Monsieur Jean
.... La scène se passe vers 1843, la veille de Noël, chez mon oncle Fulcran, curé de Camplong, au diocèse de Montpellier. Bien que le presbytère soit un ancien prieuré de frères mineurs de Saint- François, qu'un gros pilier roman, une porte à plein cintre, une fenestrelle à croisillon de pierre, dénoncent, par-ci par-là, de vagues intentions architecturales, c'est au bout du compte une assez piètre masure que le presbytère de Camplong.
Assis devant notre table ronde de noyer, où, depuis une demi-heure, — depuis la fin du petit déjeuner, — je sers de secrétaire à mon oncle, pour qui la plume devient plus lourde chaque )our, je grelotte, je grelotte de la tète aux pieds. Notre gouvernante, Prudence Ricard, a eu beau
vider de pleins seaux de charbon dans le foyer de la salle à manger, il gèle chez nous, et je sens l'onglée me raidir les doigts comme des bâtons.
— Antoinette Vignole! me dicte mon oncle.
Au moment où j'essaye d'écrire ce nom, le dernier sans doute d'une liste bien longue, ma plume, éclaboussant le papier, sème la page blanche de toute une fuse'e de taches noires.
— Fais donc attention! me dit mon oncle.
— Est-ce que c'est sa faute, au petiot, si sa plume crache de l'encre à chaque mot? intervint la vieille servante, la langue toujours levée pour ma défense. Autrefois, on se servait, à la cure, de plumes d'oie achetées à très bon compte au colporteur Isidore Siebel ; on taillait avec un canif, on retaillait ces plumes d'oie, et les écritures n'en allaient pas plus mal ici. A présent, on achète à la ville, chez M. Jean-Pierre Audibert, le libraire, des plumes de fer pointues comme des aiguilles, qui coûtent les yeux de la tète, et voilà ce qui arrive.
— Antoinette Vignole! répète mon oncle, peu sensible aux doléances de sa gouvernante.
— C'est comme cette Antoinette Vignole, dont vous avez la bouche pleine! Vous feriezmieux de la laisser chez elle, où elle trouve à qui parler» -.fue de l'invitera notre réveillon de la nuit qui vient.
— Antoinette Vignole est pauvre.
— Qu'elle se conduise mieux, et il ne tombera pas des enfants dans sa hutte, comme il tombe des châtaignes, quand il vente, dans les châtaigneraies du Jougla...
— Prudence!
— Ça ne vous fait rien, à vous, pardi! que la famille de votre Antoinette Vignole augmente à vue d'oeil; mais ça me fait quelque chose à moi, qui suis obligée d'acheter le blé avec de l'argent franc et rond, de le porter au moulin, de le cribler à la rivière, de le sécher au soleil, de passer la farine, de pétrir la pâte et de cuire la fournée. Savez-vous combien j'ai baillé de miches de huit livres, cette semaine, à la meute affamée de la Vignole?
— Virginie Merle ! poursuit mon oncle imperturbablement.
— Pour celle-là, je n'ai rien à dire, c'est une honnête femme, et je ne suis pas fâchée qu'à la Noël de cette année elle vienne goûter à notre fouace de grattons et à notre vin blanc de Maraussan. Je vous demanderai seulement de ne pas permettre qu'elle amène sa fille à la cure. Quand Merlette sera plus sage, qu'elle aura fait sa première communion, on verra. Ses deux frères, Julot et Miloo, que vous avez placés, si tendres
d'âge, chez les Bassac, comme aides-bergers, sonl si gentils 1 Ah! si Merlette leur ressemblait!
— Je vous assure, Prudence, que, dimanche, j'ai été fort content de Merlette. Elle m'a récité son catéchisme — le chapitre Du péché, très difficile, — sur le bout du doigt, et je lui ai donné une image de sainte Monique. Si elle continue à édifier la paroisse, pour décharger un peu sa mère , je placerai Merlette à l'Orphelinat des sœurs de la Croix, à Saint-Gervais. Du reste, M. le curé Alexandre Matheron, de Craissessac, s'occupe d'elle... -
— Oh ! la mâtine ! je la reconnais bien là 1 Elle est fine à passer par le trou d'une aiguille, et, pour de l'esprit, elle en revendrait à toute la contrée. Il n'en est pas moins vrai que Yirginie a beaucoup de mal à se rendre maîtresse de Merlette et qu'on la rencontre à toute heure polissonnant avec les garçons... Et tenez! Galibert, le pâtre des Bassac, n'est pas le dernier à courir après cette jeunesse de quatorze ans, parmi les châtaigneraies du Jougla, du côté de ses bergeries.
— Il faut que Yirginie veille un peu plus su* Merlette, maintenant qu'elle se trouve allégée di Jules et d'Emile.
— La pauvre femme!... Mais comment voulez vous qu'elle veille à son garnement de fille,, quand
le travail l'appelle ou chez les Granier, ou chez les Jallon, eu dans quelque métairie de la montagne? Virginie Merle ne ressemble pas à Antoinette Yignole : elle n'attend pas qu'on lui porte la becquée ; elle va la ramasser par les champs, elle, en trimant de ses deux bras... Enfin, si à cause de sa mère, si méritante, vous voulez à tout perdre que Merlette assiste à notre réveillon...
— Petit, interrompit mon oncle, se frottant les mains, note Virginie Merle et sa fille.
— A présent que vous avez marqué sur le papier ce qu'il vous a plu, reprit la servante impitoyable, je pense, monsieur le curé, que vous me laisserez arranger ce réveillon à ma fantaisie?
Mon oncle leva la main, — c'était sa façon d'imposer silence; — puis, me regardant :
— Combien de noms y a-t-il sur la liste?
— Vingt-cinq.
— Et avec Merlette vingt-six, s'empressa de dire Prudence.
— Est-ce que le vieux Joseph Lasserre, de la métairie des Passettes, est inscrit?
— Non, mon oncle.
— Inscris-le.
— Mais il ne viendra pas, Joseph Lasserre, des Passettes. Réfléchissez, monsieur le curé, qu'il
a quatre-vingt-sept ans et que les Passettes sont à plus d'une lieue d'ici.
— Il en avait quatre-vingt-six l'année passe'et et il s'est comporté comme un jeune homme à notre réveillon. Quelle joie j'éprouvais à voir ce vieillard manger de bon appétit ! Ses morceaux me faisaient du bien.
Prudence donna un coup de fourgon violent dans la grille. De gros charbons enflammés, passant par dessus le bord, s'éparpillèrent sur le plancher.
— Vous voulez donc mettre le feu à la maison ! s'écria mon oncle, reculant son fauteuil de paille à haut dossier.
— Il y aurait bien de quoi, en vérité, grondat-elle, quand on voit que vous n'avez qu'une idée en tête : gorger le monde de nos provisions.
Mon oncle se mit debout; puis, arrêtant des yeux sévères sur cette vieille femme cramponnée de ses dix doigts à la moindre miette de notre bien :
— Prudence, lui dit-il, si, depuis dix ans que vous me servez, je ne vous connaissais pas, je douterais de votre amour des pauvres. Dans quelques heures, nous célébrerons la naissance glorieuse du Sauveur, qui voulut naître parmi les pauvres, qui voulut vivre parmi les pauvres,
qui voulut mourir entre deux larrons, des pauvres de l'espèce coupable, mais des pauvres aussi. Je vous engage à penser à cela aujourd'hui, quand vous allez, pour être admise à la sainte table cette nuit, vous pre'parer à recevoir, à Saint-Etienne-de-Mursan, l'absolution de vos pe'che's.
— Je vous demande pardon, mon bon monsieur le curé... bredouilla-t-elle tremblante.
— Maintenant, poursuivit mon oncle Fulcran, passant du mode solennel à un mode plus familier, maintenant, il faut s'arranger pour que les braves gens que nous devons recevoir après la messe de minuit ne grelottent pas de froid chez nous. Puisque vous allez vous confesser à Saint- Etienne, en sortant d'ici entrez chez les Bassac et demandez-leur de nous prêter leur mulet, comme ils le font chaque fois que nous avons besoin de charbon. Mon neveu prendra Verjus dans un instant et partira pour la mine de Brochin.
Il s'interrompit, et, m'allongeant un regard significatif :
— Je crois, mon enfant, qu'à la veille de Noël, lu désires aussi mettre quelque ordre dans les affaires de ta conscience?
— Mon Dieu, mon oncle, si cela peut vous faire plaisir...
— Il ne s'agit pas de moi,, il s'agit de toi. Trois cents pas séparent la mine de Brochin de l'église de Graissessac. Tu verras le respectable M. Alexandre Matheron, qui te bénira, et tu me reviendras, ce soir, gai, heureux, porté par les anges.
— Fais bien attention à Verjus, petiot, me recommanda Prudence bouclant ses sabots; puis emporte un quignon de pain avec une bille de chocolat.
Mon oncle prit sur la tablette de la cheminée, sous le pied d'un chandelier où je ne les avais pas aperçus, deux paquets un peu plus gros que de grosses châtaignes. Les paquets mal attachés cliquetaient entre ses doigts, et soudain des pièces blanches, mêlées à des sous, roulèrent sur le plancher. Nous nous précipitâmes pour recueillir cet argent qui fuyait dans toutes les directions.
— Ah ! ce papier du Réveil catholique de Lyon, comme il est mince! se lamenta mon oncle. Il faudra qu'un de ces matins je me décide, pour le prévenir de cela, à écrire à M. l'abbé Philibert Tulipier, rédacteur en chef du Réveil... Il est vrai que je prête mon journal au maréchal Valat, que Valat, le lisant dans sa forge, le salit beaucoup, et que peut-être...
— On ne doit rien prêter à personne, opina Prudence, déposant sur la table un tas de monnaie, car, à elle seule, elle avait ramassé à peu près tout.
— Combien y a-t-il ? demanda mon oncle.
— Neuf francs et dix-huit sous, répondit la vieille servante, qui avait compté je ne sais comment.
— Il manque deux sous; on les cherchera plus tard.
— Pourquoi ne pas les chercher tout de suite, puisque nous y sommes? riposta-t-elle. Jésus- Seigneur! l'argent est assez cher de nos jours pour qu'on ne s'amuse pas à le perdre!... Ah! cet argent qu'on ne peut- semer comme les fèves!...
En articulant ces paroles, qui sortaient de sa bouche lentement, une à une, ses petits yeux aigus furetaient sous les meubles, fouillaient les interstices des pavés.
— Voilà les deux sous ! cria-t-elle.
Elle se pencha, et, de l'ombre projetée par le coffre de la pendule, sa main desséchée, aux doigts noueux et crochus, amena un double sou.
— Eh bien, monsieur le curé, ai-je raison, quand je vous répète que vous ne trouveriez pas d'eau à la mer, vous!
Mon oncle sourit; puis, ayant arraché une belle page de papier neuf à mon cahier de thèmes latins traînant par là, il refit les paquets qui venaient de se crever si malheureusement.
— C'est hier seulement que M. le maire Bassac m'a apporté les honoraires des trois messes célébrées dans les trois paroisses de la commune de Camplong, le 4 de ce mois, fête de sainte Barbe, patronne des mineurs. Je pense que ni M. le curé de Graissessac, ni M. le curé de Saint- Etienne-de-Mursan ne m'en voudront de leur envoyer un peu tard ce qui leur est dû. Il n'y a pas de ma faute. En remettant cinq francs à M. Victor Beaumel, vous m'excuserez, Prudence ; tu feras de même, petit, auprès du respectable M. Alexandre Matheron... A présent, allons à la cave, mon enfant.
— A la cave? interrogea notre servante, en train de nouer dans un bout de son mouchoir, avant de l'enfouir en ses poches de forte toile de genêt, la grosse somme qu'on venait de lui confier.
— Vous ne vous souvenez donc pas que j'ai l'habitude, à Noël, de gratifier d'une bouteille de vin blanc chacun de mes invités?
— Gomment 1 vous auriez l'idée de donner une
MONSIEUR JEAN il
bouteille de notre vin blanc de Maraussan même à Merlette?
— Même à Merlette.
— Monsieur le cure', cela n'est pas possible. Merlette n'a déjà que trop d'inclination à suivre la pente de son père, qui fut l'ivrogne le plus renommé d'ici et de bien loin dans la montagne... Demandez à Ramel, l'aubergiste du. Feu- Grisou, à Graissessac. Si vous aviez approché une allumette de Benoît Merle, il aurait pris feu et brûlé comme un sarment sec. Voulez-vous qu'il en soit de même, un jour, de sa fille?...
Prudence continuait ses complaintes dans la cuisine, que, mon oncle et moi, nous descendions l'escalier tournant de la cave, lui préoccupé de ses pauvres auxquels il procurerait une heure de plaisir, moi, du réveillon où je mordrais à pleines dents à la fouace de grattons, aux biscotins, aux barquettes sucrées, où, à pleines lèvres, à plein cœur, je boirais d'interminables verres de vin blanc.
Notre cave, sous une voûte haute dont la courbe élégante disparaissait derrière de longues toiles d'araignées, pendantes, trouées, déchirées comme les haillons de misère de Virginie Merle, notre cave était fort mal tenue. Ici, des bouteilles
accumulées en tas, quelques-unes cassées; là, des barriques vides, moisies, dont les cerceaux de châtaignier, travaillés depuis dix ans par les insectes rongeurs, laissaient fuir les douelles; plus loin, un tonneau ventru contenant cinquante setiers, où nous renfermions notre provision de vin pour une année, car Prudence, mon oncle et moi nous ne buvions guère plus de cinquante setiers l'an, un litre à peu près par jour à la mesure de chez nous.
Tout au fond, sous un arceau à plein cintre supporté par des piliers trapus, se trouvaient, en des bordelaises bouchées au maillet par mon oncle lui-même, notre vin blanc de Maraussan fct notre vin blanc de Frontignan, car nous avions du vin blanc de Frontignan. Pour le maraussan, c'était M. le curé de Maraussan qui avait l'obligeance, quand l'occasion était bonne, de faire l'achat de trois ou quatre dames-jeannes pour son condisciple du grand séminaire l'abbé Fuicran, et nous le remboursions à beaux écus comptants. Le frontignan ne nous coûtait rien. Ce vin exquis, ce vin incomparable, blond comme l'or, doux et fortifiant « à ressusciter un mort », comme s'était exprimée notre gouvernante, un jour qu'après une chute, pour la ranimer, mon oncle l'avait obligée à en essayer un doigt, ce
vin que je connaissais, l'ayant goûté, le goûtant encore d'aventure à la sacristie où une bouteille était toujours entamée pour le service de la messe, ce vin nous arrivait vers la fin de décembre, chaque année, en un tonnelet de soixante litres environ. C'étaient les étrennes deMmeDébru, une dévote reconnaissante, dont mon oncle avait dirigé la conscience, aux débuts de sa carrière ecclésiastique, quand il était troisième vicaire à Frontignan.
En une corbeille débordant de bouchons vieux et neufs, mêlés ensemble, je découvris le bout de cierge jaune dont la lueur nous guidait à travers notre seconde cave. L'humidité en ayant pénétré la mèche, j'eus quelque peine à l'allumer. Mon oncle, si paisible d'ordinaire, s'impatientait.
— Maladroit! maladroit! répétait-il à chaque allumette qui s'éteignait sans avoir enflammé le morceau de cire.
Enfin, la mèche pétille et nous pénétrons sous l'arceau.
J'ignore en quelle rivière les religieux capucins, anciens possesseurs de notre maison, avaient recueilli le sable dont était recouvert le sol de cette partie surbaissée de la cave qu'au presbytère nous appelions le caveau. Le fait est qu'encore qu'il fût là depuis des siècles, on n'y pou-
vait hasarder un pas sans y enfoncer jusque par dessus la cheville; puis il brillait, il brillait!...
— Pourquoi ce sable brille-t-il ainsi? demandai-je à mon oncle.
— C'est qu'il est mélangé de mica dans une très grande proportion.
— De mica! Qu'est-ce que le mica?
Mon oncle tenait par le goulot deux bouteilles à chaque main.
— Mes études ont été tournées du côté des sciences divines, nullement du côté des sciences naturelles, me dit-il... Allons, pose ton cierge dans un trou de la muraille et prends ces bouteilles.
Ayant fait ce qui m'était ordonné, je me disposais à remonter l'escalier, quand mon oncle, me rappelant :
— Eh bien, Jean, que signifie?...
— Oui, mon oncle, répondis-je, comprenant h demi mot.
Et , brusquement , sous ces voûtes sonores comme les voûtes d'une église, à pleine voix, — une voix de tcnorino éclatante et pure, — j'entonnai un noè'l en neuf couplets, dont mon oncle Fulcran était l'auteur, auquel j'avais un brin collaboré depuis six semaines et que le chœur des chanteuses de la paroisse — Antoinette Vignole,
Virginie Merle... — devait étrenner à Y Elévation de la messe de minuit :
« Des voix, comme un joyeux appel, Ont retenti dans la campagne, Des anges ont crié : Noël! Aux quatre coins de la montagne... »
Au sixième voyage, mon oncle, chargé de trois bouteilles, remontait avec moi et chantait avec moi le neuvième et dernier couplet de son cantique :
« Nous accourons, jeunes et vieux, A votre voix qui nous appelle; Vous pouvez remonter aux cieux, Porteurs de la Bonne Nouvelle. »
— Vois-tu, mon Jean, me dit-il, comme nous rangions le maraussan dans le placard de la cuisine, ne perds jamais l'habitude de chanter. Il n'est pas au monde de plus merveilleux instrument que la voix humaine. Dieu l'a voulu ainsi. Que fait-on à l'église? on chante. Que fera-t-on au ciel? on chantera. J'ai exigé de toi qu'ici, quand tu ne vaques pas à tes devoirs de classe, tu prisses l'habitude de chanter, soit une hymne, soit un cantique. Tu sais que j'use largement de la voix, moi. Imite ton oncle Fulcran. Après les fêtes, je me propose de t'enseigner, avec accompagnement d'accordéon, mesure par mesure, le
Veni, Sancte Spirilus. Tu verras si c'est beaul Saint Thomas d'Aquin a écrit ce poème admi rable, comme il a écrit le Lauda, Sien...
— Merci, mon oncle...
— Je n'ai pas voulu causer trop de chagrin à nôtre brave Prudence, et j'ai cherché, pour Merlette, une bouteille plus petite que les autres. Regarde !
