DEUXIEME PARTIE
VEZ-vous éprouvé, certains matins, à rheure du réveil accoutumé, la sensation d'avoir assez dormi pour satisfaire la nature, et tout à la fois le désir de ne pas vous désenlacer du sommeil, de vous y enfoncer au contraire, de vous y réfugier contre l'inquiétude confuse du jour qui naît, de la vie qui recommence?
Dans mon petit lit thuringien, assez peu confortable, j'avais pourtant, cette nuit-là, goûté sept bonnes heures de repos. Depuis longtemps je percevais autour de ma demi-torpeur des appels de voix sur les terrasses des villas voi-
sines, des pas dans l'escalier, des clameurs d'enfants jaillies de la rue : plus de bruit, même, qu'à l'ordinaire. Malgré l'auvent de la terrasse, une joyeuse clarté de soleil poudroyait dans la chambre : à travers mes paupières volontairement baissées, elle me faisait voir rose au dedans de moi... Tout à l'heure j'avais senti, effleurant mes cheveux, les fraîches lèvres de Gritte, brusquement venue à mon chevet, et sa voix m'avait dit:
— Paresseux, à huit heures, au lit ! Est-ce parce que c'est fête?... Tu n'as pas honte?... Moi je vais vite déjeuner et sortir avec M"® Moloch, voir les préparatifs.
En grognant quelques protestations, je m'étais retourné contre le mur... Les mots de Gritte : fête... préparatifs... avaient eu pour effet de me rendre le sommeil plus désirable. « Cher sommeil! pensais-je, réseau protecteur contre les nouvelles heures incertaines ou méchantes, enveloppe-moi, laisse-moi ne ressentir de ce jour nouveau que sa clarté, tamisée par mes paupières appesanties, que sa fraîcheur de fin d'été qui glisse par la fenêtre entr'ouverte. Sommeil, retiens-moi!... Je ne me rappelle plus ce qui me trouble, ce qui m'effraie dans le réveil. Ce n'est point une misère physique, mon sang court vif et sain dans mes membres forts. Ce n'est pas
l'appréhension de catastrophes personnelles : je ne crains rien des hommes, et deux sourires de femmes me promettent la tendresse, voire l'amour. La cause de mon désir d'inconscience, c'est quelque chose d'indéfini et de fort, mais je ne sais plus ce que c'est, et il me plaît de l'avoir oublié au cours de la nuit, car je ne pourrai plus dormir quand je me le serai rappelé... Enveloppe-moi, cher sommeil, prolonge mon oubli... »
Soudain, je m.e dresse sur mon séant, franchement réveillé... Un coup de canon a tonné au château, et des clameurs joyeuses, lancées des villas, de la place, de tout le Luftkurort, y répondent. Mes yeux ouverts regardent; le soleil triomphe^ dans ma chambre; l'ombre d'un drapeau suspendu à la terrasse, et dont la brise matinale agite la flamme, ondule sur le mur du fond. Et aussitôt je sais pourquoi je ne voulais pas me réveiller, malgré l'adorable clarté, malgré la joie de la rue, malgré l'appel de Gritte et ma promesse de rejoindre tout à l'heure la princesse Else à la Fasanerie...
Aujourd'hui, c'est le 2 septembre, le jour de Sedan.
Si l'on tire le canon au château, si les gamines et les polissons de Rothberg-Dorf s'endimanchent, encore que ce soit un simple mer-
credi; si le drapeau bleu de Rothberg-Steinach flotte à la terrasse entre le balcon de M. Moloch et le mien; si les oies grises ou blanches se débattent dans la Rotha avec des clameurs plus insolentes; si, enfin, cet après-midi, devant la Cour et le peuple assemblés, dans le Thiergarten, on doit, au bruit des fanfares et des discours, dévoiler une statue en plâtre de Bismarck, en attendant le bronze que Cannstatt est en train de fondre, c'est parce qu'il y a trente-cinq ans, par une journée de soleil comme celle-ci, 17 -000 Français étaient tombés, et, les 117.000 survivants n'ayant à choisir que de mourir sans objet ou de se rendre, leur général signa la capitulation qui remettait à Guillaume P"" tous ces vaincus pantelants, avec leurs aigles, leurs enseignes, leurs armes, avec l'épée et la fortune de l'Empereur.
Aujourd'hui dans tout l'Empire allemand on chôme la fête.
Avec l'alphabet gothique, les petits gars des écoles, les morveuses des pensionnats ont appris à vénérer cette date du passé. Ce jour-là, leur a-t-on dit, l'Allemagne est sortie vivante de ses cendres. La vieille Allemagne céda la place. Devant le monde ébahi, la jeune Allemagne dressa son épée.
C'est le Sedanstag.
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Comme mon cœur est troublé! Tandis que je me lève et que je m'habille, heureux d'être seul pour remuer mes vagues pensées, heureux que Gritte même ne soit pas là pour me questionner ou même me regarder, je cherche à démêler le pourquoi de mon trouble.
Bien des 2 septembre ont déjà marqué leur chiffre sur ma vie, me laissant indifférent, ou joyeux, parmi la joie ou l'indifférence de tous les Français. Savais-je même le sens de cette date? Le savait-on, auprès de moi?... Oubli sincère, distraction voulue, jamais cette date de deuil n'a entravé, les autres années, ma promenade au Bois, le fin déjeuner entre camarades, les rendez-vous de l'après-midi, les plaisirs du soir. Pour associer à ces mots : 2 septembre, cet autre mot : Sedan, il faut que je vienne ici chez le vainqueur, et que sa joie, toujours aussi provocante après tant d'anniversaires, m'offusque, m'inflige un malaise physique.
(( Voyons! voyons! est-ce ma faute si Mac- Mahon ne s'avisa pas de la marche de flanc de Frédéric-Charles? s'il se colla imprudemment à la voie ferrée? s'il se rabattit sur Sedan, place détestablement choisie? s'il signa le 31 août, au moment où l'ennemi commençait de l'envelopper, cet ordre du jour extraordinaire : « Demain, repos pour toute l'armée ! i> Demain, c'était
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la bataille de Sedan, auprès de laquelle Pavie et Waterloo s'effacent...
(( Est-ce ma faute si le général de Wimpfen enleva imprudemment à sept heures du soir le commandement à Ducrot, qui du moins sauvait les débris de l'armée? Est-ce ma faute si l'aveuglement parut, ce jour-là, frapper tout ce qui menait la destinée de la France? Est-ce enfin ma faute si, depuis le milieu d'août, l'Empereur urinait du sang?...
(( Je suis venu au monde, alors que tout cela était déjà de l'immuable passé. Nulle douleur rétrospective n'y changera rien. Mon âme prendelle le deuil des anniversaires d'Azincourt, de Trafalgar? Met-elle sa robe de fête aux anniversaires de Bouvines, de Patay, d'Austerlitz?... La vie serait un cauchemar si le passé l'obstruait toujours de son ombre. Je ne suis responsable que de moi-même : mon histoire à moi, celle de mon pays durant ma vie, avec leurs tristesses et leurs joies, suffisent à ma- capacité d'émotion. Arrière, fantômes de l'histoire. Je veux laisser les morts enterrer leurs morts!... »
Ainsi raisonne ma raison, tandis qu'avec un effort de sang-froid et de méthode j'ajuste les boutons de ma chemise, je choisis un complet dans ma garde-robe, je noue et j 'épingle ma
cravate.... Et pour me prouver à moi-même que les fantômes ne me dominent pas, je me mets à siffler un air que les gamins d'Allemagne lancent depuis quelques mois à travers les échos : Habt ïhr nicht den kleinen Kohn gesehen?... Mais soudain ma main sursaute. La pointe d'or de l'épingle me pique le bout du doigt. Un autre coup de canon, parti du château, a retenti formidablement dans les gorges de la Rotha.
C'est le 2 septembre, le jour de Sedan!
Tout mon raisonnement aura beau se rebeller là contre, la volonté du vainqueur me contraint à ne pas confondre cette date avec les autres dates funestes. Les canons du vainqueur, ses drapeaux, ses processions de vétérans, la clameur même des bouches enfantines, m'imposent la réalité de ma défaite, non pas comme une commémoration historique, mais comme une dure loi du présent. Oublier? Comment le pourrai- je?... Le vainqueur, chaque année, me crie : « A cette date, je t'ai frappé, je t'ai terrassé! y> Et s'il me crie cela si rudement, c'est — je le comprends bien — qu'il pense : « Je t'ai frappé, et tu ne t'es pas relevé depuis, et je ne tolérerai pas que tu te relèves!... ))
Soit! ne raisonnons plus. Soyons impulsif, comme il l'est. Puisque ce rappel de la haine héréditaire vient secouer ma torpeur de vaincu,
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aujourd'hui, du moins, je serai Tennemi. Tout seul ici, puisque le vainqueur y tient, je représenterai le vaincu. Je ne me terrerai pas dans la maison, de peur que l'on ne dise : « Ce Français n'ose même pas se montrer... » On me verra. A qui me parlera, je répondrai. Si la mesure est dépassée, j'imposerai le respect comme je pourrai.
... Des sons de fifre, sur la place du Luftkurort, m'attirent à la fenêtre, dans la chambre de Gritte, où Gritte n'est déjà plus. Le fifre lance ses modulations criardes aux lèvres d'un fitreur grisonnant, mais d'aspect encore alerte et robuste. Derrière ce Tyrtée marche vers le château un groupe de bonshommes dont quelques-uns, atteints de rhumatismes, ont peine à suivre l'allure d^ la sautillante musiquette. Ils sont là une douzaine de montagnards endimanchés, avec des branches de lauriers à leur feutre, la croix de fer sur la poitrine. Quelques-uns même, pour signifier plus de gloire, arborent en bandoulière une écharpe de lauriers. Une bannière les précède, portée par un long jeune homme imberbe, sans doute le fils d'un de ces héros. La marmaille rothbergeoise les escorte de ses cris et de ses hurras. Aux fenêtres des villas, les femmes agitent leurs mouchoirs; des hommes en manches de chemise, le rasoir à la main, le
menton barbouille de mousse, se penchent, crient : « Hoch!... ))
Dissimulé par les volets, je regarde s'éloigner vers le château les dos appesantis des guerriers... Je pense à ceux de leurs contemporains qui, nés sur la rive française du Rhin, portèrent les armes contre ceux-ci. Beaucoup sont morts aujourd'hui. Ceux qui survivent ont pâti, comme les vainqueurs, sous le soleil cuisant de 1870. sous le gel affreux de 1 87 1 . Ils ont fait les mêmes gestes d'automates, à l'ordre des chefs; ils ont marché des kilomètres et des kilomètres, le ventre vide, les épaules rompues par le paquetage, à moitié dormants, fiévreux, hallucinés... Ils ont tiré, abrités tant bien que mal derrière une souche d'arbre ou un pli de terrain, sur des masses confuses qu'ion leur disait être l'ennemi. Blessés, plusieurs ont connu des heures de détresse sur le champ de bataille, l'horrible hôpital de campagne, la dysenterie, la typhoïde. Tout ce que ces vétérans d'Allemagne ont souff'ert, les vétérans de France l'ont souffert aussi, à ce point que, durant les six mois de guerre, Michel et Jacques Bonhomme eussent pu, sans gain ni perte, échanger leurs destins.
Pourtant, aujourd'hui 2 septembre, Jacques, vieilli, pousse la charrue ou tourne l'outil comme les autres jours, — tandis que Michel, habillé
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de drap et ceinturé de lauriers, Michel, décoré de croix et de médailles, va trinquer sa chope contre celle du prince Otto, dans la salle des Cerfs, et s'en retourner avec un thaler de plus dans sa poche.
Vétéran de France, il ne fallait pas être vaincu !
... Les guerriers ont disparu, j'entr'ouvre les volets, je regarde par la fenêtre. Tout le Luftkurort est en liesse, les drapeaux jaunes à aigle noir, les drapeaux bleus à aigle blanc clapotent sous une brise qu'aromatise l'haleine des sapins. Les gens qui se promènent sentent le dimanche : drap noir et blanchissage frais. Il fait un temps sans nuage que Herr Graus appelle : le temps du Kaiser. La demie de neuf heures sonne au carillon du château.
Seulement neuf heures et demie! c4ch! G on!... que la journée sera longue! Je l'organise mentalement... Mon rendez-vous avec la princesse est à dix heures et quart, au pavillon de la Fasanerie, dans le Thiergarten. La promenade durera jusqu'au repas de midi. On inaugure Bismarck à trois heures. Le prince, un sourire relevant sa moustache, a pris soin de m'avertir qu'il ne comptait pas sur moi pour la cérémonie. J'ai répondu, sur ce ton d'ironie qui l'exaspère, qu'au
contraire j'y assisterai, parce qu'il faut être renseigné sur les mœurs des ennemis. Mais il est convenu avec la princesse que je me tiendrai dans le pavillon de la Fasanerie, tandis que la Cour et les fonctionnaires paraderont sur l'estrade... Le soir, après souper, je rentrerai dans ma chambre, évitant les illuminations, les feux d'artifice, les beuveries et les clameurs.
