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CHAPITRE XII

Bénigne et Monsieur le curé d'Ozeron furent exacts à leur rendez-vous en Abrecave. Marie accompagnait sa mère en proie depuis quelques jours à une assez lourde tristesse. L'entreprise de ce nouveau pèlerinage sur une tombe, pour obtenir laguérison de sa fille, laissait maintenant la duchesse incrédule sur une heureuse issue. Et la singulière intervention du vieillard à la Grotte de Lourdes ne lui semblait plus être qu'un des banaux incidents qui se reproduisent dans ces foules qui comprennent toujours quelques exaltés, quelques innocents. Elle traversait une de ces crises de découragement que même l'àme la plus énergique dans la piété connaît. Il est des heures où les bras se lassent d'avoir tant supplié sans que l'on ait obtenu ce qu'on désire. L'agonie de la pauvre femme avait tant duré 1 A part quelques moments de ferveur, et ces apaisements

MOXSlEUPt LE CURE L> (.ZKÎVOr-I

que donnent les larmes, quels répits avait-elîe eus depuis cet orag-e qui, à Chanteluze, avait brisé son cœur? Son mari continuait sans doute de mener la même existence, et l'infirmité de leur fille persistait. Elle n'espérait plus dans ce que les docteurs lui avaient laissé entrevoir de la possibilité d'une cure progressive et lente. Encore que l'enfant entendît clairement le langage de sa mère, et le moindre son émis dans un appartement ou un jardin, aucun symptôme, même léger, n'indiquait une modification de son état. Ah! que Bénigne, parlant pour sa Mimi, l'avait répété parmi les supplications des autres pèlerins, Véphphéta qui ouvre et rend sonore la bouche du muet de l'évangile I Autant de fois hélas! elle avait vu s'éloigner l'Hostie, et, autant de fois, tenant son infirme par la main, cette exclamation lui était échappée : Il s'en va ! tandis qu'en effet, avec une terrible majesté, le Christ lui-même se détournait sans l'exaucer, lui qui, pourtant, a connu la douleur de sa Mère. Nous ne vous demandons pas compte. Seigneur, de vos refus ou de vos atermoiements. Seigneur, nous vous aimons, Seigneur, nous vous adorons.

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Aucun élan, aucune onction, mais la sécheresse et Va quoi bon qui, parfois, paralysent les cœurs les plus religieux. Et môme celte brise légère était tombée qui, peu de jours auparavant, avait incliné Bénig-ne à ce nouveau voyage. N'avait-elle pas suffisamment imploré la Vierge à Lourdes? Abrecave? Pourquoi Abrecave? Le Ciel était sourd. Comment forcer ici un miracle que là-bas elle n'avait pa5 obtenu? Il ne faut point s'acharner dans une obstination que Dieu réprouve, puisqu'il ne la favorise point. Il en sera de ce soir comme de demain. Rien ne fait pressentir le miracle, ni dans mon âme, ni au dehors. Des miracles? ce n'estpoint qu'il ne s'en produise, mais ils sont si rares! Et, quand on les observe, comme il m'a été donné plusieurs fois à Lourdes, il ne semble pas qu'ils puissent atteindre ceux qui en sont témoins. J'ai vu se relever deleurs grabats des hommes à moitié morts. Ils avaient sans doute une foi à transporter les montagnes. Pourtant, moi, Bénigne, j'ai fait ce que j'ai pu : j'ai pleuré, offert ma vie, je me suis tordu les mains, et l'ange n'est pas venu guérir Marie dans la piscine probatique. Longtemps, j'ai cru, lorsque je faisais boire mon enfant au

MONSIEUR LE CURÉ d'ûZF.RON

g-obelet des malades, que sa lang-ue, comme Un pétale de rose, allait épouser le murmure de l'eau. Hélas! il n'en a rien été. Et je sanglotais quand elle essuyait ses lèvres et me souriait sans me parler. Pourquoi êtes-vous tellement beau, site d'Abrecave, alors que j'y reviens avec mon enfant qui n'est pas guérie? 0 feuillages lustrés I bloc de ciel bleu dont la lumière étincelle dans les boutons d'or et les sainfoins ! masse montagneuse aux damiers de fluide émeraudeî fauvettes et merles et grillons! ô choses que je voyais et que j'entendais, sur la pelouse de Chanieluze, quand l'âm^e d'un saint poète y brillait et chantait à Tunisson, pourquoi votre splendeur s'évanouit-elle parce que la langue de ma petite fille est retenue?

Le déjeuner fut triste qui réunit, à midi, la duchesse, Mimi et Monsieur le curé d'Ozeron, à la table du desservant actuel d'Abrecave. Dès le matin même, les deux femmes et leur digne ami étaient allés prier sur la tombe respectée; mais, si ferventes qu'eussent été leurs prières, ils s'en retournèrent en proie à cetle mélancolie qui froisse le cœur lorsque notre demande n'est pas agréée. Il fallut cependant, alors qu'on eût pré-

MONSIEUR LE CURE D OZ'iRON

féré se recueillir dans sa tristesse, subir la coi versation de riiospilaliercuré dont le caractère, depuis le mois dernier, ne s'étaitpoint modifie Il avait reconnu vite la mère et la fille qui furent pour lui un sujet d'intrigue, au cimetière, le lendemain de la fête des Morts. Et lel^ravehomme pouvait se convaincre, à cette heure, que l'enfant qu'il avait alors interrogée n'avait pas seulement l'air d'être muelte, mais qu'elle l'était en vérité. Monsieur le curé dOzeron et ses deux amies entendirent nrn plus la critique de l'anciencuré d'Abrecave par son successeur, celui-ci ayant compris qu'elle n'eût pas été de mise, mais l'exposé d'un nouveau mode, conçu par lui, d'exploration sous-marine. Il prétendait avoir perfectionné le scaphandre de telle manière que, sans être relié à un bateau par des tuyaux amenant l'air, le plongeur pût aller et venir, manger, boire, et même dormir, sans difficulté. Monsieur le curé d'Ozeron l'écoutait sans trop lui répondre, se demandant pourquoi cet original, alors qu'il avait à sa disposition tant de belle terre et d'air pur où circuler, méditer, visiter ses ouailles, songeait à s'aller promener comme Neptune au fond de l'Océan.

