IL
Qufest-elle aujourd'hui, celte église de Graissessac? L'a-t-on réparée? l'a-t-on agrandie? Déjà, dès cette époque, il était question d'abattre le presbytère, qui en enserrait trop étroitement le chœur, et de développer le côté nord de l'édifice. Je sais bien que la réalisation de ce projet, œuvre d'un architecte du cru, rencontrait plus d'un incrédule, et j'entends l'énorme éclat de rire de mon oncle, un jour que M. le curé Alexandre Matheron lui déduisait, après le café, les raisons qui militaient en faveur du plan soumis à l'approbation du Conseil général de l'Hérault.
— Votre église sera rebâtie, ajouta M. le curé de Gamplong, quand le chemin de fer, dont on parle et qui a fait planter tant de jalons dans nos
châtaigneraies, viendra de Paris à la mine de Brochin.
— C'est-à-dire quand les poules auront des dents? ricana M. le curé de Graissessac.
— Voilà.
— Nous verrons bien ! ne put se tenir de riposter M. Matheron, qui voulut avoir le dernier mot.
Autant qu'il m'est possible, en fouillant ce passé lointain, de raviver mes souvenirs à propos de M. Alexandre Matheron, j'affirme que, son caractère sacerdotal réservé, il avait la réputation de jouir d'un naturel très entêté. Je ne serais donc pas surpris si ce vieillard opiniâtre avait mené à bout son dessein et était parvenu à réédifier et le presbytère et l'église de sa paroisse. D'ailleurs, la voie ferrée, dont mon oncle et Prudence faisaient des gorges chaudes, n'a-t-elle pas fini par entraîner des wagons immenses — des wagons comme on n'en avait pas vu dans le pays — jusqu'à l'entrée des galeries de Brochin?... Ah! mon oncle Fulcran, mon oncle Fuicran, vous qui railliez si spirituellement les jalons fichés en notre terre cévenole par les ingénieurs de Paris, que diriez-vous, maintenant, si vous viviez?...
Lorsque j'y pénétrai, les jambes faibles, les
yeux brouillés, la petite église à une seule nef, avec deux chapelles latérales dédiées l'une à la sainte Vierge, l'autre à saint Joseph, me parut déserte. Je trempai les doigts dans le bénitier, me signai dévotement et tirai à gauche vers la chapelle de la Vierge. C'était à la vierge Marie, debout de toute sa taille, l'enfant Jésus dans ses bras, que j'avais contracté l'habitude d'avouer mes fautes, avant de sonner le coup pour avertir M. Matheron. Je trouvais à cette statue de Graissessac, grande, élancée, très agréable de visage, presque souriante, je ne sais quelle vague ressemblance avec ma mère, et j'éprouvais toujours un nouveau plaisir à la voir, et je me confiais à elle en toute ouverture de cœur, à haute voix, persuadé d'avance de son indulgence, de son pardon.
Hélas! il n'en alla pas cette fois ainsi qu'il en allait ordinairement. Je n'avais pas ouvert la bouche pour déclarer un premier péché : — Merlette m'embrassantsur la barde de Verjus en plein Jougla et moi la laissant faire au lieu de la rejeter dans le sentier, — que je fondis en larmes. 11 m'était arrivé de pleurer, mais jamais avec cette abondance; j'étais inondé. Tous mes manquements énormes de la journée me montaient à la tète, m'apparaissaient, m'écrasaient.
A travers ce bouleversement comme je n'en avais pas connu de pareil, — il faut la virginité d'âme de l'enfance pour éprouver certaines douleurs dans leur amertume, — à travers ce bouleversement, des idées me sautaient au cerveau qui étaient comme autant de coups de lance dans ma chair vive. Quels mots découvrirais-je pour raconter à mon confesseur ma vie coupable en glanant dans le Jougla avec cette fille de Virginie Merle? ma vie encore plus coupable en mangeant et en buvant avec cette fille de Virginie Merle, à l'auberge du Feu-Grisou? Et ce hideux Siebel, avec qui j'avais mené compagnie? Et la capette que j'avais achetée à ce juit de Jérusalem avec les cinq francs de la messe de la Sainte-Barbe, les cinq francs du respectable M. Alexandre Matheron? Et mes trois francs si péniblement amassés, dévorés en débauches, oui, en débauches abominables? Pour ces trois francs, encore qu'il me fâchât de ne plus les ouïr tinter dans mon boursicot, j'aurais pris mon parti de les avoir dissipés ; pour les cinq francs de la messe des mineurs, remis à mon oncle par M. le maire de la commune lui-même, c'était autre chose...
Au redoublement de mes larmes, de mes sanglots, chaque luis que ma mémoire — le cri de
ma conscience mordue par le remords — me retraçait mon crime, je sentais que je n'en serais jamais lavé, qu'il pèserait sur moi éternellement.
Le plus étrange, c'est que, devant la sainte Vierge et l'enfant Jésus, témoins de mon désespoir, plus « je me fouillais jusqu'aux entrailles », cherchant à deviner comment en quelques heures j'avais pu dépasser toutes les bornes, — devenir voleur, scélérat, infâme, — moins je réussissais à découvrir les motifs d'une conduite que rien dans mon passé n'aurait t'ait prévoir. Dans la confusion douloureuse de sentiments et d'idées où me précipitait le trouble de mon être bouleversé de fond en comble, ceci m' apparaissait nettement : la fillette de Virginie Merle avait eu envie de la capette de Siebel, et moi je la lui avais achetée pour lui complaire. Oui, mais je l'avais payée d'un argent qui ne m'appartenait pas, d'un argent sacré...
« Eh bien, après?... »
Je n'avais pas articulé ce Eh bien, après? car ces mots cyniques s'étaient échappés de ma bouche prononcés très distinctement, que je me trouvai debout devant le petit autel de la chapelle. Que signifiait cette attitude, lorsque, humilié, à deux genoux, j'aurais dû poursuivre mon examen
de conscience et me préparer, par une bonne contrition de mes fautes, à m'approcher du saint sacrement de la pénitence? — Je ne voulais donc pas me confesser? — Ma foi!...
De mes yeux, desséchés par un souffle satanique, jaillit un regard chargé d'ironie qui alla braver, et à plusieurs fois, la corde tombant droit du clocher, à l'entrée du chœur. Je lui faisais mes adieux, à cette corde raide comme une barre, trouant l'arc-doubleau du pauvre édifice, descendant à la hauteur de la main. Elle avait beau se montrer à moi embellie d'un rayon parti de l'œil-de-bœuf, qui la faisait propre et jolie, je me garderais de la toucher, de frapder le coup qui appellerait M. Alexandre Matheron. Je m'en allais, voilà! — Je m'en allais où? — A la mine de Brochin, parbleu ! où m'attendaient Merlette, Verjus, tout l'effroyable train de vie que j'avais mené, que je mènerais encore effrontément.
Je posais la main sur le loquet de la porte, quand une autre main s'abattit sur la mienne.
— Ah çà! mais... fîs-je, reculant.
— Et vous avez osé, monsieur le neveu, entrer dans l'église en l'état où vous êtes?
— Et en quel état suis-je, voyons ? répondis-je
à la femme qui me parlait, car c'était une femme qui me parlait.
— Vous ne me remettez donc pas, monsieur Jean?
J'écarquillai les yeux.
— Si, je vous remets, balbutiai-je, attrapé. Vous êtes Catherine Ramel, la femme de Paulin Ramel, du Feu-Grisou.
— Pourquoi pleuriez-vous comme ça? Vous savez bien que le bon Dieu est meilleur que les hommes, monsieur Jean?
— Oui, je sais cela; mon oncle et Prudence me l'ont répété souvent, à la cure.
J'entrebâillai la porte. Catherine Ramel me suivit.
— Vous n'étiez donc pas venu à l'église pour vous confesser, comme d'ordinaire aux grandes fêtes?
— J'étais venu pour cela, mais je pars.
— Et vous ne communierez pas à la messe de minuit?
— Moi, communier! Si vous saviez ma conduite!...
— Vous la direz à M. le curé, votre conduite, et Dieu vous pardonnera.
— Mes péchés sont trop gros.
— Et croyez-vous, monsieur Jean, que je n'en
commette pas des péchés, moi, et des péchés plus gros que les vôtres! gémit la femme de Ramel... Pensez que je vis dans une auberge, au milieu des mauvais exemples... Eh bien, quand je me sens trop chargée, je viens ici, je me prosterne, je passe un quart d'heure au confessionnal, et je rentre en notre enfer du Feu-Grisou toute légère, toute contente, toute purifiée par la grâce de Dieu.
— Heureuse Catherine! murmurai-je, entamé.
— Tenez, monsieur Jean, regardez cet oisillon qui s'amuse, me dit-elle, me retenant par la manche de ma veste au moment où j'allais m'échapper.
— Un oisillon?
— Regardez-le, je vous en prie.
Les taillis de châtaignier sauvage, qui embroussaillent ce versant du Jougla, poussent leurs jets vigoureux jusqu'à l'entrée des ruelles de Graissessac. De ce côté-ci de la montagne, les grands arbres sont plus rares que de l'autre côté; mais partout les pieds se heurtent à des souches robustes, hérissées de surgeons gras, luisants de santé, d'une magnifique venue. Un peu au-dessus de l'église, un ruisselet entretenant là une humidité favorable, la brouto a acquis un développement extraordinaire, et il ne faudrait pas un
grand effort d'imagination pour se croire à l'entrée de quelque forêt. Ce coin fort pittoresque était, à l'époque dont je parle, la propriété de la cure, et je me souvenais fort bien qu'à la Pentecôte dernière, étant à[Graissessac pour me confesser comme aujourd'hui et le respectable M. Matheron n'ayant pas répondu à mon coup de cloche, sur le conseil de sa gouvernante, Antonine Rigal, j'étais venu le relancer dans ce petit bois, où je l'avais trouvé benoîtement endormi sur un banc, son bréviaife étalé parmi le gazon. Pauvre saint homme !...
— Vous le voyez, cette oisillon? insista Catherine Ramel, qui ne me lâchait pas.
En effet, un verdier, mais un verdier énorme, comme je n'en avais jamais pris à mes pièges de Bataillo, s'amusait dans le ruisseau perdu de la cure deGraissessac. Son jeu, qui me captiva tout de suite, consistait à se maintenir par un battement d'ailes imperceptible au-dessus du courant obstrué de feuilles mortes, de toute espèce de brindilles, à y pratiquer un trou d'un coup de griffe et à s'engouffrer dans ce trou de tête en queue, complètement. Catherine avait surpris le verdier à la minute où, s'élevant après son bain, il apparaissait dans un rayon de soleil et se montrait en toute la richesse de ses couleurs.
De son plumage olivâtre, brillant de perles irisées, pleuvaient de splendides traînées de diamants. Moi, j'étais tombé en arrêt : j'admirais le verdier se précipitant par les gracieux mouvements d'un vol court, serré, dans une eau qui devait charrier plus d'une aiguille de glace, et je ne songeais plus à fuir.
— Voilà, monsieur Jean, comment vous serez après votre confession, recommença Catherine Ramel. Vous serez net et beau comme cet oisillon des châtaigneraies.
— Si je le croyais! dis-je, transporté d'enthousiasme pieux.
— Je vous l'assure... Mais d'abord, avant d'aborder M. le curé Matheron, qui représente le bon Dieu en personne quand il est assis sur la planchette du confessionnal, il est indispensable que je vous nettoie un brin. Comment avezvous fait pour vous salir à ce point? Vous êtes plus noir qu'un mineur sortant de sa galerie. Venez !
En me débitant ces longues phrases d'un ton obséquieux, Catherine m'avait retiré des mains le mouchoir dont j'essuyais mes yeux ruisselant devant la sainte Vierge et me battait les habits, comme elle eût pu le faire avec les lanières d'un martinet. J'étais abasourdi, et ne sonnais mot
dans le nuage de poussière qui m'enveloppait de la tête aux pieds.
— A la figure, maintenant ! me dit-elle.
jusqu'au taillis. Hélas ï le verdier, importuné par notre présence, avait tire -iglau Je Tenir t : frayant un che-
min parmi les branchettes entre s, les
évitant avec une adresse merveilleuse- Je ne saurais exprimer l'éclat de ses ailr5 sons s : raies blanches qui les décorent avaient, de seconde en seconde. : Jets de l'argent vif. Cela tenait à la lumière qu'il traversait sans doute.
» Oh! pensai-je, si le verdier chantait, s'il avait seulement un peu de voix, c'est moi qui le préférerais au chardonneret! »
One impression assez vive et. ma foi, fort désagréable, m'arracha à ces réflexions : Catherine Ramel me lavait. Ma: s s emblait-il, elle aurait pu y mettre moins de conscience et me frotter la peau avec plus de ménagements. Croyait-elle racler le cuir de Paulin Ramel . par exemp Heureusement, nos mouchoirs du presbytère sortaient de chez M. Taïs, un mercier célèbre ds: h le pays, très achalandé à cause de la finesse 3 ses tisB s inusables, et ie iras supporter mon s.:. :'..:^ 5 3.7.Î ::irr.
— Vous voilà frais et brillant comme un sou neuf, me dit-elle.
Et, ayant tordu mon mouchoir à en exprimer la dernière goutte d'eau, elle s'éloigna de trois pas, l'étendit au soleil sur les broussailles d'un noisetier.
Tandis que Catherine Ramel, envoyée peutêtre vers moi, comme les chiens de Graissessac, pour me rabattre dans le droit sentier que j'allais déserter à toutes jambes, déployait avec des précautions infinies le lambeau de toile imbibé, moi je demeurais planté au bord du ruisselet de la cure, à l'endroit où tout à l'heure folâtrait le verdier, et, ne sachant mieux faire, me regardais dans le courant. J'aurais dû, puisque, moyennant tant d'eau fraîche répandue, je revenais à moi-même, j'aurais dû penser à rentrer vite dans l'église, à sonner la cloche, à me décharger du poids écrasant qui m'accablait. Pas le moins du monde ! Je ne bougeais aucunement, cherchant à découvrir, en un endroit du ruisseau débarrassé des feuilles mortes par les pattes mignonnes du verdier, un autre visage à côté de mon visage, le minois déluré, espiègle, rieur de Merlette, de Merlette gorgée de pâtisseries et de vin blanc de Maraussan. Que voulez-vous? le
lambeau de cristal nettoyé à grand renfort d'ongles, d'ailes et de bec par l'oisillon du Jougla m'avait remis sous les yeux la petite. glace obscure du Feu-Grisou.
— Il faudra plus de cinq minutes pour que votre mouchoir soit sec, monsieur Jean, me glissa dans l'oreille Catherine Ramel; mais je le garderai pendant votre confession et vous le rendrai propre à votre sortie de l'église. Allez; vous me retrouverez ici.
« Allez! » C'était bon à dire. Mes pieds restaient rivés au sol et mes yeux au miroir du ruisseau. Je regardais, je regardais, je regardais... Cependant, je me sentis, à la longue, pénétré d'une telle honte à cette voix de Catherine, la voix du salut, que tout d'un coup, dans l'eau, ma face, injectée de je ne sais quelle flamme, m' apparut d'un rouge de brasier. Par exemple, j'étais bien le sou de cuivre neuf auquel m'avait comparé la femme de Ramel. Mon émotion fut un déchirement atroce; je perdis à l'instant toute assurance, et, comme Catherine, s'étant encore une fois emparée de la manche de ma veste, la tirait vigoureusement, j'engageai mes pas indécis dans ses pas fermes, assurés, et je ne sais comment je me trouvai à l'entrée du chœur de l'église de Graissessac. L'arc-doubleau
déployait sa courbe au-dessus de moi. La corde de la cloche me frôlait les cheveux. J'en réponds, ils se dressèrent sur ma tête, mes cheveux, au contact glacé de cette corde, dont les mains des pénitents, des pénitentes de M. Math eron avaient encrassé le bout.
— Sonnez donc! me dit Catherine.
— Oh! si vous saviez!...
— Vous avouerez tout à M. le curé...
— Je n'oserai jamais lui dire qu'au Feu- Grisou...
La Ramel, avec une résolution qui prenait sa source dans la profondeur de ses sentiments religieux, leva la main.
— Tinn! répondit la cloche.
— Mon Dieu, ayez pitié de moi! sanglotai-je, suffoqué par les larmes qui, du cœur, me remontaient aux yeux.
Un bruit de porte qui s'ouvre, puis se referme, retentit dans la sacristie, pièce étroite mettant en communication le presbytère avec l'église. Mon juge parait.
Mon oncle Fulcran était maigre et petit, chétif de toute sa personne; M. l'abbé Alexandre Matheron était maigre, lui aussi, mais d'une maigreur robuste en dépit de son âge déjà avancé, et sa taille dépassait de beaucoup la moyenne. Quand il entra dans l'église, balançant au bout des doigts une petite clef que je connaissais bien, il me sembla plus grand que M. Vincent Bassac, l'homme le plus grand de Gamplong. Après avoir fléchi le genou devant le tabernacle, il s'en alla sans me regarder, s'acheminant vers la chapelle de la Vierge, au fond de laquelle luisaient les boiseries en vieux noyer du confessionnal. Arrivé là, il glissa la petite clef au trou de la serrure, et une porte, pleine dans le bas, grillagée de barreaux très espacés vers le haut, s'ou-
vrit. M. Matheron, dont mon œil curieux et froid suivait les mouvements un peu brusques, décrocha sa ganache, espèce de surplis en calicot, sans manches, la revêtit d'un tour de main et s'assit.
Cependant, je demeurais immobile sous l'arcdoubleau, la corde de la cloche frôlant toujours mes cheveux. — Où voulais-je en venir? Quel était mon but? — Je ne savais plus.
— Eh bien, Jean ! cria d'un ton rude M. Alexandre Matheron.
Je m'élançai et tombai sur la margelle du confessionnal, la face collée au guichet derrière lequel j'apercevais mon directeur, l'oreille penchée vers moi. Le Confiteor, cette prière qui précède toute confession, eut quelque peine à sortir. Ma gorge épuisée, tarie, qui aurait eu déjà de la peine à articuler du français, estropia le latin, en mit chaque syllabe en charpie.
— Plus lentement, mon cher fils, murmura M. Alexandre Matheron.
Ohî ce Mon cher fils! je ne l'oublierai de la vie. Ce ne fut pas la voix qui venait de me jeter ces mots : — « Eh bien, Jean !» — ce fut une autre voix, une voix comme je n'en avais entendu nulle part, plus douce que la voix de mon oncle, plus douce que la voix de n'importe quel
oiseau du roc de Bataillo, où, en certains jours de folâtrerie adorable, j'entendais des ramages qui me faisaient oublier le retour à la maison, me retenaient par la campagne après la nuit faillie. Cela est triste à avouer, mais l'accent dont M. le curé de Graissessac prononça : Mon cher fils! me rappela un autre acccent, celui de Merlette me disant : — « Monsieur Jean ! Oh I monsieur Jean!... » — C'était la même modulation fine, aiguë, pénétrante, délicieuse. L'effet fut tel sur mon âme, sur tous mes sens, qu'incontinent je me sentis ouvert d'outre en outre, et les aveux coulèrent de mes lèvres, à la file, sans effort, mouillés de larmes, dont le sel, en trempant mes lèvres, les rendait plus faciles, plus abondantes, plus confiantes à ne rien omettre, à tou* livrer.
Tout y passa, en effet, et la première rencon tre dans le Jougla, et la glanerie avec son dénouement tragique, et le Feu-Grisou, et l'infâme Siebel, et la capette, et Paulin Ramel, et le maraussan, et les pâtisseries... et les cinq francs, les fameux cinq francs!... M. Alexandre Matheron, — non, le bon Dieu, car le bon Dieu qu'il représentait était seul capable de trouver pareilles intonations, pareils murmurements qui m'allaient au cœur, — M. Alexandre Matheron m'a-
dressa de très menus reproches, plus menus que des grains de mil. Pas une fois il ne se mit en colère. Il m'invitait à e'couter mon oncle, à lui obéir aveuglément, à ne faire que sa volonté en tout. Pour Merlette, c'était une enfant que la grâce du ciel toucherait. J'eus beau, avec un courage héroïque, à deux reprises, revenir sur les cinq francs de la messe de la Sainte- Barbe, ses cinq francs à lui, il ne voulut pas remarquer mon insistance et se contenta de me dire :
— Il faut, mon enfant, demander pardon à Dieu de l'avoir si gravement offensé, la veille de la naissance de son divin Fils. Formez le bon propos de ne plus retomber en tentation, et revenez vous confesser à Pâques, dans quatre mois. Je pense qu'à cette époque, ayant fait pénitence de vos fautes, il me sera permis de vous absoudre, ce que je ne saurais faire aujourd'hui. Allez en paix.
