules où s'effaçaient les lignes ingrates de l'enfance, sa taille de fillette-femme, je ne sais quoi de fleur encore bouton qu'évoquait toute sa personne, composaient un ensemble d'un irrésistible attrait. (( Ah! que la jeunesse est divine, pensai-je. Il y a par le monde un homme heureux, un homme
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que j'ignore. Il viendra prendre cette fleur, la respirera, la cueillera, l'emportera. Nul n'aura eu son parfum plus jeune, sa parure plus fraîche... Voilà le bonheur que vaut une vie : un tel bonheur, je ne l'aurai pas connu. Jamais nulle jeune fille ne s'épanouira dans mes bras. La fleur que je respirerai tout le long de ma vie est déjà plus qu'à demi fanée... »
— Eh bien? me dit Gritte sans impatience, tournant lentement sur elle-même et faisant valoir sa taille roulante, sa nuque mince où foisonnaient des cheveux moins beaux que ceux de la princesse, mais qui, tout de même, avaient vingt-cinq ans de moins : et cela se voyait.
Je me levai, je lui pris la taille légèrement par derrière, dans mes bras tendus, et je baisai les jeunes cheveux fous échappés du chignon.
— • Tu as quinze ans, mon amour de sœur, lui dis-je... Comment peux-tu penser que tu ne seras pas la vraie petite souveraine, ce soir?
Elle devint toute rose de plaisir, et, se haussant jusqu'à mon oreille, elle me dit :
— Toi aussi, tu es beau, avec ta chemise à jabot, ton habit de cour et ta culotte de satin noir. Vois-tu? nous ne sommes que des bourgeois, mais nous savons mieux nous arranger que toutes ces marionnettes, fussent-elles de cour...
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Gritte m'avoua cependant, une demi-heure après, que la scène ou jouaient ces marionnettes princières ne manquait pas de grandeur. La salle des Gardes, la salle des États, la salle des Chevaux, la salle des Portraits, toute cette enfilade de vastes pièces de parade aux rares meubles lourds, espacés le long des murailles que décoraient des tableaux médiocres, mais authentiques; l'attitude déférente des valets, presque tous gens d'âge et d'importance, l'impressionnèrent. C'est que les déclamations sur l'égalité n'empêcheront jamais l'histoire d'être une chose réelle : et certaines demeures, certaines familles nous apparaissent toutes chargées d'histoire. Vainement un banquier enrichi, un milliardaire d'Amérique déploiera son luxe : il ne pourra pas faire que les choses somptueuses, autour de lui, soient le vrai prolongement de sa personne; elles lui seront seulement juxtaposées. Tandis que dans la demeure ancienne qu'habite depuis toujours une famille illustre, la personnalité des habitants, fussent-ils médiocres, se prolonge, s'accroît de tout le passé dont ils sont le présent. Et quiconque n'aperçoit pas cela est dépourvu de sensibilité historique ou aveuglé par une bien sotte vanité bourgeoise.
C'est dans le salon Empire de la princesse
qu'on attendait, debout, l'annonce du souper. La princesse avait tout de suite pris ma petite sœur par la main et l'avait présentée, d'abord, à M"'" de Drontheim, la femme du ministre de la police, lourde dame à menton élargi, à ventre proéminent, à corsage débordant sur lequel reposait comme sur un coussin mou un collier de perles énormes; puis à la jolie brune, mince et garçonnière, sœur du même ministre, nommée Friederika, ou plus familièrement Frika; enfin à M'"'' de Bohlberg dont le décolletage, pourtant sévère, semblait indécent, tant ce qu'il montrait était visiblement fait pour rester caché.
Le prince, au moment où je le saluai, causait dans une embrasure avec le ministre et le major. L'air de leurs visages, même si je n'avais pas surpris à distance les mots « chancelier » — (( garnison )) — « socialisme », m'eût averti qu'ils conversaient de la politique Rothbergeoise. Désireux de ne les point troubler, je rejoignis mon élève. Max, m'ayant serré la main, se hâta d'aller présenter ses hommages à son amie Gritte. Le hofintendant, baron Lipawski, tout son visage de prélat grassouillet plissé d'une gaîté contenue, me dit à mi-voix :
— Cher docteur, nous avons bouleversé ce soir, pour vous, l'étiquette. Vous êtes à la gauche
is.
de la princesse, à titre d'étranger; c'est un hommage rendu à votre belle patrie. Nous devenons très francophiles, en Rothberg...
Et m'entraînant à l'écart sous prétexte de regarder la signature d'une énorme bataille dé Leipzik qui enfumait tout un panneau :
— Avez-vous observé le désarroi de nos grands diplomates?... Il est arrivé ce soir une dépêche chiffrée de la chancellerie. J'ai compris qu'elle avise nos gouvernants qu'ils aient à pourvoir, partie à Litzendorf, partie à Rothberg, au logement permanent d'un régiment de fantassins prussiens; quant à notre garnison indigène, on l'expédie en Alsace-Lorraine. Le comte de Marbach est atterré. Le ministre a passé sa journée à essayer de deviner ce qu'eût fait Talleyrand en pareil cas. Quant au prince, à force de rancune anti-prussienne, il se sent, je crois, devenir socialiste. Et je m'étonne que le fringant Zimmermann n'ait pas quitté sa paille humide pour venir souper avec nous... Mais hâtez-vous d'aller offrir votre bras à la Frau- Polizei-Minister. Et si vous lui dites des polissonneries à la française, criez un peu, car la bonne dame est dure d'oreilles.
On ouvrait à deux battants les portes du salon, et un vieillard à mine d'ambassadeur annonçait, de tous les restes de sa voix défé-
rente, que leurs Altesses Scrénissimes étaient servies.
Sous l'œil des dames à longs corsages et à paniers, des personnages antiques à perruque, devant les chevaux dessinés et peints par le prince Conrad (l'ami de Guillaume I""), nous traversâmes en file solennelle les trois salons pour atteindre la salle à manger, vaste pièce oblongue exclusivement décorée par les bois des cerfs qu'ont occis plusieurs générations de princes de Rothbcrg. Marbach fit une grimace en constatant qu'on m'avait placé à gauche de la princesse. Le ministre siégeait à droite; on donna au major, comme compensation, la gauche de Frika, la favorite. A ma gauche était le comte Lipawski. La descendante d'Ottomarle-Grand siégeait à droite du ministre, qui, lui-même, occupait la droite du prince. Gritte était placée entre le major et le prince Max.
Le commencement du repas fut assez morne. Les maîtres d'hôtel servaient silencieusement. La table, rayonnante de vaisselle plate et de cristaux sous le ruissellement électrique des lustres, semblait toute petite dans l'immensité de la salle aux cornes de cerfs, et cela seul disait que nous n'étions plus un tableau fait pour ce cadre. Tandis que le ministre expliquait à la princesse Else le fonctionnement du tribunal
criminel à Litzendorf, à propos du jugement prochain du pauvre Moloch, le hofintendant me parlait de sa voix blanche, inintelHgible pour qui n'était pas assis juste à côté de lui.
— Aimez-vous le mode ornemental de cette salle? me disait-il. Moi, si je n'étais un vieux garçon, elle m'épouvanterait. Elle me rappelle un vers de Scaliger sur les maris :
Heu! crescunt miseris cornua quanta domi!
Mais les Rothberg-Steinach ont toujours goûté les cornes comme motif de décoration. Ils étaient tous chasseurs... et ce qui s'ensuit. On dirait faite pour eux la ballade de votre poète national sur la chasse au cerf:
Or, tandis que le sang ruisselle,
Celle Qu'épousa le prince Alexis,
Six, Sur le front ridé du Burgrave,
Grave, Pauvre cerf! des rameaux aussi....
— Monsieur l'intendant, votre érudition stupéfie mon ignorance, répliquai-je, évitant de donner un avis touchant les mésaventures conjugales des Rothberg-Steinach.
L'intendant était en effet cultivé, mais peu discret; il ne m'épargnait guère ses allusions à
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la bienveillance de ma souveraine. Juste à ce moment, je sentis un pied déchaussé, un pied d'une honnête grandeur, s'appuyer sur mon cou-de-pied découvert par l'escarpin à boucle d'argent... Ma souveraine s'offrait une distraction aux confidences du ministre sur le tribunal de Litzendorf. Je m'efforçai de faire bonne contenance, mais, tout à coup, mes yeux rencontrèrent les yeux clairs de Gritte qui cherchaient les miens. Et je rougis, comme si les prunelles pures de cette enfant eussent pu voir au travers de la table.
— Un régiment de fantassins prussiens à Rothberg, s'écria le prince; plus de Prussiens jci que de Rothbergeois... Jamais!... J'irai plutôt à Berlin voir moi-même TEmpereur.
— On pourrait, dit le major qui essuyait sa moustache, les caserner hors de la ville, entre Litzendorf et le château.
— Je n'en veux pas! s'écria le prince. Je ne veux pas ici d'un chef militaire qui aura plus d'autorité que moi, car il disposera de plus de force. Ah! que je souhaiterais connaître l'ennemi de ma maison qui a jamais représenté au chancelier ce ridicule incident Zimmermann comme une importante manifestation anarchiste, compromettant la sécurité de la principauté et exigeant une répression.
Le comte Lipavvski profita de ce que le maître d'hôtel nous versait le Steinberger pour se pencher vers moi et me dire :
— Notre cher souverain oublie qu'il a luimême, dans un télégramme d'ailleurs magnifique, interprété de cette manière l'accident du Sedanstag.
Comme je n'acquiesçais point, il changea de sujet.
— Au fait, croyez- vous le docteur Zimmermann coupable?
— Pas un instant, répliquai-je, essayant discrètement de soustraire mon pied au pied de la princesse.
— Eh bien! moi non plus... Tout cela, voyezvous, à mon avis, c'est, comme vous dites en France, une affaire de femmes. Le major n'est pas seulement un hobereau insolent, il est, comme tout bon hobereau de Brandebourg, un audacieux trousseur de cotillons. Quelque mari mécontent aura glissé un pétard dans le caisson de sa voiture, et...
La princesse, se tournant vers moi, coupa notre entretien :
— J'ai reçu, me dit-elle, une supplique de Frau Zimmermann. Elle voudrait être admise à visiter son mari dans la prison. Cela me paraît tout à fait juste. Et puis, ajouta-t-elle, vous
m'avez dit que vous le désiriez, et cela suffit. Êtes-vous content d'être à ma gauche?
Ces derniers mots, prononces très bas, ne signifiaient point : (( Avez-vous de la joie d'être proche de moi? » mais bien : c( Avez-vous de la fierté de jouir d'une place d'honneur? y> Je protestai de cette fierté. Mais je pensais : (r Dans un mois d'ici, quand nous serons un couple anonyme errant à travers l'Europe, me fera-t-on toujours sentir l'honneur d'être assis aux côtés de ma complice?... » Mon cœur plébéien se révolta.
J'observai Gritte. Elle semblait tout à fait apprivoisée aux mœurs de la cour, et causait d'une allure animée avec son voisin Max. On eût dit, même, qu'elle le morigénait. Max baissait la tête. A un moment, il fit une réplique assez vive, et je m'aperçus qu'à partir de cette réplique Gritte fut silencieuse et bouda. L'épouse du ministre de la police ne proférait pas un mot, murée dans sa surdité et résolue à ne rien perdre du souper, d'ailleurs fort bon. M^'^ de Bohlberg avait entrepris le ministre sur la généalogie de sa propre famille, et lui racontait comment un descendant d'Ottomar, vers la fin du VI 11° siècle, avait débarqué à Stettin.
— Il s'appelait Engelhardt, disait-elle d'un air pénétré. Vous trouverez son portrait à
Gotheborg, dans le château. Il est fort curieux. Le ministre opinait de la tête, tout en dégustant une glace, en homme bien résolu à ne jamais affronter les mers pour contempler en peinture, à Gotheborg, l'aïeul de M"° de Bohlberg. Cependant la chaleur du repas montait aux visages avec les vapeurs du vin. Sauf la Frau- Polizei-Minister, tout le monde parlait à haute voix. Le pied de la princesse, devenu plus audacieux, se livrait autour de ma cheville à toute une gymnastique affectueuse, tandis que le comte Lipawski discutait avec le major la question du timbre de Rothberg. Le prince Otto s'adressa directement à moi :
— Qu'augurez-vous, monsieur le docteur, de la conférence internationale qui se tient en ce moment?
— Monseigneur, répliquai-je, je ne lis ici que les journaux d'Allemagne. Et ils ne me semblent pas très satisfaits.
— Les peuples sont lâches devant un état puissant, reprit le prince. Ils ne savent que ramper à ses pieds, quand ils se sentent isolés et trop faibles pour lui tenir tête, ou s'unir en bande comme des loups dès qu'ils se croient en force pour lui courir sus... J'estime, moi, que c'est un grand honneur pour l'Allemagne de subir en ce moment les suspicions de l'Europe
et même la trahison de ses allies. On peut dire des nations ce que Schiller a dit des individus : « C'est quand il est seul que le fort a plus de force. »
La jambe d'Else s'enlaça amoureusement à la mienne, comme pour compenser ce que le chauvinisme du prince pouvait avoir de désobligeant pour moi.
— Les plus glorieuses années commencent pour l'Allemagne, reprit le major de sa voix de caporal en colère. Rendons grâce au Dieu toutpuissant de ce que les peuples nous sont hostiles! Si nulle menace de conflit ne nous avait réveillés, nous risquions de nous assoupir dans le luxe, dans les arts, dans le commerce. L'Allemagne aurait failli à sa mission qui est de gouverner l'Europe. L'Europe la lui rappelle.
— Tuj regere imper io populos, Germane, meviento, conclut le prince, se levant de table.
— Trincipem hahemus adornatum, me glissa le surintendant à l'oreille, tandis que je me précipitais vers le bras robuste de la ministresse, admirant le goût des Allemands à s'exprimer en latin.
Après les repas intimes comme celui-ci, le prince Otto avait coutume d'emmener bour-
geoisement ses hôtes masculins dans le fumoir voisin de son cabinet. C'était une pièce aussi simplement meublée que le cabinet lui-même. Seule différence : les bibliothèques, au lieu d'être en chêne clair, étaient en acajou. De bons fauteuils de cuir, à la mode anglaise, invitaient à la lecture, à la méditation ou à la sieste. Quand nous y fûmes tous réunis, sauf Max, demeuré avec les femmes, le prince Otto vint à moi, et, me choisissant lui-même un cigare, ce qui fit pâlir de jalousie le comte de Marbach :
— J'ai besoin de causer quelques instants avec vous, monsieur Dubert, me dit-il. Passons, je vous prie, dans mon cabinet.
J'obéis. Nous laissâmes dans le fumoir le major, le ministre et le surintendant, tous trois assez surpris. Une fois en tête à tête, de chaque côté de la cheminée, le prince me dit avec une rondeur affectée, en coupant son discours de grosses bouffées de fumée :
— Voilà. Vous savez, monsieur Dubert, que j'ai de l'estime pour vous. Vous pensez- comme un Français, moi comme un Allemand; c'est tout naturel... et j'ajoute que les Français comme vous, qui ont de la culture et qui travaillent, représentent favorablement la France en pays étranger. Je suppose que vous ne vous plaignez pas de la façon dont on vous traite ici? Je
recommande toujours qu'on ait les plus grands égards...
— Votre Altesse est parfaitement obéie sur ce point, rcpliquai-je,
— Je vais donc vous parler comme... à un ami, et vous demander tranchement votre concours. Voilà. Cette affaire Zimmermann devient ridicule. Le ministre de la police (qui n'est pas un aigle) n'est en somme arrivé à rien établir de précis contre le docteur, mais seulement un ensemble de présomptions. Il semble avéré aujourd'hui que Zimmermann est sorti de chez lui, le jour du Sedanstag, emportant comme de coutume sa boîte à herboriser. Il la déposa dans la remise de la Fasanerie, sur la proposition du petit Hans, le frère de lait du prince Max. Hans en a témoigné. Il vint la reprendre quand on l'eut expulsé de la tribune. Il faut donc admettre qu'il avait caché de la cécilite (c'est le nom de l'explosif qu'il a inventé) dans la boîte; que, sous l'empire de la colère, il a glissé le pétard dans la caisse d'arrière de la voiture... Notez que l'engin n'a pas été retrouvé. On a bien recueilli un fragment qui semble avoir appartenu au culot en cuivre d'une fusée de feu d'artifice, et une sorte de rouleau de zinc. Mais on avait justement le matin essayé deux des fusées destinées au feu d'artifice du Sedanstag. Et d'ailleurs, l'effet de
l'engin n'a rien eu de comparable avec celui d'une fusée. L'hypothèse est donc que le docteur Zimmermann s'est servi d'un explosif connu de lui seul, — la cécilite, probablement, — et que cet explosif peut agir sous un volume extrêmement petit. N'a-t-il pas parlé lui-même d'un verre de montre? Voilà ce que soutiendra l'accusation. Qu'en pensez-vous?
— Je pense, monseigneur, qu'on a condamné des innocents sur de moindres présomptions.
— Mais vous croyez que le docteur est innocent? Qu'il se défende donc, l'animal! Le juge d'instruction ne peut pas lui tirer une parole, et il refuse de prendre un avocat! Nous sommes bien forcés de discuter sur des présomptions. Et pendant ce temps, les journaux satiriques de Munich et de Berlin raillent ce qu'ils appellent le pétard de Rothberg... Avez-vous lu le dernier Simplicissimus ? On m'y représente poursuivant, un grand sabre à la main, des enfants qui tirent une papillotte à capsule! D'autre part, le Vorwœns insinue que c'est moi et mon ministre qui avons organisé l'attentat. Cette chipie de Frau Doctor, qui avait l'air le plus inoffensif du monde tant qu'elle avait son mari, est devenue enragée depuis qu'on le lui a mis en prison. Elle inonde de ses écrits tous les journaux d'Allemagne, elle ameute ce qu'ils appellent les intel-
lectuels : une protestation court à Munich, une autre à Dresde, et il n'est pas d'écrivain à un pfennig la ligne qui ne déclare à l'univers que je suis un bourreau et que Rothberg est pire que l'état russe. Berlin profite de cela pour essayer de me supprimer des franchises tolérées depuis trois générations princicres... Enfin on annonce une députation des étudiants d'Iéna, des élèves de Zimmermann, quelques balafrés buveurs de bocks, qui viendront en corps effarer les hôtes du Lufckurort par leur tenue et leurs chansons, sous prétexte de protester contre l'incarcération de leur maître. Ah! maudit, maudit soit le jour où ce vieux fou remit les pieds sur mon territoire! Je lui ai fait mille politesses : il m'a grossièrement envoyé promener. Il a déblatéré contre l'Empire, un jour de fête, devant toute ma cour; je me suis contenté de l'expulser de la tribune. Il est probable, en somme, qu'il a fait au major une niche de gamin, une niche dangereuse, puisqu'elle a failli coûter la vie à la victime... J'ai écouté la voix publique, je l'ai fait arrêter : il est fort à l'aise dans sa prison qui n'est pas un affreux cachot, comme le prétendent les intellectuels... Et voilà qu'à cause de lui on me ridiculise et on me calomnie. J'en ai assez. Coupable ou non, il paiera pour l'ennui qu'il me vaut!
Le prince s'était levé, et, jetant d'un geste colère son cigare dans la vaste cheminée, arpentait la pièce de bout en bout. Je m'étais levé aussi, résolu d'ailleurs à ne pas prononcer une parole s'il ne m'interrogeait. Mais j'admirais l'enchaînement des événements et comme, selon la prédiction de Moloch, l'Idée, par sa seule puissance d'Idée, prenait l'offensive contre ceux qui avaient voulu la tuer.
— Qu'en dites-vous? questionna finalement le prince, s'arrêtant devant moi.
— Monseigneur, j'attends vos ordres.
Il haussa les épaules.
— Mes ordres 1 mes ordres ! Je n'ai pas d'ordres à vous donner... en cette matière du moins. Je m'adresse à vous, non pas comme au précepteur de mon fils, mais comme à un gentleman... La Frau Doctor veut qu'on lui laisse voir son mari? Eh bien! j'y consens. Mais à la condition que vous irez d'abord trouver ce vieil ahéné, et que vous lui représenterez l'embarras où il me met injustement en refusant de se défendre et en nous laissant porter seuls tout le poids du procès. S'il a de bonnes raisons à nous
, donner pour établir son innocence, que nous ne les fournit-il? La justice humaine, en somme, implique une sorte de contrat tacite entre l'inculpé et le juge : le juge doit être impardal, mais
l'inculpé doit chercher à éclairer cette impartialité. Zimmcrniann s'imagine-t-il que je veuille condamner un innocent?
— Monseigneur, dis-je après une courte réflexion, je vous remercie d'abord de lever le secret, comme je vous en avais transmis la requête. Dès demain je verrai le prisonnier. Bien entendu, je le verrai comme un ami... Je n'ai pas à me mêler de l'enquête. Mais je lui transmettrai vos intentions bienveillantes... et ce qu'il m'autorisera à vous dire de l'entretien que j'aurai avec lui, je vous le redirai.
Le visage du prince s'éclaira.
— Bon! Bon!... voilà justement ce que je voulais de vous... Merci! je suis sûr que vous vous tirerez très habilement de cette démarche.
Il me tendit la main et serra fortement la mienne. Je vis qu'il était ému. « C'est un brave homme, au fond, pensai-je, malgré qu'il se déguise en tigre!... »
On frappa à la porte. Le vieux maître d'hôtel entra, courbé en deux.
— Son Altesse la princesse régnante fait prévenir son Altesse Sérénissime qu'elle est sur la terrasse avec les gracieuses dames et qu'elle prie les messieurs de rejoindre les gracieuses dames.