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Si le découragement, à la suite d'une espérance qu'avaient fait naître les paroles d'un vieil homme à Lourdes, et que Ton avait entretenue un peu témérairement peut-être, n'avait embrumé les âmes de la duchesse et de son saint ami, cette conversation les eût é^dijés. Le déjeuner se prolongea si avant, à cause des inventions qui succédaient aux inventions, que Monsieur le curé d'Ozeron sursauta en consultant sa montre : il était matériellement impossible d'aller rejoindre Tunique train qui pouvait les ramener, la duchesse, Marie et lui. Son collègue, aussiaccueillant que bavard, mit à sa disposition la chambre d'ami et, quant aux dames, elles s'en iraient loger ce soir chez les meuniers d'Abrecave, qui en seraient charmés, étant si affectionnés à Monsieur le curé d'Ozeron. Celui-ci, Bénigne et la petite fille allèrent donc, dans l'après-midi, visiter l'Argentin et sa femme qui n'en furent pas peu flattés et multiplièrent leurs attentions, lorsque, en peu de mots glissés à part, ils apprirent que la duchesse n'était autre que la donatrice du collier, dont quelques perles avaient fait leur fortune au loin et sauvé, ici, leurs parents de la ruine. Le meunier, considérant celtefem-

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me aux manières si simples, à la physionomie si belleencore, mais douloureuse, pouvait croire à peine qu'elle était cette fée, qui, d'un g"este, avait fait s'entr'ouvrir la mer et les trésors de l'Amérique devant lui, et posé sur le torrent ces turbines dont s'échappaient des gerbes de cristal qui, à cette heure, faisaient sourire Marie.

Quant à Bénigne, bien que l'ancien curé d'Abrecaveluieût faitjadis part de cespremières grandes charités que le collier de perles avait permises, elle n'avait point gardé le souvenir spécial de cet emploi. Monsieur le curéd'Ozeron, qui était au courant, ne le lui avait point rappeléjusque-là. Mais, en ce jour,la voyant si triste, et, voulant en quelque manière lui remettre un peu de joie au cœur, en lui rappelant un bienfait venu d'elle, il la prit aussi à part et lui dit :

— Le bonheur de ces gens, leur gai moulin, ces cascades avec leurs perles, tels sont les fruits providentiels de votre collier. Et ce n'est certes pas les seuls bienfaits de cette charité. De^Tandes infortunes, le déshonneur même, ont été réparés par elle.

— Que nie dites-vous. Monsieur le curé ? Serait-il possible ?

MONSiaun LE CURÉ d'oZERON

— Ce que vous voyez ici est la première œuvre de votre joyau, accomplie par notre saint ami d'Abrecave.

Généreuse, aimant peu à se complaire dans le souvenir de bonnes actions qu'elle n'eût pu renouveler aujourd'hui, elle chang-ea de conversation. Et :

— Madame, dit-elle à la meunière, la grande joie de ma petite muette, c'est de jeter du grain aux poules, et les vôtres sont si jolies...

La brave femme ne laissapas Bénigne formuler davantage son désir. Elle ceignit Tenfant d'un tablier, et le releva en forme de poche, pour l'emplir de perles de maïs argenté.

La volaille accourut en caquetant. Mimi lançait, dans la lumière, les semences enlevées aux sceptres d'or de la belle m.oisson. Et, la voyant ainsi amusée, Bénigne ressentait dans son cœur une tendresse infinie, mais aussi cette tristesse sans nom qui enveloppe la mère au pied de la croix de son enfant. Jamais jour ne fut plus radieux que ce jour de mai. On eût dit que le Créateur le ressortait du fond des âges, qu'il le faisait échapper à cette corruption qui gagne de plus en plui notre nature déchue ; qu'il le pei-

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gnait de ce même soleil à l'ombre duquel Booz taisait la sieste, et qui vibrait sur les larges gravures de la Bible aimées du petit qui devint Pasteur d'Abrecave, et y mourut et y reposait.

Les flancs de la vallée s'accusaient en mosaïque de pierres précieuses, à quoi peut être seulement comparée cette étourdissante joie de verts noyers, de foins luisants, dans la torpeur du prairial neuf. Les meuniers, sachant que les voyageuses ne pourraient repartir que le lendemain matin, offrirent, avec empressement, avant qu'on la leur eût demandée, une chambre à Bénigne et à Marie et saisirent l'occasion de retenir, le soir même, à leur table, avec elles. Messieurs les curés d'Ozeron et d'Abrecave. On n'eut garde de leur refuser, tant, pour ces bonnes gens, une telle circonstance leur était un prétexte de marquer leur reconriaissance à la donatrice des perles, et tant ce leur était un honneur qu'elle acceptât l'invitation.

L'heure du souper est tardive à Abrecave, d'autant plus, à ce moment, que lesjeunes filles vaquent aux travaux des champs, et, c'est au retour seulement des semailles qu'elles jettent en

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hâteun fichu sur la tête, pour se rendre au mois de Marie.

L'après-midi se passa lentement, dans la déception : cette g-uérison, sans trop se Tavouerà soi-même, on l'avait espérée. Si Monsieur le curé d'Ozeron revint à la tombe de son maître, Bénig-ne etMimin'y retournèrent plus etse promenèrent, en attendant la douce cérémonie à l'église, sur cette claire lueur qu'est une route de montagne.

La cloche enfin sonna. Une telle tendresse tombait des cimes ! Il n'y avait point là un Sinaï tonnant, mais plutôt un Thabor où le berger prend sur son cœur la petitebrebis malade. Une fraîcheur de source succédait à l'embrasement solaire. Un grand brisement du cœur poignait Bénigne et Monsieur le curé d'Ozeron, en face de cet autel rural où avait jadis officié le grand mort dont ils vénéraient la mémoire. C'était à ce même autel, où trônait le Salut des infirmes, que le prêtre-poète avait suspendu, son ministère durant, et deux fois par année, l'étroite couronne de fleurs qui avait ceint le front de sa chérie.

Sur l'harmonium, plutôt des brises que des

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cantiques g-émirent, qui, avec les litanies, une dizaine de chapelet, quelques cierg-es ardents, une foison de roses et de pivoines et le salut, composèrent la naïve cérémonie. Monsieur le curé d'Ozeron, tout proche de la Viers^e, et à genoux sur un prie-Dieu de chêne, où il avait vu son protecteur incliné bien souvent, dissimulait ses larmes, la face enfouie dans ses mains jointes. Bénigne égrenait machinalement gon rosaire. Mimi contemplait avec curiosité les statues et le luminaire.