Le guichet se referma.
Le dénouement brusque de cette confession si redoutée me laissa en une surprise voisine de l'ahurissement. — Hé quoi! c'était déjà fini! — Malgré des occupations peu nombreuses, M. Alexandre Matheron, il était difficile de s'y méprendre, avait bâclé la besogne. Je lui en
voulais de ne m' avoir pas retenu plus longtemps, de ne m'avoir pas un brin — comment m'exprimer? — de ne m'avoir pas un brin dorloté en Dieu, ainsi qu'il s'y était complu en des occasions moins de'cisives pour mon salut e'ternel.
Pourtant, à travers la mince cloison de bois qui nous séparait, j'entendais M. le curé de Graissessac murmurer, soupirer. Je me rendais compte de ses murmures, sachant, par une observation personnelle, qu'il avait l'habitude de réciter une courte prière après avoir siégé au tribunal de la pénitence ; mais soudain un coup sec retentit contre la planche de noyer. — C'était un appel. — Je me lève et me trouve devant la porte du confessionnal. M. Alexandre Matheron est en train de dépouiller la ganache, et ses coudes pointus heurtent les boiseries de droite et de gauche sans se gêner.
— Jean, me dit-il, après ton Action de gi'âces, tu viendras à la cure. J'ai un mot à te remettre pour ton oncle.
Il retraversa l'église, agitant toujours la clef du confessionnal, dont l'anneau ressemblait à une grosse bague brillante qu'il se serait passée au doigt.
Mon Action de grâces!... Je dois me rendre
cette justice de déclarer que, reprosterné à deux
1 i't MONSIEUR «JEAN
genoux devant la sainte Vierge, quatre fois j'ouvris la bouche pour réciter l'oraison qu'après l'aveu de mes fautes je récitais sans broncher, et que ma bouche ne put proférer un son. Ma mémoire obscurcie me refusait tout. Non seulement pas une syllabe ne me revenait de cette touchante effusion de reconnaissance composée par mon oncle en vue de mon avancement spirituel et que je redisais machinalement, sans presque y songer; mais il me fut même impossible de retrouver une parole du Pater, du Pater « que toute créature sait par cœur en venant au «c monde », comme le prétendait mon bon oncle, dont il se vantait de démêler clairement les mots dans les vagissements des nouveau-nés. — « Pourquoi, disait- il un jour à M. Victor Beaumel, « pourquoi Dieu, envoyant un être ici-bas pour « y souffrir, n'aurait-il pas mis sur ses lèvres « tout le Pater, comme une espérance sublime « de retour vers la'patrie? » — Eh bien, ce Pater, cette espérance sublime, tout cela était lettre morte pour moi, et je demeurais aux pieds de la sainte Yierge, de cette sainte Vierge à laquelle j'avais découvert quelque ressemblance avec ma mère, aussi insensible, aussi glacé d'àme, d'esprit, de corps, que la première pierre venue, roulée sous les pas de Verjus dans la descente du Jongla.
Mes yeux fixes et durs se détournèrent enfin de l'autel de la chapelle où ils étaient demeurés rivés, et s'enhardirent à travers l'église. Tiens! la porte de la sacristie que M. le curé avait laissée ouverte, contre son habitude! Cette porte ouverte me préoccupa, et je puis dire que, par elle, s'éclairait peu à peu le demi-hébêtement où j'étais tombé. 11 me faudrait passer par cette porte pour aller trouver M. Alexandre Matheron, qui m'attendait. Mais pourquoi aller trouver M. Alexandre Matheron aujourd'hui, quand, autrefois, dès mon Action de grâces récitée, je reprenais le chemin de Camplong? Ah I c'est que, aujourd'hui, M. l'abbé Matheron avait à me charger d'une commission pour M. l'abbé Fulcran. — Quelle commission? — Une lettre. — Une lettre? — Oui, une lettre où mon directeur raconterait à mon oncle la longue série de mes fredaines, où il lui expliquerait les motifs qui l'ont déterminé à me refuser l'absolution.
Qui croirait que, dans le pêle-mêle de ces réflexions effarées, ma prière à' Action de grâces me revenait et que je sentais mes lèvres prêtes à la murmurer pieusement? Mais je ne leur permis pas ce rafraîchissement, si tant est, comme ne se lassait pas de me le répéter mon oncle et comme l'a prétendu saint Thomas d'Aquin, que
toute prière soit « un rafraîchissement, dulce refrigerium ».
Au moment où ma bouche ne demandait qu'à parler, je la contraignis au silence par une crispation des mâchoires furieuse, et, fier comme Artaban, — j'ignorais ce qu'était cet Artaban, mais un jour j'avais ouï mon oncle nous conter qu'il était sorti « fier comme Artaban » de je ne sais plus quelle conférence chez son doyen cantonal, et ce nom à' Artaban m'avait beaucoup frappé, m'avait beaucoup plu, — et, fier comme Artaban, je m'élançai pour me sauver. Voyez la mauvaise chance : je soulevais la lourde cadole de la porte de l'église, quand je me sentis retenu au fond trop ample de mon pantalon, et si rudement, si âprement, que j'eus l'impression très nette d'une griffe de bête me meurtrissant les chairs, me les faisant saigner. Est-ce que, par hasard, l'énorme chien-loup ?... Pas le moins du monde ! C'était Antonine Rigal, la gouvernante de M. Alexandre Matheron.
— Jean, M. le curé m'a dit de venir te chercher, mâchonna la vieille sorcière.
— Ce n'est pas une raison pour m'emporter le morceau, je pense ? répondis-je de fort méchante humeur.
— Pourquoi t'en vas-tu en courant?...
— Moi, je courais?
— Plus vite qu'un levraut du Jougla... Viens î Et ses mains ridées, noueuses, solides comme
des crampons, ayant cette fois entrepris l'un des devants de ma veste, je dus la suivre à travers l'église, à travers la sacristie, jusque dans le salon de M. le curé de Graissessac.
M. le curé de Graissessac était là, courbé sur une table, non loin de sa grille remplie à souhait. Il ne demeurait pas loin de Brochin, lui î
— Assieds-toi une minute, Jean, et chauffe-toi les pieds, me dit-il.
Il est certain que, soit l'émotion, soit le froid, je grelottais.
J'allongeai timidement mes jambes au feu. Le respectacle M. Alexandre Matheron écrivait, mais il s'arrêtait à toute minute. Une fois, il posa sa plume d'oie derrière l'oreille et demeura un moment recueilli, les yeux fixés sur une page où trois lignes à peine étaient tracées. Quelle plume d'oie magnifique, aux barbes bien soyeuses, bien blanches! Par exemple, le tuyau de cette plume superbe était noir et fort encrassé d'encre desséchée. A chaque mouvement de tête, les longs cheveux blancs de M. Alexandre Matheron, venant à frôler ce tuyau peu soigné, en détachaient
des écailles minces comme des pellicules qui salissaient la feuille de papier devant lui. M. le curé de Graissessac, en proie à des préoccupations profondes, se retournait de temps à autre vers moi et me regardait avec une persistance, une curiosité qui me faisaient mourir de peur. — Que me voulait-il? — Evidemment, cette lettre était destinée à mon oncle, ces trois lignes déjà écrites préludaient au récit de mes aventures avec Merlette. Mais si M. Alexandre Matheron voulait raconter toute ma vie abominable d'aujourd'hui, trouvant si péniblement l'expression, combien d'heures lui faudrait-il? La nuit serait venue quand je quitterais le presbytère. Et Merlette, et Verjus qui m'attendaient à Brochin? et mon oncle et Prudence qui déjà devaient m'attendre à Gamplong?...
Tout à coup, M. le curé de Graissessac, ainsi qu'en avaient l'habitude certains vieux de la paroisse, principalement ce Joseph Lasserre, des Passettes, qui marchait sur ses quatre-vingt-sept ans, se mit à se parler à lui-même. Il tournait, retournait au bout de ses doigts sa belle plume d'oie, retirée de l'oreille, et la considérait avec une fixité étrange.
— J'ignore, murmura-t-il, n'aj^ant pas l'air de se douter de ma présence, j'ignore si j'ai ja-
MONSIEUR JFAN 149
mais su l'orthographe ; le fait est que je l'ai complètement oubliée. Pour les mots usuels, passe encore, bien que, l'autre jour, en enregistrant le baptême du petit Mothe, j'aie écrit enfant sans t, enfan; mais pour les mots peu usités, j'ai bien de la peine à m'en tirer. Par exemple, en Ce moment, j'emploierais volontiers ce terme tout à fait charmant : physionomie, et je n'ose l'employer, faute de me souvenir s'il faut un y ou un t.
— Il faut un ?/, monsieur le curé, dis-je, tout heureux, dans mon humilité actuelle, de faire montre d'un savoir dont on saurait me tenir gré.
— Tu en es sûr, Jean?
— Oui, monsieur le curé, j'en suis sûr.
— C'est égal, cherche dans mon vocabulaire. Et il me tendit un gros tome à demeure sur la
table, dont la reliure écornée, la tranche flétrie, les pages bavant sur les bords, annonçaient de longs services. Feuilletant journellement le dictionnaire pour mes thèmes et mes versions, j'eus bientôt mis le doigt sur Physionomie.
— Vous voyez, monsieur le curé, vous voyez 1 m'écriai-je triomphant.
Il me tapota la joue du bout des doigts , puis écrivit la jolie expression qui le charmait.
Cela fait, non sans être revenu deux fois au vocabulaire, il se replanta la plume à l'oreille et, tenant attachés sur moi des yeux attendris :
— Je t'engage, mon enfant, me dit-il, à beaucoup écouter, à beaucoup respecter, à beaucoup aimer ton oncle Fulcran. Apprends que, si ton oncle Fulcran l'eût voulu, il occuperait l'une des premières charges diocésaines. L'ennemi de ton oncle, c'est son humilité. Mais, si sa place n'est pas grande ici- bas, elle sera grande là-haut... J'admire comme il t'instruit bien. Moi, j'aurais un neveu, que je serais à peine capable de lui montrer l'alphabet. Il faut dire à ma décharge que j'entrai au grand séminaire vers 1803, quand on en rouvrait à peine les portes après la Révolution et qu'on manquait de professeurs instruits ; tandis qu'il y entra vers 1820, quand les évêques avaient eu le temps de remettre toutes choses sur pied et que les capacités abondaient par la grâce de Dieu. Il résulte de là, entre l'abbé Matheron et l'abbé Fulcran, une différence au point de vue du savoir, — j'ajouterai de la vertu, — qui est toute à l'avantage de l'abbé Fulcran...
— 0 monsieur le curé, que vous êtes boni... interrompis-je, touché à cet éloge inattendu de mon oncle.
Depuis cinq minutes, Antonine s'e'tait insinuée dans le salon sur la pointe des orteils, et, ayant ouvert un buffet, en retirait une serviette, des assiettes, une bouteille. Soudain, un verre, heurté maladroitement, envoya dans l'air lourd de la salle une claire vibration du cristal.
— Finirez-vous, enfin, de rôder par là! dit M. Matheron, se fâchant. Vous ne comprenez donc pas que vous me dérangez?
— Mais, monsieur le curé, voulez-vous que Jean retourne à Camplong la tripe vide? Il faut qu'il mange un morceau...
— Jean n'a besoin de rien... aujourd'hui. Et, comme elle demeurait plantée.
— Allez-vous-en! allez-vous-en! lui répétat-il, tout à fait en colère cette fois.
Antonine décampa épouvantée, et je baissai mon front, rouge de honte, au souvenir, qui me remontait amer et poignant, de ma débauche au Feu-Grisou.
Sa gouvernante partie, M. Alexandre Matheron se remit à écrire sans doute. Je dis sans doute, car, tenant la tête fort basse par le fait d'un embarras insurmontable, je ne le voyais pas écrire; j'entendais seulement le grattement de la plume d'oie sur le papier.
Que cette lettre à mon oncle était longue! xMes peurs me reprenaient. Peut-être M. le curé de Graissessac, qui, au confessionnal, n'avait paru ajouter nulle importance aux cinq francs de la messe de la Sainte-Barbe, jugeant indigne du bon Dieu siégeant en personne au tribunal de la pénitence de s'occuper de pareille misère, réclamait-il ses honoraires de messe, à présent? Tout d'un coup, comme si elle venait de rencontrer quelque obstacle,, le bec de la plume eut un temps d'arrêt... Cependant, le respectable M. Matheron tenait la main ferme, et le bec grinça de nouveau. En vérité, pour un homme qui avouait ne pas savoir l'orthographe, il ne laissait guère chômer la besogne. Pas une fois, une seule petite fois, il ne rouvrit le dictionnaire, le vocabulaire, pour employer ce mot suranné qui m'étonnait un peu. Bien plus, il lui arriva à maintes reprises de caresser la page étalée devant lui d'un regard satisfait qui m'était suspect. Cela éclatait aussi clair que le jour : M. le curé de Graissessac avait découvert la phrase habile qu'il cherchait pour formuler ses légitimes revendications auprès de M. le curé de Camplong.. Une chose acheva de me convaincre : la façon heureuse, épanouie, dont M. Alexandre Matheron huma une prise de
tabac. Quelle prise, quelle prise énorme! Au lieu de pincer délicatement la poudre du fin bout des doigts, ainsi qu'en usait mon oncle ayant d'une simple pression de la main entrouvert sa tabatière d'argent, lui, fit sauter bruyamment le couvercle de la sienne, une pauvre queue de rat en écorce de cerisier, et y enfonça le pouce et l'index jusqu'au fond. Aussi son nez, bien qu'il fût de belle taille, qu'il ressemblât au nez trop grand de saint Charles Borromée tel qu'on le représente dans la Vie des Saints , son nez n'eut garde d'absorber tout ce qu'on lui présentait : des grains de tabac plurent de toutes parts, s'arrêtant au rebord formé par le liséré en perles blanches du rabat, roulant sur la poitrine, où du reste certaines parties luisantes du drap noir dénonçaient d'anciennes roupies mal essuyées.
J'insiste un peu ; mais, élevé dans une maison où le bras diligent de Prudence maintenait tout et tous en un état de propreté à faire crier miracle, je ne saurais dire à quel point me peinaient, me blessaient le désordre, la saleté où je voyais ici choses et gens. — A quoi donc pensait Antonine? A quoi donc Anlonine employaitelle ses journées? — Pour fuir un spectacle qui leur devenait douloureux, mes veux, offensés
par la poussière blanchissant les meubles, rassasiés du spectacle de la soutane de M. le curé, élimée, rapiécée, tachée, prirent leur élan vers la fenêtre, en traversèrent les vitres obscures à force de crasse accumulée, et coururent au dehors.
Ma foi! la perspective n'avait rien de fort agréable : le toit d'une maison plus basse que le presbytère situé un peu en contre-haut du village, un toit à lourdes ardoises mal taillées, crevé de deux tuyaux de cheminées vomissant la fumée des clouteries dont j'entendais les marteaux. Mais voilà que mes regards, d'abord rebutés, s'accrochent à l'auvent de cette toiture grossière, primitive, et s'y complaisent positivement. Cet auvent est criblé de nids d'hirondelles. Oh! la bonne fortune pour moi, au milieu de mes horribles angoisses! Les hirondelles ne sont plus là, l'hiver les a emportées par delà la mer de Cette; mais il n'a pas emporté leurs nids, et rien n'exprimerait mon intime joie à voir ces nids, mieux bâtis que nos maisons, mieux abrités, plus doux à leurs habitants que tous les presbytères que je connais, même que celui de Saint-Etienne-de- Mursan, construit à grands frais par un architecte de Montpellier... — Quand reviendrez-vous, hirondelles, amies de mes récréations chez mon
non oncle Fulcran? Quand vous r.etrouverai-je rasant l'eau vive de l'Espase, la trouant des ailes et du bec avec des cris qui m'amusent, me font du bien? — Et, d'elles-mêmes, mes lèvres balbutient cette strophe de M. Jean Reboul, le boulanger de Nîmes, un poète chrétien dont mon oncle m'a fait apprendre par cœur de nombreux morceaux :
« Zéphir, du souffle de son aile, A triomphé de nos frimas ; La terre de fleurs étincelle, Tout revient, et mon hirondelle Ne revient pas... »
La plume d'oie fait un bruit terrible et m'interrompt. M. le curé de Graissessac vient de signer, de parapher sa lettre à M. le curé de Camplong. De ma place je lis, en caractères plus nourris, plus longs que les autres : « Alexandre Matheron, curé. » Et le paraphe, quel chefd'œuvre de hardiesse, d'enchevêtrement, d'habileté! Par exemple, si l'abbé Fulcran s'avisait jamais de vouloir lutter avec l'abbé Matheron sur le terrain du paraphe , il n'en faut pas douter, la palme resterait à M. Matheron.
— Enfin! dit-il avec un soupir de soulagement.
Xï
Le premier samedi de chaque mois, après le grand déjeuner, mon oncle et moi nous fabriquions les hosties destinées à fournir le saintciboire et à suffire à l'officiant pour la messe de chaque jour. Une étude patiente de ma nature, de mes aptitudes, de l'inspiration propre de mon esprit, ayant révélé que je n'étais pas indigne de lui venir en aide, mon oncle m'avait à la longue associé à la confection des hosties. La chose étant d'importance, elle n'avait pas eu lieu sans des débats pénibles avec lui-même, sans de poignantes, de cruelles hésitations.
— Jean, me dit-il enfin une après-midi, va chercher le moule.
Personne jamais, dans la maison, n'avait élé autorisé à toucher au moule, enfermé au fond de
la bibliothèque, plié, replié en une demi-douzaine de numéros du Réveil catholique de Lyon, et l'on devine si je volai! — Ah! le moule aux hosties! — Mon oncle, marchant sous le dais à la procession de la Fête-Dieu, ne portait pas l'ostensoir rayonnant avec plus de respect, d'émotion, que je ne portai le moule aux hosties. Il était lourd, certes, le moule de la paroisse de Camplong, avec sa boîte en fer pour recevoir la pâte sans levain, ses manches également en fer pour presser cette pâte et faire des hosties comme on fait des gaufres; mais, l'embrassant des deux mains, je n'en sentis pas le poids. Je ne me souviens pas bien si, dans mon enthousiasme, je n'appliquai pas mes lèvres sur la grosse vis enfumée qui retenait les deux montants. Je crois que si. On me comblait, et j'étais fou.
Je ne saurais dire avec quelles précautions délicates, minutieuses, mon oncle Fulcran, un tablier de grosse toile rousse noué autour de la taille, pour ne pas salir sa soutane, nettoyait l'appareil de bout en bout, surtout l'intérieur des deux palettes où était gravé profond, en des ronds d'inégale grandeur, la quadruple image de Notre-Seigneur Jésus-Ghrist sur la croix. A l'autel seulement je le voyais user de pareils manèges quand,, à la fin de la messe, il essuyait
le calice ou promenait la patène sur le corporal. Tout un tas de chiffons s'y encrassait, s'y déchirait, au grand ennui de Prudence, laquelle, accroupie sur une escabelle non loin du feu, grondait par intervalles sourdement.
Du reste, lorsque mon oncle travaillait aux hosties, soit qu'en un tamis très serré de mailles il passât la fine fleur de froment, soit qu'en un plat de porcelaine très net il délayât la pâte, il- devenait tout à coup intraitable pour sa gouvernante. Dans les circonstances ordinaires de la vie, Prudence lui commandait ; dès qu'il s'agissait des choses intimes de son ministère si haut, il devenait irritable, farouche, presque dur.
— Vous n'êtes qu'une femme, lui dit-il un jour, comme la pauvre vieille insistait de nouveau pour être admise à prendre part à notre besogne.
— Et votre neveu n'est qu'un enfant, ripostat-elle.
— Mon neveu est un homme. . . Laissez-nous. Prudence ne nous laissait pas pour cela; elle
demeurait pelotonnée à quelques pas, souvent sur le perron du foyer, agressive, hargneuse, hérissée de tous ses poils comme une chatte à qui on aurait dérobé ses petits et qui, pour les
récupérer, méditerait quelque jeu cruel des griffes ou des dents.
La grosse difficulté en tout ceci était de ne pas trop chauffer le moule, tenu à dix travers de doigt au-dessus d'un fagot de sarments très secs. Les sarments pétillaient, de belles langues de flamme léchaient le fer de l'instrument, le caressaient avec amour. Mon oncle, attentif, regardait.
