‹ Monsieur JeanChapitre 3 sur 4 · XV · texte numérisé non relu

XV

J'avais bien envie, la voyant plante'e au pas de la porte, un peu honteuse, de lui dire d'entrer, mais je n'osais pas. Ce fut elle qui se de'cida, et d'un bond franchit les trois marches accédant à la cuisine. Elle s'empara de ma main, puis elle me conduisit vers le foyer. J'aurais dû l'y conduire moi-même; malheureusement, soit trop grande surprise, soit trop grand contentement, je ne savais rien faire de ce qui convenait. Une fois devant la bûche de Noël, qui, à ce moment, eut pour nous un éclat de réjouissance, elle me laissa aller, et s'élança vers la stalle de frêne, où elle se pelotonna, ramenant son jupon par peur de le roussir au feu. Il fallait qu'elle se fût bien enfoncée dans notre niche de la cheminée : elle y disparaissait presque. Du reste, cette Merlette

diabolique était ainsi bâtie que, de quelque façon qu'il lui plût de s'arranger, quelque attitude qu'il lui plût de prendre, elle restait toujours infiniment gracieuse, infiniment charmante. A présent, ramassée sur la planchette de mon oncle, — dans les longues soirées d'hiver, quand le mauvais temps empêche Vincent Bassac de venir faire chez nous sa partie de brisque, c'est sur celte planchette que sommeille mon oncle, — à présent, ne dirait-on pas d'un paquet de chiffons? Oui, certes, on le dirait. Mais quel ravissant paquet! En haut, deux yeux plus brillants que ces étoiles d'un noir de jais que forme aux murailles des cheminées la suie lentement amassée, lentement cristallisée; en bas, deux jambes, moitié nues sous l'affaissement des bas trop amples, d'un dessin délicat, ballant dans l'espace avec d'immenses sabots dont le talon rase le sol. Les pieds de Gendrillon dans les bottes de l'Ogre du Petit Poucet. Est-ce assez joli, ça!

C'est toujours sa voix vibrante de chardonnsret, partie de dessous la capette de Siebel. Je suis trop sot, et je me tais. Elle dégage l'un de ses bras, et le bout de son doigt m'appelle par un signe.

— Que veux-tu?

Est-ce moi qui ai parlé? C'est moi certainement, car elle me répond, continuant son geste de toute la main cette fois.

— Venez, monsieur Jean.

Je m'en garde bien! Je reste fiché à ma place, regardant, non du côté de cette fille, mais du côté de la bûche de Noël, qui persiste à flamber comme un fagot de sarments secs. La petite masque entend être obéie. Elle se lève, me saisit ainsi qu'à son entrée chez nous, m'attire à elle. Elle m'attire tant et si bien que nous tombons sur le siège de frêne, moi d'abord, elle ensuite, serres l'un contre l'autre , mêlés ensemble véritablement.

— Ah çàl est-ce que tu vas t'asseoir sur mes genoux, par exemple? lui dis-je.

— Si vous le vouliez, monsieur Jean; moi, je le voudrais bien.

— Je ne le veux pas!

Je la repousse dans son coin, mais d'un bras mou où la force manque, d'un bras que la tentation casse de plus en plus. Elle se dresse debout, et, dans les lueurs vives de la bûche de Noël, pareille à une perdrix du Jougla enveloppée, en août, de rayons rutilants, elle ramage à tuetête, son bec rose grand ouvert :

— Voyez-vous, monsieur Jean, c'est ce Gali-

MONSIEUR JEAN 27 i

bert des Bassac qui est cause de notre malheur. C'est lui qui nous a dénoncés à ma mère Virginie pour la capette et pour le reste. Aussi, soyez tranquille, je l'ai bien reçu, quand il est venu à la maison tout à l'heure. Il savait que « je faisais chapelle blanche », et il a doucement ouvert notre porte, me croyant couchée. Moi, qui ne m'étais pas mise au lit, je me suis ensauvée à travers les rues. Lui, pour me reprendre, galopait comme un cheval échappé. A la fin, je me suis arrêtée non guère loin de l'église. J'avais peur de rencontrer quelqu'un par là, et cette peur, d'un coup, m'avait coupé les jambes. Galibert me tenait. En sentant sur mon cou, sur mon visage, son haleine de loup, j'ai manqué me jeter dans l'église, malgré les défenses de ma mère Virginie. Mais lui, ainsi qu'il a pris l'habitude lorsque je ne me rends pas à son commandement, d'un tour de main m'a enlevée, m'a assise sur ses épaules plus larges que la barde de Verjus, et s'est encouru si vite, si vite, que, dans la nuit, je ne reconnaissais pas le chemin où nous étions. Pour dire vérité, je ne me trouvais pas mal sur le dos de Galibert, et ça m'amusait de l'entendre souffler sous sa charge, lui qui n'est pis une monture, mais un homme de notre endroit ayant deux pieds tant seulement comme

tous les hommes de notre endroit; puis les bras de Galibert, forts comme des branches, me retenaient, et, de temps en temps, le bout de ses doigts me chatouillait. Je riais, je riais, je riais...

— Tu osais rire?

— Oui, monsieur Jean. Mais voilà qu'au plus fort de mon plaisir, des voix comme des flûtes de berger arrivent à nous. Un noè'l encore qui traverse la campagne :

« Il est né, le divin enfant, Jouez, hautbois, résonnez, musettes; 11 est né, le divin enfant, Chantons tous son avènement... »

— C'est bien joli, ce couplet.

— Galibert s'arrête; ses bras ne me serrent plus; je glisse sur le sol. Tous les deux nous nous cachons derrière une haie, et nous laissons passer sans leur rien dire Julot et Milou, qui descendent vers l'église en chantant. Mes frères s'en vont, se tenant par la main comme deux anges amis chargés par le bon Dieu d'aller porter de ferme en ferme la nouvelle de la Grande Naissance. Leur gosier monte, monte, pareil au gosier de deux rossignols, quand, à la prime, le long de l'Espase, ils s'en donnent à bec débridé. Moi, j'écoute encore Julot et Milou, jue

Galibert tâche de me ressaisir. Je m'élance en poussant de grands cris. Il craint que mes frères ne m'entendent, ne se retournent pour me défendre, et il me laisse. Je l'aperçois qui disparaît à travers le Jougla, vers ses bergeries. C'est là sans doute qu'il me portait, quand le noël de Julot et de Milou l'a empêché d'aller plus loin.