— Allons! Allons! fit le prince... Soyons ga-
lants! N'oublions pas le beau sexe... Un autre cigare, monsieur Dubert? Non? BienI venez avec
moi.
Il me prit familièrement l'épaule et me ramena ainsi dans le fumoir : attitude qui excita visiblement la jalousie du major et du ministre. Il me parut même que le hofintendant s'en offusquait un peu, car, tandis que nous descendions au jardin, il trouva le moyen de me glisser à l'oreille :
— Morbleu! vous êtes en faveur!... Ah! vous avez pris le bon moyen, Français que vous êtes... C'est en commençant par conquérir le cœur des femmes que vos aïeux ont soumis l'Europe.
La terrasse où nous attendaient « les gracieuses dames » était un vaste espace sablé, sans autre verdure que des caisses d'oranger, situé à l'extrémité du château, de plain pied avec le parc. Elle surplombait, à pic, la boucle de la Rotha. On y accédait par un hall vitré, à la fois jardin d'hiver et salle de billard. Quand nous y arrivâmes, il faisait nuit noire : quelques rc^^es étoiles clignotaient entre de gros nuages, immobiles. Des boules électriques, accrochées aux orangers, éclairaient les sièges rustiques où les dames étaient assises; mais cette lueur, à une toute petite distance, s'évanouissait, comme absorbée par l'immense ombre environnante. Notre arrivée fut saluée par les plaisanteries accoutumées sur
le goût de s'isoler entre eux qu'ont les hommes, et l'impossibilité où sont les femmes de se passer d'eux... La princesse me prit bientôt à part.
— Venez avec moi, dit-elle. Regardons le précipice par la nuit noire. C'est très effrayant.
Et, m'entraînant, elle ajouta :
— Vous savez que c'est l'usage, ici... Tout le monde se disperse. Le prince a accaparé cette peste de Frika et ils s'en vont vers le parc.
La mince silhouette de Frika, satellite de l'importante silhouette du prince Otto, s'effaçait en elTet, déjà, vers les régions pénombrées qui enveloppaient la terrasse... Autour de la table rustique sur laquelle étaient disposés les boissons fraîches et les verres, il n'y avait plus que la Frau Minister qui digérait, dans un demi-sommeil, le major et le ministre qui menaient une discussion animée, et, bavardant avec l'intendant, Max et Gritte réconciliés.
Sans souci d'être observée, Else me guida vers le parapet de la terrasse, dans la direction juste opposée à celle où disparaissaient le prince et Frika. Là, il faisait si noir que nos yeux ne se voyaient même plus : mais je distinguais, comme une vapeur, les blancheurs de la toilette de la princesse, et l'écharpe qui enveloppait ses épaules.
Elle mit sa main sur ma main : je sentis la
fièvre de ses doigts. Tout de suite elle parla :
— Cette nuit m'enivre, dit-elle... L'orage est dans l'air : il éclatera bientôt. O mon ami, je ne pouvais plus me passer de vous plus longtemps. Pendant le souper au moins je vous voyais, je vous effleurais... Mais depuis que vous étiez parti avec le prince je ne vivais plus. C'est pour cela que je vous ai envoyé chercher.
Je pressai tendrement cette longue main brûlante et je murmurai :
— Merci.
A vrai dire, cet isolement à deux, presque sous les yeux des autres convives, me causait un malaise. Je ne pouvais me dissimuler que mon intimité avec Else ne faisait plus mystère pour personne : probablement on la croyait plus coupable qu'elle n'était encore... Je percevais cela non seulement aux allusions impertinentes du hotintendant, mais aussi dans Tobséquiosité ironique des serviteurs, et leurs chuchotements entre eux à ma vue; dans la déférence de Graus et des fonctionnaires ; dans la haine croissante que me témoignait le major, haine agrémentée d'un effort de dédain. Il me semblait même deviner une curiosité malveillante dans les yeux des simples habitants. Tout cela me disposait à la nervosité et à l'aigreur. En outre, mes relations avec Else n'avaient déjà plus le charme imprécis
du début. Commencée sans projet, sans rien y mettre de mon cœur, avec la conviction que c'était une distraction fugitive, une aventure de passage, comme celle que tout voyageur ébauche et laisse inachevée, il fallait bien m'avouer que cette intrigue tournait au contrat, qu'elle devenait l'acte décisif de ma vie! Et, non sans ennui, je constatais que le flirt impatient et presque innocent, tel, par exemple, que chez la Gombault le jour du Sedanstag, aurait aujourd'hui comblé tout mon désir, tandis que l'excès probable de ma bonne fortune m'inquiétait!
— Comme vous êtes silencieux, mon ami!
murmura Else. Cette immensité ouverte devant nous vous impressionne, n'est-ce pas?... Ne trouvez-vous pas qu'on voudrait rêver ici toute la nuit, la main dans la main, sans rien dire?
— Oui, répliquai- je...
Et je pensais : « Puisqu'elle ressent cela, j'espère qu'elle va s'abstenir de parler, et m'en dispenser aussi. )) Mais les femmes n'ont, hélas! aucun souci de rester conséquentes avec ellesmêmes. Ayant payé au silence ce tribut d'éloge, elle n'arrêta plus de discourir :
— J'ai été heureuse, pendant le souper. Vous étiez près de moi, tout près de moi, comme je l'avais voulu, car c'est moi qui avais dit à Lipawski de vous donner ma gauche... Il est ma-
28o MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
lin : il a trouvé la justification de cette singulière étiquette dans une vieille coutume de Litzendorf : on appelait cela le privilège du passant. Un passant, fût-il un simple laboureur, pouvait souper une fois l'an à côté du prince. Alors, tandis que les maîtres d'iiôtel nous servaient dans cette vieille et magnifique vaisselle plate qui date de Louis-Ulrich, je regardais la salle des cornes de cerf, les tapisseries, les portraits, je pensais que cette demeure historique était à moi, que j'y étais souveraine, associée par elle et par mon rang à toute la glorieuse histoire des Rothberg et de l'Allemagne... Et j'étais heureuse de penser que toutes ces choses pour lesquelles tant de femmes donneraient leur vie, je méditais de les abandonner pour vous, de les sacrifier à l'amour.
Rien n'est si pénible, dans un dialogue sentimental, que le désaccord du ton entre les interlocuteurs. Or, ce soir, Else se montait à un diapason où j'avais peine à me hausser. Le sujet qui la mettait hors d'elle et la transportait dans le ciel, l'émoi du sacrifice qu'elle allait, selon son expression, faire à l'amour, ce même sujet avait pour effet infaillible de me ramener sur la terre, de m'inspirer des réflexions moroses, de me rendre agacé et hostile. Il fallut bien qu'elle s'en aperçût.
— On dirait, murmura-t-elle, que vous ne comprenez pas ma joie ou que vous m'en voulez de vous l'avouer?...
— Pardonnez-moi, répliquai-je. Je ne puis m'empécher de mesurer, moi aussi, le sacrifice que vous projetez. J'hésite à l'accepter... voilà tout.
— Ah! fit-elle en rejetant ma main... Alors, vous ne m'aimez pas!
Mais tout de suite elle reprit ma main et la porta à ses lèvres.
— Pardonnez-moi à votre tour. Vos scrupules sont ceux d'un cœur délicat... Mais vous devez les chasser pour l'amour de moi. Je vais tout renoncer pour vous : famille, situation, une partie de ma fortune et aussi le respect du monde; il faut me récompenser de cela en devenant mon fidèle sujet. Si vraiment vous êtes mon fidèle sujet, vous regarderez comme votre plus cher devoir d'obéir à votre souveraine et de suivre son bon plaisir. Rappelez-vous l'histoire de Maria-Helena, la mère du prince Ernst. Elle aima un simple officier de fortune, celui qu'elle rencontrait chaque jour dans le parc, au Maria-Helena-Sitz... L'ofîicier partit pour la guerre. Un jour, elle ne put se passer de le voir et lui écrivit de revenir. Il n'hésita pas; il déserta, fut pris et fusillé... Voilà l'amour.
Seulement, Grets von Billein n'était pas un frivole Français.
En cet instant une voix pure, assez jolie, s'éleva dans la nuit au-dessous de nous, parmi les sombres verdures, et chanta le lied de Heine :
Je ne sais d'où cette tristesse
M'a pu venir :
Un conte ancien hante sans cesse
Mon souvenir...
C'était Frika, dont la sensibilité allemande, émue sans doute par la chaude nuit orageuse et peut-être par le Steinberger, donnait au prince Otto l'agrément d'évoquer, grâce à ce chant célèbre, les coteaux où pousse le généreux raisin de Steinberg. La princesse écouta le couplet, qui finit brusquement dans un éclat de rire.
— Il l'embrasse, fit-elle... Autrefois, mon cœur se serrait quand de semblables choses se passaient autour de moi. Maintenant, cela me fait presque plaisir. Cela m'ôte tout scrupule. Je ne peux pas vivre sans amour, et l'amour du prince n'est pas pour moi. Alors, je pars...
Le silence redevint si profond qu'on entendit, sur le billard de la véranda, s'entre-choquer les boules manœuvrées par les dignitaires... Une infinie tristesse m'envahit. J'eus la sensation
de m'enlizer peu à peu, de m'enfoncer dans d'inextricables nécessités... (( C'est fini, pensai-jc... J'aurai beau me débattre... ce qu'elle veut se fera... Mais pourquoi en ai-je tant de mélancolie? »
Je me rappelai des stations sur cette même terrasse, il n'y avait pas très longtemps, devant de pareilles nuits, où ma sensibilité avait doucement frémi au voisinage de la même femme qui était en ce moment près de moi, s'offrant à moi par un réel sacrifice. Alors, j'avais eu le désir de ses mains longues, de sa taille, de ses cheveux, de ses yeux et de ses lèvres... A présent qu'elle allait se donner à moi tout entière, et pour la vie, j'avais peur de m'apercevoir que ces menues faveurs m'auraient suffi, que, d'elle, je ne souhaitais rien de plus. Et je sentais aussi que je n'oserais jamais le lui dire, et je marchais ainsi, de front avec elle, à un abîme de malentendu sentimental et d'ennui plus profond que le noir précipice ouvert devant mes yeux.
L'instant où je pensais ces choses mélancoliques fut celui qu'elle choisit pour murmurer :
— Prenez-moi dans vos bras.
J'obéis; n'était-elle pas ma souveraine? Et puis les hommes ont, je crois, une bonté, une pitié sentimentale dont les femmes sont incapables dès qu'elles ne sont plus éprises. Je baisai
les yeux et les cheveux d'Else, et je sentis que ma tendresse pour elle n'était pas morte. Seul le cauchemar des résolutions prochaines la paralysait... Dès que nous fûmes désenlacés, elle reprit, la voix entrecoupée :
— Je ne cesse plus de compter les jours qui me séparent de ma libération... Nous voilà au 12 septembre : dans six jours, m'avez-vous dit, votre charmante petite sœur vous quitte? le lendemain, je pars pour Carlsbad, escortée de la seule Bohlberg. Ce sera le 19 septembre. Le 20, j'expédie Bohlberg n'importe où, sous un prétexte quelconque; une demi-heure après son départ, je pars moi-même pour Nicklau, en Galicie, ou j'ai une petite maison à moi, que m'a léguée M""^ de Nicklau, la dame d'honneur qui fit mon éducation à Erlenburg... Vous demandez un congé au prince, vous me rejoignez; le 23, nous sommes réunis, chez moi, dans une demeure à moi, avec des gens à moi, qui sont des Polonais, sujets autrichiens, et qui obéissent comme des chiens à leur maîtresse, en léchant les mains si on les frappe. Dans moins de deux semaines, donc, nous serons l'un à l'autre.
Sa voix s'était raffermie. Elle parlait maintenant bas et ferme, comme si elle m'eût donné des ordres. Je murmurai :
— Et le prince?...
— Une lettre que je lui laisserai lui expliquera ma conduite. Comme je serai arrivée incognito à Carlsbad, dans l'appartement que vous m'avez choisi et qui est retenu au nom de a la comtesse de Grippstein », le prince aura tout le temps d'aviser à donner, de mon absence, une explication plausible. Bien entendu, je la lui faciliterai, pour que notre divorce ait des motifs avouables.
J'osai objecter encore :
— Et Max?
Elle soupira, mais ne me parut pas très émue.
— Je laisserai aussi une lettre pour Max... et, avec le cœur que je lui connais, j'ai bon espoir qu'il ne me condamnera pas. Aura-t-il tant à souffrir de mon départ? Déjà il ne m'appartient plus : il est aux mains du major et du prince. D'ailleurs, je ne suis pas la première femme, ni même la première princesse qui s'évade de la vie conjugale... Plus je vais, plus je suis convaincue que j'agis selon le dessein de Dieu; une lucidité, une énergie que je ne me connaissais pas me guident, me stimulent.
Le ciel noir tressaillit d'un lointain éclair. J'admirais comme les femmes font aisément jouer à Dieu un rôle d'inspirateur et de complice dans leurs combmaisons sentimentales.
ce Non, pensai-je, je ne croirai jamais que la providence divine s'entremette à de pareilles besognes. Bien plus vraisemblablement, un démon spécial est affecté à servir les projets des femmes en mal d'aventure... Voilà une blonde assez paresseuse et médiocrement organisatrice hors de son ménage; elle déploie soudain une volonté, une précision, une habileté et aussi une autorité irréductibles. )) Et je ressentis l'accablement du vaincu, la défaite de l'homme devant le désir de la femme, fort comme la Fatalité. Elle aussi avait conscience de sa force, car elle me dictait l'avenir sans plus même me consulter.
— Ainsi, désormais, conclut-elle, vous êtes bien à moi! Nicklau est loin de toute ville, à plus de trente kilomètres d'Olbitz, qui n'a que dix mille âmes. Nous serons entièrement l'un à l'autre, pour la vie.
Une voix enfantine, non loin de nous, m'évita d'exprimer jusqu'à quel point ce tableau m'enchantait. La voix dit, doucement :
— Mère? Êtes-vous là?
— Ne remuons plus, me souffla la princesse...
Et, tout haut, elle répondit :
— Venez, Max... Nous sommes au bord de la terrasse... par ici...
Le jeune garçon s'élança vers sa mère et l'embrassa :
— Je n'ai pas fait de faute de français de tout ce soir, dit-il, en causant avec iVl"° Dubert. Elle n'a pas pu me marquer une seule faute, et alors elle me doit une discrétion.
Il avait passé son bras sous le bras de sa mère et caressait doucement sa joue contre l'écharpe dont s'enveloppait à demi ce bras nu.
— Où est Gritte? demandai-je, pour dire quelque chose.
— Le comte Lipawski lui donne une leçon de billard.
Lentement, tous les trois, nous regagnâmes les régions éclairées de la terrasse.
— Maman, fit Max, toujours appuyé au bras de sa mère, j'ai une idée. M'^° Dubert devrait rester ici et finir son éducation avec moi. Ainsi, elle ne se séparerait pas de son frère et je suis sûr qu'elle apprendrait autant qu'en France...
— Demandez-le-lui, fit Lise.
— Oh! pour moi, elle ne voudra pas... Mais si M. le docteur y consentait!... Et vous savez, maman, M. le docteur fera ce que vous voudrez.
En arrivant devant le hall vitré, nous trouvâmes Frika, notablement décoiffée, qui buvait, avec une paille, une citronade glacée... Assise à côté de la table rustique, la femme du ministre
dormait profondément, les plis de son menton noyés dans sa gorge mouvante. Le prince, le major et M. de Drontheim, assis, causaient à l'écart. Sous le hall, on apercevait Gritte pointant, sur un pied, contre le billard, dans la position, à peu près, du génie de la Bastille. Elle tenait la queue par le petit bout, et, sur les indications de Lipawski, tentait un coup difficile. Un peu de sa langue rose dépassait ses lèvres.
— A demain, me dit la princesse, effleurant ma main de ses doigts.
Le prince, m'apercevant, vint à moi :
— Je compte sur vous pour ce qui est convenu entre nous, n'est-ce pas, monsieur le Docteur?
Je m'inclinai. J'avais une forte envie de rire, car je voyais le ministre de la police profiter de l'inattention générale pour réveiller sa femme à force de pinçons dans le gras de son ample dos nu. La dame sursauta d'un sommeil profond, puis bondit sur ses pieds, épouvantée de se trouver assise devant ses souverains debout...
Comme de coutume, le couple princier rentra dans les appartements sans prendre congé, et, seulement quand il eut disparu, le surintendant commanda aux valets de faire avancer les
voitures. Je serrai les mains des fonctionnaires, je baisai les doigts de la grosse Frau iMinister er de la mince Frika. Une bouffée de vent balayait la terrasse. Quelques éclairs palpitaient, de minute en minute, derrière l'écran des montagnes : et alors la dentelure des sapins se dessinait un instant sur un ciel électrisé.
Max vint saluer Gritte qui s'emmitouflait dans son manteau; elle lui répondit par un adieu qui me parut extrêmement froid... J'avais dit à Herr Graus de n'envoyer de voiture au château, pour Gritte et pour moi, que si le temps se gâtait tout à fait. Il se trouva que le prévoyant hôtelier nous avait dépêché son meilleur landau. Et bien il fit, car à peine avions-nous passé la poterne du château que de grosses gouttes de pluie commencèrent à tacher les vitres. Gritte s'était blottie contre mon cœur. J'avais noué mes bras autour d'elle, et sur ma poitrine je sentais délicieusement, à chaque respiration, monter et descendre le buste enfantin de ma sœurette. Elle ne parlait pas, je ne lui parlais pas; nous devinions bien que nous avions en ce moment de vagues secrets l'un pour l'autre. Comme la voiture atteignait les premières maisons du Luftkurort, elle se dégagea :
— N'est-ce pas, Louis, que tu ne m'abandonneras jamais?
Ses cils mouillèrent mon visage. Je la serrai étroitement.
— Mais non, ma chérie, je te le promets.
— C'est que je n'ai que toi au monde! fitelle encore...
Et comme il fallait descendre, la voiture s'étant arrêtée devant notre villa, elle ramena son manteau sur ses yeux pour que le cocher ne la vît pas pleurer.
lëna, le célèbre docteur Zimmermann professait, dans les salles de ,,^^:i^ l'Université, un cours public et officiel de chimie biologique, et un autre sur la chimie des explosifs. En outre, il donnait chaque mardi et chaque samedi, à quatre heures aprèsmidi, une conférence dans la salle Germania sur la doctrine de l'évolution moniste. Ces conférences, libres et gratuites, n'avaient rien d'officiel : l'autorité les considérait même sans bienveillance. Mais la célébrité de Zimmermann et aussi la tradition libérale de la vieille cité universitaire avaient toujours empêché qu'on y imposât aucune entrave. Toutefois, le public, le ton des conférences monistes, ne ressem-
blaient en rien au ton et au public des cours universitaires. Le grand amphithéâtre suffisait à peine à ceux-ci, fréquentés, non seulement par des apprentis savants venus de toute l'Europe, mais aussi par un grand nombre d'amateurs mondains des deux sexes. Les conférences de la Germania ne réunissaient qu'une trentaine de fidèles, recrutés surtout parmi les étudiants de philosophie. Peu d'entre eux étaient riches; un seul visage de femme tranchait sur la monotonie de leur groupe, pâle visage osseux, que de larges yeux bleu foncé et de beaux cheveux de cendre et d'or préservaient d'être laid, mais qui, tout de même, complétait assez misérablement une petite personne grêle, fiévreuse et toussante, nommée Gerta Epfenhof, et native de Llibeck.
Gerta Epfenhof n'avait qu'un objet dans la vie : être l'Hypatie de la religion moniste. Elle avait quitté sa patrie après la lecture du livre de Zimmermann, Les quatre Trohlèmes de la C^ature, pour venir à léna recueillir la bonne parole à la bouche même du maître. Autour d'elle s'étaient groupés les plus fervents auditeurs masculins. C'étaient Franz Kapith, de Francfort-sur-le-Mein, Albertus Grippensthal, de Nuremberg, et Michel Urnitz, né près de Kcenigsberg. Franz Kapith était un jeune
homme replet, à visage enluminé, rasé comme un prêtre. Ses traits enfantins étaient à peine dessinés. Il se résumait, au premier regard, dans deux courtes jambes, un ventre, deux grosses joues rebondies, rouge brique, presque pas de nez ni d'yeux, et des cheveux qui, à force d'être rejetés en arrière comme un ornement superflu, prenaient le parti de déserter en masse un front inhospitalier. Albert Grippensthal, l'ami, l'inséparable compagnon de Kapith, était au contraire un solide Bavarois de haute stature, à barbe de Gambrinus, d'une force herculéenne, qu'il ne dépensait, d'ailleurs, qu'en jeux pleins d'innocence, tels que porter à bras tendu, par un pied, une table sur laquelle s'asseyait son ami Franz. II excellait encore aux paris gastronomiques, tels que manger à lui seul un agneau en trois jours. Franz et Albert professaient pour Gerta une véhémente admiration : admiration tout intellectuelle chez Franz (qui se vantait d'ignorer les troubles de l'amour), mais aiguisée de tendresse sentimentale chez Albert. Bonne camarade avec tous deux, la jeune fille ne cachait pas ses préférences pour iMichel Urnitz, et expliquait loyalement cette préférence en déclarant qu'elle le trouvait beau. Le germano-slave Urnitz était en effet délicat de visage, avec des prunelles d'un gris très pâle, des
cheveux couleur paille de blé, l'ovale du menton affiné, de belles dents, de belles mains. Quoique pauvre, il soignait sa tenue, contrastant avec le débraillé de ses deux amis, et même avec le négligé de Gerta. Entre Gerta et Michel, il était convenu que le mariage serait célébré à la fin de leurs études : tous deux travaillaient la philosophie et se destinaient à l'enseignement. Franz et Albert, au contraire, suivaient les cours de chimie du docteur et formaient de vagues projets industriels.