— Petit, vite, une vieille feuille du Réveil! me criait-il.
Le moule était à point pour cuire notre pâte. Je glissais entre ses lèvres brûlantes un fragment du Réveil catholique de Lyon, et mon oncle pressait les montants. Si le papier fumait, roussissait, on recouvrait le feu, trop vif, et l'on attendait deux minutes. Oh! après cette attente, quelles hosties magnifiques, blanches comme le corporal, festonnées comme les dentelles de l'autel! C'était moi qui versais une cuillerée de pâte sur la palette inférieure, à l'endroit même où, au-dessus de la tète du divin Sauveur, était gravé ce simple mot : INRI; et c'était mon oncle qui d'un mouvement sec rabattait les deux fers l'un contre l'autre, vivement. Quel bruit rendait l'instrument! Je préférais cette note unique à toutes les notes de l'accordéon de mon oncle,
encore que mon oncle jouât très convenablement de l'accordéon.
Au fur et à mesure qu'elles sortaient du moule, les hosties, chaudes, un peu créditantes, étaient couchées par moi sur un linge de pur lin emprunté pour la circonstance au vestiaire de la sacristie. Aujourd'hui, après de bien longues années, loin du si cher pays natal, dans ce Paris cruel qui fait tant oublier, je me surprends encore au pauvre presbytère de Gamplong déposant sur une table les hosties toutes neuves ; le tremblement de mes mains, le respect de mon attitude, le saisissement religieux où me mettait une occupation supérieure, me reviennent en mémoire, et je me sens traversé par une émotion très profonde et très douce. Je me rappelle aussi quelques mots de mon oncle dont le sens ne s'est découvert à moi qu'à la longue. Toutes les fois qu'il lui arrivait de me mêler à sa vie morale, soit par des lectures, soit par le récit de ses impressions sur tel ou tel événement en apparence insignifiant de la paroisse, soit par des besognes se rapportant à ses fonctions sacrées, il avait l'habitude de me répéter :
— Jean, ne t'embarrasse pas de comprendre maintenant, tu comprendras un jour, et ce jour-là tu remercieras ton oncle qui, lorsque tu étais en-
fant, à ton insu, travaillait à ennoblir toute ta vie.
La pâte épuisée, Prudence, sur un signe de M. le curé, ouvrait la porte du presbytère. Le moule, baveux, était étalé sur le seuil à l'air extérieur, pour refroidir. Alors, commençait une opération fort délicate, la plus délicate de toutes les opérations accomplies jusqu'à présent : il s'agissait de découper les hosties.
— Prudence, ordonnait mon oncle, apportezmoi mes ciseaux de la foire de Beaucaire.
En 1843, la foire de Beaucaire, si délaissée depuis, était en grande vogue dans nos contrées méridionales, et mon oncle, appelé l'année d'avant à Montpellier pour les affaires de sa paroisse, avait cédé à l'envie d'aller voir cette curiosité. En outre de toute espèce de menus objets, découverts à très bon compte dans cet immense bazar, d'un caractère asiatique : images de saints et de saintes enchâssées en des lamelles de cuivre à la façon bizantine, burettes en verres de couleurs niellées de dessins bizarres, petites lampes mauresques à pendeloques de laiton, il avait rapporté de Beaucaire une paire de ciseaux minces et longs, légèrement infléchis au bout. Je me souviens de sa joie quand, les ayant avec précaution retirés d'une gaine en cuir vert pailleté d'or, il nous les montra en disant :
— Je les ai achete's pour tailler les hosties ; je n'entends pas qu'ils servent à autre chose.
Mais, je le répète, tailler les hosties était besogne peu aisée. La plaquette mince retirée du moule offrait quatre hosties : deux grandes pour l'officiant, deux petites pour les personnes pieuses qui, au moment le plus solennel de la messe, venaient se prosterner devant la sainte table pour recevoir la communion. Il fallait détacher grandes et petites hosties en suivant la ligne de séparation marquée par l'appareil, et ne pas plus s'exposer à faire craquer la feuille de pain azyme, très susceptible de se fendre au sortir du feu, qu'à entamer les figurines de Jésus- Christ sur la croix, figurines obtenues par un boursouflement de la pâte, mince comme une pellicule et capable de se crever au moindre coup.
Mon oncle se jouait de tant et tant de difficultés. Certes, les ciseaux de Beaucaire, finement recourbés, le servaient à merveille; mais l'esprit qui conduisait ces ciseaux étonnants, faits exprès, que doit-on en penser? Dans son enfance, — j'ai oublié à la suite de quel accident, — mon oncle avait eu l'annulaire de la main droite foulé, et Fankylose en avait raidi, immobilisé la phalange supérieure. Eh bien, malgré cette
gêne qui leur créait un obstacle de plus, les ciseaux de Beaucaire contournaient habilement, contournaient toujours, et l'hostie, découpée comme à remporte-pièce, tombait sur la serviette doucement. Avec quelle piété , quelle suprême délicatesse des doigts, mon oncle rangeait les feuilles de pain azyme dans notre boîte de fer-blanc, fourbie par lui, aussi blanche que le calice en argent de l'autel!
— Jean, me disait-il, ce long travail achevé, pour te récompenser je te fais cadeau des morceaux que je ne puis utiliser pour l'église. Tu arrondiras ces débris et nous les userons comme pains à cacheter. Je te recommande seulement de ne pas te servir de mes ciseaux de la foire de Beaucaire. Prudence te prêtera les siens.
Après ces détails, dont le souvenir touchant m'a été délicieux à évoquer, on comprend quelle dut être ma surprise lorsque, ayant plié sa lettre avec un soin minutieux, — et ce fut une affaire compliquée, les enveloppes n'ayant pas encore fait leur apparition dans nos montagnes reculées en 1843, — M. Alexandre Matheron ouvrit une boîte en carton et en retira un fragment d'hostie. Dieu ! que nous étions loin, à Graissessac, de notre coffret de Gamplong, fermant juste, étince-
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lant comme une pièce d'orfèvrerie! Ile' quoi! c'était en ce re'cipient grossier, sale, suant la misère par ses quatre coins de'chirés, s'en allant en filasse, que le respectable M. Matheron conservait le pain azyme destiné au service de l'autel, le pain azyme destiné à devenir, par le miracle de la Consécration, le corps etle sang de Notre- Seigneur Jésus-Christ! Encore si les hosties que j'aperçus au fond de ce cartonnage effondré avaient eu cet aspect propre, appétissant de nos hosties! si leur blancheur avait été égale à la blancheur des nôtres ! Mais, soit que, pour les confectionner, M. Alexandre Matheron n'eût pas employé la fleur la plus pure du plus pur froment, soit qu'en ayant fabriqué une trop grande quantité, les dernières à la longue se trouvassent ternies parla poussière très subtile de la houille en suspension dans l'air du pays, plusieurs apparaissaient jaunes, presque noires. Et puis, avec quelle incroyable négligence on les avait découpées ! La plupart offraient des bords déchiquetés, tailladés, et plus d'une fois les ciseaux maladroits de M. Matheron, sans nulle préoccupation du dessin marqué dans la pâte, avaient taillé droit brutalement. Je ne dirai rien des résidus de toute forme — pointus, carrés, triangulaires — encombrant la boîte. Toutefois, devant ce
pêle-mêle, ce désordre peu respectueux, je ne pus m'empêcher de penser aux jolis pains à cacheter que je retirais, moi, des mêmes résidus, des pains à cacheter à rendre, pour la rondeur, des points à ceux d'Isidore Siebel.
M. le curé de Graissessac présenta un morceau d'hostie à ses lèvres et, l'ayant glissé dans le pli du papier ménagé pour le recevoir, donna sur le paquet un coup de poing qui fît trembler la table, manqua de renverser l'encrier. Quelle force pour un homme de soixante ans et plus! Tout de même, je jugeai cette façon de cacheter les lettres un peu primitive, ne l'ayant jamais vu pratiquer par mon oncle, qui, à cet usage, avait un cachet de cuivre orné de ses initiales F. F, et j'en voulus à mon directeur spirituel de me montrer des habitudes l'assimilant trop au premier paysan venu.
— Comme tu pourrais perdre cette lettre, je vais y mettre l'adresse, me dit-il.
Et me regardant :
— Faut-il?
— Certainement, monsieur le curé, certainement.
Il aurait désiré m'entendre lui répondre : — « C'est inutile », — car ça l'ennuyait d'écrire, ayant écrit si longtemps; mais je fis exprès d'être
affirmatif, pour le punir de si peu ressem bler en toutes choses à mon cher oncle Fuicran.
Il ânonna trois ou quatre fois chaque mot :
A Monsieur, Monsieur Vabbé Fulcran, curé-desservant de la paroisse de Camplong,
A Camplong, Par Bédarieux,
(Département de l'Hérault).
— C'est fini, dit-il.
Il me remit la lettre après l'avoir saupoudre'e d'une pince'e de cendre mêlée de charbon, — nous possédions, nous autres, un sablier de buis plein de poudre bleue, dont j'aimais à déboucher les trous avec une épingle, — et m'accompagna vers la porte. Au moment où nous frôlions le buffet :
— Si pourtant il pouvait te convenir de manger un morceau? me dit-il.
— Merci, monsieur le curé...
Il m'embrassa affectueusement, selon son habitude quand je le quittais, car il ne m'embrassait jamais à mon arrivée, et je me trouvai dans la rue, au milieu de Graissessac.
Les cloutiers étaient rentrés dans les forges et les chiens dans les tambours. Le désert partout dans le village. En arrivant aux environs de la maison de M. Mothe, un ouvrier armé d'un fouet à longe noueuse rabattait vers sa clouterie un doguin qui se rendait, la queue serrée, montrant les dents.
— Veux-tu marcher, Taquet, et sauter rondement dans ta roue! lui criait-on.
Gomme si je n'avais pas à songer à autre chose, je m'intéressai à Taquet, en qui son museau singulièrement court, comme coupé à la hache, me fit reconnaître le chien qui, deux heures auparavant, me mordillait le bas du pantalon.
— Ne le maltraitez pas, je vous en supplie, dis-je, apitoyé.
Mais l'homme le cingla d'un coup terrible, et la pauvre bête, avec un cri, s'élança dans son tambour, qui vira comme le vent
— Affreux cloutier, si j'avais les dents de Taquet, avec quel plaisir je te les planterais dans la chair! grommelai-je, m'éloignant.
Tant de brutalité m'avait révolté au point qu'arrivé au ruisselet qui, du Jougla, se précipite vers le fond de la vallée dans le Clédou, je franchis les passerelles à fleur d'eau sans les
voir, presque sans les toucher. Un souffle vibrant de colère m'enlevait, et non seulement loin de ce cloutier féroce, mais loin aussi de M. Alexandre Matheron, lequel, non moins féroce que le maître de Taquet, m'avait glissé dans la poche une lettre... oh! une lettre!...
Au fait, que contenait-elle, cette fameuse lettre, dont on avait cherché les mots dans le vocabulaire, qui avait coûté plus d'une heure de sueurs à M. le curé de Graissessac? Je n'en pouvais douter, je portais à mon bon oncle Fulcran mon acte d'accusation. Gomment admettre que ce vieux M. Alexandre Mathcron, plus avare que la faurmi de la première fable de La Fontaine, — la saleté de sa soutane, la pauvreté de son mobilier, sans parler des misérables morceaux de carton où il osait enfermer ses hosties, témoignaient hautement de son avarice — comment admettre que ce vieux M. Alexandre Matheron n'eût pas rapporté à son confrère de Gamplong l'aventure où avaient été dissipés les cinq francs de la messe de sainte Barbe, patronne des mineurs ? Ce grigou préférait unt bonne dénonciation à la perte d'un écu. A la pensée des réprimandes dont j'étais menacé, ma main, acharnée à retenir la lettre au fond de la poche de mon pantalon, la serra, la comprima,
faillit la déchirer. Je demeurai planté, confondu de mon audace, le cœur battant d'une peur qui m'étouffait. Je retirai la lettre avec précaution. Elle n'était point trop endommagée : un froissement par-ci, par-là, aux angles particulièrement, et c'était tout. J'allais enfouir la précieuse missive en sa cachette, prenant mon parti de la situation, quand mes doigts, qui n'avaient cessé de tourmenter le papier de M. Alexandre Matheron, plus mince que celui de M. l'abbé Philibert Tulipier, en fourrageant une dernière fois dans le pli cacheté au pain azyme, sans que ma volonté y fût pour rien, le descellèrent brusquement.
— Ah! mon Dieul soupirai-je, recevan t l'impression d'un malheur, d'un grand malheur.
Et, comme les jambes ne me soutenaient plus, je m'arrêtai contre une haute borne de pierre de taille, à l'entrée d'un portail ouvert à deux battants. Un instant je me trouvai bien, respirant à plaisir après avoir senti l'air me manquer. Tout à coup, une voix rude m'interpella.
— Que tardez-vous ici, monsieur le neveu? Vous ne voyez donc pas que la nuit arrive ? 11 y a beau temps que Merlette doit avoir chargé Yerjus, à Brochin.
C'était Paulin Ramel, et la muraille où j'étais appuyé était la muraille du Feu-Grisou. Je laisse à penser si je détalai, fuyant cet homme exécrable qui m'avait tenté, cette maison maudite où je m'étais perdu.
Encore que la montée du Feu-Grisou à Brochin ne soit pas bien raide, je ralentis bientôt le pas. Non plus que Verjus, emporté le matin dans les châtaigneraies du Jougla et dont j'avais accuse' les poumons, je n'étais fait, moi, pour fournir de longues courses à bride abattue. Je m'arrêtai. Par bonheur, la route des minesy généralement encombrée de lourdes charrettes criardes, de charretiers claquant du fouet et de la langue, se trouvait déserte. J'eusse été si honteux que quelqu'un me découvrît en pareille détresse ! Remis de mes émotions après cinq minutes de halte, je promenai les yeux autour de moi. A droite, le treuil de la mine iï Eugène, descendant à fleur de rocher des wagons chargés de houille, ne va plus, et, à travers les sentiers de la montagne des Nières, je distingue les ouvriers qui gagnent
lo.
par bandes leur endroit. — Le travail est donc fini? — Mes regards, d'un vol, se portent à gauche vers les pentes du Jougla. Là aussi les mineurs apparaissent en nombre, se dirigeant vers notre paroisse, vers Camplong, où je devrais être arrivé depuis longtemps.
Ce souvenir du presbytère, du gîte chaud et mollet, me rappela la fête de Noël. Evidemment, ces gens des Nières, de Saint-Etienne-de-Mursan, d'Estréchoux, de Camplong, avaient commencé leur journée avant l'aube pour être libres de rentrer plus tôt. 11 fallait bien se préparer, par un bout de toilette, à célébrer la Grande Naissance. Je réfléchis que, parmi ces hommes, ces enfants gravissant le Jougla, sac au dos, plus d'un avait quitté de bonne heure sa galerie souterraine pour aller se prosterner aux pieds ou de mon oncle Fulcran, ou de M. Alexandre Matheron, ou de M. Victor Beaumel, recevoir l'absolution de ses fautes et communier ensuite à la messe de minuit. Mes prunelles se brouillèrent, -et, dans la campagne obscurcie, je ne vis plus rien que la nuit qui tombait, tombait, et allait bientôt tout effacer devant moi.
Je me repris à marcher; mais mes jambes alourdies ne dévoraient pas l'espace, je vous le jure. Je doublai pourtant le dernier détour du
chemin. Brochin m'apparut avec ses énormes éboulements de charbon s'avançant en noirs monticules clans les champs voisins, éparpillant des blocs, projetant des rocailles crues parmi les luzernières qu'ils foulent, parmi les vignes dont les ceps craquent, se brisent, sont engloutis. Je cherche Merlette. Je ne la découvre pas. Si j'apercevais Verjus, au moins! Mon œil a beau fouiller, pas plus de Verjus que sur la main. Pourvu que cette gamine de Virginie Merle, pour me faire pièce, ne soit pas partie avec le mulet de M. le maire? Non, elle n'est pas capable de cette méchanceté. Tout de même je me hâte vers la mine, je me hâte comme si je devais arriver à temps pour empêcher Merlette de me jouer un tour qui, à lui seul, dépasserait tous les autres. Il est clair que, si mon oncle voyait arriver Verjus sans moi, il devinerait tout, et je n'aurais qu'à nouer mon paquet pour rentrer chez mes parents, à Bédarieux.
Brochin était abandonné. Par-ci, par-là, des ravines creusées entre les amoncellements de la houille, une charrette avec sa charge se dégageait vaguement; par-ci, par-là, un mineur se montrait parmi les tas, sa lampe éteinte à la main. Le chantier, retentissant, ce matin, du
grincement des wagonnets, des chansons 'des enfants poussant des chiens, du martellement sur les enclumes où l'on bat le fer pour les réparations d'un matériel immense, le chantier, après tous les cris, toutes les agitations, tous les efforts du travail, entrait dans l'apaisement, dans le repos. Le seul bruit était celui des eaux s'épanchant de l'intérieur des mines, par dessous les portes à claire-voie des galeries fermées, et se répandant au hasard. Je vaguai longtemps en haut, en bas, les yeux et l'esprit à Merlette, à Verjus disparus, envolés. Trois fois, je les appelai. Mais, ainsi que dans le Jougla quand j'appelais cette fille de Virginie, personne ne me répondit. L'épouvante me gagnait, et d'autant plus qu'ayant porté mes regards au ciel, comme j'étais coutumier de le faire dans n'importe quelle détresse, j'aperçus une petite lune mince, blanche, recourbée, — la faucille de Prudence, — qui ne me disait rien de bon. Alors, la nuit était venue, complètement venue? Parbleu? elle était si bien venue, la nuit, que, si j'entendais leur fracas je ne distinguais plus la couleur noire des ruisseaux fuyant par les quatre ouvertures de Brochin.
— Merlette ! Merlette 1 m'égosillai-je une dernière fois.
Rien, rien.
— Verjus! Verjus! lançai-je de tout le demeurant de mes forces.
Bonté divine ! Verjus me re'pond. Oui, c'est le même hennissement joyeux qu'au bord du ruisseau de Graissessac, dans le Jougla. Je cours, je vole vers cette voix qui a reconnu la mienne. Malheureusement, l'obscurité augmente à chaque seconde, et j'ai bien de la peine à trouver mon chemin parmi des flaques d'eau, sur un sol détrempé, quelquefois montueux, toujours bouleversé.
— Verjus! mon bon Verjus!
Je ne cesse de répéter ce nom, je m'épuise à le redire, à le crier, car, perdre la piste de Verjus, c'est m'exposer à m'égarer, et, que sait-on? à périr ici. Mais la bête de M. Vincent Bassac m'envoie sans fin les clairs élans de son gosier. Verjus fait claquer ses sabots dans une mare, et un paquet de boue me frappe au visage comme un soufflet. Heureux soufflet! Je suis content. Je ne songe pas le moins du monde à m'essuyer et, projetant une main, je saisis la bride de ma monture retrouvée.
Jamais de la vie chose plus extraordinaire : Verjus est seul, il est chargé. Et Merlette? Nulle trace de cette créature de Virginie et de Benoît
Merle. Pourtant, par dessus le charbon qui écrase mon Verjus, — je le sens tout à fait mien à pre'sent, — à la lueur de cette lune fine comme un fil, je démêle le sac à glanage empli de châtaignes. Merlette n'est pas loin, sans doute. J'attends quelques minutes, je ne sais combien de minutes bien longues, la bride de ma bête passée au bras. Si cette fille tarde encore, je pars. Bien que la nuit soit faillie* au complet, qu'il fasse très froid, le ciel est garni d'étoiles jusqu'aux bords et je démêlerai mon chemin. Je me sens un courage de lion pour traverser le Jougla tout seul; car, afin d'arriver plus vite, je négligerai la grande route et reprendrai par le raccourci. Presque à mon insu, je tire la bride, et, Verjus posant ses pas dans les miens, nous décampons.
« 0 lune, bonne lune du ciel, ô étoiles, bonnes étoiles du ciel, merci de votre complaisance à nous aider! Verjus et moi, nous y voyons clair, très clair. O lune, ô étoiles, merci de votre complaisance de tout notre cœur. »
Nous laissons les mares d'eau bourbeuse et enfilons un passage très sec entre deux hangars en planches, vastes antichambres des mines où les ouvriers dépouillent leurs habits de jour
pour revêtir leur costume de travail. Là, comme partout, !e silence. Mais voilà Verjus qui, la tète en avant, flaire à la porte de l'un des hangars en passant.
— Viens donc! lui dis-je.