Au cours de cette longue journée, un seul intermède curieux est prévu. Collée sur le mur d'en face, une affiche rouge manuscrite annonce qu'à l'issue de la cérémonie le professeur docteur Zimmermann, de l'université d'Iéna, fera une conférence au café Rummer sur : « Le Sedanstag et le problème de l' Alsace-Lorraine. » Pauvre Moloch! il n'aura guère d'auditeurs! Les cinq membres du parti social-démocrate de Rothberg, peut-être, à moins qu'un renfort ne lui vienne de Litzendorf! Le laissera-t-on seulement parler? De quel air les Rothbergeois et les habitants des villas lisent cette afTiche! Comme ils secouent les épaules! Des conversations surexcitées s'engagent entre les messieurs en redingote et en chapeaux hauts de forme qui déjà circulent sur la placette... Mais que se passet-il?... Voici venir le garde-champêtre qui remplit en même temps les fonctions d'agent de police. Escorté de polissons attentifs, il porte un
pot de colle avec le pinceau fiché dedans, et sur le bras quelques longues bandes de papier imprimé. Il s'arrête devant l'afTiclie rouge; les promeneurs affluent autour de lui, observant toutefois la distance respectueuse due à un représentant de l'autorité. Le garde, indifférent et méthodique, étend la colle sur le revers d'une des bandes, qu'il a choisie jaune. En deux coups de pinceau il la fixe diagonalement sur l'affiche rouge de M. Moloch. Et quand il s'éloigne, les curieux et moi-même pouvons lire dessus, en gros caractères, les mots : « 'Behordlich umersagr: interdit par l'autorité. »
(n Pauvre Moloch!... pensaîs-je en passant, quelques minutes plus tard, devant l'affiche barrée, comme je me rendais au parc de la Fasanerie... Vraiment, pour un savant et un philosophe, il fut par trop naïf. S'imaginer que le prince tolérerait, le jour de cette inauguration dont il est si fier, une conférence sur l'abolition du Sedanstag et la neutralisation de l' Alsace-Lorraine!... Pauvre Moloch!... »
Mon cœur sympathisait avec l'honnête, Tardent vieillard, en lutte contre le uhlan, comme il appelait le prince. Ma raison, elle aussi, me disait que la guerre est horrible, qu'il est absurde de s'entr'égorger parce qu'on prononce le cli
de façon différente et qu'on est né de l'autre côté du fleuve... Mais, hélas! combien toute protestation logique m'apparaissait incfTicace devant l'ardeur joyeuse que l'anniversaire de victoire soulevait sur la terre germanique. Avec un intellectuel dégoût de moi-même j'étais contraint de m'avouer que, né Germain, je tiendrais aujourd'hui pour le prince, et que j'applaudirais lourdement à l'apposition, sur l'afliche, de la cruelle bande: "Behôrdlich uniersagt!
... Du Luftkurort au Thiergarten, la promenade dure une vingtaine de minutes, en suivant d'abord la route d'Altendorf, puis un sentier à travers cette vaste arène herbue que j'apercevais de ma terrasse. Un pont rustique franchit la sémillante Rotha : et tout de suite après on pénètre dans les bois majestueux qui environnent la Fasanerie.
Ces bois couvrent presque exclusivement de hêtres un contrefort isolé. Le prince Ernst les f t planter lui-même, il y a plus de cent cinquante ans : aussi n'ont-ils pas l'aspect tumultueux des forêts environnantes. Les voitures y accèdent par de larges allées; des sentiers s'insinuent dans les taillis selon des courbes étudiées. Les sièges de pierre, sous les bosquets, invitent à la méditation, à la lecture, au repos... Au tournant d'un
chemin, un pavillon serti de troncs et de branches décore une clairière artificielle. Parfois une vieille statue dans le goût du xviii^ siècle verdit, noircit, s'effrite sous l'entrelacement des branches, qui depuis longtemps la dérobent au soleil... L'âme du seul philosophe issu de la rude souche de Rothberg survit dans ce coin du domaine princier. On conserve, on entretient pieusement le banc circulaire où il s'asseyait pour lire Rousseau, Voltaire, les Encyclopédistes, la chapelle rustique qu'il avait élevée à Dieu, souverain principe des choses, et dont l'autel est remplacé par une fenêtre ouverte sur le paysage. Le pavillon même de la Fasanerie était sa (( folie )). Il y construisit un théâtre semblable à celui de Trianon. Des appartements minuscules, installés dans les combles, servaient aux soupers et aussi à l'amour, car parfois les comédiennes s'attardaient à la Fasanerie, et le nom de la Gombault, une ballerine originaire du village de Chaillot, près Paris, est célèbre dans la petite principauté. Trois ans la Gombault vécut à la Fasanerie, sans d'ailleurs pénétrer jamais dans le château de Rothberg.
Feu le prince Ernst, dont la physionomie originale m'avait dès l'abord séduit, était peu à peu devenu pour moi une connaissance, presque un ami. Tous ses portraits m'étaient familiers j
j'avais lu toute sa correspondance; je méditais même d'occuper les loisirs du prochain hiver par un petit ouvrage sur cet aimable souverain au front tuyant, au nez long et spirituel,, aux yeux ironiques, à la lèvre voluptueuse.
« Merci, cher prince, lui disais-je, tout en gravissant la douce pente qui menait à la Fasanerie, merci de ménager à votre futur historien un asile de paix parmi le fracas guerrier de cette funeste journée... De votre temps, on faisait de belles campagnes, mais on ne se croyait pas obligé de prolonger la lutte par des brutalités, au delà de la paix. On affectait d'oublier galamment les défaites de l'ennemi, et, sur ses propres défaites, on rimait des chansons. O penseur, qui vous battiez si vaillamment, dit-on, à Rossbach et à Hochkirch, prince qui certain jour, quand un boulet français éclata à votre bivouac, oii vous écriviez une lettre à la Gombault, vous écriâtes, secouant la poussière qui couvrait votre papier: «Par Dieu! ces Français sont avisés: « voilà que je n'ai pas besoin de sable... » cher prince philosophe, merci pour cette retraite, merci pour cet ombrage que je vois plus beau, plus touffu, plus majestueux que vous ne les vîtes, et qui va me garer, autant que possible, de la victorieuse insolence de vos descendants... Prince Ernst, mon confident et mon ami, je vous
avoue que beaucoup de choses de l'Allemagne d'aujourd'hui m'excèdent et me navrent, me donnent un protond désir de repasser les Vosges et de revivre dans ma patrie, la douce France. Je ne serais même pas demeuré jusqu'au Sedanstag, si une aimable personne de votre famille ne m'attachait à la Thuringe au point de me faire oublier mes rancunes... »
Ainsi méditant, j'arrivai, à mi-chemin de la Fasanerie, à l'endroit où — sous un majestueux encorbellement de hêtres, et dans l'enceinte d'un bosquet de lauriers-roses en fleurs, entretenus en serre et rapportés là dans la belle saison — le (c Banc du Philosophe » dressait ses assises vermoulues, encore que bien des fois réparées, et protégées des intempéries par une assez laide toiture. Malgré l'ombre des bois, la marche m'avait échauffé. J'osai m'asseoir sur le banc mémorable. J'essuyai la sueur de mon visage, puis, les coudes sur les genoux et le front dans mes mains, je fermai les yeux et je goûtai la tiédeur murmurante de ce matin dans les bois... Comme un doux narcotique, je sentais réellement l'air pénétrer mes veines et, par l'excès même de la force et de la vie qu'il y injectait, les engourdir. Les pentes, feutrées de feuilles déchues, les pentes où fuyait la colonnade des hêtres tournoyaient doucement, se
mêlaient, s'estompaient devant mes yeux clos. Et voici que tout à coup, assis à coré de moi sur le banc, j'aperçus le prince philosophe avec ses souliers boucles d'argent, ses bas rouges, sa culotte et sa redingote lie-de-vin, le gilet de peluche jaune feu, la haute cravate, la petite perruque nouée, et, dans les doigts, la canne jaune à pomme d'or et la tabatière de Saxe. Posé sur le banc, son tricorne nous séparait. Le prince ne parut nullement surpris de mon voisinage. Il me parla même familièrement, comme s'il répondait à mes propres pensées.
— Mon jeune ami, me dit-il, c'est fort agréable, j'en conviens, pour distraire votre exil ici, d'intriguer avec ma petite bru. Je ne vous ferai pas de morale. Sur les rapports des sexes, mes idées sont indulgentes. D'ailleurs, il ne me déplaît pas que ce soudard d'Otto soit quelque peu... (Ici le prince prononça correctement un mot très français.) Toutefois, mon expérience doit mettre en garde votre jeunesse contre les conséquences de cette intrigue. Ma petite bru est romanesque : comme elle détient en outre un vieux fonds d'honnêteté allemande et qu'il lui répugne de trahir son mari sous le toit et même sur le territoire de l'époux, elle commence à méditer un enlèvement... Vous souriez? Il vous flatte, jeune Français de vingt-six ans, le projet
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de vous échapper à travers le monde avec une princesse amoureuse?... Avez-vous réfléchi à la condition du précepteur pauvre qui enlève la princesse, et avec la princesse ses bijoux et ses rentes?
— Monseigneur, répliquai-je, si tant est que la princesse veuille être enlevée, elle n'a qu'à laisser à Rothberg-Schloss ses rentes et ses bijoux. Je suis vigoureux et courageux. Une femme à nourrir ne m'embarrasse pas.
Le prince, qui reniflait une prise, rit si fort qu'il éparpilla le tabac sur son gilet de peluche.
— Mon jeune ami, fit-il, vous ne pensez pas sérieusement que la princesse Else s'accommodera toute sa vie de votre petit gain de bourgeois ruiné, qui lui procurera tout juste de quoi manger et une bonne à tout faire pour la servir.
— Ne m'aime- t-elle donc pas?
— Heu!
— En tout cas elle se comporte comme si elle m'aimait... A chaque instant, ce sont des billets tendres, des rendez-vous, de furtives étreintes... Oh!... rien encore de décisif..
— Je sais, je sais, fit le prince.
— Faut-il vous avouer, monseigneur, que tout cela, qui toucha d'abord ma seule vanité, a fini par émouvoir mon cœur? Maintenant, les jours où ce n'est pas le Sedanstag et où votre
petit-fîls Otto ne m'cnerve pas trop avec la patrie allemande, je ressens, grâce à Else, quelque chose qui ressemble à du bonheur.
Le prince secoua sa perruque.
— Jeune homme! jeune homme! reprit-il, votre cas est bien mauvais. Vous êtes en train d'oublier qu'une princesse et un précepteur ne peuvent jamais faire des amants durables, surtout si cette princesse est Allemande et le précepteur Français... Moi qui étais plus fin que vous et plus puissant, j'ai essayé quelque chose de bien moins difficile : posséder ici une maîtresse française... Trois années durant, votre compatriote M'^^ Gombault s'efforça loyalement à m'aimer, et je tâchai de mon mieux à m'en faire aimer... Remarquez que nous ne nous déplaisions pas physiquement et que j'étais Français, par les mœurs et la culture, autant que peut être Français un homme venu au jour parmi ces sombres montagnes. Tout alla bien tant que le délire des sens nous maintint en plein rêve. Mais après six mois passés ici, nos natures adverses reparurent. Tout nous irrita l'un contre l'autre. Nous eûmes d'affreuses querelles pour les causes les plus futiles. J'avais assigné comme séjour, à ma maîtresse, la Fasanerie et tout le parc où nous voilà. Or elle était hantée par une seule ambition : habiter le château...
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J'avais beau lui expliquer que l'usage immémorial de mes ancêtres avait respecté cette demeure vénérable, et que les gens de Steinach s'uniraient à ceux de Rothberg pour me faire un méchant parti si je déshonorais cet asile par des turlupinades amoureuses, elle n'en démordit point, (f Mon gentil Robert (ainsi simplifiait-elle le nom de Rothberg), je coucherai sous les courtines de l'empereur Hunther ou je m'en retournerai à Chaillot. » Jamais je ne pus faire entendre à cette fille, qui pourtant n'était pas stupide, que le lit d'un empereur allemand n'est pas fait pour une catin, fût-elle de Chaillot... De son côté, elle me reprochait une certaine brusquerie, au point culminant de nos entretiens, et l'habitude dont je ne pus, il est vrai, me défaire, de l'apostropher alors avec un tendre mépris dans ma langue maternelle, (c Appelle-moi comme tu voudras en français, me disait-elle : je comprends toutes les passions des hommes. Mais pas dans ton baragouin de cheval... Cela m'ôte tout agrément... y> Monsieur, vous êtes instruit, et je vous en fais juge, est-on maître de ses propos en de telles minutes?... Tout cela finit comme vous pouvez penser : la Gombault réussit à me faire sortir de mon caractère pacifique. Quand elle me vit en colère, elle bouffonna; je ne sus plus jamais ce qu'elle pensait. Or, nous autres Aile-
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mands, nous ne détestons rien tant que l'ironie. A Paris, parmi vos lettrés, je la supportais encore, et il me semblait que je la comprenais. Rentre dans mon gîte de Thuringe, elle me bouleversait et j'y répondais à la prussienne : par des coups. La Gombault, lasse d'être cravachée, trouva moyen de s'échapper de mes États, avec un de mes piqueurs. Ils allèrent en Bavière, où je crois bien que le drôle fut pendu, tandis qu'elle-même devenait la maîtresse d'un financier. Quant à moi, monsieur, j'écrivis des vers français sur cette trahison, mais la méditation me fit comprendre qu'il devait en advenir ainsi et qu'un prince héréditaire allemand ne peut s'apparier avec une jeune gourgandine de Chaillot, sans qu'il en résulte mille froissements, qui leur seraient épargnés si le prince était né à Versailles ou la gourgandine à Rudolstadt.
Et le prince, l'air satisfait de son propos, me dévisageait de ses yeux gris.
— Monseigneur, répliquai-je un peu piqué, ne croyez-vous pas que la distance est tout de même moindre, du précepteur à la princesse, que du prince à la catin?
— Elle n'est moindre qu'à votre sentiment, mon jeune ami. Vous avez les idées d'un Français, et les Français ont fait la Révolution; mais, pour la faire, ils ne nous ont pas consultés. D'ail-
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leurs vous avez mal compris mon récit si vous croyez que la différence de rang soit le grand obstacle; c'est la différence de race, ou, comme vous dites, je crois, dans votre jargon moderne : l'âme étrangère.
— Soit, monseigneur... Mais une remarque, encore. Vous ne ressentiez l'un pour l'autre, M'^^ Gombault et Votre Altesse, qu'un attrait physique assez brutal. Tandis que la princesse m'aime.