L'office terminé, les invités se rendirent au moulin où les meuniers, jeunes et vieux, avaient apprêté, en peu de temps, le repas le plus choisi, trop peut-être. Mais la duchesse était assez bonne pour être touchée d'une attention du cœur, de quelque manière qu'elle se manifestât.

11 était bien près de dix heures, et il faisait un beau clair de lune, quand on quitta la table pour aller s'asseoir et prendre le café sous les noyers. L*hôte racontait sa vie en Amérique, expliquait à Monsieurle curé d'Ozeron comment le fils de l'ancien notaire pourrait faire fortune.

C'est alors que les quarante perles, transfor-

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mées encore une fois, se prirent à briller plus radieusement que de coutume dans le torrent d'Abrecave. Ce n'était point sur les nouvelles turbines qu^elles étincelaleut dans la nuit, mais à une certaine distance de la plus vieille roue> conservée en pieuse mémoire de la construction primitive.

Mimi, échappant un instant à la surveillance maternelle, s'était assise sur un talus escarpé, en face de cette mousse qui ruisselait. Elle contemplait les perles qui irradiaient. La lumière électrique, là-bas, dans l'installation nouvelle d'où parvenait jusqu'à l'enfant le ronflement des moteurs, n'avait point cette douceur de la lune sur les gouttes d'eau rejaillissant de l'antique roue désormais immobile.

La muette regardait ces perles qui, élevées de l'Océan au Ciel, redescendaient dans cette gerbe du rapide ruisseau d' Abrecave. Oh 1 qu'elles étaient fines! Que la petite fille en était éblouie! Le soleil de la nuit se jouait parmi elles. S'il est beau de voir l'onde traversée par les rayons du midi, qu'elle est douce au regard cette caresse dont la pénètre le clair de lune ! Qui n'a bu à la source de ce bleu tremblant? De quel orient ne

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colorait-il pas ces graines liquides? Mimi, bien sage au bord du talus, ne les aurait pas analysées, mais elle leur souriait dans l'ombre, et les comparait justement à leurs sœurs qu'elle avait vues, ici où là, groupées en collier. Je dis ici ou là, car pour le joyau donné par sa mère au curé d'Abrecave, elle n'était point née, que Teût-elle connu? Mais, plutôt, à ces colliers innocents que tout enfant compose avec les verroteries d une boîte à jouets.

Ces larmes du torrent lui apparaissaient plus désirables que toutes les choses qu'elle avait observées en ce monde. Et comment non? Estce qu'elles ne réfractaient point cette ineffable lumière qui séduit les poètes et les enfants ?

Jusqu'à la base du frêne, sous lequel Mimi était assise, la fusée d'eau frappant la mousse venait frissonner impalpable. Ah! que recelaient donc ces perles î D'abord cette aube mélancolique des rossignols, qui avait frémi sur la terrasse du château natal du poète d'Àbrecave, quand Cécile adolescente, d'un mouvement de ses bras fragiles, s'était fiancée à lui; cet autre lever du crépuscule, ensuite, qui inondait la pelouse de Chanteluze, lorsque Bénigne, la fenêtre

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ouverte après une journée torride, laissait passer dans ses prières le large souffle des vers qu'elle avait entendu lire.

Mais que savait Mi mi, sinon que cette eau était brillante et fraîche, et que sa douce mère, à quelque distance, causait, après dîner, avec de braves personnes ? Qu'elle était bien, là, sur rherbe qu'elle lissait avec ses mains I Ah ! ce n'était pas elle, Mimi, qui se fût attristée de n'avoir pas été guérie, comme s'en affligeaient sa maman et Monsieur le curé d'Ozeron. Cela lui était bien égal, en cet instant, d'être muette î Le collier de perles du torrent ne chantait-il pas dans la nuit ?

Vint la tentation. Oh ! ces gouttes ! Qu'il eût été agréable d'en retenir quelques-unes dans ses doigts ! Il n'y avait qu'à se laisser glisser le long de cette herbe. . . Voyons. . .

— Maman î

L'eau, pourtant sans profondeur, où venait de tomber Mimi, l'effrayait.

— Maman ! maman !

La gerbe d'eau qui, moins distante, aspergeait sa figure, la glaçait d'un indicible émoi.

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— Maman! maman! maman!

Sous les noyers de la prairie, Bénigne écoutait Monsieur le curé d'Ozeron. 11 rappelait au meunier des souvenirs d'enfance. La terrible montagne, que la nuit envahissait, n'avait pour ces deux hommes qu'une douceur maternelle.

Une cascade qui grondait au loin, plus haut que le bruit des turbines, inspirait le fils de Véronique ;

— C'est par là que nous allions cueillir de la réglisse; et, dans ce chemin qui se perd dans la brume, notre vieux curé aimait à herboriser. H mettait son bréviaire dans sa boîte verte. Je crois que ces promenades lui étaient un double prétexte de pleurer, en se cachant le plus possible, et de méditer.

— Comment, objectait l'actuel curé d'Abrecave, d'ailleurs sans aucune malice, comment n'était-il pas détaché davantage des choses de ce monde ?

— Mon cher confrère, répondait Monsieur le curé d'Ozeron, c'est parce qu'il avait rompu avec la terre, qu'il versait ainsi des larmes dans la solitude. Il est assez exceptionnel qu'un prêtre ait soutfert dans une femme et une enfant qu'il

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a perdues. Cependant mon compagnon de jeunesse, ici présent, vous dira que notre saint Pasteur ne s'attaciiait point a ses croix personnelles ; que,, bien au contraire, repoussant tout égoïsme, il n'avait ici-bas qu'une famille; celle de ce village, où il nous a aimés comme des fils.

Le meunier appuyait :

— Ce moulin où j'ai riionneur de vous recevoir, eh bien ! ce moulin, vous savez grâce à qui, et grâce à quoi, il est debout ? Vous le savez, vous, Monsieur le curé d'Ozeron; et que c'est au jour de votre première Messe que le défunt revint de la ville, avec, dans sa soutane, un collier de perles qui pouvait racheter six moulins. C'est donc qu'il attirait les cœurs, pour qu'on lui confiât des misères à soulager ? Si j'ai trop parlé, dites-le. Mais la reconnaissance, parfois, vous étouffe.