Il ne vient pas. 11 s'entête et fait si bien de sa grosse lèvre supérieure introduite entre les battants d'une porte, que les battants s'entrebâillent. Oh! alors, quel cri violent s'élance delà gorge serrée du mulet de M. Bassac, ébranle la sérénité delà nuit! Au même instant, dans les profondeurs de cette grange ouverte miraculeusèment par ma bête et où ma petite lune pointu se glisse, parmi toute espèce de loques snspen dues qui s'égoutent immobiles, mon œil dé« brouille deux êtres vivants qui s'agitent, se démènent, courent, se séparent, se retrouvent, se saisissent...
— Vous n'avez pas honte!...
Quelqu'un passe devant moi, détalant plus vite qu'un lièvre frisé par la décharge au roc de Bataillo, et je me trouve nez à nez avec Merlette, dépeignée, dépoitraillée, le visage en feu, dans un désordre de sa personne à faire croire qu'elle a roulé dans quelque galerie de Brochiri et que chacun l'a piétinée en sortant.
— Bénédiction du ciel! que t'est-il arrivé? lui
dis-je, la retenant par la main, car peut-être allait-elle m'échapper de nouveau.
— Oh! rien, monsieur Jean, rien...
— Que faisais-tu dans ce hangar?
— Je m'amusais...
— Et avec qui t'amusais- tu?
— Je ne sais pas...
— Menteuse, tu ne sais pas avec qui tu t'amusais?
— Yous le diriez à M. le curé.
— Alors, c'est avec Galibert?
— Il était remonté au Jougla pour la surveillance du séchoir des Bassac, puis il a donné un coup de jambe jusqu'à Brochin.
— On lui avait donc conté que tu y étais, à Brochin?
— Il l'a bien deviné tout seul, quand il ne m'a pas trouvée aux bergeries, dont je suis coulumière toutes les fois que je puis me sauver de la maison.
— Ce Galibert est un mauvais sujet, et mon oncle avait bien raison de le menacer...
— M. le curé l'a menacé?
— De le faire renvoyer de chez les Bassac, s'il continuait à te poursuivre par le Jougla.
— Et si je veux qu'il me poursuive par le Jougla I
- C'est très mal de poursuivre les filles...
— Mais non, monsieur Jean, mais non, ce n'est pas très mal. Moi, je ne trouve rien de plus plaisant que d'être poursuivie...
Sur ces dernières paroles de Merlette, la grosse cloche de M. Alexandre Matheron se mit à rouler son battant au fond de la valle'e de Graissessac. En gravissant, sur les traces de Verjus, la rude montée, nous ne trouvions plus un mot. Les belles volées retentissantes de Noël tombaient sur nous pareilles à des reproches, et nous en demeurions interdits.
J'ignore ce que pouvait bien e'prouver cette fille de Virginie Merle à cette voix énorme célébrant la Grande Naissance ; pour moi, j'allais ébahi, dans une sorte de bouleversement douloureux. Le cœur déchiré par le remords, l'imagination exaltée par les approches d'une fête splendide, à laquelle mes égarements ne me permettaient de prendre aucune part, j'avais beaucoup de peine à avancer. Ah ! la cloche fondue à Marseille , quels coups ! Ces belles ondes sonores, projetées vivement, se répandaient dans la campagne tranquille et claire comme des chants venus du ciel entr'ouvert pour laisser passer le Sauveur. Du reste, jamais firmament
plus beau. De temps à autre, ne tenant plus à
mes souffrances intimes, j'arrêtais les yeux sur l'azur profond, criblé d'étoiles à poignées. Assurément, Dieu avait allumé tous ses astres en cette nuit unique, afin de permettre à chacun de découvrir le chemin de l'église où il adorerait, où il communierait.
Communier! Moi, je ne communierais point. Depuis mapremière communion, je n'avais jamais manqué de « m' approcher de la sainte table » à Noël, et cette année on ne me verrait pas, les mains jointes, prosterné devant mon oncle me tendant l'hostie et murmurant plus affectueusement pour moi que pour un autre : — « Corpus Domini nostri Jesu-Christi... » Quel scandale! Si encore, sous cette lune resplendissante comme un soleil, sous ces myriades d'étoiles d'or pressées les unes contre les autres, jalouses d'éclairer la route des bergers vers notre église, nouvelle étable de Bethléem, si dans cette atmosphère calme et pure, imprégnée d'une sorte d'éclat divin, j'étais parvenu à démêler les vrais motifs de ma chute, aussi profonde que celle de Lucifer précipité aux abîmes!... Je me souvenais d'avoir lutté en plein Jougla avec une petite fille qui m'était apparue, de l'avoir repoussée d'abord à la laisser pour morte, puis de m'ètre abandonné à elle, ayant perdu, à la musique de ses paroles,
plus enivrantes que le frontignan de mon oncle, à ses mines d'un charme indéfinissable, à ses airs plus ravissants, plus aisés que les airs de n'importe quel oiseau ramageant sur une branche, ayant perdu ma volonté, mon cœur, la dernière miette de moi-même...
— Oui, c'est toi, toi seule, qui m'as fait Ta freux polisson que je suis! dis-je à Merlette avec une explosion de rage.
— Voulez -vous que je vous chante une chanson bien jolie, monsieur Jean? me demanda-t-elle d'un ton paisible, détaché.
— Si tu veux un soufflet qui sera plus joli que ta chanson, tu n'as qu'à commencer.
— Vrai, vous me souffletteriez si je chantais, monsieur Jean?
— Commence, et je te promets...
Alors, elle, de sa voix hardie :
— « Je suis la pastoure Sans amour... »
— Tiens! m'écriai-je, exaspéré.
Et la gifle la plus magnifique lui fit rentrer dans la gorge la suite du verset prêt à s'en échapper.
— C'est la Complainte de Baptiste, du Mas- Blanc, dit-elle, insensible à l'attaque.
Puis, continuant comme si de rien n'était :
«... Qui crie et pleure Tout le jour. »
Je levai la main de nouveau ; mais elle me la saisit h la volée et m'y appliqua ses lèvres avec fureur. Voulait-elle me mordre? Je ne le pense pas, car tandis que ses dents me mâchonnaient la peau, j'entendais de petits éclats de rire qu'elle ne pouvait retenir. Du reste, pour dire vrai, je n'étais pas autrement effrayé de sa morsure que si une grive, prise à mes trébuchets de Bataillo et retirée encore vivante de dessous le piège, m'avait piqué de son bec.
— Voyons, Merlette, voyons,... lui murmuraije, calmé.
— Je vais vous la chanter toute, ma Cornplainte,
— J'aimerais mieux un noël.
— Non, non! la Complainte de Baptiste, du Mas-Blanc!
Et, s'élançant à la crête d'une rocaille, ainsi qu'un chardonneret se percherait sur la plus haute branche d'un amandier pour être entendu de plus loin, cette fille de Virginie Merle, douée de plus de mémoire pour les chansons que pour
les cantiques, couplet à couplet, chanta la Complainte de Baptiste, du Mas-Blanc, que je n'ai pu oublier depuis et que je reproduis ici comme un échantillon de la poésie populaire aux monts d'Orb :
« Je suis la pastoure
Sans amour Qui crie et pleure
Tout le jour.
c J'aime Baptiste,
Du Mas-Blanc, Et suis bien triste
Sans galant.
• Quand à l'armée
Il est parti, Notre embrasse m eût
 uni.
< Monsieur le maire
Du pays M'a conté qu'il était
A Paris.
c Belle alouette,
Si, pour aujourd'hui/ Ton aile fine,
Moi, je l'avais,
« Sans crier gare,
Loin du sol, Je partirais tout de suite
D'un seul vol.
t Mais je suis fillette,
Pas oiseau, Je ne vais guère
Dans le ciel.
c Pauvre pastoure
Sans amour, Va, crie et pleure
Tout le jour! (1)
(i) Pour ceux de nos lecteurs qui entendraient le langage languedocien nous reproduisons le texte même de
cette Complainte :
« Sioï la pastouro
Sans amour Que crido é plouro
Tout loujour.
« Aïmi Batisto,
D'el Mas-Blan, E sioï pla trislo
Sans galant.
« Quand à l'armado
Es partit, Nostro ambras sa do
0 finit.
Mais si moi, je demeurais ébahi, écoutant Merlette, confondant sa voix, qui chantait des choses impures, avec la voix des pâtres de Bethléem qui, dans mon imagination, remplissaient cette belle nuit lumineuse, le mulet des Bassac, las à la longue de l'histoire peu édifiante
« Moussu lou mèro
D'el pais M'o countat qu'éro
A Paris.
« Delo lauzetto, Se', per hioï,
Ta fino aletto Yeou, Vabioï,
a Sans crida garo, Len d'el sol,
Partirioï aro D'un soûl Loi
t ldé sioï fillette, Pas aouscl,
Ne baou briquello Din lou cèl.
« Paouro pastouro Fans amour,
Baï, crido é plouro Tout lou jour. »
de Baptiste et de sa pastoure, devinant peut-être que tout cela n'était ni convenable ni chrétien, - — les bêtes ont leurs idées, — s'était remis en marche et d'un bon pas.
— Verjus! Verjus! appelai-je.
Il n'entendait rien, gravissant toujours devers Camplong sans se retourner. Merlette n'eut qu'un vol, comme n'aurait eu qu'un vol la pastoure pour rejoindre son Baptiste à Paris. Je les aperçus tous deux immobiles, là-haut, à la crête du Jougla. Les oreilles droites du mulet coupaient la lune en trois morceaux. On aurait dit, à cette minute, que Merlette et Verjus étaient dans le ciel.
— Attendez-moi! attendez-moi! leur criai-je, redoutant de les voir disparaître.
Je les touche, et, joie profonde, suprême joie, au moment où ma main, effarée comme mon âme, cherche la main de Merlette et s'en empare, notre cloche de Camplong, la cloche de notre église,, la cloche de mon oncle, ma cloche, prélude à travers les châtaigneraies. Ce sont de petits , de tout petits coups , mais ils se détachent si clairs en cette incomparable nuit, qu'ils arrivent jusqu'à nous entiers, parmi les branchages qui se les renvoient harmonieusement.
Me trompé-je? Il me semble que nous venons de nous engager dans un sentier plus e'troit que celui de ce matin. Voici du monde. Ces gens-là brandissent de longs bâtons de résine enflammée. Les boutons de métal de leurs habits des dimanches étincellent. Il y a des femmes égrenant leur chapelet , dans la tourbe qui nous frôle. Un vieux, en tête de la colonne, lance ceci d'une voix chevrotante :
« Jésus est né dans l'étable... » Les autres lui répondent :
« Sanctum Dominum Jesum. »
Le vieillard reprend :
« Voyez comme il est aimable! »
Les autres, en chœur :
« Sanctun Dominun nostrum... »
— C'est Joseph Lasserre, de la métairie des PasseUes, avec les bergers des métairies voisines, me dit Merlette.
Soudain, un cri traînant et prolongé, un cri attristant, un cri sauvage d'oiseau de proie, traverse l'air.
188 MONSIEUR JEAPt
— flou-houf... hou-hou!
— Il y a donc des chouettes par ici?
— Ça, une chouette, monsieur Jean!
— Qu'est-ce alors?
— Ça, c'est Galibert qui s'amuse
XIÏ1
A cet endroit, la petite lune vive du ciel jetait sur le sol de grands morceaux de clarté aussi blancs que nos draps du presbytère retirés de la lessive et étalés orgueilleusement par Prudence sur la grave de la rivière d'Espase. Mais ces coins lumineux s'effacèrent mangés par la nuit, et nous nous trouvâmes plongés dans une ombre si noire, que je ne voyais ni Merlette ni Verjus, à deux pas en avant de moi.
— Attendez-moi donc! criai-je de nouveau, comptant, pour me délivrer d'une peur horrible, autant sur le mulet des Bassac que sur cette fille de "Virginie.
— Nous cheminons parmi les rocailles les
plus hautes du Jougla; mais, dans une minute nous rejoindrons Galibert, me lança Merlette. •
— Je ne veux pas le rejoindre, Galibert, moil
— Il faut bien lui dire que Joseph Lasserr*» est passé avec les gens de Bataillo.
— Et pourquoi lui dire cela?
— Pour qu'il s "endimanché un brin tout de suite et descende à la paroisse avec nous. Gali bert n'a point de religion, et, si on n'allait pas le chercher dans le séchoir des Bassac, il serait capable de manquer la messe de minuit. Je ne veux pas, moil
— C'est donc tout à fait un mauvais sujet, ce Galibert, qui te ferait baptiser une tuile?
— Des fois, il oublie ses bêtes pour s'encourir après quelque cotillon mal attaché.
— Et toi, tu demandes qu'il suive les offices, les dimanches et les jours de fête?
— Je ne demande que cela, monsieur Jean.
— Hou-hou! hou-hou! hurla le berger des Bassac.
— Hou-hou 1 hou-hou! lui répondit Merlette.
S'il vous est arrivé de voir du charbon fraîchement extrait de sa galerie, vous avez remarqué les belles traces, tantôt mordorées, tantôt vieil or, quelquefois d'un vert éclatant, qui font de
certains morceaux de houille comme de grosses pierres précieuses. Ces reflets métalliques m'avaient beaucoup frappé au presbytère, où tout était nouveau pour moi, et je me souviens avec quels regrets, quand on les lançait dans le foyer, je regardais brûler ces fragments dont plus d'un, saturé de substances ir °s, — les études
scientifiques de mon on été fort négli-
gées, — partait en fusées as éblouissaient.
— Que c'est joli, cela! écriais-je souvent d'un air tout ensemble admiratif et questionneur.
— En eifet, c'est très joli, cela, disait mon oncle.
Puis, après une minute de réflexion, ne découvrant rien sur le phénomène qui me troublait :
— Dieu Ta voulu ainsi, mon enfant, ajoutait-il. Dieu a répandu la beauté partout, jusqu'aux entrailles de la terre.
C'est aux rayonnements, aux fulgurations s'échappant de la charge de Verjus que je devinai notre sortie du défilé rucheux où nous marchions obscurément. La lune, les étoiles, tout le ciel avait touché les facettes soufrées du charbon de Brochin et en détachait des myriades d'étincelles. Le sentier, du reste, allait devant nous droit et plan, entre deux murailles de taillis crevées par des trouées blanches... Oh ! là-bas, pas bien loin,
s'ouvrit devant nous une porte ronde et enflammée, — la gueule du four communal, les jours de fourne'e.
— Vois donc, Merlette, dis-je, effrayé.
— C'est Galibert.
— Il a donc mis le feu aux bergeries?
Dans les lueurs rouges qui commençaient à nous toucher et où Verjus s'avançait, non plus lumineux comme au sommet du Jougla sous la lune, mais noir de tête en queue comme une immense tache d'encre qui aurait eu des pattes, quelqu'un, — une bête peut-être — passa au galop fonçant sur nous.
— Non! non! cria Merlette.
L'homme, — c'en était un, — sans s'émouvoir des protestations de cette fille de Virginie, l'enleva d'un tour de bras et se sauva plus vite qu'un voleur ayant les gendarmes aux talons.
— Non, Galibert! non, Galibert! répétait Merlette désespérément.
Galibert! Verjus eut un hennissement très doux, presque affectueux. Je m'arrêtai; mais, finalement, je partis d'un grand éclat de rire. Après ma peur terrible, la certitude qu'en tout ceci il n'y avait que Merlette et Galibert batifolant à leur accoutumance, cà travers le Jougla
dont ils étaient familiers, m'apportait une quiétude infiniment agréable qui m'épanouit le cœur. Cependant, entre cette jeune fille bizarre et le jeune pâtre des Bassac, les choses n'allaient pas tout à fait à la fantaisie de ce dernier, car, lorsque nous les rejoignîmes, Verjus et moi, devant la porte à claire-voie des bergeries, ils échangeaient des coups de langue fort vifs, fort salés. D'abord Merlette, plus mince, plus ondu leuse, plus souple qu'une couleuvre de Bataillo, était parvenue à se dégager des griffes de son ravisseur et se tenait à quelque distance, armée d'un plant de frêne ramassé par là, dont elle coupait l'air résolument.
— Si tu veux le sentir sur ton museau, tu n'as qu'à lever derechef la main sur moi, disait-elle d'un air menaçant.
— Tu me battrais? demanda l'autre, incrédule.
— Attrape!
D'un recul adroit, Galibert évita le bâton.
— Jésus-Maria! comme te voilà en colère, ma jolie Merlette!
— Est-ce que je suis ta Merlette, moi?
— Certainement tu l'es.
— Est-ce que je t'ai écouté, ce soir, dans les baraques de Brochin, où tu m'as poursuivie, où tu m'as décoiffée, où tu m'aurais mis rhabille-
ment sens dessus dessous, si je ne t'avais griffa de mes ongles et de mes dents?
— Mais tu m'as écouté d'autres fois, soit au Jougla, soit à Bataillo...
— Ah! que j'aurais bien mieux fait d'obéir à Prudence, h M. le curé, à ma mère Virginie!
— Donc, tu ne veux plus avoir d'amitié pour moi?
— Je ne veux plus.
— Alors, pourquoi viens-tu me chercher aux bergeries?
— Moi, je viens te chercher!
Sa voix, plus claire que l'eau des montagnes, s'obscurcit comme si des graviers s'y mêlant soudain en avaient assourdi l'éclat, puis elle expira dans un rire sec, méchant, que je ne connaissais pas à Merlette, que je ne connaissais à personne de Gamplong. Le pâtre, touché à je ne sais quel endroit de l'être, s'élança; mais le plant de frêne l'atteignit à la poitrine rudement, et ce jeune homme en pleine fleur d'âge, qui n'aurait eu qu'à allonger ses dix doigts pour saisir Merlette, l'emporter où il aurait voulu, et là la dévorer à son aise comme le loup fait la brebis, ne bougea ni pieds ni langue, demeura fixe, regardant devant lui sans voir, exposé à de nouveaux coups.
MONSIEUR JEAN 19o
— Tant pis! tant pis! ricana cruellement cette gamine de Virginie et de Benoît Merle.
— Bon! mon feu qui s'éteint, à présent! bredouilla Galibert, trouvant une raison pour échapper à sa furie.
Il courut vers le séchoir des Bassac, où nous l'entendîmes murmurer, puis se plaindre, puis crier, puis jurer. Merlette bondit vers moi, s'empara de ma main, m'entraîna.
Le séchoir, dont le foyer venait d'être remué, brillait, étincelait, flambait. On eût cru que le grand soleil y était entré... Mais, au fait, peutêtre serait-ce le cas d'ouvrir une courte parenthèse...
Le séchoir, chez nous, est une maisonnette de cinq à six mètres carrés. La maisonnette n'a qu'un étage , séparé du rez-de-chaussée par un plancher percé de trous. En haut, les châtaignes entassées; en bas, le feu de houille qui les dessèche lentement. Quand le fruit, richesse de mon pauvre pays natal, réduit, flottant dans sa gousse trop large, roussie, craquelée, est arrivé à point sous l'action continue d'un brasier tantôt vif, tantôt amorti, des bras vigoureux le battent en des sacs sur un billot, et, dur comme la pierre, jaune comme l'or, il est vendu à des
marchands qui, tous les ans, vers de'cembre, font leur apparition aux monts d'Orb. Camplong, Graissessac, Saint-Etienne-de-Mursan, les Nières, voient leurs ruelles obstruées par les séchoirs, bâtis un peu au hasard, sans nul souci d'un alignement quelconque, jusque sur la Place du village, commeàGastanet-le-Bas. LesBassac — des paysans se piquant de bourgeoisie, — n'avaient pas voulu être incommodés par l'acre fumée du séchoir et avaient construit le leur en plein Jougla, à quelque cent pas des bergeries de Bataiiïo.
Galibert, penché sur un monceau de charbon de Brochin, s'amusait à tisonner avec un gros fourgon, nous offrant une énorme silhouette noire sur un fond d'or très vif.
— Moi, je viens te chercher!... répéta Merlette.
Et, impuissante à maîtriser sa fureur, encore que sa main droite fût embarrassée d'une de mes mains, elle allongea de sa main gauche un si rude coup au berger, que le plant de frêne se cassa net. Galibert n'eut ni un cri ni un mot; il se contenta de la considérer, puis il haussa les épaules et sourit.