— Alors, ils assistent à la messe de minuit, Julot et Milou?

— Us sont si gentils! Ils feront la première communion cette année, tandis que moi...

— Tandis que toi, tu ne la feras peut-être jamais?

— Oh! si, monsieur Jean...

— Quand la feras-tu?

— Si seulement je pouvais me deshabituer des garçons !

— De Galibert?

— Non! non!

— De qui?

Elle était demeurée plantée devant moi, ses yeux d'encre mettant dans son visage pâle deux taches noires énormes. Elle se rassit, mais si près, si près, que j'avais beau m'amincir, elle ^bo'iait irteessamment sur ma personne réduite à rien. Je ne pouvais pourtant pas faire la plan-

chette plus longue, ni forcer La muraille du fond à reculer.

— Tiens-toi donc un peu! lui dis-je, essoufflé et r.vi>attant d'un revers de main un pan de sa rr't,** qui me couvrait les genoux.

-- Monsieur Jean!... monsieur Jean!...

— Quand tu répéterais monsieur Jean jusqu'à la semaine prochaine, cela ne m'apprendrait pas pourquoi tu ne peux pas te déshabituer des garçons.

Je n'avais pas parlé qu'un de ses doigts me toucha le menton.

— File commence! elle commence! s'écriat-elle.

— Qu'est-ce qui commence? demandai-je, abasourdi et ne songeant pas à lui reprocher son inconvenance.

— La barbe, monsieur Jean !

— C'est donc pour leur barbe que tu vas avec les garçons?

— C'est si bon de sentir les pointes d'une barbe vous entrer dans la peau des joues!

— La barbe de Galibert, sans doute?

— Non! non!

— Laquelle?

— Je vous le dirai, monsieur Jean, si vous m'embrassez bien fort.

— Mon oncle permet que je te regarde, mais il ne veut pas que je t'embrasse.

— Et Prudence, qu'est-ce qu'elle veut, elle?

— Elle ne me l'a pas dit.

— Quand j'e'tais toute petite, je venais à la cure des fois avec ma mère Virginie, les jours de lessive. Vous n'étiez pas chez nous en ces temps-là. Le linge retire' du cuvier et dégoûtant de lessif, on faisait des savonnages ici, puis on allait laver le tout à la rivière. Il fallait voir les charges que ma mère Virginie portait sur sa tête, en une grande corbeille ! Prudence, trop vieille, n'avait qu'un paquet sous le bras, et une de ses mains me retenait pour m'aider à marcher parmi les cailloux ronds de la grave. Eh bien, savezvou; ce qu'elle faisait, Prudence, si je m'arrêtais dans le chemin creux qui mène àl'Espase?

— Que faisait-elle?

— Devinant à mon air que mes jambes étaient lasses, elle se penchait vers moi et, pour me donner du courage, elle m'embrassait.

— Elle t'embrassait?

— Gomme ça, monsieur Jean.

— Comme ça? m'écriai-je tout ensemble ahuri et charmé.

— Puis, souvent, arrivés au bord de la rivière, elle me prenait sur elle... Gomme ça, monsieur

Jean, ajouta-t-elle, se posant sur mes genoux avec la Jégèreté d'une bergeronnette de l'Espase sur quelque caillou, à fleur d'eau.

— Gomment? répétai-je, stupide.

— Et c'est alors qu'il en pleuvait sur mon visage des baisers et des baisers. Ma mère Virginie, heureuse de ces caresses à son enfant, riait, et moi je riais encore plus fort...

Tout en parlant, ses lèvres aiguës comme un bec d'oiseau ne cessaient de piquer mes joues, mes yeux, mon front...

— Merlette! Merlette!...

Elle ne m'entendait pas et continuait. Je parvins à me débarrasser de ses bras, qui me retenaient aussi étroitement que sa bouche, et à me mettre debout d'un grand effort. Mais, comme si, en quelque débauche plus capiteuse que ma débauche au Feu-Grisou, j'avais avalé tout le frontignan de mon oncle, le baril entier de la veuve Débru, la tête me tourna, et je retombai sur la planchette de frêne, dans le coin de Merlette, contre le mur. Je vous laisse à penser si le garnement de Virginie Merle s'en donna à cœur joie! Les yeux mi-clos de honte, je la laissai s'abandonner à des transports qui constituaient autant d'affronts, autant d'outrages à mon innocence, impuissante à se protéger. Je ne

sais quel est le morceau de ma figure et de mes mains où Merlelte n'appliqua pas ses lèvres de feu. Quand je ne sentais pas la douceur abominable de ses baisers, j'en entendais le bruit infernal.

— Pour me traiter ainsi, balbutiais-je, tu n'es pas Prudence et je ne suis pas Merlette.

— Heureusement, répondait-elle.

Dieu me secourut, à la fin : d'un soubresaut de tout moi-même, je bondis jusqu'au milieu de la cuisine. Mais, je l'ai dit, cette odieuse gamine de Virginie avait toutes les agilités. Je ne m'étais pas débarrassé de la couleuvre enveloppante, sifflante, qu'elle m'étreignait de nouveau et m'empestait de son souffle. C'en était trop.

— Laisse-moi, ou je te tue! lui criai-je, levant sur elle un couteau que ma main, au hasard, saisit sur la table du réveillon.

Elle lut ma résolution dans mes traits bouleversés, car, elle me lâcha de toutes ses griffes. Elle fut bien inspirée: je J'étendais raide morte à mes pieds. La tète perdue après ce coup d'énergie sauvage, ne me rendant nullement compte de mes actions, j'ouvris la porte de la cure et me précipitai dehors.

J'allais devant moi, poussé par un vent terri-

ble. Je ne touchais pas le sol. Trois fois, au galop, je fis le tour de l'église sans la voir. Enfin , le froid très vif de cette nuit , aussi claire que le jour par le rayonnement d'astres innombrables, en glaçant mon front nu, finit par me rappeler à moi-même. Notre église se dressait à deux pas de moi, vomissant des flammes par ses quatorze fenêtres. A cette fête de la Grande Naissance, les hommes s'étaient évertués à illuminer la terre aussi splendidement que Dieu illuminait le ciel. Avec circonspection, l'œil furetant à la ronde, je m'avançai jusqu'au portail. Il était entrebaillé, et, par la fente lumineuse entre les deux battants, passait un bruissement énorme, quelque chose d'assez semblable à ce qu'on entend dans nos campagnes quand les abeilles, en train d'essaimer, se suspendent par lourdes grappes aux branches des amandiers. Ne résistant pas aune curiosité douloureuse, je coulai un regard. Mon oncle Pulcran se tenait debout de toute sa taille sur le marchepied du maître autel, vis-à-vis le tabernacle, les bras levés. Il chantait. — Que chantait-il?