A léna, les trois étudiants et l'étudiante logeaient chez Frau Rippert, veuve d'un portier de l'Université, qui possédait par héritage une vieille petite maison à pignon triangulaire donnant sur l'antique rue aux Choux. Chacun y avait sa chambre, les hommes au premier étage, Gerta au rez-de-chaussée, à côté de Frau Rippert. Pour tout ce monde, la veuve du portier faisait la cuisine et le ménage. Gerta, par goût de ménagère, l'y aidait un peu. Elle employait à ces soins les heures pendant lesquelles les hommes allaient à la brasserie : car, pour adeptes du néo-évolutionnisme qu'ils fussent, Franz, Albert et Michel ne renonçaient pas aux coutumes de l'étudiant allemand. Mais Gerta dépensait surtout ses loisirs à décorer, à entretenir la chapelle moniste qu'elle avait installée dans le grenier de la vieille
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH ÎÇf
maison. Là se réalisaient, bien imparfaitement, les rêves grandioses de M. iMoloch. Des draps tendus horizontalement sous la charpente formaient la voûte constellée de papillons rares, de curieux coléoptères épingles çà et là sur leur blanche surface. Au fond, sur une table à tapis rouge qui figurait l'autel, un vieil appareil, rebuté par le musée de l'Université et raccommodé tant bien que mal, représentait le système astronomique du monde. Des bocaux, garnissant les étagères, contenaient des syphonophores et des étoiles de mer. Aux murs étaient appendus les portraits des apôtres de l'évolution : Darwin, Claude Bernard, Lister, et enfin Zimmermann.
Chaque dimanche, un abondant et solide repas cuisiné par Frau Rippert, qu'aidaient Frau Zimmermann et Frâulein Gerta, réunissait d'abord les quatre fidèles autour du docteur et de sa femme. On invitait parfois quelque auditeur zélé des conférences de la Germania : rare faveur, très désirée, très appréciée... Après cette copieuse communion, on montait dans la chapelle : là, chaque familier retrouvait sa pipe de porcelaine, et Frau Rippert veillait à ce que la bière ne vînt pas à manquer. Les plus glorieuses séances étaient celles où le docteur répétait, en les commentant, quelques-unes des expériences
fondamentales de la Doctrine, ou même apportait la primeur de quelque expérience nouvelle. A l'ordinaire, l'après-midi se passait en conversation à la manière des socratiques. Dans la fumée des pipes et la vapeur de la bière blonde, les âmes s'exaltaient. Moloch, les cheveux blancs ébouriffés, discourait à perdre haleine; Albert applaudissait et grognait de joie, résolument approbateur ; Franz, qui avait des goûts de littérateur et tournait même agréablement le vers iambique notait sur ses tablettes les répliques mémorables. Michel, de sa voix nonchalante, Gerta de sa voix pointue, posaient de perpétuelles objections dont triomphait aisément la verve combative du maître. Dans cette joute, Frau Zimmermann ne craignait point de défendre souvent le parti de la tradition : c'était elle que le docteur avait parfois le plus de peine à réduire... Cependant, Frau Rippert, affolée par le bruit et les disputes qui faisaient retentir sa vieille maison d'argile et de bois, se réfugiait dans sa cuisine, et, un eucologe à gros caractères ouvert sur la table, se bouchait les oreilles pour relire l'évangile du jour.
... Jamais je n'ai mis les pieds à îéna. Jamais je n'ai assisté aux cours publics, non plus qu'aux conférences privées du docteur Zim-
mcrmann. Je n'ai point passé le seuil de la maison de la rue aux Choux; je n'ai pris nulle parc aux offices de la chapelle moniste, ni aux dialogues sur l'éternité de la matière, parmi la fumée des pipes de porcelaine et la vapeur savoureuse de la bière de Mars... Mais j'ai connu le replet Franz Kapith, le géant Albert, le beau Michel aux prunelles de myosotis. Et mes yeux ont vu, aussi, Gerta Epfenhof, l'Hypatie moniste. A tous j'ai parlé, ils m'ont parlé abondamment.
J'ai même assisté à plusieurs de leurs dialogues, et non pas des moindres, si j'en crois Franz Kapith, le Platon de la bande. Ces dialogues eurent pour théâtre la prison de Rothberg, située dans le sous-sol d'une vieille tour qui flanquait la porte du château. Je dois rétablir ici la vérité contre une allégation du Vorwœrts^ que son zèle cette fois emporta trop loin : cette prison n'était nullement un cachot infect, suintant une humidité verdâtre, asile de serpents et de rats. C'était, au contraire, une vaste pièce spacieuse, à moitié creusée dans le roc, et qui n'était en sous-sol que vers l'entrée. Elle avait dû servir jadis de caserne à la garde du château. Elle s'éclairait fort bien, d'autre part, par une grande baie cintrée, dûment grillée, qui regardait le précipice. Là, chaque après-midi, depuis que le doc-
teur n'était plus au secret, ses fidèles disciples, venus en délégation d'Iéna, lui tenaient compagnie avec Frau Zimmermann. Et moi-même j'y vins assez souvent. Mes premières visites avaient eu surtout pour objet de décider le docteur à se défendre et à choisir un avocat. Mais, même quand j'eus constaté l'inutilité de mon effort, je me plus à passer presque chaque jour quelques instants dans cette prison éloquente. Outre le plaisir d'entendre les propos d'un sage et de ses adeptes, j'y goûtais un allégement à mes propres soucis, aggravés à mesure que s'approchait l'échéance fixée par la princesse. Et mes soucis devenaient si pressants que parfois je regrettais, en les quittant, ces murs de rocher où je laissais le bon Moloch, murs qui l'isolaient des autres humains, et du moins lui garantissaient la liberté de sa pensée et de son cœur.
Là, dans la société du joyeux Franz, du solide Albert, du beau Michel et de l'ardente et frêle Gerta, j'appris à connaître une autre Allemagne que celle des cours et des camps, l'Allemagne de la pensée indépendante, patriote à coup sûr, mais ennemie des brutalités agressives des pangermanistes, un peu chimérique, mystique par hérédité, et, maintenant qu'elle a désappris le lied religieux des ancêtres, transportant
dans la science positive son appétit de foi généralisatrice, son goût de l'analyse et du système, en même temps que son besoin d'évocation poétique... Là, je connus mieux l'âme sentimentale et dévouée de M""*" Moloch, et Moloch me devint si cher que peu à peu, moi-même, j'en vins à le considérer comme mon maître. Aujourd'hui que tout cela est enfoui dans le passé, et que chaque jour échu met, telle une feuille de papier de soie sur la page d'un herbier, un voile d'oubli entre le présent et mon séjour en Thuringe, certes j'évoque avec bienveillance mes disputes politiques avec le prince Otto, mes leçons à Max docile et intelligent, et telles promenades à deux, avec une dame blonde romanesque, à Maria-Helena-Sitz, à Grippstein, à la petite maison de la Gombault, ou simplement dans son boudoir jaune, quand ses longs doigts nerveux attaquaient le Prélude de Parsifal... Mais le souvenir le plus poignant de mon séjour, ce qui fait que — malgré toutes les billevesées impériales, malgré la Strasshurger-Tost et la C^orddeuïsche Zeitung, malgré M. Schiemann, malgré les Denkmâler, malgré les brochures pangermanistes, — un peu de mon cœur reste encore attaché à ce que M. Moloch appelait la chère Allemagne, ce sont assurément mes aprèsmidi passées dans le cachot du docteur prison-
nier, et surtout cette après-midi du i8 septembre, où commença d'être pressenti l'arrêt du juge d'instruction qui renvoyait Moloch devant la cour de Litzendorf. Mon cœur était alors anxieux et sombre. Le lendemain, Gritte partait pour Paris, et la princesse pour Carlsbad. Le surlendemain, je devais rejoindre la princesse. Malgré mes propres soucis, je fus tellement frappé de ce qui fut dit ce jour-là qu'ayant observé que Franz Kapith, assis sur un escabeau près de la baie cintrée, prenait des notes sténographiques, je lui demandai de me communiquer ces notes, quand il les aurait développées en clair. J'en reçus dès le lendemain une copie, que j'ai conservée. Elle n'est point de la main du rouge enfant de Francfort. L'ardente et frêle Gerta a pris le soin non seulement de la recopier pour moi, mais même de la traduire en français. Et ce français, pour être un peu scolaire, ne laisse pas d'avoir une certaine saveur. D'ailleurs il peint plus fidèlement cet entretien germanique que je ne l'aurais su faire avec mes habitudes de latin.
MANUSCRIT DE GERTA
Ce jour-là, nous nous rendîmes à la prison plus tôt que de coutume, parce que le bruit avait
couru la veille au soîr que l'arrct du juge d'instruction allait être rendu. Et en efl'et, quand nous arrivâmes devant la porte de la prison, le geôlier nous dit d'attendre quelques instants : car, ajouta-t-il, le capitaine-directeur est en ce moment auprès du prisonnier et lui apprend que le juge a signé son renvoi devant la cour d'assises.
Quelques moments après on nous ouvrit. En entrant, nous trouvâmes le docteur assis sur sa couchette de prisonnier, et la Frau Doctor debout à côté de lui. Elle s'essuyait les yeux sans parler. Le docteur nous salua :
— Prenez place, nous dit-il. Vous connaissez la nouvelle? Je vais comparaître devant la cour d'assises pour répondre d'un attentat que je n'ai pas commis. Or, comme il n'y a pas de raisons pour que douze Thuringiens jurés aient plus de perspicacité qu'un seul Thuringien juge, car douze fois zéro égalent encore zéro, il est probable que je serai condamné...
Ici la Frau Doctor laissa entendre un sanglot étouffé.
— Femme, lui dit son époux en souriant, rappelle-toi que Xantippe ayant troublé par ses cris la sérénité philosophique de son dernier entretien, Socrate n'hésita pas à la faire ramener chez elle par les esclaves de Criton.
La Frau Doctor cessa de gémir. Le professeur français du jeune prince Max, qui était entré avec nous, dit alors :
— J'ai, malgré tout, plus de confiance dans l'intellect de douze bourgeois libres que dans celui d'un fonctionnaire toujours prévenu et craintif
— Vous parlez comme un Français, répliqua le prisonnier. Et encore votre doctrine ne correspond-elle, en France, qu'à un idéal, et nullement à une réalité dans le fait. En France comme en Allemagne, ce qu'on est convenu d'appeler la justice n'est que l'appareil social de la Force. Toutefois je conviens que cet appareil est particulièrement dangereux dans un petit état comme celui-ci, où le contrôle de l'opinion est insignifiant, et où, de plus, la servile imitation de la Prusse recommande et fait prévaloir un idéal de féodalité.
— Le sentiment de la justice, objecta Albert Grippensthal, de Nuremberg, qui était demeuré debout, adossé contre la muraille de la vaste pièce, vit cependant et toujours vivra dans le cœur germanique.
— Vous êtes moral et patriote, Albert, lui répondit le docteur. Belles qualités lorsqu'elles fleurissent naturellement sur une âme, ainsi que des fleurs sur une plante! Mais il faut votre pieux
aveuglement pour ne pas voir que ce pays est en train de mentira sa tradition et de se dérober à sa mission, justement parce qu'il a abdiqué ce culte de la justice pour le culte de la force. Depuis que l'homme néfaste à qui, l'autre jour on dressait ici une statue a osé dire : (( La force prime le droit », l'âme de l'Allemagne a été violentée. Plus tard, un autre de nos chanceliers, qui n'est même pas M. de Bismarck, a commenté la pensée de son maître en disant à son tour : « Plus on est fort, plus on a de droits. » D'où je conclus que quand on n'a pas de force on n'a pas de droit du tout. Ce qui est mon cas présent. Par conséquent je dois être et je serai condamné. Et cette enfant, ajouta-t-il en passant sa main dans les cheveux de Gerta Epfenhof qui était assise à ses pieds, devra désormais se charger toute seule des soins du culte, dans la chapelle de la rue aux Choux.
— Nombre de bons esprits, cependant, — objecta Franz Kapith de Francfort-sur-le-xMein, qui était assis sur un escabeau auprès de la fenêtre voûtée et, de temps en temps, prenait des notes, — nombre de bons esprits en Allemagne défendent encore le parti du droit et de la pensée contre le règne de la Force.
— Pas si nombreux que cela, s'écria le docteur en se levant du lit où il était assis et en marchant
vers Franz Kapith avec une agilité qui évoqua devant nos yeux l'allure habituelle de notre maître chéri... Ce qui m'inquiète au contraire, c'est que le culte de la force s'impose de plus en plus en Allemagne, à F intelligence ellemême. Voulez- vous penser librement? On vous fait taire par l'argument de la force : et vous vous taisez. La force gouvernementale règne par l'inquisition et la brutalité bureaucratique sur l'intimité même des ménages : est-il un pays où le fonctionnaire soit plus intolérant et plus intolérable qu'en Prusse et dans les provinces germaniques d'esprit prussien? Tous les discours du souverain sont des hymnes à la force. On ne peut inaugurer un hôpital ni une école sans invoquer l'épée allemande. A quoi bon? L'Allemagne a fait au siècle dernier une chose magnifique : son unité. Elle pouvait la célébrer par des m.onuments : c'était son droit. Elle a préféré célébrer la défaite d'un ennemi accidentel, qu'elle a vaincu parce qu'elle avait de plus nombreux soldats et un meilleur armement: contingences qui peuvent d'un jour à l'autre se retourner contre elle en sens inverse. Mais l'idée d'unité flatte moins les dévots de la force que l'idée de la victoire. Chaque petit Allemand est ainsi accoutumé à penser, selon la parole de notre bien-aimé chancelier, que (( celui qui a le plus de force a le plus de droits )).
Et il se soucie par conséquent avant tout d'être tort, ou du moins de pouvoir user de la force, en guise de droits.
— Eitel, murmura la Frau Doctor, qui maintenant avait essuyé ses larmes et qui suivait l'entretien avec une merveilleuse sérénité, Eitel, je te trouve injuste pour notre chère Germanie. Le culte abusif de la force peut séduire nos gouvernants, aux dépens du droit. iMais l'opinion demeure éprise de justice. Tu ne peux nier le grand mouvement de sympathie suscité autour de l'injustice dont tu es victime. Pense aux articles du Vorwœrrs, à la protestation des intellectuels, à la campagne du Simplicissimus! Et ne vois-tu pas, dans ta prison, tes élèves préférés délégués par leurs camarades?
Le prisonnier secoua la tête; par la fenêtre voûtée pénétrait un rayon de soleil, qui, se jouant dans ses cheveux blancs, lui faisait comme une auréole autour du front. Il s'assit sur un escabeau, près de Franz Kapith.
— Chère épouse, reprit-il, toutes ces manifestations, que tu dis, sauf la présence ici de mes élèves, et ils sont quatre en tout, ne prouve rien contre les faits que je déplore. Des journaux, des intellectuels protestent parce qu'aujourd'hui le péril de la force leur apparaît dirigé contre eux. Mais eux-mêmes, crois-le bien, sont intoxi-
qués par l'encens qui monte de partout, en Allemagne, vers le Dieu-Force. Le jour où les socialistes allemands seraient les maîtres, où les intellectuels allemands seraient les maîtres, je gage que rien ne changerait aux moeurs politiques et sociales del'Allemagne. Toujours triompherait la doctrine : c( Le plus fort a le plus de droits. )) Car depuis trente ans les jeunes cerveaux allemands sont façonnés à ne comprendre que cellelà. Et je trouve cet aphorisme du chancelier Von Bulow si beau, si significatif, si représentatif de l'Allemagne moderne, que, dans les loisirs de ma solitude, je l'ai gravé avec mon canif sur la pierre féodale de ce cachot. Quand le soleil touchera le mur occidental, actuellement dans l'ombre, vous le verrez apparaître.
Comme notre Maître achevait cette phrase, désignant du doigt la muraille encore voilée par un pan d'ombre, les serrures de la porte grincèrent, la porte tourna sur ses gonds, repoussée par le geôlier, et le geôlier lui-même entra, portant dans un plateau sept cruches de bière. La mousse débordait, aux oscillations de sa marche, sous les couvercles d'étain. Il déposa le tout sur la table du cachot, puis s'avança ensuite vers le docteur, sa casquette à la main, et découvrant ainsi le front chauve d'un vétéran de la grande guerre :
— Monsieur le docteur et ses hôtes, dit-il respectueusement, n'ont besoin de rien de plus?
— Non, mon ami, je vous remercie, répliqua notre maître.
Et quand il fut parti :
— Avez-vous observé, nous dit le docteur, combien cet homme est honnête? Jamais il ne m'a dit un mot brutal; il me sert comme s'il était à moi. Pourtant, comme moi-même, il a défendu la patrie au risque de ses jours. Et il n'avait pas eu besoin, pour cela, pas plus que moi-même, d'être élevé dans le mépris du droit, dans le culte de la force... Lorsque je quitterai cette prison, je donnerai une pièce d'or de vingt marcks à ce guerrier demeuré compatissant.
Le docteur, sur ces paroles, s'approcha de la table, et prenant une cruche dit :
— T rosit!
Il s'abreuva, et nous après lui. Nous reprîmes ensuite nos places et notre entretien.
Michel Urnitz n'avait rien dit encore. Il était à demi étendu, avec une nonchalance pleine de grâce, sur un banc de bois, précisément contre le mur où le professeur Zimmermann avait gravé l'aphorisme du prince de Bulow.
— Maître, objecta-t-il, tous les peuples n'ontils pas, toujours, adoré le Dieu-Force? La Force Romaine a soumis l'univers. La Force barbare
détruisit l'Empire romain. La Force a démembré la Pologne. La Force Française a bousculé l'Europe jusqu'à l'heure où la Force Européenne a bousculé la France... N'est-ce pas une sorte de loi ethnique, inévitable, et dès lors n'a-t-on pas quelque raison de la recommander comme valable? L'étude de la nature, que j'ai entreprise sous vos auspices, confirme d'autre part l'esprit de l'observateur dans cette doctrine que, s'il est un Dieu, ce dieu s'appelle Force.
La figure spirituelle de notre maître se plissa dans une contraction de gaîté; son rire d'enfant innocent résonna sous les voûtes de pierre. Il menaça du doigt Michel qui gardait le plus imperturbable sérieux.
— Slave astucieux! s'écria-t-il... comme il connaît bien les procédés de la dialectique platonicienne! Comme il sait donner à une discussion le propice coup de barre, et faire jaillir les mors qui doivent être dits!... ^Michel, poursuivitil en se tournant vers nous, vient de nous fournir le meilleur argument historique pour démontrer la faiblesse de la force : c'est que toute force provoque la réaction d'une force adverse. La menace de cette force adverse inquiète déjà l'Allemagne. Nos gouvernants ont trop proclamé notre puissance; nos associations de l'armée et de la flotte ont bu trop tôt à l'Allemagne mai-
tresse du monde; nos dialecticiens pangermanistes ont trop averti les peuples du rôle d'esclaves qu'ils leur destinent. Ils ont inspiré au monde, pour la force allemande, le genre de respect que l'on reserve aux fléaux.
Franz Kapith, qui continuait de prendre des notes, assis sous la fenêtre voûtée, murmura :
— Peut-être est-ce la menace des autres peuples qui a contraint l'Allemagne à développer sa force et à compter sur elle.
A peine avait-il prononcé ces paroles que notre Maître se précipita vers lui, dans une grande agitation :
— Franz, s'écria-t-il, si tu penses cela sincèrement, tu n'es qu'un minus habens et un sot!
Franz lui fit signe de ne pas aller trop vite et sténographia de son mieux : c( un minus habens et un sot. »
Le docteur poursuivit :
— Le règne de la Force a été inauguré vers 1848 par la Prusse, à l'instigation de Bismarck; les guerres de 1864, ^^ 1866, de 1870 ont été inventées par la Prusse qui les voulait. C'est l'évidence même, et un pithécanthrope de Java le comprendrait.
— Cependant, insista doucement la Frau Doctor, la France a voulu longtemps la Revanche.
— Madame, objecta le professeur français.
n'oubliez pas que l'idée de revanche est née en France non pas précisément du fait d'avoir été vaincue, mais de l'acte de spoliation accompli sur l'Alsace-Lorraine, acte contre lequel Bebel a protesté, et aussi votre mari.
— Et combien j'eus raison de protester! reprit le docteur. L'annexion, sans aucun profit pour l'Allemagne, a matérialisé et perpétué aux yeux de l'Europe le fait de la conquête. Metz, ville où personne n'entendait l'allemand, fut occupée par les Germains contre le vœu des habitants. Aucun autre argument que celui de la force ne peut justifier cela. Ainsi fut inauguré avec éclat un ordre politique fondé sur la force. Cet ordre ne peut durer qu'à condition de garder le Dieu- Force avec soi. D'où la doctrine de Bismarck et de ses successeurs...
En ce moment, le soleil illumina tout le mur jusque-là resté dans l'ombre, et l'on vit, gravée en caractères gothiques, la pensée de Al. de Bulow :
« Celui quia le plus de force a le plus de droit, y>
Michel Urnitz, que ce rayon de soleil gêna, quitta son banc et alla s'asseoir sur le coffre grossier où l'on entassait, l'hiver, le bois de chauffage pour les prisonniers.