— Oui, lui cria-t-elle exaltée par le dédain
qu'on lui marquait, oui, tu es plus fort que moi, je le sais; mais essaye donc à cette heure de me saisir, de me secouer dans tes bras, de me mordre comme Garamba mord les brebis de ton troupeau, de me jeter par terre en m'entravant les pieds, et tu verras si tu viendras à bout de moi aussi facilement aujourd'hui que hier et qu'avant-hier! Ah! tu as des dents! Eh bien, je n'en manque pas, et si tu veux que je te plante les miennes dans la peau, tu n'as qu'à t'approcher. Elle relevait ses lèvres mignonnes et montrait ses armes : des quenottes fines, aiguës, qui, touche'es par les flammes, éclatèrent dans sa bouche pareilles à des points de grésil sous le soleil qui va les fondre.
— Tes dents sont plus blanches que le muguet, lui dit le berger, s'extasiant.
— Veux-tu les sentir?
— Elles ne me font pas peur : je les aime.
— Yiens jusqu'ici, alors!
Le jeune homme, tranquille, s'avança de trois semelles. La main qui me retenait me lâcha et, élargie , tout entière s'abattit sur la joue de Galibert.
— Voilà pour t'apprendre...
Elle n'en put dire davantage : le pâtre, sa magnifique toison blonde hérissée, ses yeux bleus
étincelants, avait d'an coup de griffe réuni les deux menottes de Merlette et les serrait énergiquement.
— Aïe ! piaula la petite.
— Je t'en supplie, Galibert, ne lui fais pas de mal, balbutiai-je à mon insu.
— Est-ce que cela vous regarde, vous, monsieur le neveu, si je lui fais du bien ou du mal
— Certainement, cela me regarde.
Et , d'une impulsion violente, je m'élançai contre lui à la délivrance de Merlette.
Galibert, qui avait une patte libre, — ses mains recouvertes de poils roux, parsemées de grosses lentilles rousses, n'allaient pas sans quelque ressemblance avec les pattes d'un loup de Bataille», — Galibert ne fut pas long à s'em parer de moi comme il s'était emparé de mon amie. 11 nous tint une longue minute, clignant de l'œil, les lèvres plissées par un repliement ironique, puis éclata de rire à gorge déployée. La rude étreinte de cette brute, abusant de sa force nvers deux enfants trop faibles pour lui résister, me bouleversa l'être. Bercé au presbytère dans les mollesses d'une existence toute de sentiment, pour la première fois je devinai qu'il était ici-bas autre chose que le sentiment : la force, avec laquelle il fallait compter.
— Ah! quand je serai grand! quand je serai grand!... bredouillai-je.
Lui riait toujours, bestialement. Enfin il cessa, ayant épuisé sa gaieté, et Merlette, furibonde:
— Tu as beau me serrer dans tes doigts comme une perdrix prise à tes pièges de Bataillo, je n'ai pas au col le lacet qui étrangle, je ne suis pas morte comme la perdrix, et je t'échapperai. Rattrape-moi, alors, de tout ton élan ! Tu pourras bien dégourdir tes grosses jambes par le Jougla : tu marcheras et je volerai. Ah! tu veux savoir pourquoi je suis venue aux bergeries des Bassac? Tun'as donc rien compris à Brochin, lorsque tu me parlais et que je ne t'écoutais pas, lorsque tu déchirais mon foulard de soie de M. le curé et que je m'ensauvais de tous côtés pour éviter tantôt tes lèvres, tantôt tes mains?
— Tairas-tu ta langue! hurla Galibert.
— Non, je ne la tairai pas, ma langue, jusqu'à ce que je t'aie annoncé que dorénavant je ne serai plus rien pour toi, ni dans la campague ni au village, que depuis ce matin j'ai découvert un galant plus fin que toi, plus mignon que toi, plus parlant que toi....
— Un autre galant! gémit le pâtre.
Au même instant ses mains, devenues molles, se délièrent et laissèrent aller les nôtres. Mais,
pour moi, ce fut bien une autre aventure. Merlette n'avait pas recouvré la liberté de ses mouvements, qu'elle se précipitait à mon cou et, dans sa folie, — elle était décidément folle, — me marbrait le visage de baisers qui éclataient comme des châtaignes au feu. Encore que j'en parusse embarrassé, un peu humilié peut-être, j'étais dans le fond content de cette démonstration passionnée de la gamine de Virginie et ne résistais guère à ses caresses glissant sur ma peau avec des douceurs tièdes de duvet. Pour Galibert, je ne le comprenais pas. Durant ce manège extravagant de son amie, il ne bougeait aucunement : fiché droit à trois pas de nous, il suivait d'un œil détaché des amusements qui auraient dû l'irriter et semblait s'en soucier autant que d'une figue sèche à la cime d'un figuier. Tant d'indifférence ne se pouvait supporter, et Merlette, dont j'étais devenu le jouet, disposant de ma personne comme de sa chose à elle,, se conduisant envers moi comme seul mon oncle Fulcran aurait été autorisé à se conduire, passa son bras autour du mien et me fit faire deux fois le tour du séchoir. Peut-être aurions-nous commencé un troisième tour, puis, ce troisième achevé, un quatrième, si Galibert n'était parti d'un éclat de rire qui nous coupa
Jes jambes brusquement. Il se trouvait dans le rire du pâtre tant d'insolence, de grossièreté', de moquerie entremêlées...
— Tu es jaloux! tu es jaloux! lui cria Merlette.
Et, comme elle gardait toujours mon bras sous le sien, je la sentais fre'mir de la tête aux pieds.
— Mais non, petiote, je ne suis point jaloux, bégaya-t-il.
— Alors , tu penses être aussi beau que M. Jean, de la cure?
— Je pense être assez beau pour toi.
— Tu es plus roux qu'un écureuil de noyer !
— Tu es plus noire qu'une taupe de jardin!
— Emboiseur de filles!
— Emboiseuse de garçons !
— Celui-ci au moins, dit-elle me montrant d'un geste frénétique, celui-ci n'est pas né dans une hutte de la montagne, comme toi.
— Et tu te figures que M. le neveu a de l'amitié pour la fille de ta mère?...
— Il n'a pas été nourri de châtaignes, comme toi.
— Mais M. le neveu s'amuse...
— Il ne garde pas les bêtes, comme toi.
— M. Jean, de la cure, étudie les livres de son oncle, je ne vais pas contre...
— Tu vois donc qu'il est plus propre, plus gentil que toi !
— Preuve qu'il est fait pour d'autres filles que les filles de chez nous...
— En attendant, il m'a donné, en cadeau de Noël, cette capette de laine fine! cria-t-elle, touchant du doigt le chiffon bleu de Siebel.
— Est-ce qu'auparavant de te la donner en cadeau, cette capette de laine fine, M. Jean en a demandé la permission à M. le curé?
— Ah ! par exemple !
— Alors, c'est de Prudence que M. le neveu a obtenu la permission?
— Ni de M. le curé, ni de Prudence. Il a payé la capette à Zidor, et voilai
— Avec quelle monnaie M. Jean a-t-il payé la capette à Zidor?
Il me considéra avec une curiosité qui me fit trembler.
— Est-ce que cela regarde les gens de ton espèce ! siffla' Merlette, étranglée tout à coup par le collet de la perdrix.
— Gela ne me regarde pas, moi; mais cela regardera M. le curé, qui ne sera pas content d'apprendre que M. le neveu s'encourt par le
Jougla, distribuant des présents aux filles de la paroisse. En voilà un péché mortel!...
— Oh! Galibert! Galibert!... implorai-je.
— En vérité, monsieur le neveu, une veille de Noël, un jour de confesse, car vous êtes allé vous confesser à Graissessac et remettre les cinq francs de la messe de la Sainte-Barbe à M. le curé Matheron...
— Gomment, tu sais cela, toi?
— Prudence nous Fa conté ce matin, en venant demander Verjus.
— Mon Dieu! mon Dieu! murmurai-je, assommé sur place.
Et, après un chancellement de trois secondes, je m'affaissai sur un escabeau, dans le coin le plus obscur du séchoir.
— Monsieur Jean ! mon bon monsieur Jean ! . .. Ge fut un cri de Merlette, m'enveloppant de
ses bras mignons , essayant de me remettre debout.
— Va-t'en, toi! va-t'en!
Gomme elle s'entêtait à ne pas me lâcher, retrouvant mon énergie par un brusque effort de toute mon âme qui se dégageait du péché, je repoussai le Démon acharné après moi, et, le front bas, — un fer rouge me le brûlait jusqu'à l'os — je me précipitai en avant. Malheureuse-
ment, sur le point de franchir la porte du séchoir, je dus livrer passage au pâtre des Bassac enlevant Merlette à pleine brassée, avec des paroles indistinctes mêle'es de grognements de bête affamée. Par exemple, cette fille de Virginie, d'une voix de détresse effroyable, criait :
— Non ! non ! ! non 1 1 J
Où emportait-il Merlelte, ce Galibert enrage'? Sous la lune toujours claire, je le vis se diriger vers les bergeries avec son fardeau, pousser du pied une porte, disparaître. Ma foi, moi aussi, j'allais disparaître, m'en aller. Il était temps d'en finir avec cette vie scélérate, cette vie d'Enfer. Quelle heure pouvait-il être? A la seule inspection du ciel, un paysan de nos montagnes l'eût deviné; mais je n'étais pas un paysan, moi.
Décidé h descendre seul vers Gamplong parmi les châtaigneraies obscures, je m'approchai de Verjus, demeuré immobile sous sa charge, et m'évertuai à délier la longe de cuir nouée par Merlette, renouée par Galibert, qui le retenait attaché à un gros anneau de fer scellé dans la muraille du séchoir. La besogne ne se fit ni sans
difficulté, ni sans etrort. Enfin, le pauvre et bon mulet de M. le maire, las de respirer la fumée de la houille montant d'un soupirail dans ses naseaux, releva la tète et huma l'air pur bruyamment. En vérité, on aurait pu l'entendre des bergeries, et je ne sus m'empêcher de regarder de ce côté. Personne ne se montra. Mais, au bout du compte, en ce moment, à quoi pouvaient être occupés ce pâtre des Bassac et cette fille de Virginie?
— Vois-tu, mon Verjus, dis-je à ma bête, lui enroulant la longe autour du col et la câlinant, vois-tu, mon Verjus, qu'ils fassent ce qui leur plaira. S'ils font bien, Dieu les récompensera; s'ils font mal, Dieu les punira. Pour nous deux, nous allons rentrer à la maison. N'est-il pas vrai que tu ne serais pas fâché de mordre à la luzerne de là-bas? Moi, je n'ai pas faim; mais tout de même je toucherais avec plaisir le gîte, après cette longue journée de peines et de fautes... « Mea culpa! mea culpaf mea maxima culpa!... »
Comme je venais de glisser le bout de la longe dans son ardillon, je me frappai trois fois la poitrine de mon poing fermé.
Verjus, libre, se retourna, et ses beaux yeux dévisagèrent la lune. Il cherchait à s'orienter, sans doute. Assurément, ce n'est pas moi qui le
guiderais dans ce quartier de Bataillo où je n'étais jamais venu qu'en plein jour.
Cependant, le mulet hasarda quelques pas en un sentier pierreux côtoyant le séchoir et dégringolant vers le fond de la vallée d'Espase. Quel contentement! quel contentement! ma bête avait trouvé sa voie.
— Doucement , mon ami , doucement I lui criai-je.
Je lui sautai à la bride.
— Pense à cela, mon Verjus, lui dis-je, moi je n'y vois pas dans la nuit comme toi, et je ne sais pas les trente-six chemins du Jougla et de Bataillo. Je ne suis pas de ce pays où mon oncle est curé. Si tu n'avais les paniers combles, je grimperais sur ton dos et te laisserais filer en droiture sur Camplong, me fiant à toi, m'en rapportant à toi en tout et pour tout. Par malheur, tu es chargé, trop chargé, et m'installer sur ta barde est à présent chose impossible. Pourtant, tu n'oserais partir seulpour la paroisse et m'abandonner ici dans ces châtaigneraies au milieu des loups. Il n'est pas sans que Galibert t'ait conté combien les loups sont coutumiers des bergeries des Bassac, où ils enlèvent aujourd'hui un mouton, demain une brebis, un autre jour un agneau. Il faut, pour que je ne m'égare pas et
qu'au besoin je te retienne si tu voulais marcher trop vite, il faut que, des deux mains, je m'accroche à ta queue. Tu sais que c'est l'usage, chez nous, par les mauvais chemins, quand on n'y voit goutte et qu'on ne peut tenir en main la bride de sa bête, de tenir solidement sa queue.
Le mulet, qui m'avait compris, ne bougea en aucune façon, et j'eus tout le temps d'agripper sa queue touffue et d'en enrouler les crins autour de mes doigts.
— Ya, mon Verjus, va!
Il demeura fixe.
— Ya donc!
Même immobilité.
Je dégageai une de mes mains et la promenai amicalement au long de sa crinière, répétant :
— Allons ! allons !
Mais la bête, soit que cette partie de son corps fût trop sensible pour supporter même une caresse, soit qu'il lui convînt de s'entêter à ne pas faire un pas, souleva son arrière-train avec une envie très manifeste de ruer, dès une nouvelle sommation. Diable! si ce mulet, moins docile que je ne l'avais cru, allait me décocher une ruade qui m'étendrait à quatre pas! La pensée d'un péril imprévu me donna le frisson, ma casquette se souleva à la pointe de mes cheveux, raides
comme des cierges de première communion, et je lâchai la queue de cet animal féroce des Bassac, capable de me tuer.
Je me retrouvai à la porte du séchoir, tenant le mulet par la longe du licol, déroulée vivement d'une main fébrile. L'anneau de fer, poli par l'usure, brillait contre la muraille. J'y glissai la mince courroie, et, vaille que vaille, je rattachai Verjus, qui se laissa faire sans protestation. Le cœur me battait haut dans la poitrine; j'avais beaucoup de peine à respirer. Je restai à côté de ma bête, les yeux baissés, osant à peine les relever de temps à autre pour regarder devant moi. J'abordais avec assez de courage les endroits blanchis par la lune , où ma vue démêlait mainte pierre, maint arbuste d-u sentier qui, sous la voûte céleste pleine d'astres, gardaient leur attitude, leur tournure naturelles; mais mes paupières se fermaient dès qu'il s'agissait de plonger dans les châtaigneraies, des goufres d'horribles ténèbres que ne traversait pas un rayon. — Et je pourrais m'aventurer à travers cette nuit noire? — Sans délibération plus ample, tout me paraissant hostile en ce silence où je me trouvais perdu, je me reprécipitai dans le séchoir et d'une rude poussée en rejetai la porte derrière moi.
L'agréable, le délicieux abri, après mes terreurs si sottes! Il faisait chaud ici, tandis que par le Jougla!... Je découvris un escabeau; mais je n'étais pas assis, que la dernière flammette bleuâtre voltigeant par dessus le foyer s'éteignit. Je sautai d'un bond à la porte. D'un tour de main, je l'étalai grande ouverte. Je manquai la briser contre le jambage de moellon, car elle eut un craquement sinistre. La lune entra, pacifique, amicale. Je démêlai tout dans ma logette tapissée de suie, tout jusqu'à un pauvre petit carel accroché en un coin et brûlant chichement dans la fumée. — Le carel, lampe de forme antique, à trois becs, avec un récipient de cuivre pour recevoir l'huile qui suinte des mèches, éclaire les ménages aux monts d'Orb. — Je mouchai celui des Bassac, trop négligé par Galibert, et, moyennant des morceaux de charbon bien choisis en un tas, j'avivai le feu. La bonne houille que cette houille de Graissessac, surtout celle de Brochin ! J'en verse une pelletée sur les cendres — il ne restait que des cendres — et la pelletée s'enflamme, et des ruisselets noirs coulent dans toutes les directions à travers les escarbilles aux reflets d'acier. Cela fondait comme, cent fois, sur la place du village, quand des rétameurs ambulants traversaient la paroisse , j'avais vu
fondre rétain et le plomb. Et quelle clarté se dégageait de ces coulées bouillonnantes et flambantes! C'était le jour, véritablement le jour. Pénétré d'un bien-être très doux, et m'y abandonnant, je ne pensais à rien désormais. Aussi, ma surprise fut grande, quand, après un long assoupissement de mon esprit rompu de fatigue, je découvris dans mes mains la lettre de M. Alexandre Matheron, curé de Graissessac, à M. l'abbé Fulcran, curé de Camplong... Ah! mon Dieu! Le fait est que, je ne sais comment la chose était arrivée... Mes doigts avaient donc glissé à mon insu dans la poche de mon pantalon et y avaient saisi le papier? Apparemment. Le plus fâcheux, c'est que la lettre du respectable M. Alexandre Matheron, collée avec un brin d'hostie trop vieille, baillait, complètement décachetée. Etait-ce moi qui avais fait le coup? Je demeurai consterné, lisant et relisant d'un œil stupide ces lignes de l'adresse tracées en
grosses lettres :
A Monsieur,
Monsieur Vabbé Fulcran, Curé-desservant de la paroisse de Camplong,
A Camplong, Par Bédarieux.
{Déparlement de V Hérault.)
A force de regarder, de réfléchir, je me souvins qu'ayant reçu la lettre de M. Alexandre Matheron sur le point de quitter le presbytère de Graissessac, comme j'en voulais à mon directeur de m'avoir refusé l'absolution, j'avais à plusieurs reprises tourmenté sa lettre dans ma poche, qu'à ce moment l'hostie était encore fraîche et que probablement elle s'était détachée. N'importe, je n'en étais pas moins très coupable. — Comment sortir d'une situation aussi poignante qu'imprévue? — Parbleu! il fallait recacheter l'épître de M. Alexandre Matheron. Cette idée ne s'était pas fait jour dans mon cerveau, que je me mis à passer et à repasser ma langue, dûment imbibée de salive, sur le papier replié, à l'endroit du pain à cacheter. Ehl Seigneur! je ne touchai pas la moindre aspérité. Y allant de trop bon train, avais-je avalé l'hostie? A l'instant même, je ressentis au fond de la gorge un chatouillement révélateur. L'hostie de Graissessac venait de passer.
Le coup fut terrible. Toutefois, soit ahurissement après un malheur dont il m'était difficile de mesurer les conséquences, soit perversité naturelle, je retenais toujours au bout des doigts la lettre un peu frippée de M. Alexandre Matheron et ne songeais aucunement à la remettre en su-
reté dans ma poche. Soudain, à cette seconde d'indécision qui me faisait perler des gouttelettes de sueur par tout le corps, Satan, acharné à ma perte, me souffla une pensée diabolique : si je lisais la lettre du respectable M. Alexandre Matheron? Notez, je vous prie, que je ne me révoltai pas plus à cette proposition effroyable que ne se révolta Eve, poussée par le même Satan à croquer la pomme défendue. Tant de manquements, tant de péchés mortels m'avaient, depuis le matin, préparé au crime, qu'à peine tenté, je succombai de tout mon long.
En plus d'une rencontre, au presbytère, il m'était arrivé de glisser un œil, un œil pointu et tirebouchonnant de vrille, au fond de tel papier de l'Evêché ou d'ailleurs; mais ces assouvissements de curiosité me coûtaient cher : tandis que je soulevais avec l'adresse d'un voleur — je volais ses secrets à mon oncle — les bandes entrecroisées et contre-signées du Vicaire général de Monseigneur , le cœur me battait comme la sonnette de l'église à Y Elévation et je flageolais sur les jambes. En cette nuit sacrée de Noël, dans le séchoir des Bassac, il ne m'advint rien de pareil. Non seulement j'ouvris de bas en haut la feuille de M. Alexandre Malheron, sans le moindre essoufflement de
la poitrine, le moindre tremblement des membres; mais je pus, sans laisser tomber une goutte d'huile du récipient qui de'bordait, déplacer le carel pour l'accrocher plus bas, un peu au-dessus de l'écriture de M. le curé de Graissessac. Oh! la bonne, la grosse, la patriarcale écriture, que l'écriture du respectable M. Alexandre Matheron ! Sauf les u, qui prenaient à tout bout de champ des formes de v, les caractères, bien marqués, avec des pleins robustes, des déliés gracieux encore qu'un peu massifs, se tenaient solidement bâtis et on les reconnaissait au premier coup d'œil. Gela se lisait aussi aisément que de l'imprimé de livre, et, comme pour l'hostie du cachet, engloutie à mon insu, je n'avais pas jeté les yeux sur la lettre de M. Alexandre Matheron, que je la savais par cœur. Autant que ma mémoire est capable d'en reproduire les termes, la voici du reste, cette fameuse lettre, le plus cruel remords de mon enfance.