— Heu! fit encore le prince en jouant avec le couvercle de sa tabatière... Et vous?
— Moi, monseigneur... Mais, je l'aime aussi! Un tel éclat de rire, à cette réponse, secoua
le personnage en habit lie-de-vin que je sursautai sur le banc, et j'allais, je crois, oublier tout à fait les distances sociales et gifler l'impertinent philosophe, quand soudain deux bras m'enlaçant par derrière, deux mains nouées sur mes yeux à l'improviste arrêtèrent mon élan... Je me débattis; en me débattant, je chassai la torpeur de rêve que ce coin hanté avait exhalé autour de moi. D'un effort énergique, je me retournai, debout... et je me trouvai face à face avec Gritte, qui riait aux éclats de l'autre côté du banc, tandis que mon jeune élève Max, à quelques pas de distance, m'observait avec gaîté.
— C'est joli, s'écria Gritte, c'est joli, mon
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docteur de frère, de vous endormir sur les bancs, à peine sorti de votre lit. Il y a déjà une heure que. En-herbe et moi, nous faisons de la littérature.
Max vint me serrer la main. L'irrespect de Gritte pour son ami princier avait promptement passé toute limite. Du mot Erbprinz, prince héréditaire, elle avait fait d'abord : Prince-enherbe, puis plus sommairement : En-herbe. Elle ne l'appelait ainsi, bien entendu, qu'en tête à tête, ou devant moi. Max ne protestait pas : je ne lui voyais même pas ces mouvements de brusque brutalité que je connaissais, et par où la rude nature des ancêtres reparaissait de temps à autre sous la douceur maternelle. Max était enchaîné par Gritte. Dans l'alanguissement de sa quatorzième année, je devinais bien que ma jolie sœur lui apparaissait comme la charmante première incarnation de la femme.
— Savez-vous, monsieur le docteur, me dit-il, qu'il m'est plusieurs fois advenu à moi-même de m'assoupir sur le banc du philosophe? C'est, je crois, la faute de ce buisson de lauriers-roses environnant. Et chaque fois j'ai rêvé de mon aïeul, le prince Ernst, en son habit lie-de-vin... Excusez-nous de vous avoir réveillé. Ma mère est déjà à la Fasanerie, et vous y attend.
Nous reprîmes ensemble le grand chemin sablé. Max appuyait doucement sa main sur mon
bras gauche, Gritte me tenait par la main droite... Ils m'entraînaient de leur pas de gamins impatients, et leurs bavardages s'entre-croisaient autour de moi comme les anneaux d'un jeu de grâces.
— Prince Max, dites à mon frère que je commence à ne pas mal prononcer le ch.
— Oui... c'est joli quand vous parlez... joli et doux comme le parler des petits enfants. Et moi, est-ce que je fais des progrès en français?
— Vous parlez un peu moins mal. C'est grâce à moi.
— Et à monsieur le docteur.
— Non, à moi toute seule; mon frère ne vous bouscule pas assez. Tu sais, Loup? ajouta-t-elle, changeant de sujet, il y a des tas de drapeaux, là-haut, à la Fasanerie, et une estrade avec du velours rouge et des franges d'or. La statue, empaquetée de calicot, a l'air d'un gros pain de sucre. Tout cela est très laid. N'est-ce pas, Enherbe?
Max fit une moue. Les critiques de Gritte sur le luxe et le goût de la principauté le chagrinaient. Il se borna à répondre :
— L'endroit est joH. Il y a de beaux arbres, et la maisonnette est si gracieuse!... Tiens! un cavalier...
Nous prêtâmes l'oreille. On entendait, dans
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le vaste silence du sous-bois, le pas d'un cheval descendant alertement la côte, s'ëbrouant, faisant cliqueter la gourmette et les anneaux du mors. Au premier tournant, nous reconnûmes le major, sur sa jument Dorothée.
Max quitta mon bras et se mit à marcher militairement. Son visage avait changé, avait repris cette expression de sournoiserie hostile qu'il m'avait opposée naguère, aux premiers jours de mon préceptorat. Le comte de Marbach arrêta net sa jument à dix pas de nous et appela :
— Monseigneur!
Max avança au pas prussien, la main en coquille contre la visière de sa casquette.
— Vous voudrez bien. Monseigneur, dit le comte, prendre le commandement du détachement qui, cet après-midi, rendra les honneurs devant le monument. Ordre de Son Altesse!
Max ne bougea pas, mais je vis les muscles de ses joues se contracter. D'un salut, le major le libéra. Il poussa sa jument; en croisant Gritte et moi, il nous salua avec un empressement affecté.
Revenu à mon côté, Max resta quelque temps silencieux. Puis il me dit :
— Il sait que je ne voulais pas commander cette manœuvre, et que mon père m'avait permis de rester simplement sur l'estrade... Mais il
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veut m'être désagréable et vous peiner, parce que c'est le Sedanstag... Quand je serai prince régnant de Rothberg, il n'y aura plus de Sedanstag à Rothberg... et lui, le Marbach, si je peux le jeter en prison et l'y faire mourir lentement...
Les yeux de Max s'injectèrent de feu, ce feu que j'avais vu étinceler parfois dans les yeux de son père, et qui incendiait, sous la crasse des années, les prunelles de certains portraits d'ancêtres, au château.
(( Mon sensible et pacifique élève, pensai-je, est tout de même bien de la lignée de Hunther... »
Nous arrivions à la Fasanerie, vaste esplanade plantée de tilleuls en quinconces, que fermait, au fond, une sorte de Petit Trianon en stuc, joliment patiné par le temps, avec deux bâtiments perpendiculaires à un seul étage, pour les communs. Depuis longtemps, peut-être depuis le temps de la Gombault, nul faisan ne paradait plus dans cette faisanderie, dont le gardien élevait prosaïquement la volaille domestique destinée à la table du château. Mais le lieu demeurait charmant, d'une précieuse grâce vieillotte. Gritte avait raison, c'était pitié de le voir aujourd'hui, défiguré par les drapeaux aux tons criards, l'estrade rouge, le paquet de calicot du monument, les cantines provisoires que Herr Graus
faisait installer. La maison elle-même était décorée de lauriers, qui recouvraient, sous l'appui des fenêtres, les serviettes de plâtre modelées par l'architecte.
A l'une de ces fenêtres, une forme blanche et blonde apparut. Mon cœur se gonfla doucement. « Le prince philosophe n'y entend goutte, pensai-je; j'aime, on m'aime... et c'est exquis! » Laissant les deux enfants se poursuivre à travers les quinconces, je hâtai le pas vers la maison. Un vestibule circulaire y donnait accès à un étroit escalier tournant : en haut, penchée sur la rampe, la princesse m'attendait.
Entre elle et moi, c'était l'époque amoureuse où nulle parole, nul geste, n'ont encore remué la lie trouble des sens, mais oii le besoin de la présence, de la solitude à deux, a pris la force d'une idée fixe... Le rendez-vous de ce matin, dans l'ancien séjour de la Gombault, n'avait pas d'autre objet que de nous procurer à tous les deux quelques instants de cette précieuse solitude. Et comme nous ressentions encore, l'un devant l'autre, un peu de honte de notre hantise, nous cherchions d'instinct les coins les plus sombres, même quand nous étions seuls, pour ne pas voir nos yeux au moment où nos lèvres se cherchaient. A peine eus-je rejoint la princesse que sa main, toute froide d'émotion, m'en-
traîna dans le corridor le plus proche, vide et noir : et nous nous épargnâmes le souci de chercher des paroles. En de pareilles minutes seulement, il nous semblait que la vraie fonction de notre vie présente s'accomplissait. Mais, presque aussitôt, une sorte de révolte de l'instinct social, de la pudeur convenue, nous contraignait à corriger notre attitude. Désunis, nous échangions des propos dont nous sentions la niaiserie ou l'artifice, et qui cependant faisaient trembler nos voix.
— Nous allons visiter le théâtre, si vous voulez... murmura faiblement Else, s'écartant de moi. Je crois que vous ne le connaissez pas... On ouvre si rarement la maison.
— Oui, répliquai-je. On dit que c'est fort curieux. Je vous remercie.
Et, bien que la conséquence naturelle de ces paroles eût été de s'acheminer vers le théâtre, nous nous réfugiâmes de nouveau dans l'angle le plus obscur, jusqu'à ce qu'un écho des voix de Gritte et de Max, qui jouaient autour de la maison, vînt nous réveiller.
— Allons, me dit la princesse. C'est par ici. On gagnait la scène par une étroite galerie
longeant la grande dimension du bâtiment. Je suivis la blanche silhouette d'Else. La princesse portait une robe de toile faite à Paris, et qui lui
seyait à merveille, ainsi que le chapeau de bergère en paille fine dont elle était coiffée, cr Je sais fort bien^ pensai-je, que je me prépare à faire, pour cette robe blanche et ce chapeau de bergère, des folies décisives. O princesse chérie, que vos lèvres sont éloquentes quand vous ne vous en servez point pour parler !... » Et j'avais hâte d'atteindre la scène, parce que j'y espérais des coins sombres et de la solitude. Je ne me trompais pas. Cette scène minuscule recelait deux excellents coins sombres, l'un derrière un portant dont la toile en lambeaux figurait un bosquet de myrtes, l'autre à l'entrée du magasin où se remisaient jadis les quinquets. Quand ces deux cachettes furent dûment utilisées, nous visitâmes les loges des artistes, qui me surprirent parleur nudité; la salle, décorée agréablement, — et nous rejoignîmes, par le corridor opposé, les appartements de la Gombault. Là, il faisait clair; aussi ai-je fort bonne mémoire des lieux : une chambre, un boudoir, quelques cabinets difformes, c'était tout l'appartement. Partout le sol était simplement carrelé de rouge; en revanche, les murs s'ornaient de peintures et de tapisseries d'un assez joli goût. La chambre avait des boiseries blanches à filets rouges; les tentures étaient de perse blanche et rouge à sujets indiens. Le lit, haut et étroit, avec
ses frontons triangulaires, ressemblait un peu à un cercueil monté sur quatre grosses roues. Les meubles étaient en perse, sur des bois laqués de blanc à filets rouges. Quelques toiles médiocres représentaient des Amours à la façon de Boucher, mais plus mal dessinés encore que par le maître. Des camaïeux en grisaille décoraient le dessus des portes. Le plafond était si bas que nous le touchions aisément de nos bras levés.
Le boudoir de la Gombault témoignait d'une recherche plus digne de la maîtresse d'un prince. Quelques jolies bergères dédorées laissaient apercevoir la forte toile des sièges, sous la soie bleue élimée, où, parmi des urnes et des guirlandes, se becquetaient des colombes. Les murs se paraient de glaces, de haut en bas; sur les baguettes cannelées des cadres, l'or avait été économiquement remplacé par une peinture jaune en trompe-l'œil... La cheminée, en marbre gris, était surmontée d'un assez bon portrait de la comédienne, costumée pour un bal et le masque à la main. Elle avait la figure ronde et rose, des yeux petits et bruns, des cheveux châtains magnifiques, et semblait potelée sous le flottant d'un domino feu. Je regardai avec sympathie cette compatriote qui avait, comme moi, connu dans ces mêmes lieux l'exil et l'amour... Et soudain je remarquai, suspendue au côté
droit de la gaine de cheminée, une cravache ayant pour manche une jolie pomme d'or à guirlandes. La princesse, qui avait suivi mon regard, me dit :
— Oui... C'est la cravache du prince Ernst. Qu'en faisait-il ici? Je me le demande...
Moi, à qui d'abondantes lectures et ma méditation sur le banc du philosophe avaient révélé l'opinion du prince, touchant l'âme étrangère, j'admirai la naïveté de ma souveraine.
— Voici, me dit Else, en me montrant une bergère devant l'une des fenêtres, où vous vous réfugierez tantôt, pendant la cérémonie.
Je ne l'écoutais guère. Je la regardais. Et je ne pus m'empêcher de témoigner combien, par ce matin de soleil, sous la toile blanche et la blanche paille de riz, elle me ravissait.
— Chère princesse, lui dis-je, souffrez cet aveu de votre obscur sujet : jamais vous ne lui êtes apparue plus jolie... Je n'aurai aucune peine, cet après-midi, à me distraire de la cérémonie officielle qui m'importune. Je n'aurai qu'à vous contempler.
Elle devint toute rose de contentement et, du même coup, intimidée comme une fillette à qui Ton adresse un premier compliment. Ayant vainement cherché quelque chose à me répondre, elle se contenta de dire :
— Allons voir les robes de la comédienne.
Elle m'entraîna, et, tout à côté du corridor, ouvrit la porte d'une vaste pièce, juste assez haute pour s'y tenir debout. Les persiennes closes de l'unique tenêtre tamisaient une blonde pénombre. L'air était imprégné d'une odeur étrange, une odeur d'humanité fanée, mêlée à cette âcreté anisée que laissent les parfums dont l'âme s'est évaporée.
J'ouvris la fenêtre et les persiennes. De ce côté, la pente dévalait, abrupte et presque dénudée, vers la Rotha, tandis qu'au flanc du ravin le chemin carrossable descendait en zigzag sur Litzendorf.
En me retournant, je vis que la princesse avait ouvert les armoires scellées aux murs. L'odeur de chair fanée et de vieux parfums s'exaspérait dans la chambre. Des robes, des costumes de la Gombault étaient là, suspendus à d'énormes crochets rongés de rouille, tout ce qu'elle avait dû laisser, sans doute à regret, le soir de sa faite avec le piqueur. Jupes de Colombine, péplums, manteaux de cour, mais surtout d'innombrables corsages baleinés, des cloches de soie à raies et à fleurettes, des brocarts et des brocatelles, quelques fourrures mangées par les mites jusqu'au cuir, tout cela avait enveloppé le corps agile et voluptueux de la comédienne, et point assez d'années encore n'avaient coulé pour qu'au-
jourd'hui le parfum de la femme ne demeurât distinct, parmi toutes ces odeurs de choses vermoulues et moisies.