Et le bon Argentin regardait, tour à tour, la duchesse, dont la physionomie restait discrète, et le pointilleux curé d'Abrecave, tout abasourdi, ne compr^'iiant pas, interrogeant ;

— Il y a des perles dans ce moulin? Comment? il y a des perles dans la bâtisse ?

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Il y avait des perles, les perles qui, en ce moment, baig-naient les cheveux de la petite Mimi qui avait glissé sur les pierres, et dont la langue s'était déliée, et qui continuait à appeler :

— Maman ! maman !

— C'est curieux, fit enfin la meunière, on dirait qu'on appelle du côté de la vieille roue.

— Mimi n'est pas là, remarqua, mais sans l'ombre d'une inquiétude. Bénigne.

Comme l'appel se "faisait entendre, les deux femmes se dirigèrent vers le petit ravin, moins un ravin qu'un fossé herbeux, dont le flan déclive était élevé de cinq ou six mètres.

Là, elles aperçurent, non loin de la roue hors d'usage, Mimi qui essayait en vain de remonter le talus. A chaque tentative, elle retombait dans l'eau qui atteignait, en cet endroit, à sa ceinture, et elle s'écriait :

— Maman î maman I

Cette exclamation avait Tair si naturel que la meunière, oubliant que l'enfant avait été muette, ne songeait qu'à la retirer de ce trou, et ne s'expliquait pas bien l'attitude de la mère qui, prise d'un frisson, sanglotait.

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— N'ayez pas peur, Madame. Voyez, je n'ai qu'à descendre et lui donner la main.

Bénigne ne répondait pas. Et, tandis que la brave femme hissait Mimi facilement, la mère se prosternait, les bras en croix, orientée vers les deux tombes, la grande et la petite, qu'elle savait là-bas, et sur lesquelles s'étendait avec amour le silence timide de la lune.

Elle prit enfin son enfant contre elle, et ne dit pas un mot, les dents serrées. Elle ressentait, avec une joie frénétique, la pénétration, jusqu'à son sein maternel, de Peau froide qui découlait des vêtements de la miraculée. Celle-ci rendait à sa mère son étreinte de toute la force de ses petits bras. Et, recherchant dans sa mémoire des mots qu'elle avait entendu prononcer par sa mère, comme tant d'autres mots qu'elle n'avait pu jusqu'ici proférer, elle disait, indistinctement encore, mais dans un gazouillis qui allait bientôt s'éclaircir :

— Maman, avec l'eau du moulin, j'ai voulu te faire un collier de perles.

0 sérénité de Dieu I Ainsi, toute douleur s'évanouissait. Il n'y avait plus d'enfant infirme; il n'y avait plus de journée lugubre où le vieil

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adultère se perpétrait ; il n'y avait plus de ruine; il n'y avait plus de deuil ; il n'y avait plus de poème de douleur. Seules, les grandes strophes d'amour, où le saint d'Abrecave avait chanté son espérance à Cécile, déployaient sans bruit leurs ailes dans l'âme de Bénigne. La nuit montait. Elle montait en grandissant. Elle submergeait les combes où Dieu a créé la douceur des perdrix blanches. Et, avec la nuit, s'élevait le cœur en s'élargissant. Et, au delà du cœur, c'était la prière qui s'en exhalait.

La meunière, qui avait enfin compris, s'était précipitée vers le groupe qui causait sous les noyers. Bénigne et Mimi arrivèrent. Tous se taisaient. Mais, sur la route, un pas se fit entendre. Un errant passait, et sa voix solitaire emplissait la nuit de cette antique berceuse dont on a enchanté mon enfance ;

... l'ange a passé ; Le jour a déjà baissé, L'oiseau bleu s'est envolé.

Et l'on n'entend pour tout bruit Que le ruisseau qui s'enfuit...

CHAPITUE Xni

A Ozeron, dans la plénitude solaire et la joie des feuillages, le grillon, la fauvette pî le merle se taisent pour écouler la voix du cl pn e rubicond, aux lurettes d'acier :

In supremse nocte censB Recumbens cum fratribus...

Ainsi, Seigneur, vous vous êtes mis à table avec nous, dans la nuit de la dernière Cène, et vous nous avez appelés vos frères.

La brise court comme Teau, les noisettes s'arrondissent, les joncs, le foin, la menthe, les campanules jonchent la rue. La procession passe comme balancée. Les pieds des enfants tantôt se précipitent, tantôt s'arrêtent. Et la bannière, au milieu de la rue, avance. Des rameaux, encore pleins de vie, coupés d'hier, tendent un voile vert contre les murs. Les champs de blé se

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dressent, là-bas, comme des tables magnifiques :

Observata leg-e plene Cibis in leg-alibus...

Voici des roses, une cascade de roses à Tangle du vieux mur, une cascade de roses rouges, comme s'il avait plu du feu. Voilà deux Ijs entre deux cierges aux flammes rousses. Un petit cbat s'entoure de sa queue dont l'extrémité se tortille. Et le bon chien, à qui les enfants avaient donné la croix d'honneur, regarde le défilé. Son beau panache va et vient, il est un peu étonné. Tout cela fait partie du cadre de ce ciel qui ne méprise aucune créature, pas plus le chien ou le chat que la guêpe qui livre bataille au capricorne sous le chêne :

Cibum turbae duodenae Se dat suis manibus...

0 mélodie bienheureuse ! 0 vous I qui vous donnez à manger, de vos propres mains, à ceux que vous avez choisis : il ne nous reste plus qu'à demeurer dans rélernité. Candeur ! Frappement régulier du tambour, et ce cri déchirant des

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trompettes, et l'inscription dorée qu'on lit sur la bannière qui avance toujours, avance lentement, avance en barrant la rue de toute la largeur de ses bras : « Mon fils, donnemoi ton cœur ! » Je vous le donne. Prenez-le. Mais qu'en ferez-vous ! Seul vous pouvez en tirer quelque chose, puisqu'il vous contient, puisque vous êtes attaché tellement à lui que vous ne pouvez en être arraché sans que je meure.