Graissessac, ce 24 décembre, veille de la glorieuse Naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
« Monsieur le curé, « Je suis très heureux de vous donner de
bonnes nouvelles de l'affaire de Virginie Merle. Ma sœur, que j'ai vue avant-hier à Saint-Gervais, sera en mesure de se charger de votre protégée dès le 1er janvier, c'est-à-dire dans cinq on six jours. Vous m'aviez vivement intéressé à Merlette, en me vantant son intelligence précoce, sa physionomie attachante ; mais Catherine Ramel, du Feu-Grisou, qui la connaît sous des aspects que votre charité ne vous a pas permis de découvrir, m'a déterminé à agir avec plus de promptitude que je ne comptais le faire, sachant l'Orphelinat des sœurs de la Croix encombré. Etiez-vous informé que votre petite paroissienne courût journellement le Jougla et le roc de Bataillo avec le pâtre des Bassac? Il n'est pas rare que ce misérable Galibert, tandis que Julot et Milou paissent les bêtes à l'aventure, après avoir en cent façons batifolé avec Merlette dans la montagne, ne l'amène boire au Feu-Grisou. Certes, Catherine Ramel, en femme pieuse qu'elle est, leur a fermé plus d'une fois la porte de l'auberge au nez; malheureusement, son mari n'y met pas tant de scrupule, et nos jeunes gens vont bride abattue à travers une vie qui n'est qu'une abomination.
« En apprenant ces faits déplorables, j'ai couru à Saint-Gervais, et j'ai convaincu ma sœur. Aussi
désireuse que moi de faire cesser des désordres tout à fait scandaleux pour les paroisses de Graissessac, de Camplong, de Saint -Etienne -de-Mursan, elle trouvera dans sa maison un trou pour y loger Merlette et dans la huche de l'Orphelinat un morceau de pain pour la nourrir.
« Nous vous remercions, Seigneur, grattas tibi referimus, Domine, tuam miser ic or diam deprecantes.
« Je vous embrasse en notre divin Sauveur. « Alexandre Matheron, curé. »
Je n'en revenais pas. Gomment, dans aucun des paragraphes de cette longue épître, il n'était question des cinq francs de la messe de la Sainte- Barbe 1 C'était bien la peine vraiment de trembler, de grelotter, de mourir de peur, durant tout le temps que M. Alexandre Matheron avait mis à noircir son papier! Je ne pouvais croire à tant de générosité de la part du vieux prêtre, réputé avare en toute l'étendue du pays, et, pour me rassurer, non seulement je relus sa lettre jusqu'à trois fois, mais je la tournai, la retournai, la fouillant, l'auscultant en ses plis et replis, persuadé que j'allais découvrir en quelque endroit perdu un mot qui me livrerait. Rien, absolument rien. — Quel saint, tout de même, ce respec-
table M. Alexandre Matheron! — Et comme ma journée au presbytère commençait , chaque matin, par la lecture de la vie du saint que mon oncle allait fêter à l'autel, que les miracles de la plupart des Bienheureux m'étaient à la longue devenus familiers, je pensai à saint Jean Népomucène, martyrisé pour avoir refusé de trahir le secret de la confession, et j'eus la vision très nette de M. le curé de Graissessac debout dans la niche d'une église, avec ses vieux souliers couleur d'amadou, sa vieille soutane rapiécée, son vieux rabat effiloché sur les bords, où, durant la méridienne coutumière, était tombée plus d'une roupie...
Eh, Jésus-Dieu! que se passe-t-il? Je viens d'entendre le claquement d'un fouet. Je me précipite hors du séchoir. Il fait plus noir dans les châtaigneraies que dans les galeries de Brochin. Alors, la lune est couchée? Je ne sais. Le fait est que le ciel est aussi obscur que la terre. Ah! je distingue l'anneau de fer contre la muraille, près de la porte. J'y pose la main et suis la longe pour tâter Verjus, dont je ne parviens pas à débrouiller la silhouette dans ces horribles ténèbres. Mon Dieu ! la longe me reste au bout des doigts ; elle est cassée. Verjus a tiré de force, et le cuira éclaté. Singulier coup de fouet vraiment...
— Verjus! Yerjus!
Pas de réponse... Attendez! là-bas, dans les détours du sentier, j'ai ouï des pas retentissants et précipités qui s'éloignent de plus en plus. Je n'en puis douter, le mulet des Bassac, las de sa charge, impatient de la déposer, gagne le village au galop.
— Merlette! Merlette!
Personne ne m'entend.
— Galibert! Galibert!
Beaucoup de vent dans la campagne, et c'est tout. Je me signe. Miracle! la lune dégage ses deux pointes du gros nuage qui les cachait, et je vois clair devant moi. Là, à ma droite, parmi des paquets d'ombre épaisse, j'aperçois le long bâtiment des bergeries où disparaissaient tout à l'heure cette gamine de Virginie Merle et son galant, car, c'est entendu, Galibert est son galant. Je vole. Par exemple, j'ai quelque peine à découvrir la porte de ces bergeries, tant on a l'habitude chez nous de faire ces portes étroites, afin de permettre au berger de compter ses bêtes une à une, au fur et à mesure qu'elles rentrent au gîte, le soir. Mes doigts fureteurs tcuchent un loquet. Je pousse. Me voilà dans les élables des Bassac.
La bonne, la molle, la chaude odeur! Après
avoir éprouvé l'air extérieur plus que vif, je me sens enveloppé fort agréablement, ma foi. Puis la lune, qui passe à travers de hautes lucarnes, épanche ici autant de clarté que n'importe en quel endroit du Jougla. Mille détails me sautent aux yeux : d'abord, le râtelier à double clairevoie, très bas, surchargé de branchettes de frêne rongées jusqu'à l'os, qui occupe le milieu de la vaste remise; ensuite, les profils emmêlés, les toisons blanchâtres, brunâtres, par-ci par-là d'un noir d'encre, des bêtes endormies. Certes, tous les moutons de M. Vincent Bassac ne dorment pas, et plus d'un, à mon entrée, malgré mon pas très assourdi dans l'épaisseur du fumier, a relevé la tête et me regarde une brindille aux dents; mais, à dire vrai, la plus grande partie du troupeau, vautrée dans les attitudes les plus libres, sommeille et rumine à la fois. On ne saurait croire, à moins de l'avoir longuement écouté, comme il m'est arrivé en mainte occasion aux monts d'Orb, combien est harmonieuse cette mélopée des bêtes, chèvres ou moutons, remâchant en mesure la nourriture de la journée. Quelle paix adorable parmi ces animaux, tandis que le temps se brouille au dehors, que de minute en minute la bise âpre et dure hurle parmi les
châtaigneraies! Pourtant, je ne voudrais pas
faire le spectacle plus paisible qu'il ne l'était en réalité, et laisser croire que les choses se passaient, dans les bergeries des Bassac, ainsi qu'elles se passent au paradis, en parfaite tranquillité. Non; ici, comme dans tous les coins de ce bas monde, il y avait un trouble-fête, et ce trouble-féte était cet énorme bélier mérinos venu d'Espagne, Caramba, du nom qu'on lui avait donné dans son pays, et dont M. le maire de Gamplong paraissait aussi fier qu'il était fier de Verjus. Figurez-vous que cette bête, armée de cornes enroulées, pointues, plus redoutables que des sabres, quand tout reposait, voulait reposer, s'emportait, de ci, de là, en des bonds démesurés, éveillait les brebis timides particulièrement, et les bousculait en cent façons... Ah! si j'avais été Galibert, ou simplement Julot, ou simplement Milou!...
— Veux-tu finir, veux-tu finir! lui dis-je, le menaçant du poing en me dirigeant vers une échelle, tout au fond.
Cette échelle, que j'avais gravie plus d'une fois aux époques de mes chasses aux grives de Bataillo, menait droit à une logette en planches servant de chambre à Galibert. Puisque le pâtre et cette coquine de Merlctte refusaient de me répondre, j'étais résolu à aller leur parler de
plus près. Ne découvrant en bas nulle trace de mes deux mauvais sujets, je les trouverais en haut certainement. Sur le point d'aborder le premier échelon, je dus m'arrêter. L'affreuse chose quand j'y pense : j'avais failli, ayant l'œil à Garamba, qui me suivait et était fort capable de m'éventrer d'un coup de corne, j'avais failli marcher sur Julot et sur Milou couchés dans une botte de foin. J'évitai de leur causer dommage par un détour adroit, et, d'un saut de chat maigre, atteignis l'échelle, dont les montants fléchirent par la violence du bond. Garamba s'éloigna. Je vis les deux frères de Merlette, enveloppés de lune blanche, qui continuaient à dormir côte à. côte, la bouche mi-ouverte, les yeux bien clos, les poings fermement serrés.
Après avoir, une seconde, pensé à l'étable de Bethléem , où accoururent tant de bergers , je grimpe, je grimpe vers la chambrette de Galibert... Tiens! à travers les planches mal jointes de la masure suspendue au-dessus des râteliers, filtrent des fils de lumière. — Que se passe-til là-dedans?... — Je ne fais pas plus de bruit sur le palier très exigu que n'en ferait un renard à l'entrée d'une basse-cour... On cause... Rien de distinct... Des murmures, puis des rires étouffés... On ose rire? Je lève la main; mais, avant
que j'aie pu toucher la porte, elle s'ouvre et me voilà face à face avec Galibert.
— El Merlette?
— Elle m'aidait à nouer ma cravate, me répond le pâtre, superbe dans ses habits des dimanches.
— A pre'sent, que fait-elle, Merlette?
— Elle regarde si elle est jolie.
J'entre, et je trouve, en effet, cette fille se faisant clés mines, comme au Feu- Grisou, devant un petit miroir encadré d'une lame de zinc. Je ne suis pas sûr de ce que j'avance : il me paraît que son déshabillé est en désordre.
— Vous savez sans doute que Verjus est parti, qu'il est à Camplong déjà? ne puis-je m'empêcher de crier.
Je n'ai pas parlé, qu'un bras de fer m'enlève, et je dégringole l'échelle des étables sans en toucher les échelons.
Galibert possédait-il les ailes de la chouette dont il avait proféré le cri, quand, paisiblement, Merlette et moi, nous retournions de Graissessac à la queue de Verjus? Plus je pense à la rapidité, à l'envolement de notre course à travers les pentes du Jougla, plus j'incline à le croire. En quelques minutes nous touchâmes les premières maisons du village, et, en trois enjambées, mon centaure — la mythologie de l'abbé Gautier m'avait appris l'histoire du centaure Chiron — eut atteint le presbytère. Quelle grêle de reproches, Prudence, en train de décharger le mulet des Bassac à la porte de la cure, fit pleuvoir sur le jeune pâtre! Il faut l'avouer, Galibert ne parut guère s'émouvoir et aida notre gouvernante à vider les paniers.
— Par exemple, tu es bien heureux, petiot, que ton oncle soit retenu au confessionnal par les gens des Passettes, me dit-elle, laissant enfin Galibert pour se retourner vers moi. Une veille de Noël se conduire ainsi I II est près de huit heures, méchant enfant, il est près de huit heures... Ah! si tu ne revenais pas de confesse, si tu ne devais pas communier à la messe de minuit, si tu n'étais pas en état de grâce, c'est moi qui te traiterais comme tu le mérites! Est-ce que, toi aussi, tu vas à présent t'encourir après ce Galibert des Bassac, comme le fait cette fille de Virginie Merle, dans le Jougla, du côté de Bataillo?... Si tu crois que ton oncle souffrira que tu mènes cette vie de bête, car, à garder chèvres et moutons, les bergers deviennent bêtes comme eux...
— Ne vous inquiétez de rien, Prudence, c'est fini, interrompit Galibert, qui venait de rentrer la dernière brassée de houille en l'intérieur de la maison.
— Oh ! je sais que tu es vaillant, mon garçon, ajouta-t-elle radoucie, et tout irait bien si ta conduite valait ton courage. Malheureusement, ta conduite ne vaut rien...
— Bonsoir, Prudence ! bredouilla-t-il.
— Voyons, Galibert, promets-moi de ne point tourmenter cette petiote de Virginie... Et, à ce
propos, depuis midi, sa mère la cherche partout. Pourrais-tu me donner de ses nouvelles?
— Vous croyez donc que je porte Merlette dans mes chausses, moi?
— Il faut ne pas la détourner de sa mère, et ne pas la détourner de M. le curé, qui souhaite lui faire faire sa première communion. Quand on pense qu'elle marche à ses quinze ans et qu'elle n'a pas encore ouvert sa bouche au bon Dieu...
— Bonsoir, Prudence! répéta-t-il.
— Voilà un double sou pour ta peine, Galibert. A présent, si tu veux un bon conseil, avant de rentrer chez tes maîtres passe par l'église et agenouille-toi au confessionnal. C'est la Grande Naissance, cette nuit, et souviens-toi que tu es un pécheur de bonne prise pour M. le curé.
Le jeune pâtre, riant, — il était de naturel si gai, ce pécheur de bonne prise ! — n'eut garde de refuser le double sou. Il l'empocha, me cligna de l'œil d'un air malin et s'esquiva.
Gela est extraordinaire et peut-être incroyable, mais je ne saurais exprimer à quel point je me trouvai seul, Galibert parti. J'étais chez moi pourtant, car, après l'escalier tournant que je venais de monter, après notre salon que je venais
de traverser, après notre cuisine où je venais de nr asseoir, il m'était impossible de me figurer que je courais encore dans le Jougla.Eh bien, j'ai honte de l'avouer , cette maison si bonne , si réchauffante , si hospitalière, ce presbytère de Gamplong qui empruntait au ministère de mon oncle une distinction, comme un rayonnement inconnu aux autres habitations du village, cette cure pleine des vertus de M. l'abbé Fulcran, vénéré à l'égal d'un saint dans l'étendue de la contrée, m'était devenue subitement une prison. Accroupi sur une chaise basse, les mains aux genoux, la tête penchée, à l'exemple d'un des moutons de Vincent Bassac, de Caramba remâchant sa nourriture , je remâchais , moi , le moindre incident de ma journée, et je découvrais à ce ruminement une saveur acre qui aiguisait de plus en plus mon appétit.
Cependant, tandis que, revenant par un attrait irrésistible de mes moindres fibres nerveuses, de mes moindres idées, à cette Merlette, à ce Galibert, à ce Ramel du Feu-Grisou, h ce Zidor le colporteur, même à Nanie, même à Julot et à Milou endormis, même aux chardonnerets entrevus dans les châtaigneraies du Jougla vers Graissessac, même au verdier de Catherine Ramel, tandis que je demeurais replié, ne bougeant ni
pied ni langue. Prudence, elle, besognait en cent façons. Dans l'espèce d'ensorcellement où j'étais égaré, je la voyais très distinctement, à l'aide de notre bistortier, — un magnifique bïstortier de buis, net et luisant comme l'or, — je la voyais très distinctement allonger par des pressions habiles un long tablier de pâte qu'elle amincissait à plaisir. Je pensais à Merlette, à notre dinette de gâteaux au Feu- Grisou, et, je vous en réponds, mon âme était en grande joie; néanmoins, je pensais aussi que mes dents mordraient à la tourte, à la marmelade de pommes que l'on préparait sous mes yeux.
Lorsque Prudence, avec des précautions infinies pour ne pas la crever, eut déposé la plus grosse pièce de sa pâtisserie au fond de Ja tourtière parsemée d'énormes virgules de saindoux, qu'avec des longes de pâte aussi minces, aussi souples que la longe cassée de Verjus, elle en eût édifié une manière de rempart aux rebords cannelés de la tôle, elle me sourit.
— Allons, petiot, ne sois pas si triste. Je ne rapporterai rien de ta conduite à ton oncle, sois tranquille... M. le curé de Graissessac avait beaucoup de gens au confessionnal peut-être, et tu as été obligé d'attendre. J'ai bien attendu mon tour plus d'une heure à Saint-Etienne-de-Mursan,
moi... Et quand même ce Galibert des Bassac, qui n'aime rien tant que de s'e'battre et godailler, t'aurait un brin de temps retenu du côté de ses bergeries, quel mal y aurait-il à cela, à la fin des Fins? Je ne lui en veux pas à cause de toi à ce Galibert des Bassac, riant à tout propos comme un coffre, je lui en veux à cause de Merlette.
Elle usa des ciseaux; puis, me montrant les rognures de la pâte abattues autour de la tourtière :
— Gonsole-toi, Jean, je te ferai des nœuds. Ahl les nœuds de chez mon oncle Fulcran!...
Quand mon pauvre oncle, après avoir porte' le bon Dieu à quelque malade de la montagne, rentrait au presbytère et tombait exte'nué dans son vieux fauteuil du salon; quand, après avoir épluché au confessionnal quelque conscience endormie dans le péché, il rentrait à la maison, accablé de son long effort, tout blême et tout gémissant , Prudence , qui avait pénétré ses moindres faiblesses, lui disait :
— Allons, consolez-vous, monsieur le curé, je vous ferai des noeuds.
Et mon oncle se consolait en effet, et il se frottait les mains tout aise, et il souriait.
Ahl les nœuds de chez mon oncle Fulcran!...
Prudence filait un ruban de pâte indéfini, le débitait en menus fragments de la longueur du petit doigt, nouait ces fragments et les lançait dans une bassine d'huile bouillante, où ils fumaient, se boursouflaient, cuisaient. Les nœuds avaient-ils acquis cette belle couleur dorée particulière aux châtaignons, une spatule mince de cuivre les enlevait et les déposait en une grande jatte de faïence. Là, ils crépitaient doucettement sous une couche blanche de sucre pilé. Quels bruits délicieux, plus légers, plus tendres que des soupirs! Un nid frais éclos n'a pas de plus jolis pépiments en avril. Mon oncle, durant cette musique fort agréable, comme moi engluant des chardonnerets ou des linottes au bord d'une flaque d'eau perdue, était à l'espère, tâtant de temps à autre du bout des doigts les nœuds brûlants, ainsi que je tâtais du bout de l'œil l'oisillon qui tardait à se prendre à mes gluaux. Mon cher oncle n'avait que cette gourmandise, mais il l'avait profonde. Il fallait bien que ce saint homme tînt par quelque chose à notre humanité! Il y tenait par les nœuds sucrés de Prudence Ricard.
— Le bon Dieu m'éprouve bien aujourd'hui, dit-elle, vidant le demeurant de notre jarre à l'huile dans la bassine, fourbie, étincelante
comme le fond d'un calice. Yirgmie Merle, qui est une personne de bonne volonté', e'tait en train de m'aider à préparer ce réveillon, mais elle a dû me quitter pour courir à la recherche de sa fille. Cette Merlette, quel garnement! — Je vous demande où elle peut être à cette heure de nuit? — Mais, dis-moi, puisqu'elle va à ses glaneries parmi les châtaigneraies, tu ne l'aurais pas rencontrée par hasard?
— Moi!...
Je réprimai un trouble subit; puis, me souvenant que Merlette , après avoir descendu le Jougla avec Galibert et moi, nous avait laissés en entrant au village, j'ajoutai délibérément :
— Il me semble qu'en passant devant sa porte, je l'ai aperçue qui rentrait à la maison.
— Tu sais, mon Jean, il ne faut jamais regarder cette petiote, car, si tu la regardais, elle serait capable de te regarder à son tour, et Merlette a dans les yeux les feux de l'Enfer, les vrais. Son père lui a donné ça avec le vin qu'il buvait, nous a conté le médecin M. Mothe. Et quelle langue elle porte pendue dans la bouche, cette fille pas plus forte qu'un brin d'osier de l'Espase! Moi, quand je m'oublie à l'écouter, je sens qu'elle m'ensorcelle avec son caquet. Tu penses ce qu'il doit en être de Galibert, lequel, à lui seul, a au-
tant d'esprit que tous ses moutons ensemble. Cette bavarde de Merlette, j'en suis sûre, lui fait cabrioler l'âme et le corps comme à un cabri... Enfin, les sœurs de la Croix s'occupent d'elle à Saint-Gervais...
Le loquet de notre porte se souleva, et Prudence cessa de parler. C'était mon oncle. Il entra d'un pas traînant. Il s'assit. Il avait la mine allongée, pâlie, creusée. Cette oraison jaculatoire s'échappa de sa bouche :
— Mon Dieu, venez à mon secours 1
— Mais aussi y a-t-il de la raison, vous si faible, si chétif, de demeurer cinq heures d'horloge au confessionnal, lui dit notre gouvernante, la face au feu.
— C'est la veille de Noël aujourd'hui. Dieu me soutiendra jusqu'au bout.