— Regardez, fît Else, qui maniait un corsage avec des doigts dégoûtés, regardez la rude étamincdont on doublait ces jolies soies... La peau des femmes, alors, n'était vraiment guère sensible.
Je ne répondis pas : j'évoquais, non sans trouble, la pimpante fille de Chaillot à cette même place, choisissant la parure de la journée, puis tendant les lèvres à son amant princier. Ah! libertine Gombault! quels arômes enivraient l'air de cette chambre où triompha la grâce demi-nue de ton corps vicieux?... Else posa le corsage, se retourna vers moi. Et le soleil, cette fois, avait beau entrer à pleine fenêtre, il n'arrêta pas un baiser si fougueux que le chapeau de bergère s'écroula soudain, entraînant la somptueuse chevelure blonde, dont l'odeur vivante, en s'éparpillant sur mon bras qui soutenait la taille ployée en arrière, vainquit le parfum des amours abolies et de la beauté morte.
— Vous m'aimez, n'est-ce pas, vous m'aimez? murmura la bouche fiévreuse d'Else.
— Je vous aime, lui dis-je.
Et ce fut la première fois que je prononçai sincèrement, pour elle, ces trois mots.
Mes mains ardentes et maladroites cherchèrent à relever la moisson des cheveux. Mais Else fut reprise d'un accès de pudeur :
— Allez à la fenêtre, me dit-elle, et laissez-moi me recoiffer.
J'obéis. Je m'accoudai à la fenêtre... Le grand air, loin de me dégriser, m'enivra : il était calme et lumineux. « Voici, pensai-je, une heure décisive de ma vie. Mon sort se noue en ce moment. Ah ! qu'importe l'avenir... Je veux mon bonheur, et je suis heureux... »
Là-bas, au tournant de la longue vallée que parcouraient mes yeux, le petit village de Litzendorf faisait luire ses ardoises et les paratonnerres de ses cheminées d'usines. La vie me parut exquise comme la couleur du ciel, comme le goût de l'air... Puis, tout à coup, une boule de fumée blanche se leva dans l'air... aux abords de Litzendorf : presque aussitôt, un coup de canon retentit. La parole évangélique surgit dans ma mémoire : (c Et le coq chanta pour la troisième fois! ï) (( Vraiment, pensai-je, je ne suis qu'un frivole Français! Tout à l'heure j'ai senti vibrer en moi l'âme de ma race; la forte haine héréditaire m'a sanglé le cœur... Puis, parce qu'une femme vêtue de blanc m'a donné à boire l'haleine de ses lèvres, me voilà tout à la galanterie. Ils n'oublient pas, eux... Dans le moindre village
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de la montagne, même en cette lointaine Thuringe, le canon tonne... »
La princesse interrompit mes réflexions en me touchant l'épaule. Comme je me retournais, elle devina mon angoisse et sa cause.
— Vous voilà de nouveau hostile, murmurat-elle, parce que c'est aujourd'hui le Sedanstag ! Ni vous ni moi n'étions nés quand cette bataille s'est livrée, et vous êtes pour cela mon ennemi, à l'heure où vous me dites que vous m'aimez. Ce n'est pas vrai! vous ne m'aimez pas!
— Mais si, je vous aime.
— Non, reprit-elle avec une chaleur qui anima ses yeux et ses joues et la fit plus jolie; non, vous ne m'aimez pas. Si vous m'aimiez, votre pays ne compterait plus pour vous. Jeune fille, quand j'ai suivi ici le prince Otto, que j'aimais alors, j'ai oublié Erlenbourg, et si jamais une guerre eût dû armer une principauté contre l'autre, j'aurais été pour Rothberg contre Erlenbourg.
Je ne sus que répondre : et elle-même ne me demanda pas de réponse.
Nous redescendîmes l'escalier tournant; par le vestibule en hémicycle, nous regagnâmes l'esplanade des tilleuls. Le charme délicat qui
nous avait enveloppés dans rancienne demeure de la Gombault s'était évanoui : au contraire, sur cette esplanade transformée en un lieu de fête, tout choquait à présent mes yeux... On tendait les cordes destinées à maintenir le public pendant la cérémonie. Des voitures apportaient des verres et des tasses; on installait des cantines provisoires. La laideur des joies officielles triomphait du charmant décor dédié par le prince philosophe à sa maîtresse.
— Où sont votre sœur et le prince? questionna Else. Je ne les vois nulle part.
En effet, ils avaient disparu. J'interrogeai un sommelier de Herr Graus que je voyais occupé à empiler des bouteilles dans une des cantines.
— Son Altesse le prince héritier et la jeune demoiselle sont entrés là tout à l'heure (il montrait l'extrémité des communs), à l'endroit où tantôt on remisera les voitures de la Cour. Ils doivent y être encore avec le petit Hans, le frère de lait du prince, qui m'a mené ici et va me ramener.
Juste à ce moment nous vîmes le trio sortir des remises. Max tenait familièrement Hans par l'épaule, et semblait lui donner des ordres que l'autre recevait avec un air d'hésitation. Gritte marchait un peu à l'écart : ce fut elle qui nous aperçut, nous signala. Max congédia Hans et
accompagna Gritte jusqu'à nous. Il avait des joues animées, et, dans les yeux, ce je ne sais quoi de dissimulé, de presque mauvais, qui de temps en temps lui troublait le regard. La princesse embrassa Gritte tendrement. Je demandai au prince :
— Que diable faisiez-vous dans les communs avec Hans?
Max, sans me regarder en face, murmura :
— Hans nous montrait comment on a préparé les remises pour abriter les voitures de la Cour, cette après-midi. C'est très bien disposé. Et aussi les écuries.
— Princesse, fis-je, voilà votre calèche qui s'avance pour vous ramener au château.
— Voulez-vous que je vous jette à votre villa? dit-elle en m'adressant un regard moitié ordre, moitié prière. J'ai, dans cette pensée, fait atteler la calèche au lieu de la victoriaj nous y tiendrons quatre, fort à notre aise.
— Merci, princesse, dis-je... Gritte et moi, nous redescendrons à pied par les raccourcis.
Else, sans répondre, me quitta vivement, emmenant le prince. Quand nous fûmes seuls, à travers les sentiers du bois, Gritte me dit ;
— Loup, qu'est-ce que t'a donc fait la princesse? pourquoi n'as-tu pas voulu que nous rentrions tous les quatre dans sa voiture?
J'arrêtai la marche agile de ma sœurette, et je lui dis :
— Ecoute!
Par-dessus le murmure des hêtres et les mille bruits de la forêt, des clameurs montaient de la vallée, tant du côté de Rothberg que du côté de Litzendorf. Rothberg envoyait les notes graves des basses d'une fanfare, qui jouait la Garde sur le "RJiin. A l'approche de midi, les coups de canon se faisaient plus nombreux au château; il en partait un toutes les minutes. Et d'autres répondaient, des villages de la Rotha comme de ceux de la montagne, leurs détonations répercutées par les mille couloirs et les mille écrans des forêts de Thuringe.
Les yeux de Gritte devinrent attentifs.
— Écoute tout cela, lui dis-je. Toi, tu es née il y a quatorze ans, et tu n'as entendu parler des luttes entre l'Allemagne et la France que comme d'événements historiques, comme de la guerre de Sept ans ou des batailles napoléoniennes. Moi, plus vieux que toi, je n'ai connu aussi tout cela que par l'histoire. Je n'ai jamais vu de casque à pointe projeter son ombre sur le sol français. Comme l'individu est pour lui-même le centre de tout, toi et moi nous ne souffrions guère de ce qu'on eût ôté deux provinces à la mère-patrie, ne les ayant jamais connues françaises. Et nous
ne nous sentions pas plus lésés que responsables dans cette défaite. Ainsi nos générations inclinaient de plus en plus à l'inditTérence, à l'oubli pacifique... Mais écoute... et rappelle-toi. Le vainqueur ne veut pas de notre oubli. Il célèbre chaque année, avec jactance et fracas, l'anniversaire de nos désastres ; les jeunes Allemands nés, comme toi et moi, bien après Sedan, veulent leur part de la gloire d'hier, et veulent nous infliger notre part d'humihation. Gritte, tu es une fillette de quatorze ans : toutes ces choses te sont indifférentes... Mais tu te marieras, tu auras des enfants... Alors, tu te rappelleras. Aujourd'hui, regarde bien la fête; écoute bien les Hochiez les fanfares; tressaille aux salves d'artillerie. Il ne nous faut rien perdre de tout cela, afin que plus tard, rentrés dans la patrie, nous fêtions aussi, à notre manière de vaincus, le 2 septembre, nous rappelant que, malgré tant d'années échues, et même dans une bourgade perdue de Thuringe, — en Allemagne, ce jour de fin d'été est toujours le Sedanstag... Maintenant, allons déjeuner!
ES clairons sonnèrent, un roulement de tambour imposa silence à la foule venue de Rothberg, d'Altendorf, de Litzendorf, de Steinach, de tous les villages environnants, plaine et montagne, pour assister à l'inauguration du monument provisoire de Bismarck dans le parc de la Fasanerie. Tambours et clairons annonçaient les voitures de la Cour.
Il était deux heures et demie après-midi. Le temps, si frais le matin, s'était brusquement échauffé, faute de la brise qui, toute la matinée, avait soufflé des couloirs de la montagne. L'air vibrait dans l'éclat du soleil, comme au cœur de l'été. Les drapeaux pendaient immobiles le long des hampes. Et les voitures de la Cour appa-
furent, parmi le respectueux silence du peuple assemblé.
Du boudoir de la Gombault, où je m'étais rendu à l'avance afin de ne pas me mêler à la foule, je les vis arriver, défiler. J'étais seul : car Gritte avait préféré accompagner M. et M""^ Moloch. Gritte était encore à l'âge où la chaleur du soleil, la poussière, le bruit, la bousculade de la foule, sont des divertissements. Je crois bien aussi qu'elle voulait voir de plus près parader son ami Max en tenue de lieutenant.
La première voiture, carrosse de cour bleu et blanc, aux couleurs de Rothberg-Steinach, contenait le prince Otto en uniforme de colonel de uhlans : le prince commandait fictivement un régiment en garnison sur la frontière française. A ses côtés, en capitaine de la Landwehr, siégeait un long vieillard exténué, le directeur prussien du cercle de Steinach, qui représentait à la féto l'empire allemand et le roi de Prusse, Dans la voiture suivante, victoria légère joliment attelée de deux juments blanches, la princesse Else, seule avec M"^ de Bohlberg,- fut très acclamée par la foule. Puis vinrent des landaus où se carraient d'abord le major de Marbach, l'air inquiet, le geste agité (sans doute les coups de canon, durant toute la matinée, avaient troublé ses nerfs), puis les fonctionnaires supérieurs
de la principauté, l'aumônier, le ministre de la police, baron de Drontheim, avec sa grosse épouse tout en taffetas noir et sa mignonne sœur Frika tout en mousseline bise; le ministre de la voie publique et des forêts, le directeur des postes, l'architecte du palais, et enfin des seigneurs de moindre importance accompagnés de leurs femmes. Quelques-unes de celles-ci étaient agréables; le peuple, en les voyant apparaître, murmurait des allusions auxquelles le nom du prince Otto se mêlait. Le passage de M'^® Frika, surtout, souleva un murmure qui ne parut pas déplaire à cette jolie personne effrontée. Dans la dernière voiture s'épanouissait Herr Graus luimême, un Graus de parade, vêtu d'un frac taillé presque en habit de cour, la chemise à jabot bouff'ant sur le thorax, une double brochette de décorations suspendues à son revers gauche... G'est que Herr Graus était le président du comité de la Statue.
Tous ces équipages débarquèrent leur contingent chamarré devant l'estrade d'honneur. Fonctionnaires, dignitaires et dames prirent leur place autour du siège plus élevé réservé au prince... Les cochers virèrent devant l'estrade et s'en allèrent remiser aux communs.
La foule, qui avait acclamé, admirait maintenant. Foule respectueuse et docile, dont les têtes
innombrables, rouges et suantes, moutonnaient autour de l'espace vide réservé — devant la statue — à l'estrade des dignitaires et à la tribune des orateurs. Les femmes, sous de légers costumes de toile, laissaient deviner leurs formes généreuses ; les hommes revêtaient la triste livrée noire du dimanche. Seules, quelques familles de montagnards, descendues des hauteurs de Rennstieg, relevaient la vulgarité de cette foule par le rouge brodé d'une jupe de femme, le bleu d'une veste d'homme, une coiffe de dentelle ou un grand chapeau de feutre. Des soldats faisaient la police de l'assemblée. Ils la faisaient rudement. Un gamin, ayant eu l'audace de grimper sur un hêtre pour mieux voir, fut appréhendé si violemment et corrigé si dru par deux de ces gaillards en uniforme, que, le visage taché de sang et de larmes, on le vit s'enfuir comme un lièvre dans la forêt, sitôt lâché, renonçant au plaisir de voir inaugurer Bismarck, guéri de toute curiosité.
Quand tout le monde officiel fut installé, il se fit un silence pendant lequel les liens qui maintenaient le voile de la statue furent coupés. Et soudain, dans une immense acclamation, dans la fanfare des orchestres jouant la Garde du T{hin, les voiles tombèrent. Tous les fronts étaient dé-
couverts, tous les regards se tournaient vers la haute image casquée, l'image de Titan germanique appuyant sur un glaive droit sa lourde main, tandis qu'à son côté un dogue aux yeux mauvais montrait les dents. Commandé par le Prince Max, charmant sous son uniforme de lieutenant, le détachement de la garnison présentait les armes. La princesse, debout à côté du prince, acclamait, applaudissait aussi.
Moi, dissimulé derrière les rideaux du boudoir, je me gourmandais.