— Maître, dit-il, je suis très frappé de votre
réplique touchant la faiblesse réelle de la Force. Mais il me semble que vous n'avez pas répondu à ma principale objection : que toute la nature nous enseigne le procédé de la Force, et que rien n'y progresse que par la Force.
D'un geste vraiment prophétique, le glorieux prisonnier lui signifia qu'il allait répondre. Nous fîmes un grand silence, car, malgré nous, la valeur de l'objection de Michel nous inquiétait :
— Écoutez-moi, fit Zimmermann... et qu'une fois pour toutes ce sophisme soit aboli dans vos pensées.
Il s'approcha de la table, et, oubliant qu'il avait déjà vidé sa cruche, saisit celle d'Albert, qui demeurait à demi pleine.
— D'abord, poursuivit-il, je nie que les forces destructives prédominent dans la nature. Bien plutôt m'apparaît la prédominance des forces constitutives, conservatrices. Ignorez-vous que la somme des forces attractives qui constituent ce simple pot de grès (et il brandissait la cruche d'Albert) suffirait, si brusquement elle se lassait de maintenir cohérentes les molécules qui le composent, à faire sauter cette prison et le rocher dans lequel on l'a pratiquée? La prétendue doctrine de la lutte pour la vie n'est donc qu'une superficielle interprétation des phénomènes, une interprétation d'ignorants. Les luttes destructives
que nous apercevons à la surface du globe, c'est un remous léger, auprès du jeu formidable des forces dépensées pour constituer, pour perfectionner les êtres. O nature, la leçon que tu nous donnes est une leçon d'intégration et non de désagrégation! Que tes forces aveugles, qui ne sont pas conscientes d'elles-mêmes, se heurtent parfois et semblent vouloir détruire : autant d'accidents passagers, comme la rencontre, dans l'éther, de deux astres soudain éparpillés en inutile poussière... Mais que la seule force consciente, la volonté humaine, puisse abuser d'ellemême, contrarier son rôle évident, et détruire pour détruire, n'est-ce pas un prodigieux nonsens, une incroyable aberration?... Heureusement, malgré lui-même, l'homme est contraint de collaborer à l'effort universel de la nature : malgré lui, l'Idée le dirige vers le but commun d'intégration, de conservation, de perfection. Voilà des milliers d'années que les hommes, à la surface du globe, ne cherchent en apparence qu'à se dominer ou à se détruire : et cependant, de siècle en siècle, puis d'année en année, la Force brutale a reculé devant l'Idée. Le moyen âge, aveugle et sanguinaire, nous fait horreur; des temps naîtront pour qui notre époque apparaîtra barbare comme un autre moyen âge... De gauches essais de réaction comme celui que
tente l'Allemagne depuis Bismarck n'arrêtèrent pas l'évolution du monde. Seulement, ils laissent une tache dans l'histoire : et je m'attriste que cette tache marque le sol de ma patrie!
Le soleil sur son déclin entrait désormais généreusement par la fenêtre voûtée; il illuminait les vieilles pierres abruptes des murailles, jadis abri de la force féodale, actuellement encore entraves à la liberté de la pensée. Notre maître les parcourut du regard : nous devinâmes que sa pensée défiait leur contrainte. Il leva de nouveau la cruche d'Albert que celui-ci ne pouvait s'empêcher de suivre des yeux avec quelque inquiétude, car l'enthousiasme lui donnait soif, et il perdait l'espoir que ce reste de bière dût servir à le désaltérer.
— Enfants, continua le docteur, je veux, moi aussi, entonner mon hymne à la Force : mais non pas comme ces sots orgueilleux qui, par le mot de Force, entendent oppression ou destruction. Je veux célébrer la Force de conservation et de cohésion, qui fait que le monde est monde et que mon moi est moi. La Force que je célèbre, et en l'honneur de laquelle je lève mon pot de bière, ne se distingue pas de l'Idée, ou plutôt la plus parfaite expression en est l'Idée. Idée, tu es bien la vraie Force : car contre toi rien ne pré-
vaut. O suprême Force de cohésion! Toute la Grèce antique a disparu sous les décombres de l'histoire : et pourtant elle vit encore, elle palpite, toujours jeune autour d'Homère, de Xénophon, de Platon, de Sophocle. Vainement les légions et les hordes ont foulé son territoire et enchaîné ses enfants : vainement le temps a fait crouler ses frontons et rongé ses portiques; la Grèce du passé demeure une chose réelle et présente, infiniment plus réelle et mieux présente que la Grèce d'aujourd'hui, où l'Idée ne revêt encore qu'une apparence informe... Pareillement, l'Allemagne de M. de Bulow ou même celle de M. de Bismarck n'ont qu'une réalité passagère; elles sont l'expression d'une géographie momentanée, comme l'empire d'Alexandre ou celui de Charles-Quint, comme la France de 18 10. Qu'est-ce que Sedan? Rien. Sedan, moindre qu'Iéna, a effacé léna. Et sans doute il existe quelque part à la surface du globe un petit village dont le nom, quelque jour, effacera Sedan. Toute œuvre de force brutale n'est, au fond, qu'une manifestation de faiblesse, puisqu'elle est destinée à être anéantie par une autre force... Mais il est une Allemagne éternelle, qui défie toute brutalité hostile des hommes et même l'action du temps : l'Allemagne pensante, c'est-à-dire la saveur particulière de la pensée
humaine, la vibration particulière de la sensibilité humaine dans la race allemande, qui lui font comprendre ce que d'autres peuples n'ont pas compris si bien, ressentir ce que d'autres peuples n'ont pas ressenti si intensément. Pensée allemande, tu es la vraie Force allemande. Tu t'appelles Goethe, Heine, Shiller, Kant, Hegel, Schopenhauer, Niestzche, et aussi Bach, Beethoven, Wagner... Toute l'organisation politique et sociale peut être bouleversée sur le sol germanique, rien n'empêchera la pensée et la sensibilité allemandes de demeurer vivantes et présentes dans ces grands Allemands. O Force allemande, Force-Idée, plus forte que tout, je te vénère! Je bois à toi...
Il porta à ses lèvres la cruche d'Albert et la vida d'un trait... Quand il l'eut reposée sur la table, nous fûmes autour de lui, même Albert résigné, même le professeur français, à lui serrer la main, à l'embrasser. Une violente émotion nous avait saisis, tant son visage s'était illuminé, tant sa voix avait pris d'accent aux derniers mots qu'il prononçait... Maintenant, nous vîmes quelques larmes heureuses s'échapper de ses yeux et couler sur ses joues ridées. Il murmura :
— Merci... mes amis, merci...
Et, comme les hommes s'écartaient un peu
3l6 MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
de lui, il garda un bon moment, serrées contre son cœur, Gerta Epfenhof et Frau Zimmermann. Nous n'étions pas encore apaisés, et, comme l'émotion nous séchait la gorge, nous vidions à notre tour nos cruches de bière, quand la porte s'ouvrit. Le porte-clés s'avança :
— Monsieur le docteur, dit-il respectueusement, il faut que messieurs les étudiants se retirent et aussi la Frâulein, ajouta-t-il, en désignant Gerta Epfenhof... M""^ la Frau Doctor et M. le docteur français peuvent demeurer.
Nous nous regardâmes avec étonnement. Le vieil invalide semblait embarrassé.
— Il vient d'arriver, reprit-il, quelqu'un... une personne de la cour qui me défend de la nommer, et qui veut parler à M. le docteur Zimmermann sans autre témoin que M"* la Frau Doctor et M. le professeur français.
Le docteur éclata de rire.
— N'essayons pas, enfants, dit-il, de comprendre les caprices de la Force. Retirez-vous et revenez me voir demain, si cela vous est encore permis. Peut-être n'aurons-nous plus de loisir de beaucoup d'entretiens.
Il nous embrassa tous; nous quittâmes ensemble le cachot. Le porte-clés referma la porte derrière lui et nous accompagna jusqu'à l'issue des bâtiments. Il nous fut impossible d'apercé-
voir le personnage de la cour qui nous faisait renvoyer de la prison.
Ici s'arrête le manuscrit de Gerta Epfenhof.
Je le relis souvent, car il évoque pour moi une journée mémorable, où des choses se décidèrent, de ma destinée, presque en dehors de moi; où, pour mieux dire, des événements qui semblaient indifférents à mon avenir modifièrent mon cœur et mes desseins.
Quand la porte se fut refermée sur les quatre disciples de Weimar, nous demeurâmes quelques instants seuls dans le cachot, les deux vieux époux et moi. M""^ Moloch s'écria, les yeux enflammés d'amour :
— Eitel, il n'est pas possible qu'un homme tel que toi, que toute l'Allemagne pensante chérit et admire, soit jugé comme un malfaiteur vulgaire, comme un imbécile terroriste qui croit réformer le monde en faisant éclater de la dynamite... Et, bien sûr, ce personnage de la cour vient t'annoncer que l'arrêt du juge n'est pas ton renvoi devant les assises, que ton innocence est reconnue et qu'on va te mettre en liberté.
Moloch hocha la tête et passa ses doigts couleur d'ivoire dans ses cheveux blancs.
— Femme, dit-il, ne te berce pas de vaines
3l8 MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
espérances. Je te répète que nous vivons sous le principat de la Force. A quoi bon chercher à prévoir logiquement les actes de la Force, qui exclut la logique?
La porte du cachot se rouvrit en cet instant.
A porte du cachot se rouvrit, et nous lûmes tous trois également surpris de voir s'encadrer dans cette échappée lumineuse la silhouette du prince iViax, en petite tenue de cavalier, bleue à parements blancs, et bottes fauves. Il s'arrêta sur le seuil, sa casquette et son stick dans la main droite, la gauche arrangeant nerveusement ses cheveux blonds sur son front où perlait de la sueur : car, c'était visible, il avait couru.
— Allez-vous-en, Buders, dit-il au porteclés.
Il entra : la porte fut refermée derrière lui. Alors il regarda tour à tour le docteur, Frau
Zimmermann et moi. Ses lèvres, le haut de ses joues, ses paupières, furent agitées par ces contractions à la fois touchantes et comiques qui annoncent les pleurs sur le visage des enfants. Et, en effet, avant qu'il eût réussi à proférer une parole, un gros sanglot le secoua... Il se détourna, jetant sur la table, à côté des cruches vides, sa casquette et son stick. Le cœur de M""" Moloch fut aussitôt bouleversé : elle portait en elle cette âme, maternelle jusqu'à la passion, des femmes tendres qui ont toujours vainement désiré être mères. Elle courut à Max et lui saisit les deux mains :
— cAch! Gon! Monseigneur... qu'avez-vous? Vous pleurez? Etes-vous malade, mon cher prince?
Max, sans répondre, leva vers le docteur, qui s'approchait, un visage décomposé. Il hésita encore un instant, puis, soudain, prenant son élan, il courut à lui, et, avant que Moloch eût pu l'empêcher, tomba à genoux devant lui.
— Pardon! pardon! sanglotait-il, tandis que Moloch, puis M""^ Moloch tentaient vainement de le relever... Pardon, monsieur le docteur!... répétait-il, sa tête blonde collée aux petites jambes tortes du vieillard... Pardon!
— Mais, pardon de quoi, bon Dieu ? fit Moloch avec quelque impatience.
Moi, je venais de tout comprendre, et je me gourmandais : a Comment n'ai-je pas deviné plus tôt? ))
— Voyons, monseigneur! dis-je au prince en lui touchant l'cpaule... Relevez-vous!... Je crois savoir ce que vous avez à avouer au docteur. Avouez-le-lui face à face, comme un homme, pas comme un enfant.
On n'en appelait jamais inutilement à l'amour-propre du prince. Il se remit debout, s'essuya les yeux d'un geste vif, et assura son regard :
— Monsieur le docteur, fit-il, je suis très coupable envers vous. Je vous ai laissé accuser, arrêter, mettre en prison... et c'est moi qui ai fait loger le pétard dans la voiture du comte de Marbach... Je ne le regrette pas, ajouta-t-il en relevant le front et nous regardant tour à tour d'un regard où un feu intérieur sembla soudain volatiliser les pleurs. Je regrette seulement que mon pétard n'ait pas fait sauter en l'air le comte de Marbach, ou que l'explosion ne lui ait pas brouillé la cervelle, ou qu'il ne se soit pas rompu les os à la descente de Litzendorf... parce que je l'exècre et que je lui souhaite tout ce qu'il y a de pire!
— Oh! monseigneur... fit M™° Moloch d'un ton de reproche.
Mais M. Moloch et moi, nous aimions mieux le jeune prince ainsi que tout à l'heure, prostré comme un enfant. Les yeux toujours secs, sa voix entrecoupée trahissant seule son émotion, il continua :
— Je hais le major parce qu'il est méchant, qu'il me veut du mal, qu'il me maltraite. Il a porté dans Rothberg les moeurs des casernes prussiennes, où l'on brise les jambes des hommes, où on leur arrache les oreilles, où on les laisse crever de froid dans les prisons, sous prétexte de discipline... A moi, prince héritier de Rothberg, il n'ose pas casser les jambes ni arracher les oreilles, et il ne peut pas me mettre en prison; mais, dès les premiers jours où il a été chargé de mon instruction militaire (j'avais neuf ans), il m'a frappé... Oui, monsieur Dubert, oui, monsieur le docteur, il m'a donné des coups en essayant chaque fois de me faire du mal, comme il le faisait sans doute quand il commandait des Prussiens... Je n'en ai jamais rien dit à personne, moitié par honte, moitié par peur... Par peur, oui, monsieur Zimmermann, car cet homme m'a rendu lâche, et c'est de cela que je lui en veux surtout... Il m'a donné la peur d'être châtié... il m'a habitué à mentir pour ne pas l'être... et si je n'ai pas dit tout de suite que j'avais mis le pétard, c'est que ce scélérat m'a
accoutumé à avoir peur d'être châtié et à mentir...
Nous écoutions, à la fois touchés et attristés. Le visage de Max était devenu maintenant sombre et haineux; le charme indécis de l'enfance s'en était évaporé. Il reprit, s'adressant à moi :
— A'r*° Dubert pourra le confirmer, car, à elle, j'ai fini par avouer la vérité : je n'ai pas cru un instant que l'arrestation pût être maintenue. C'était tellement absurde! Le docteur Zimmermann mettant un engin dans la voiture du major! Chaque jour, je pensais : (n On va signer l'ordonnance de non-lieu, et tout sera fini... y) C'était lâche, je le sais bien, je le sentais, j'en étais très malheureux. Mais je ne me décidais toujours pas à parler, et les jours coulaient. Et chaque jour l'aveu devenait plus difficile, parce que les journaux s'occupaient de la chose, que cela devenait une affaire politique, une affaire d'Empire... Berlin échangeait des télégrammes avec Rothberg. Les démocrates de Litzendorf s'irritaient. Tous les journaux commentaient l'attentat de Rothberg, pour s'en alarmer ou pour en rire. J'étais épouvanté de ce que j'avais fait. Monsieur le docteur, je vous supplie de me pardonner. Je ne suis pas digne de m'appeler Rothberg et d'occuper la place qu'a tenue l'empereur
Hunther... Car (ajouta-t-il en baissant la voix, et les yeux de nouveau gonflés par des larmes) je ne sais pas si j'aurais avoué sans M"*^ Gritte. Elle m'avait fait promettre d'avouer dans le cas où le docteur serait renvoyé devant la cour d'assises. Tout à l'heure, en rentrant de ma promenade à cheval, j'ai appris qu'on allait signer le renvoi. J'ai couru jusqu'ici... Et voilà... Maintenant... advienne que pourra!
Il fit un effort pour contenir ses larmes et y réussit. J'admirai combien, dans l'aveu le plus embarrassant, il avait su ne point s'avilir et même garder une jolie allure de noblesse.
— C'est un brave jeune prince, s'écria Frau Doctor, qui, elle, ne cherchait pas à dissimuler ses pleurs d'émotion. N'est-ce pas, Eitel, que tu ne lui en veux pas?
Moloch fit « Non )> de la tête, mais ne répondit pas. Il réfléchissait, son front tout ratatiné de plis, comme s'il cherchait à comprendre une chose inexpliquée. Max se tourna vers moi et me dit en français :
— Qu'allez-vous penser de votre élève, maintenant, monsieur?
— Je pense, répondis-je sérieusement, que laisser porter à un autre le poids de ce qu'on a fait est une vilaine action... Vous vous êtes résolu à la réparer de votre mieux, c'est bien.
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH ] 2 f
Mais vous ne pouvez empêcher que le docteur ait souffert injustement. Toute faute contient de l'irréparable.
— Quand je serai prince régnant, s'écria iMax devenu très rouge, je ferai le docteur Ministre de Rothberg, je lui donnerai un titre de comte et beaucoup d'argent.
Cette déclaration impétueuse dérida enfin Moloch. Il partit d'un franc éclat de rire, et, posant sa main sur l'épaule de Max :
— Quand vous serez prince régnant, mon jeune seigneur, il est extrêmement probable que mes titres seront inscrits sur une pierre funéraire et que ma fortune, outre cette pierre, se bornera à une bonne boîte de chêne doublée de zinc. Vous constaterez alors, ajouta-t-il en relevant son front de singe intelligent, auréolé par les boucles blanches, que le nom de feu le docteur Zimmermann sera plus vivant en Allemagne et dans le monde que celui du Ministre de Rothberg, comte de Dieu-sait-quoi! N'ayez d'ailleurs pas de souci de vous acquitter envers moi, prince. Je n'ai pas souffert : on est traité humainement dans les cachots de votre père. Mais, puisque vous êtes destiné à exercer un jour de l'autorité sur les hommes, rappelez-vous d'abord, comme vous le recommandait M. Dubert, que tout homme digne de ce nom doit signer ses actes.
Outre cela, perdez le goût de la vengeance par violence; la force brutale ne résout rien... A propos, poursuivit-il d'un ton amical, voyant que les yeux du jeune prince se remplissaient de larmes, comment diable vous êtes-vous procuré cet engin? Je suis fort curieux de le savoir, car il a eu un effet vraiment énergique... Tenez, prenez place et contez-moi cela.
Il offrit à Max un des tabourets de paille; M"^ Moloch et moi nous nous assîmes sur lebanc, contre la muraille où flamboyait la pensée de M. de Bulow. Moloch lui-même s'assit sur sa couchette.
— Eh bien! voilà... fit le jeune prince, rasséréné avec la promptitude habituelle à l'enfance... Depuis longtemps j'avais le projet de me venger du major parce qu'il me frappait. J'avais confié ce projet à Hans, mon frère de lait, qui est un des cochers de Graus. Nous avions examiné ensemble plusieurs systèmes : celui que j'aurais le mieux aimé aurait été, naturellement, de me battre avec Marbach et de le tuer... mais il n'y avait pas moyen. Alors Hans m'avait suggéré d'attacher un petit sac de toile rempli de poivre sous la queue de la jument Dorothée. Avec la chaleur de la marche, le poivre aurait incendié peu à peu le derrière de la béte, qui est sensible, et elle aurait jeté le major par terre. Malheureu-
sèment il est bon cavalier, et alors il n'était pas sûr qu'il tombât et qu'il se tuât... Or, vous vous rappelez que récemment une bombe a été jetée à Paris sur le roi d'Espagne. A ce propos, les journaux ont beaucoup parlé des anarchistes et de leur science de la chimie. Dans la Kreui Zeimng, notamment, il a paru un grand feuilleton où tous les systèmes de bombes étaient admirablement décrits par un professeur très savant...
— O science allemande! interrompit M""^ Moloch avec admiration.
— Ce feuilleton, continua le jeune prince, m'a donné l'idée de fabriquer un engin. J'ai bien étudié l'article de la Kreui Zeitung et aussi les traités de chimie que j'ai trouvés dans la bibliothèque du château.
— Quoi!... s'écria Moloch, vous avez même consulté des traités de chimie? Mais voilà qui est très remarquable, très honorable pour un jeune prince!...
Max rougit, un peu interdit, craignant que le docteur ne raillât. Mais le docteur approuvait sincèrement, et, d'un geste amical, l'incitait à continuer.
— Vous avez alors passé à l'exécution de l'engin? questionna-t-il avec curiosité. Comment vous y êtes-vous pris?
— J'ai d'abord essayé de me procurer une gargousse d'artillerie : mais comme la garde du château ne fait pas de tirs, on n'en avait pas ici. Alors Hans a acheté à Steinach une grosse flisée. Pour donner à l'enveloppe plus de résistance, je l'ai entourée d'une feuille de zinc roulé, maintenue avec du fil de fer.
— Très bien! très bien! approuva Moloch.
— J'ai alors fait un mélange, selon la formule de la Kreui Zeitung : poudre à canon que j'avais dérobée au magasin d'artillerie, charbon, et picrate de potasse que j'avais fabriqué moimême. J'y ai ajouté de la sciure de bois, parce que j'avais lu dans un traité que cela donne de la cohésion au mélange...
— De la sciure de bois! s'écria Moloch en se mettant brusquement debout... Il a eu l'idée de mélanger de la sciure de bois !... Mais savez-vous, mon cher jeune prince, que vous avez un véritable talent pour la chimie?... Tenez, il faut que je vous embrasse, alumne prœstaniissîmel
Et, prenant dans ses mains ridées la blonde tête de Max effaré, Moloch lui mit deux gros baisers sur les joues... M™^ Moloch et moi tenions à peine notre sérieux. J'essayai de redonner à l'entretien un tour plus grave.
— Dites-moi, monseigneur, dcmandai-je, ce qui vous a donné l'idée de choisir la fête du
2 Septembre pour consommer votre attentat? Max baissa le front et dit :
— L'avant-vcille, le major m'avait... (il hésita et acheva très bas) m'avait touché avec sa canne.