Il me montra un flacon très allongé, très étroit, ne contenant certes pas un demi-litre.
— Que vous avez bien fait!
— Seulement, au lieu de donner à Merlette du maraussan, je lui donne du frontignan; le frontignan est meilleur... Ça s'est rencontré comme ça... Tout de même, il ne faudra pas le rapporter à Prudence...
— Oh! n'ayez pas peur, mon oncle.
— Je n'ai pas peur, certes; mais il m'en coûterait de contrarier Prudence.
La porte de la cure s'ouvrit. Galibert, un des pâtres des Bassac, descenduasans doute des bergeries du Jougla pour fêter la Grande Naissance au village, venait annoncer à M. le curé que Verjus était prêt.
— C'est bien, lui dit mon oncle.
Puis, m'attirant en un coin de la cuisine :
— Tu ne mettras pas moins d'une heure pour aller d'ici à Graissessac. Tu as plus de temps qu'il ne t'en faut pour faire, tout en cheminant au pas, ton examen de conscience. Descends en toi-même, fouille les coins, les recoins, ne laisse nulle ordure. Courage!
Il m'embrassa; et, se tournant vers Galibert :
— Quant à toi, mon garçon, j'ai l'œil ouvert sur ta conduite, et, si j'apprends qu'on t'a rencontré encore poursuivant Merlette à travers le Jougla, je ne manquerai pas de prévenir ton maître, M. Vincent Bassac. Occupe-toi des moutons, qui te regardent, et ne t'occupe pas des filles, qui ne te regardent point... Dans tous les cas, te voilà averti.
Le jeune pâtre — il avait vingt ans à peine — courba son front, caché par une énorme abondance de cheveux blonds, me prit la main, et nous nous en allâmes en courant.
Verjus, bardé et bridé, m'attendait à la porte de l'écurie, dans la cour qui faisait une entrée solennelle à la maison des Bassac. C'était une bête haute sur pieds, robuste, à la croupe bien ronde, à la robe luisante, d'un noir bleuâtre de corbeau. Son nom de Verjus lui venait de son extrême pétulance, pétulance qui apparaissait dans son allure dégagée et vive, surtout dans ses grands yeux bruns limpides, deux allumettes enflammées. On ne pouvait pas affirmer que le mulet de M. le maire fût ombrageux précisément; mais il dressait l'oreille à tout propos et semblait sans cesse au moment de se cabrer. Si vous l'eussiez vu manœuvrer, quand le pâtre Galibert, lui ayant à nouveau énergiquement sanglé la sous -ventrière, voulut lui imposer les deux pa-
niers d'osier, immenses et lourds, où je devais empiler mon charbon, à la mine de Brochin! Il allait, venait, se collait contre la muraille, soulevait son arrière-train pour ruer. Mais, en de'pit de tant de manèges rusés, Verjus ne put éviter sa charge. Galibert alors le fît avancer jusqu'à l'une des bornes de pierre de taille défendant contre le contact des charrettes les murailles de l'habitation, me hissa sur l'une d'elles, et j'enfourchai.
— Il ne faudrait pas avoir peur, au moins, monsieur Jean! me dit le pâtre.
— Sois tranquille, Galibert! lui répondis-je, réprimant à l'instant même un premier écart de Verjus.
Et je filai droit, tout en haut, vers le Jougla.
De Gamplong, deux chemins mènent à Graissessac : la grande route fort douce, contournant la montagne et suivant le cours de la rivière d'Espase, et un raccourci fort raide escaladant le Jougla à travers d'antiques bois de châtaigniers.. Quand je revenais des mines vers la paroisse, ma bête étant chargée, et souvent outre mesure, je suivais la grande route pour lui éviter la montée du Jougla, aussi rude du côté de Graissessac que du côté de Camplong; mais, en allant
à Brochin, je prenais toujours par les châtaigneraies.
Cependant, Verjus, après avoir traversé le village d'un train de galop qui me flattait infiniment, car plus d'une fillette, plus d'un garçonnet, debout au pas de sa porte, me regardait au passage me tenant droit comme un homme entre les paniers d'osier, cependant Verjus avait modéré son élan. Les dernières maisons dépassées, il respira de toutes ses narines et se mit au pas. Pour dire vrai, je n'en fus pas fâché : le galop me secouait un peu vivement, à la fin. Il fallait y songer du reste : avant de m'arrêter aux mines je devais aller trouver le vieux M. Alexandre Matheron dans son église, et, obligé de procéder sans retard à mon examen de conscience, la marche tranquille de ma monture serait bien plus favorable à certaines recherches intimes que son allure trop vite de tout à l'heure, quand, sur le pavé de la paroisse, elle faisait feu des quatre fers. Je me signai, ainsi que mon oncle m'avait enseigné à en user sur le point de descendre en moi-même, et je me recueillis...
Mais croiriez-vous que, justement, le sentier où cheminait mon mulet, enfoui entre des ronces touffues, broussailleuses, hautes comme des murailles, était plein de pépiements, de bruits
d'ailes, de soupirs, de chants! Examinez donc votre conscience, débrouillez donc l'écheveau de vos péchés, quand une ravissante mésange-charbonnière vous montre sa fine tête noire pleine de malice à la cime d'une branchette mouvante, qu'un bouvreuil familier étale effrontément sous vos yeux son ventre couleur de brique, qu'un rouge-gorge, de sa voix attristée d'automne qui semble crier : Hiver! hiver! vous touche au cœur tout à coup. Je les voyais, ces pauvres bestioles, voletant à force pour conserver l'élasticité de leurs membres dans l'air glacé de décembre, posant rarement leurs menues pattes au sol, de peur de les geler. Pourtant, ne pouvant plus chasser les moucherons au vol dans une atmosphère qui était un désert, il leur aurait bien fallu découvrir soit une grenaille, soit un vermisseau. Et moi qui, possédant tout à souhait au prèsbytère, depuis le frontignan de mon oncle jusqu'aux biscotins de Prudence, n'avais pas su me munir de quelque provision pour ces malheureux oiseaux privés du pain quotidien! Pourquoi, entraîné trop brusquement par Galibert, avais-je oublié mon quignon et ma bille de chocolat ! . . .
Eh bien, Verjus en prenait à son aise ! On ne devinerait jamais à quel exercice il se livrait en
ce moment. Tandis que moi, je m'apitoyais jusqu'aux larmes sur l'existence misérable des oiseaux de nos montagnes cévenoles, exposés souvent à mourir de faim, lui, sans que le moindre retrait de la bride l'y eût autorisé, s'était arrêté net et, de sa dent vorace, rongeait goulûment les dernières ramures des églantiers. Ah ! c'était ainsi qu'osait se comporter le mulet des Bassac, quand le neveu de M. le curé Fulcran — Monsieur le Neveu, ainsi qu'on m'appelait à la paroisse — le conduisait! Je le laissai à sa pâture; j'atteignis dans la poche de mon pantalon mon couteau de berger, — un cadeau de Prudence à la foire de Lunas, — et, comme d'une souche de châtaignier sauvage des jets vigoureux s'élançaient vers moi par dessus les ronces, je saisis l'un des surgeons et d'un maître coup le détachai.
— Ah! monsieur Verjus î... monsieur Yerjusl ricanai-je.
Je le cinglai de la vigueur de mon bras.
A cette correction inattendue, la bête se planta debout, el j'ignore ce qu'il fût advenu de moi si je ne m'étais accroché à sa crinière de mes dix doigts. Peste, quels sursauts! Plus de bouvreuils, plus de rouges-gorges, plus de mésanges-charbonnières, plus de chemin creux parmi les ron-
ces. J'étais en pleines châtaigneraies du Jougla, glissant comme un trait à travers les arbres, exposé à me casser la tète contre la première branche trop basse que je rencontrerais. Je n'en rencontrai pas heureusement, et Verjus, qui n'était pas une bête de course, ayant fourni tout son souffle, demeura planté et ne bougea plus. De ses naseaux épuisés s'échappaient des nuages de vapeur. Je fus ému de pitié et, lui caressant l'encolure du plat de la main :
— Je ne le ferai plus, je ne le ferai plus... lui répétai-je, repentant.
Il comprit, fut touché, puis se remit en marche tranquillement.
Le danger que j'avais couru et dont je demeurais effaré, frémissant, me fit trouver bien ridicule l'obstination de mon oncle à nous envoyer perpétuellement, sa gouvernante et moi, nous confesser en dehors de la paroisse. Pourquoi ne nous confessait-il pas lui-même ? 11 nous connaissait si bien, qu'avec lui un examen de conscience aurait été inutile, tandis qu'avec M. Alexandre Matheron, avec M. Victor Beaumell...
Ces voyages entrepris de temps à autre vers Graissessac, hissé comme un évéque sur la magnifique monture de M . le maire , comptaient
parmi mes grandes joies au village, où je n'en connaissais guère d'autre, en hiver, que de prendre des tourdes à mes trébuchets du roc de Bataillo, et il fallait qu'aujourd'hui je fusse presque triste en traversant le Jougla. Pourtant, je sentais Verjus sous mes mollets, et Verjus n'avait rien perdu ni de sa force ni de sa beauté. C'était cet ennuyeux examen de conscience qui était le tfouble-fête. 11 en avait été de même à ma précédente excursion aux mines, la veille de la Toussaint. Je ne sais comment s'arrangeait mon oncle; maiSj au presbytère, on manquait toujours de charbon à l'approche des Solennités... Oh! les courses dégagées de préoccupations! les courses libres ! J'en avais fait quelques-unes l'année d'avant, et leur souvenir, qui me remplissait encore l'esprit, ne contribuait pas peu à le distraire de ce qui aurait dû l'occuper, le retenir, le captiver. Tout d'un coup mes lèvres murmurèrent :
« On pèche en pensées, en paroles, en actions et en omissions. Examinons-nous... »
Ah! bien, oui, s'examiner! Verjus venait de prendre un petit trot très agréable, et ce petit trot, en me brouillant les idées dans la tète, me retenait plus que jamais sur la pente de l'an dernier...
C'était vers le commencement de décembre,
je crois. Quel jour? La date importe peu. Mettons que c'était le 5... Je ne songeais pas à me confesser, le 5, et je cheminais avec Verjus le plus gaiement du monde; lui allait le pas qu'il lui plaisait d'aller, moi je chantais comme un perdu. Quel amusement de chanter, surtout dans la campagne, où l'on peut mêler sa voix à la voix des oiseaux!... Quand je touchai à Brochin, il neigeait, oh ! il neigeait!... La Compagnie des mines donne leur chauffage gratis aux trois curés des trois paroisses de la commune de Gamplong, MM. les abbés Fulcran, Matheron, Beaumel. Ayant remis un mot de mon oncle à l'employé, je m'approche d'un énorme monceau de houille, et je commence à charger ma bête, qui secoue les oreilles et joue du sabot, car la neige l'ennuie. Mais on ne devinerait jamais ce qui m'arriva. Chaque fois que je jette un morceau de charbon dans un des paniers, — le panier de droite, je suppose, — un morceau de charbon égal à celui que j'ai lancé, tombe dans le panier de gauche. Je ne comprends pas et je regarde. 11 n'y a personne par là. Je recommence. On recommence. Est-ce un miracle? Je passe vivement de l'autre côté de Verjus, et je découvre — bien entendu, je n'ai pas conté ma découverte à Prudence — et je découvre Merlette, oui, Mer*
lette, la fille de "Virginie Merle, avec son âne Jacquet. La Compagnie des mines laissant pour rien aux veuves des ouvriers morts au service de l'exploitation le nerbi, un charbon mêlé de pierre crue, qui brûle mal, Merlette est venue chercher du nerhi avec Jacquet. — « Toi! lui dis- « je, enchanté qu'on m'aide par ce temps affreux. « — Ne vous salissez pas les mains, monsieur « le neveu, me répond-elle ; je vous aurai bien- « tôt chargé Verjus toute seule. » — Elle est devant moi, blanche de neige, se baissant, se relevant, puis se baissant encore et se relevant de nouveau. Mes paniers s'emplissent jusqu'aux bords, et Verjus marque quelque impatience d'en finir. On n'est pas plus paresseux que je ne le suis : je me contente d'admirer Merlette s'escrimant comme un homme, et mes doigts ne touchent plus au charbon. Franchement, je ne sais à quoi je pense tandis que cette pauvre petite de treize ans se tue à la besogne pour moi qui en ai quatorze. Je ne pense à rien; je dévisage Merlette, et sa vue me procure une telle faiblesse que, si mes bras, je le sens bien, s'essayaient à soulever le plus petit quartier de houille, ils ne le pourraient nullement. C'est comme ça. — « Partons ! dit-elle. » — Moi, je ne souffle mot, et, Verjus devant, Jacquet der-
rière Verjus, je suis Merlette qui pousse nos bêtes vers le grand chemin...
« Tu n'es pas honteux! tu n'es pas honteux! » hurle ma conscience, exaspérée de l'oubli où je la laisse.
Assurément, je suis très honteux, car, en me réveillant de mon aventure avec Merletle, j'éprouve, au milieu du Jougla, une chaleur extrême au front, aux joues, comme en été quand, au sortir de l'ombre, on traverse un morceau de soleil. Je demeure étourdi par tous les autres cris qui montent du fond de moi-même et qui sont autant de reproches fort durs. Voilà ce que ça me vaut, ayant à disposer mon âme à la contrition, de m'égarer — oui, m'égarer! — dans la ressouvenance de cette Merlelte de Virginie Merle, plus noire qu'une taupe, comme son père le mineur, plus laide qu'un péché mortel.
Mais Verjus ne se gêne pas le moins du monde. Tandis que moi, sans souci de mes devoirs d'aujourd'hui, veille de Noël, je courais aux choses peu honnêtes d'autrefois, il ne courait à rien, lui : il s'arrêtait au contraire sur ses quatre pattes, et, de ses babines outrageusement allongées, atteignait des bourgeons d'arrière-saison, suprêmes gouttes de sève que l'hiver trop clément jusqu'à cette heure n'a pu refouler aux
profondeurs du sol, et les croquait en joie. Furieux contre moi-même encore plus que contre ma monture, je lève ma souple cravache de châtaignier et vais frapper à tour de bras. Je ne frappe aucunement; je câline ma bête de la main, de la voix, redoutant de recommencer l'élan vertigineux où j'ai failli me rompre le cou, et Verjus, sensible à mes pre'venances amicales, pousse en avant d'un pas mesuré.
Me voilà tranquille. Enfin, je vais sans distraction aucune pouvoir m'occuper de « me fouiller jusqu'aux entrailles, » selon l'expression de M. Alexandre Matheron. M. Alexandre Matheron, chaque fois que je parais au confessionnal, me recommande de « me fouiller jusqu'aux entrailles». — « Mon fils, vous êtes vous fouillé jusqu'aux « entrailles »? — Je ne demanderais pas mieux, si je savais. Malheureusement, je n'ai pas découvert un péché, un gros, que mon esprit, comme un oisillon pris à mes gluaux, décolle ses ailes empêtrées à mes imperfections, et s'échappe. ZitU...
Voyons, quels sont mes manquements graves, soit en pensées, soit en paroles, soit en actions, soit en omissions? Une chose très ennuyeuse, c'est de faire à M. Matheron, que cela ne doit pas amuser non plus, l'aveu des mêmes misères. Je
débute ainsi perpétuellement : — « Mon père, je « m'accuse, en remplissant, pour le saint sacrifice « de la messe, la burette de vin de Frontignan, « de n'avoir pu résister à la tentation et d'avoir « bu une gorgée... — Mais, mon fils, vous n'avez « pas bu à même la burette, je suppose ? — Par- « donnez-moi, mon père, j'ai bu le frontignan à « même la burette, dans la sacristie... »
Encore que, ce matin, j'aie dit bonjour, non à la burette, mais à la bouteille avant de la renfermer dans le vestiaire, ce qui est très grave, les glouglous de la bouteille étant plus nourris, plus longs, on dirait plus frais que ceux de la burette, je donnerais bien quelque chose pour commencer ma confession par un péché nouveau, un péché peu ordinaire, sérieux, corsé. Si j'avouais au respectable M. Alexandre Matheron qu'en venant le trouver, au lieu de marcher dans « l'amertume de mes fautes, » comme désire que l'on marche mon oncle, j'ai marché dans le souvenir de Merlette? Merlette est une fille, et il paraît qu'avec une fille, si j'en crois mon oncle Fulcran, même Prudence, entêtés à me répéter de fuir les filles du cathéchisme, un garçon peut commettre toutes les abominations de la terre. Pareil aveu produirait quelque effet. Je suis las, à la fin, de débiter à M. le curé de Graissessac les mêmes
sornettes insipides. Je veux me poser par un coup d'éclat, et je me poserai. Il me fâche de n'avoir, au tribunal de la pénitence, qu'à balbutier des enfantillages. Je vais accomplir mes quinze ans, et je serai un homme bientôt. D'ailleurs, si j'y réfléchissais, si je me « fouillais jusqu'aux entrailles, » est-il certain que mon voyage de l'année passée avec Merlette ait été d'une innocence parfaite ? Il tombait de la neige par tas ; mais ma mémoire me replace sur la route où je chemine à côté de Merlette, et, je m'en souviens très bien, j'écoutais sans en perdre un mot les bavardages de cette fille, je les écoutais avec plaisir, encore que j'en fusse troublé, et ces bavardages, dont je ne comprenais pas tous les mots, ne devaient être ni chose très religieuse ni chose très pure. — Oh! la pureté, dont on m'entretient sans cesse à la cure! — Puis, il n'y eut pas que des paroles échangées entre Merlette, effrontée comme une pie, et moi, timide comme un roitelet. Sur la route, Aux chevaux de Renfort, l'auberge d'Augustin Bitirac, Merlette proposa de nous nettoyer les mains dans l'auge où l'on abreuve les chevaux. Ensorcelé, je trempai les miennes; mais, à l'instant, je sentis mes doigts dans les siens, et elle me les serrait, me les serrait!... — « Je veux vous laver les mains,
« monsieur le neveu, je veux vous les laver. » — Cela valait un bon soufflet, n'est-il pas vrai? Non, je la laissai faire...
J'en étais là de mon examen de conscience, car cette fois je m'examinais réellement, quand une grosse châtaigne, m'ayant frappé au dos, roula dans l'un des paniers de Verjus. Il restait donc des fruits à la cime des branches? Une autre châtaigne m'atteint à la tête, une autre au bras; je suis criblé.
