CONCLUSION
De Noël au jour de l'An, ce fut, à la cure, une fête continuelle. Nous mangions les restes du réveillon, et il nous semblait que nous célébrions toujours la Grande Naissance. Du reste, Prudence, occupée chez Virginie Merle à préparer le trousseau de Merlette, — on exigeait deux robes à l'Orphelinat des sœurs de Saint-Gervais, — nous laissait le plus souvent seuls, mon oncle et moi, et c'était entre nous, autour de nous, une douce paix de paradis.
Un matin, je surpris mon oncle retirant de Tétui de carton vert son tricorne neuf, le tricorne qu'il mettait seulement pour aller chez son doyen, aux Conférences ecclésiastiques du canton. Mais il n'y avait pas de Conférences en hiver la mauvaise saison rendant les chemins de la
montagne à peu près impraticables. Je demeurai ébahi.
— Mon cher petit, me dit-il, passant et repassant avec d'infinies précautions un lambeau de flanelle entre les ailes de son chapeau de gala, poar en rabattre le poil et lui donner du lustre, mon cher petit, je suis content de toi, et je te me'nage une récompense. Pour tes étrennes, cette année, je veux te faire faire un voyage.
— Un voyage? soupirai-je, la respiration suspendue.
— Ton émotion, au noël de Joseph Lasserre, des Passettes, m'en a appris long sur l'intimité de ton âme. Puis, tu as résisté vaillamment à l'épreuve tentée sur toi. Tu as regardé Merlette, et tu es demeuré froid ; tu as écouté le cantique d'un vieux paysan, et tu as pleuré. Je suis rassuré sur ton compte pour la vie.
— De quel côté voyagerons-nous? demandai-je.
— Cela, tu le sauras plus tard, Jean : il ne faut jamais céder au désir de dépenser d'un coup son bonheur. Sois-en certain, nous voyagerons, car je suis de la partie.
— Voyagerons-nous bien loin de la paroisse?
— A deux lieues environ de la paroisse.
Je n'en demandai pas davantage. J'étais aux
anges. Saint-Gervais, justement, e'tait à deux lieues de Camplong; de toute e'vidence, c'était à Saint-Gervais que nous irions. N'était-il pas naturel, en effet, que mon oncle présentât lui-même Merlette à la Supérieure de l'Orphelinat de la Croix? Quel enivrement! je ne quitterais pas la petite de Virginie. Qui sait si quelque hasard ne se produirait pas qui me fournirait le moyen de rester, moi aussi, à Saint-Gervais, de ne pas m'éloigner de Merlette? Depuis le réveillon, c'était à peine si je l'avais vue une fois à la cure, où elle était venue chercher des étoffes, et s'il nous avait été permis d'échanger trois mots. Toujours à sa couture, à ses chiffons, la coquette passait ses journées à essayer les habits qu'on lui confectionnait, à se trouver belle avec des jupes plus longues, avec des souliers, car mon oncle lui avait fait cadeau de souliers chez son cordonnier ordinaire, Mathieu Aubrespy. Enfin, nous voyagerions ensemble jusqu'à Saint-Gervais. Nous nous en dirions des choses et des choses ! Si seulement le chemin, au lieu de n'avoir que deux lieues, pouvait en avoir cent!...
On devine à quel point je dus comprimer mon cœur, quand, le matin du jour de l'An, Merlette et Virginie, chacune chargée d'un paquet, paru-
rent au seuil du presbytère ; je ne l'eusse pas comprimé, ce pauvre cœur qui me sautait dans la poitrine, qu'il se serait envolé tout seul vers Saint-Gervais, comme un oisillon s'échappe d'une cage à tire d'aile. Je m'évertuai à ne pas paraître trop content, et je réussis à donner le change. Neuf heures sonnaient à notre pendule. Nous sortîmes. Nous remontâmes la grande rue du village sans souffler mot. Encore que misérable à ne pouvoir la nourrir, Virginie Merle ne se séparait pas sans chagrin de sa fille. De temps à autre, je la voyais p.asser à la dérobée le revers de la main sur ses yeux.
— Virginie, du courage ! lui dit mon oncle avec tendresse, comme nous arrivions à la porte des Bassac.
— Oui, monsieur le curé, répondit-elle, la voix noyée en une mer de pleurs contenus.
Verjus était là, bridé, sellé de la belle selle à filets de cuivre, à étriers étamés de M. Vincent Bassac. — Comment, Verjus?... Alors nous ne marcherions pas?... — La bête retenue par M. le maire lui-même, mon oncle enfourcha.
— A toi, Jean ! me dit-il.
Je ne sais pourquoi, au lieu de pousser en avant, j'eus un mouvement de recul. Mais je me sentis saisiA soulevé, assis sur la croupe de la
monture, qui ne bougea pas. Galibert venait de me jouer ce tour.
— Affreux berger! affreux berger! m'écriai-je.
Mais le bruit des quatre fers de Verjus emporta ma voix, et personne n'entendit rien, pas même mon oncle, à qui je m'étais cramponné pour ne pas tomber.
Cependant, ainsi que cela lui était arrivé lors de mon voyage à Graissessac, Verjus, après un temps de galop superbe, avait ralenti le pas. Virginie et Merlette suivaient, là-bas, un autre chemin que le nôtre.
— Alors, mon oncle, nous n'allons pas à Saint- Gervais? demandai-je, voyant le mulet piquer droit vers la grande route, tandis que Merlette et sa fille se dirigeaient, par un sentier de traverse, vers Saint-Etienne-de-Mursan.
— Saint-Gervais?
— Je croyais que vous deviez accompagner Merlette à l'Orphelinat de la Croix.
— J'ai remis une lettre à Virginie pour Mmela Supérieure.
— Et où allons-nous, nous autres?
— Je t'amène embrasser tes parents...
— A Bédarieux?
— Ta mère sera si heureuse!... — Et bien?... fît-il, arrêtant Verjus puis retirant son chapeau.
Entre les ailes du tricorne, parmi les cordonà êe soie qui les tiennent à demi-relevées, une pierre aiguë, fragment de silex dur et coupant comme verre, se trouvait engage'e.
— Qui m'a lancé cette pierre? dit-il, explorant la campagne de tous ses yeux.
— Je ne vois personne, balbutiai-je.
Je mentais, car mon œil, plus jeune et plus aigu que celui de mon oncle Fulcran, venait de découvrir Merlette cachée derrière la masse très haute d'un églantier, à quelque vingt pas. Mais cette pierre, était-ce à son bienfaiteur ou à moi que cette mauvaise fille l'avait jetée? Je me promis fermement de la questioner, dès notre première rencontre. Hélas I mon oncle étant mort peu de temps après, plus jamais je n'ai ouï parler de Merlette, plus jamais je ne l'ai rencontrée. — Voilà ce que la vie fait de nous.