Mon cher oncle avait une voix peu ample, peu développée, incapable d'un long effort, mais d'une fraîcheur, d'une suavité, d'une tendresse qui ne manquaient jamais d'agir sur moi. Il

chantait, et j'étais tout à lui, et je lui appartenais...

— ... Quia pcr incarnait Verbi mysterium... modula-t-il très gentiment.

La Préface! Ma foi, j'étais tellement séduit, tellement subjugué, qu'au risque d'être aperçu par Prudence agenouillée par là, ou par Vincent Bassac raide dans sa stalle l'écharpe au flanc, ou par Julot, ou par Milou prosternés à côté de leur mère, j'écoutai la Préface jusqu'au bout.

— Sanctus! Sanctus! Sanctusf entonna le lutrin, après l'officiant.

A ce moment, tout au fond de l'église, à trois pas de moi, je démêlai, parmi les têtes rudes des paysans, aux traits amaigris, déprimés par le travail des mines ou des champs, une tête moins rude, tout annelée comme une toison. Serait-ce Galibert, par hasard? C'était lui. Il se tenait là droit comme un jeune peuplier de l'Espase, les yeux au cou des filles penchées en avant, à YElévation. Franchement, il ne me déplut pas, ce pâtre des Bassac, encore qu'il m'eût dénoncé à Virginie, et que j'eusse flairé sa méchante conduite avec Merlette. La lueur partout diffuse des cierges dorait son visage, où tremblait un poil roux léger, peu fourni. Avec cela, l'air très doux et vous lui auriez

donné le bon Dieu sans confesser. Mauvais sujet, va!...

— Monsieur Jean!... monsieur Jean!...

Elle!

Enroule'e dans mes jambes parmi le monde de l'église, je ne l'avais ni vue, ni sentie. Je repars. Je rentre. Je referme la porte de la cure à double tour. Me voilà seul. C'est fini.

Le presbytère e'tant resté ouvert durant mon escapade à l'église, le vent très vif s'y était engouffré et la bûche de Noël flambait si haut que c'était elle qui éclairait la maison non plus le cierge pascal. J'eus peur de celte souche de châtaignier du Jouglase donnant des airs de souche d'olivier de la vallée d'Orb, et je la couvris de cendres à pelletées, rondement. Le cierge pascal recommença à briller. Enfin, j'étais en paix. Je n'osais néanmoins remonter dans la stalle de frêne et m'assis sur le perron du foyer. Certes, les braises éparses me chauffaient les côtes; mais, ma foi, un peu de chaleur me paraissait supportable après le coup de fouet que la bise venait de me cingler au visage à ma sortie. Je demeurai là, la tète vide de pensées, rôtissant

à grand feu comme avaient rôti les dindes de la table du réveillon.

Dieu! que je m'ennuyais! Je bâillai d'un élan, d'un enthousiasme à me décrocher la mâchoire. Ce fut une révélation : si j'allais me coucher, si j'allais « faire chapelle blanche » pour tout de bon? Une amarine des oseraies de l'Espase qu'on apliée en passant ne se redresse pas plus promptement que je ne me redressai. J'étais enchanté de mon idée. — Ah ! se coucher, dormir, rêver ! . . . — Comme je posais la main sur notre chandelier de buis, un gros chandelier un peu maculé de gouttes de cire, à la bobèche en fer-blanc, d'un calibre énorme pour recevoir les cierges de toutes dimensions, je crus discerner un bruit sourd, quelque chose d'étouffé, un gémissement. Mon bras demeura en suspens et j'allongeai l'oreille. Rien. D'un geste délibéré, j'enlevai le chandeliei de buis.

Le chandelier s'en alla de mes doigts, et je ne sais comment je me retrouvai sur la planchette de frêne, les membres tremblants, les mains collées au visage pour ne pas voir autour de moi

Cependant nulle parole, nul souffle ne transpiraient. Partout le silence d'auparavant, quand

Merlette n'avait pas encore paru chez nous. Assurément c'était moi qui, toujours préoccupé de cette fille, avais cru l'entendre. J'écartai les doigts de ma main droite. Pas un objet n'avait été dérangé dans la cuisine, la table du réveillon surtout se montrait intacte avec ses plats, ses bouteilles alignées. J'étais bien seul.

— Monsieur Jean!... répéta cette voix, partant de l'embrasure de la porte du salon, un endroit de la cuisine où les lueurs du cierge pascal n'arrivaient pas.

Encore I

— Monsieur Jean ! se lamenta cette voix diabolique, avant que je me fusse fait à ma peur.

— Eh bien? bredouillai-je.

— J'ai couru plus vite que vous et je suis arrivée la première ici.

— Mais tu vas partir, je pense.

— J'agirai à votre volonté, monsieur Jean, répondit-elle d'un ton très humble et hasardant trois pas vers moi.

Je me rencoignai de plus belle; puis, un bras porté en avant :

— N'avance pas. Va-t'en!

— Alors, vous ne seriez pas fâché que Galibert, qui me guette, me prît entre ses dents?

— Que Galibert te mange, s'il [a faim de toi; cela m'est égal.

— Mais cela n'est pas égal à M. le curé.

— Va-t'en!

— Ni à Prudence...

— Va-t'en!

— Ni à ma mère Virginie... s

— Va-t-en !

— Ni au bon Dieu...

— T'en iras-tu, Démon de l'Enfer I m'écriaije, marchant sur elle.

— Donnez-moi la clef, au moins, pour que je rouvre la porte...

— La voilà !

Et, pour ne pas effleurer ses doigts, je lui lançai cette clef au visage.

Mais cette créature de perdition, plus souple qu'une anguille, ne fut pas touchée.

— Bonsoir, monsieur Jean!... me dit-elle d'un accent si triste qu'il traversa ma colère et m'atteignit au cœur.

— Bonsoir, Merlette...

J'aurais dû dire bonsoir simplement, mais le mot de Merlette m'était venu sur les lèvres et je n'avais pas su le retenir.

Pour elle, qui devinait tout, pénétrait tout, elle ne bougeait aucunement.