— Eh bien! eh bien!...
Un rire clair me répond de derrière un taillis dépouillé de ses feuilles. J'entrevois Merlette, c'est elle !
« Mon Dieu, je suis le neveu de M. l'abbé Fuicran, qui est un saint; mon Dieu, venez à mon secours, sauvez-moi du serpent, puisque la femme est un serpent et que « la fille est le commencement de la femme, » aux termes des Livres Saints i ®
À la vue de cette fille, de cette fillette, devraisje dire, je fus pris d'un tel tremblement de tous les membres, qu'à n'en pas douter je serais tombé du haut de ma monture, si Verjus ne se fût arrêté soudain. Cette bête avait de l'esprit jusqu'au bout de ses oreilles pointues : elle devinait ma situation et ne voulait pas qu'il m'arrivât dommage. Cependant, cette fine couleuvre de Merlette se faufilant à travers les taillis de châtaigniers sauvages, à travers la brouto, pour employer le mot du pays, tirait vers moi.
— Halte-là! lui criai-je, transi de peur et levant ma baguette.
Elle se mit à rire, me montrant, dans sa face très brune, encapuchonnée d'un mouchoir rouge
trop grand, toutes ses dents qui se moquaient de moi.
— Si tu avances encore, je tape! lui dis-je tenant toujours l'arme haute.
— Qu'est-ce que cela me fait, les coups!
Et, d'un bond de chevrette, elle sauta à la bride de Verjus, dont elle s'empara.
— Et à présent? interrogea-t-elle.
Je demeurai indécis.
— Vous voyez bien, monsieur Jean, repritelle, que si, au lieu de me menacer avec votre brin de châtaignier, vous en aviez fouetté Verjus, vous seriez loin à cette heure... Vous avez donc peur de moi, monsieur Jean?
Encore que Merlette me parût fort laide, qu'elle m'effrayât beaucoup, je l'écoutais. Sa voix fraîche chantait pareille à la voix de la fauvette, dont la petite, sous ses haillons, avait l'allure vive, dégagée, sautillante. Non, non, elle ne ressemblait pas à la couleuvre qui rampe; elle ressemblait à la fauvette qui vole. Puis elle avait une façon de me dire Monsieur Jean! que je ne connaissais à personne dans le village, pas même à mon oncle, et qui me ravissait.
— Que fais-tu dans les châtaigneraies du Jougla? balbutiai-je. Es-tu là avec tes frères Julot et Milou?
— Je suis seule.
— Que fais-tu?
— Je glane.
D'un mouvement des épaules, elle ramena au devant de sa poitrine un sachet de toile qui lui pendillait sur le dos et me le montra débordant de magnifiques châtaignes de jeanne-longue, la première qualité de châtaigues , aux monts d'Orb.
— Tout ça! m'écriai-je, étonné.
— Oh! quand je veux!...
— Tu ne veux donc pas toujours?
— Des fois, ça m'ennuie de besogner. Je pars tout de même pour le Jougla; mais, au lieu de chercher les pelons où il peut rester du fruit, de les écraser entre deux pierres, je ramasse des brassées de feuilles sèches, je m'arrange un lit gentiment, et je m'y roule en riant comme une folle jusqu'à demain.
— Mais tu n'es pas folle, au moins, Merlette!
— Oh! non, monsieur Jean, je ne suis pas folle... Seulement, pour parler vérité , j'aime mieux ne rien faire que travailler. Voilà mon caractère, si vous voulez le savoir.
— C'est un mauvais caractère, ça.
— Alors, vous, monsieur Jean?...
Moi?... Comment! elle avait l'audace de m'in-
terroger, d'établir je ne sais quelle comparaison entre son glanage misérable par la campagne, et mes devoirs de latin, de grec, de français, e'crits sur la table ronde de notre salon, sous les yeux de mon oncle Fulcran ?
— Ah ! ah ! ricana-t-elle, secouant la bride au mulet, qui eut l'air de se cabrer.
— Prends garde ! Verjus va te marcher sur les pieds.
— J'ai mes sabots.
Et, me dévisageant de ses deux yeux, qu'un renflement singulier de la paupière supérieure faisait paraître minces comme deux fins bouts de fil noir :
— C'est vous, monsieur Jean, qui avez peur de Verjus, c'est vous, ce n'est pas moi.
— Enfin, lâcheras-tu cette bride et me laisseras-tu passer !
— Amenez-moi avec vous à Brochin.
— Est-ce que tu sais si je vais à Brochin ?
— Je vous chargerai Verjus toute seule, comme l'autre fois... Vous en souvenez-vous?...
— Je vais me confesser d'abord, et je ne sais à quelle heure je pourrai arriver à la mine.
— Je vous garderai la bête pendant que vous vous confesserez... Oh ! faites-moi ce plaisir !...
J'ai envie de m'asseoir sur Verjus, derrière vous... J'ai une envie!...
Il n'est pas de mot pour traduire l'accent de sa prière. C'était quelque chose tout ensemble d'humble, de doux, de furieux, de passionné. Gomme je la regardais très troublé, mais en même temps très résolu à résister à son désir, — me voyez-vous traversant Graissessac avec une fille en croupe! — par la fente de ses yeux des larmes s'échappèrent, une seconde demeurèrent suspendues au bord de ses cils, puis, pareilles à d'énormes gouttes de pluie, roulèrent au long de ses joues.
— Monte ! lui dis-je, le cœur partagé par une émotion qui lui fut comme un coup de couteau sur un fruit.
Elle abandonna la bride et vint à moi tête baissé.
— Donnez-moi la main, monsieur Jean, implora-t-elle.
Je fus déloyal... Oh! d'une déloyauté que je me reproche encore aujourd'hui quand, après plus de trente ans, je me remémore cette scène. Loin de tendre la main à Merlette confiante, je cinglai Verjus, qui s'enleva des quatre fers et partit plus prompt que le vent.
— Méchant!... méchant!...
Ce cri aigu parvint à mon oreiJle dans le tourbillon qui m'emportait.
Mais Verjus, lourd comme les animaux de sa race, après avoir fourni un temps de galop, demeura planté. Il faut le reconnaître, le morceau qu'il venait de franchir d'un trait et qui termine le Jougla est le plus rude morceau de la montée. A cet endroit de la côte, la marche devient fort difficile, la roche schisteuse, enfouie depuis Gamplong aux profondeurs du sol, hérissant le terrain de blocs énormes qu'il faut tourner sans cesse et qui s'exfolient sous, les pieds. Ma bête, rendue, respira, et je ne songeai pas le moins du monde à l'inquiéter, me jugeant bien loin de cette affreuse Merlette dont la voix, encore qu'elle eût la force de la voix du loriot, ne retentissait plus dans les châtaigneraies. Verjus se remettant à son aise d'un élan trop vite, je me remis à mon aise aussi de mon épouvante, car cette fille de Virginie Merle, avec ses rires, avec ses larmes, m'avait fait connaître un effroi de l'âme et du corps que je n'avais jamais éprouvé auparavant. Ah! l'horrible Merlette! Prudence avait bien raison de la croire capable de tout!
Ce mulet de M. le maire était tout de même
un mulet très malin et très rusé. 11 s'était bien gardé de s'arrêter à la pente de quelqu'une de ces masses glissantes encombrant le chemin autour de nous; il avait choisi, pour y reprendre haleine, s'y reposer, un coin très sec entre deux entassements de rochers, le surplombant, le protégeant, l'abritant. Par dessus ma tète, par dessus les pompons caparaçonnant la têtière de ma monture, le vent âpre de décembre, qui mord la peau comme s'il avait des dents, passait et ne nous mordait pas. De ce réduit, sorte de cagnard créé tout exprès pour nous offrir, à moi et à Yerjus, un asile après tant et tant de traverses, le jour étant très clair, grâce à un bout de soleil dans un ciel balayé, j'aperçus, à droite, au fond de la vallée, l'Espase avec la métairie des Passettes trempant ses pieds dans la rivière; puis, à gauche, également au fond d'une autre vallée, le ruisseau noir du Glédou avec le hameau du Castan se mirant au fil de l'eau. Ces grandes taches bleuâtres, d'un côté comme de l'autre, à travers les arbres dépouillés, c'étaient ici les maisons de Gamplong, là-bas les maisons de Graissessac. Le beau spectacle que ces montagnes chargées de troncs populeux, aux branchages dénudés, dégringolant vers des combes tantôt larges, tantôt étroites, avec des courants d'eau
vive, puis, ayant dégringolé, se redressant fièrement et se déployant à l'horizon jusqu'à ce qu'elles finissent par entrer dans les nuages , y disparaître, s'y noyer! Je ne sais pourquoi, moi, je prenais plaisir à voir l'Espase, à voir le roc sourcilleux de Bataillo, et, entre les deux, les bergeries des Bassac, le royaume de Galibert et de son bélier mérinos Caramba. Peut-être étaitce parce que, dans l'Espase, j'avais péché des truites superbes, qu'à Bataillo des grives farcies de baies de genièvre s'étaient prises à mes trébuchets et que, mangeant les unes et les autres, mon oncle à plusieurs reprises m'avait répété :
— « Petit, c'est très bon, ta chasse, c'est très bon. »
— Pour les bergeries des Bassac, royaume de Galibert et de Caramba, qui sait si, en les regardant, je ne m'occupais pas de Merlette?
A ce moment où je venais de démêler les bergeries et le séchoir des Bassac à travers les branches, un son de cloche traverse l'air et me parvient nettement à la cime du Jougla. Je ne reconnais pas notre cloche, que je sonne chaque matin pour la messe basse, dont les vibrations sont aussi familières à mon oreille que les notes de l'accordéon de mon oncle Fulcran. Vrai! elle a un joli timbre, la cloche de Graissessac, achetée dernièrement à Marseille, un plus joli timbre que
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la nôtre. Je me sens humilié. Je me souviens alors que celte cloche si bruyante, si tapageuse, qui ose monter jusqu'au sommet du Jougla et peut-être plus haut, a failli devenir la cause d'une brouille entre mon oncle et M. Alexandre Matheron. J'étais présent aux reproches très vifs et très légitimes que M. le curé de Camplong, froissé de savoir dans la commune une cloche pesant vingt-cinq quintaux de plus que la sienne, adressait, un jour, à M. le curé de Graissessac, et je trouve qu'en cette circonstance M. le curé de Camplong a manqué d'énergie. M. Alexandre Matheron avait beau prétendre que les protestants de sa paroisse — il a des protestants chez lui, nous n'en avons pas chez nous, grâce au ciel ! — que les protestants de sa paroisse, en inaugurant leur temple neuf, plus grand que leur ancien temple, et y établissant une manière de bourdon, l'avaient mis dans la nécessité de remplacer sa vieille cloche, grosse comme les deux poings, un grelot, par une cloche plus respectable et par sa forme et par son poids; moi, je ne l'aurais pas écouté, ce matois de M. Alexandre Matheron, je me serais brouillé avec lui et aurais écrit à Monseigneur. 11 convient de montrer du caractère, au besoin. Malheureusement, le caractère n'est pas le fort de mon pauvre
oncle Fulcran, qui souffre de la poitrine depuis des années. Je voudrais que M. le curé de Graissessac eût eu affaire à Prudence ou à moil...
Est-elle assez insupportable, cette cloche de Marseille, avec ses gros ding-dong ! ding-dong ! — Mon Dieu, ne faites donc pas tant de bruit à Graissessac, monsieur Alexandre Matheron ; n'alarmez pas tout le pays. On sait qu'il est midi, et personne ne songe à oublier Y Angélus. Je vais le réciter, moi :
« Angélus Domini nuntiavit »
Je n'avais pas articulé ces trois mots latins, que la barde de ma monture éprouva une secousse énorme. Est-ce que Verjus, gonflant son ventre en des essoufflements prolongés, aurait fait éclater ses sangles, par hasard? Je vais sauter sur le sol, quand un bras, un bras nu ! se coule le long de ma taille et me retient. En même temps, Merlette m'emplit les oreilles d'un ricanement sec qui me donne la chair de poule de la tête aux pieds.
— Veux-tu me laisser! veux-tu me laisser!
— Ah! vous avez pensé, monsieur le neveu, que je ne vous rattraperais pas! me répondelle... Certainement, j'aurais pu courir jusqu'à l'église de Graissessac sans vous tenir, si Verjus avait un cœur aussi mauvais aue le vôtre; mais
Verjus vaut mieux que vous. Me sachant derrière, il m'a attendue, ce brave Verjus, l'ami de Galibert, mon ami...
Et s'adressant au mulet de M. le maire :
— Merci à toi, Verjus, merci à toi seul.
— Gomment t'y es-tu prise pour monter? Je ne t'ai point vue.
Il ne me restait qu'à ruser pour me délivrer d'elle encore une fois; et, maigre' ma colère profonde, je lui parlais avec une extrême douceur.
— Verjus était accoté à un grand rocher, ditelle; j'ai cheminé jusqu'au bout du rocher; puis, au lieu de monter sur la barde, j'y suis descendue.
Quel esprit elle avait, cette fille de Virginie Merle, la pauvresse, et de Benoît Merle, le mineur!
— A présent, que vas-tu faire?
— Rien. Je demeure avec vous.
— Et pourquoi veux-tu demeurer avec moi?
— Tiens! parce que j'aime beaucoup d'aller avec les garçons. C'est amusant, ça... Des fois, quand je rencontre Galibert du côté de ses bergeries, nous nous emportons en courses à travers les châtaigneraies, et, si nous finissons par nous rencontrer, nous nous donnons des coups, puis nous nous prenons les mains, et nous rions,
nous rions!... Galibert, qui sera bientôt un homme, est plus hardi et plus en vigueur de jeunesse que moi. L'autre jour, par les taillis de Bataillo, où il gardait ses moutons avec Julot et Milou et où nous batifolions à l'habitude, il m'a serrée si fort que j'en ai crié. Alors, pour me consoler, il m'a embrassée. C'était mal, ce baiser; mais, je vous le promets, monsieur Jean, encore qu'il me piquât un brin, je l'ai trouvé plus doux que le miel jeune quand on le rapporte frais du rucher avec quelques abeilles dedans.
Croiriez-vous que moi, sur le chemin de la confession, qui aurais dû, à cause de cela, repousser cette Merlette perfide du haut de la barde, par dessus les paniers d'osier, la faire au besoin piétiner par Verjus, j'écoutais tranquillement ses bavardages, incapable de me déprendre d'elle, séduit par je ne sais quel charme de sa voix, paralysé par son étreinte, inerte comme le pauvre oiseau que quelque serpent grise de son souffle et qui sera bientôt avalé... Oui, «la femme est un serpent, et la fille est le commencement de la femme, » aux termes des Livres Saints.
Le plus triste en cette aventure, c'est que Verjus, commandé par elle, lui obéissant mieux qu'il ne m'obéissait, venait de se remettre en marche et que, sans que j'y pusse rien, nous descendions.
Nous n'allions pas vite, cette Merlette gouvernant le mulet paisiblement en un sentier étroit, rocailleux; mais nous allions tout de même. — Entrerais-je dans Graissessac avec cette fille en croupe? — Si encore elle ne s'était pas obstine'e à me faire une ceinture de son bras nu! Ah! ce bras nu, comme il me gênait! Et pourtant, il faut tout dire, mes yeux ne savaient s'en détacher. Je le regardais à chaque mouvement de va-et-vient qu'en une descente si raboteuse nous imprimait la monture, et ces mouvements de va-et-vient se produisaient à chaque pas. Ce bras maigre de fillette, un peu hâlé au soleil et au vent de chez nous, rudes tous les deux, me paraissait très joli dans sa forme un peu grêle, et je ne sais pourquoi, encore que marri d'être embrassé à la taille par lui, je n'en étais pas fâché. Il me semblait, au milieu du remords de mon examen de conscience oublié, que mon cœur, grâce au contact de ce bras nu et à d'autres contacts, car, soit par sa faute, soit par la faute de Verjus, Merlette me touchait tantôt de son épaule, tantôt de son menton, il me semblait que mon cœur s'en allait de plaisir. Me trouverais-je mal, à force d'être heureux dans ma honte?
— Regardez-moi donc un peu, monsieur Jean, regardez-moi! me chanta-t-elle d'une voix vi-
brante et fine que je ne pourrais comparer qu'à la voix vibrante et fine d'une linotte de l'Espase.
Je n'aurais pas dû lai répondre. Je lui répondis sans m'en apercevoir :
— Pourquoi te regarderais-je? Tu sais bien que mon oncle ne cesse de répéter, au catéchisme, que les garçons font un péché mortel quand ils regardent les filles.
— Eh bien , faites un péché mortel I Un de plus, un de moins!... M. le curé de Graissessac vous baillera l'absolution aussi bien pour cent que pour dix,
— Et le bon Dieu?
— Le bon Dieu s'occupe bien de ça! S'il fallait que le bon Dieu tînt compte, au ciel, de tous les baisers que, dans Gamplong seulement, les filles et les garçons se donnent à bouche-que-veuxtu!...
Encore une bonne occasion de me taire; mais le Démon me possède, et c'est lui qui me met la langue en branle.
— Comment, les filles et les garçons de la paroisse se donnent tant de baisers que cela?
— Je voudrais que vous vissiez Galibert, quand il me tient!...
— Je rapporterai cela à mon oncle Fulcran.
— Pourquoi les filles sont-elles jolies , e* pourquoi les garçons sont-ils plus jolis que les filles?...
— Ce n'est pas vrai, les filles sont laides...
— Alors, moi, monsieur le neveu, je ne vous plairais pas, comme je plais à Galibert?