Et je l'entendis articuler tout bas ce verset latin :
« Auxilium a Domino qui fecit cœlum et terram. »
— Enfin, moi, je vais vous faire des nœuds, dit Prudence, mettant dans sa voix une gaîté dont elle se montrait assez avare.
Les traits de mon oncle s'éclaircirent. Il trouva la force de se lever.
— Merci, Prudence, murmura-t-il , honteux d'envies déréglées qu'il se reprochait et fuyant vers le salon.
— Jean! Jean ! appela-t-il coup sur coup.
Ce que c'est que de se sentir la conscience chargée ! La voix de mon oncle avait été la voix affectueuse de ce matin, de toujours, et elle me parut dure, courroucée. — Se doutait-il de quelque chose? Si quelqu'un, Joseph Lasserre, des Passettes, par exemple, lui avait ditm'avoir rencontré avec Merlette dans le Jougla? — Je glissai a main dans la poche de mon pantalon et en retirai la lettre de M. le curé de Graissessac.
— C'est de la part de M. Alexandre Matheron, mon oncle, lui criai-je, me précipitant.
— Du respectable M. Matheron?
Sans remarquer que l'épître n'était pas cachetée, il l'étala sous ses yeux. Chose singulière! sa joie était telle à mesure qu'il avançait dans la lecture de ce papier un peu chiffonné, un peu souillé par ci par là, que bientôt il en arriva à articuler tout haut les phrases de M. Alexandre Matheron.
— Comprends-tu ça, mon Jean, comprends-tu ça? me dit-il, fiché dans les dalles du salon.
— M. le curé de Graissessac est si boni balbutiai-je.
— Assurément, c'est à ses vertus éclatantes plus qu'à mes pauvres mérites que Dieu a accordé la grâce de l'entrée de Merlette à l'Orphelinat de Saint-Gervais. Quelle consolation pour Virginie Merle, à qui sa fille donne tant de souci, de la savoir désormais dans une maison chrétienne, à l'abri des entreprises du Démon!
— Du Démon?...
— Mon enfant, sans croire Merlette aussi coupable que la croient coupable Catherine Ramel, du Feu-Grisou, et le respectable M. Matheron, la chose n'est plus douteuse, Galibert la poursuit. Or le Démon est toujours de compagnie avec les garçons qui poursuivent les filles. Si ton innocence, cette fleur qui brille en toute ta personne et de laquelle Prudence et moi prenons un soin jaloux, ne me commandait une discrétion absolue sur certaines choses fort attristantes de la vie, je te dirais à quoi les poursuites d'un jeune homme exposent une jeune fille...
— Vous pouvez me le dire, mon oncle ; je vous assure que je n'en persisterai pas moins à me conduire selon votre volonté.
— Gela n'est pas possible, mon enfant : il est des coins obscurs de la vie que je te découvrirai peut-être un jour, mais que j'ai le devoir de te tenir encore cachés.
— Pourquoi, mon bon oncle?
— Parce qu'en ces coins obscurs re'side la tentation qui perdit l'homme, et que tu ne seras que trop tenté.
— Et qui me tentera, mon oncle?
— Qui, mon Jean?...
— Oui, qui?
— La tentatrice du genre humain, elle!
— Elle?
— La femme, celle dont il est écrit dans YEcclésiaste : — « Elle est plus amère que la mort. »
Ce dernier mot me fît trembler, et mes lèvres, lourdes et froides, ne hasardèrent plus une question. Pour mon oncle, il avait replié la lettre de M. Alexandre Matheron, l'avait déposée sous le chandelier d'où, le matin, il retirait l'argent des messes de la Sainte-Barbe , puis s'était assis.
— Voyons si Prudence a réussi les nœuds, ce soir, me dit-il, m'envoyant un regard pétillant de joie.
Les çosuds avaient beau les relever en de rares circonstances, ces collations des jours de Vigile et Jeûne, en tout semblables aux collations du carême et des Quatre-Temps, n'en demeuraient pas moins des repas fort chiches, fort dénués.
Des châtaignes du Jougla bouillies, des laitues de notre jardin cuites à l'eau, des lentilles ou des pois de Garlencas à la vinaigrette. Ce soir-là, en dépit de Prudence qui tournait autour de la table, guettant l'appétitde M. le curé et lançant de temps à autre, comme à la dérobée, un nœud dans son assiette, ce soir-là, mon oncle ne mordait que très indolemment à sa pâtisserie préférée. Moimême, l'estomac gonflé par mes souvenirs du Feu-Grisou, je ne mangeais guère, et regardais au hasard, tantôt ici, tantôt là, tantôt je ne sais où. Deux ou trois fois, mes yeux vagabonds rencontrèrent les yeux vifs et purs de mon oncle arrêtés sur moi. Allait-il m'interroger, m'arracher le récit de mon abominable journée?...
— Prudence, dit-il tout à coup, j'ai laissé quatre ou cinq personnes au confessionnal. Je tombais d'inanition. Je vais retourner à l'église; mais, avant, j'ai quelques mots à dire à mon neveu. Eloignez-vous.
Notre gouvernante partie, mon oncle m'enveloppa, me pénétra d'un nouveau regard, chaud celui-là et paternel ; puis, avec une gravité affectueuse :
— Jean, depuis que tu as été confié à ma tendresse, je me suis complu à préserver la pureté, la virginité de ton âme de tout ce qui aurait pu la
souiller. Tu n as jamais entendu ici un mot capable de te troubler dans cette tranquillité bienheureuse que l'enfant apporte du ciel avec lui. Grâce à tant de précautions prises, tu vis encore dans cette paix dont la bonté de Dieu environne la créature qu'elle envoie aux épreuves, aux dangers, aux angoisses d'ici-bas. Mais ce bien-être divin où il nous a été permis, à Prudence et à moi, de te maintenir, d'autres l'ont connu comme tu le connais, et ne s'y sont pas maintenus. Si tu savais îes espérances qu'il y a quelques années à peine, à l'époque de sa première communion, me fit concevoir ce Galibert des Bassac! Il était pieux, obéissant, empressé à toutes les œuvres de notre sainte religion. Un jour, cet enfant, qui, à cause de l'humilité de sa condition, — ses parents mendient leur pain au seuil des portes, — était mon enfant préféré, parla avec une fille, puis avec une autre, puis avec Merlette, et les trente-six enveloppes sous lesquelles j'avais pris plaisir à le cacher, éclatèrent à la fois. Peut-être en est-il ainsi partout, en ce monde que Dieu a maudit; dans tous les cas, je puis affirmer qu'en nos montagnes cévenoles, les filles perdent les garçons.
— Mais alors, mon oncle, vous devriez vous occuper surtout des filles, pour les empêcher...
— Et crois-tu, mon enfant, que je me sois épargné à les avertir, à les morigéner, toutes ces filles, depuis Camplong jusqu'aux Passettes! Mes reproches, mes menaces ont passé comme le vent, et les filles ont continué à se montrer aux garçons, à les envelopper de leurs rires ou de leurs manières, comme des serpents, pour les étouffer. Et tiens! cette Merlette que j'ai tant sermonnée, prêchée, catéchisée... Un vieux théologien nous l'a dit : — « La femme, c'est du feu, tanquam ignis mulier. »
— Vous avez raison, mon oncle, la femme, c'est du feu, répétai-je, pensant aux baisers de Merlette qui m'avaient brûlé la peau.
— Heureusement, mon fils, par une faveur d'en haut bien due à la persévérance des prières de Prudence et des miennes, tu n'as pas encore été touché par les flammes de l'Enfer. Continue de mener en Dieu l'existence que tu mènes et évite de te tourner du côté des femmes et des filles, car c'est se tourner du côté de la damnation.
— Je ne me tournerai jamais de ce côté-là, mon oncle, je vous le promets.
— A présent, recueille -toi, et, puisque te voilà absous, blanc comme la neige, « parfumé comme le Liban, odor ejus ut Libani, » préparetoi à faire une sainte communion cette nuit.
Sans que j'en eusse le sentiment, sans qu'il me fût possible dès lors de les contenir, de mes paupières débordées, de grosses larmes, des larmes larges et rondes comme des sous, parsemèrent la nappe devant moi.
XVî
Mon oncle me considéra avec une attention mêle'e d'inquiétude ; puis, me souriant :
— Quel chagrin I quel chagrin! Aurais-tu oublié l'aveu de quelque péché mortel?
— Non, non, j'ai tout dit.
— Sois béni, cher enfant, pour ta sincérité absolue au saint tribunal de la pénitence !
— Pourtant...
Un sanglot me fît rentrer la voix dans la poitrine.
— Pourtant? interrogea-t-il.
— Je vous le jure, c'est la faute de Merlette...
— Que veux-tu dire?
— Sans Merlette...
Un deuxième sanglot plus fort que le premier de nouveau me rendit muet.
Prudence entra avec une autre pyramide de nœuds blanchis d'une couche de sucre très mince, très parcimonieuse, lançant des jets de fumée aussi fins, aussi légers que des plumules d'oiseau. Notre gouvernante, à qui n'avait pas échappé mon attitude accablée, déposa son plat sur la table lentement, très lentement. On n'en pouvait douter, elle eût voulu demeurer là, écouter, savoir, intervenir, batailler pour moi s'il le fallait. Mais mon oncle, grand admirateur d'un tome du pape Paul IV intitulé : « Des moines, De monachis; » lecteur assidu du chapitre septième de cet ouvrage : « De la réfection des moines, De refectione monachorum, » où il est recommandé aux clercs, quel que soit l'Ordre où ils sont engagés et quel que soit le rang qu'ils y occupent, « de ne jamais manger en présence d'une femme», mon oncle n'avait jamais souffert que Prudence assistât à ses repas. Il fit donc Je geste solennel dont il était coutumier, et nous nous retrouvâmes seuls.
— Sans Merlette?... me demanda- t-il.
Les cinq minutes mises par Prudence à placer cérémonieusement son plat au beau milieu de notre table ronde, à changer de place les huiliers, les salières pour rendre plus facile à M. le curé l'assaisonnement d'une salade de pois chi-
ches, — c'étaient des pois chiches ce soir-là, — avaient suffi à me redresser, à me rendre la possession de mes esprits. Je devinai à quel abîme je courais en persistant à parler de Merlette, et je tournai bride.
— Sans Merlette?... insista mon oncle, dont les dents, demeurées saines et nettes dans l'affaiblissement général de la machine, dédaigneuses des pois chiches, essayaient deux nœuds à la fois.
— Je veux dire que, sans Merlette, je serais rentré plus tôt...
— Tu l'as donc rencontrée?
— Elle glanait par le Jougla... J'ai rencontré aussi Julot et Milou avec le troupeau.
— Ta-t-elle parlé, Merlette?
— Oh! elle me parle quelquefois...
— Souvent?
— D'ordinaire quand elle sort de l'église, le dimanche, après le catéchisme...
— Que te dit-elle?
— Je ne sais plus... Aujourd'hui, dans le Jougla, elle me contait que ça n'allait pas fort, sa glanerie...
— Et toi, que lui répondais tu?
— Rien...
— Je suis sûr que, te souvenant de mes re-
commandations à l'endroit des filles de la paroisse, tune la regardais même pas.
— Elle voulait me de'cider à la regarder; mais moi, je tenais les yeux baissés...
-7 Comment, elle voulait te décider?...
— Elle n'est pas si jolie, il me semble I...
— Alors, tu sais, toi, mon Jean, si une fille est laide ou jolie?
— Oh ! non, mon oncle I
— A la bonne heure, mon cher enfant, à la bonne heure ! Ta candeur, que rien n'a altérée, que rien n'altérera, me réjouit jusqu'au fond de l'âme. Comblé des grâces d'une absolution toute fraîche, tu resplendis à mes yeux comme « le soleil se levant dans sa gloire, sol oriens ex alto... »
Il s'interrompit, allongea la main d'un mouvement furtif, prit un nœud, et, le tournant, le retournant, me dit avant de le manger :
— Maintenant, pour ce qui est de Merlette, mon pauvre Jean, je crains que tune te trompes en ne la trouvant pas jolie. Cette fille de Virginie Merle est non seulement jolie, mais elle est belle. Quoi de plus parfait que ce minois mutin, espiègle, où l'intelligence et l'esprit, par une faveur accordée rarement à nos paysannes, sont marqués dans chaque trait ! Il me vient une idée :
comme je te reconnais robuste dans les senti ments où il m'a été permis de t'élever par la bonté de Dieu, je veux, sans plus de retard, mesurer ta force. La rude épreuve à laquelle je vais te soumettre, te fera sentir le danger qui nous peut arriver de la femme, à nous tous hommes fragiles que nous sommes. Durant le réveillon de cette nuit, je t'autorise à regarder Meiiette une fois. Vois, examine, sonde, pénètre, et le mal qui nous peut advenir d'une créature faite autrement que nous, qui paraît nous ressembler et qui, en réalité, ne nous ressemble point, te sera révélé. Un mot de la Genèse me donne toujours à réfléchir, c'est le mot œdificavit appliqué à la création de la femme. Dieu ne fit pas la femme comme il fit l'homme : il l'édifia. Pourquoi cette différence radicale dans l'expression? J'ai compulsé les Pères grecs, les Pères latins, surtout saint Jérôme, et je n'ai rien découvert... Cependant, en toute humilité, je crois avoir deviné la pensée profonde du Créateur : il a fait la femme plus belle que l'homme, il l'a édifiée comme un monument accompli de tous points dans sa forme gracieuse, — pour éprouver l'homme. L'homme, par une noblesse d'origine manifeste, tend vers le ciel irrésistiblement; mais ce ciel radieux, il doit le conquérir à travers les
difficultés que lui soulève la femme, plus encline au péché que lui. Tu touches la raison pour laquelle l'Eglise, dans sa sagesse, n'a pas voulu que le prêtre se mariât. Il devait monter à l'autel et immoler la victime sainte sans être troublé par la vue « des yeux de la femme, plus beaux « que le vin, par la vue de ses dents, plus blan- « ches que le lait, pulchriores sunt oculi ejus « vino, et dentés ejus lacté candidiores ».
— 0 mon oncle, cela est magnifique !
— Le texte est extrait du quarante-neuvième chapitre de la Genèse, et il est magnifique, en effet. Dieu lui-même a écrit les Saintes Ecritures par la main de ceux qu'il avait dès longtemps élus.
Prudence reparut.
— Eh bien ? demanda mon oncle.
— Croyez-vous, monsieur le curé, qu'il soit nécessaire de mettre du chocolat dans ma crème? s'informa notre gouvernante, tortillant son tablier d'un air piteux.
— En avez-vous mis, du chocolat, l'année passée ?
— L'année passée, les temps avaient été moins mauvais que cette année. Souvenez-vous que la récolte des châtaignes...
— Mettez du chocolat.
— Jésus-Seigneur-Dieu! il m'en faudra des billes et des billes pour tant de monde...
Mon oncle se contenta de lever la main. La vieille servante, maugréant, regagna la porte de la cuisine, dont elle chassa derrière elle le battant avec fureur.
— Ah! cette Prudence! cette Prudence!... soupira mon oncle. Eh quoi ! pas de chocolat dans la crème, justement aujourd'hui que Merlette assiste au réveillon!... Gela est singulier, ajouta-t-il après un silence et comme se parlant à lui-même, je ne puis m'empêcher de penser à cette chère petite glanant à travers les châtaigneraies des Bassac comme Ruth parmi les champs de Booz. Je l'aime, moi, cette enfant, en dépit des défauts dont je n'ai pas su la corriger, et il m'en coûte de la voir partir pour l'Orphelinat de Saint-Gervais. Je faisais des démarches certes, mais avec le secret espoir qu'elles n'aboutiraient pas, et que Merlette, qui ne m'écoute guère, ne me quitterait jamais. C'est plus fort que moi : les pauvres m'appartiennent, et on m'arrache quelque chose quand on me les prend. Monseigneur nous annonçait, à la dernière Retraite ecclésiastique, que le gouverne
246 MONSIKUR JEAN
ment est dans l'intention d'augmenter les desservants. Si le gouvernement m'augmentait assez, quelle fête dans la paroisse pour ceux qui me tiennent aux entrailles, depuis Joseph Lasserre, des Passettes, et Antoinette Yignole, jusqu'à cette Merlette de Virginie!...
Je considérai mon oncle. Il venait de repousser le plat des nœuds et demeurait inerte, réfléchissant.
— Que la volonté de Dieu soit faite, non la mienne ! reprit-il. Après les fêtes, j'écrirai au respectable abbé Matheron pour le remercier. Merlette partira le jour de l'An. Ce seront là mes étrennes : une épine de la couronne de Notre- Seigneur Jésus-Christ. Quand j'aurai mérité toute la couronne, je prierai le Père Céleste de daigner me recevoir dans son sein...
Il tourna vers moi une face pâle, mais lumineuse, la face pâle et lumineuse du Sauveur dans les images de sainteté.
— Tu n'as rien pris, mon enfant, me dit-il. Je ne t'ai pas pressé de manger, sachant que l'excellent M. Matheron ne te laisse pas quitter sa cure l'estomac vide... Maintenant, tandis que je vais confesser quelques personnes des Passettes, enivre-toi seul des grâces dont l'absolution t'a comblé. Je préfère que tu te prépares
ici au grand acte de la communion qu'à l'église, toute bruissante de cantiques, où tu pourrais être distrait.
Il plia sa serviette en mitre d'évêque, selon une vieille habitude du séminaire, la déposa sur la table et fit un pas.
Dire mon angoisse horrible en voyant mon oncle s'éloigner, est chose pour laquelle il n'existe d'expression dans aucune langue. Je me sentais glacé, puis d'affreuses idées, une épouvantable, monstrueuse : — me présenter à la sainte table et, malgré mon indignité, recevoir la communion — me martelaient le cerveau.
— Mon oncle!... murmurai -je, comme sa main touchait le loquet de la porte.
Je défaillais. Il se précipita.
— Qu'as-tu, mon enfant ?
— Merlette...
— Je comprends : ton innocence s'effraye d'avoir à la regarder. Eh bien, mon Jean, ne la regarde pas...
— Je vous assure...
— Tu m'assures que la tentation à laquelle je me proposais de te soumettre te serait trop pénible ?...
— Merlette...
— Merlette?...
— Merlette m'a empêché...
Le souffle me manqua. J'allais mourir. Je me plantai debout d'un élan.
— Non! non! ce n'est pas elle... C'est moi! c'est moi!...
Mes genoux se plièrent d'eux-mêmes, et je m'affaissai sur le parquet aux pieds de mon oncle Fulcran.
— Monsieur le curé, cria Prudence, poussant la porte du salon, c'est Virginie Merle; elle vous en contera des abominations, qu'il ne faut pas croire, sur sa fille et sur notre enfant!
Mon oncle tendait les bras pour me relever; il les laissa retomber, se raidit et, dévisageant sa paroissienne :
— Parlez, vous; qu'avez-vous à dire de mon neveu?
— Je n'ai rien à dire de M. Jean... oh! rien à dire, bredouilla la pauvresse. Seulement je voulais savoir, monsieur le curé, si c'est avec votre permission que M. le neveu a acheté à mon méchant sujet de fille cette capette, chez les Ramel, au Feu-Grisou?
— Gomment! mon neveu a acheté une capette, au Feu-Grisou? s'exclama-t-il, abasourdi... Etes-vous folle, par hasard! ajouta-t-il, res-
tituant à la veuve la flanelle du colporteur qu'elle lui avait tendue et qu'il avait prise sans y regarder.
— Quand la petiote m'est arrivée avec cette capette neuve au bout des cheveux, j'ai pensé tout de suite que cet affreux Galibert lui avait fait ce présent. Je le lui ai arraché d'un coup de mes ongles, ce présent malhonnête, et, comme elle refusait de rien m'avouer, je suis allée m'expliquer avec Galibert, chez les Bassac. C'est alors que j'en ai appris des choses tristes, tant sur Merlette que sur M. Jean!... Ce M. Jean, de la cure, que j'aurais mis en niche comme un saint!...
— Qu'a-t-il fait? interrogea mon oncle rudement.
— Oui, qu'a-t-il fait? insista Prudence.
Et, d'un ton où la menace était peu dissimulée :
— Attention , Virginie ! Vous vivez pour la moitié de votre vie des charités de M. le curé, et, si vous osiez calomnier son neveu 1...
— Excusez-moi... Peut-être que ce Galibert des Bassac m'a menti d'un bout à l'autre de son histoire... C'est un si piètre garçon, ce Galibert, porté à tous les vices...