— Pars donc!

— Je ne sais pas si je m'entendrai h manœuvrer votre grosse clef dans votre grosse serrure.

— Jette-moi la clef et je t'ouvrirai.

— Vous jeter la clef!... Non, venez la prendre.

— Ah! par exemple!...

— Je reste.

Elle eut un geste mutin qui me révolta.

Pourtant, maigre' cette révolte, bien faite poui me précipiter en avant, je demeurais dans mo niche delà cheminée, tapi, roulé sur moi-même rasé comme un gibier qui perçoit les aboiements des chiens à travers les taillis de Bataillo. J'acquérais le sentiment d'une défaite complète , irrémédiable . — Qu'allais-je devenir? — Hélas! je n'étais capable de rien tenter contre cette fille, qui m'obsédait, qui menaçait encore une fois de me prendre dans ses filets. Ce mot de filet, me traversant la mémoire, me rappela une phrase habituelle à mon oncle Fulcran et tirée d'un texte de YEcclésiaste : — « La femme est semblable au filet du chasce seur, laqueus venatorum. » Comme c'était vrai! J'étais enveloppé en des mailles inextricables, dont le plus énergique effort de mon bras ne rompait pas le fil le plus ténu.

Tout en m'abandonnant au courant de ces

lâches pensées, mes deux yeux démesurément ou verts, — je les sentais grands dans mon visage à me le remplir tout entier, — mes deux yeux démesurément ouverts dévoraient Merlette, qui, de son côté, me regardait d'un air à me faire mourir de contentement. Oui, les prunelles de cette petite de Virginie Merle, par un phénomène qu'il ne m'a plus été accordé d'observer chez personne, en dehors de leur éclat incomparable d'étoiles fixes, avaient pour moi un langage, et j'entendais' toutes sortes de choses infiniment délicieuses qui m'enlevaient. Elle se tenait appuyée contre la table du réveillon, élancée, fine, flexible, pareille à un jeune surgeon de châtaignier sauvage jailli de la souche au dernier printemps. Des fois, elle portait en avant sa tête très expressive dans le buisson noir de ses cheveux emmêlés, et, par une habitude de bergère recherchant quelque bête séparée du troupeau, — peut-être, ainsi que ses frères Julot et Milou, avait-elle été pastoure dans son enfance, — elle se faisait une manière d'abat-jour d'une de ses mains et plongeait droit sous le manteau de la cheminée. C'est extraordinaire cela, mais ses re^ gards, qui m'arrivaient comme de loin, me procuraient une aise, un enivrement qui n'avaient rien de commun avec l'aise et l'enivrement du

maraussan ou du frontignan de mon oncle, soit à la cave, soit à la sacristie. C'était ravissement de paradis, près du bon Dieu.

— 0 Merlettel ma Merlette!... soupirai-je dans une pâmoison où je m'enlisai tout à coup, anéanti, mourant.

Et bel et bien je m'évanouis.

Quand je revins à moi, je me trouvai assis près de la table du réveillon. Merlette, tenant une cuiller, m'introduisait dans la bouche quelque chose que j'avalais avec effort.

— Encore un peu, monsieur Jean, encore un peu, me répétait-elle.

Et j'avalais pour lui faire plaisir.

— Qu'est-ce que c'est? demandai-je, les esprits encore brouillés.

— C'est bon! me répondit-elle, léchant à pleines lèvres la cuiller vidée à demi.

Cette façon de ne pas être dégoûtée de moi me toucha au delà de tout.

— Merlette! ma Merlette!...

Encouragée, elle glissa à plusieurs reprises la cuiller en un plat, et je la contemplais, heureux, tranquille, perdu, noyé dans les cieux ouverts. Souvent sa bouche, trop petite, avait peine à laisser passer la cuiller trop chargée; alors, les gouttes d'un liquide brunâtre lui ar-

rosaient le menton. Elle recueillait le tout du fin bout de sa langue, puis elle riait, riait, riait...

— Ah! la bonne crème! lança-t-elle avec un dernier éclat.

— De la crème? m'écriai-je, chassé de ma chaise comme par la détente brusque d'un ressort d'acier.

— Elle était sous ma main, et, pour vous ranimer, je vous en ai servi deux gorgées.

— C'est la crème du réveillon, malheureuse!

— Il en reste plus de la moitié... Moi, je ne savais que faire, monsieur Jean... Vous vous trouviez mal et, pour vous empêcher de passer, j'ai pris ce qui était là... J'ai eu une peur!... Du reste, ne vous inquiétez pas, je vais mettre de l'ordre partout, et ni Prudence, ni M. le curé ne s'apercevront de rien.

Avec l'activité légère d'une fée, elle besognait déjà à travers la cuisine, lavant la cuiller poisseuse, rangeant la crème au chocolat, additionnée d'un filet d'eau, sous un numéro du Réveil catholique de Lyon.

— Tiens ! tu es si gentille, lui dis-je, que, lorsque tu auras fini, nous irons dans la chambre de mon oncle et je te ferai présent d'une image de mainte Philomène.

— J'ai fini, monsieur Jer.n.

Nul mot ne saurait exprimer la surprise de Merlette dans la chambre de mon oncle. Elle n'y avait jamais pénétre' jusque-là. Elle y marcha d'un pas souple et lent, d'un pas de velours, comme une chatte en maraude à travers quelque fromagerie. Une chose l'arrêta net : la bibliothèque de M. le curé, chargée de gros tomes de haut en bas, posés droit, posés sur champ, dans un pêle-mêle dont mon oncle se plaignait toutes les fois que, pour rédiger une conférence ou préparer un sermon, il était tenu de faire des recherches dans cet inextricable fouillis. Merlette n'avait jamais vu tant de livres et elle était tombée en arrêt, les yeux particulièrement fascinés par une édition in-folio des lettres de saint jérome acquise jadis dans la vente, après décès, des meubles de M. l'abbé de Lavignac, chanoine honoraire, archiprétre de Saint-Aphrodise, à Béziers. — Ah! je la connaissais par le menu, l'histoire fameuse de ces in-folios!

— Que c'est beau! murmurait la petite de Virginie, ne découvrant pas d'autre expression pour traduire son enthousiasme.

— Et ça? lui demandai-je, lui montrant sur la cheminée une statuette en albâtre de saint Fulcran, évêque de Lodève, patron de mon oncle.

— Oh! oh!