Cette fois, par exemple, j'eus beau ouvrir la bouche, il n'en sortit pas un mot. Et cet abominable Verjus qui, à cet instant, s'avisa de demeurer fiché sur ses quilles ! Il n'était donc pas de mon parti, ce mulet de M. le maire que j'avais cru mon ami, auquel, en diverses rencontres, j'avais donné un morceau de sucre économisé sur le sucre de mon café? Où voulait- il en venir, cet animal, avec ses haltes perpétuelles? Mais, dans l'espèce d'hébétude délicieuse où me plongeaient les jaseries de Merlette, si nouvelles à mon oreille, à mon âme enfantine hermétiquement close, par mon oncle, j'avais le sentiment qu'on s'agitait derrière moi, qu'on se mettait debout. Le bras qui me tenait à la taille s'était délié. Cette fille de Virginie allait sans doute sauter, et disparaître parmi les broussailles du Jougla. J'éprouvai tout ensemble un soulagement et une peine. — Mon Dieu, elle aurait pu rester avec moi jusqu'à Graissessac, jusqu'à l'auberge du Feu-Grisou, la première maison du village. —
A l'instant, je fus puni de cette pense'e coupable : les lèvres de Merlette se collèrent à ma joue droite, puis à ma joue gauche, et me brûlèrent comme un fer rouge chez le maréchal Valat.
Àhî si je n'avais pas craint, en la repoussant trop brutalement, de tuer cette fille s ur les grosses pierres du chemin! Après ma joue droite et ma joue gauche, je fus obligé de lui abandonner mon front, mes yeux, qu'elle cribla à plaisir. Que faire? Je ne pouvais pourtant pas, pour la misère d'un péché, peut-être véniel, que je confesserais bientôt d'ailleurs et dont je serais absous, amener quelque malheur irréparable. Puis, à ne rien celer, je n'étais pas sans éprouver la justesse du dire de Merlette, qui avait comparé le goût d'un baiser au goût du miel. La fine mouche ne se trompait mie, car, l'automne passé, quand mon oncle Fulcran, le visage caché derrière un masque de treillis en fil de fer, les mains enfouies en de vieux gants de filoselle, avait
procédé au curage des ruches du jardin, et que j'avais en tapinois caressé un rayon tout chaud de la largeur de ma langue, je n'avais pas ressenti par tout le corps la douceur que j'y ressentais en ce moment.
a Ce que c'est tout de même que les lèvres d'une fille appliquées sur les joues d'un garçon!... » pensai-je, le jugement brouillé.
Cependant, Verjus, dont la cervelle, autrement solide que la mienne, au lieu de battre la campagne, s'occupait aux choses simples du devoir, avait continué de descendre en droiture devers Graissessac, et déjà nous apercevions les maisonnettes du village avec le panache de fumée qui flotte au front de chacune d'elles, car il s'en faut que la paroisse de M. l'abbé Alexandre Matheron, si elle possède une plus grosse cloche, soit aussi propre que la paroisse de M. l'abbé Pulcran. Mon Dieu ! à Gamplong, en automne, les séchoirs à châtaignes — on fait, chez mon oncle, un énorme commerce de châtaignes sèches, de châtaignons, comme on dit — les séchoirs à châtaignes rendent bien un peu de fumée; mais qu'est la fumée claire de nos séchoirs rapprochée des nuages opaques qui s'échappent toute l'année des trois cents forges de Graissessac! Tandis que, dans le pays d'où je viens, sauf de rares ouvriers
mineurs, tout le monde travaille aux champs, ep plein air, en plein soleil, dans le pays où je vais chacun bat le fer, fabrique des clous. Ce doit être fort ennuyeux pour le respectable M. Alexandre Matheron : il n'est pas un de ses paroissiens qui ne trime soit aux mines de Sainte-Barbe, d'Eugène, des Nîères, de Brochin, soit aux clouteries partout éparses, et sur les pentes de la montagne du Castan, et le long du Clédou.
Bon! voilà le grincement des wagonnets de Brochin qui parvient jusqu'à nous. J'aperçois des bandes d'enfants plus noirs que des ramoneurs poussant les chiens — c'est le nom de ces wagonnets — vers d'énormes monceaux de houille, où ils les vident avec fracas. — Que ça m'amuserait, moi, de conduire un wagonnet! — Encore un bout de châtaigneraie franchi, et nous atteignons la mine. Tant pis ! Merlette me gardera Verjus, me le chargera pendant que j'irai à confesse. Pour mon examen de conscience, je le ferai dans l'église décidément. Aussi bien je serai mieux là, en face de la sainte Vierge, pour regretter mes fautes anciennes et pour déplorer mes fautes nouvelles. — Ah! ces nouvelles! où découvrirai-je des mots pour les avouer à mon confesseur? où prendrai-je le front nécessaire pour parler des baisers de cette fille de Virginie
Merle, surtout du goût de miel que je leur ai trouvé?
Soudain, voilà Merlette qui saute dans le sentier. — Pourquoi saute-t-elle? Nous ne sommes pas encore à Brochin. Elle est bienpresse'e...
— Allons! me dit-elle, s'emparant de la bride de Verjus et l'arrêtant, comme tout à l'heure en pleine côte du Jougla.
— Que me veux-tu, à présent?
— Je veux que vous descendiez, pardi!
— Quand nous arriverons à Brochin.
— Non, tout de suite.
— Pourquoi?
— Je vous le dirai. Descendez d'abord.
Ses yeux, plus noirs que deux têtes de clous, plus affilés que deux pointes de clous, — des clous neufs de Graissessac, - me piquent jusqu'au sang. Un incroyable malaise m'oppresse, et je m'agite sur la barde de mon mulet, n'osant suivre le conseil qu'on me donne, mais tenté à en avoir le vertige, à croire que je vais tomber. Pourtant, je me suis à tout événement cramponné de mes dix doigts aux paniers d'osier, et je résiste.
— Monsieur Jean!... monsieur Jean!... me chante Merlette, les bras tendus vers moi comme des ailes.
Oui, vraiment, c'est un chant, non plus un chant doux de fauvette, — on n'en aperçoit plus guère de fauvettes dans les jardins, depuis les grands froids; — mais un chant plus fort, plus pénétrant de grive, — on en voit tant de grives parmi les genévriers à cette saison de l'hiver, surtout du côté de Bataillo.
— Monsieur Jean!... monsieur Jean !...
Oui, en l'écoutant, c'est à se croire au roc de Bataillo, quand j'y vais relever mes pièges et que toute espèce de bruits charmants, bruits d'envolements, bruits de becs, glissent à travers les taillis.
— Monsieur Jean!... monsieur Jean ! répètet-elle pour la troisième fois avec un redoublement d'intraduisible tendresse, les paupières mi-baissées, une larme au bout de chaque cil.
Ma foi, je n'ai pas trop conscience de la chose, mais je glisse le long de l'encolure de Yerjus, je glisse... et me voilà, à un appel irrésistible, debout sur mes jambes au beau milieu du chemin. Merlette est près de moi, elle a abandonné le mulet, et m'a pris une main dans les deux siennes. De quelle force elle serre cette main, — c'est la droite, je crois, — de quelle force elle la serre! Elle me regarde comme si
elle ne m'avait jamais vu, comme si elle ne me connaissait pas, comme si je n'étais pas toujours le neveu de M. le curé Fulcran; puis elle me sourit. Ge sourire est ce que j'ai connu au monde de plus aimable, de plus joli, déplus frais, de plus nouveau. On sourit certes au presbytère de Camplong, et, après des leçons récitées sans faute, un thème sans barbarisme, mon oncle m'a souvent souri. Mais, bonté divine ! quelle différence entre le sourire de mon oncle Fulcran que j'aime, et le sourire de cette petite de Virginie que je n'aime pas! Je cherche d'où vient cette différence extraordinaire, et mes yeux, une fois englués à la contemplation du visage de Merlette, ne savent plus s'en détacher. Gela est évident, chez personne je n'ai remarqué une physionomie si spirituelle, si fine, si amusante. Sa peau très brune, son œil très vif, tout son museau espiègle délicatement allongi, son nez mignon et très mobile, donnent à Merlette des airs de souris en maraude qui font plaisir. Pourquoi ce plaisir? Je l'ignore; mais je le goûte profond, immense, j'en suis débordé. Si Galibert, le pâtre des Bassac, ressent auprès de Merlette les joies qui me troublent, je ne puis lui en vouloir de la rechercher dans le village, de courir après elle à travers le Jougla, de l'accoler de toute la force de ses bras
quand il eot parvenu à l'atteindre, au roc de Ba taillo. Oh! mais si! si! je lui en veux, et, pourvu qu'il recommence ses embrassades, c'est à moi que Galibert aura affaire... Et ce Verjus des Bassac qui, devinant mes préoccupations peu favorables à son ami le pâtre, me lance des œillades furieuses et allonge ses grosses lèvres goulues jusqu'à ma casquette, pour la mordiller en manière de passe-temps. Il y a ma tête dans ma casquette, imbécile!...
— Alors, c'est convenu, monsieur Jean, vous m'aiderez à achever ma glanerie?
— Et ma confession?
— Vous vous confesserez lorsque mon sachet sera plein.
— Et le charbon qu'il faudra aller charger à Brochin?
— Dans les tènements d'ici, ce n'est pas comme dans les tènements de chez nous : on oublie beaucoup plus de châtaignes sous les arbres. Notre besogne sera bientôt finie... Vous voulez, n'est-il pas vrai, monsieur Jean?
Ah! ce monsieur Jean!
— Oui, je veux, oui.
Merlette tourne à droite; je la suis; Verjus, dont personne ne s'occupe, me suit à son tour, et nous nous trouvons tous trois — la bête pour
nous est comme une personne humaine — dans une châtaigneraie à perte de vue, dont un côté incline en pente jusque sur les maisons de Graissessac.
Alors commença le plus ravissant des vagabondages. Nous montions et nous descendions, puis nous remontions et nous redescendions, à droite, à gauche, dans tous les sens, quelquefois suivant de minces raidillons à peine tracés, le plus souvent en traçant nous-mêmes de nouveaux. Le froid était piquant; mais le ciel très pur, malgré décembre, n'avait pas perdu tout son soleil, et de magnifiques barres de clarté tombant devant moi, soit sur la chevelure ébouriffée de Merlette, soit sur le harnachement très propre, très luisant du mulet, allumaient à l'aventure des étoiles par milliers. Nous ne parlions guère, occupés à découvrir des châtaignes sous les feuilles mortes accumulées. A certains endroits, la couche de feuilles dont la gelée avait dépouillé les arbres était si épaisse, que nous y enfoncions jusqu'aux genoux. Avec mon pantalon de garçon, mes souliers ferrés de montagnard, il m'était assez indifférent que les tas fussent plus ou moins profonds; j'avais d'ailleurs ma badine, et je m'en servais pour déblayer le chemin. Mais elle, habillée d'une longue robe de
drap taillée jadis en une vieille soutane de mon oncle, chaussée de sabots trop grands, — d'anciens sabots de Prudence, — où ses pieds d'alouette marcheuse ballaient à l'aise comme un battant dans une cloche, ne devait pas être sans éprouver quelque incommodité. A vrai dire, il n'y paraissait guère, car elle sautait, bondissait, voletait parmi les monceaux les plus épais, ne se trouvant gênée ni par sa robe ni par ses sabots. Son accoutrement lourd, mal ajusté, embarrassant, lui pesait autant que ses plumes pèsent à un oiseau. Au fait, après une trouvaille de trois poignées de châtaignes, découvertes en un trou du sol, sur le point de lui demander de ne pas tant relever sa jupe en se baissant, car la vue de ses jambes m'ennuyait, elle se prit à chanter tout à coup.
Virginie Merle appartenait au chœur des chanteuses de notre église, et mon oncle Fulcran, ingénieux à la pratique de la charité, l'appelait souvent à la cure sous prétexte de lui enseigner des cantiques, mais, en fin de compte, pour lui bourrer le tablier de nos provisions, quand Prudence n'était pas là. Merlette possédait-elle, par hasard, la voix touchante de sa mère, une voix plaintive, à travers les vibrations émues de laquelle passaient tous les malheurs de la veuve,
toute sa pauvreté ? Non, non, Merlette avait la voix vive, alerte, gaie, sans la plus petite note de tristesse ou de mélancolie. C'était le trille joyeux du chardonneret sur la branche d'un amandier. Du reste, le chiffon de soie rouge — un vieux foulard de mon oncle — le chiffon de soie rouge qui lui servait à retenir sa chevelure indomptée, lui mettait précisément au front le même lambeau de pourpre dont la nature a décoré, a embelli la tête du chardonneret.
Elle chantait, elle chantait, ne cessant toutefois de recueillir des châtaignes, car, soit habitude des mains à fouiller sous les feuilles, soit habitude des yeux à sonder les buissons, elle découvrait partout des pelons abandonnés. Il fallait voir avec quelle précision elle frappait sur le fruit perdu le coup de talon qui devait enrichir son sachet! Une fois, son sabot, ayant rencontré une de ces grosses racines qui cheminent à fleur de terre pareilles à d'énormes serpents endormis, sauta à dix pas devant nous. Je courus le chercher et le recueillis de l'élan d'un bon chien de chasse happant une pièce de gibier. Elle me laissait me démener et riait. Son rire était aussi clair, aussi frais que son chant. Moi, tenant son sabot à la main, je riais aussi, encore que je ne Tusse pas gai, sans savoir pourquoi, par exemple
Qui croirait qu'en ce moment où mes lèvres faisaient écho aux lèvres de Merlette, j'aurais pleuré volontiers? Peut-être était-ce la conscience des péchés dont je me chargeais à chaque pas qui m'accablait à ce point? Il n'en est rien, et, pour dire vrai, ma pensée voguait loin et de mon oncle Fulcran, et de Prudence, et de M. Alexandre Matheron, qu'il faudrait aborder bientôt. Je pensais à Merlette, uniquement à Merlette, et j'épuisais les forces de mon esprit, son ingéniosité, sa finesse, à la solution de ce problème aussi redoutable qu'ardu : — « Gomment faire pour lui attacher moi-même la boucle de son sabot? »
Cette fille extraordinaire de Virginie Merle avait-elle deviné l'idée tout à fait incroyable qui me travaillait, et attendait-elle de me voir succomber à la tentation? Je ne sais. Le fait est qu'elle venait de se blottir en une de ces crevasses feutrées de mousse verte , comme les grands troncs d«s châtaigniers centenaires en forment souvent à l'endroit où ils plongent dans le sol, et ne bougeait pas. De cette niche étroite, où elle se tenait aussi raide qu'une de ces saintes de pierre ou de bois éparpillées dans la campagne qu'on va visiter une fois l'an, à l'époque des Rogations, Merlette me lançait des regards
ironiques qui me peinaient au vif. Pourquoi me regardait-elle de cet air railleur, méchant, moi qui ne lui en voulais aucunement de m'avoir rencontré dans le Jougla, de s'être élancée sur Verjus, de me retenir à présent dans les châtaigneraies, quand j'aurais dû être à l'église de Graissessac ou à la mine de Brochin?
— Si mon autre sabot vous fait plaisir, monsieur Jean? me dit-elle.
Sa bouche n'avait pas articulé ces mots, que l'objet, après m'avoir frôlé les cheveux, tombait parmi les broussailles derrière moi.
— Ce n'est pas gentil, ça, Merlette; tu aurais pu me blesser.
— Vous blesser, monsieur Jean ! s'écria-t-elle courant pieds nus jusqu'à moi, puis étendant ses deux bras et d'un mouvement d'amitié me les nouant autour du cou.
J'étais repris, et encore une fois je dus lui permettre de m'embrasser tant qu'elle voulut. Ce fut assez long. A n'en pas douter, après un, deux, trois baisers, j'aurais pu me débarrasser de ses caresses; mais je laissais aller ses lèvres à leur fantaisie, goûtant à les sentir je ne sais quelle joie inquiète, quel tremblement de l'âme et du corps inconnu et délicieux.
— Je veux te demander une permission, Merlette, balbutiai-je enfin.
— Quelle permission, monsieur Jean?
— C'est...
— C'est?
— C'est de te mettre moi-même les sabots.
— Oh! monsieur Jean!... murmura-t-elle, rougissant et baissant la tête.
— Ça t'ennuierait donc?
— Oh! oui... Vous êtes un monsieur, vous, monsieur Jean... Ce serait bon pour Galibert de me mettre les sabots.
Elle essaya de rire sans trop y réussir. Moi, je me tenais debout devant elle, un sabot dans chaque main, en proie à une torture atroce.
— Alors, tu ne veux pas? insistai-je, suant l'angoisse.
— Si cela vous amuse tant, monsieur le neveu...
Elle gagne son réduit dans le creux du châtaignier. J'ai des ailes aussi et je la rejoins d'un vol.
— Il faudrait t'asseoir au lieu de te tenir droite, lui dis-je.
Elle s'assit avec un laisser-aller d'une grâce souple et charmante. Elle se posait avec une légèreté d'oiseau. Oui, vraiment, cette fillette de Virginie Merle était un oiseau. Voyez d'ailleurs
le hasard qui lui avait donné le nom de Mariette^ de la famille des merles siffleurs, pour bien faire entendre à tous qu'elle n'appartenait pas à notre race lourde, mal dégauchie, mais à la gent eraplumée qui traverse l'air sans avoir besoin de rien pour la soutenir.
— Allons! lui dis-je, m'étant planté délibérément à genoux devant elle et affectant plus de courage à la besogne que je n'en avais en réalité.
Elle me regarde, puis me tend une jambe, minaudant et riant aux éclats. Giell que vois-je? Vers le haut du bas de Merlette, un peu au-dessus du mollet, à cet endroit où les aiguilles, pour terminer l'ouvrage, forment des côtes en saillie, je lis dans les mailles du coton bleu, tracé en rouge, mon nom en quatre lettres capitales ; JEAN! Je reconnais tout de suite la marque de ma sœur Glotilde, qui m'a tricoté ces bas ellemême, chez ma tante Angèle, à Montpellier, et je ne suis pas content. Que mon oncle distribue son bien aux pauvres, c'est son affaire; mais il devrait respecter le bien d'autrui. Dieu! si Prudence savait que Merlette promène comme cela mes bas neufs, car ils sont neufs, à travers les taillis du Jougla, les ronces de Bataillo! Nous verrons du reste la mine de M. le curé de Gam-
plong lorsque sa gouvernante comptera mon linge pour la lessive, au printemps!...