Il hésita encore un instant :
— Et puis... je n'aime ni Bismarck ni aucun Prussien. Les Prussiens sont des loups méchants comme le comte de Marbach. S'il n'y avait pas eu Bismarck et les Prussiens, et Sedan, — aujourd'hui, Rothberg ne serait pas séparé de Steinach et je régnerais vraiment, un jour, sur une vraie principauté... comme mes aïeux.
— Mais comment, fit Moloch attaché à son idée, comment avez-vous fixé la mèche et déposé l'engin?
— J'ai pris pour mèche un cordon de rideau que j'ai imbibé d'une solution de chlorate de potasse. Hans a glissé le tout dans la petite caisse d'arrière, sous la capote de la voiture, au moment où le cocher quittait la remise. Et la longueur de la mèche était bien calculée, conclut Max, non sans fierté, car l'explosion a éclaté juste au moment où le major s'asseyait sur la banquette.
— Oui, fit Moloch; mais votre engin avait un grave défaut : l'enveloppe de zinc ne donnait de résistance que latéralement; aux deux bouts
les gaz ont trouvé, en somme, une fenêtre par où ils ont fait fusée. Voilà pourquoi n'importe quelle boîte de conserve aurait mieux valu que la fusée blindée de zinc... Vous comprenez, n'est-ce pas? On ressoude la boîte après l'avoir remplie, comme pour un pâté, et comme la soudure est encore plus résistante que l'enveloppe...
— Eitel ! fit doucement M""^ Moloch.
11 la dévisagea de cet œil comiquement furibond qu'il opposait à tout interrupteur.
— Quoi? quoi? dit-il.
Mais le regard de sa femme le calma.
— Bon! bon! fit-il. Tout cela n'a plus d'intérêt maintenant, c'est convenu. N'importe, prince, vous avez montré une véritable entente de la chimie et une invention personnelle tout à fait ingénieuse... C'est très bien, très bien! Cultivez la chimie, c'est la mère de toutes les sciences et la clé de la philosophie moderne. En souvenir de ceci, je vous donnerai mon livre des Quatre Troblèmes de la D^ture, avec une belle dédicace.
— Comme vous êtes bon! monsieur le docteur, fit Max qui riait et pleurait en même temps. Hélas! mon père ne me traitera pas comme vous!...
— Avouez d'abord tout à la princesse votre
mère, suggéra M'"" Moloch. Elle est bonne et douce. C'est grâce à elle que j'ai pu voir librement mon mari. Elle amortira le choc.
Les yeux du petit prince s'étaient illuminés.
— N'est-ce pas que ma mère est bonne? Et si belle! Il n'y a pas de plus belle princesse régnante en Allemagne... Ah! si c'était elle qui pouvait s'occuper de moi et non mon père et le major, je serais meilleur et plus heureux! Mais il paraît que c'est impossible, qu'il faut qu'un prince soit élevé par des hommes. Enfin, vous avez raison, Frau Doctor... C'est à elle que j'irai d'abord... mais elle ne pourra pas empêcher que mon père ne me châtie rudement.
— Je gage au contraire, fit Moloch, qu'on vous infligera une peine fort légère, car on n'avouera pas officiellement que vous êtes l'auteur de l'attentat, et il ne faudra pas le laisser soupçonner au public.
— Et puis, monseigneur, ajoutai-je, il faut être prêt à payer le prix de ses actes.
— Je le sais, monsieur Dubert, me répondit-il en me regardant bien en face, avec cette jolie fierté que j'aimais et que la brutalité du major lui ôtait. Je vais trouver ma mère sur-le-champ, et je vous certifie que j'avouerai tout.
— Laissez-moi vous embrasser, dit M""^ Moloch, les larmes aux yeux.
Elle le garda un bon moment dans ses bras, murmurant :
— Chère tête blonde! cher enfant!
Il serra la main du docteur et la mienne, et, sans plus prononcer une parole, alla frapper contre la porte avec son stick. Le geôlier, qui attendait dehors, ouvrit et s'effaça respectueusement. Du seuil, Max nous fit un bonjour mitriste, mi-souriant.
— Renoncez à ce genre pardculier d'expériences, lui cria le docteur; mais surtout ne négligez pas pour cela la chimie ! Vous y réussirez.
Et la porte s'étant refermée, nous entendîmes Max s'éloigner d'un pas résolu.
M"*^ Moloch essuyait ses sensibles yeux.
— Ce petit prince, fit-elle, a une nature excellente.
— Avec quelques dangereux penchants, objectai-je.
Moloch secoua la tête.
— Pauvre enfant ! Est-ce donc sa faute s'il a hérité son tempérament d'une vingtaine de maniaques sanguinaires dont la barbarie n'avait pour limite que la barbarie de leurs adversaires princiers?... N'importe, ajouta-t-il avec son gai rire de collégien, quel joli article pour le Vorwœrîs : (( Le prince dynamiteur! )>
— Nous ne lirons pas cet article, cher docteur, répliquai-je. Vous l'avez fort justement dit à Max : jamais on n'avouera que le prince héritier de Rothberg a voulu faire sauter le major de la cour.
— Eitel, interrompit M""*^ Moloch, je veux que ce soir, pour célébrer ta mise en liberté, nous vidions une de ces bouteilles de Johannisberg 98 dont le goût te plaît tant.
Moloch secoua la tête.
— Ne compte pas, femme, sur ma libération pour ce soir, ni peut-être pour demain. Il faut laisser aux méninges du prince et des dignitaires le loisir d'inventer une fable... Ah! réjouissonsnous que pareille aventure nous arrive au vingtième siècle. Il y a seulement soixante-dix ou quatre-vingts ans, mon sort eût été vite réglé et le tien aussi, Cécile, et aussi le vôtre, monsieur Dubert, et même celui de votre jeune sœur, sans compter le petit Hans, de qui d'ailleurs, même aujourd'hui, je ne payerais pas la peau fort cher. Quiconque aurait connu la vérité eût été mis hors d'état de la divulguer... Malgré tout, le Dieu-Force^ dans l'antique Germanie, est contraint aujourd'hui, en certaines circonstances, de compter avec l'Idée. Et ses adorateurs n'osent parfois lui rendre qu'un culte honteux.
J'allais prendre congé du vieux couple, quand M""^ Moloch dit, à mi-voix, à son mari :
— Eitel! ne voulais-tu pas parler d'une certaine chose à M. le docteur Dubert?
Le savant passa ses doigts mobiles dans les boucles de ses cheveux blancs.
— 'Bel Gon! fit-il, je le devrais; mais je ne sais comment M. Dubert acceptera mes propos. Qu'en penses-tu, Cécile?
— Je pense, fit la vieille dame, qu'il faut lui parler à cœur ouvert, parce qu'il est véritablement notre ami.
Moloch me saisit brusquement le bras et me regarda bien en face.
— Écoutez, fit-il, j'ai de l'affection pour vous. Bien que fonctionnaire de la Cour, vous n'avez pas craint de montrer de l'amitié au vieux Zimmermann. Quand on l'a incarcéré, vous avez intercédé pour lui auprès du prince; vous l'avez visité dans son cachot. Le peu que je puis vous rendre en échange, je vous le donnerai. Ce n'est qu'un conseil. Ne le prenez pas en mauvaise part... Voilà : Tout le monde, à Rothberg, dit que vous êtes l'amant de la princesse Else... Bon! ce n'est pas vrai? j'en suis bien aise! On disait que vous alliez l'enlever. Je trouvais cela fâcheux, et Cécile pensait comme moi. Vous auriez eu une
situation humiliée et diflicile; vous auriez fait tort à votre charmante petite sœur. Vous auriez donné un argument à ceux qui, de ce côté des Vosges, accusent la frivolité et le libertinage des Français. Enfin, vous auriez ôté sa mère à ce pauvre petit prince Max... Je ne dis pas que ce soit une mère parfaite, mais c'est tout de même une mère, n'est-ce pas? C'est une femme qui a quelque sensibilité. Elle m'a fait un peu de bien et, tout à l'heure, son intervention va certainement encore adoucir les choses. Que sera la vie de cet adolescent princier quand il n'aura plus pour éducateurs que le prince Otto et une Frika?... Max me semble à la fois intelligent et puéril, faible et violent. Pourtant, il gouvernera des hommes. Ne contribuez pas à en faire un mauvais prince... Maintenant, si vous trouvez que j'ai été indiscret, appelez-moi vieux fou et oubliez ce que je viens de dire.
Je ne répondis pas, mais je serrai la main des deux époux de façon à leur faire comprendre que leur intervention ne me choquait point. Et je sortis; je m'en allai vers mon logis, le cœur incertain et lourd.
Je ne pensais plus à l'aventure de Moloch. J'étais tout au souci égoïste de mon propre lendemain, et je me demandais :
— Que ferai-je?
Quand j'eus regagné ma chambre, il était environ quatre heures après midi, heure où, par les beaux jours comme celui-ci, les hôtes du Luftkurort excursionnent dans la montagne avec une conscience vraiment germanique... Gritte, je le savais, était montée jusqu'au Rennstieg en compagnie d'une famille allemande de notre voisinage, où les deux fillettes étaient devenues ses amies.
Il ne me déplut pas de me sentir seul pour rêver et méditer, dans ma chambre close, avec le silence de la maison et du pays autour de moi. Je m'assis sur la terrasse qui dominait le château, la vallée de la Rotha, le massif de Thiergarten. Ma pensée, comme hésitant à s'engager dans des méditations sérieuses, voleta sur des réflexions d'une insignifiance absolue. « Les jours deviennent courts. Il est à peine cinq heures et voici déjà que les oppositions d'ombre et de lumière, prélude du soir, accusent la beauté du paysage. Tiens!... On a réparé la toiture ouest du château, que le récent orage avait abîmée... Les tuiles neuves dessinent un triangle... d Puis je ne pensai plus rien du toutj mes yeux suivirent les évolutions d'une bande de chevreuils qui, élégants et craintifs, descendaient des bois du Thiergarten vers
la rivière. Et une morne tristesse m'envahit.
— Voyons! voyons! m'écriai-je tout haut... rien n'est encore accompli : ma destinée est dans mes mains. Au lieu de prendre tout seul, demain, le train pour la Bohême, qui m'empêche de prendre avec Gritte le train de Paris?
Oui... il ne tenait qu'à moi de choisir, mais à condition, d'abord, de démêler ce que je voulais choisir... L'autre soir, quand la princesse me parlait avec une amoureuse autorité, arrangeant l'avenir, disposant de moi comme d'un bien conquis, pesant sur moi de tout le poids importun de sa fortune, de sa qualité d'altesse, je m'étais senti une âme de révolté. Alors, j'aurais pu dire avec certitude : (c Je préfère m'affranchir... » En était-il de même aujourd'hui, ou je méditais face à face avec moi? La tristesse de ma libre solitude valait-elle donc la peine d'être si jalousement défendue contre un tendre esclavage?
« Qu'Else ait ou non la discrétion, la délicatesse désirables, qu'elle ne m'épargne pas assez les humiliations de son état, il n'en est pas moins certain qu'elle m'aime. Quand elle dit : Je vous donne de mon amour une preuve unique en sacrifiant tant de choses, elle manque peutêtre de tact, mais elle ne manque pas de sincérité. Rencontrerai-je jamais une autre femme
338 MONSIEUR ET MADAME MOLOCEl
capable de m'aimer ainsi et de me le prouver avec tant d'éclat?... y>
Des hirondelles vinrent tournoyer sous la terrasse, se poursuivirent avec des cris aigus, ces cris où retentit un étrange appel de mélancolie, cris d'automne évoquant la tristesse des départs, des voyages lointains. Comme j'étais parfaitement immobile, elles rapprochaient de moi leurs volutes mouvantes; l'une d'elles se posa un instant sur la rampe du balcon, je distinguai de près sa petite tête noire, aux yeux noirs, son noir bec effilé, la riche mantille bleu sombre de ses ailes repliées et la découpure cabalistique de sa queue doublement pointue. Soudain, elle plongea de nouveau dans le vide de la vallée, les ailes d'abord actives, puis planantes, audessus de la verte arène où bouillonnait la Rotha.
— Et moi aussi, murmurai-je, renouant mes pensées, moi aussi j'aime Else... Mille petits liens mystérieux de tendresse m'ont uni à elle, dans cette solitude qu'elle a dotée pour moi d'un charme imprévu. Le vrai devoir, supérieur à toutes les conventions artificielles de la société, n'est-il pas de lui rester fidèle? Ne nous payons pas de mots! La morale n'est pour rien dans
mon hésitation présente. J'y démêle au contraire un certain égoïsme, le projet de réserver l'avenir pour quelque autre femme plus jeune... Vain projet! car une femme plus jeune n'aura pas pour moi le jeune, l'ardent désir d'Else... Et moi-même, ne demeurerai-je pas toute ma vie inconsolable, si je n'ai pas reçu d'elle ce don absolu, qui seul apaise l'inquiétude du désir?
— Mais je suis absurde! m'écriai-je en me levant, irrité contre moi-même, et en arpentant ma terrasse. Qu'est-ce que je veux enfin, qu'estce que je veux?...
En vérité je ne le savais plus. Il me parut bien toutefois que si je n'écoutais que mon impulsion irréfléchie, je rejoindrais Else.
(( Seulement il y a Gritte... Il y a la répugnante acceptation de la situation d'un homme pauvre enlevé par une femme riche. Moloch me l'a dit franchement tout à l'heure : et que de fois je me le suis dit à moi-même! Cependant, voyons : Gritte n'est pas seule au monde. C'est par exception qu'en ce moment je suis responsable d'elle. Elle est régulièrement confiée à notre tante, sa tutrice. Elle va retourner à Vernon... Sa tante la dotera, la mariera. Gritte aura un mari, le suivra, ne s'inquiétera guère de moi. A cause d'elle, qui dans si peu de temps s'appuiera sur le bras d'un autre homme, toute
liberté m'est-elle enlevée pour mon propre bonueur?...
(( D'autre part, la situation déshonorante du précepteur enlevé par la princesse... »
Je fis un acte énergique de sincérité, afin de ne pas poser devant moi-même, ce qui est souvent plus malaisé que de ne pas poser devant autrui.
« Suis-je réellement arrêté par le scrupule d'associer ma vie à celle d'une femme plus riche?... Eh bien! en conscience, non. Il ne m'apparaît pas, là, une déchéance morale irrémédiable. Ce qui m'irrite et m'inquiète, c'est la peur d'être dépendant de la femme plus riche que moi, c'est la peur qu'elle n'en use pour m'opprimer et m'asservir. C'est aussi, soyons franc, c'est surtout l'opinion qu'on aura de cette fuite. Les conditions de notre vie à deux ne devraient être connues que d'Else et de moi, je m'en accommoderais; mais je frémis rien qu'à imaginer le ridicule et le déshonneur publics qui s'attachent au précepteur français enlevé par la princesse allemande!
(( Et alors?...
(( Alors... je ne sais plus que faire. Je sens bien un attrait de tendresse, de reconnaissance et même de désir pour Else. J'ai même peutêtre^ vis-à-vis d'elle, de vagues devoirs ; car,
après tout, je lui ai dit : <( Je vous aime, » et je n'ai jamais contredit formellement ses projets d'enlèvement... Mais tout en me sentant libre vis-à-vis de Gritte dans le sens strict du devoir, j'aime trop ma sœurette pour risquer de lui faire du tort... De même je ne me juge pas déshonoré par le fait de suivre, pauvre, la destinée d'une femme riche : mais je me sens diminué par la dépendance réelle qui en résulte pour moi, et blessé par l'opinion qu'en aura le monde... »
A ce point de mes réflexions, je constatai que je m'avançais plus et même que je perdais pied dans ma propre psychologie... Mon tempérament me suggéra : « Laissons faire!... Laissons s'arranger les événements! Dans trois jours je serai d'un côté ou de l'autre de ce que Tirésias appelle : le tranchant du destin. » Cette solution de veulerie et d'inaction satisfit ma paresse. Je me penchai au balcon et je regardai. Le soleil déclinant de l'automne rougissait la massive façade du Schloss : on eût dit incendiées les dernières fenêtres, celles de l'appartement d'Else. Les montagnes, où déjà les feuilles des hêtres jaunissaient, parmi l'immuable verdure des sapins et des mélèzes, se hérissaient, à la clarté oblique, d'une infinité de cônes lumineux juxtaposés et d'innombrables trous d'ombre... La
Rotha, dans le fond déjà obscur du ravin, mugissait, noire et blanche.
Toutmonséjourdanscesmontagnesmerevint en mémoire, d'un seul élan : les poignantes angoisses de l'exil, les humiliations ressenties si cruellement en présence du major, du prince, de Herr Graus, et aussi les joies de l'intimité avec Else,les premiers frôlements de nos mains, les premiers baisers. Je me rappelai la lecture de Michelet, la visite au théâtre de la Gombault... Et surtout ces dernières semaines, si animées, si intenses, Moloch et sa femme, la présence de Gritte qui avait renouvelé pour moi l'attrait des paysages, les dialogues dans la prison. — « Tout cela, bon ou mauvais, hostile ou amical, a été un morceau de ma jeunesse... Tout cela vaut mieux que d'avoir continué ma sotte vie de jeune bourgeois riche... Ici, j'ai aimé mon cher pays français comme je ne l'avais jamais compris et aimé sous le ciel de la patrie. Vieux coin d'Allemagne, quel que soit demain, je sais bien que je ne te haïrai pas ! »
Je fus interrompu dans mes méditations par un bruit de pas assez pesants dans l'escalier de la villa.
(( Serait-ce M. Moloch qui rentre libéré, chez lui? )) pensai-je.
Et je me liatai de courir au vestibule pour le saluer. Ma surprise ne tut pas mcdiocre de me trouver face à face avec M"° de Bohlberg. Cette vierge Scandinave annexée à l'empire allemand commença par pousser un soupir de fatigue, sans doute pour me reprocher la raideur de mon escalier. Puis, m'ayant honoré d'une brusque inclinaison de sa tête aristocratique, elle me dit:
— Son Altesse la Princesse est en bas dans sa voiture; elle demande si M. le Docteur est en état de la recevoir.
— Son Altesse ici?... m'écriai-je.
M"® de Bohlberg leva au plafond ses yeux attristés, comme pour dire : Ne me rendez pas responsable de la commission que je suis forcée de vous faire... L'idée d'une telle inconvenance ne vient pas de moi!
— Je suis aux ordres de Son Altesse, fis-je, reprenant mon sang-froid.
— Son Altesse vous commande de ne pas venir à sa rencontre, et de l'attendre ici, répliqua la demoiselle d'honneur.
Elle redescendit, tandis que, suivant l'ordre de la princesse, j'attendais sur le palier. Tout de suite, Else apparut, suivie de AV'^ de Bohlberg.
— Je ne vous dérange pas? fit-elle avec cette
grâce aisée, certainement la plus incontestable qualité des souverains. Et me donnant sa main à baiser :
— J'ai un mot à vous dire de la part du prince...
Je la conduisis sur la terrasse de ma chambre en traversant la chambre de Gritte.
— Oh! c'est ravissant, en effet, cette vue des terrasses... Regardez donc, Bohlberg! je n'étais pas venue dans ces villas depuis que Sa Majesté la Reine de Hollande y vécut quelques semaines incognito... Bohlberg, allez donc m'attendre dans la chambre voisine, — la chambre de votre sœur, n'est-ce pas monsieur Dubert?
— Oui, princesse, murmurai-je, assez gêné. M"® de Bohlberg obéit. Dès que la porte se
fut refermée sur elle, Else me tendit ses lèvres à travers la voilette grise. Elle était toute vêtue de gris costume tailleur coupé à Vienne, chapeau gris, façonné à Paris, gants gris, voilette grise. Cette toilette monochrome lui seyait. Son teint se parait de la chaleur de son sang; elle sentait frais, et, il n'y a qu'un mot qui serve, elle était charmante.
— Oui, fit-elle, m'imposant silence de la main dès que nos bouches se quittèrent... c'est entendu... je fais une folie, une imprudence... qu'importe? puisque ce sera la dernière... Je
voulais vous voir et voir où vous avez vécu depuis un mois... notre plus cher mois.
Elle se pendit à mon bras, et laissa traîner son regard sur la vallée de la Rotha, déjà brumeuse, sur les pentes boisées encore ensoleillées à leur faîte, sur le château qu'incendiait le soleil couchant. Et elle se parla à elle-même plutôt qu'elle ne me parla.
— Comme j'ai souffert du vide de mon cœur, ici!... Je vais accomplir quelque chose que l'opinion jugera extravagante... A moi, cela me paraît la seule chose raisonnable.