Alors, pour étaler sous ses yeux toutes les richesses de la statuette, coiffe'e d'une mitre dorée jusqu'au bout des fanons, je levai le cierge pascal à la hauteur de la tête du saint.

— Oh ! oh ! répéta-t-elle , les mains de plus en plus serrées l'une contre l'autre.

— Et ça? repris-je, lui signalant, accroché à un fil au-dessus du prie-Dieu, un objet de forme ronde dont les blancheurs nacrées avaient des reflets éblouissants.

— Ça brille comme le Saint-Sacrement, ditelle sans se départir de son attitude respectueuse.

— Cela s'appelle une coquille, poursuivis-je avec pompe. M. l'abbé Philibert Tulipier a apporté celle-là de Jérusalem tout exprès pour mon oncle, le plus ancien abonné du Réveil catholique de Lyon. Quel saint, ce M. Philibert Tulipier! Outre qu'il appelle toujours mon oncle « mon cher ami » sans le connaître, dans sa dernière lettre il promet à M. le curé de Gamplong de lui envoyer une autre coquille, apportée également de Jérusalem et « représentant le « Golgotha au lieu du Saint-Sépulcre, s'il par- « vient à lui trouver dix nouveaux abonnés au « Réveil»,

Le Réveil catholique de Lyon , Jérusalem , le Golgotha, le Saint-Sépulcre, m'étaient choses familières, parmi lesquelles je vivais pour ainsi dire; mais je doute que Merlette les entendît comme moi. Néanmoins, frappée d'une admiration religieuse que lui commandaient et l'exaltation de mes paroles et le ton singulièrement monté de ma voix, elle délia ses mains et se signa dans un recueillement profond.

— Regarde par ici, maintenant! lui dis-je, la tirant par la manche jusqu'au chevet du lit de mon oncle.

— Quel chapelet I s'écria-t-elle.

— C'est un chapelet à gros grains de Bétharram, dans les Pyrénées. Il a deux mètres de long. Quand mon oncle fît le pèlerinage de Pibrac, près de Toulouse, il fit aussi le pèlerinage de Bétharram, un pays qui n'est pas loin de là, et en rapporta cette relique. Y a-t-il des choses assez jolies dans notre sainte religion, y en a-t-il?...

— Oui, il y en a des choses assez jolies dans notre sainte religion...

— Voilà trois heures qui sonnent , et la deuxième messe doit avancer. Je ne puis donc pas te faire voir nos autres curiosités de la cure aujourd'hui; mais, si tu es sage, si tu veux seu-

lement être sage comme moi, qui ne le suis pas beaucoup, je te montrerai tout une autre fois...

— Je serai sage, monsieur Jean.

— Bien sage?

— Sage comme sainte Philomène, monsieur Jean, répondit-elle, pleurant presque et me tendant les bras sans savoir ce qu'elle faisait.

— Je suis content de toi.

Fort égaré moi-même, à mon tour je lui tendis les bras.

Je conserve la mémoire d'un embrassement long, très long, où Merlette et moi nous demeurâmes enlacés. Mais je ne me souviens ni d'une parole, ni d'un baiser. Nous dûmes cependant nous dire quelque chose, et nos lèvres, si rapprochées dans cette étreinte, se rencontrèrent certainement. Il me serait impossible de rien affirmer. Qui sait si la religion, dont les grandeurs venaient de nous apparaître à l'un et a, l'autre à travers le luxe si misérable de la statuette de saint Fulcran, de la coquille de Jérusalem, du chapelet de Bétharram, ne nous préserva pas? Je crois qu'elle nous préserva.

— Galibert! c'est Galibert! s'écria Merlette fuyant de mes mains.

Un coup terrible avait retenti à la porte du presbytère.

— Monsieur le neveu! monsieur le neveu!... C'était, en effet, la voix de Galibert. Merlette

me rendit la clef. J'ouvris vivement. Le pâtre des Bassac parut. Il tenait à chaque main un candélabre allumé, — les candélabres à cinq branches de l'autel, aux Solennités.

— M. le curé m'a commandé de porter ces lumières ici pour le réveillon, dit-il.

Il entra, et, dans l'éblouissement qui l'enveloppait, ne vit pas Merlette, qui se sauva d'un vol filé d'hirondelle, ailes et queue déployées.

Galibert n'avait pas déposé les candélabres sur la table, qu'un bruit de paroles éclata dans l'allée étroite du presbytère. C'étaient nos invités. J'entendis Prudence. Elle gourmandait son monde d'un ton assez vif.

— Pardi ! disait-elle, si on écoutait ces genslà, ils viendraient tous à la maison. Croit-on que les cailles tombent rôties chez nous? Je laisserai entrer tant seulement ceux qui sont notés sur la liste. Les provisions sont chères cette année à ne pas y toucher du bout des doigts...

Elle parut suivie d'une tourbe de paysans.

— A vous parler franc, vous êtes là comme une meute de chiens affamés, glapit-elle, se plantant au pas de la porte, son bâton levé. Par exemple, qu'est-ce que vous faites parmi des

chrétiens, vous, Tsidore Siebel, qui êtes plus riche à vous seul que dix curés de la montagne? Ne vous a-t-on pas assez donné, en vous achetant des marchandises chaque jour? — Virginie Merle avec Julot et Miloul cria-t-elle.

La mère de Merlette, tenant par la main les deux aides-bergers d3 Vincent Bassac, minois frais et souriants, franchit le seuil de la cure.

— Joseph Lasserre, des Passettesl

Un vieillard couvert de la grisaoudo, sorte de vêtement de grosse toile de genêt en forme de dalmatique, courbé sur un bâton plus haut que lui, défila. — La foule des mendiants suivit.

— C'est fini, dit Prudence.

Plantant là les quémandeurs qui l'assiégeaient, elle entra à son tour.

— Ah ça! maintenant, une recommandation! poursuivit-elle, ayant poussé le lourd battant de la porte. N'abusez pas de la charité que vous fait M. le curé. Je ne veux pas dire que vous ne devez pas manger, puisqu'on vous donne un réveillon ; mais rien ne vous empêche de ne pas combler tout votre appétit. Quand on mord au bien d'autrui, il convient de ne pas avoir les dents trop longues, d'y apporter de la retenue. Je ne vous en chante pas plus long sur ce chapitre.