Tout de même, malgré tant de réflexions fort justes, cette fille de Virginie m'a à ce point brouillé les sens, que je la chausse toujours, je la chausse. Après le pied droit, le pied gauche tout simplement. Voilà comment je suis, moi, quand une fois la perdition m'a conduit dans ses sentiers. Et elle, que croyez-vous qu'elle fait, tandis que je fixe, non sans peine, à l'ardillon de la boucle, la courroie usée de ses sabots? Elle rit, ce qui lui est assez habituel; puis elle lance des châtaignes à Verjus, qui les croque gloutonnement; puis enfin elle entonne le dernier couplet du noël de mon oncle :
« Nous accourons, jeunes et vieux, A votre voix qui nous appelle ; Vous pouvez remonter aux cieux, Porteurs de la Bonne Nouvelle! »
Je me suis redressé et je l'écoute. Combien le noël de mon oncle Fulcran me semble plus beau ici, dans les châtaigneraies, à travers l'air et le goleil, que dans la cave du presbytère où je l'ai essayé ce matin! 11 faut ajouter qu'en ce moment ce n'est pas moi qui chante, mais cette Merlette merveilleuse, dont la voix monte et descend à plaisir... Le chardonneret, toujours le chardon-
neret sur sa branchette d'amandier... Le verset fini, elle s'arrête et me regarde. Je la regarde à mon tour; toutefois, mes yeux ne peuvent sou« tenir l'ardeur des siens, plus allumés, plus rouges que des braises. A la fin, elle me fait trembler, cette fille étonnante de Virginie. Si je pouvais la planter là! Cette pensée ne m'a pas traversé l'esprit, que Merlette l'a devinée, et de son trou dans le châtaignier elle a bondi jusqu'à moi.
— Voulez-vous que nous nous amusions, monsieur Jean? me dit-elle.
— Nous amuser?... A quoi?
— A lutter.
— A lutter?
— Oui... Nous luttons, Galibert et moi... Des fois, c'est moi qui ai le dessus...
— Mais ce sont jeux de bêtes, ces jeux-là !
— Voulez-vous, monsieur Jean? implore-t-elle avec une adorable câlinerie de la voix, du geste, de toute sa personne qui marche incontinent à moi.
Et, comme elle l'avait osé sur la barde de Verjus, elle me coule doucement ses bras autour de la taille. Je ne sais de quelle fureur sacrée je suis saisi, embrasé par la grâce de Dieu. Le fait est que dénouer le serpent m'enlaçant de ses anneaux, le rejeter au loin, lui écraser la tête
contre une pierre, tout ce travail he'roïque d'archange est l'affaire de trois secondes au plus.
— Aïe! gémit-elle.
Des gouttes de sang parsèment les cailloux, parmi lesquels elle demeure abattue»
If
Et quand je pense qu'au lieu de courir à cette pauvre Merlette, dolente, blessée, au lieu de l'aider à se relever, je demeurais planté à quatre pas, l'épiant curieusement, et, dans le fond, trèsému de ce qui lui arrivait. — Ah! elle avait voulu me traiter, moi, le neveu de M. le curé Fulcran, comme elle traitait Galibert, le pâtre des Bassac! Tant pis pour elle si, par ce coup à la tête, elle apprenait à ses dépens qu'il existait quelque différence entre l'ami de Verj us et l'enfant gâté de Prudence Ricard. — Tout de même, parmi ses gémissements étouffés, cette fille de Virginie Merle ne laissait pas de m'épicr de temps à autre. Non seulement je voyais ses yeux noyés de grosses larmes répondre à mes yeux qui la guettaient sans relâche, mais je devinais
dans ses yeux ruisselants comme un appel. — Irai-je à elle? — Ma foi, je n'irai pas.
— Monsieur Jean ! murmura-t-elle, mon bon monsieur Jean!...
Ah! bien oui, monsieur Jean!... M. Jean pense bien à toi, Merlette de perdition ! . . . M. Jean pense à rentrer dans la voie du salut, d'où tu l'as détourné, malheureuse I... M. Jean court avouer ses fautes à M. le curé Alexandre Matheron, qui l'absoudra de ses péchés; puis il ira charger son charbon à Brochin et rentrera pieusement à Camplong.
En faisant ces réflexions égoïstes, non sans quelque mélange d'ironie, je m'étais emparé de la bride du mulet des Bassac, et, la bête sur les talons, j'avais commencé de descendre vers le village. N'étant jamais passé par là, je ne connaissais pas quel sentier, parmi les mille sentiers s'entrecroisant aux flancs de la montagne, me conduirait le plus vite à Graissessac; mais j'étais bien sûr de ne pas m'égarer, la fumée des forges s'élevant en colonnes épaisses à trois portées de fusil et le bruit des marteaux sur les enclumes arrivant par intervalles jusqu'à moi.
— Allons, Verjus, allons!
Nous dévalions des pentes fort rapides, et si le mulet, habitué de longue date aux sentiers
à pic de nos châtaigneraies cévenoles, se précipitait des hauteurs du Jougla, sûrement, sans broncher, il n'en allait pas ainsi de moi, peu fait à de pareilles dégringolades sur un sol schisteux et glissant. Une fois, mon pied s'étant engagé sur une rocaille lamelleuse que je supposais assez résistante pour me porter, le sol s'effrita, fondit, et je roulai parmi les ronces et le gravier. Par une inspiration du ciel, je n'aurais pas lâché la bride de Verjus, que Verjus, entraîné après moi, me piétinait de ses quatre fers. Cette mort affreuse eût été digne de la vie que je menais, et, je puis le dire, ce jour-là, le bon Dieu me donna une preuve de sa miséricorde infinie.
Il fallait renoncer à couper droit vers Graissessac, à moins de vouloir se rompre le cou. Je ressaisis Verjus qui ne savait, lui aussi, de quel côté tirer, et, par une venelle molle de feuilles mortes, je me dirigeai vers un enfoncement, un pli profond du terrain qui s'affaissait doucement. Là, peut-être, découvrirais-je un chemin.
Le charmant endroit que ce pli entre deux montagnes! Un ruisseau clairet, obstrué sur ses bords de rubans de glace, fins, légers, découpés comme les ruches de la coiffe de Prudence, jasait là tout seul parmi les cailloux,
Verjus, d'une rude secousse de son encolure, m'arracha la bride des doigts et, encore que le temps ne fût pas pour provoquer une soif inextinguible, plongea au beau milieu du courant. Si l'âne, peu regardant à sa mangeaille, ne consent à se désaltérer qu'en des eaux très limpides, Yerjus rue fournit la preuve que le mulet n'est pas moins délicat. Du reste, ce Verjus, malgré sa tète grosse et courte, était d'une élégance parfaite. En le voyant boire, les lèvres relevées par un pli gracieux qui mettait à nu des dents éclatantes et des gencives d'un rouge très doux de rose trémière, je pensais que les Bassac avaient raison de se montrer fiers de leur bête. A Gamplong, quand on avait dit : « le mulet des Bassac ! » on avait tout dit. Chacun, dans la paroisse, savait l'histoire de Verjus, car Verjus avait une histoire. Vincent Bassac, son heureux possesseur, ne le tenait pas de quelqu'un de ces maquignons de hasard qui peuplent nos métairies, nos bordes cévenoles de toute espèce de quadrupèdes efflanqués, poussifs, vicieux; il était allé l'acheter lui-même à la foire de Quarente, dans le Minervois, et avait acquis la preuve de sa bonne provenance poitevine, avant de mettre la main au sac.
MONSIEUR JEAN t)'J
Si on connaissait la vie étroite, bornée aux choses de l'endroit, que nous menions au presbytère, on ne serait pas surpris de me voir renseigné sur la question des mulets. Un lopin changeant de propriétaire, l'arrivée d'un âne dans une écurie, d'un bouc, d'un bélier dans une étable, étaient autant d'événements dont le bruit se propageait jusqu'à la cure et suffisait à l'animer. Mon oncle Fulcran discutait la valeur de l'objet; Prudence n'était pas d'accord avec lui; ils se chamaillaient un brin, et les jours fortunés succédaient aux jours fortunés. Le bonheur est partout, dans les choses les plus infimes comme dans les plus hautes. — « Dieu l'a voulu ainsi pour qu'il n'y ait pas de déshérités », disait mon oncle.
On se figure le retentissement de la venue de Verjus faisant, deux années avant mon escapade avec Merlette, son entrée dans le village, recouvert d'une superbe sparterie, la queue décorée d'un bouquet de bruyères roses, et mené à la main par Vincent Bassac, qni ne le montait pas pour le laisser admirer tout nu. Le succès de cette bête unique avait été tel, et mon oncle s'en était montré à ce point ému, qu'aujourd'hui encore, lorsque Bassac, membre, en sa qualité de maire, du conseil de fabrique de la paroisse,
vient chez nous pour quelque réunion , M. le curé, en s'informant de la santé des enfants du fabricien, pourvu d'une ribambelle de mioches, ne manque jamais de lui demander des nouvelles de son mulet.
— Et Verjus?... s'informe-t-il.
. — Toujours vaillant et hardi, re'pond le paysan.
Pour vaillant et hardi, il l'était. Je le regardais planté, là, à [trois pas de moi, et je ne revenais pas de le trouver si fort, si robuste, si beau. En ce moment, le soleil enveloppait sa croupe charnue, l'allumait comme un miroir. Certainement, avec un peu de bonne volonté, j'aurais vu mon portrait sur les hanches rebondies, luisantes de Verjus. Lui ne portait nulle attention aux rayons qui l'habillaient avec une splendeur inouïe, et continuait à boire nonchalamment, allant de ci, de là, à travers le ruisseau, trouant de son sabot petit, à l'ongle solide, les dentelles de glace des bords, en avalant parfois des morceaux larges comme la main. Quelle soif I Pénétré du plaisir qu'il devait goûter, ravi à la pensée de prolonger son aise, ainsi qu'en mainte occasion je l'avais entendu faire à Galibert, je me mis à siffler doucement. Il s'était enfoncé jusqu'aux genoux, et maintenant je le voyais deux fois : hors de l'eau,
ruisselant de lumière, puis dans l'eau qui atténuait For de sa croupe en y mêlant des reflets d'argent. Je sifflais toujours. Mais, à la fin, dégoûté de boire, il s'amusa à promener le fin bout de ses babines amincies au fil du courant. L'eau, une eau d'hiver, miroitante, plus claire que le cristal, me montrait les poils follets des lèvres de Verjus. Tiens! je n'avais jamais aperçu ses moustaches... Quelle transparence merveilleuse, ce ruisselet de Graissessac! Soudain, les paniers d'osier, vus par le fond, me frappèrent. Le treillis, avec ses nœuds dans le bois, ses intervalles à jour entre les surjons de châtaignier sauvage tordus par le vannier, m'apparaissait. Ah l mon Dieu! le sac à glaner de Merlette qui est resté là-dedans.
J'avais cru m'occuper de Verjus, quand je le suivais vaguant un peu de tous côtés d'une rive à l'autre; dans le fond, dans le fond le plus enfoui de moi-même, c'était de Merlette que je m'occupais. Verjus était là, et je le regardais, et je m'intéressais à lui; j'aurais aussi bien regardé un oiseau traversant l'espace, une chèvre surgissant à la crête d'un rocher, et me serais intéressé à eux. Le fait est qu'en ayant l'air de m'attacher au premier être venu, à la première chose
venue, car je ne suis pas sûr, dans l'état où je me trouvais, qu'un arbre n'eût pas retenu mes yeux charmés, c'était à cette fillette de Virginie que je demeurais attaché. J'avais pu, l'ayant repoussée avec trop de violence, m 'éloigner d'elle, la laisser sur le sol rougi de son sang; mais, au bout de quatre pas, un grand trouble s'emparait de moi, et maintenant, par le remords lancinant de ma cruauté, tout en admirant la robe resplendissante de Verjus, je me sentais si triste, si faible, si défaillant, que je me demandais comment je pourrais réussir à me lever de la pierre plate où je me tenais accroupi, à descendre vers Graissessac, à arriver jusqu'à l'église, à aller charger ma bête à la mine de Brochin.
— Merlette! Merlette! Merlettel... balbutiaije, prêta pleurei.
Ce nom répété trois fois, — je l'aurais répété cent fois, tant il sortait naturellement de ma bouche, qu'il remplissait d'une incroyable douceur de raisiné, — je me plantai debout presque à mon insu. Tout à coup, je me trouvai les pieds dans l'eau. Etais-je devenu un animal à quatre pattes comme Verjus, et, comme Verjus, avalerais-je, moi aussi, des morceaux de glace, furieusement? Je ne bus pas le moins du monde; en proie à l'idée fixe de Merlette perdue, je lia-
sarclai des pas mal assurés à travers le ruisseau, puis mes mains de somnambule débrouillèrent la longe de cuir entortillée au col de Verjus, la défilèrent de bout en bout et la passèrent, la repassèrent autour du tronc d'un jeune bouleau, où elles la fixèrent par un nœud. Le mulet retenu là, de tout moi-même je pris mon élan parmi les châtaigneraies.
— Merlette! Merlettel...
Je ne savais que pousser ce cri. Et j'allais devant moi, tirant en haut de la côte, cherchant, a travers les troncs énormes qui à chaque pas me barraient le chemin, le tronc crevassé d'où cette fillette de Virginie Merle s'était élancée sur moi. Avec quelle grâce, quelle gentillesse, quelle amitié, elle avait bondi I Jamais agnelle du troupeau de Galibert ne connut sauts plus mignons. Et moi qui, lorsqu'elle ne demandait qu'à s'ébattre, batifoler, s'éjouir en des caresses de son âge, qui était à peu près le mien, l'avais traitée si durement!
— Merlette! Merlette!...
Mais j'ai ouï quelque chose. Je m'arrête. J'écoute. Non, je n'ai rien ouï, rien. C'est le vent froid de l'hiver, dont l'haleine, plus forte à mesure que je monte, entrechoque par dessus ma tête les branches nues des châtaigniers. Hélas I
ce tapage sec et dur d'un bois à demi-mort ne ressemble pas du tout à la voix de Merlette, roucoulante comme le chant de la tourterelle, atten drissante comme la flûte du pastoureau. De quel accent, que personne n'avait trouvé avant elle, elle répétait: — « Monsieur Jean! monsieur Jean! 2> — Que ne donnerais-jepas pour l'entendre me redire : — « Monsieur Jean, monsieur Jean! 6 mon bon monsieur Jean!... »
— Merlette ! Merlette!...
Je m'enroue à l'appeler, et elle ne me répond pas. Pourquoi ne me répond-elle pas? Je suis arriva pourtant. Je reconnais l'endroit. Voilà l'arbre avec sa niche. Il faut qu'elle soit ici... Je ne la vois pas... Les jambes flageolantes, je m'avance jusqu'à la place où, tantôt, je l'ai laissée couchée de tout son long. Elle n'y est plus. Par-ci, par-là, sur des feuilles éparses, des taches noires, des gouttes de son sang que l'âpre bise a presque mangées. J'admire une minute ces taches, puis je ne les aperçois plus, et des larmes grosses comme des pois chiches de chez nous mouillent mes joues, arrosent mon gilet, tombent sur le sol.
— Merlette! Merlette!...
Ce sont des sanglots qui sortent, qui s'échappent de ma poitrine oppressée. Il faut m'en aller.
Je n'ose pas. Cette fillette de Virginie Merle n'est pas là, et néanmoins il me semble, si je m'e'loigne, que je l'abandonne de nouveau. A cette minute d'affreuse angoisse, la grosse cloche de l'église envoie dans l'air un coup unique. Les idées honnêtes me reviennent. Ce coup parti seul du haut du clocher de Graissessac, j'en sais la signification. C'est par un coup isolé semblable que j'appellerai le respectable M. Alexandre Matheron au confessionnal. A-t-on besoin de se confesser en nos Cévennes?On entre dans l'église, on tire une corde qui se balance à l'entrée du chœur; la cloche lâche un éclat, et M. le curé paraît.
Je redescendis vers le ruisseau, un peu plus calme, bien que pleurant encore. J'avais beau m'essuyer les yeux de tout mon mouchoir, de toutes les manches de ma veste, de toutes mes mains, mes yeux continuaient à ruisseler. Et qui croirait que mon chagrin me venait moins du mal que j'avais pu faire à Merlette que du désespoir de ne plus l'avoir près de moi, de ne plus l'entendre, de ne plus me trouver exposé à des entreprises dont, pas plus qu'elle sans doute, je ne soupçonnais le but, je ne devinais la fin? Il m'aurait été délicieux, infiniment délicieux d'aller avec elle, de folâtrer avec elle à travers le Jougla,
à travers Bataillo, à travers Camplong, à travers tous les pays. Ces folies qui me traversaient l'esprit m'étaient un enivrement céleste. Moyennant cette fille de Virginie, vive, délicate, fine, chantante, ailée, une vie meilleure m'opparaissait, et j'y entrais, dans cette vie meilleure, j'y respirais un air plus pur. Il me semblait qu'avec elle tout serait agréable, beau, magnifique, éternel; qu'avec elle je ne regretterais ni mon oncle Fulcran, ni Prudence, ni mes parents de la ville; qu'elle me dédommagerait de tout, me tiendrait lieu de tout, me comblerait d'un bonheur pour la qualification duquel le mot divin ne suffisait pas...
Verjus, las décidément de s'enivrer d'eau claire, avait tiré sur la longe et tondait de la largeur de sa laugue les marges gazonnées du ruisseau de Graissessac. Je le déliai, et, le traînant après moi, m'acheminai vers le village. Bien que le temps me pressât un peu, je n'allais pas plus vite pour cela. C'est drôle comme la pensée d'abord de me confesser, puis de me rendre à la mine de Brochin, me préoccupait peu. Les obligations qui m'avaient conduit ici m'étaient à ce point devenues indifférentes, que je les eusse volontiers négligées toutes et fusse sans
trop d'ennui rentré à Camplong, ma conscience avec ses pe'chés lourds, mon mulet avec ses paniers vides.
Quel changement! J'étais honteux, désespéré, et si heureux !
La vue s'élargit. Nous sortons d'une plantation de vieux noyers obstruant l'air, obstruant le ciel, et tout Graissessac m'apparaît, depuis le hameau du Castan jusqu'à cet autre hameau qui s'appelle Estréchoux.
Ce n'est guère beau, ces maisons basses, mal alignées le long de la petite rivière du Glédou. Et ce Clédou, plus noir que l'encre, plus épais que le plomb fondu, comparez-le donc à l'Espase, plus limpide en ses profondeurs que le ciel si léger de nos montagnes, plus alerte en ses ressauts qu'un cabri de six mois.
Mais Verjus se plante sur ses pieds et ne bouge plus.
— Allons! allons!