Tels sont les sentiments et les pensées de Bénigne, durant cette procession du Saint- Sacrement où elle a voulu venir assister avec Marie, avant leur départ pour Paris. 0 joie ineffable ! d'une mère dont l'enfant guérie mêle sa voix de source aux voix des chanteuses villageoises î Mimi, vêtue de blanc, effeuille des fleurs. Et la couronne qui est sur ses cheveux, habilement disposée par Bénigne, c'est la petite couronne, enlevée un moment au presbytère d'Ozeron, la petite couronne de cette autre Marie enterrée dans la solitude pastorale d'Abrecave.

Notre-Seigneur bénit la foule. On entend la clochette, comme de cet agneau pascal, puis le seul cliquetis des chaînettes des acres encensoirs

iG

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sur la verdure écrasée. Mimi, doux rosier, laisse pleuvoir des roses.

Qu'elle est loin ! la triste nuit pluvieuse, durant laquelle Bénigne avait heurté, pour la première fois, à la porte du presbytère d'Ozeron !

Dans l'assistance, nous reconnaissons des amis : la postière dont l'ombrelle est verte comme l'échiné de la rainette, jaune le corsage et grise la robe. Elle est satisfaite, aujoui Jiiui, d'échapper à l'obsession des plis recommandés, à l'arrogance du gendarme ambulant, à la vente de» timbreo. Elle est peu compliquée, malgré sa perruque. Une certitude pour elle, c'est qu'au Ciel il n"v aura plus de pédant et cruel inspecteur, qu vous demande avec brusquerie : Si un sous-préfet vous intimait l'ordre de violer le secret professionnel, que feriez-vous ?

Non, il n'y a plus de tyrannie administrative là où est Notre-Seigneur si bon, si désireux de ne point paraître, qu'il se cache sous l'apparence d'un morceau de pain. Voici Béni^ne, et voici Véronique toujours haute, toujours digne, dans son manteau romain. Elle précède un tas de commères parmi lesquelles Marthe, dont la mise plus encore qu'à l'ordinaire est soignée. Son

avarice n'exclut pas le grand soin qu'elle prend d'elle-même. Bien qu'elle ait une certaine religiosité, les hymmes et cantiques la touchent peu. Et puis, elle se demande pourquoi les curés ont tant d'or dessus. Elle se souvient, avec un orgueil mêlé d'amertume, qu'elle aussi, Marthe, il y a un an, portait sur elle une fortune, de quarantequatre mille francs, qu'elle avait été chargée de remettre à Monsieur le curé d'Ozeron de la part du meunier d'Abrecave. Ah ! certes ! pour que cet Américain m'ait confié une telle somme, au lieu de l'envoyer par la poste, il fallait qu'il connut bien mon honnêteté. Mais j'aurais pu voler l'argent, acheter, avec, une ferme à Montevideo. Je ne l'ai pas acquise parce que je n'ai pas dérobé cette somme. Et, alors, est-ce que l'on n'aurait pas dû me faire cadeau de la moitié ? ou seulement du quart ? Ainsi Marthe songe, cependant que là Prose du Laiida Sioii vibre au cœur de la vallée. A nouveau, l'on n'entend que le cliquetis des chaînettes des encensoirs. Le Seigneur bénit encore la foule prosternée. Monsieur le curé d'Ozeron, tenant à pleines mains le lourd Saint- Sacrement, le présente à la foule qui, bientôt, se remet en ordre et en marche. Entin, quittant Tau-

2 |2 MO-NSlEUPi LE CURE D OZERON

te^ champêtre bourré de lys, il reg-agne le dais cramoisi; que soutiennent quatre jeunes paysans et dont le vieux maire, le pharmacien, le docteur et l'épicier, relèvent les cordons aux franges d'or.

Dans le groupe qui entoure Monsieur le curé d'Ozeron, on remarque, non loin de Zéphyriu, Poli, Poli qui, dès l'aube, a quitté sa femm-e, enfin légitime, et remonté le gave jusqu'à Ozeron en visitant ses lignes à anguilles tendues la veille au soir. Il a levé six belles pièces, dont trois ont été ûfFerles à Véronique, et trois autres au cordonnier.

— Zéphyriu ! tu les cuiras avec un hachis d'ail et de persil. J'irai t'aider à les manger après la procession que j'aime mieux suivre ici que dans le village de ma femme où le curé est moins distingué.

Un soufile bleu gonfle le ciel. Le tambour gronde. On rentre dans l'église dont les murs vibrent. Notre-Seigneur bénit de nouveau son peuple. Et, lorsque, vers midi, Bénigne, Mimi et Véronique regagnent le presbytère, le parfum de la jonchée s'exalte dans l'ardeur du jour.

Ce fui un doux repas que celui qui suivit la

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cérémonie. Véronique servait, non point dans cet esprit d'esclavage auquel trop souvent le

onde assimile celui de la mère d'un prêtre campagnard, mais dans ce beau sens évangélique où tout l'honneur revient à la femme qui se dévoue. Les hommes épris de conventions eussent bien étonné Monsieur le curé d'Ozeron, en ui apprenant qu'il manquait d'éç^ard envers N'éronique, et bien déconcerté celle-ci en rabaissant le privilège de se dévouer. Bénigne, quoique Parisienne, avait trop vécu au pays basque pour se choquer du même usage qu'elle retrouvait en Béarn. Les anguilles de Poli et une dinde firent les frais de la Fête-Dieu, présentées dans une faïence dont se réjouit Mimi, et qui rappela les assiettes coloriées de Chanteluze à Bénigne. Cette mère ne se lassait pas d'entendre parler de mieux en mieux sa petite. Et, quand elle entendait la fauvette avant que la miraculée fut éveillée, elle souhaitait que, dès l'aube, l'enfant comme l'oiseau gazouillât. Le soir où Mimi avait été guérie dans le torrent d'Abrecave, Bénigne avait commencé de recouvrer cet épanouissement in.terrompu par le drame de Chanteluze.

L'après-midi se passa dans l'encens etles chants

MONSIEUR LE CLftÉ d'oZCROX

à Téo^lise. Bénigne et Mimi devaient quitter Ozeron le lendemain matin. La petite fille fut couchée de bonne heure dans la même chambre où, par une soirée si différente de celle-ci, tandis que sonnait le glas, on les avait accueillies elle et sa mère.