J'ignore si cette trentaine de paysans des deux

sexes, debout autour de la table, entendirent les observations de notre gouvernante. J'en doute. Devant l'arrière-train du mouton, les deux dindes rôties, sur lesquels les candélabres épandaient une lumière qui en faisait valoir les rondeurs appétissantes, ils demeuraient saisis, pétrifiés. Hommes, femmes, enfants, éblouis par un service peu coutumier, — la blancheur du linge, la propreté des assiettes, l'éclat des couverts fourbis au vinaigre et au son, la transparence des verres, avaient leur part dans cette sorte de fascination, — demeuraient fichés à distance, ne se décidant pas à approcher, se contentant de regarder de leurs yeux agrandis.

— Allons, gens, asseyez-vous, dit Prudence, agréablement chatouillée dans son amour-propre.

Joseph Lasserre fut le premier qui osa prendre un siège; puis Julot, puis Milou, avec la charmante familiarité de l'enfance qui se croit partout chez elle; puis Virginie discrètement; puis Antoinette Yignole non sans hardiesse; puis chaque convive de proche en proche, tranquillement. A ce moment, notre gouvernante, l'œil ouvert à tout et à tous, avisa Galibert, lequel, caché derrière un paquet de paysans, ne put dissimuler plus longtemps sa présence.

— Yeux-tu bien me débarrasser le plancher,

mauvaise graine! lui cria-t-elle. Nos viandes sont trop dures pour toi, encore que tu aies des dents neuves. Hors d'ici, peste de la paroisse!

— Mais M. le curé m'a dit...

— 11 ferait beau voir qu'un garnement de ton espèce... gronda-t-elle, ressaisissant son bâton.

— Je ne m'en irai que si M. le curé me l'ordonne.

— Ah! c'est comme ça! ah! c'est comme cal cria-t-elle en s'élançant, arme droite, sur le pâtre des Bassac.

Celui-ci lui prit le bâton, et peut-être ses doigts, le tenant par chaque bout et l'ayant fait fléchir, allaient-ils le casser comme une paille, quand la porte s'étala toute grande. Dans l'embrasure criblée d'étoiles, parut mon oncle tenant Merlette par la main.

— Merlette? s'exclama Prudence.

— Merlette? répéta Virginie.

— A tout péché miséricorde, dit mon oncle d'un accent très doux, presque attendri. Durant les offices, j'ai pensé souvent à Merlette et à mon neveu, que j'avais punis trop sévèrement. — Notre messe de minuit était si belle, si solennelle! — Un remords m'a serré le cœur, et je suis allé moi-même chercher Merlette pour l'amener au réveillon. Pauvre enfant ! ayant peur,

elle ne s'était pas couchée; je l'ai trouvée seule qui pleurait au logis.

Cette hypocrite de Merlette eut un sanglot déchirant. La tignasse rousse de Galibert se planta droit sur sa tête. — Voyez-vous ça, ce pâtre des Bassac qui en tenait toujours pour cette fille de Virginie! — Mon oncle, plein de sollicitude, conduisit la petite vers une chaise et la fit asseoir entre Julot et Milou.

— Plus de larmes, lui dit-il. Je te donne la capette de Siebel ; elle te rappellera ta faute pour la déplorer.

Et, se tournant vers sa vieille servante :

— Prudence, mon tablier I

Notre gouvernante déplia un tablier bien blanc, sentant la lavande, et mon oncle se le noua à la taille, un peu au-dessus de sa ceinture de soie, préoccupé de ne pas la salir et de ne pas salir aussi sa soutane neuve, car, pour ajouter à la célébration de la Grande Naissance, il avait revêtu ses plus beaux habits.

— Et toi, te décideras-tu bientôt à me montrer les talons? dit Prudence, qui s'était rapprochée de Galibert et lui avait touché le coude.

— Faut-il que je reste ou que je m'en aille, monsieur le curé? demanda le jeune homme.

— Il faut que tu restes, mon garçon. Je sais que ta conduite pourrait être meilleure ; mais ce que j'ai dit à propos de Merlette, je le répète à propos de toi : à tout péché miséricorde.

— On réveillonne chez les Bassac, reprit notre gouvernante, et Galibert ne serait pas privé s'il allait pitancer chez ses maîtres.

— Prudence, faites-moi grâce de vos observations, et ne troublez pas ma fête aujourd'hui. Le jour où il m'est permis d'avoir à ma table les pauvres de la paroisse et de les servir est un jour de fête pour moi.

Puis, s'adressant à ses hôtes :

— Vous sentez-vous disposés?

— Oui, monsieur le curé, oui! répondirent-ils en chœur.

Il atteignit un lourd couteau, long, effilé comme un sabre, et le présentant à Galibert :

— Tiens, mon enfant, avant de t'asseoir, dépèce-moi ces viandes; tes poignets sont plus robustes que les miens.

L'opération eut lieu sur la table de cuisine. Elle ne fut pas sans offrir de sérieuses difficultés. Bien qu'il gardât des moutons depuis l'âge le plus tendre, Galibert avait négligé d'en étudier la structure, et l'arrière-train rôti lui résista én^rgiquement. Notre maître d'hôtel improvisé, en-

core que conseillé par mon oncle, suait à la peine; je voyais les veines de son cou se gonfler sous l'effort. Mais, au bout du compte, avec de la force on vient à bout de tout. Mouton et dindes y passèrent. Au fur et à mesure qu'un morceau était détaché, je le recevais en une assiette, que je passais aussitôt à mon oncle.

— A vous, Lasserrel... A vous, Virginie!... A vous, Vignole!.. criait-il d'une voix joyeuse.

Bientôt chacun eut sa becquée, une grosse becquée, une becquée à rassasier une famille, et tout murmure, tout caquet cessa. De temps à autre seulement, dans la pièce silencieuse, une dent solide faisant éclater un os venait ponctuer le susurement à peine distinct de la bûche de Noël à demi consumée, et trois ou quatre convives de lever le nez et de regarder.

Cependant, mon oncle jouissait de son réveillon. De la place où tout à coup il venait de me glisser lui-même près de Merlette, — toujours pour m'éprouver sans doute, — de cette place je le voyais devant moi. Tandis que Prudence, résignée malaisément au moindre sacrifice, cantonnée dans l'ombre du pétrin, demeurait là hérissée de tous ses poils, lui, qui aurait tout donné à son troupeau, jusqu'à sa vie, à l'exemple

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du bon Pasteur, montrait un visage épanoui, resplendissant de lumière et, pourquoi ne pas le dire ? malgré la maladie qui le minait, de santé. Oui, par la force unique de son cœur, gonflé des satisfactions les plus pures , les plus hautes, la santé lui était revenue. L'exercice de la charité le refaisait jeune et nouveau.