Il ne bouge aucunement. Que signifie cette halte obstinée? Verjus est inquiet, il relève sa tête futée, allonge ses lèvres qui se replient, se rident comme s'il voulait sourire, et lance un hennissement, une manière de cri sauvage qui ébranle la vallée. — Miracle 1 Merlette se dresse debout sur une pierre , au bord du ruis-
seau. Elle est élance'e, elle est pâle, elle ressemble à la statuette blanche de sainte Philomène dans notre église. Je deviens fou, je vole à elle, et les baisers qu'elle m'a donne's tantôt, je les lui rends sur les deux joues, partout.
Quelle joie! aucune expression n'en saurait donner l'idée. Si encore j'avais compris pourquoi j'étais si joyeux! Je ne comprenais rien, absolument rien à mon état. Cette rencontre avec Merlette, quand j'avais cessé de l'espérer, m'enlevait à des hauteurs où je n'étais plus moi, où je ne me retrouvais plus, ne me reconnaissais plus. Un jour, à la sacristie, avant une grand'messe des Morts, pro Defunclis, m'étant un tantinet oublie' après le maraussan des burettes, j'avais éprouvé, tout en donnant les répons au célébrant, un bienêtre singulièrement bizarre et plaisant. Je ne voyais pas deux cierges sur les gradins de l'autel, j'en voyais trente-six. Ce que je ressentais à l'heure présente se rapprochait étrangement de cette griserie, l'unique griserie de ma vie d'aco-
îyte. Au bord du ruisseau de Graissessac, comme en l'église de Camplong, des vertiges emplissaient ma tète, et ma langue débridée allait plus vite et plus dru que la langue d'une bartavelle du Jougla ou de Bataillo. Par exemple, je ne parlais pas latin, je vous le promets.
— Si tu savais, Merlette, à quel point je suis fâché de t' avoir fait mal!... Je suis parti, je t'ai laissée étendue par terre : c'est que j'avais trop de chagrin. Quand on a trop de chagrin, on est capable des plus grandes sottises... Heureusement, le sang ne coule plus de ton front, et te voilà, après ta chute, aussi nette de visage., aussi fraîche, aussi jolie qu'auparavant.
— Vous me trouvez donc nette de visage, monsieur Jean?
— Jamais je n'ai vu des traits plus clairs que les- tiens.
— Yous me trouvez donc fraîche, monsieur Jean?
— Fraîche comme cette fïeur, répondis-je, lui montrant en un coin abrité un iris qui, malgré la saison, s'élançait du milieu de l'eau, ouvrant au soleil des yeux bleus très longs et très alanguis.
— Yous me trouvez donc jolie, monsieur Jean? insista-t-elle, se serrant un peu plus contre moi
MONSIEUR JEAN 8î
sur le tertre où, sans nous en apercevoir, nous nous étions assis.
«— Plus jolie...
Le terme de comparaison me manqua.
— Plus jolie?
— Plus jolie que personne que j'aie vue en ma vie... plus jolie que la plus jolie fille de Camplong, des Passetles, et de bien loin dans la montagne.
— Et moi aussi je vous trouve beau, monsieur Jean, me dit-elle d'un ton très assourdi de calandre grésillante, qui me pénétra jusqu'au fond de l'être.
— Oh! moi, qu'est-ce que ca fait?...
— Ça fait beaucoup. Est-ce que, si vous étiez laid comme Isidore Siebel, je courrais aprèsvous, ainsi que cela m'arrive depuis des mois et des mois?
— Tu cours après moi depuis des mois et des mois?
— Cette envie d'avoir de l'amitié pour vous me prit au catéchisme, un jour que vous vous teniez assis à côté de M. le curé Fulcran, écoutant la Doctrine avec les autres enfants du village. Depuis ce temps, cette envie ne m'a pas quittée. J'ai su par Galibert qu'aujourd'hui vous deviez aller à Brochin avec Verjus, et je vous ai
attendu dans les châtaigneraies du Jougla, — oh! pas pour vous faire du mal, monsieur Jean, mais tout uniment pour vous voir, vous voir toujours et sans fin.
— Et quel plaisir peux-tu prendre à me voir?
— Un plaisir que je ne puis pas raconter. Je vous regarde, et il me semble, sans comparaison, que des fourmis me mangent les pieds, puis qu'elles me mangent la tête, puis qu'elles me mangent tout le corps, et. c'est jouissance bien grande de se laisser dévorer ainsi jusqu'au dernier morceau. . Vous n'avez jamais senti ces bêtes, vous, monsieur Jean?
— Non, jamais.
— C'est peut-être que vous n'avez pas fait attention à moi, comme j'ai fait attention à vous.
— Oui, peut-être.
— Vous avez refusé de me regarder sur le Jougla; il fallait oser me regarder de tous vos yeux, ainsi que j'ose, moi, de tous mes yeux, de tant loin que je vous aperçois, et certainement mes fourmis vous auraient mordu,
— Veux-tu que j'essaye, Merlette? lui dis-je, entraîné.
— Essayez, monsieur Jean, et vous sentirez si c'est bon.
La partie proposée n'était pas commode. Au
premier jugé, rien ne paraît plus simple que de replier ses paupières jusqu'aux sourcils et de laisser galoper son œil curieux devant soi ; rien n'est moins aisé, quand devant soi on a le visage d'une fille. Et quel visage éblouissant, tout pétri d'esprit, possédait cette jeunesse de Virginie Merle! Elle était brune, je l'ai dit, très brune, et pourtant, moi, je la trouvais plus blanche qu'un flocon de neige. Par exemple, à présent, je la dévisageais avec un front!... C'était elle qui devenait timide et moi qui me faisais hardi. Je ne saurais exprimer tout ce qui me frappait dans ses traits mignons, finement allongés, où ses yeux noirs et brillants étincelaient pareils à deux mûres sauvages sur une ronce : cent choses, mille choses intimes indicibles me retenaient à la fois. Tantôt, c'étaient ses joues lisses, fermes, veloutées comme des brugnons; tantôt, ses lèvres bizarrement enroulées,, rondes et rouges comme des cerises, des cerises des monts d'Orb, des cerises de Bédarieux. De quelle dent féroce j'aurais mordu en ces fruits appétissants, les mûres d'abord, puis les cerises, puis les brugnons!
— Eh bien, monsieur Jean?... me demandât-elle, inclinant sa jolie tète émerillonnée d'un mouvement lent, embarrasse.
— Eh bien?
Si MONSIEUR JEAN
— Vous ne sentez rien?
— Si, je sens quelque chose.
— Des fourmis, n'est-ce pas?
— Non, je sens comme si j'étais au paradis; tu sais bien, le paradis de mon oncle, où l'on sera si heureux, si heureux qu'on ne connaîtra pas son bonheur.
— Alors, comme ça, vous êtes heureux avec moi, monsieur Jean?
— Heureux à me demander si je ne suis pas un autre que moi. Il me semble que je voudrais passer toute ma vie ici, à cette place, au bord du ruisseau de Graissessac avec toi.
Elle n'eut pas un mot, mais elle prit une de mes mains, la porta à sa bouche et la couvrit de baisers qui claquèrent bruyamment. Ce transport passionné lui coûta cher. Au même instant, plusieurs sillons rouges, de véritables égratignurcs, apparurent sur son front, et des gouttelettes de sang, plus longues, plus minces que des fils, parsemèrent son visage jusqu'au menton.
— 0 Merlette, ma pauvre Merlette, pardonnemoi I m'écriai-je, navré.
Elle se pencha sur le ruisseau, y plongea son mouchoir, et quelques minutes se le tint collé à la face étroitement. Le vieux foulard de mon oncle ainsi appliqué sur ses traits, elle n'en étail
que plus charmante. A travers les éraflures, les trous de la soie, je voyais étinceler ses yeux espiègles; puis, tandis que je me de'solais, elle m'envoyait des rires plus frais, plus clairs, plus gais que le bruit de l'eau ou s'était désalte'ré Verjus, où nos pieds trempaient à demi. Et cet extraordinaire mulet des Bassac qui, prenant sa part du contentement de Merlette et du mien, recommençait à lancer dans l'air des notes se prolongeant, à travers les châtaigneraies, jusqu'aux extrémite's du pays!
— Vas-tu te taire, toi! lui dit Merlette, d'autorité.
Verjus se tut.
— Monsieur Jean, si on lui donnait une poignée d'avoine?
— Je n'en ai pas...
— Il y en a chez Paulin Ramel, à l'auberge du Feu-Grisou.
— Allons au Feu-Grisou, lui dis-je, incapable de résister au moindre de ses désirs, totalement perdu, lui appartenant « du bout des pieds à la pointe des cheveux, a planta pedis usque ad verticem », pour rappeler une phrase latine familière à mon oncle.
Elle eut vers moi un regard qui me fouilla Tàme, les poches, tout.
— Oui, me dit-elle, mais un quarteron d'avoine coûtera huit sous, peut-être dix... Avezvous de l'argent, monsieur le neveu? en avezvous?
— Si j'en ail...
Effaré à ne plus distinguer le tien du mien, comme si tout ce qui résonnait en mon gousset était à moi, bien à moi, à moi seul, dans ma main ouverte, tendue, je fis sauter le paquet contenant les cinq francs du respectable M. Alexandre Matheron pour la messe delà Sainte-Barbe, puis trois belles pièces blanches d'un franc m'appartenant en propre, ramassées sou à sou sur mes petits bénéfices à l'église : les baptêmes, les mariages, voire les enterrements. — Quelquefois, rarement il faut le dire, les affligés, au retour du cimetière, me donnaient deux sous pour me dédommager d'avoir chanté d'un bout à l'autre, et sans faiblir, soit le Libéra, soit le Requiem.
— Que vous êtes riche, monsieur Jean, que vous êtes riche î répéta-t-elle éblouie.
Et, apostrophant le mulet des Bassac :
— Au Feu- Grisou, grand affamé, lui criat-elle d'un accent où le reproche enveloppait une caresse.
Verjus détala des quatre fers.
Ce furent d'incroyables délices de faire encore
ce bout de chemin avec elle. Nous allions nous tenant par la main. Elle, débarrassée de son foulard, le front cicatrisé, guéri à nouveau, était d'une gaieté de pinson au bord de son nid, au printemps. Elle jasait sans fin, et je l'écoutais, trouvant chaque mot tombé de sa bouche joli, spirituel, et, pourquoi le cacherais-je? parfumé comme la lavande et le romarin de chez nous. Parfois, j'éclatais de rire sans savoir pourquoi. J'avais envie de rire de bonheur, et je riais, voilà tout. Le ruisseau nous quitta : il se précipitait à droite, du haut d'un rocher, parmi des amarines touffues; nous, nous tirions à gauche vers l'auberge du Feu-Grisou, immense avec les remises, les étables, les écuries qui la prolongent le long de la route indéfiniment.
Le mulet de M. le maire de Camplong était connu chez les Ramel ; aussi le trouvâmes-nous installé devant la crèche, en arrivant. Un valet lui avait déjà servi une botte de luzerne de Tannée, et il la tirait à lui, à travers les barreaux du râtelier, avec des reniflements avides, goulus, joyeux. En dévorant de cette dent terrible, Verjus foulait la litière de feuilles de châtaignier par petits bonds folâtres.
Tandis que, la main toujours dans la main,
nous demeurions ébahis devant Verjus satisfait, bien loti, une voix nazillarde m'emplit les oreilles avec ces mots chantonnés bizarrement :
— - Eh bien, monsieur le neveu, vous faut-il quelque chose aujourd'hui?
Je me retournai. C'était Isidore Siebel, ce colporteur auquel mon oncle n'achetait plus ses plumes d'oie, au grand ennui de Prudence, mais auquel, d'aventure, pour peu que les baptêmes, les mariages, les enterrements eussent donné dans la paroisse, j'achetais, moi, toute espèce de menues babioles qui me faisaient rêver. J'étais demeuré fidèle à Isidore Siebel, à Zidor, pour l'appeler comme on l'appelait en toute l'étendue de l'Espinouse et des monts d'Orb ; lui seul avait encore le privilège de me fournir d'encre, de papier, de crayons, de cahiers reliés à tranche de feu. Pour les plumes d'oie, je ne lui en prenais plus, mon oncle Fulcran m'ayant imposé les plumes métalliques de M. Jean-Pierre Audibert, de Bédarieux, si dures à conduire ; mais, pour tout le reste, ma pratique lui demeurait assurée. D'ailleurs, pourquoi ne pas avouer que, si les marchandises très variées de Zidor me sollicitaient, me plaisaient, Zidor, avec la bosse qui lui gonflait le dos, ses jambes tortes, ses bras trop longs, ses mains balayant le sol,
sa tête où tirebouchonnait une tignasse grise plus emmêlée qu'une poignée de clous, sa langue bien pendue, fertile en histoires de voleurs, me sollicitait, me plaisait encore davantage. Je ne le rencontrais pas une fois, clopinant à la queue de son ânesse Nanie, une pauvre bête très espritée, mais salie, pelée, trouée par l'âge et la peine comme un vieux gant, qu'il ne me racontât quelque sornette à me faire dresser les cheveux. Oh! les sornettes d'Isidore Siebel, les premiers romans que j'ai lus, quand je m'en souviens!...
— A toi aussi, Merlette, je te vendrai quelque chose, si tu es riche, ajouta le colporteur.
— Je suis riche comme celle-là, répondit la fillette de Virginie, montrant Nanie qui « lisait la gazette » devant un râtelier vide.
— C'est dommage, mignonne, car j'ai des capettes pure laine, d'un bon marché, d'un bon marché !...
En parlant, du bout de son doigt crochu il soulevait une loque fripée, très lâchement nouée sur les épaules de la petite et, sans scrupule, les mettait à nu.
— Sais-tu que ce chiffon ne doit pas te tenir chaud par cette bise, ma jolie Merlette? insista-t-il.
Et, me dévisageant à me faire fermer les yeux :
— N'est-il pas vrai, monsieur Jean, que Merlette est jolie, très jolie, le plus joli brin de fille de Camplong?
Je ne pus répondre. J'étouffais. Heureusement, à cette minute de douloureux embarras, Paulin Ramel, l'aubergiste, par une porte qui de l'intérieur du Feu-Grisou accédait à l'écurie, surgit au milieu de nous.
— Dites donc, les enfants, demanda le gros homme d'une voix ronflante, que peut-on vous servir? On vient de défourner des barquettes et des biscotins. Une barquette sortant du four et saupoudrée de sucre pilé, voilà un morceau de roi.
Il pinça familièrement la joue à Merlette.
— Tu connais ça, toi, fine chatte que tu es ! lui dit-il.
— Oui, Ramel, je connais ça, répondit-elle, les lèvres un peu pointues, portées un peu en avant comme pour goûter aux barquettes chaudes, aux biscotins brûlants du Feu-Grisou.
— Pardi ! ton père t'en a payé assez de gourmandises, quand il venait ici vider bouteille avec des compagnons. Ce pauvre Benoît Merle, quel moucheron de cave !...
— Le moucheron a tant bu, tant bu, qu'il
s'est calciné le sang à la longue et a descendu la garde avant son tour, dit le colporteur.
— Venez, venez, les enfants ! conclut l'aubergiste.
Dans la vaste salle du Feu-Grisou, de'serte à cette heure tardive, — deux heures sonnaient à la pendule, — sur une table plus longue que large, toute espèce de pâtisseries, encore crépitantes du four, se trouvaient alignées en bon ordre : des barquettes d'abord sur de grandes feuilles de papier gris, puis des coques sur une planchette de frêne, puis des tortillons sur une serviette très propre, puis enfin des biscotins sur des plaques de tôle plus luisantes que des glaces qui seraient noires, vous comprenez. Sauf les biscotins, s'offrant à l'œil nets de toute miette de sucre, les autres pièces apparaissaient blanches, poudrées à frimas jusqu'aux bords.
Le spectacle fort inattendu de tant de friandises adorables me troubla assurément; mais l'effet produit sur moi ne fut rien, comparé à l'effet produit sur Merlette. Entrée dans la salle de sa vive allure d'oisillon, dès la première vue de la table elle avait marché plus lentement, puis était demeurée immobile à trois pas, tombée en arrêt. Je l'observais du coin de l'œil et, par ce que
j'éprouvais moi-même, je devinais la violence de ses convoitises.
— Vous savez, mes poulots, vous pouvez en manger à votre aise, comme du pain bénit à l'église. Les barquettes, trois sous pièce; les tortillons, deux sous; les coques, un sou; les biscotins, deux liards. C'est pour rien.
Merlette me regarda fixement. Je crus à un appel. — Elle avait faim, peut-être. — Sans délibérer davantage, j'allongeai la main, saisis une barquette et la tendis à cette petite de Virginie dont les yeux inquiets demeuraient braqués sur moi.
— Alors, vous avez de l'argent, monsieur le neveu? me demanda Siebel.
Le nez du juif, très renflé et très gros, me parut soudain plus gros et plus renflé. Gomme si l'on pouvait suivre l'argent à la piste, Zidor subodorait à la ronde de toutes ses narines cxtraordinairement ouvertes.
— Parbleu! si j'en ai, de l'argent! lui répondisse, frappant sur mon gousset un coup qui mit en branle et ma monnaie et celle du respectable M. Matheron.
— Oh! oh! monsieur le neveu, vous voilà plus riche que la mer avec ses poissons! s'exclamat-il, touché par ce tapage.
— Ramel, dis-je à l'aubergiste d'un ton qui n'alla pas sans crânerie, Ramel, avez-vous du vin blanc de Maraussan?
— Je crois qu'il m'en reste deux ou trois fioles.
— Portez-nous-en une, s'il vous plaît.
Et d'un geste superbe j'enlevai une barquette, où je plantai les dents avec une telle énergie, un tel orgueil, que, la frêle pâtisserie craquant sui dix points à la fois, un nuage de sucre se répandit à travers mon gilet, le blanchit jusqu'au dernier bouton. Je n'étais pas content; mais Merlette riait comme une perdue, tandis que Siebel, sérieux , recueillait sur le plancher les morceaux épars de ma barquette et les engloutissait sans vergogne, répétant après chaque bouchée :
— Ce qui tombe dans le fossé est pour le soldat, ce qui tombe dans le fossé...