Maintenant, dans le jardin où ]\îonsieur le curé d'Ozeron était assis en face de Bénigne, la lune pâle se levait dans le jour finissant. Le prêtre demanda :

— Quand serez-vous à Paris ?

— Dans une semaine.

On entendit le ronflement d'un scarabée. Quelque oiseau fit bouger les feuilles. Puis, il n'y eut plus que le bruit de la batterie de cuisine que Véronique remettait en ordre.

— Votre mari sait-il que son enfant est guérie ? demanda simplement Monsieur le curé d'Ozeron à la duchesse.

Un peu farouche, elle répondit :

— Non. Que lui importerait, d'ailleurs?

— C'est aujourd'hui la Fête-Dieu, fit-il. Elle se tut. Il continuai :

— L'Hostie a comblé la plaine de bénédictions.

MONSIEUR LE CURÉ d'oZERON 2^5

Elle se taisait toujours. Il poursuivit :

— Nous sommes plongés dans le Seigneur qui a guéri votre enfant. Que ferez-vous pour Lui?

Il entendit que Bénigne se prenait à sangloter dans l'ombre. Il reprit :

— Considérez ce que Dieu a fait d'une poignée de perles que vous avez confiée à un humble desservant. Il les a fait chanter sur les lèvres de votre enfant. Elle dort en ce moment, niais, demain, comme autant de perles, se presseront de nouveau les syllabes sur ses lèvres, dans sa prière, et dans les mots d'amour qu'elle vous adressera. Que rendrez-vous à Celui qui a opéré toutes ces choses ?

Elle s'obstinait dans son mutisme.

— Sachez, dit-il, que votre mari m'a écrit. Il sait que je vous connais. ïl s'inquiète encore de vous et de sa fille, et se renseigne discrètement auprès des amis que vous possédez en Béarn.

— Eh bien ? fit-elle, ne pleurant plus.

— Cette fille, avec qui il vivait, l'a quitté, lasse d'un malade qui est complètement ruiné.

— Malade? interrogea Bénigne.

— Il est paralysé depuis un an, à la suite de ses débauches.

246 M:.tN-.ir,i.f\ Le curxÉ d'ozlros

Choquée, elle avait déjà compris :

— Et c'est un pareil époux que vous voulez rendre à son épouse?

— Il ne s'agit point d'épouse, ou, du moins, il n'est question que de la chrétienne dans lépouse.

Elle continuait de réprimer ses sanglots :

— Pourquoi, Monsieur le curé, cette démarche à l'impromptu? Si vous connaissiez déj^, dtrpuis quelque temps, les desseins de ce malheureux, qu'avcz-vous attendu jusqu'à présent pour m'en instruire?

— J'attendais le conseil du Seigneur.

— Le Seigneur vous a donc parlé?

— Il m'a parlé, la nuit, sur la terrasse d'Abrecave, lorsque votre enfant a crié vers vous avec la voix qui lui a été donnée.

Elle n'objecta rien.

— Peut-être m'a-t-il encore parlé, reprit-il, par la bouche d'un mendiant, mais, plus sûrement, lui-même, dans la splendeur de ce jour qui s'en va. Ce n'est pas en vain que l'Hostie aura été élevée aujourd'hui sur la terre d'Ozcron .

Bénigne évoqua la procession du malin. Elle

MONSIEUR LE CUnÉ d'ozî^RON 2^7

revit la petite couronne de roses blanches, la nuque innocente de Mimi agenouillée tandis que Jésus-Christ débordait des âmes. Elle n'eut qu'un mot :

— Oui.

Ce fut lui qui pleura.

Il la pria de le suivre. Il l'introduisit dans cette même pièce où il l'avait revue lorsque, sous la rafale de novembre, elle avait échoué au presbytère. Il alluma la lampe. Le portrait du curé d'Abrecave était là toujours, avec, au-dessous, l'auréole blanche et mince replacée tout à l'heure. Bénig-ne contempla l'ascétique fig-ure inondée d'une joie surnaturelle. C'était une peinture qui ne manquait pas de caractère. L'œuvre, peutêtre, de quelque admirateur qui passa par la montagne. L'homme de Dieu tenait d'une main un bréviaire usé; de l'autre cette fleur inefiPablement bleue que l'on nomme gentiane acaule.

Monsieur le curé d'Ozeron se dirisrea vers un meuble qu'il ouvrit, et dont il retira un cahier.

— Voici, dit-il à Bénigne, le compte des perles à ce jour.

Elle sourit.

C'était un pauvre cahier bien réglé. Au début,

2^8 MONSIEUR LE CURÉ d'oZSRON

l'écriture du prêtre poète endormi dans la solitude d'Abrecave tremblait. Son geste vacillant couvrait comme d'une bénédiction les sept premières années, de i884 à 1891. Puis, c'était la courte et ferme ronde de Monsieur le curé d'Ozcron qui prenait la suite. A côté de grosses charités comme le rachat du moulin, l'envoi du jeune meunier en Argentine, la réparation de la faute du fils du maire, son voyage, son établissement^ toute une liste de moindres secours était dressée. Il y avait des lignes bien tirées, des totaux, des reports, l'emploi de sommes, le remploi d'autres, le relevé des arrérages touchés, l'indication des valeurs acquises. Chacune de ces aumônes vivait, n'avait jamais été pour Monsieur le curé d'Abrecave, non plus que pour Monsieur le curé d'Ozeron, un chiffre sec. Tel bienfait représentait une pauvre vieille au coin du feu, tel autre un toit branlant ombragé d'un chêne. Les noms de la plaine d'Ozeron succédaient à ceux de la vallée d'Abrecave. Mais, ce que ne disait pas Monsieur le curé, c'est que, dans le meuble, il y avait un autre cahier où s'alignaient aussi bien des aumônes qu'il faisait avec sa propre bourse.