— Allons, Lasserre! allons, Yignole! allons, tousl disait-il d'un accent qu'il n'avait qu'en parlant aux pauvres, d'un accent où on aurait démêlé des notes divines.

Et, m'interpellant du même ton, qui me pénétrait jusqu'à l'âme :

— Tu sais, Merlette, Julot, Milou te sont confiés.

On comprend avec quel zèle je m'acquittais de mon office. Malheureusement, si Milou, si Julot mangeaient comme des hommes, Merlette ne touchait à rien, et deux fois je la vis glisser dans les assiettes de ses frères les morceaux délicats que je lui avais choisis. Cette extrême discrétion m'inquiétait. J'aurais voulu interroger Merlette. Je n'osais me risquer, surveillé par Galibert, dont les yeux avaient l'air de me menacer. De quoi n'était pas capable ce pâtre brutal, plus sauvage que son bélier espagnol Garamba ?

L'arrière-train du mouton et les dindes avaient été dépêchés.

— Encore un coup de main, Galibert, dit mon oncle, qui, pour me laisser évidemment tout le mérite de triompher de la tentation, ne voulut pas me déranger.

Le berger des Bassac se leva pour aider à débarrasser la table. L'occasion était bonne; je la saisis aux cheveux.

— Tu n'as donc pas faim? demandai-je à Merlette.

— Non, monsieur Jean, je n'ai pas faim.

— Pourquoi?

— A cause de ce qui m'arrive.

— Que t'arrive-t-il?

— Au jour dfe l'An, je partirai pour chez les sœurs de Saint-Gervais. M. le curé me l'a dit en me menant ici.

— Et ça t'ennuie d'aller chez les sœurs de Saint-Gervais?

— Oui, monsieur Jean, ça m'ennuie tout plein. Je ne vous verrai pas à Saint-Gervais, comme à Camplong.

— Tu ne verras pas non plus Galibert...

— Pour Galibert. ça ne me fait rien; mais, pour vous, ça me fait quelque chose qui me donne mal à la tête.

— Et tu ne peux pas manger?

— Non, monsieur Jean, je ne peux pas manger. J'ai l'estomac si serré, si serré!...

Le pâtre des Bassac nous retira nos assiettes brutalement.

— Nous sommes-nous amusés, aujourd'hui, dans le Jougla et à Graissessac! reprit-elle.

— Bien amusés, lui répondis-je, gagné à son trouble et m'y abandonnant.

— Surtout quand vous m'avez jetée parterre. Les cailloux m'avaient déchiré le front, mais j'étais si contente!

— Pourquoi étais-tu si contente?

— C'était vous qui m'aviez poussée, monsieur Jean, et j'avais du plaisir à penser que ce n'était pas Galibert. C'est drôle, rien ne me fait mal de vous.

— Je n'ai jamais connu de caractère comme le tien.

— Maman Virginie me bat, Prudence de la cure me bat; eh bien; parce que j'ai de l'amitié pour elles, je ne sens pas leurs coups. Ainsi de vous, monsieur Jean, et encore plus...

— Tu es bien gentille, Merlette. Je n'ai pas eu le temps de te faire présent de l'image de sainte Philomène; mais, sois tranquille, tu l'auras aujourd'hui, cette image où la sainte porte une

robe d'ôr. Moi-même, je la détacherai d'un rouleau neuf que mon oncle a reçu de M. l'abbé Philibert Tulipier, de Lyon.

— Au lieu d'avoir l'image de sainte Philomène, j'aimerais mieux vous avoir, vous, chez les sœurs, à Saint-Gervais.

— Et mon oncle?

— Vous lui échapperez, tiens !

— Et Prudence?

— Vous lui échapperez... Ce n'est pas loin d'ici, Saint-Gervais. On passe à Saint-Etiennede-Mursan, à Vérénous, à Castanet-le-Bas, et on y est.

Ah! voir Saint-ELienne-de-Mursan, Vérénous, Castanet-le-Bas, puis Saint-Gervais! voyager à travers ces endroits inconnus, quel rêve! La tête me tourna.

— Ecoute, Merlette, lui dis-je, moi aussi, j'ai de l'amitié pour toi, et, je te le promets, je m'échapperai, le jour de l'An, pour te suivre. Si les sœurs ne veulent pas de moi, je reviendrai ici; mais j'aurai vu où tu es, ce que tu fais, comment on te traite... A la fin, je le sens, je serais malheureux sans toi, et je ne veux pas être malheureux...

— 0 monsieur Jean, ne pleurez pas tant, me souffla-t-elle tout bas.

Il est de fait que d'énormes gouttes de pluie tombaient dans ma crème au chocolat et l'étoilaient de taches brillantes.

— Qu'as-tu donc? qu'as-tu? me demanda mon oncle, se précipitant.

Comme je le regardais surpris, les yeux toujours ruisselants :

— C'est le noël de Lasserre, lui dit Merlette. Il est si joli!...

— Oui, mon oncle, c'est le noël de Lasserre, bredouillai-je.

Je veux bien ne pas être réveillé par la trompette de l'ange au jour du Jugement, si je savais qu'en ce moment Joseph Lasserre chantait un noël. Le bruit de mon cœur, qui avait empêché mon oreille d'entendre la voix du pauvre vieux des Passettes, n'avait pas troublé l'ouïe de Merlette heureusement.

— Ecoutez, écoutez, monsieur le neveu! bourdonna la fine mouche, encore que mon oncle se tînt debout à côté de moi.

— Dernier couplet ! clama Lasserre.

D'une voix altérée, chevrotante, où des soubresauts bizarres, irrésistibles comme les échappements nasillards d'un instrument détraqué, —

de notre accordéon de la cure, par exemple — mêlaient des notes suraiguës :

« Noël, la fête de l'année!

Tirons notre vin du tonneau, Et buvons à l'Enfant si beau, Qui nous sauve de la damnée ï... »

Et, pour répéter le verset dans la belle langue sonore de mon pays :

« Noué! la festo de Vannàdo!

ïirèn nostre bi d'el baïssel,

Et béguènà l'Efan tan bel,

Que nous saoubo de la dannado!... »

Chacun, son verre plein levé, le choqua au verre du vieillard, le visage animé par une digestion heureuse, droit comme un peuplier sous ses cheveux blancs partout épars sur ses épaules et sur son front.