Sur l'un des coins de la grande table, l'aubergiste étendit un napperon de grosse toile de genêt, jaune, toute neuve, raide comme une planche, y déposa deux assiettes, puis la bouteille de maraussan avec des plateaux de corne pareils à nos plateaux du presbytère, achetés jadis à Zidor.
— Allez-y de bon cœur, les enfants ! nous dit-il.
Ce fut une fête inénarrable. Je vivrais cent ans et plus, que je n'oublierais pas Merlette croquant le butin que je lui offrais, sans préoccupations, sans autre préoccupation que de lui plaire, de la réjouir un instant. Que m'arriverait-il après cette liesse, ce soir, à Gamplong ? Que m'arriverait-il au confessionnal, dans l'église de Grais-
sessac ? Je n'y pensais aucunement, ne voulais aucunement y penser. Personne et rien n'existaient au monde que Merlette, et pourvu que Merlette fût contente...
Elle l'e'tait, contente, la gamine de "Virginie Merle, elle l'était. Je la voyais de temps à autre, par un mouvement de son bras plus souple qu'une amarine de l'Espase, glisser sa menotte un peu griffue jusqu'aux friandises étalées et happer une pièce au vol : à présent un tortillon, puis une nouvelle barquelte, puis deux biscotins ensemble. Et quelle joie je goûtais à la contempler mangeant! Ses lèvres rouges, ses dents blanches, — des quenottes de souris, — avaient des mouvements, un jeu, un bruit d'un charme particulier qu'il ne me fut jamais donné d'observer depuis. — Ah! mon oncle aimait de voir manger le vieux Joseph Lasserre, des Passettes. Et moi, Merlette!... — Elle seule avait cette façon de grignoter les pâtisseries, de leur faire rendre, avant de les avaler, ces notes discrètes, susurrantes de source cheminant sous bois. De quel éclat brillaient ses yeux de mésange délurée 1 Et si, d'aventure, un menu grain de sucre venait à pleuvoir sur son menton, trop pointu peut-être, comme sa fine langue de chatte, — la comparaison de Ramel était juste,
— comme sa fine langue de chatte, par un pourlèchement très doux, ramenait vite le bien perdu !
— C'est bon, n'est-ce pas, Merlette?
— Oui, monsieur Jean, c'est bon.
— Si nous buvions un doigt de maraussan? Moi, je commence à avoir soif.
— Et moi aussi, j'ai soif.
Je pris la bouteille, en fis lestement sauter le bouchon, ainsi que j'en avais contracté l'habitude dans notre caveau du presbytère, où le temps m'était compté, et d'un élan brusque remplis nos deux verres jusqu'aux bords. Verser de pareilles rasades, de vraies rasades du mineur Benoît Merle, ce n'était pas fournir à ma compagne la preuve d'une éducation bien distinguée. Mais, Tavouerai-je? à cette fête, la première fête de ma vie, malgré que j'en eusse, je ne savais me défendre de quelque effroi. — Dites donc au Rat des Champs, invité par le Rat de Ville, de ne pas trembler dans sa peau « sur le tapis de Turquie » où La Fontaine leur a mis le couvert. — A toute minute, me semblait-il, allait se produire un événement fâcheux. Certes, ni mon oncle, ni Prudence, retenus à la paroisse, le premier par la confession de presque tout le village, la seconde par l'œuvre compliquée du réveillon, ne vien-
Jraient me surprendre au Feu-Grisou ; mais M. le curé Alexandre Matheron, moins occupé f{ue M. le curé Fulcran, — nous n'avons pas un protestant à Camplong et il a plu à Dieu d'infecter Graissessac de celte engeance diabolique, — mais M. Alexandre Matheron, aussi libre la veille de Noël que les autres jours, ne pouvait-il pas passer et entrer chez les Ramel, des catholiques, et de bons catholiques, j'en réponds, surtout Catherine Ramel, la femme de l'aubergiste, qui communie trois fois l'an, qui très probablement communiera cette nuit, comme moi... Justement, à la seconde même où j'inclinais la fiole de maraussan vers nos verres vides, cette idée du devoir qui s'imposait à moi de m'approcher de la sainte table à la messe de minuit, m'avait saisi avec une telle force, une telle violence, que mon corps en avait frémi. De là, les erreurs de ma main qui, toute tremblante, versa sans mesure et un peu au hasard, car plus d'une goutte de vin blanc éclaboussa la nappe, les asïiettes, les plateaux. Cette émotion, toutefois, encore que pénible par un rappel à la réalité toujours menaçante, ne m'empêcha pas de trouver très mauvais le maraussan du Feu-Grisou. Que nous étions loin du maraussan de mon oncle 1 Tandis que celui-ci vous caressait la lan-
gue, vous parfumait la bouche, vous répandait jusque dans l'estomac le goût du sucre fondu, celui-là, sec, dur, hostile, vous enduisait le palais de je ne sais quelle e'cume picotante qui, au lieu de vous désaltérer, vous donnait soif. Puis il fallait voir la couleur obscure, troublée, suspecte, de ce liquide singulier! A Camplong, c'était de l'or et du soleil coulant dans votre verre; à Graissessac, c'était du plomb et du brouillard. — Ahl Paulin Ramel, Paulin Ramel, que c'est mal, pour un catholique de Graissessac, qui devrait édifier les protestants par de bons exemples, de tromper ainsi ses pratiques!
Je déposai mon verre avec une moue dégoûtée et regardai Merlette. Elle buvait à pleines lèvres, les yeux ravis et très ouverts.
— Gomment! tu aimes ça, toi? lui dis-je.
— Oui, je l'aime... Et vous, monsieur le neveu?
— Moi, pas du tout.
J'articulais ces mots à peine, qu'une grosse patte velue, noueuse, apparut sur le napperon, s'empara de mon verre, l'enleva.
— Eh bien, Zidor! m'écriai-je, offusqué.
— Si vous n'achevez pas votre maraussan, pourquoi le laisser perdre? gloussa le juif.
Et, le coup une fois avalé, il grommela son refrain favori :
— Ce qui tombe dans le fossé est pour le soldat.
Le colporteur, altéré à toute heure du jour et de la nuit, aurait volontiers tordu le cou à la bouteille, mais la fillette de Virginie la cacha d'un tour de main sous son tablier.
— Cette petite est maligne comme un singe, dit Zidor, se résignant... Oh! puis, voyez-vous, monsieur le neveu, moi, je pardonne tout à Merlette. Elle est si gentille! Demandez-lui combien de fois je lui ai donné un cent d'épingles pour rien...
— Tiens! avec quoi aurais-je attaché mes nippes? dit-elle d'un ton que j'aurais voulu moins effronté.
— Enfin, oui ou non, t'ai-je baillé mes épingles pour rien, et une fois, avec mes épingles, une bague de trois sous ?
— Pas pour rien, la bague, puisque vous avez exigé deux baisers.
— La belle affaire, deux baisers !
— Vous croyez donc que, sans vos épingles et votre bague, je vous aurais embrassé, vous qui êtes vieux, qui êtes laid, qui sentez le rance, qui n'êtes pas de notre religion?
Elle m'apostropha tout d'un coup :
— N'est-il pas vrai, monsieur Jean, que ce
iOTHECA
sont les Juifs qui firent mourir Notre-Seigneur sur la croix ?
— Oui; Merlette, ce sont les Juifs, les Juifs de Jérusalem, lui criai-je, touché de sa question et fier de pouvoir y répondre amplement.
Le colporteur s'était penché sur les paniers en osier qu'il imposait à Nanie dans ses perpétuels voyages à travers l'Espinouse et les monts d'Orb. Là, se trouvaient entassées ses marchandises. It fouillait de ses gros doigts parmi les paquets accumulés, brouillant tout, bousculant tout. Soudain, il agita un long chiffon bleu de ciel, le secoua à plusieurs reprises pour en faire tomber la poussière, puis, le brandissant devant les yeux de Merlette, qui s'allumèrent :
— Voilà qui te serait plus utile que des épingles et qu'une bague, ricana-t-il.
— Une capette! roucoula-t-elle, charmée.
— Et qui t'irait mieux que le mouchoir déchiré dont tu t'entortilles le cou.
Elle tendit la main pour saisir l'objet; mais le juif le lui déroba et, passant de l'autre côté de la table, déploya la capette dans toute sa magnificence. Tantôt, pour donner de la valeur à ce pittoresque capuchon à pèlerine, dont les paysannes de nos montagnes se couvrent gra-
cieusement la tète et les épaules, le rusé col porteur imprimait à l'étoffe des airs à fain croire qu'un joli minois de fillette s'y trouvait logé dedans; tantôt, il se contentait d'étaler les pans très larges de la pèlerine, insistant sur la souplesse de la flanelle que pas une mite n'avait touchée, dont la couleur solide résisterait au soleil.
— Te vois-tu avec cette crête rouge sur le front, Merlette? souffla le tentateur, montrant un gland écarlate cousu à l'extrémité haute de la capette.
— Oui, je me vois, soupira-t-elle.
— C'est à la messe de minuit que tu serais belle!
— Oui, je serais bien belle.
— Et ce n'est pas Galibert seul qui te regarderait, mais encore M. le neveu...
— Ah! oui, M. le neveu avant Galibert...
— Il faut demander à M. le neveu, qui est riche, de t'acheter la capette pour ton cadeau de Noël. .
Moi, j'étais riche!... Moi, acheter une capette!... Je ne revenais pas de l'audace de Siebel, et tout de même cette audace me flattait. Merlette, fascinée, se tenait toujours tournée vers le colporteur, dont l'espoir d'un gain bien inat-
tendu, quand il allait quitter le Feu-Grisou, avait mis toute la machine en branle. Il allait, venait, alerte, vif comme un écureuil. Il transpirait de la joie à travers ses mouvements, même à travers ceux de sa bosse s'abaissant très bas, se relevant très haut par le coup de sa respiration précipitée. De sa main lourde et chaude comme un fer à repasser, une fois il aplatit certains plis de la capette trop apparents à son gré.
— Veux-tu l'essayer, mignonne? demanda-t-il, acharné dans sa poursuite.
Elle tenait encore au bout des doigts un fragment de sa deuxième barquette; elle le rejeta sur la table et courut au juif. Mais, comédie singulière! celui-ci, soit qu'il ne lui déplût pas de batifoler une minute avec une jeunesse qui avait eu le tort de lui faire connaître le goût de ses baisers, soit qu'il essayât de vendre sa marchandise plus chéfre en ayant l'air de la soustraire à la pratique, de vouloir la garder, se mit à galoper autour de la table, répétant de sa voix de chien enrhumé :
— Qui m'aime me suive ! qui m'aime me suive ! A la fin, cette course de Merlette après un
homme mal peigné, déjà âgé, — j'avais ouï dire à Prudence que Siebel, encore que vert malgré ses disgrâces dénature, frisait la soixantaine, — à la
fin, cette course me mit mal à l'aise, m'agaça. Je ne fus pas maître de me contenir, et, m'élançant d'un bond, je saisis le colporteur à la gorge, et si rudement, qu'il poussa un cri rauque, puis, de tout son dos, roula sur le plancher. Sa bosse eut une manière de gémissement. Pourtant cette bosse surprenante, plus élastique qu'une de mes balles à jouer, redressa tout aussitôt le colporteur sur pieds.
— Vous êtes un peu trop vif, monsieur le neveu, me dit-il sans se fâcher.
— Je ne l'ai pas fait exprès, Zidor, je vous l'assure... Buvez un coup!
Il ne se le fît pas répéter, et reprit le verre qu'il avait vidé tout à l'heure si effrontément.
Tandis que je lui versais le détestable maraussan de Paulin Ramel, le juif, qui avait la main droite embarrassée de son verre, happa de la gauche le morceau de barquette dédaigné par Merlette et se le passa sous la dent.
— Si je ne mangeais pas une miette de quelque chose,, j'aurais peur que ce vin blanc ne me restât sur l'estomac, mâchonna-t-il.
Il engloutit ensemble et pâtisserie et maraussan.
Mais où était Merlette? que faisait Merlette?
Pendant que j'abreuvais Zidor, celte fille de Virginie Merle, friponne comme une chouette, s'était emparée de lacapette, se l'était nouée autour du col et, droite de toute sa taille devant une glace éraillée appendue à l'un des murs de la salle, s;1 regardait de ses deux yeux. Quel air étonné sur son visage, devenu grave soudainement! En se trouvant en face d'elle-même, Merlelte paraissait saisie. — Elle ne s'était donc jamais regardée dans un miroir? — Il n'y avait pas de miroir sans doute chez sa mère. Du reste, de ce côté-là, nous n'avions pas lieu d'être fiers à la cure. Qui croirait que, dans une maison où rien ne manquait de la cave au grenier, où les armoires regorgeaient de linge, où la cuisine abondait en ustensiles de cuivre et de fer-blanc, où trois bois de bibliothèque contenaient plus de mille volumes, on ne possédait qu'un petit miroir rond, grand comme la main, encadré d'un filet de noyer, que mon oncle retirait régulièrement du tiroir de son prie -Dieu, le samedi vers dix heures du matin, et suspendait à l'espagnolette de sa chambre pour se raser? Aussi, faute de pouvoir nous renseigner sur notre mine et sur notre toilette, que de fois nous sortions du presbytère, mon oncle le rabat sur l'épaule, Prudence la coiffe de travers, moi la cravate au vent! Je
n'insiste pas sur nos ligures, d'où la seule inspection d'un coup d'œil eût chassé les menus grains de charbon qui plcuvaient sans cesse sur nous. Dans nos montagnes, la houille brûle tout le long de l'année: l'automne et l'hiver dans les séchoirs pour accommoder les châtaignons, le printemps et l'été dans les maisons pour accommoder la nourriture de chaque jour.
— Voyez-la, monsieur le neveu, voyez-la! me répétait Siebel.
Merlette se tenait devant la glace détamée du Feu-Grisou, et se contemplait ébahie. Pour admirer le plus qu'elle pouvait d'elle-même, elle s'étirait, sur la pointe de ses sabots, d'une sorte d'élan enthousiaste qui l'amincissait comme un roseau. Elle demeurait là dans une posture difficile à garder, fichée, ne penchant ni à droite ni à gauche, absorbée en une extase où elle semblait goûter les délices du paradis. Sainte Germaine, la jeune bergère de Pibrac dont mon oncle m'avait rapporté une image après un pèlerinage au pays de la sainte, du côté de Toulouse, sainte Germaine, debout au milieu de ses moutons, les mains jointes, le visage au ciel, l'être ravi en une pose qui me la faisait trouver charmante, ne paraissait pas plus « jouir en Dieu », pour rappeler un mot de Y Imitation
souvent redit au presbytère, que ne « jouissait en elle-même » cette fillette de Virginie. Qui sait? peut-être mon oncle, entêté, pour l'édification et l'encouragement de ses ouailles, à répandre les saints et les saintes parmi les ménages de la paroisse, avait-il fait à Merlette le même cadeau qu'il m'avait fait, et Merlette, en ce moment, s'amusait-elle à imiter sainte Germaine gardant son troupeau dans les campagnes de Pibrac?...
Pourtant, ce colporteur abominable ne cessant de naziller : — « Voyez-la ! voyez-la 1 » — une chose me frappa à la longue : Merlette, à l'exemple de sainte Germaine, ne tenait pas ses mains jointes et serrées contre sa poitrine. — Oh! mais, pas du tout, pas du tout. — Les mains de cette fille, au lieu de se montrer, comme chez la sainte, pénétrées du recueillement de toute sa personne, allaient et venaient avec une liberté qui, blessant en moi certaines délicatesses intimes, me parut absolument déplacée. Quelle différence entre les menottes roses, au repos, de la Bienheureuse de Pibrac et les griffes de Merlette, un peu noires, toujours en l'air ! A présent, elle ramenait, d'un mouvement lent de caresse, le capuchon de la capette de Zidor sur sa chevelure, dont les mèches fuyaient de toutes parts, brous-
sailleuses comme des ronces ; puis, d'une tapette hardie, elle rejetait ce même capuchon, qui s'affaissait sur ses e'paules en plis gracieux. Spectacle charmant! son cou se dégageait du bleu profond de la flanelle avec des blancheurs argentées de jeune bouleau dans l'ombre des bois.
— "Voyez-la, monsieur le neveu, voyez-la!
Après ce nouvel appel du colporteur, ne tenant plus à une curiosité qui me brûlait le sang, je quittai ma place près de la table et m'avançai vers cette Merlette rencontrée aux châtaigneraies du Jougla. Je n'étais pas ivre, certes, car mes lèvres ayant effleuré le maraussan de Paulin Ramel, un insurmontable dégoût ne m'avait pas permis d'en avaler une goutte; pourtant, je ne l'ai pas oublié, j'allais de travers dans la salle du Feu-Grisou, et je ne me serais pas appuyé, de-cl, de-là, aux chaises, une fois à la bosse de Zidor qui se trouva très à-propos sous ma main, que peut-être je serais tombé. — D'où venait un pareil état? Etaient-ce ces pâtisseries défendues qui me grisaient ainsi"? — Ca^in-caha, je parvins jusqu'à la glace. Merlette se retira.
— A vous maintenant, monsieur Jean, me dit-elle.
— A moi?
— Oui, à vous de vous regarder.
- — Pourquoi me regarderai s-je?
— Pour vous voir. C'est si amusant de se voir si amusant!
— Moi, ça ne m'amuserait pas...
— Voulez-vous que nous nous mettions au miroir ensemble !
Je ne sais comment la chose arriva : cette petite paysanne n'avait pas fini de parler, que, sa joue droite collée à ma joue gauche, nos deux visages émergeaient dans la lumière douce, voilée de la vieille glace du Feu-Grisou. Tout à coup, par dessus nos têtes, se dessina dans le vague le profil grotesque de Siebel. Nous nous prîmes à rire tous les trois, Merlette bien plus fort que moi, un peu moins fort que Zidor, dont la bouche énorme, ouverte en entonnoir, laissait échapper les braiements de Nanie.