« Pourquoi est-ce que je souffre? Je ressens quelque chose de comparable à la douleur causée par la perte d'un être cher, par l'irréparable de la mort. Oui, c'est bien cette révolte, cette rage contre le destin révolu. Ah! raisonnons pourtant! Il est naturel que ce peuple allemand célèbre son avènement à la gloire, à la fortune, à la domination. Il est juste qu'il coule dans le bronze l'image des artisans de sa fortune, il est humain que son enthousiasme éclate, quand on lui montre ces images au milieu d'un concours de peuple, en un jour commémoratif de bataille gagnée... Soyons ferme! Regardons en face la réahté. Je ne peux pas empêcher que Bismarck ait existé, qu'il ait fondé l'unité allemande, et que, grâce à lui, je sois né dans une France démembrée et humiliée... »
La Wacht am %hein achevée, l'orchestre avait commencé un long morceau intitulé sur le programme Slegessymphonie, ou symphonie de la Victoire, dont l'auteur était Herr Baumann, maître de chapelle du château. C'était une musique comme tant de musiques allemandes modernes, dans le goût italien teinté de wagnérisme. Pendant qu'elle sévissait, je ne pouvais toujours détacher mes yeux du géant de similibronze, lourdement appuyé sur le glaive plat, la pointe posée sur un roc... Il me personnifiait le destin.
Qu'est-ce que le destin des peuples? Est-ce leur sol, l'air qu'ils respirent, leur ciel, leur climat? Ce que produit, en hommes, telle partie de la terre, est-il aussi immuable que ce qu'elle produit en bêtes et en arbres? Ou bien le destin est-il au contraire l'effort de chaque individu, combiné dans l'espace et dans la durée? C'est tout cela et c'est encore autre chose. Le Destin, c'est la cause imprévue, inescomptable à l'avance, qui finit par faire pencher l'événement. Et cette cause m'apparaissait bien aujourd'hui être l'enfant miraculeux que tel ou tel peuple voit naître à certain jour, — celui que Carlyle appelle le héros et Nietzsche le Surhomme. Le destin, c'est Jeanne d'Arc; c'est Guillaume le Conquérant; c'est Bonaparte. Le destin, c'est
Bismarck. Toutes les théories des héros-résultantes ne prévaudront pas contre ce fait éclatant : s'il n'y avait pas eu un Bonaparte, et s'il n'y avait pas eu un Bismarck dans l'histoire contemporaine, cette histoire serait autre: elle ne ressemblerait en rien à ce que ces surhommes l'ont faite. A l'ordinaire, l'histoire n'est qu'une résultante d'infiniment petites forces où chaque individu (même ceux qui sont au gouvernement) n'a que la part d'une composante élémentaire. Mais à certaines heures naissent des hommes qui résument en eux une force capable d'intégrer, d'orienter toutes les autres forces élémentaires de la nation. Ceux-là changent vraiment le destin des peuples et du monde. Ou plutôt ces hommes sont le destin.
... Sous le grand soleil que pas un souffle de brise ne tempère, je vois, de ma fenêtre, comme dans une étrange fantasmagorie, la foule suante et bruyante, l'estrade rouge et chamarrée, les soldats de Rothberg l'arme au pied, le visage brun, l'air rude; et, parmi les musiciens, le long Kapellmeister à cheveux gris bouclés qui s'agite éperdument sur sa propre musique... Tout cela, je le vois vaguement. Je ne vois nettement que le Titan de faux bronze, avec sa lourde poigne maintenant l'épée verticale sur le roc, et le mau-
vais dogue, menaçant des yeux et des crocs, à coté de lui. Le soleil de trois heures fait luire la patine neuve. Une odeur de poussière et de chair qui fermente monte de l'esplanade et vient se mêler, dans le boudoir de la Gonibault, à l'odeur vétusté des murs, au subtil relent d'humanité morte. Je me sens vague et grisé.
Je regarde le Titan de bronze, figure du destin. Et je médite sur ce qu'eût été le destin du monde, si cette figure formidable n'eût pas surgi. Cependant continue l'interminable Siegessymphonie.
Tandis que les alliés entrent en France pour la seconde fois, là-bas, dans la marche de Brandebourg, en la petite bourgade de Schœnhausen, il naît un hls à un hobereau. Rude enfant, tout de suite, même au temps où cette tête ravagée et casquée que voilà s'ornait de boucles blondes. Les paysans s'émerveillaient de le voir chevaucher, au galop fou, dans le domaine paternel. Passent les années : voilà le petit hobereau étudiant à Gœttingue. Bien qu'il rêve déjà de l'unité allemande, il ne peut s'entendre avec la "Burschenschafî, cette association d'étudiants qui avait juré de faire l'Allemagne une et libre. Ces étudiants sont rationalistes, trop parleurs, trop
juifs. Dans un Korps aristocratique, avec d'autres petits hobereaux, particularistes, il fera meilleur ménage.
Il revient de là bretteur irascible, flanqué de dogues monstrueux, ayant eu vingt-huit duels, dont un seul lui laisse une balafre. Sa force, sa raillerie aiguë, le rendent redoutable : mais le doctrinarisme de l'école romantique et traditionaliste le ligotte... Fonctionnaire un instant, le souci des domaines paternels endettés le ramène à la terre : dix années durant il vivra ainsi, gentilhomme cultivateur. Ce sera sa vraie vie. Il s'intéressera sincèrement aux gelées nocturnes, aux bêtes malades, aux mauvais chemins, aux brebis affamées, aux agneaux morts, à la disette en paille, en fourrage, en pommes de terre, en fumier, a Plus que toute la politique, déclare-t-il lui-même, une betterave m'émeut! » Mais ce rude terrien, ce chasseur brutal est un liseur. Des ballots de papier imprimé, — rien que des livres sur l'histoire allemande et anglaise, — envahissent Kniephof^ sa résidence. Les hobereaux du voisinage n'en reviennent pas. Pourquoi ce hobereau, qui boit et courre le cerf comme eux, s'amuse-t-il à lire? Bismarck est liseur. Il est aussi sentimental, tendre pour sa sœur, tendre pour sa femme... En 1849, il est élu à Rathenow député prussien.
Dès qu'il a parlé, la camarilla royale reconnaît qu'elle a trouvé son orateur et son chef.
Il ne ressemble encore nullement au grand cuirassier que voilà. Il est svelte, chevelu, barbu parmi les hobereaux rasés. Dans sa face embrasée, tannée, luisent d'énormes yeux gris, assez beaux. Son éloquence est embrouillée comme un ciel d'orage, mais soudain l'éclair en jaillit, et la foudre frappe... Il appelle le peuple : « cet âne déguisé de la peau d'un lion et brayant sur les places publiques. » Il nie que l'opinion publique soit la volonté populaire... C'est le souverain seul qui sait écouter en soi l'écho mystérieux du vouloir providentiel des peuples. Le Parlement est une nef de fous : honte et mépris au système anglais! Certes, les rois sont menés par des femmes, des ambitieux, des courtisans et des rêveurs. Mais la suzeraineté royale n'en est pas moins l'expression de la légitimité de la noblesse...
... D'un vif coup d'archet, le bon Hofkapellmeister a stimulé, ramassé l'ardeur de ses interprètes. Les cuivres s'époumonent, les fifres jettent des notes stridentes, la grosse caisse s'évertue innocemment à imiter le canon... Je comprends qu'après Bismarck politique, Herr Baumann prétend évoquer Bismarck guerrier. Par quel mariage
d'instruments, par quelle combinaison d'harmonie pourrais-tu, laborieux assembleur de notes, figurer cette alliance quasi amoureuse de l'astuce et de la force, qui distingue de toute autre oeuvre humaine l'œuvre de ton héros? Au diable tes fifres et le comique fracas de tes peaux d'âne! Laisse-moi rêver à ce que dut être la pensée, sous ce front énorme, quand elle se résolut, sans que ce fût indispensable, au parti sanglant : car il voulut les guerres, ce Titan! Évidemment il avait cette foi: que certaines grandes reconstructions ethniques ne se cimentent bien qu'avec du sang. En 1848, il ne tint qu'à lui de faire, sans coup férir, l'unité allemande. La diète de Francfort l'offre au roi de Prusse. C'est Bismarck qui ne veut pas, contre toutes les volontés, contre la Cour, surtout contre les femmes de la Cour. Époque tragique où parfois ce bon serviteur de la Mort, énervé des résistances de la vie, arrache, pour se calmer, en sortant d'une dispute, des serrures aux portes, avec la clé...
Comme il veut plus fort que tous les autres, c'est sa volonté qui triomphe. Trois guerres en six ans. Trois fois, pour les engager, le même procédé : abuser l'ennemi avant de le frapper. Une diplomatie de guet-apens prépare invariablement la saignée... Plus tard dans la retraite, en buvant de la bière, il reconnaîtra lui-même.
avec un gros rire, que cette manière fut la sienne. Autant que d'avoir terrassé les ennemis à la bataille, il sera fier de les avoir roulés sinistrement. Beau joueur du reste, ayant mis sa vie sur la carte. Est-il une plus tragique image de la destinée en gésine que celle-ci : le grand cuirassier blanc, à cheval depuis treize heures, les cuisses gonflées par la chevauchée, s'est arrêté à l'est du champ de bataille. Sa jument alezane, les rênes sur le col, broute les blés verts de Sadowa, humides de sang. Le soir approche. La lutte est encore indécise : mais il semble bien que la Prusse a perdu l'enjeu. Le cuirassier blanc charge son pistolet et allume un cigare. Les yeux sur l'horizon, il le fume avec lenteur, car il a mesuré sa vie à la longueur du cigare... Peut-on se garrotter plus étroitement avec le destin?... Voici les dernières bouffées du cigare; les cris des Autrichiens annoncent la victoire, Bismarck arme son pistolet... Soudain, derrière le nuage de poussière soulevé parles vainqueurs, le canon tonne. C'est le canon du Kronprinz. Le « coup du Capricorne », une fois de plus, a réussi. Bismarck abat son pistolet, jette le culot mâchonné de son cigare, et, ramassant sa jument alezane des rênes et de l'éperon, galope aux nouvelles, le cœur à l'aise...
Quelqu'un a dit fort justement : Les Allemands sont longs, — c'est-à-dire qu'ils s'expriment volontiers longuement, qu'ils écoutent sans impatience les longs discours, que les longues cérémonies ne les lassent pas. La symphonie de la victoire dura une bonne demi-heure. Je dois convenir qu'elle sonna ses derniers accords parmi la distraction de toute l'assistance. L'attention ne se réveilla que quand Herr Graus monta les degrés de la tribune des orateurs... Son discours, pourtant, fut plat. Il répéta de cent façons que la grandeur de l'Empire allemand était l'œuvre de cet homme de plâtre bronzé, accompagné d'un dogue, que l'empire allemand était éternel, qu'il était la Force et la Justice, que le rôle de tout Allemand digne de ce nom était de soutenir l'Empire, de donner sa vie pour l'Empire. Il insista (avec une maladresse qui embrunit le front du prince Otto) sur l'importance de cette statue d'un des fondateurs de l'Empire en un point du territoire que la magnanimité dudit fondateur avait laissé libre. Tout cela fut débité sur un ton de suffisance, avec des mots scientifiques, des néologismes pompeux, un usage à tort et à travers de citations des poètes et des philosophes, tout le pédantisme à la grosse que l'enseignement primaire allemand insuffle à
ses disciples. On l'applaudit peu. Il était plus envié qu'aimé à Rothbcrg; les social-démocrates de Litzendorf l'accusaient d'être un espion à la solde de Berlin.
Le directeur prussien du cercle de Steinach lui succéda. C'était un maigre et long personnage à lunettes. Il narra prolixement les principaux événements de la vie de Bismarck. J'admirai comment l'histoire s'affadit, contée par un sot. Dans le verbiage du Kreisdirector, le Titan se ratatinait aux proportions d'un heureux bureaucrate. Sa tragique carrière tenait toute dans une teuille de signalement.
« En telle année, Son Altesse le roi Guillaume I" le délégua à la Diète de Francfort. Il y prit rang juste après le délégué autrichien. En telle année il fut ministre... En telle autre il fut chancelier... En telle autre il eut le grand cordon de l'Aigle... »
Ainsi parlait le sous-prétet prussien, parmi la respectueuse attention de la foule suante et de la cour bâillante. Et l'on devinait que pour son étroite cervelle, Sadowa et Sedan n'avaient pas eu de plus haut objet ni de résultat plus marquant que de consacrer un exceptionnel fonctionnaire, un rond de cuir phénomène, battant pour longtemps le record des promotions et des ordres.
Comme il achevait sa péroraison, proposant ingénument aux fonctionnaires présents et à venir l'exemple de Bismarck, les premiers nuages apparurent sur le bleu ardent du ciel. Et un léger coup de brise fit frissonner les drapeaux et les oriflammes.
L'orchestre enleva un air de marche. Puis le prince Otto se leva. Il se fit un profond silence, si profond qu'on entendit les toiles claquer sur les hampes. Il parla de l'estrade, et, sans doute pour marquer une différence avec les autres orateurs, tut très bref. Sa voix sèche avait delà tbrce et pénétrait.
(( Habitants de Rothberg, dit-il, nous avons voulu faire coïncider ici trois événements : l'anniversaire de la victoire des victoires; l'inauguration de la statue d'un des plus grands Allemands qui aient jamais vu le jour; et l'incorporation des recrues de l'année.
(c Jeunes soldats, contemplez à côté de vous les figures martiales des vétérans nés sur le même sol. Ils furent, eux, les compagnons de iMoltke le Grand, de Guillaume le Grand, de Bismarck le Grand. Ils ont donné leur peine et leur sang. Beaucoup de leurs frères sont morts à l'œuvre.