— Alors, à l'an qui vient, monsieur le curé! dit le paysan des Passettes de tout le demeurant de ses forces.

— A l'an qui vient, monsieur le curé ! répétâmes-nous tous,, même Merlette, même moi.

On but tranquillement, abondamment, longuement. Mon oncle admirait, les bras croisés, l'air ravi, dans l'attitude de nos beaux saints de Lyon, des derniers qui nous étaient arrivés surtout, parmi lesquels il s'en trouvait d'une physio-

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nomie si sympathique, si attirante, — de saint Louis de Gonzague, par exemple, droit dans une soutanelle lamée d'argent, avec des colombes autour de lui et ces mots gravés en lettres d'or sortant des becs entr'ouverts :

« o pureté ! o pureté! ! o pureté ! ! ! »

— Prudence, dit mon oncle Fulcran d'un ton séraphique, donnez à chacun des convives le maraussan qui lui est destiné.

Notre gouvernante ne s'acquittait pas de son office sans tapage.

— N'allez pas au moins avaler ce vin comme vous avalez votre piquette de l'année, gardez-le pour en avoir une goutte quand vous serez malade, disait-elle à celui-ci — C'est ce que nous avons de meilleur chez nous, puisque M. le curé ne s'en sert que pour la messe et n'en boirait pas une gorgée, passé l'autel, disait elle à celle-là. — Tout est fini chez nous, il n'y a plus rien à mordre et vous pouvez vous en aller, conclut- elle, remettant une bouteille à Virginie, une autre à Merletle.

— Et moi? dit une femme encore jeune, tendant la main.

Prudence la toisa avec des yeux enflammés de mépris.

— Gomment, vous osez, vous, Vignole?...

— Puisque les autres ont eu leur bouteille de maraussan... articula- t-elle, relevant la tête d'un mouvement effronlé.

— Je vous conseille de me faire mettre en colère, vous!...

— Mon maraussan !

— On vous rafraîchira la luette quand vous mènerez une autre vie... Allez-vous-en !

Mon oncle, ayant dépouillé son tablier, causait près du feu avec le vieux Lasserre, des Passettes, le félicitant à propos de son noél, vantant sa voix encore robuste à son âge. Antoinette Vignole se garda de gagner la porte, que notre gouvernante lui montrait d'un geste impératif; elle courut à M. le curé et, l'interrompant sans scrupule :

— Prudence me refuse... pleurnicha-t-elle.

— Que vous refuse-t-elle, Prudence?

— Ma bouteille de maraussan... Et mes six enfants à qui j'ai promis une bonne trempette pour leur Noël! Ah! Jésus-Dieu! quand ils me verront arriver sans rien, les pauvres mignons!...

Mon oncle, sur les deux tables encombrées de débris, sans mot dire,, cherchait et ne découvrait rien. Prudence, ignorant que la fiole destinée à Merlette avait été vidée par moi, puia brisée par un éclat de pierre, venait par

mégarde de donner à la fillette de Virginie la bouteille de la Vignole.

— Ma bonne Antoinette, dit M. le curé de la voix suave dont Jésus dut parler à la pécheresse Madeleine, il y a eu erreur dans mes calculs. Mais erreur ne fait pas compte. Attendez-moi une minute.

Il alluma un bout de cierge et disparut par la porte de la cave.

Prudence, qui en était pour ses frais, trépignait. Ne tenant plus h sa fureur, elle saisit son bâton au repos en un coin de la cuisine. — Allait-elle frapper Antoinette Vignole ? — L'arme au côté, elle s'avança jusqu'à toucher les pieds de la pauvresse et, la dévisageant à la faire rentrer sous terrât:

— Vous aurez votre bouteille, puisqu'il vous la faut pour griser votre marmaille, mauvaise femme, femme de perdition, femme de personne et de tout le monde ! Mais, à la Noël de l'an prochain, c'est moi qui vous jetterai la porte de la cure au nez.

Antoinette Vignole n'avait pas l'air d'entendre. Elle échangeait des œillades malignes avec Galibert, occupé encore par là à je ne sais quelle besogne, et paraissait maintenant avoir plutôt

envie de rire que de pleurer. Ses traits, qui ne manquaient ni de finesse ni de charme, encore qu'un peu fatigués, un peu tirés, un peu flétris, avaient revêtu soudain une expression d'insolence singulière. Un pareil front me révolta, et, me rangeant du parti de notre gouvernante :

— Et moi aussi, je vous jetterai la porte de la cure au nez, Vignole, à la Noël de Tan prochain.

Elle eut un éclat de rire qui me blessa comme un soufflet; et, de nouveau, se tourna vers Galibert et lui fit un signe. Mon oncle, essoufflé, était là, une bouteille à chaque main.

— Voilà pour vos enfants, Antoinette, dit-il avec bonté.

Puis, s'adressant au pâtre des Bassac, qui ne demandait rien, je dois le reconnaître :

— Pour tes services, mon garçon.

— Comment!... s'écria Prudence.

Mais Galibert et la Vignole étaient déjà loin.

— Ahl que vous êtes donc innocent, monsieur le curé, continua-t-elle, tombant accablée sur une chaise basse, que vous êtes donc innocent de faire manger votre bien par tout ce monde de pacotille! Et vous croyez que les petits bâtards de cette créature vont faire trempette avec notre maraussan! Je vous l'ai dit souvent, le pâtre des

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Bassac est un grand mauvais sujet, et je suis bien sûre qu'à cette heure, le verre en main, avec la Vignole...

Mon oncle pâlit affreusement. Il laissa errer à travers la cuisine vide, que l'aube blanchissait d'un premier rayon, de longs regards attristés puis, se remettant :

— Prudence, dit-il d'un ton ferme, ainsi que l'a écrit saint Jérôme, « nous ne sommes pas ici « pour peser le mérite de nos hôtes, mais pour « leurlaver les pieds ».

Il me prit par la main.

Gomme nous traversions l'allée, gagnant l'église, où la troisième messe, « la messe de l'aurore, » allait être célébrée, il m'interpella tout à coup en ces termes :

— Jean, tu sais déjà un peu de latin, et je te cite, à toi, le texte même de saint Jérôme : — « Propositum nobis est pedes lavare venientium^ « non meritum discutere . »

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