Bénig-ne le regardait feuilleter le compte des perles. Elle se penchait vers l'écriture du prêtre mort et lisait par exemple :

.,, Mme Lamaysou a reçu, le 3 décembre i884, pour frais de voyag-e et de séjour à Bayonne, oii son petit garçon a été opéré, la somme de cent francs, ci .... loo oo

... Mme Bonnecaze a reçu, le lo mars t885, à la naissance de son sixième enfant, un secours de cent francs, ci loo oo

... M. Prat a reçu, le i'''' juin i885, pour l'achat d'un appareil orthopédique, la somme de quatrevingts francs, ci » 80 oo

... Mme Vve Loustau a reçu, durant ce trimestre, 12 bons de viande, montant ensemble à quinze francs trente centimes, ci. . . i5 3o

... M. Nougué a reçu, le i5 avril 1887, la somme de soixante francs pour faciliter à son petit garçon un traitement à Salies, ci 60 00

... Mme Vve Maysonnave a reçu,

MO-VSIEUR LE CURÉ d'oZERON

le 9 avril 1888, la somme de onze cents francs représentant le prix d'un couple de bœufs tués par la foudre, (elle n'était pas assurée), ci i. 100 00

... Mme Carrèreareçu, pour solde <le graisse et de sabots, durant l'année 1890, la somme de soixante francs trente centimes, ci 60 3o

Quelques fleurs de montagne demeuraient entre les feuillets de ces comptes : un myrtil.un iris, un raisin-d'ours, un daphné, un arnica.

La tenue de ce cahier se poursuivait, à présent,de la main de Monsieur le curé d'Ozeron:

... Mme Nabarrot a reçu^ le i®*" janvier 1892, pour amortissement d'une dette qui la mettait en danger d'être saisie, trois cents francs, ci.. 3oo 00

... Le ménage Pédehontàa a reçu, le 4 août 1893, comme aide à l'adoption d'une nièce orpheline, infirme et en bas âge, trois cents francs, ci. 3oo 00

... Mme Lucassou a reçu, le 21 août 1893, pour une saison à Dax, cent cinquante francs. . i5o 00

El, ainsi de suite, jusqu'en ce mois de juin

1898. Et, Tannée précédente, était soig-neusement consigné le remboursement, capital et intérêts, par le meunier d'Abrecave, de la somme de quarante-quatre mille francs.

Bénigne à nouveau sourit, et :

— Vous voulez donc exposer à mes yeux mille bienfaits dont Monsieur le curé d'Abrecave et vous-même avez été les auteurs?

A son tour il sourit, et répliqua :

— Le Royaume des Cieux est encore semblable à un marchand qui cherchait de bonnes perles. Que nous les ayons trouvées, je le veux. Mais c'est vous qui les avez livrées. 11 vous a été donné de faire tout ce bien. Que donnerezvous au Seigneur, qui vous l'a rendu au ccnluple en guérissant votre enfant? Il ne vous resle plus que le sacrifice de vous-même.

Elle regarda Monsieur le curé d'Ozeron, puir? le portrait du saint homme d'Abrecave. Elle dit enfin :

— S'il ne s'agit que du sacrifice de moi-même, c'est bien peu de chose, il est fait. Mais il y a Mimi, et nous sommes déjà si à l'étroit ! Comment nous charger d'un malade sans ressources ou, plutôt, comment vivrons-nous?

MONSIEUR L\ CUUE D OZERON

— De combien disposez-vous ?

— De ciuq mille francs de rente, dont mon père et ma mère, en se privant, me servent quinze cents.

— Vous déplairait-il de vous fixera Lourdes?

— N'était cette question de mes parents, qui ne quittent plus Paris, je l'habiterais avec Mimi.

— Je sais, à Lourdes, une Maison de retraite où l'on vous accueillerait tous trois.

Bénig-ne eut un sursaut interrogateur. Le digne Monsieur le curé d'Ozeron continua calmement :

— ... Où l'on vous accueillerait tous trois, c'est-à-dire vous, votre mari et votre enfant, pour une pension à peine plus importante que la ressource dont vous disposez.

— A peine plus importante, murmura Bénig-ne, mais...

— 11 y a les perles,

— Si gênée que je sois, il m'en coûterait beaucoup d'en distraire, à mon usage, quelques-unes. Je les ai données si volontiers 1

— Il n'est point nécessaire que vous les repreniez. Elles savent faire le bien sans se diminuer. Ce sont des vierges sages.

HONSIEUK LE CLUÉ d'oZCRON 2-53

— Comment donc? fit Bénigne peu entendue aux affaires.

Monsieur le curé d'Ozeron ouvrit le livre de comptes et :

— Voici, dit-il, ce qui reste en caisse, après remboursement par le bon meunier d'Abrecave, défalcation faite de ce que j'ai payé pour combler un déficit, établir un jeune homme en Amérique, et porter quelques secours aux uns et aux autres. Vous voyez que les quarante perles sont intactes. Les rentrées d'arrérages, quelques hausses, quelques sorties, ont balancé bien au delà...

— Monsieur le curé, vous me parlez hébreu, observa Bénigne.

— C'est vrai. Madame. 11 vaut mieux que je vous dise que, sans se disperser ni se perdre, les perles peuvent augmenter votre petite rente chaque année. Elles ont agi comme les fidèles serviteurs de TEvangile, qui placèrent bien leurs talents.

Il replaça le cahier dans le secrétaire qu'ii referma après en avoir retiré une lettre. Bénigne reconnut, sur l'enveloppe, l'écriture de son mari.

254 MONSIBUR LB CURE d'oZERON

— Vous allez, lui dit-il, emporter ce pli dans votre chambre, en prendre connaissance. Vous ne me direz ce que vous en pensez que demain, avant votre départ, après la Messe. Prenez-le, et puis ceci.

Il tendit à Bénigne un crucifix de cuivre, tout usé.

— Il fut au vieil apôtre dont, sans doute, l'intercession a aidé à la guérison de Marie. Vous lirez cette lettre en jetant parfois les yeux sur cette croix.

La duchesse tremblait un peu en regagnant sa chambre où Marie dormait d'un sommeil heureux, bien grosse, les joues rouges. Une dent pareille à une perle pointait entre les lèvres de Tenfant. Bénigne fit glisser labat-jour. et, ayant baisé les pieds du Seigneur, elle lut la longue épître de son mari.