Mais nous n'en avions pas fini avec ce juif, de Jérusalem sans doute, perverti comme tous ceux de sa race. Un peu interdits après cette explosion de gaieté brusque, Merlette et moi nous avions regagné nos chaises autour de la table, et nous nous étions assis. Nous demeurions là silencieux, têtes baissées, n'osant lever la main pour toucher ni à une barquette ni à un biscotin. Pourquoi cet embarras? Je n'aurais pas pu dire clairement ce qui le provoquait chez Merlette ; chez moi. il venait de mon éblouissement devant la glace des Ramel. Gomment exprimer la sensation indicible de bien-être tout ensemble et d'effroi que j'avais éprouvée, quand la joue brune, chaude de cette fillette de Virginie Merle et de Benoît Merle s'était appliquée contre ma joue pâle, glacée. Le maraussan de mon oncle avalé
dans la peur, à la cave ou h la sacristie, ce maraussan divin dont chaque glouglou me promenait par la bouche d'abord, ensuite par l'estomac, puis par tous les membres, une fraîcheur délicieuse, n'était rien comparé à l'enivrement très doux, un peu douloureux à force d'être profond, que m'avait procuré le simple contact du visage de Merlette. L'impression avait été si aiguë, qu'à plusieurs reprises je portai la main à la blessure qu'on venait de me faire, persuadé que j'allais découvrir du sang au bout de mes doigts. Rien, absolument rien qu'une cuisson comme je n'en avais jamais ressenti quand, en tendant mes trébuchets aux grives de Bataillo, je me piquais aux fines aiguilles des genévriers, une cuisson qui ne faisait aucun mal.
— En voilà des amoureux 1 en voilà des amoureux ! ricana Siebel, tournant sans cesse autour de Merlette et lui glissant à l'oreille un mot parci, un mot par-là.
— Nous ne summes pas des amoureux, Zidor, protestai-je, scandalisé,
— Pourquoi batifolez-vous ensemble?
— Vous nous avez donc vus batifoler?
— Il me semble même, monsieur le neveu, soit dit sans vous offenser, que, le long du ruisseau de Graissessac, vous serriez Merlette d'assez
près. Encore un peu plus fort, et je ne sais pas si, avec Nanie, je n'aurais pas été obligé de prendre un autre chemin pour vous laisser continuer tranquillement.
— Vous êtes un méchant homme, m'entendezvous, Siebel? m'écriai-je, me plantant debout, prêt à m'élancer sur lui.
— La paix, monsieur le neveu, la paix...
Il alla vers Merlette, et ses grosses mains dénouèrent fort prestement, ma foi, les cordons en ruban de fil de la capette, qui lui appartenait. Elle se laissa dépouiller sans un geste, sans un cri. Seulement, quand le colporteur, ayant replié les pans ourlés d'un liséré noir de la capette, se disposa, avec une lenteur trop apprêtée pour ne pas receler un piège, à enfouir sa marchandise dans Pun de ses paniers, ne tenant plus à un supplice atroce, Merlette, jusque-là immobile à sa place, n'eut qu'un bond et se trouva suspendue à mon cou.
— Monsieur Jean!... monsieur Jean !...
Un sanglot lui coupa la voix. Je lui déliai les bras amicalement. Elle était d'une pâleur horrible. Elle glissa sur une chaise. Elle me regarda avec des yeux noyés et répéta très bas :
— Monsieur Jean ! monsieur Jean ! . . .
Quel service nous rendit Isidore Siebel! Sans
lui, qui eut l'idée d'imbiber d'eau l'une des serviettes de Ramel et d'en rafraîchir les tempes de Merlette, j'ignore ce que nous serions devenus. Pour Merlette, elle serait morte peut-être; quant à moi, je me serais trouvé mal certainement. Ce juif, que j'avais maudit plus d'une fois, fut très ingénieux à relever la petite de Yirginie, et il y réussit par un moyen bien simple : il retira la capette du fouillis de ses paquets et la lui replaça coquettement sur la tête, en ayant soin de relever le gland, qui forma comme une cocarde sur son front. Elle me regarda de nouveau; puis son visage s'éclaira du plus ravissant sourire. Je perdis la tête, et, me tournant vers le colporteur, toujours occupé d'attifer ma mignonne amie :
— Combien cette capette?
— "Vous voulez donc l'acheter? me réponditil d'un air narquois qui me déplut.
— Combien?
— Si c'est pour en faire cadeau à la jolie Merlette, je vous la livrerai à très bon compte.
— A combien me la livrerez-vous?
— Palpez-la d'abord.
Je la palpai d'une main tremblante.
— Que pensez-vous de cette étoffe, monsieur le neveu?
— Comme elle est chaude, cette étoffe! balbutiai-je, sentant le bout des doigts me brûler.
— Tenez, je veux vous montrer la doublure... J'ignore si ce fut quelque ruse du juif ou si le
hasard seul s'en mêla, le fait est qu'en reprenant son lambeau de flanelle à Merlette, immobile, palpitante comme un oiseau retenu par les ailes et qui attend sa liberté, les cheveux mal attachés de la petite se dénouèrent et coulèrent comme un flot. Souvent, au village, en avisant la fillette de Virginie sortant du catéchisme avec sa tignasse noire ébouriffée, je m'étais demandé pourquoi sa mère lui laissait pousser les cheveux si épais et si longs ; pourquoi, à l'exemple de mon oncle, habitué à me tondre ras chaque mois, elle ne s'armait pas de ciseaux de temps à autre pour fourrager en cette toison emportée à tous les vents. Maintenant, je trouvais que la veuve avait eu raison de ne pas abattre les belles mèches bouclées qui noyaient les épaules de son enfant, rebondissaient à grands jets le long de sa poitrine et sur son dos. Peut-être, dans la profusion de cette chevelure débordante, le minois petit et pâle de Merlette me parut-il plus petit et plus pâle; peut-être, son cou un peu mince me parut-il plus mince encore; quoi qu'il en soit, si elle était changée, elle l'était à son avantage,
car jamais je ne l'avais vue si touchante que je la voyais. Une chose seulement m'irritait : les façons trop familières de Siebel. Ce misérable juif, que je de'testais décidément, . n'osait-il pas, comme pour mettre quelque ordre à gauche et à droite de cette tête merveilleuse de beauté dans son expression sauvage, poser partout ses gros doigts velus, et arranger ceci, et arranger cela!...
— Enfin, allez-vous finir, Zidor? lui criai-je, résistant mal à mon envie de l'écharper.
— Pour vous, monsieur le neveu, la capette, qui vaut dix francs, n'en vaudra que cinq.
— Voilà!
D'un geste dont j'eus à peine conscience, je saisis, au fond de mon gousset, les cinq francs de la messe de sainte Barbe, patronne des mineurs, les cinq francs du respectable M. Matheron, et les jetai dans la patte tendue du colporteur. Malgré le papier de mon cahier de thèmes, qui se creva, comme le matin s'était crevé le papier du Réveil catholique de Lyon, — rédacteur en chef M. l'abbé Philibert Tulipier, — Siebel ne laissa pas fuir la moindre monnaie.
Après cet effort, cet énorme effort qui était un crime, je sentis mes jambes se dérober et je fus contraint dem'asseoir. Dans l'anéantissement où je fus précipité, il me sembla entendre la voix
de Merlette qui me disait amoureusement, très amoureusement : — « Merci, monsieur Jean! » — Toutefois, je ne saurais rien affirmer de positif à cet égard. Par exemple, après un long moment, je sentis quelque chose de doux, de caressant sur Tune de mes joues, — j'ai oublié laquelle, — quelque chose de comparable à l'effleurement d'une aile de linot qui vous frise à travers un chemin creux, quand les ronces ont des mûres pour tous les becs de la création. Ce fut agréable au delà de ce que je pourrais dire, et cela pénétra très à fond.
— C'est toi, Merlette? demandai-je.
— Puisque vous m'avez fait un présent, il faut bien que je vous embrasse.
— Eh bien ! eh bien ! c'est comme ça qu'on se conduit au Feu-Grisou? nous cria Paulin Ramel.
Je fus consterna.
— Ne vous gênez pas, mes poulots, repartit l'aubergiste, il n'est pas défendu de se câliner un brin après une noce. Mais tout prend fin en ce monde de la terre, et, si vous ne mangez plus, il faudrait faire place à d'autres. Trois heures sonnent. Les mineurs de Brochin vont venir se rafraîchir ici...
Il s'interrompit ; puis tout à coup :
— Vous me devez quarante-cinq sous, Verjus compris... Qui paye?
Je ne pus articuler un mot. Ma langue e'tait de bois. Je retirai mes trois francs — les trois francs bien à moi — et acquittai la note, plus mort que vif. Comme je demeurais là ébaubi, Merlette, qui s'était emparée des quinze sous rendus par Ramel, me prit la main et m'entraîna. — Où allions-nous? — Je la suivais, dans un état complet d? somnambulisme. Nous descendîmes deux marches, puis une. Nous étions dans l'écurie du Feu-Grisou. Quel coup de gosier lança Verjus à notre approche! J'en fus réveillé. Le mulet des Bassac, de toute la longueur de son licol, avait ramené sa tête vers nous et nous regardait amiteusement.
— Tu t'ennuyais donc sans notre compagnie? lui demanda Merlette.
Il ne se contenta pas d'un hennissement joyeux cette fois ; il s'enleva des quatre fers avec la légèreté d'un chevreau, puis lança dans le vide une ruade mirifique. Quand je dis dans le vide, l'expression n'est pas tout à fait juste, car, avant que Verjus eût repris assiette sur la litière écarbouillée, un cri aigu avait retenti aigrement.
C'était Siebel. Le colporteur, rôdant par là afin de détacher son ânesse, avait manqué de
recevoir en plein dans la poitrine la de'tente du jarret de Verjus. Le sabot de notre bête, lancé comme un boulet de canon, avait frisé la veste de Zidor; un pouce de plus, et les côtes du bossu volaient en éclats, pareilles à des ételles de bois sec. Ma foi, je l'avouerai sans honte, l'effarement du juif, après une alerte où il avait couru risque de laisser la vie, ne me toucha guère, et tandis que Merlette, quand il passa devant nous tirant Nanie par la bride, essayait de se condouloir avec lui, moi je demeurai bec cousu. Cet homme, pour mille raisons obscures, m'était odieux, et peut-être n'aurais-je pas été fâché qu'il lui arrivât malheur. Au seuil de l'écurie, il arrêta sa bête, et, par un bond de carpe, — les bossus ont une gymnastique qui leur appartient en propre, — s'implanta sur la barde. Nous l'entendîmes, en s'éloignant, fredonner de sa voix enrouée de crécelle un refrain qui lui était familier:
« Allons, Nanie,
Partons d'ici.
Au Feu-Grisou,
Plus rien pour nous... ■
Je ne sais jusques à quand, Merlette et moi, nous serions demeurés à la porte de la remise de l'auberge, suivant des yeux ce juif qui s'en
allait au pas de sa monture en nous faisant des gestes affectueux où mon malaise démêlait plus d'ironie que de sincère amitié, si le valet d'écurie des Ramel, à qui nous n'avions pas donné d'ordre, ne nous eût amené Verjus étrillé, bardé, bridé.
— Il y a cinq sous pour l'affenage, dit l'homme. Merlette, qui retenait toujours ma monnaie,
lui compta les cinq sous dans le creux de la main, puis glissa le restant des pièces de cuivre dans la pochette de son tablier.
— Alors, tu gardes mon argent jusqu'au dernier sou? lui dis-je, les dents serrées.
— Je pensais que vous me l'aviez donné, votre argent.
— Je ne t'ai rien donné.
— Et ça, monsieur Jean? fît-elle, touchant la capette qui lui encadrait le visage d'une large bande bleue, d'où il se dégagea plus resplendissant que jamais.
Je baissai la tête, moitié par l'embarras de répondre, moitié par l'ennui de ne pouvoir soutenir l'éclat de ses traits, qui m'éblouissaient, comme si d'aventure j'avais tourné ma face toute vers le soleil. La maligne, plus leste, plus vive, plus rusée qu'une mésange -charbonnière de Bataillo, profita de cette seconde où je n'y voyais
goutte, où ma gorge aride se serait déchire'e jusqu'au sang avant d'articuler un mot : elle s'enleva des deux ailes, se trouva je ne sais comment imposée sur la barde de Verjus, bride en main, lança le mulet des Bassac de toutes ses jambes, de tous ses naseaux, et disparut par la route de Brochin,
Jamais enfant plus attrapé que le neveu de mon oncle ! Je bâillai à la grande route des mines durant d'interminables minutes. — Allaisje me précipiter sur les traces de Verjus? — Je me précipitai, en effet, par une sorte de vertige qui me venait de Merlette disparue, de Merlette que je ne verrais peut-être plus. Mais je n'avais pas fait dix pas parmi les ornières de ce chemin mal entretenu, creusé de trous profonds dans la houille pilée par les roues des charrettes, que, l'un de mes pieds venant à glisser, je mesurai le sol de la longueur de mes jambes et de mes bras. On devine en quel état je me relevai. Une fine poussière de charbon me recouvrait de la tête aux pieds, et j'avais plutôt l'air d'un de ces gamins noirs, déguenillés, employés à Brochin pour traîner les wagons à travers les galeries, que de l'enfant gâté, pomponné, de Prudence Ricard et de M. l'abbé Fulcran. Pour
comble de malheur, je ne m'étais pas remis debout, que je me vis entoure' d'une meute hurlante de chiens. Carlins au poil ras, roquets au nez retroussé, doguins à la dent saillante, accourus des forges voisines, où le travail était suspendu durant le repas, me serraient dans un cercle étroit et me menaçaient à qui mieux mieux. Si j'avais eu seulement en main le brin de châtaignier coupé dans le Jougla! Je l'avais perdu.
— Allez-vous me laisser passer! m'écriai-je du plein de ma voix.
Ils ne bougèrent, et, le cou tendu, les babines raidies et écumeuses, ils continuèrent leurs complaintes.
— A la fin! hurlai-je, ivre de fureur. J'avais déjà levé le pied pour le lancer en
avant, comme Verjus Favait lancé en arrière dans l'écurie du Feu-Grisou, quand un énorme chien-loup, un de ces chiens de berger, hargneux et méchants, tels qu'on n'en rencontre guère à Graissessac, où leur taille trop haute, leur férocité trop connue ne permettraient pas de les utiliser dans les tambours des clouteries, se dressa devant moi et me barra le passage net. Il ne s'agissait de rien moins que de me faire dévorer. Je compris cela, et, au lieu de persister à vouloir
poursuivre vers Brochin, je fis volte-face incontinent.
Du côté du village, le chemin était libre. J'aperçus bien, au pas des portes, quantité de bêtes, museau en l'air; mais elles demeuraient immobiles autour des gens « prenant le soleil » en mangeant la soupe. Je hasardai quelques pas dans cette direction. Le troupeau infernal qui m'avait soudain enveloppé se contenta de me suivre, assourdissant ses abois peu à peu. Lorsque je traversai le bas du ruisseau où je m'étais tant diverti, d'abord avec Verjus, puis avec Merlette, pas un carlin, pas un roquet, pas un doguin ne s'était détaché de ma piste. Par instant, je sentais des dents me mordiller le pantalon, me le friper peut-être...
— Est-ce que cette meute te mène à l'église, Jean? me demanda M. Mothe, le médecin, comme je défilais devant sa maison avec la bande.
— Elle m'a suivi, monsieur Mothe, balbutiai-je.
— Veux-tu que je te débarrasse de ces avaletout-cru, moi?
Il retournait sans doute de visiter quelque malade dans la montagne, car il tenait encore à la main le nerf de bœuf dont il fouaillait son vieux cheval Pierril. Sans attendre mon consen-
tement, il se jeta sur la tourbe de mes suivants, et en quatre coups vigoureux m'eut délivré.
— Va-t'en à l'église tout seul maintenant, mon petit, me dit-il.
— Merci, monsieur Mothe.
Assurément, le médecin de Graissessac, un brave homme grand et sec dans une vieille lévite olive à boutons de métal, venait d'ajouter un service à tous ceux qu'il m'avait déjà rendus quand j'avais été malade à Gamplong ; mais, en somme, c'étaient les chiens, échappés des forges à ma chute sur la route de Brochin, qui m'avaient remis dans la voie du salut. Si, au lieu de me trouver étreint par une ceinture de gueules affamées, j'eusse été libre de pousser jusqu'à la mine, que serait-il advenu de moi? Dans la folie qui m'emportait vers Merlette, ne me serais-je pas perdu, irrémédiablement perdu? Les carlins, les doguins, les roquets de Graissessac m'avaient sauvé. C'était un miracle, c'en e'tait un.
En cheminant d'un pas qui ne dévierait plus du devoir, je ne pouvais m'empêcher de penser au chien de saint Pioch, si attentif à son maître, qui, d'après l'historien Godescard, auteur de ma Vie des Saints, ne manquait jamais de le ré-
veiller aux heures des oraisons. Tantôt il le tirait parla manche, tantôt d'un fin coup de patte il détachait une des coquilles de sa pèlerine, et la coquille faisant du bruit en se cassant contre une pierre, le saint se dressait sur pieds, puis tombait à genoux et priait. Oh! le bon chien, le chien pieux de saint Roch! Il devait être en paradis aujourd'hui, à côté de son maître, assis sur son arrière -train, tel qu'on le représente dans les tableaux. Saint Roch étant né à Montpellier, mon oncle l'appelait dans ses sermons « notre saint Compatriote », et j'avais pour lui une dévotion particulière.
Ces réflexions m'ont conduit jusqu'à l'église. La voilà hissée en haut d'un tertre pierreux, avec sa porte verte, son clocher misérable malgré sa cloche neuve, son œil-de-bceuf entre la porte et le clocher!... Mais que fait cette bête poilue, hérissée, aux oreilles courtes et frémissantes, plantée au seuil même de l'église de Graissessac? Je reconnais le chien-loup de tantôt. Le nerf de bœuf de M. Mothe n'a donc pu le décider à battre en retraite, celui-là?... Il me regarde... Il vient à moi... J'ai peur et je recule... Il me flaire en se fouettant les flancs de sa queue, ce qui est la marque de dispositions pacifiques... Il me caresse les jambes de son panache large étalé...
Je me rassure et projette une main vers lui... Il me lèche les doigts délicatement, tendrement. Le chien de saint Roch me revient à l'esprit. Celui-ci me surveille, comme l'autre le surveillait. Il veut que j'aille à l'oraison, autrement dit à confesse. Je me sens fort, fort ému, et je lui dis, plantant mes yeux noirs dans ses yeux jaunes :
— Merci, chien-loup de Graissessac que je ne connais pas, merci.
Moi, j'entre dans l'église, et lui détale avec un aboiement joyeux.