Balbutiant, tête basse, l'échiné pliée comme une chienne de ferme qui vient de sentir le bâton
et le redoute encore, elle reculait, reculait toujours, les mains portées en arrière pour tâter la porte, l'ouvrir, se sauver. Mais mon oncle s'élança, et, la saisisant à l'une des manches de son casaquin de serge :
— Puisque Galibert vous a conté une histoire où il est question de mon neveu, je veux la connaître, cette histoire. Parlez!
— 0 monsieur le curé, gémit-elle, vous savez mieux que personne quel garnement il a convenu au bon Dieu de me donner pour fille... Je n'accuse pas M. Jean, j'accuse Merlette... Merlette, qui malheureusement connaît trop le chemin du Feu-Grisou, y a conduit M. le neveu. Là, on a mangé des coques, des barquettes, des biscotins; là, M. le neveu a acheté la capette à Zidor, et le repas, l'habillement ont été payés avec les cinq francs d'une messe...
— Tout ça, c'est des calomnies! hurla notre gouvernante.
Cette scène avait pour moi un caractère tragique, et je n'en avais pas perdu un mot, aplati contre le plancher, perdu dans l'ombre de notre table ronde, me faisant menu, invisible. Mon oncle vint à moi et me toucha à l'épaulr gèrement. Quand je dis légèrement , ]\ trompe, car je sentis le bout de son doigt mt $C-
nétrer la chair et me la déchirer comme un clou.
— Levez-vous 1 Je me levai.
— Asseyez- vous!
Je m'assis.
— Est-il vrai que vous soyez allé, avec Merlette, à l'auberge du Feu-Grisou ?
— Pardonnez-moi, mon oncle...
— Alors, c'est vrai?
— Oui, mon oncle.
— Est-il vrai qu'avec Merlette , vous ayez mangé, chez les Ramel, des coques, des barquettes, des biscotins?
— Oui, mon oncle.
— Est-il vrai que vous ayez acheté, pour Merlette, cette capette que vous voyez là, et que vous ayez payé capette et pâtisseries avec les cinq francs de la messe de la Sainte-Barbe, que je vous avais chargé de remettre au respectable M. Matheron?
— Oui, mon oncle.
— Je ne vous entends pas.
— Oui, mon oncle, soupirai-je plus haut.
— Je pense, monsieur, qu'après un manquement tout à fait inouï, une sorte de vol, vous
n'avez pas osé vous présenter au tribunal sacré de la pénitence?
La bouche me brûlait. Je fus impuissant à articuler un mot.
— Vous étes-vous présenté au tribunal sacré de la pénitence?
— Oui, mon oncle.
— Ahl mon Dieu!... gémit-il, plus livide que Jésus-Christ après que le soldat romain lui eût percé le flanc et que la dernière goutte de son sang se fût épanchée.
Cette extrême douleur me fit oublier ma douleur, mon épouvante, et mes lèvres, d'une rigidité, d'une lourdeur de bronze, s'assouplirent pour laisser couler le flot qui les débordait.
— Je vais tout vous conter, mon bon oncle Fulcran, m'écriai-je, je vais tout vous conter. Voici mot pour mot ma confession...
— Je vous défends de me révéler votre confession! interrompit-il en reculant. Dieu vous a entendu une fois, c'est assez. Avouez-moi seulement si vous avez été absous de vos péchés et si vous devez recevoir la sainte communion cette nuit.
— Non, je n'ai pas été absous! non, je ne dois pas recevoir la sainte communion cette nuit!
Les traits morts de mon oncle se ranimèrent ; avec le dernier membre de ma phrase, le sang inonda son visage, où reparurent les rougeurs de la vie. Il m'étreignit de toute la vigueur de ses bras débiles.
— Cher enfant, si tu pouvais savoir la peur que tu m'as faite, si tu pouvais le savoir!., balbutiat-il en proie à une émotion qui m'était bien cruelle,
i encore que je n'en pénétrasse ni le motif ni la profondeur. J'ai craint que le Démon, dont tu as été la proie aujourd'hui, ne te conduisît à une communion sacrilège. Mais Dieu, plus vigilant et plus fort que le Tentateur, t'a jeté aux pieds du saint abbé Matheron, t'a ouvert le cœur par un coup de sa grâce, et le mal que l'esprit malin y avait infiltré en est sorti jusqu'à la plus mince bribe... Cher enfant!..
Il sanglotait.
Chose singulière ! tandis que Virginie Merle et Prudence, bouleversées par les larmes de M. le curé, pleuraient bruyamment, moi, plus surpris que touché, je demeurais devant mon oncle, l'œil sec, l'air indifférent. J'ignore à quoi je pensais, si même je pensais; ma vie morale était suspendue.
— Dans mon enfance, reprit-il, préoccupé sans doute de remettre mon esprit d'aplomb, ma
mère, après je ne sais quelle incartade la veille de Noël, pour me punir, me priva de la messe de minuit, me mit à « la chapelle blanche », comme on appelle cela chez nous, par une allusion poe'tique aux rideaux blancs du lit où on est condamne' à se coucher. Je te mets à «la chapelle blanche », mon Jean; non certes pour te punir, mais pour éviter le scandale que ton absence de la sainte table serait capable de soulever dans la paroisse. Il est bon d'entendre trois messes à Noël; trois messes pourtant ne sont pas de rigueur. Tu assisteras à la « messe de l'aurore ».
— Moi aussi, dit Virginie Merle, je vais mettre ma petiote à « la chapelle blanche ».
— Cela lui apprendra à entraîner notre enfant à toutes les horreurs du Feu-Grisou, grommela notre gouvernante.
— Assez sur ce chapitre, interrompit mon oncle... Virginie, poursuivit-il, je viens d'apprendre par M. le cure' de Graissessac qu'il y avait enfin une place pour Merlette à l'Orphelinat des sœurs de la Croix. Vous la conduirez à Saint-Gervais le jour de l'An. Je vous remettrai une lettre pour Mme la Supérieure.
— Ah! monsieur le curé, que le bon Dieu vous ie rende! murmura la veuve, fléchissant les genoux h moitié pour remercier.
— Tenez ! lui dit-il.
Il recueillit sur une chaise la capette de Siebel.
— Vous donnerez ça à Merlette, en lui recommandant d'être plus sage à l'avenir.
Virginie battit en retraite, et, dix heures sonnant à notre pendule, mon oncle regagna le confessionnal.
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Quels singuliers constrastes dans la nature humaine! Prudence me gâte, elle me pourrit de tendresse, pour rappeler une expression patoise de chez nous, elle écharperait quiconque se risquerait à m'attaquer, et maintenant, quand mon oncle est parti et que je halète encore de l'algarade, elle est muette comme un terme au bout d'un champ. Elle va, vient, besogne avec des casseroles, des plats et ne souffle mot. Elle ne se foulerait pas la langue, voyons, si elle me disait trois paroles seulement, si elle me consolait un brin. Allons, elle me regarde, en écrasant dans une petite bassine des billes de chocolat. Peutêtre ouvrira-t-elle le bec à la fin? Point. Elle remue, remue son chocolat, le verse en une jatte de lait tiède et recommence à remuer.
— Faire des crèmes pour ces gens-là, c'est bien dommage en vérité! ricana-t-elle enfin, haussant les épaules.
— Ça coûte si cher, la crème, n'est-ce pas, bonne Prudence? lui dis-je.
— Qu'est-ce que cela fait à M. le curé? Les mille et les cent ne lui sont de rien, pourvu que les autres les mangent. C'est comme ça : il a pris ce vice de la bienfaisance au béguin, il le laissera au suaire.
— Alors, c'est un vice, la bienfaisance?
— Quand on donne tout, pardi!
— Et les saints de la Vie des Saints ?
— Tu as raison,, petiot; mais tout de môme je ne puis pas m'accoutumer à voir notre pitance combler toutes les bouches de la paroisse.
— Vous n'êtes pas une sainte, vous, comme mon oncle Fulcran est un saint.
Son bras s'arrêta net.
— Et pourtant, ajoutai-je très bas, vous devriez être un peu honteuse, car vous avez eu l'absolution aujourd'hui à Saint - Etienne - de- Mursan.
La cuiller lui tomba de la main, et ses yeux se troublèrent. Mon coup avait porté plus profond que je n'aurais voulu. Nous fûmes silencieux durant de longues minutes. La vieille servante
arrangeait sur la grande table de notre cuisine, recouverte d'une nappe épaisse, aux plis rigides et durs, les pièces diverses du réveillon. Au milieu, sur une planchette de frêne enveloppée d'une serviette étincelante de blancheur, tout l'arrière-train d'un mouton rôti la veille, avec sa petite queue relevée en croc; de chaque côté de ce quasi-monument de chair appétissant et magnifique, en d'épaisses faïences rouges, deux dindes superbes habillées de belles chemises de lard fin, dont les crevasses nombreuses laissaient par ci par là transparaître la peau, dorée aux larmes bleuâtres du flamboir par mon oncle, un merveilleux rôtisseur; la tourte en sa tourtière nouvellement étamée; des bouteilles de notre vin ordinaire disséminées de droite et de gauche...
— Mon petiot, me dit Prudence, j'ai bien regret de t' abandonner seul à la maison... M. le curé a des idées!... Tu n'auras pas peur, au moins?... Que veux-tu, ton oncle n'ose pas te montrer à l'office de minuit. Ça se comprend à cause de l'exemple que tu dois donner à la paroisse et que tu ne lui donnerais pas aujourd'hui. Mais la grand'messe sera bientôt chantée, la messe basse bientôt dite, et nous rentrerons tous pour ce réveillon... Ne languis pas, en nous attendant...
Tiens! je t'ai laissé quelque chose au fond de la bassine et quelque chose aussi au fond de la cuiller. Coupe-toi un quignon de pain et frotte... Il est plus de onze heures, et peut-être conviendrait-il que je ne m'attarde pas plus longtemps à tous ces pots. J'ai un bon bout de préparation, avant de marcher vers la sainte table. Que d'imperfections ce bon M. Victor Beaumel m'a fait toucher dans ma vie, que d'imperfections!
Avec ce mot, elle saisit son bâton en un coin, ouvrit la porte d'entrée du presbytère, donnant justement dans la cuisine, et s'en alla.
Les sabots de Prudence retentissaient encore sur les marches de l'escalier extérieur, car la cure est bâtie en contre-bas de l'église et du cimetière, que, me précipitant sur une corbeille où notre gouvernante avait débité en menus morceaux une de nos grosses miches rondes, je happai une longue lichette de pain et me mis à frotter, à frotter toujours dans la bassine, dont le cuivre se fourbissait à vued'œil. Quel appétit! Non, jamais loup affamé de Bataillo, croquant sa chèvre ou son mouton à l'entour des bergeries des Bassac, ne mangea de ces dents enragées. Ah! elle était loin, la dînette du Feu-Grisou! Maintenant, le cœur plus tranquille, — la dénonciation de Vir-
ginie Merle l'avait allégé d'une charge si lourde! — j'aurais dévoré des clous de Graissessac. Cela est si vrai que, le chocolat dépêché, je sautai sur un restant de pois chiches, serré par Prudence dans un placard, et d'un tour de langue l'engloutis.
Ce repas farouche me laissa sur ma chaise, repu, un peu abruti. Au fait, ne venais-je pas de me conduire comme une brute, capable seulement d'obéir à l'instinct? Penaud, je voulus protester contre un état dont je n'étais pas coutumier et, d'un brusque effort, me plantai debout. Par malheur, me trouvant à côté de la table du réveillon, sans avoir la notion bien nette de mon audace singulière, j'avais vidé jusqu'à la dernière goutte une petite bouteille de frontignan qui s'était trouvée sous ma main, et mes jambes se dérobaient. Après des zigzags ridicules, qui auraient pu me jeter dans le foyer, où brûlait tout un tronc, — la bûche de Noël, — j'allai m'abattre sur une planche engagée dans le mur, sous le manteau de la cheminée.
Et après?
Après?... Ma foi, je serais bien en peine d'en dire plus long. La chaleur de la bûche de Noël pénétra, imbiba ma digestion pénible; je goûtai un bien-être un peu accablé, non sans douceur, et
finalement m'endormis. Je dus rêver, le fourreau étant bourré jusqu'à la garde. A parler franc, je ne me souviens de rien. Combien de temps clemeurai-je ainsi, pelotonné dans ma niche, les talons aux braises du foyer? Un instant, hélas ! car, au plus profond d'un anéantissement délicieux, une explosion terrible me réveilla en sursaut, violemment. — Que se passait-il? — Je regardai effaré. La bouteille vide de frontignan venait d'être brisée, et des fragments de verre étoilaient le sol de toutes parts; de plus, quelques morceaux de pierre parsemaient la nappe du réveillon; j'en découvris un incrusté au manche d'un des gigots, à un endroit que mon oncle aimait beaucoup et vulgairement appelé la sow*is. Mais d'où provenaient ces débris à facettes brillantes, aigus, coupants? Je recueillis, un à un, ces grains malencontreux, et, en prévision d'un nouvel accident, je venais de recouvrir d'une serviette et le mouton, et les dindes,. et la tourte, quand un second pétard éclata. Les cendres volaient en fumée autour de moi. Je ne pus m'empêcher de rire. C'était la bûche de Noël qui faisait des siennes et célébrait la Grande Naissance à sa façon.
Le châtaignier est le roi de nos montagnes, il
s'est emparé de proche en proche de notre terre cévenole et l'occupe despotiquement. Son vaste tronc rugueux, écaillé, se montre partout, étendant sur nos campagnes des bras énormes qui les embrassent avec amour, jalousement. Quel éclat, dès les premières tiédeurs du printemps! De magnifiques bourgeons gommeux paraissent au bout des branches, où, touchés du soleil nouveau, ils éclatent semblables à de grosses pierreries. Puis viennent les feuilles, tendres d'abord et blanches comme le lait, robustes ensuite et vertes comme l'herbe des prés. Vers mai, des rameaux bruissants ombragent tout le pays, décorés de délicates pyramides en fleur. Bataillo n'est qu'un bouquet, et le Jougla se déploie jusqu'au ciel qu'il va embaumer de ses parfums capiteux. Il faut voir la joie de nos paysans à cette nature renouvelée, qui leur promet toutes les richesses, car l'abondance des châtaignes, en nos contrées, c'est la porcherie grasse et pesante, la volaille arrondie pour le marché, le mulet pourvu d'avoine, c'est chacun faisant rebondir, sur son ventre plein, un gousset sonnant. Le châtaignier se complaît à ce point en nos monts d'Orb rocailleux, qu'après en avoir aspiré les sucs nourriciers, s'il trouve quelque silex perdu aux couches schisteuses du sol, il l'enveloppe de ses
racines, le filtre, l'épuisé comme le reste et le garde. Gela explique comment il arrive que, des souches ayant été mises au feu, les pierres à fusil noyées en des masses ligneuses détonnent comme des bombes, blessent les gens, endommagent le vaisselier.
En ramassant sur le carreau de la cuisine les débris, jusqu'aux poussières du verre cassé, je fis une fort ennuyeuse découverte. La bouteille atteinte par le projectile de la bûche de Noël était justement cette fameuse fiole mince de capacité, mince d'étoffe, que mon oncle, remontant ce matin de la cave, avait mise en réserve pour Merlette. — Merlette! — Ce simple nom me venant en mémoire malgré que j'en eusse, me donna le frisson, et, pour fuir le souvenir de cette vilaine fille, cause de tant de maux, je courus me blottir sur mon banc à l'angle de la cheminée, et, bien assis là, bien casé de la tête aux pieds en ce coin douillet et chaud, j'essayai de me rendormir. Mais, bast! j'avais beau fermer les yeux, je ne retrouvais plus l'assoupissement où je m'étais étendu tout à l'heure âme et corps, de tout le long de ma bête, et qui avait fini par un sommeil à poings fermés. Merlette était là, je la voyais, je l'entendais, et ne pouvais me déprendre d'elle absolument.
— A la fin! m'écriai-je, furieux.
Et pour me punir de « retourner à mon vomissement, » comme s'exprimait mon oncle reprochant à Prudence de succomber sans cesse à son péché habituel d'avarice, je me heurtai la tête contre la muraille noire de suie. Je me fis beaucoup de mal; mais j'eus quelque répit dans la tentation, et de longues minutes je m'amusai à voir flamber la bûche de Noël, tranquille, apaisé, admirant les braises qui s'écaillaient, dégringolaient sans bruit à mes pieds...
Tiens 1 la lune. Eh bien, elle paraît à propos ici, car j'allais être obligé de me déranger de nouveau pour prendre un bout de cierge dans le panier où je jette les restes de l'autel- — Quand les cierges n'ont plus que deux pouces, qu'ils ne font plus bonne mine dans les hauts candélabres de l'église, les fabriciens autorisent mon oncle à achever de les brûler au presbytère. — C'est la même lune étirée, menue, recourbée, qui tantôt illuminait gaiement le Jougla, la même qui tantôt, aux bergeries des Bassac, encadrait si gentiment les visages endormis de Julot et de Milou. Etaient ils beaux, vautrés dans le foin, les deux aides de Galibert! Peut-être aurais-je dû les réveiller et leur apprendre comment se conduisait
leur §œur. Au fait, comment se conduisait-elle? Je n'en sais rien.
Mais là, à ma gauche, sur la planche du pétrin, qu'est-ce que je vois? Gela brille sous un rayon venu de la fenêtre comme la patène d'or du calice essuyée par mon oncle, après la Communion. Dieu du ciel, c'est la crème au chocolat! Les blancheurs indécises de la lune décrivent toute espèce d'images tremblotantes à la surface de cette gourmandise étalée en un immense plat. On croirait ces changements fantastiques qui, à chaque mouvement de l'ofliciant, se produisent sur le voile, le luxueux voile de soie que mon oncle revêt au moment d'élever l'ostensoir sur la paroisse prosternée. Cette étoffe d'une richesse incroyable, sortie de la maison Dime, à Lyon, et envoyée en un coffret par M. l'abbé Philibert Tulipier, s'appelle de la moire, paraît-il...
Il est bien évident que la crème au chocolat a beau me regarder avec son œil de cyclope, très noir et très lumineux, je n'y toucherai en aucune façon. Cette crème est la grande surprise de mon oncle à ses pauvres; elle est sacrée. C'est Merlette qui en eût avalé une pleine assiettée, si nos fredaines de la journée ne lui fermaient la cure cette nuit! Je la vois se pourléchant ses lèvres de chatte ravie. Tant pis pour elle ! Elle est à « la
chapelle blanche », c'est-à-dire au lit; tant pis pour elTe!.. Le Démon rôde donc encore autour de moi, que je recommence à m'occuper de celte fille de Virginie et de Benoît Merle? Je ne dois plus la voir, et, je le juro devant Dieu, je ne la verrai plus...
Bon! la lune se voile. Et mon cierge qui s'est éteint! J'allume un autre bout... Eh! eh! dans cette brusque obscurité, l'épouvante me gagnait déjà. En ouvrant le placard où se trouve le panier aux débris, ne m'a-t-il pas semblé qu'on grattait à la porte? — Il ne manquerait plus que, sachant mon oncle et Prudence à la messe de minuit, quelque voleur... — 11 faut être bien poltron pour avoir peur, car j'y vois ici comme en plein jour. Ma main cherchant à tâtons pouvait cueillir, dans le panier, je ne sais quel maigre fragment de cire ; mais elle est tombée sur le restant du cierge pascal de l'an dernier, gros, épais, avec une mèche de quinquet...
C'est égal, j'ai beau m'efforcer de demeurer tapi en mon gîte, sous le manteau de la cheminée, d'y rêver, je*he le puis. Dans le silence formidable qui m'enveloppe, le bruit d'une souris trottinant dans le salon — nous en avons beaucoup de souris — m'émeut; puis, je vous l'assure, quelqu'un souffle, respire derrière notre porte d'en-
trée. Voilà ce que c'est que d'avoir repensé à Merlette : Dieu m'envoie quelque bandit de grand chemin pour me châtier. Je me lève transi, n'y tenant plus, et veux traverser la cuisine pour aller me coucher. Qu'il me serait doux de « faire chapelle blanche! » Ils ne vont pas mal, mes pas de loup sur la pointe des orteils ! Je bâille. Comme je vais dormir ! Ah çà ! mais on parle de l'autre côté de la porte, sur l'escalier extérieur de la cure... Je m'arrête... J'écoute... Je perçois un murmure très sourd, oh! très sourd... Je colle une oreille au trou de la serrure ; cette oreille est tout aussitôt remplie :
— Monsieur Jean!... monsieur Jean!...
Je ne me sens pas de joie. Je fais sauter la cadole et j'ouvre.
C'est elle! G'est elle!! C'est elle! Il