Elle était adressée à Monsieur le curé d'Ozcron dont le duc savait, par des amis, l'affection pour sa femme. L'écriture en était hésitante, mais claire la pensée. Dès les premières lignes, il demandait que fût communiqué à Bénigne ce mémoire qui n'était qu'une sincère accusation portée contre lui-même. Il donnait pleine auto-

MONSIEUR LE CURE d'ozêRON 255

risation de le montrer à telle personne qu'il plairait à Monsieur le curé d'Ozeron, ne fût-ce que pour éloig-ner autrui de la voie où il s'était égaré. Il y avait, dans cette missive, un accentd'un ascétisme sing-ulier. Quand la lectrice attentive en fut à la troisième page, comme elle la tournait, un lég-CT cri lui échappa. Une photographie glissait du pli, une photographie de Jean qui ne l'avait point placée là pour apitoyer, ce qui eût juré avec le ton du texte, mais pour se montrer tel qu'il était devenu. Ce n'était plus le beau visage qui, au-dessus des sources de Chanteluze, tremblait dans la glace liquide, tout contre celui de la fiancée. Mais tant de nuages depuis avaient passé sur les fontaines, tant d'ombre sur l'âme de Bénigne, que ce cri jaillit en silence de son cœur, malgré elle :

— Ah ! que je l'aime ainsi !

Le duc ne comptait pas alors plus de trenteneuf ans, et n'en marquait peut-être point davantage sur ce portrait : mais quelle physionomie transfigurée par la souffrance I L'épreuve était récente où se lisait, inscrit au crayon, le lieu d'origine: Cannes. Quelque ami du moribond l'avait prise. La chambreoù Jean était ainsi pro-

MONSIBUR LE CL HE D OZiSnQN

jeté s'ouvrait toute claire sur un jardin où devait mourir le murmure de la mer. 11 reposait sur une chaise longue et sa haute taille en paraissait agrandie. Il était habillé d'un costume très simple, qui convenait à sa parfaite distinction, rasé à la mode anglaise, et ses cheveux souples et bien fournis, mais dont la plupart étaient blancs, retombaient sur le côté gauche du front maladivement développé parla dépression des tempes. Il était chaussé d'escarpins. Mais ce n'était point par la baie ensoleillée que regardait cet être dont l'âme n'était plus enclose que dans une fragile dépouille. Il paraissait étrang-erà cette ardeur d'une lumière stérile, qui l'enveloppait et dansait au-dessus des flots noirs de beau temps, embaumée d'eucaljptus. Jeain fixait, d'un regard qui ne mentait point, un crucifix. D'un geste lassé de son bras amaigri, il retenait son Dieu dans sa main. On ressentait que cet homme avait fait appel à la dernière ressource, à l'Ami qui revient au premier signe de celui qui vient de le couvrir d'outrages. C'était, pour Bénigne, que de contempler cet homme qui avait possédé sa jeunesse exubérante et poétique, un mélange émouvantd'angoisse, dc[i!ic,

de rancune et d'amour. Mais que faisait-il là ? Qui donc, se demandait-elle, allait entrer à sa place, à la place de l'épouse qui soigne et console, dans cette cellule d'hôtel, meublée d'une com.mode sur laquelle un petit autel était dressé à la Vierge de Lourdes ? Mais celle-ci la rassurait. Partout où elle est, le démon fuit, la paix revient comme la brise aux palmes, telle qu'en ce moment elle s'insinuait dans le cœur de Béniç;-ne.

Jean parlait, en effet, dans sa lettre, de ce séjour qu'il avait fait à Cannes où l'avaient dépêché les médecins. Et il expliq^uait entre autres choses :

« Ma triste, mais bienheureuse conversion, s'est opérée l'année dernière. Je n'ai rien rapporté à Dieu que de vil, c'est-à-dire moi-même. Rien de noble, en effet, n'a présidé au retour de l'enfant prodigue et malade. Il a fallu, pour toucher ce coeur insensible, pour m'arracher un cri, le départ de cette fille vicieuse qui m'a quitté sans un regret, que j'ai préférée ainsi, peinte comme une vieille idole, à la sagesse, à la pureté.

«... Aujourd'hui que m'est à jamais interdit de

208 MONSIEUR LE CUKÉ D'OZEROK

jouir de celte compag-ne parfaite, à qui je veux seulement demander pardon au seuil de la mort, je ressens tout ce qui la rapprochait du véritable am^ur et tout ce qui m'en éloignait.

« L'habitude qu'il a de cueillir des fruits douteux avec facilité, laisse croire à celui qui se fiance, que la vierge qu'on lui présente n'offre qu'une plus belle occasion de goûtera uneespèce plus savoureuse. Qu'il se trompe! J'avoue l'espèce de gêne que j'éprouvai à Chanteluze au premier jour que, fiancé, j'appuyai affectueusement la main sur l'épaule de Bénigne qui me regarda en souriant. Faut-il avouer? Je me récusais malgré moi, en face de cette beauté saine que je ne pourrais goûter pleinement, non dans son cor[)S sans doute, mais dans son âme neuve. Elle m'embarrassait. Je la sentais d'un or pesant çt sans alliage, et je comprenais que, pour l'éprouver à son juste titre, et lui attribuer toute sa valeur, il aurait fallu que je fi ssc de la même trempe. Ah ! que n'essajai-je de l'épuration toujours possioie à un chrétien ? Mais combien d'hommes, à l'approche d'un si grand sacrement, songent à la communion fréquente et vraie qui fait descendre, dans le creuset des cœurs, ce feu

auquel nulle corruption ne résiste ? Certes I j'accompagnai parfois Bénigne à la sainte-table. Mais, dois-je dire que je le fis presque dans un sentiment de pure convenance ? Et si la ôamme qui embrasait la fiancée participait de ce foyer vierg-e qui descendait du Ciel en elle, celle qui me brûlait venait d'en bas. m

Il terminait :

«... Qu'importe d'ailleurs, aujourd'hui, d'ëtaler un grand mal qui m'a jeté où je suis tombé, à celle qui ne me doit rien, que j'ai bassement, cruellement offensée ! Je n'ai d'espoir que dans la mort que j'accueillerai dans une solitude où j'ai du moins la joie de souffrir, où toute ma passion est pour ma femme et ma petite infirme bien aimées, dans ce Christ déchiré. »

Bénigne porta son mouchoir inondé de larmes à sa bouche, pour voiler un de ces sanglots par quoi l'âme semble être arrachée du corps par l'amour divin. La pendule, qui représentait une moissonneuse, tinta deux heures, et, à haute voix, la petite Marie, dans son sommeil, dit :

— Papa...

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