Elle ramena ses yeux sur mes yeux et ajouta en souriant :
— Officiellement, je suis venue chez vous pour vous dire que le prince compte sur votre discrétion dans l'affaire de ce fou de Max. J'ai obtenu qu'on ne lui infligeât qu'une semaine d'arrêts, comme punition. Le petit Hans, qui est très dévoué, dira que c'est lui qui avait déposé par mégarde une fusée destinée au feu d'artifice du soir... enfin, n'importe quoi. On lui donnera mille marks et on le mettra quinze jours en prison... Après tout, il a été complice de Max et mérite d'être puni. Le juge a déchiré son ordonnance de renvoi à la cour et signera ce soir une ordonnance de non-lieu pour le docteur, qui sera mis en liberté demain matin... Et
ainsi tout sera fini. Au fond, le prince n'a pas été si en colère que je l'aurais craint, parce que cette ridicule histoire l'assommait et qu'ainsi la voilà liquidée... Il publiera dans la Gaieue de l{gthberg un télégramme à sensation remettant les choses au point... Et puis, tout cela m'est égal... Je suis à toi, fit-elle plus bas... Je suis à toi, répéta-t-elle. Et je te permets de me dire : oi Je t'aime. »
Elle insista sur le tutoiement comme sur une faveur capitale. Renversée dans mes bras, elle me regardait avec une réelle tendresse. Pourquoi, à cette minute où elle pouvait supposer que sa présence me griserait tout à fait, pourquoi me sentis- je bien plus clairvoyant et bien plus maître de moi que la minute d'avant, alors que je n'avais pour compagnie que mes rêves? Peutêtre parce que cette visite impromptu m'avait un peu déplu : le voisinage de la chambre de Gritte aggravait mon malaise. A chaque instant je tremblais de voir la porte s'ouvrir et Gritte paraître. Mon cœur, trop angoissé pour s'attendrir, fut lucide jusqu'au pressentiment. Pour la première fois, je fus certain que cette femme élégante et jolie, actuellement renversée dans mes bras, ne serait jamais la vraie compagne de ma vie. Et du même coup m'apparut la solution d'un problème que tout à l'heure j'avais vainement poursuivie. La question qu'il fallait
poser, qui serait l'épreuve suprême, me fut mystérieusement suggérée.
— Oui, chère Else, dis-je, je t'aime... Mais ce que tu m'as proposé... je ne peux pas le faire de la façon que tu me le proposes.
Elle se dégagea, toute pâle :
— Que veux-tu dire?... Je ne comprends pas.
— Je sens tout le prix du sacrifice que tu fais... Je t'en remercie. Mais je ne peux pas être, moi pauvre professeur, l'amant d'une princesse riche évadée de son trône.
— Oh! fit-elle, toute tremblante, dans quels termes tu me parles...
— Pourquoi reculer devant des mots, puisqu'il faut s'expliquer clairement? Je ne peux être, ma chère souveraine, que ton mari, et ton mari pauvre. Veux-tu renoncer à ta fortune?... je ne te permets pas d'en garder un billet de banque ni un bijou. Veux-tu t'appeler M°^^ Dubert et vivre en France, de ma vie, de la vie que je gagnerai par mon travail?... Alors, je suis à toi. Nous nous rejoindrons après-demain à Carlsbad : dès que la loi nous le permettra, nous nous épouserons et nous retournerons dans mon pays.
Elle recula un peu et me regarda. Evidemment elle se demandait si j'avais mon bon sens.
— Ce n'est pas sérieux, fit-elle, (et son attitude, comme sa voix, reprenait de la hauteur,)
ce n'est pas sérieux, ce que vous me dites là? La distance s'était refaite entre nous deux, et le tutoiement avait disparu.
— Très sérieux, dis-je assez froidement. Même d'une femme que j'aime, je refuse d'être le compagnon salarié. Et, simple bourgeois français, je veux vivre en France avec ma femme légitime, qui soit mon égale.
— Ah! fit Else dont les lèvres tremblaient, j'ai eu bien tort de me fier à vous... Vous avez trouvé ce moyen pour vous dérober... Ce n'est pas brave!... Vous savez bien que je ne dispose pas de mon rang ni de mon nom comme une petite ouvrière de Steinach qu'il vous plairait d'enlever! Et mieux vaudrait me dire tout de suite que vous avez changé d'avis, que vous ne m'aimez plus. Car vous êtes trop intelligent pour avoir jamais pensé que je vivrais avec les six mille marks que vous gagnerez par votre travail, sous le règne d'un avocat parvenu, dans un pays pourri par l'anarchie, et cela pour m'appeler : « madame Dubert ».
Quand elle prononça d'un ton bien ferme, bien méprisant, ces deux mots : (( madame Dubert », je sentis que tout était fini, qu'un certain lien se brisait entre nous et que rien ne le raccommoderait... Je dus changer de visage, car elle s'aperçut qu'elle m'avait blessé :
— Ne prenez pas en mauvaise part ce que je vous dis là, reprit-elle. Certainement vous me comprenez. Aucun être au monde n'est absolument libre d'attaches. Je romps celles que je peux rompre. Pensez à ce que je vous sacrifie et ne me demandez pas l'impossible. Je puis cesser d'être princesse régnante de Rothberg. Je ne puis cesser d'être princesse allemande... Voilà ce que j'ai voulu dire : rien, bien entendu, qui doive vous froisser.
Je ne répondis rien : et certainement mon visage n'exprima aucune irritation. Je me sentais au contraire apaisé par la décision qui s'était spontanément établie en moi. Mais l'habitude de voir toujours tout le monde leur céder accoutume les princes à interpréter dans le sens de l'obéissance le silence de leurs interlocuteurs.
— N'est-ce pas, me dit Else, que j'ai raison et que vous sentez que j'ai raison?
Je répondis hardiment, sincèrement :
— Oui, je sens que vous avez raison.
Et je me répétais à part moi :
d Elle peut cesser d'être mère, cesser d'être honnête femme, mais elle ne peut pas cesser d'être Allemande et d'être princesse... C'est vrai! y>
Des voix nous parvinrent de la chambre voisine. La princesse m'interrogea du regard.
3fO MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
— C'est ma sœur Gritte, dis-je, qui sans doute rentre de sa promenade et qui cause avec M'^^ de Bohlberg.
— Allons, fit Else, il faut que je vous quitte... Pensez à moi. Pensez que dem^ain matin je serai à Carlsbad, et après demain à Niklau... où je vous attendrai. Et chassez les folies de votre cerveau. Tenez, embrassez-moi.
Relevant sa voilette elle m'offrit encore ses lèvres, tournant le dos au paysage que la poésie du soir parait de sa féerie. J'hésitai un instant. Puis je compris qu'il ne fallait pas lui en vouloir, qu'elle n'était pas spécialement insensible ou perverse, et, qu'en fait, je ne lui gardais nulle rancune. Allemande et princesse! pensai-je... Je me penchai sur elle, sa tête renversée sur mon bras. Dans ses yeux bleus, encore puérils malgré la meurtrissure que les années infligeaient aux paupières, j'aperçus reflété le paysage romantique de la Rotha, et le ciel où déjà s'allumait le fanal de Jupiter... Et le baiser que je posai sur sa bouche chaude de fièvre contint toute ma reconnaissance pour le passé, tout le tendre regret pour un avenir qui ne serait pas...
— Bolhberg! appela-t-elle après un instant de silence dont elle usa pour remettre en ordre sa coiffure.
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH 3fl
La vieille fille parut sur le seuil ; derrière elle, j'aperçus Gritte, immobile.
— On peut sortir par ici, n'est-ce pas? fit Else en montrant la porte de ma chambre qui donnait sur le palier.
Sur ma réponse affirmative, elle ouvrit cette porte, et, me faisant un geste d'adieu où je distinguai un ordre dans l'index légèrement menaçant, elle sortit, suivie de sa demoiselle d'honneur.
Gritte, debout dans sa chambre, une main appuyée au bois de lit, n'avait pas bougé. J'allai à elle. Il ne faisait déjà plus clair. Quand je fus tout proche je m'aperçus que son corps tremblait et qu'elle pleurait. Elle eut un geste de recul comme pour éviter mon contact. Ses yeux candides et douloureux ne quittaient pas les miens. Et soudain je compris qu'il n'y avait rien à lui expliquer, et que c'était tant mieux, car je ne trouverais pas de mots. Mais je compris aussi que jamais, jamais, je ne me résignerais à être la cause qui faisait pleurer ces yeux et trembler ce corps innocent.
— Gritte chérie, lui dis-je, ne crains rien. C'est fini...
Elle fit (( non » de la tête avec une sorte de violence nerveuse.
3f2 MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
— Si, ma chérie, repris-je, crois-moi. C'est fini. Je ne te quitterai pas. Je rentrerai demain à Paris, avec toi.
Ses yeux s'éclairèrent. D'un de ces mouvements vifs qui la faisaient si gracieuse, elle écarta pour ainsi dire les larmes de ses joues, et releva ses cheveux, que ses sanglots avaient fait déborder sur son front :
— Est-ce possible?
— C'est certain.
Alors elle s'avança doucement jusqu'à moi et se laissa couler contre moi, la tête sur mon épaule.
— Merci.... mon Loup chéri... merci!
Ses deux mains me caressaient le visage, elle murmura :
— Tu vas avoir du chagrin... Mais je t'aimerai tant, Loup, tu verras, je t'aimerai tant! Et puis, vois-tu? comme ça ce sera mieux, pour toi aussi...
MONSIEUR ET MADAME Mv^^v^^n 3^3
Villa Else, 19 septembre.
m Chère Princesse,
E VOUS écris de cette même terrasse où hier vous avez daigné me faire un si tendre adieu, dont l'évocation me laisse encore troublé. Pour vous écrire je me suis levé avant le jour : tout dort dans les villas, tout semble dormir au château. La brume bleue s'évapore lentement des profondeurs où fredonne la Rotha... Je vous écris si tôt parce que je veux que ma lettre vous parvienne avant l'heure où vous m'attendiez moi-même.
(( Chère grande amie, à la minute qui précéda cet inoubliable baiser d'adieu, vous me disiez, parmi d'autres propos d'amour : « Comprenez- <L vous que je ne puis cesser d'être Allemande et
« que je ne puis cesser d'être princesse?... )) Et je protestai que je le comprenais en effet. Je ne mentais pas. Votre formule m'était apparue comme l'expression même de la vérité et de la sagesse. Cependant, c'est à la réflexion que j'en éprouvai toute la force, et qu'elle me pénétra, si l'on peut dire ainsi, jusqu'à faire corps avec ma propre pensée... Je n'ai guère dormi cette nuit, princesse; ma petite sœur était un peu fiévreuse; je l'ai veillée jusqu'au moment où son sommeil est redevenu calme. Et mon insomnie s'employa toute à méditer là-dessus. Je veux vous faire connaître d'abord mes méditations, et ensuite les décisions qu'elles m'ont commandées.
(( Vous ne pouvez cesser d'être princesse... Je suis un peu honteux, aujourd'hui, qu'il ait fallu un an de séjour dans une cour allemande, et votre amitié, pour me faire comprendre cela... Pourtant il est certain qu'il y a onze mois, quand je vins au château de Rothberg, j'y apportais d'autres idées. C'étaient, tout juste, les idées d'un jeune Parisien de la bourgeoisie riche et mondaine. A Paris, j'avais fréquenté, dans le monde, pas mal de femmes qui mettaient des couronnes sur leur papier à lettre et sur la portière de leur coupé : mais je savais, comme tous les Parisiens, qu'en France cela n'a aucune signification et aucune importance. Depuis que la
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH ^ff
noblesse est officiellement supprimée, nous donnons chez nous du comte, du marquis, voire du duc et du prince aux gens qui nous en manifestent le plus léger désir. Qu'une madame Benoît imprime un tortil sur sa correspondance et se dénomme : Baronne de Benoît, cela ne nous paraît pas plus choquant que de voir un Durand ou un Dupuis quelconque signer un livre : Olivier de Montigny ou Carie de la Gérardière. Ce n'est plus de la noblesse : ce sont des pseudonymes... Vous concevez donc que ceux qui, comme mon père et moi, continuent par simple paresse à s'appeler Dubert tout court, ne soient pas éperdus d'admiration ni de respect pour cette innombrable cohue de hobereaux ruinés et de boutiquiers décrassés qui prétendent accroître l'aristocratie française.
(( C'est dans cet esprit que j'arrivai, il y a un an, à Rothberg, et, seulement à l'user, je m'aperçus que j'avais les idées les plus fausses sur le mot : Princesse, et même sur le mot : aristocratie. Lentement, progressivement, je compris que ces mots peuvent être plus que des mots, peuvent signifier des réalités. Rothberg est une toute petite principauté, la plus petite de l'Allemagne après Lichtenstein; mais votre mari est tout de même le dépositaire authentique d'une autorité qui lui vient d'une longue suite
3f6 MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
d'aïeux : des êtres humains lui reconnaissent des droits que leurs ancêtres reconnaissaient à ses ancêtres. Il est un chaînon de l'histoire de son petit pays : il n'est pas un fantaisiste isolé qui se décore lui-même d'un nom de guerre. Et vous aussi, princesse, vous êtes un chaînon, charmant et brillant, de l'histoire d'Erlenburg : votre nom est évocateur d'un certain nombres de faits dans le passé, d'un certain nombre de privilèges dans le présent. Cela crée une réelle différence entre vous et un bourgeois comme moi, qui n'a, dans son pays, qu'une histoire anonyme et les droits de tout le monde. Et pas plus qu'il ne dépend de moi de faire réellement noble le nom de Dubert que je porte, il ne dépend pas de vous de faire qu'une Erlenburg soit réellement une bourgeoise. Elle ne sera jamais qu'une princesse travestie...
(( Ai-je bien réfléchi? Ai-je bien compris? Oui, n'est-ce pas... Vous allez voir que je n'ai pas moins heureusement médité sur le second point de votre phrase.
« Vous ne pouvez cesser d'être Allemande. Cela me paraît aujourd'hui clair comme le soleil qui, en ce moment, dessine si nettement la dentelure des pins sur le bleu lavé du ciel matinal. Et pourtant, chère princesse, quand je quittai la France pour l'Allemagne, vous ne sauriez imaginer (car je ne vous l'ai jamais dit) à quel point j'étais
féru d'internationalisme. L'internationalisme est une vieille maladie française. Comme les étrangers ont l'air de se divertir chez nous, nous en concluons aussitôt qu'ils nous aiment : nous les déclarons nos frères et nous rêvons d'une vaste embrassade par-dessus les frontières. Ainsi nous chérissons successivement la plupart des peuples étrangers. Aujourd'hui, par exemple, nous aimons les Anglais. Au moment où j'arrivai à Rothberg, nous ne détestions pas les Allemands. Les jeunes gens de ma génération notamment, qui n'ont pas vu la guerre, ressentaient peu la blessure de l'ancienne défaite... La musique de Wagner avait atteint bien des cœurs parle chemin des oreilles : des philosophes comme Schopenhauer et Nietzche avaient conquis nos intelligences. Puis, que voulez-vous? candidement, nous croyions que vous nous aimiez...
(( Ah! par exemple, chère princesse, cette illusion-là ne m'a pas duré longtemps, une fois passée la frontière ! La moindre conversation avec un de vos concitoyens, la plus sommaire lecture de vos journaux, le spectacle seul de vos villes et de vos fêtes m'ont tout aussitôt désabusé. Je reviens en France, — car j'y vais revenir, — abasourdi de ma découverte : l'Allemagne NOUS DÉTESTE. Pas toute l'Allemagne, soyons sincère. Il existe un parti, dans l'Allemagne des
idées, qui sympathise avec la France des idées : quelques savants, quelques littérateurs, quelques artistes... hélas! de moins en moins nombreux et aussi, osons le dire, de moins en moins hardis! Les autres obéissent au mot d'ordre qui vient du Nord : et ils nourrissent contre la France un étrange sentiment où se mêlent les contradictoires : jalousie pour l'élégance et dédain pour la faiblesse, déception de n'avoir pas détruit le vaincu et crainte persistante d'une revanche possible... Huit jours après mon arrivée à Rothberg, chère princesse, j'étais fixé là-dessus.
(( Vous protestez?... Vous dites que ce n'est pas vrai, qu'en tout cas ce ne sont pas là vos sentiments, à vous, princesse Else? Vous avez raison. Vous êtes trop sensible pour n'être pas demeurée quelque peu (( vieille Allemagne ». Et puis vous avez, personnellement, souffert un peu de ce qui est (( jeune Allemagne » parmi votre entourage immédiat... Tout de même, ne vous croyez pas affranchie des façons de voir et de juger qui offusquent le plus un Français! La France est toujours, pour vous, le pays de la frivolité sensuelle. Nous n'avons pas le droit de raisonner : il nous faut chanter. Nous sommes en pleine décadence, sauf que nous sommes d'assez agréables histrions... Regardez bien dans votre esprit, chère Else, vous y trouverez toutes ces
façons de penser et de sentir... Que voulez-vous? cela nous blesse. Nous trouvons cela injuste... Nous aussi, par bien des côtés, nous nous jugeons supérieurs à l'Allemagne, surtout à la jeune Allemagne chauvine, mômière et utilitaire... Nous aimions mille choses de la vieille Allemagne, l'Allemagne du Danube et du Rhin... Voilà que toute l'Allemagne, même celle du Danube et du Rhin, se met à bomber la poitrine, à marcher à la prussienne, à dire : (( Nous sommes le peupleroi ))... Les Français regimbent, ou du moins préfèrent vivre le moins possible avec des voisins si exclusivement satisfaits d'eux-mêmes. Le (( moi D national est le plus haïssable des ce moi ». (( J'entends bien votre objection. — Qu'importe tout cela entre deux êtres qui s'aiment? Deux êtres qui s'aiment ont-ils besoin, et ont-ils seulement le temps de discuter politique ou sociologie?... Et cette objection semble fondée. Il est bien clair que le matin où Michelet nous prêcha de si savoureuses doctrines sur la sensibilité des femmes du Nord, ou encore dans la garderobe de la Gombault, nous connûmes des minutes de parfait accord, durant lesquelles nous oubliâmes l'un et l'autre et notre naissance et notre pays... Mais, chère Else, n'avons-nous pas justement éprouvé que, ces minutes envolées, notre naissance et notre pays nous ressaisissaient
360 MONSIEUR tT MADAME MOLOCH
soudain, et de nouveau nous dominaient souverainement? Nos différences réelles, irréductibles, reparaissaient. Nos âmes se retrouvaient doublement étrangères, et par la caste et par la race... Différence qui sans doute les avait d'abord attirées l'une vers l'autre, qui rendait plus poignantes les minutes d'accord et d'oubli, mais qui (confessez-le, ma chère souveraine) teintait d'amertume et gâtait d'un air de dispute les heures intermédiaires.
(( Grâce à Dieu, chère Princesse, depuis que vous m'avez tait l'honneur de me permettre de vous aimer, nos « heures intermédiaires y> ont été extrêmement peu nombreuses : quant à moi, auprès de vous, je pris bien vite la charmante habitude de perdre la tête... Mais si j'avais obéi à votre tendre injonction, si j'acceptais le sacrifice que vous m'offrez, si je m'associais à la vie nouvelle que vous projetez, ne devinez-vous pas que, par les nécessités même de cette vie commune, les moments de sang-froid se multiplieraient? Pourriez-vous oublier toujours que vous avez été princesse régnante, que vous avez eu un mari, que vous aviez un fils, et que vous n'avez plus rien de tout cela? Vous serait-il loisible d'oublier l'opinion qu'a le monde des princesses errantes, si nombreuses de nos jours, les allemandes surtout? Tout cela aussi, comme la race et la nais-
sance, c'est des réalités; il ne tient pas à nous d'empêcher qu'elles se dressent devant nous et dominent notre vie. Pourrais-je, moi-même, hors les minutes d'exaltation qui naturellement sont exceptionnelles, ne pas me souvenir que j'ai, dans l'opinion publique, déshonoré mon nom en acceptant d'être... disons comme dirait l'opinion : entretenu par une princesse? Je sais bien que le plus ou moins d'honneur attaché au nom de Dubert vous semble une question dénuée d'intérêt et d'importance; vous jugez même que c'est tout honneur pour un simple Dubert que d'être aimé par une princesse jusqu'au point d'en être gagé. Preuve de plus qu'entre un bourgeois d/^. France et une princesse d'Allemagne les idées sur l'honneur sont inconciliables... Pareillement, siM"^ de Bohlberg avait un frère, et que ce frère fût distingué par une Altesse et lié à sa vie amoureuse, la chère descendante d'Ottomar le Grand tiendrait à fierté de souder sa propre existence à celle du faux ménage... Eh bien! croyez qu'en France et parmi les amis de ma famille, l'avenir de ma chère petite sœur Gritte serait très compromis s'il était avéré que son frère, ruiné l'an passé, a choisi pour profession l'intendance sentimentale d'une riche princesse teutonne.
« Tout cela, ma grande amie, — que j'écris
bien vite et que je vais vous expédier bien vite, pour mettre de l'irrémédiable entre nous deux, — tout cela que vous ne pouvez pas juger déraisonnable, croyez que ma raison ne me le dicte pas sans faire crier mon cœur... Ce serait bien doux, certes, de vous rejoindre ce soir à Carlsbad, en un lieu où vos pudeurs protesteraient moins, et où ce qui n'a pas été, dans notre amour, serait enfin!... Rien qu'à cette imagination, tout moi frémit et voudrait s'élancer vers vous... Ah! la rayonnante lune de miel dans le petit château de Galiciel... tout contre vous, encore ignorés du monde et pouvant nous figurer qu'il nous oublie...
(( Mais, en conscience, tout cela ne peut pas être. Tout cela nous mènerait vite au désaccord, à la rancune, à la rupture... Et que notre union absolue ne soit qu'un moment de notre destinée, que nous nous séparions après cela, me semble indigne de nous deux. L'un de l'autre, nous valons toute la vie : et justement nous ne pouvons pas nous la donner. J'aime mieux un adieu qu'une rupture.