(( Respectez ces vétérans, jurez de les imiter. Les temps sont difficiles; plus d'un estime que,
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH 2If
depuis la fondation de l'Empire, il n'en fut pas de plus incertains, de plus dangereux. Nous, Allemands, nous aimons la paix, mais nous ne craignons pas la guerre, car Dieu marche avec nous. Jeunes soldats, serrez-vous derrière votre prince et derrière votre Empereur! i)
Cette fois, l'enthousiasme fut ardent et unanime. Les Hochlles « Vive l'Empereur! » «. Vive Son Altesf.e! » montèrent en violente clameur vers le ciel qui, peu à peu, se voilait de brume et ne versait plus qu'une lumière tamisée. Je regardais la princesse : elle applaudissait à rompre ses gants. La fièvre germanique l'avait gagnée : ce mari qu'elle n'aimait point, elle l'applaudissait parce qu'il avait prononcé des paroles allemandes... J'éprouvai contre elle de la rancune mêlée étrangement à du désir. Et un parti, jusque-là incertain, fut arrêté en moi.
Juste à ce moment, comme si elle eût senti ma pensée et mes yeux peser sur elle, Else regarda vers la fenêtre derrière laquelle elle me savait dissimulé. Je la vis dire quelques mots à l'oreille du prince qui, après hésitation, parut acquiescer. M'^° de Bohlberg se leva aussi; toutes deux quittèrent la tribune par une sortie spéciale, ménagée derrière les sièges des souverains.
La manœuvre du détachement commença alors. Le major avait quitté l'estrade et assistait
2l6 MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
à la parade commandée par le prince Max. Links t T{echtsL., Comme ils défilaient exactement, ces montagnards de Thuringe, mués en guerriers! Toujours un Français sera impressionné par la rigueur mécanique d'une parade à la prussienne. Toujours il se trouvera en France des réformateurs pour croire que la victoire est au prix d'imiter cette parade. Moi-même, je n'en pouvais détacher mes yeux. Et j'avais beau me dire que tout cela n'est que rites, je dus m'avouer que ces rites m'inquiétaient comme de dangereuses réalités.
Tout à coup, la porte s'ouvrit derrière moi : un parfum d'iris et de jicky me caressa les narines; je me retournai: c'était la princesse. Un clin de paupières me fit comprendre qu'elle n'était pas seule. En effet, la silhouette pointue, le visage acide de M"^ de Bohlberg, apparurent derrière elle.
— Ah! monsieur Dubert, fit la princesse, feignant la surprise... J'avais oublié que vous étiez ici... pardonnez-moi de troubler votre solitude... Il fait très chaud sur l'estrade, et je me suis trouvée un peu incommodée... Alors j'ai pensé à ce refuge, où il y a plus de fraîcheur et moins de poussière.
M"® de Bohlberg regardait hargneusement le plafond. Toute sa figure exprimait :
et Quelle pitic d'entendre une princesse mentir si maladroitement et si effrontément à la fois! »
Avec l'empressement d'un fidèle sujet, je me levai, j'offris de me retirer.
— Non, de grâce, restez, fit vivement la princesse. Je serais désolée de vous chasser, monsieur Dubert... Je vais seulement me reposer quelques instants dans ce fauteuil... Là... Dès que je me sentirai d'aplomb, je regagnerai l'estrade officielle... Mais vous, Bohlberg, ajoutât-elle en se tournant vers la descendante d'Ottomar le Grand, qui, maintenant, contemplait dans les glaces du boudoir la multiple image de son anguleuse personne, je ne veux pas vous priver d'assister à la cérémonie à la place qui vous est réservée... d'autant plus qu'ici il fait un peu humide pour votre sciatique.
— Je suis aux ordres de Votre Altesse, fit sèchement la demoiselle d'honneur.
— Allez! allez, Bohlberg... Rassurez le prince... dites-lui que je me repose un moment et que je rejoins la Cour tout à l'heure. Allez!...
M"^ de Bohlberg fit demi-tour avec la précision et la grâce d'un vieux sous-officier. A peine avait-elle refermé la porte, que la princesse bondit de son fauteuil et vint m'ofi'rir sa joue.
— Embrassez-moi, mon sujet!...
Elle ôta le coussin d'une bergère, le jeta âmes pieds et s'assit dessus.
— Ce que je fais est fou, dit-elle. Heureusement que le peuple m'aime et s'amuse de mes fantaisies. Mais, sûrement, le prince me grondera ce soir. Car ses espions ordinaires lui raconteront que nous sommes restés seuls. Je me compromets pour vous. N'êtes-vous pas fier de compromettre une princesse régnante?
Je l'assurai que j'étais gonflé d'orgueil, (c Mais pourquoi (objectai-je à part moi), pourquoi me le fait-elle dire? )) Elle reprit :
— Je suis contente aujourd'hui. On m'a beaucoup acclamée. Les gens de Steinach euxmêmes, qui sont Prussiens, me regardent un peu comme leur souveraine. Notre fête est jolie... Avez-vous admiré les pittoresques costumes des montagnards? Malheureusement l'orage menace. Je voudrais qu'il n'y eût pas d'orage jusqu'à la fin.
(( Ame étrangère! pensais-je, empruntant le mot du prince Ernst... La voilà qui oublie le sens désobligeant pour moi de ce qu'elle appelle noire fête. Et pourtant elle m'aime. »
Le bruit des acclamations nous attira vers la fenêtre. Dissimulés derrière les persiennes entrecloses, nous vîmes s'achever la manoeuvre. Apres des marches, des conversions, des doublements,
des alignements divers, le prince Max ramenait son détachement en bataille devant la statue du Titan au dogue. Preste et gracieux, il courait au bout de la file, vérifiait l'alignement, puis reprenait en avant son poste de chef. Sa voix enfantine, troublée parla mue, mais déjà exercée au commandement, faisait jouer unanimement les mécaniques humaines. Et tel est l'attrait des rites guerriers que cet enfant, dont je savais l'âme de philosophe, semblait se complaire à son métier d'apprenti héros.
— Comme il est beau, mon fils! s'écria la princesse avec orgueil... Il serait au besoin un guerrier comme ses ancêtres.
Elle disait cela pour elle-même... Une fois de plus j 'eus l'humiliante conviction d'être un accessoire dans sa vie, un accessoire capable, il est vrai, d'usurper à certaines heures la place principale, de vaincre tous les devoirs sociaux et conjugaux, mais un accessoire.
Pourtant elle quitta la fenêtre, regagna la bergère dédorée et me dit :
— Venez près de moi.
J'obéis. Else continua :
— Ce sot de Marbach va parler, il dira des choses qui vous irriteront. Donnez-moi votre main; ne l'écoutez pas; oubliez tout ce qui n'est pas moi.
Je lui SUS gré de cette gentille pensée. Je m'agenouillai à ses pieds sur le coussin : ainsi nos places de tout à l'heure étaient échangées. Elle se renversa sur le fauteuil et m'abandonna, d'abord sa belle main blanche aux ongles bombés, puis son buste et son visage... Grâce à cette condescendance princière, le début du discours de Marbach m'échappa. J'étais à la fois troublé et heureux. Jamais un tel besoin de sentir Else complice ne m'avait agité. Un puéril désir de revanche aiguisait ce besoin, — le désir de prendre quelque chose à qui avait tant pris aux miens, de voler le voleur. L'air qui peu à peu se chargeait d'une énervante électricité, le relent de cette maison hantée par le souvenir d'une belle fille amoureuse, peut-être je ne sais quel puéril sadisme à nous trouver ensemble serrés Tun contre l'autre, presque en public, — tout conspirait à nous attendrir.
— Redites-moi, balbutia Else, redites-moi que vous m'aimez!
Et je les lui redis, sans avoir besoin, il me sembla, de forcer ma pensée ni ma voix, ces tout petits mots, tellement grands qu'ils sont vides, s'il ne contiennent tout.
— Soyons sages, murmura-t-elle, le souffle entrecoupé. Bohlberg peut entrer d'un moment à l'autre, si le prince m'envoie chercher. Asseyez-
VOUS sur une chaise auprès de moi, bien gentiment.
Dans cette accalmie qui suit les violentes caresses incomplètes, cette accalmie où les muscles sont morts, où les nerts faiblissent et s'assoupissent, proches l'un de l'autre et les doigts entrelaces, nous entendîmes le comte de Marbach, qui continuait son discours fréquemmen: interrompu par les applaudissements et les Hochf... Le comte avait une voix de stentor, et il articulait ses phrases comme autant de commandements militaires. Pas un mot ne nous échappa.
Il disait :
— Si grande que soit cette Allemagne que vous devrez peut-être défendre par les armes, jeunes soldats, songez qu'elle est petite à côté de ce qu'elle sera, de ce qu'il faut qu'elle soit, grâce à vous. Dans un espace d'années qui sera court, nous devons voir ceci : le drapeau germanique abritera quatre-vingt-six millions d'Allemands, et ceux-ci gouverneront un territoire peuplé de cent trente millions d'Européens. Sur ce vaste territoire, seuls les Allemands exerceront des droits politiques, seuls ils serviront dans la marine et dans l'armée, seuls ils pourront acquérir la terre. Ils seront alors, comme au moyen âge, un peuple de maîtres, condescen-
dant simplement à ce que les travaux inférieurs soient exécutés par les peuples soumis à leur domination...
Ces extraordinaires propos, qui me semblaient à moi dénués de toute espèce de sens commun, j'en avais suivi peu à peu l'impression sur le visage d'Else. Je dus constater qu'elle était d'accord avec cette vague foule qui les écoutait. Quand des tonnerres d'applaudissements éclatèrent sur la dernière phrase, évoquant l'image de l'Empire du moyen âge restauré au profit de l'Allemagne, la main de la princesse quitta ma main, et elle se précipita vers la fenêtre en applaudissant. Ce fut un mouvement instinctif, dont elle fut gênée aussitôt après. Son regard évita mon regard et nos mains ne se joignirent plus.
A mon tour je m'approchai de la fenêtre : le discours de Marbach m'intéressait, décidément.
Il continua, la voix peu à peu plus rude et le ton plus violent :
— Jeunes soldats, cet espoir qui est dans notre cœur d'Allemands, ce vaste espoir auquel nous initia le héros que voici, le prince de Bismarck, vous entendrez peut-être quelques malheureux le renier, le bafouer... Oui! c'est la honte de notre temps que des Allemands osent se dresser
contre l'Allemagne, et dire a : Nous te voulons petite! » Ils sont peu nombreux, mais ils existent; presque chaque ville en compte quelques-uns. Au nom de vagues idées de liberté et de fraternité, celles mêmes que Bismarck haïssait en haïssant la France, ils proclament la déchéance de la Force, sous prétexte de faire triompher la Pensée... Mauvais citoyens, ennemis jurés de la patrie, de l'Empereur et de notre prince bienaimé! Je suis sûr qu'il n'en existe aucun dans vos rangs; mais je sais, hélas! qu'il en est dans la principauté, et même dans Rothberg. N'avonsnous pas subi, aujourd'hui même, jour de patriotique commémoration, la douleur de voir un Allemand, un fils de ce Rothberg qui a donné un empereur à la patrie, annoncer sous des formes ambiguës qu'il protesterait, en somme, contre l'érection de ce monument?
La foule conspua ce mauvais citoyen.
— Il a aHiché cela sur les murs de la ville, poursuivit le major, et les habitants n'ont pas lacéré l'afTiche et chassé l'impudent! La magnanimité de notre cher souverain laisse à cet ennemi le droit d'habiter notre sol : et notre souverain a raison, car cet homme n'est qu'un insensé. Mais votre devoir, à vous, jeunes soldats, est de vous détourner avec horreur d'un tel homme, la honte de ce pays et de cette
heure... Méprisez-le! Honnissez-le! De pareils citoyens ne sont pas dignes d'enseigner des Allemands! Honte à eux! Gloire au prince de Bismarck, modèle de l'Allemand!
Un tumulte d'applaudissements, mêlé à une confuse rumeur de la foule, accueillit cette péroraison.
Mais en cet instant il se passa une chose inattendue et vraiment extraordinaire, si extraordinaire que la stupeur même qu'elle provoqua la rendit possible.
Par-dessous la corde qui barrait à la foule l'accès du centre de l'esplanade, un petit vieillard, ses cheveux blancs envolés autour de sa figure simiesque, vêtu de noir, l'ample redingote ouverte sur un gilet blanc, passa lestement. Il traversa l'espace vide entre la foule et la tribune et y grimpa... Ce tut si bref, si imprévu, que personne ne songea à l'empêcher. D'ailleurs, le prince Max qui commandait le détachement resta impassible, et quand le major comte de Marbach, qui remontait les degrés de l'estrade officielle, eut repris sa place, il aperçut, installé dans la tribune, le docteur Zimmermann luimême, qui, de sa claire voix haute, commençait, imposant silence à la foule d'un geste de la main :
— On m'a insulté, on m'a prêté des actes et
des projets qui ne sont pas les miens... Si l'on m'interdit de me défendre, le monde apprendra par moi que la pensée est esclave sur le territoire de Rothberg.
— Dehors I dehors! hurla le major du haut de son estrade.
Et il allait s'élancer, quand le prince lui saisit le bras et le fit se rasseoir. Moloch continua :
— Je serai bref. Ce que je voulais expliquer dans ma conférence, je le résumerai en quelques mots. Et je me permettrai de rappeler aux compatriotes qui m'écoutent que cette guerre de France — œuvre de Bismarck — je l'ai faite. J'ai reçu une balle française dans la sixième côte droite. L'orateur qui m'a précédé, ce vaillant capitaine, n'a jamais été blessé, lui, sinon dans sa raison, et par le pétard inoflfensif d'un nègre.
On rit. Le major, Prussien et hobereau, était impopulaire à Rothberg.
— J'ai donc, peut-être, poursuivit le petit homme, quelque droit à parler d'une fête pour laquelle j'ai payé mon écot... Eh bien! cette guerre où triomphèrent l'intelligence, la volonté, la patience allemandes, un homme a empêché qu'elle fut belle, autant que peut l'être une chose de mort.