« Car c'est un adieu, mon amie... Tout à l'heure, je vais demander au prince Otto de me rendre ma liberté, et, ce soir, je pars avec Gritte pour Paris... Je quitte Rothberg, où je ne reviendrai plus, car je ne serais pas sûr d'avoir, une
seconde fois dans ma vie, la force de décider ce que je décide aujourd'hui. Déjà j'ai bien de la peine à terminer ma lettre. Je l'ai commencée avec un peu d'injuste irritation et de méchante ironie... C'est qu'il me restait un peu de rancune contre certaines paroles que vous avez dites hier. Maintenant, au bout de mon message, je ne ressens plus contre vous la moindre rancune de race ni de caste... Je suis un pauvre garçon bien seul, qui a les larmes aux yeux en pensant qu'il perd sa plus chère amie. O douce Else! Else aux beaux cheveux, aux tendres yeux, aux lèvres savoureuses!... Est-il vrai que ni ce parfum de miel, ni cette lumière bleue, ni cette saveur de cerises mûres, je ne les connaîtrai plus? Rappelez-vous le banc de Maria-Helena... Rappelez-vous les pages de Michelet... et le prélude de Tarsifal, que j'écoutais à vos pieds, et qui semblait alors l'émanation même de votre âme! Rappelez-vous la Fasanerie, et l'appartement de la Gombault, et les coulisses du petit théâtre, et, hier, la terrasse de ma chambre! Moi, tous ces souvenirs m'enveloppent à l'heure présente... Chère, chère Else! Vous avez été la première passion de mon cœur : je crois bien que rien ne poussera plus dans ce cœur que vous avez moissonné... C'est humiliant : voilà que je pleure comme un enfant. Tout à l'heure j'ai pris
ma tête dans mes mains et j'ai sangloté... Adieu ! adieu! ma souveraine, ma chérie; je vous demande encore votre pardon et votre amour dans un grand baiser, un de ces baisers pendant lesquels on oublie qu'il y a une Allemagne et une France, de riches princesses et de pauvres docteurs... Un baiser sur vos lèvres, dans vos lèvres, profondément... y>
Je glissai cette lettre, sans la relire, dans l'enveloppe, sur laquelle j'inscrivis l'adresse convenue : Baronne de Grippstein, 4, Grabenstrasse, Carlsbad. Et j'allai moi-même, couvrant d'un pardessus mon vêtement du matin, la jeter à la boîte de la poste... La plupart des habitants du Luftkurort dormaient encore; je ne croisai que quelques petites bonnes ébouriffées, qui, les yeux chargés de sommeil, descendaient aux provisions vers le village.
Mais, comme je regagnais la villa, je vis Herr Graus, déjà rasé et vêtu d'un complet verdâtre dont l'élégance était certainement redevable à un tailleur berlinois.
Son air était joyeux. Il m'interpella :
— Déjà dehors de si bon matin, monsieur le docteur? Si c'est pour voir arriver la garnison, vous êtes en avance. Elle est annoncée pour après le Mittagessen.
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH ^Ôf
— Quelle garnison?
— iMais, la garnison prussienne qui va maintenant occuper Litzendorf et Rothberg... Ah! nous ne manquerons pas d'uniformes dans la principauté, et cela réjouit les vrais patriotes.
Je continuai ma route sans lui répondre. Que m'importait cette histoire de garnison dont on me rebattait les oreilles depuis quinze jours? Tapi dans l'égoïsme de mes peines, je me sentais la tête et le cœur à la fois vides et endoloris.
(c Quelle pauvre loque je suis!... J'ai joué à l'ironie dans toute cette aventure sentimentale, et aujourd'hui qu'elle est irréparablement finie, il me semble que j'ai perdu toute raison de vivre... Pourquoi ai-je écrit cette lettre? Et pourquoi l'ai-je écrite ainsi? Elle contient des mots et des phrases qui feront de la peine à Else... Pourtant elle est sincère; j'avais sur le cœur certaines choses que je ne pouvais garder. Maintenant que je me suis débarrassé de ces choses, il me semble qu'Else m'est plus chère. y>
Preuve qu'elle m'était plus chère : j'éprouvais un peu de rancune contre Gritte. Pendant que je faisais ma toilette, j'entendis ma sœurette sauter en bas de son lit, marcher dans sa chambre, ouvrir la fenêtre, se recoucher. D'ordinaire je me hâtais d'aller aussitôt l'embrasser. Cette fois, je restai dans ma chambre, remâ-
chant mes mélancolies. Ce fut elle qui frappa à ma porte. Quand elle fut suspendue à mon cou, après m'avoir regardé d'un air un peu confus, un peu inquiet aussi, je ne sus plus lui résister.
— Veux-tu, me dit-elle timidement, que je finisse tes malles pendant que tu donneras ta leçon au prince Max?... Tu verras... je les ferai très bien.
Ce fut convenu, et nous prîmes notre déjeuner de bonne amitié, serrés l'un contre l'autre comme deux exilés.
En croquant son dernier « zwieback », Gritte, les yeux méditatifs, bavardait.
— Est-ce bizarre! disait-elle. Le premier soir que j'ai passé ici, quand je suis arrivée, il y a six semaines, j'étais tellement ravie d'être en voyage, d'être dans du nouveau, d'être loin, que j'aurais voulu rester un an comme cela, à l'étranger, avec toi. Et aujourd'hui, j'ai une telle hâte de rentrer en France! Il me semble que c'est loin, loin, la France, et que nous n'y arriverons jamais...
Je ne répondis pas. Moi aussi, j'entendais cet impérieux appel du pays natal qui devient un jour irrésistible, en terre étrangère. Moi aussi, maintenant que ma décision de rentrer était prise, j'attendais la France avec une impatience de fiévreux.
MONSIEUR îT MADAME MOLOCH 367
De la terrasse où nous avions déjeuné, mes yeux erraient sur le paysage de la Rotha, sur le château : pourtant, cette fois, ce ne fut ni la rivière ni le château qu'ils virent. Une optique magicienne fit surgir devant eux le paysage de la France lointaine, ses coteaux, ses champs, ses vergers et ses vignes, les villages aux clochers d'ardoise, le ciel tempéré sous lequel un air léger circule, les habitants sobres et gais que ne grèvent pas de pesantes nourritures et dont l'âme s'afline aux arômes du vin... Routes de France, si blanches entre le double cortège des peupliers !... Une fille passe, coquette et rieuse : le garçon qui la croise lui jette un propos de galanterie, qu'il s'efforce, avant tout, d'aiguiser de sel... Dans sa capote bleue, à la fois alerte et comique, le tourlourou du dimanche se promène, écorçantla baguette de coudrier : jamais il n'a paru qu'il se battît moins dru, parce qu'en temps de paix il n'avale pas son ventre et marche en ployant le jarret... Proprette, silencieuse, un peu dormante, voilà la petite ville de province, les remparts, le vieux pont, le Mail. On y pratique d'instinct la sagesse classique : ne pas perdre en désir le temps du bonheur, se contenter!... Et là-bas, dans le fond de l'horizon, s'exaltent les tours et les flèches des grandes cathédrales, Reims, Chartres, Notre-Dame de
Paris, épopées de pierre où le gothique luimême s'est discipliné à la loi d'ordre, de goût
et de mesure qui règne sous ce ciel privi-
If • f egie...
(( Chère, chère douce France! » pensai-je.
Un violent désir m'échauffa de la retrouver, non pas le désir tendre, respectueux, d'un fils vers sa mère, — mais le désir tumultueux, passionné, d'un amant qui va rejoindre une maîtresse adorable, imprudemment quittée, et dont l'absence lui a mieux révélé la beauté, la bonté, le charme. Chère France dont l'idéal, malgré la mode du jour, n'est encore d'être ni usine, ni caserne! France de Racine et de Taine, où les poètes ne s'intitulent pas « professeurs y>, où l'on ne roule pas des yeux furibonds à propos d'un texte grec ou d'une réaction chimique, où c'est une grâce, pour les savants, de dissimuler leur savoir. Pays où se bien battre est peu, sans l'élégance, pays des gardes de Fontenoy, des grognards, des Africains, — seul pays où rien ne vaut, s'il n'est fait en beauté : ah! je te veux, je te veux! J'étouffe loin de toi, et je ne reposerai bien que quand j'aurai retrouvé ton air, le plus subtil et le plus savoureux du monde... Gritte me révèle la source de ma force, où j'ai puisé le courage de rompre un lien sentimental qui tout de même m'a déchiré, en se rompant.
Plus que toutes les raisons de raison, ma force fut le Heimweh, comme ils disent ici, le mal du pays, cette mystérieuse aimantation qui me tire vers la France.
A moi aussi, il me parut insupportable de passer un jour de plus en Allemagne. Else disparue avait emporté avec elle la parure d'illusion qui un temps m'avait fait goûter, en Thuringe, une espèce de bonheur. Je ne jetai pas un regard au site, pourtant aussi merveilleux que jamais en cette pure matinée de septembre, — tandis que je me rendais au château pour donner ma leçon quotidienne au prince héritier. En donnant à cet enfant aimable et intelligent cette dernière leçon, je ne sentis pas la tristesse que j'aurais attendue. Ma hâte d'en finir, de partir, de regagner la patrie emportait tout. Et décidément, j'avais épuisé toute ma force de souffrance et de tristesse tendre en écrivant ma lettre à la princesse. Il ne me restait plus qu'un fiévreux besoin d'absence, de fuite. Max savait que je partais le jour même en congé pour une quinzaine. Je ne lui dis pas que ce départ serait sans retour. L'idée de prononcer et d'entendre des paroles de séparation m'était insupportable.
En quittant l'appartement de mon élève, je me rendis chez le prince Otto. Il fallait bien lui annoncer ma résolution : lui aussi croyait encore
à un simple congé d'une quinzaine. Le valet de pied par qui je fis transmettre ma demande d'audience revint me dire que le prince avait en ce moment le comte de Marbach dans son cabinet, et que l'on me priait d'attendre au fumoir. Comme j'attendais effectivement, assis dans un des fauteuils de cuir rouge, je vis entrer le comte Lipawski, un portefeuille sous le bras. Quand il m'eut reconnu, il me tendit la main.
— Ah! cher docteur... Vous venez prendre congé du prince?
— On vous l'a dit, demandai-je, ou bien vous le devinez?
— Je le sais... N'allez-vous pas ce soir rejoindre Son Altesse Sérénissime à Carlsbad, pour continuer, là-bas, à lui donner vos excellentes leçons?... ajouta-t-il en baissant vers le tapis ses paupières de prélat.
— Je pars pour Paris avec ma sœur, répliquai-je assez rudement. Et je n'ai pas l'intention de revenir.
Il releva vers moi ses petits yeux clignotants.
— Ah! bah!... Ah! bah!... Voilà qui est curieux. Pour Paris? Et sans pensée de retour? Jamais je n'aurais cru... Grosse perte pour la principauté qui est déjà bien éprouvée!... La garnison prussienne... le timbre prussien... et le départ de M. le docteur Dubert!... C'est vrai-
ment trop pour un seul jour, et le Destin nous est sévère...
Un roulement de timbre interrompit l'insupportable persifleur. Le valet de pied traversa vivement le fumoir, entra chez le prince et ressortit aussitôt pour m'appeler. Je croisai, sur le seuil, le comte de Marbach; nous échangeâmes un salut dépourvu de cordialité.
Le prince Otto était debout, entre son fauteuil et son bureau; il se penchait sur des papiers posés devant lui, plutôt, je crois, pour se donner une attitude que pour les lire vraiment. Sans me regarder, il dit :
— Vous désirez me parler, monsieur le docteur?... Qu'est-ce qui vous amène? Votre congé annuel?
Le ton était volontairement neutre, indifférent. Je répondis :
— Monseigneur, j'ai le regret de demander à Votre Altesse de vouloir bien me relever de mes fonctions.
Il redressa le haut du corps, et, toujours entre son fauteuil et son bureau, s'écria :
— Ah! Pourquoi cela?
— Des affaires de famille, des affaires imprévues m'appellent à Paris... Et si Votre Altesse le permet, au lieu de prendre simplement le congé de quinze jours qu'elle m'avait accordé.
je partirai aujourd'hui même pour la France.
— Pour la France? fit le prince, sans mieux dissimuler son étonnement que n'avait fait le hofintendant. Vraiment, vous partez pour Paris? Vous rentrez en France... définitivement?
— Définitivement, monseigneur.
Un moment, le prince resta songeur : les crocs de sa moustache montèrent et descendirent, pendant qu'il mordait l'intérieur de ses lèvres.
— Monsieur le docteur, finit-il par dire, je ne saurais vous retenir de force, bien entendu. Vous me paraissez trop résolu pour que je puisse contrarier votre décision, votre brusque décision... que je regrette... Oui, je la regrette vivement. Aucune affaire ennuyeuse, du moins, ne vous rappelle à Paris?
— Aucune, monseigneur. Des questions d'intérêts... et l'éducation de ma jeune sœur.
— Bon! bon! fit-il.
Encore une pause, puis il s'avança vers moi et me regarda bien en face, selon son habitude.
— J'espère, dit-il (et le son de sa voix était déjà plus naturel et plus amical), j'espère qu'ici personne ne vous a manqué d'égards... et que vous ne partez pas mécontent?...
— Je pars très reconnaissant de l'accueil que j'ai reçu chez Votre Altesse et de Votre Altesse.
— Vraiment... Pas la moindre difUculté ici, avec personne?
— Pas la moindre.
— Ah! je suis content. Je suis content.
Il me tendit la main et garda un instant la mienne.
— Vous aviez quelques ennemis à la cour, monsieur Dubert... quelques jaloux... qui trouvaient sans doute que... qu'on vous y traitait avec trop de faveur. Croiriez-vous que j'ai reçu des dénonciations contre vous? des dénonciations anonymes (sa figure se contracta), des infamies que j'ai repoussées du pied, que j'ai brûlées, bien entendu... Enfin!... puisque vous voulez retourner dans votre beau pays, je suis bien aise que nous nous quittions bons amis. Je vous regretterai, monsieur Dubert. Vous êtes un brave homme... et vous aimez bien votre pays.
Je ne pus m'empêcher de répondre :
— Monseigneur, j'ai surtout connu combien je l'aimais depuis que je vis à l'étranger.
Le prince sourit.
— Nous sommes de braves gens aussi, monsieur Dubert, fit-il. La France et l'Allemagne sont deux grandes nations... qui devraient marcher la main dans la main... Malheureusement on ne s'entend pas. Oh! je ne dis pas que ce soit... exclusivement la faute de la France. Notre
souverain est un grand souverain... mais il est parfois mal conseillé. Les plus fidèles amis de l'empereur sont parfois cruellement traités... Savez-vous, monsieur Dubert, qu'on nous met une garnison prussienne dans la principauté? Aujourd'hui les casques à pointe occuperont le territoire de l'empereur Hunther. Et le timbre postal de Rothberg sera supprimé au premier janvier prochain. Le prétexte de tout cela a été l'absurde aventure de ce docteur Zimmermann, que le diable enlève!... A ce propos, ajouta-t-il à demi-voix, je compte sur votre discrétion... au sujet de... l'étourderie... de la sottise commise par le prince héritier... N'est-ce pas?
— Assurément, monseigneur.
Je demeurais debout, attendant mon congé.
— Allons, dit le prince Otto en redressant le front... Voilà une mauvaise journée... D'autant plus qu'on prépare une manifestation, dit-on, pour la sortie de prison du docteur Zimmermann. Cette manifestation est-elle dirigée contre moi ou contre la Prusse? Je n'en sais rien; mais, de toute façon j'en aurai des ennuis. Par bonheur, cet insupportable chimiste nous délivre de sa présence aujourd'hui même et s'en retourne à léna avec sa clique. C'est une petite compensation. Ah! tout n'est pas ravissant dans la vie des souverains. Adieu, monsieur Dubert!... Car-
dez-nous un souvenir un peu amical... et revenez nous voir quelque jour. Je vous souhaite un bon voyage et une heureuse fortune. Ne parlez pas trop mal de nous à vos compatriotes. Dites-leur, n'est-ce pas, vous qui maintenant nous connaissez, que nous ne sommes pas des barbares.
Je m'inclinai; je serrai encore la main du prince. Nos regards se rencontrèrent dans cet adieu, et échangèrent un peu de sympathie humaine.
(C Est-ce bizarre? pensais-je en retraversant les grandes salles et les vastes vestibules. Voilà un homme que je n'aime point, dont je ne me sens pas l'obligé, puisqu'il a simplement payé ce qu'il me devait, un homme dont l'esprit est infecté du pire virus tudesque, et dont la vie privée n'est pas admirable...
(( Cependant, la poignée de main confiante de tout à l'heure est peut-être le meilleur loyer de mon abstinence, la récompense qui me touche le plus pour le sacrifice sentimental que j'ai consenti. ))
Dans le vestibule, je me rencontrai de nouveau avec le comte de Marbach qui s'en allait chez le prince Max donner sa leçon d'art militaire. Je ne résistai pas au désir de le railler un peu.
— Monsieur le major, lui dis-je en le saluant
respectueusement, j'ai le regret de prendre congé de Votre Excellence. Je pars pour Paris.
— Monsieur le docteur, fit-il d'un ton de défensive, je vous souhaite un bon voyage.
— Je profite de notre dernière rencontre, monsieur le major, pour vous féliciter de ce qu'on ait enfin trouvé le véritable auteur de l'attentat. Cela ramène cet événement aux proportions d'un simple vaudeville. Nous lirons là-dessus d'amusantes plaisanteries dans le Simpîicissimus.
Je crus qu'il allait me sauter à la figure; sa face de mauvais chat se hérissa et son dos se courba comme pour la tension d'un élan. Mais il se redressa, haussa les épaules et me tourna vivement le dos sans répondre. Comme il s'éloignait, j'entendis qu'il grommelait avec mépris le mot de « Welche ! »
D'un pas allègre, je descendis l'escalier d'honneur; je sortis du château.
A peine dehors, je me heurtai à un rassemblement tenu en respect par le portier du château : des habitants de Rothberg-Village, en costume de travail quotidien, et aussi bon nombre des hôtes du Lufckurort, se massaient à une faible distance de la porte et, bien qu'ils ne fussent en tout guère plus d'une centaine, barraient l'étroite route entre les deux précipices. Cette foule
n'était point menaçante; mais, pour une foule allemande, elle me parut agitée. J'y reconnus aisément les sept social-démocrates de Rothberg. Une vingtaine de leurs coreligionnaires politiques, à ce qu'il semblait, étaient venus de Litzendorf les renforcer.
Je m'adressai à Finck, le savetier, hôte de Frau Zimmermann, qui pérorait activement de groupe en groupe.
— De quoi s'agit-il, ami Finck? Allez-vous prendre d'assaut le château, armé de votre tranchet?
— Dieu nous garde d'entrer dans ce repaire de la tyrannie! répliqua Finck qui se servait volontiers du vieux vocabulaire de la Révolution. Nous sommes ici pour attendre le docteur Zimmermann qui va sortir de prison après une injuste détention de quatorze jours, et qui me fait l'honneur de descendre dans mon humble maison, la maison où il est né. Nous sommes quelques-uns qui voulons lui faire une conduite triomphale. C'est un brave, celui-là, et qui voit clair... Si des hommes comme lui gouvernaient la principauté, monsieur le docteur, nous ne souffririons pas aujourd'hui qu'un contingent prussien occupe Rothberg et Litzendorf comme un pays conquis.
Une puissante acclamation s'éleva en ce mo-
ment; un remous poussa la foule et moi-même vers la porte de la prison. On criait : (c Vive Zimmermann! )) et même (fallait-il en croire mes oreilles) : « Vive la liberté! )). Des salves de Hoch ! accueillirent la sortie du savant. Il s'avançait, accompagné du ministre de la police, assez penaud, qui prit congé de lui sur le seuil, avec des marques de déférence. Il s'avançait coiffé de son invariable chapeau haut de forme à bords plats, sous lequel, à droite et à gauche, s'envolaient les cheveux blancs. Les pans de sa redingote noire flottaient largement; sa cravate, déjà à demi dénouée, battait la mesure de sa marche sur le plastron resplendissant de sa chemise blanche. A côté de lui, sa femme, le dépassant de toute la tête, fort belle avec ses bandeaux bien nets et sa luisante robe de taffetas aubergine, lui donnait le bras. Leurs deux visages rayonnaient de bonheur, sous l'énorme porte de pierre qui les encadrait d'un vain décor de force oppressive. Toutes les têtes se découvrirent, toutes les bouches clamèrent : « Vive Zimmermann! )) Et moi aussi, chapeau bas, j'acclamai le couple symbolique de l'antique Allemagne : la science courageuse, le dévouement sentimental.
Mais tout à coup s'éleva, en chœur derrière la foule, un chant bien connu des universités aile-
mandes, le chant de Robert Prutz : ^oc/z ist die Frelheit nicht verloren... i>
La liberté n'est pas encore perdue;
Nous ne sommes pas tellement à bas !
La liberté renaît dans toutes les chansons
Que lance le gosier de l'alouette...
Non, la liberté n'est pas perdue
Tant qu'un seul cœur d'homme brûle pour ellel..
Les quatre qui chantaient ouvrirent la foule qui laissa passer leur groupe harmonieux; ils s'avancèrent en ordre vers le savant. C'étaient Gerta, Franz, Albert et Michel, l'étudiante et les trois étudiants monistes. Les étudiants étaient coiffés de leur casquette universitaire, bleue à bande rouge. Gerta donnait la main à Michel, puis s'en venait Franz, petit et pansu, donnant la main au blond géant Albert. Devant leur maître et sa femme, ils s'arrêtèrent net et crièrent : Hoch! Hoch! Hochl
Moloch ouvrit ses bras, d'abord à Gerta, puis aux trois hommes. La foule, émue, applaudit à chaque embrassement. Elle applaudit encore quand Gerta et M""^ Moloch s'étreignirent, ne retenant plus leurs larmes. Et peut-être l'émotion grandissante eût-elle porté les assistants à quelque démonstration hostile dans l'enceinte du château, sans une heureuse inspiration d'Al-
bert. Toute la sensibilité d'Albert se traduisait par des actes de force physique. Cette fois, au comble du bonheur et de la fierté, il saisit sans le prévenir le vieux petit savant, le leva en l'air, l'assit comme un enfant sur sa large paume droite, faisant de son autre main un dossier à ce siège improvisé. M""" Moloch, qui savait la force herculéenne d'Albert, ne s'effraya pas. La foule rit et cria bravo. Alors, Albert se mit en marche, entraînant tout le monde loin du château.
Gerta, M'"® Moloch, Franz et Michel escortaient le pavois vivant sur lequel se dressait Moloch. Et la foule, chantant les vieux chœurs universitaires, accompagnait cette marche triomphale. Les refrains latins, les Ergo bîbamus ! étaient coupés de : Hoch! de cris de : ce Vive T^pthberg! )), de « Vive la liheriél... » Et j'entendis même mon ami le savetier Finck lancer sans soulever la moindre réprobation, un violent : « A bas les Prussiens! »
Cependant, Albert, qui dirigeait la marche, au lieu de continuer vers le Luftkurort, tourna sur la droite et prit le chemin qui descendait vers Rothberg-Dor£ La foule le suivit. La descente était rapide. Albert allongea la marche, entraînant tout le monde. Dans les clameurs, dans la poussière, parmi le vol des petits cailloux qu'arrachaient au chemin les lourdes chaussures
germaniques, cette trombe humaine victorieuse, — dominée par Moloch impavide, qui souriait, son chapeau étincelant au soleil comme une gloire, — atteignit le village et n'arrêta son élan que devant le pont de la Rotha... Et juste à cette minute apparut, à l'autre bout du pont, une autre troupe de manifestants qui avait dévalé en sens inverse vers la Rotha et ne levait pas moins de poussière, et ne faisait pas moins de fracas : c'étaient les oies, toutes les oies de Rothberg, les adolescentes et les matrones, les jeunes oisons et les jars vénérables, leurs ailes en bataille, leur col tendu, leur jaune bec grand ouvert, d'où s'échappaient de vaines clameurs : tous firent accueil à Moloch libéré. Leurs rauques voix criaient distinctement : Hoch! Hoch! Hoch! Et il me parut bien qu'un vieux jars, au jabot déplumé, tendant son cou pardessus les autres, clamait distinctement : C^ieder mit Treussen /... (A bas la Prusse!)
382 MONSIEUR £T MaDAME MOLOCH
u A N D l'antique calèche qui nous emportait, Gritte et moi, avec nos bagages, vers Steinach, atteignit le tournant d'où se découvraient une dernière fois le Luftkurort et le château, je priai le cocher de mettre ses chevaux au pas. La main dans la main, nous nous retournâmes pour bien emplir nos yeux du paysage. Il était environ trois heures après midi, le ciel était pur; avec de légers flocons de nuages, très espacés. Une lumière plus douce que celle de l'été, mais presque aussi éclatante, baignait les blanches villas et le château jaune. Le cocher arrêta tout à fait et, se tournant sur son siège, nous dit :
— La Seigneurie a remarqué que toutes les fenêtres du château sont fermées aujourd'hui?...
C'est qu'on n'est pas content à cause de la garnison prussienne qui arrive tout à l'heure. Alors le prince a voulu protester.
Nous ne répondîmes pas. Ma main serrait la main de ma sœurette. Tous les deux, sans nous le dire, nous sentions bien que nous pensions à la même chose, qui n'était pas du tout ce qui préoccupait notre cocher, le prince Otto et la population de Rothberg... Nous pensions que nous avions regardé ce même paysage quelques semaines auparavant, animés l'un et l'autre d'une confuse espérance d'événements nouveaux, émouvants, romanesques, dans notre vie... que nous nous en éloignions aujourd'hui vraisemblablement pour ne plus jamais revenir... qu'il ne s'était rien accompli et que, de cette indifférence de la Destinée, notre cœur restait un peu endolori.
Le cocher, qui décidément goûtait le plaisir de la conversation, reprit :
— La Seigneurie sait aussi ce qu'on a fait à la statue de la Fasanerie?
— La statue de Bismarck?
— Oui. De mauvais plaisants ont mis une muselière au dogue de Bismarck. Oh! ajouta-t-il, à Litzendorf et à Rothberg, il y a des gens qui n'aiment pas les Prussiens. On leur fera la vie dure, aux mangeurs de raves!
— Qui appelez-vous les mangeurs de raves?
— Les Prussiens, parbleu. La Seigneurie sait bien que les Prussiens ne mangent que des raves.
Et, fouettant ses chevaux, il descendit la côte à vive allure. Bientôt, le paysage s'étrécit et s'assombrit. La Rotha, bondissant plus près de la route, avec plus de fracas, semblait lutter de vitesse avec nous, à qui, le premier, atteindrait Steinach... Les pentes velues, à gauche de la route, s'élevèrent plus raides et plus hautes. Toute la route fut baignée d'ombre fraîche. Gritte ramena sur elle les pans de sa cape et se serra contre moi.
— Sœurette?
— Quoi, mon Loup?
— Il y a quelque chose que tu ne m'as pas dit.
Sans répondre, elle nicha sa tête dans le creux de mon épaule. Et je sentis battre son cœur contre ma poitrine.
Je repris :
— Tu quittes Rothberg sans regret?
— Je suis heureuse de partir avec toi.
— Ah! petite femme! comme tu sais déjà éluder une réponse qui t'embarrasse! Je te demande si, même pour revenir à Paris avec moi, tu n'as pas du tout de chagrin à quitter ce pays?
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH "jSf
— Je regrette la bonne M"'° Moloch et aussi le vieux singe de savane. Cela me fera plaisir de les retrouver tout à l'heure à la gare de Steinach et de faire route avec eux jusqu'à Erfurt.
Le docteur et sa femme avaient en effet quitté Rothberg une heure après la mise en liberté, selon le désir exprimé par le prince. Ils avaient été déjeuner à Steinach. Le même train, à trois heures cinquante, devait nous emporter... Mais, décidément, Gritte amusait ma curiosité. J'insistai :
— Alors, chérie, M. et M""^ Moloch sont tout ce que tu regrettes à Rothberg?
Elle leva vers moi ses yeux si francs, si clairs.
— Max? demanda- t-elle.
— Oui, Max?
Après un instant de réflexion, elle dit :
— Je ne le regrette pas beaucoup.
Je sentis qu'elle parlait sincèrement.
— Mais alors, demandai- je, il s'est passé entre vous deux quelque chose que tu ne m'as pas conté; quelque incident vous a éloignés l'un de l'autre. Car vous étiez bons amis, d'abord.
— Dieu! que tu es curieux, mon Loup!
Durant quelques minutes, elle ne dit plus
rien. C'était le plus sombre, le plus étroit passage de la gorge de la Rotha, l'endroit qui impose le silence par sa tragique profondeur, où
ne doivent s'entendre que la voix des vieux arbres et le frémissement de la rivière devenue torrent. Quand le ravin commença à s'élargir et à s'éclairer, Gritte reprit, cette fois sans me regarder :
— Tu veux savoir? Eh bien! voilà... Max a été longtemps très affectueux, très respectueux... comme un garçon de notre monde qui aurait été bien élevé... De temps en temps, il me demandait de m'embrasser les mains... oui, les mains! Et puis après? fit-elle en levant le front vers moi. Tu as beau ouvrir tes énormes yeux de Loup. Tu sais bien que les garçons embrassent les jeunes filles! Les parents font semblant de ne pas le savoir, mais, au fond, ils s'en doutent bien! Donc, quelquefois je permettais à Max de m'embrasser la main ou le haut du poignet...
— Oh! Gritte...
— Attends... Alors, ça ne lui a plus suffi... Il a demandé la permission de m'embrasser dans le cou. J'ai refusé... Il a insisté. Il est devenu insupportable... Et, un jour que je lisais, au Maria-Helena-Sitz, il est venu à pas de voleur derrière moi... et m'a mis un gros baiser dans le cou... Dame! moi, j'ai été saisie et, sans réfléchir, je lui ai envoyé une gifle... une bonne gifle sur la joue et un peu sur le nez... Il est devenu
rouge, violet, et, comme j'avais pris du champ, il a bondi sur moi, sa cravache levée. Je t'assure qu'il allait me frapper... Mais je l'ai regardé dans les yeux et je lui ai dit : (( Sauvage! ]) Il a laissé retomber son bras et il s'est assis sur le banc de Maria-Helena, boudant, me tournant le dos... Moi, je suis remontée à la villa, le laissant là. Depuis, il m'a demandé pardon. Seulement, c'était fini. Je ne pouvais plus être avec lui comme avant. Je pensais toujours à ses mauvais yeux furieux et à la cravache levée en l'air. Et voilà... Mais tu me fais mal, mon Loup!
Je l'avais saisie entre mes bras et je l'embrassais fort, fort, comme une chose à moi qu'on avait voulu me prendre ou m'abîmer, et que j'emportais malgré tout. Je pensais :
« Chère petite Française, toi aussi, tu as senti comme moi le heurt, l'offense de l'âme étrangère! Seulement, ton instinct d'enfant à peine femme, ton instinct plus fort, pas encore émoussé par la lâcheté des mœurs ou la tyrannie du désir, ton infaillible instinct s'est révolté aussitôt. Tandis que moi, j'ai sottement raisonné, trop longtemps raisonné contre mon instinct. »
Nous approchions du Schweizerhaus, et déjà la vallée se faisait moins sévère, quand notre cocher arrêta sa calèche contre l'accotement de gauche et nous fit signe d'écouter.
Dans le silence murmurant et frissonnant, on entendait distinctement piétiner une troupe qui montait, encore dissimulée à nos yeux par le prochain tournant de la route.
— Les mangeurs de raves ! fit notre cocher en montrant du fouet la direction de ce tournant.
Ils apparurent : d'abord les tambours et les fifres, caisse sur le flanc et fifre en sautoir; puis les hommes, l'arme en bandoulière, les bras ballants, alignés tant bien que mal, car, pour gravir cette côte isolée, on les laissait marcher à volonté. Ils marchaient, parlant peu, tête basse, harassés déjà par une autre étape matinale. Tout le décor de la parade prussienne était aboli : je contemplais une centaine de paysans affublés d'un lourd vêtem.ent de drap, presque tous très jeunes, dont les visages recuits de haie, embrasés de soleil, les traits brutalement dessinés, évoquaient les labeurs de la campagne. Seuls, les sous-ofiiciers, par habitude, marquaient à peu près le temps. Quant au lieutenant, un enfant de vingt-cinq ans, joufflu, dont la naissante moustache blonde essayait de dessiner des crocs à l'instar de l'empereur, il marchait au pas prussien, impeccablement, la poitrine bombée, le col raide...
Je les regardai sans haine.
« Peut-être est-il dans les rangs de cette
troupe, celui qui me couchera en joue un jour et me tuera, ou celui qui tombera frappé d'une balle que j'aurai tirée au hasard, dans l'horizon d'une bataille... »
La troupe suante, poudreuse, montait vers Rothberg. Nous la suivîmes des yeux, Gritte et moi, jusqu'au moment où elle ne fut plus qu'un nuage confus de poussière s'évanouissant dans la pénombre du chemin. Les pins, les mélèzes, les hêtres, et aussi les rochers où gambade la libre Rotha, semblaient les regarder aussi. « Quels sont ces hommes armés que nous n'avons jamais vus? »
Forêts, rochers de Thuringe, libre Rotha, regardez-les bien : ce sont vos maîtres qui passent. Et par eux tu es plus vaincue que nous, ô vieille Allemagne!
La calèche repartit au trot, atteignit bientôt le Schweizerhaus, puis roula dans la plaine fade qui s'étend du Schweizerhaus à Steinach. Gritte et moi, nous ne parlions pas. Nos mains restaient unies. Nous sentions l'un et l'autre que les derniers fils se rompaient entre ce sol étranger et nous. Cela nous faisait encore un peu mal : mais à travers l'inévitable mélancolie des départs commençait à poindre pour nous l'allégressse du retour.
Et de nouveau nous traversâmes le vieux Stcinach; les petites maisons en torchis rose et en écailles d'ardoises nous saluèrent au passage, et aussi l'Électeur Louis-Ulrich, raide sur les reins de son immobile cheval de bronze... La place en demi-cercle, le Rathaus, se reflétèrent un instant dans nos yeux... Nous passâmes le pont où dort la Rotha embourgeoisée. Ce coin stagnant de la vieille Allemagne, notre pensée ne le séparerait plus désormais d'une certaine image : la fiancée de M. Moloch, avec son fichu croisé chastement sur la poitrine, et ses boucles à l'anglaise éparses autour de son visage, s'échappant de la maison de Frau Traube pour aller rejoindre à Hambourg le fiancé proscrit.
Mais voici déjà la nouvelle partie de la ville, les tramways électriques, les maisons de pierre rococo-gothiques et gothico-modern-style, les boutiques à l'instar de Berlin. Des drapeaux pendent aux fenêtres en l'honneur du contingent prussien arrivé dans la matinée, à destination de Rothberg et de Litzendorf. Au croisement de la Molkestrasse et de la Kaiserstrasse, notre voiture s'arrête devant une autre compagnie de fantassins qui passent, tenue de campagne, paquetage au dos, fusil sur l'épaule... Ceux-là marchent comme à la parade, sous l'œil émerveillé des gamins et des bonnes. Ils s'en-
gagent dans la vieille ville. Ils vont montrer au margrave Louis-Ulrich les conquérants de sa descendance.
A la gare de Steinach, nous trouvâmes pas mal de voyageurs à destination d'Erfurt. Mais nous n'aperçûmes ni M. ni M""^ Moloch. Quand nous eûmes fait enregistrer nos bagages, j'entrai un instant avec Gritte dans le restaurant de la salle d'attente. M"^ Binger, assise à son comptoir, illumina son visage en m'apercevant, comme si elle n'eût attendu que moi pour recouvrer toute joie de sa vie :
— Oh! Monsieur le Docteur!... Combien vous vous faites rare! Il est vrai que vous êtes si occupé à la Cour!... Et vous partez pour Carlsbad avec votre jeune demoiselle, pour rejoindre Son Altesse la Princesse?
Elle me coula, sur ces derniers mots, un regard chargé de mystère.
— Précisément, répliquai-je, m'amusant à brouiller les racontars dans l'étroite cervelle de la caissière. On ne saurait rien vous cacher, Mademoiselle. Mais, en attendant le train, auriez-vous la complaisance de me donner une carte postale de Steinach? Tenez... celle-ci... qui représente la gare, tout simplement.
Au crayon, tandis que Gritte examinait les affiches coloriées, de la Hambourg- Amerika- Linie, je traçai l'adresse : Comtesse de Grippstein, 4, Grabenstrasse, Carlsbad. Et sur le verso j'inscrivis ces deux vers de Vlntermeno :
(H D'épaisses ténèbres m'enveloppent depuis que la lumière de tes yeux ne m'éblouit plus, ma bien-aimée... »
Puis j'allai jeter cette carte dans la boîte de la gare, conscient d'accomplir un acte équitable de politesse sentimentale. Mais déjà je me rendais bien compte que, pour être sincère, il m'eût fallu écrire sur la carte postale précisément le contraire des vers de Heine. Car c'est maintenant que je commençais à voir clair dans mon cœur, maintenant que le paysage enchanté de la Rotha ne m'envoûtait plus. Il me semblait que toute mon aventure se reculait dans un passé lointain et chimérique, qu'elle se réduisait à un rêve léger.
(( Quoi, pensai-je, ce ne fut que cela? »
Avant de rentrer dans la gare, je jetai tout de même un coup d'œil d'adieu à Steinach. Avec la modernité de ses rues, ses drapeaux noir, rouge et blanc, son luxe de parvenue, la nouvelle Steinach, symbole de l'Allemagne prussienne, m'offusqua une dernière fois.
— Allemagne prussienne, lui dis-je, fausse Allemagne, je ne te regrette pas : tu ne garderas rien de mon cœur...
Comme je me parlais ainsi à moi-même, je vis qu'un soldat, qui tenait deux chevaux de selle en main au pied du perron de la gare, me saluait d'un signe de tête. Il portait l'uniforme des gardes du château. Je reconnus qu'un des chevaux était celui du prince Max... En regagnant la salle d'attente, j'aperçus le jeune prince lui-même en petit uniforme, qui causait avec Gritte.
Il vint à moi :
— Comme c'est mal, me dit-il d'un ton de reproche ému qui me toucha, comme c'est mal d'avoir voulu partir sans me dire adieu !
— Cher prince, répondis-je, à moi aussi il en coûte de me séparer de vous. Et c'est pour cela que j'ai voulu nous épargner la tristesse de l'adieu. Mais, puisque vous voilà, laissez-moi vous dire que je suis heureux de la rencontre. On vous a donc gracié?
— Non, répliqua-t-il (et la malice de l'enfance effaça la tristesse de son visage), j'ai rompu les arrêts, simplement. Aujourd'hui, tout est sens dessus dessous au château, à cause de l'arrivée des Prussiens... On me doublera mes arrêts : mais cela m'est bien égal. Je ne m'en-
nuierai pas moins libre qu'enfermé, maintenant que je vais être seul.
A ce moment, une voix suraiguë, une voix de dispute fit retourner toutes les têtes dans la salle. INous aperçûmes Moloch, sa petite figure de singe mouillée de poussière et de sueur, ses cheveux blancs ébouriffés, gesticulant éperdument de ses deux bras dont l'un brandissait son chapeau haut de forme tout poudreux, et l'autre un sac de voyage.
— Ma boîte à insectes, s'écrîa-t-il, qui m'a dérobé ma boîte à insectes?... Il y a dedans un lépidoptère qui vaut six cents marks... Et toute la flore de la basse Rotha que j'ai recueillie! On m'a volé ma boîte à insectes pendant que je faisais enregistrer mes bagages. J'intenterai un procès au chemin de fer. Je suis le professeur Zimmermann, de léna.
M"*^ Moloch arriva à propos pour calmer cette colère; elle portait la boîte verte. Une certaine curiosité agitait les assistants autour de ce singulier couple, mais il me sembla qu'on le regardait avec moins de sympathie qu'à Rothberg. Steinach est franchement prussianisée, et les opinions du Docteur y étaient connues, ainsi que sa récente aventure.
Gritte, le prince et moi, nous allâmes vers
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH ^Çf
eux. Le prince salua le docteur, qui manifesta une vive surprise.
— Ah! Monseigneur... Rupture de ban? Ou bien vous enverrait-on finir vos études à léna sous ma fcrule?
— Je rentre tout à l'heure au château, dit Max un peu gêné; j'ai voulu seulement dire adieu à mon professeur... et à vous.
Nous gagnâmes ensemble le quai de départ. Moloch déposa par terre son sac et sa boîte verte, sur lesquels veillèrent les yeux fidèles de M°" Moloch.
— Vous ne me gardez pas de rancune, monsieur le Docteur? demanda le jeune prince à demi-voix.
— Pas la moindre, mon cher prince, répliqua Moloch.
Et, lui tendant la main.
— Mon seul vœu est que cet incident vous conserve le sens de la justice et de la responsabilité, puisque vous êtes un jour destiné à être un berger d'hommes.
Max se jeta à son cou et l'embrassa. Après quoi il embrassa M""® Moloch, et moi-même. Gritte seule n'avait pas été embrassée : il se tourna vers elle, hésitant, tout à fait comique. Déjà le chef de gare, en rouge costume de général d'opérette, faisait reculer les voyageurs
avec force invectives, car le train approchait.., Gritte devint toute rose.
— Vous n'embrassez pas votre petite amie? dis-jeàMax.
Tous deux sourirent. Avec un peu d'embarras, ils se donnèrent un premier baiser cérémonieux. Puis Max, comme malgré lui, enveloppa la taille de Gritte, l'attira tendrement sur sa poitrine, la baisa de nouveau au-dessus du col, dans les derniers frisons des cheveux. Et je vis que la main de Gritte serrait un peu nerveusement la main de son ami.
— Trop charmants! s'écria M"^ Moloch.
Et ses tendres yeux s'emplirent de larmes. Le train accourait, fracassant l'air, grinçait,
stoppait, exhalait comme de grands soupirs las de tous ses freins. Le premier, Moloch se précipita sur un marchepied, faillit culbuter, se retint au verrou de la portière contre laquelle il s'escrima inutilement jusqu'à ce que nous l'eussions ouverte. M""® Moloch, Gritte, et moi le dernier, nous montâmes après lui.
Le prince referma la portière; debout sur le quai, il continua de s'entretenir avec Gritte et moi, tandis que les époux Moloch installaient au fond du compartiment leurs sacs de voyage et la précieuse boîte verte.
Les yeux de Max, qui ne voulaient pas pieu-
rcr, regardaient Gritte avec un air de tendre reproche. Puis ils se fixèrent sur moi, et mon cœur se serra : car, à travers ces yeux si pareils aux yeux de sa mère, j'avais entrevu l'âme d'Else qui me disait, elle aussi, ce que les yeux de iMax disaient à Gritte :
a Que t'ai-je fait? pourquoi t'en vas-tu? ;>
Le rouge chef de gare siffla. Je serrai la main du prince, Gritte lui tendit la sienne qu'il baisa au vol.
— Adieu! Adieu! firent M. et M"'^ Moloch se pressant derrière nous.
Les muscles du train se tendirent. La locomotive jeta coup sur coup sa rude haleine. Max demeurait debout sur le marchepied.
— Au revoir! à Paris! dit Gritte émue.
Le prince sauta à terre. Nous Tentendimes encore, qui murmurait :
— A Paris? Hélas! jamais je n'irai...
TÇ06.
cAchevé d'imprimer
le premier octobre mil neuf cent six