— Qui cela? qui cela? cria la foule.
Malgré sa mésintelligence avec le prince,
Herr Doctor Zimmermann gardait cependant auprès de beaucoup de gens le prestige de sa célébrité européenne, et la plupart des Rothbergeois ne laissaient pas d'être assez fiers de lui. D'autres le regardaient simplement comme un original, ou une façon d'illuminé. En sorte que b foule semblait jusqu'à présent plus amusée qu'hostile. Un certain nombre d'échauffés crièrent seuls : c( A bas! à bas! » Mais la plupart des auditeurs s'amusaient à répéter en manière de scie : (( Qui ça? qui ça? »
Au premier rang de cette foule, je reconnus ma sœur Gritte, qui semblait se divertir extrêmement. Elle adressait des signes cabalistiques au prince Max, qu'elle essayait vainement de faire rire sous les armes... Près d'elle, tout en taffetas aubergine, M"''' Zimmermann, appuyée sur la corde de ses deux mains gantées de filoselle, levait vers son héros des yeux d'extase.
— Qui ça? criait la foule.
Quand le tumulte fut à peu près apaisé, Moloch, montrant du doigt l'homme au dogue, le Titan de bronze, cria :
— Celui-ci!...
Cette fois, les clameurs ennemies dominèrent. Le major, sur son estrade, eut un sursaut : et je vis pâlir, entre ses bandeaux, le visage de Frau Doctor.
Mais la grêle et perçante voix du petit savant à tête blanche força de nouveau la curiosité et le silence.
— Je vous répète que celui-ci a terni devant l'histoire la gloire de l'Allemagne unifiée. Allemands qui m'écoutez, rien ne vous sert de clamer : c: Nous avons toujours raison, et l'histoire ne saurait ne pas nous donner raison. » L'histoire n'est pas écrite par les Allemands tout seuls. C'est la conscience universelle qui dicte ses jugements. Or, la conscience universelle, admirant l'énergie, le courage, l'intelligence de cet Allemand que voici, dira : (( Il a demandé son succès à l'astuce et au mensonge ; il l'a déshonoré par la cruauté. Et son crime a été d'autant plus grand que tout ce qu'il a fait pouvait être fait sans astuce, sans mensonge et sans cruauté... »
La foule devenait houleuse. Quelques voix pourtant crièrent :
— Ecoutez! écoutez!
— Oui, écoutez-moi, reprit Moloch. N'ai-je pas le droit de parler aujourd'hui, jour des vétérans? Ne suis-je pas moi-même un vétéran?...
— Bravo! firent les mêmes voix.
— Je vous disais que l'œuvre de cet homme aurait pu s'accomplir sans tant de férocité. Je le
prouve. En 1848, à la Dicte de Francfort, une députation vint offrir à Frédéric-Guillaume IV, roi de Prusse, la couronne impériale. Le souverain inclinait à accepter : qui l'en empêcha? M. de Bismarck. Offerte par des mains roturières, il paraît que la couronne impériale ne valait rien. « Je ne veux pas, dit Bismarck, mettre sur les épaules de mon souverain un manteau d'hermine doublé de rouge. » Quand il le mit vingt ans plus tard sur les épaules de Guillaume V% l'hermine était pourtant doublée de rouge : le sang des deux peuples avait fourni la couleur.
Il y eut encore des murmures, mais l'orateur ne fut pas interrompu. Impassible, le prince Otto écoutait.
— Bismarck haïssait le rouge des libéraux, reprit Moloch, mais le rouge du sang, il l'aimait. Comme les méthodes d'astuce et de mensonge, il goûtait les méthodes de cruauté. Oui! de cruauté! cria Moloch avec violence à la foule qui protestait. Et c'est cela que je ne lui pardonne pas! C'est d'avoir souillé d'astuce et de cruauté la grande oeuvre de notre unité. Aucune guerre n'a été entreprise par lui sans un prologue de mensonge : mensonge dans la guerre des Duchés, mensonge dans la guerre à l'Autriche, mensonge dans la guerre avec la France... Mais la guerre
avec la France fut surtout horrible, oui, horrible! Une tache sur le nom allemand! Vous aurez beau couvrir l'Allemagne de statues de cet homme, vous n'emptcherez pas l'histoire de recueillir, d'avoir déjà recueilli les propos abominables qu'il a tenus, au delà des Vosges. A Bazeilles, il déclare, en reniflant l'air incendié, que le paysan français rôti sent l'oignon frit. A Tours, on hisse le drapeau blanc après un essai de défense; le général Voigt-Rhetz cesse le bombardement : Bismarck l'injurie. Partout il s'indigne contre l'inertie que mettent les chefs militaires à fusiller les francs-tireurs. Il recommande qu'on fasse le plus de mal possible à la population civile; cela, dit-il, la dirige vers la Paix... Pas de quartier, même aux soldats réguliers : car, grattez le Français, vous retrouverez le Turco... Sous Paris, des pauvres désarmés déterrent, sous la neige, à portée de fusil, quelques pommes de terre abandonnées : Bismarck exige qu'on tire sur eux. C'est lui qui voulut bombarder Paris : à quoi servit ce bombardement?... Il critiquait le peu de goût que montraient les Prussiens pour tuer les prisonniers. « Nos gens fusillent au besoin, dit-il, mais ils ne fusillent pas avec plaisir... » A Commercy, une femme de paysan, dont le mari a frappé un soldat avec une fourche, vient implorer la grâce. Bismarck la
laisse parler, puis, se passant doucement la main sur le cou, lui dit : (( Ma brave femme, soyez tranquille, votre mari sera pendu. »
Moloch s'arrêta un instant, pour reprendre haleine, et aussi pour juger de l'effet de ses paroles. Évidemment, elles causaient un certain malaise à la foule. On ne protestait plus. On chuchotait. Sur l'estrade, des conciliabules commençaient. Le major conférait avec le prince.
Moloch poursuivit imperturbablement :
— Voilà mon reproche à cet homme de fer : avoir taché l'histoire de l'Allemagne. Voilà pourquoi il me déplaît d'entendre quelques sots le proposer pour modèle aux jeunes générations allemandes. Ce sont des mauvais chefs, ceux qui vous disent cela. Par de tels propos ils ont mis le monde entier en défiance contre l'Allemagne, et tôt ou tard l'Allemagne en pâtira. Je proteste donc, au nom de la pensée allemande et de la pensée humaine, contre les propos tenus tout à l'heure sur mon compte par un personnage dénué de toute qualité pour me juger. Le mauvais citoyen, c'est celui qui, par pusillanimité ou pour se faire honneur à lui-même, trahit la vérité...
L'allure, l'énergie, la solennité de Moloch, s'amplifiaient de phrase en phrase. Je vis le major de Marbach se lever, descendre rapidement
les dciircs de l'estrade officielle. Moloch aussi le vit, et, face à face, tandis que son adversaire atteignait l'espace vide ménage autour de la tribune, il cria :
— Bismarck est mort, bien mort. Mcf ez-vous des faux Bismarck qui pullulent aujourd'hui dans l'Empire. Tenez, en voilà un! conclut-il en montrant le major.
Pâle de rage, le major s'arrcta et commanda :
— Sergent Kiihler! quatre hommes ici, pour expulser ce fou!
Les quatre hommes s'avancèrent avec le sergent, et s'arrêtèrent hésitants au pied de la tribune.
— Fou ! répéta Moloch, agitant ses petits bras, d'un air menaçant. Mon cerveau en vaut cent comme le vôtre, pauvre 77? Z7?w^ habens! lenâiqua regarder l'écartement de vos yeux, la forme en poire de votre tête, l'obtusion de votre angle facial, la dissymctrie de vos oreilles et tout votre corps, pithécanthrope! pour être certain que je suis en face d'un dégénéré.
— Sortez-le de force de la tribune, commanda le major. Mais montez donc, Kiihler!
Le sergent Kiihler, un lourd Thuringien à la barbe fauve, gravit les degrés. Avant qu'il eût atteint Moloch, celui-ci lui posa la main sur Tépaule.
— Camarade, lui dit-il, arrête! Ne te déshonore pas en bousculant un vétéran de la grande guerre. Je vais descendre : laisse-moi seulement passer.
Le sergent eflfaça tant qu'il put sa poitrine. Moloch descendit et s'arrêtant au pied de la tribune, devant le major :
— La force est stupide, dit-il. Je puis prendre dans mon laboratoire assez de force, sous un verre de montre, pour détruire toute la force dont tu crois disposer contre moi, homunculusl Mais à quoi bon? La vertu immanente des choses aura raison de toi et de tes pareils. Rappelle-toi ma prédiction : Tu as voulu tuer l'Idée. L'Idée te tuera!
Ayant ainsi parlé, le docteur Zimmermann^ tête nue, cheveux au vent, son chapeau haut de forme à la main, traversa l'espace ménagé autour de la tribune. Vainement sa femme lui criait : (( Eitel! Eitel! » Il était à ce point surexcité qu'il ne la vit pas, qu'il ne l'entendit pas. Il piqua droit devant lui dans la foule qui lui livra passage. Il gesticulait, il clamait : (c Ceux qui ont voulu tuer l'Idée, l'Idée les tuera!... » De notre poste d'observation, nous le vîmes, la princesse et moi, gagner les communs où étaient remisées les voitures de la Cour. Il y pénétra sans difficulté, car elles n'étaient gardées par personne... Quelques assistants le suivaient à distance, mais un geste
du prince ramd'na vers l'estrade officielle l'attention de la foule. Un protond silence s'établit, car on comprit que le souverain allait parler.
— Mes concitoyens, dit-il, vous avez entendu une voix malfaisante : je l'ai laissé parler exprès, pour qu'il fût établi que la parole est libre dans mes Etats, et aussi pour prouver aux ennemis de la patrie que leurs cris n'ont pas d'écho à Rothberg... La fête qui nous réunit ici n'en a été que plus grandiose. Au triomphe de Bismarck, le bouffon lui-même n'aura pas manqué aujourd'hui. Mes concitoyens, vous allez tous unir vos voix pour le chant sacré de la patrie allemande, la Garde du 'EJiln.
Ces paroles, lancées d'un ton net, ferme, militaire, soulevèrent une sincère émotion. Les applaudissements, les clameurs ne cessèrent qu'aux premiers accents du chant national. Alors, les têtes se découvrirent, et même sur l'estrade tout le monde fut debout. Les voix graves des hommes, les voix claires des femmes s'unirent aux accords de l'orchestre, qui les soutenait. Cela eut une vraie grandeur que je compris : car l'amour de la patrie, quand son expression reste digne, ne blesse pas le cœur d'un étranger. Même la voix d'Else, penchée devant moi à la fenêtre, ne me choqua pas, quand elle fredonna les paroles de l'hymne :
(( Un appel résonne comme t'éclat du tonnerre.
(( Comme un fracas d'armes et comme le bruit des vagues. Vers le Rhin, vers le Rhin allemand!
ce Qui veut être le gardien du fleuve?... ))
Aux dernières mesures, le prince et les dignitaires se levèrent. Commandé par Max, le détachement d'infanterie s'avança, fit reculer la foule. Dans l'espace libre vinrent se ranger une à une les voitures de la Cour, toutes les voitures, sauf celle de la princesse.
— Nous reviendrons ensemble, à pied, par le lacet qui descend sur Litzendorf, me glissa Else à l'oreille. J'ai envoyé ma voiture m'attendre au Banc du philosophe.
Au moment où elle prononçait ces paroles, mes yeux eurent une double sensation simultanée : je vis le major remonter seul dans sa Victoria et une vive flamme blanche jailhr de l'arrière de cette victoria : puis, soudaine, tonnante, formidable, une explosion secoua l'air autour d'un bloc mouvant de fumiée dense, qui était la voiture elle-même. La foule s'enfuit dans des clameurs, les chevaux des autres véhicules de la Cour se cabrèrent, difficilement maîtrisés par leurs cochers. Quant à la victoria du major, centre du nuage, son attelage l'emportait à toute allure, le
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH 2]f
siège du cocher vide, vers le pavillon, qu'elle contourna, puis vers la route en lacet de Litzendorf.
— Courons parla, me dit Else, nous verrons!... Par là, c'était la garbe-robe de Gombault, la
fenêtre ouverte sur la vallée. Je suivis la princesse. La Victoria du major, dont la capote s'était à moitié relevée, dévalait au galop éperdu des deux chevaux bais, manquant à chaque tournant de bondir par-dessus l'accotement. Des soldats essoufflés essayaient vainement de la suivre.
— Mon Dieu ! il va se tuer, murmura Else. Ah!...
Elle recula, les mains sur ses yeux... Un des chevaux, puis l'autre sur lui, s'étaient abattus. La voiture avait tourné d'un quart de cercle, en travers de la route; les chevaux, entravés dans les traits, ruaient éperdument. Subitement, ils se calmèrent, ne furent plus qu'un amas de croupes et de jambes à demi engagé sous l'avant-train de la voiture. Déjà les soldats l'atteignaient et s'empressaient.
— Ou'est-il arrivé? murmura Else, qui n'osait regarder.
— On abaisse la capote, dis-je, suivant la scène des yeux... On sort le major. Il ne bouge plus.
— Mon Dieu ! serait-il mort?
Elle se rapprocha et jeta par la fenêtre un regard à la fois effrayé et curieux.
La foule courait, ou plutôt roulait maintenant en torrent tumultueux vers le lieu de l'accident. Des soldats installèrent sur une civière le corps inanimé du major, le remontèrent le long de la côte, tandis que d'autres écartaient rudement les importuns. On relevait les chevaux, dont l'un boitait. On constatait les dégâts de la voiture; on explorait la caisse d'arrière, toute noire de poudre, et la capote fendue dans sa hauteur.
La princesse était fort troublée.
— Un attentat à Rothberg! un attentat anarchiste! qui a pu commettre cela?
Comme elle prononçait ces mots, se parlant à elle-même, nos yeux se rencontrèrent, et nous y lûmes la même pensée au même instant.
— Lui? Vous croyez que c'est lui, n'est-ce pas? fit Else.
Mais déjà je repoussais l'idée.
— Non! non! ce n'est pas lui... Ce n'est pas possible! Je connais le docteur Zimmermann, c'est le plus digne et le plus pacifique des hommes.
— C'est lui! c'est lui! j'en suis sûre, insista la princesse. Lui seul manie des explosifs de cette puissance... N'a-t-il pas menacé le major, tout à l'heure?... Ne lui a-t-il pas dit qu'il le
tuerait?... Oh! Louis... N'ctcs-vous pas effrayé pour votre Else qu'un tel homme habite notre territoire?... Il va peut-être faire sauter le château.
Elle se réfugia contre moi d'un geste si amical, que je faillis répondre : (( Eh bien! n'y rentrons pas! » Elle se dégagea :
— Ne restez pas ici, mon ami. Le prince n'avait pas quitté le Thiergarten au moment de l'attentat. Il va me faire chercher. Il ne faut pas qu'on vous trouve avec moi. Partez le premier, je vous en prie... Et tâchez qu'on ne vous voie point sortir.
— Soit! répliquai-je. Par où sortir?
— Par les coulisses du théâtre. Venez avec moi.
Nous suivîmes le même corridor que le matin, oubliant, cette fois, d'y chercher les coins sombres. Une porte donnait sur un petit bosquet feuillu, humide même en cette journée d'été. La clé était sur la serrure. Mais nous eûmes quelque peine à ouvrir; la serrure était rouillée, les verrous aussi; les bois avaient joué.
— Vous voilà dans le Thiergarten réservé, me dit Else; vous retrouverez aisément votre chemin.
— Et vous, princesse, qu'allez-vous taire?
— Je vais attendre Bohlberg, là-haut, dans
le boudoir. Elle ne peut manquer de monter à ma recherche. Je dirai que je me suis un peu évanouie de peur, que je ne me suis plus senti la force de descendre... Enfin, j'inventerai quelque chose.
Nos lèvres s'effleurèrent furtivement, distraitement. Et la preuve qu'Else était distraite me fut donnée par ces mots, qu'elle dit aussitôt que son baiser lui laissa le loisir de parler :
— N'avez-vouspas remarqué que, juste après avoir menacé de mort M. de Marbach, le docteur Zimmermann s'en est allé tout droit vers les remises des voitures?
— Il n'avait pourtant pas d'explosif sur lui!...
— Il a déclaré au major qu'il portait dans le verre de sa montre de quoi faire sauter le château! Mais on vient... On me cherche... Sauvezvous !...
Elle me poussa un peu vivement dehors et referma la porte derrière moi. « Ainsi, me dis-je, la Gombault devait pousser dehors le piqueur du prince Ernst, quand, au milieu d'un entretien avec ce personnage, le prince s'annonçait à l'improviste... )) Puis ma pensée revint à l'attentat, au major, au docteur Zimmermann.
(( Else a raison; toutes les apparences sont contre ce pauvre Moloch. Pourtant je jurerais qu'il n'est pour rien dans l'aventure. y>
Un sentier que l'herbe efTaçait et que barraient de place en place les ramures folles des taillis me ramena, en contournant le théâtre, jusqu'à l'esplanade des Tilleuls. La foule y était encore compacte. Elle avait forcé les cordes et se massait maintenant au pied du pavillon de la Fasancrie. Je compris qu'on avait dû porter le major dans le pavillon.
— Il est là? demandai-je à Hans, qui regardait la façade de ses gros yeux naïfs, comme si, à force d'attention, il espérait voir au travers.
L'enfant tressaillit. Il balbutia :
— Oui... On vient de l'apporter.
C'était son arrivée qu'avait perçue la fine oreille d'Else.
La foule s'ouvrait respectueusement devant moi, sur le mot : (( Hofdienst ! Service de la Cour » que je ne manquai pas de prononcer comme un magique Sésame! Je rentrai sans difficulté dans le pavillon et je gravis l'escalier.
La plupart des fonctionnaires étaient groupés dans le vestibule et dans l'escalier, très en émoi. Ce que j'entendis au vol confirmait l'hypothèse de la princesse sur l'auteur de l'attentat.
— Personne autre, ici, ne manie la dynamite.
— C'est un acte de folie commis par un fou inoflTensif à l'ordinaire, mais que la contradiction a exaspéré.
— On va l'arrêter.
— On va l'interner.
J'atteignis la chambre de laGombault. Je n'y trouvai ni la princesse ni Bohlberg. On m'assura que la princesse n'avait pu supporter la vue de ce corps inanimé qu'on apportait, et s'était fait ramener au château. Le major était étendu sur le lit, sa tunique ôtée, la chemise ouverte. Le médecin de la Cour l'auscultait. Alentour, le prince Otto, le prince Max, l'aumônier... Cela sentait les sels et le vinaigre. Comme je passais le seuil, le médecin se redressa et se retourna.
— Absolument rien de lésé, dit- il. Simple syncope, causée probablement par l'émotion.
— Le major, demanda l'aumônier, quand il était au service de l'Empereur chez les Herreros, n'a-t-il pas déjà été victime d'un coup de mine?
— Oui. Et il a reçu alors ce que nous appelons médicalement le choc, — c'est-à-dire l'impression cérébrale indélébile. Mais, tenez! il revient à lui.
En effet, le major soulevait péniblement la tête au-dessus de l'oreiller. Ses paupières s'entr'ouvrirent; il murmura :
— Ne tirez pas! ne tirez pas! Je veux... je veux...
Il retomba épuisé. A ce moment, j'observai le prince Max. 11 ne quittait pas des yeux le visage
du comte de Marbach. Il était très pâle. A la vue du mouvement qu'avait fait le patient, un flux de sang inonda ses joues et je reconnus dans son regard l'éclair haineux que j'y avais parfois vu luire déjà.
— Messieurs, fit le docteur, il faudrait me laisser seul avec le malade, si Son Altesse n'y voit pas d'inconvénient. Les nerfs ébranlés requièrent un parfait repos.
— Nous vous obéissons, Klingenthal, fit le prince. Messieurs, descendons!
Justement, le ministre de la police entrait. Il se fit un grand silence.
— Eh bien? demanda le prince. Vous pouvez parler, Drontheim.
— Monseigneur, le criminel a été arrêté au moment où il regagnait sa villa.
— A-t-il avoué?
— Nullement ! il a même prétendu ignorer l'attentat...
— Quelle impudence!
— Il dit avoir entendu l'explosion, mais avoir cru que c'était une pièce d'artifice à laquelle on mettait le feu.
— En plein jour!
— Ou un coup de canon.
— Il n'y a pas de canon à la Fasanerie.
— C'est ce que je lui ai répondu. Il a d'ail-
leurs déclaré que l'accuser d'attentat anarchiste était absurde, que toute sa vie proteste là contre. Le prince médita.
— Peut-être, après tout, ce malheureux n'estil que fou.
— Je ne crois pas, monseigneur, répliqua le ministre de la police. Ses réponses étaient pleines de bon sens et même d'adresse. Pour moi, il joue la bizarrerie.
— A-t-il demandé à me voir?
— Non, monseigneur. Il a demandé à voir sa femme. J'ai cru devoir refuser, et, si Votre Altesse n'y voit pas d'inconvénient, je le maintiendrai au secret.
Le prince réfléchit encore un instant. Sur le lit de la Gombault le comte poussa un gémissement et articula quelques syllabes sans suite.
— Descendons, messieurs!
Tout le monde suivit le prince. Quand Max arriva devant moi, il me sembla qu'il allait me parler. Mais son regard se déroba; il ne dit rien et passa.
Dehors, la foule acclama le prince Otto. Pour les Rothbergeois, leur chef héréditaire venait d'échapper à la mort. Ils lui firent un accueil chaleureux.
Le ministre de la police m'offrit très aimablement une place dans sa voiture pour regagner
le Luftkurort. Je prcfcrai me mclcr au peuple dont les mille voix cmiies commcnraicnt l'événement. Ces voix exprimaient généralement le désir de lyncher le pauvre Moloch. Les femmes surtout débridaient leur colère : et, même des lèvres tendres des jeunes filles, jaillirent les cris de mort. Je rejoignis le négociant saxon et sa blonde épouse, avec lesquels j'avais voyagé, un mois auparavant, entre Steinach et Rothbcrg.
— Quelle affaire ! me dit le mari... Voilà qui sera un souvenir pour nous deux, eh! Gretel? d'avoir assisté à un attentat anarchiste?
— On devrait faire sauter ce misérable avec sa propre dynamite, reprit Gretel, pour qu'il soit déchiqueté en morceaux comme exemple. Il n'y a plus de tranquillité au monde, si au milieu d'une fête une bombe peut vous détruire. Vous savez, monsieur, que mon mari a tout juste échappé à la mort?
— Quoi, m'écriai-je, vous avez été touché?
— Non, reprit le négociant. J'étais à côté de la voiture du prince Otto, Gretel au contraire cherchait celle de la princesse Else. Supposez, monsieur, que c'eût été la voiture du prince qui eût sauté; je périssais à l'âge de quarante-six ans. Heureusement le misérable s'est trompé de voiture. Et alors, j'étais trop loin de celle du major. Je n'ai même rien vu.
Ainsi devisant, nous étions sortis du Thiergarten, et, la Rotha passée, nous remontions la côte vers le Luftkurort. Des piquets de soldats nous croisaient : tout le détachement avait été maintenu sous les armes, sans doute afin d'inspirer la confiance aux bons citoyens et la terreur aux mauvais. Le ciel s'était lentement assombri au-dessus des montagnes et le château se dessinait en jaune sur ce fond obscur.
Aux abords du Luftkurort, j'aperçus Herr Graus qui, toujours en frac, pérorait, très entouré.
— La police a apposé les scellés sur l'appartement et sur le laboratoire. Rien ne pourra en être enlevé. Il faut que la loi soit appliquée... Ah! monsieur Dubert, fit-il en me reconnaissant... J'ai à vous parler, monsieur le docteur Dubert!
Il m'entraîna à l'écart, comme pour une confidence.
— Il se passe une chose grave, monsieur Dubert... Quand le docteur a été arrêté, il rentrait dans la villa avec sa femme et votre jeune sœur...
— Eh bien?
— On a emmené le docteur sans lui dire de quoi il s'agissait. La Frau Doctor et la jeune demoiselle sont rentrées dans la villa. Puis on est venu mettre les scellés sur l'appartement du docteur et alors la Frau Doctor s'est retirée dans la chambre de votre jeune sœur.
— Elle a bien fait.
— Je ne dis pas non : seulement maintenant la foule est sous la fenêtre de la chambre, et elle pousse de mauvais cris.
Je laissai Herr Graus et je me hâtai, au pas de course, vers les villas. Une trentaine de braillards amassés devant la fenêtre de Gritte criaient : « A bas Zimmermann! A mort l'assassin! »
Je m'approchai d'eux :
— Messieurs, dis-je, le coupable présumé est sous les verrous. Il n'y a dans cette maison que deux femmes sans défense, dont l'une est Française et a quatorze ans : c'est ma sœur. Je demande à votre courtoisie de vouloir bien vous éloigner.
Ce petit discours produisit un bon effet. Après quelques conciliabules, les manifestants s'écartèrent et me laissèrent entrer. Je grimpai vivement l'escalier; je frappai, en me nommant, à la porte de Gritte. Elle m'ouvrit elle-même, rouge, animée. M""^ Moloch était assise, immobile, à peine plus pâle que de coutume.
— Ah! te voilà, fit Gritte. Il est temps. Je crois que ces gens-là veulent nous écharper.
— Tu es une bonne petite, dis-je en l'embrassant. Ne crains rien, il n'y a pas de danger.
— Je n'avais pas peur, répliqua Gritte.
— M. Diibert a raison, fit M""* Moloch amè-
rement : ces ivrognes se contenteront de hurler. Mais mon mari est en prison.
Cependant une nouvelle cohue de manifestants arrivait de Rothberg-Village et se massait devant la villa Else. Les cris redoublèrent : un petit caillou frappa une fenêtre voisine. Je regardai dans la rue : Herr Graus accourait, tenant un papier à la main. Il monta sur un banc devant la villa Else et dit :
— Voici le télégramme que notre bien-aimé prince envoie à l'instant à tous les chefs d'état et qu'il daigne vous communiquer :
(c Miraculeusement sauvé du péril qui menace aujourd'hui tous les souverains, je rends grâce au Dieu tout-puissant qui a contrarié les effets d'un terrible attentat!...
« Otto, prince de Rothberg. »
Les acclamations furent assourdissantes. Mais la foule aime encore mieux honnir qu'acclamer. Quand Herr Graus fut descendu de son banc, les cris de : (r A mort Zimmermann! A mort l'assassin! )) jaillirent de plus belle.
— Venez toutes deux dans ma chambre, disje à M"® Moloch et à Gritte. Vous y serez en sûreté et vous n'y entendrez plus ces braillards.
]\jnie ]\JQiQch y consentit. Gritte préféra rester
avec moi, à observer la foule qui grossissait et toujours criait : (( A mort! à mort! )) Elle couvrait maintenant la petite place; ce n'étaient plus seulement de Vcigues ivrognes : les redingotes, les chapeaux de soie se mêlaient aux toilettes bourgeoises des femmes. Et voilà que tout à coup, des pentes qui bordaient la place et dévalaient vers la Rotha, une, deux, dix, trente, plus de cent oies apparurent, attirées, selon leur coutume, par le bruit des clameurs humaines. Col tendu, bec bâillant, plumes hérissées, elles se rangeaient en arrière-garde derrière l'armée des insulteurs, et, plus fort que tout, de leurs voix stridentes, il me sembla qu'elles clamaient aussi :
— A mort Zimmermann !