‹ Monsieur le curé d'Ozeron, romanChapitre 13 sur 16 · CHAPITRE XÏI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XÏI

Bénigne et Monsieur le curé d'Ozeron furent exacts à leur rendez-vous en Abrecave. Marie accompagnait sa mère en proie depuis quelques jours à une assez lourde tristesse. Uentreprise de ce nouveau pèlerinage sur une tombe, pour obtenir laguérison de sa fille, laissait maintenant la duchesse incrédule sur une heureuse issue. Et la singulière intervention du vieillard à la Grotte de Lourdes ne lui semblait plus être qu'un des banaux incidents qui se reproduisent dans ces foules qui comprennent toujours quelques exaltés, quelques innocents. Elle traversait une de ces crises de découragement que même l'âme la plus énergique dans la piété connaît. Il est des heures où les bras se lassent d'avoir tant supplié sans que Ton ait obtenu ce qu'on désire. L'agonie de la pauvre femme avait tant duré ! A part quelques moments de ferveur, et ces apaisements

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que donnent les larmes, quels répits avait-elle eus depuis cet orage qui, à Chanteluze, avait brisé son cœur? Son mari continuait sans doute de mener la même existence, et l'infirmité de leur fille persistait. Elle n'espérait plus dans ce que les docteurs lui avaient laissé entrevoir de la possibilité d'une cure progressive et lente. Encore que Tenfant entendît clairement le langage de sa mère, et le moindre son émis dans un appartement ou un jardin, aucun symptôme, même léger, n'indiquait une modification de son état. Ah 1 que Bénigne, parlant pour sa Mimi, l'avait répété parmi les supplications des autres pèlerins, Véphphéta qui ouvre et rend sonore la bouche du muet de l'évangile 1 Autant de fois hélas! elle avait vu s'éloigner l'Hostie, et, autant de fois, tenant son infirme par la main, cette exclamation lui était échappée : Il s'en va ! tandis qu'en effet, avec une terrible majesté, le Christ lui-même se détournait sans Texaucer, lui qui, pourtant, a connu la douleur de sa Mère. Nous ne vous demandons pas com[)te. Seigneur, de vos refus ou de vos atermoiements. Seigneur, nous vous aimons. Seigneur, nous vous adorons.

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Aucun élan, aucune onction, mais la sécheresse et /'à quoi bon qui, parfois, paralysent les cœurs les plus religieux. Et même cette brise légère était tombée qui, peu de jours auparavant, avait incliné Bénigne à ce nouveau voyage. N'avait-elle pas suffisamment imploré la Vierge à Lourdes? Abrecave? Pourquoi Abrecave? Le Ciel était sourd. Gomment forcer ici un miracle que là-bas elle n'avait pa>i obtenu? Il ne faut point s'acharner dans une obstination que Dieu réprouve, puisqu'il ne la favorise point. Il en sera de ce soir comme de demain. Rien ne fait pressentir le miracle, ni dans mon âme, ni au dehors. Des miracles? ce n'est point qu'il ne s'en produise, mais ils sont si rares I Et, quand on les observe, comme il m'a été donné plusieurs fois à Lourdes, il ne semble pas qu'ils puissent atteindre ceux qui en sont témoins. J'ai vu se relever de leurs grabats des hommes à moitié morts. Ils avaient sans doute une foi à transporter les montagnes. Pourtant, moi. Bénigne, j'ai fait ce que j'ai pu : j'ai pleuré, offert ma vie, je me suis tordu les mains, et l'ange n'est pas venu guérir Marie dans la piscine probatique. Longtemps, j'ai cru, lorsque je faisais boire mon enfant au

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g-obelet des malades, que sa langue, comme un pétale de rose, allait épouser le murmure de l'eau, iîélas ! il n'en a rien été. Et je sanglotais quand elle essuyait ses lèvres et me souriait sans me parler. Pourquoi êtes-vous tellement beau, site d'Abrecave, alors que j'y reviens avec mon enfant qui n'est pas guérie? 0 feuillages lustrés I bloc de ciel bleu dont la lumière étincelle dans les boutons d'or et les sainfoins I masse montagneuse aux damiers de fluide émeraude ! fauvettes et merles et grillons ! ô choses que je voyais et que j'entendais, sur la pelouse de Chanleluze, quand l'âme d'un saint poète y brillait et chantait à l'unisson, pourquoi votre splendeur s'évanouit-elle parce que la langue de ma petite fille est retenue?

Le déjeuner fut triste qui réunit, à midi, la duchesse, Mimi et Monsieur le curé d'Ozeron, à la table du desservant actuel d'Abrecave. Dès le matin même, les deux femmes et leur digne ami étaient allés prier sur la tombe respectée; mais, si ferventes qu'eussent été leurs prières, ils s'en retournèrent en proie à cette mélancolie qui froisse le cœur lorsque notre demande n'est pas agréée. Il fallut cependant, alors qu'on eût pré-

féré se recueillir dans sa tristesse, subir la conversation de rhospitaliercuré dont le caractère, depuis le mois dernier, ne s'était point modifié. Il avait reconnu vite la mère et la fille qui furent pour lui un sujet d'intrigue, au cimetière, le lendemain de la fête des Morts. Et lebravehomme pouvait se convaincre, à cette heure, que l'enfant qu'il avait alors interrogée n'avait pas seulement l'air d'être muette, mais qu'elle l'était en vérité. Monsieur le curé d'Ozeron et ses deux amies entendirent non plus la critique de l'ancien curé d'Abrecave par son successeur, celui-ci ayant compris qu'elle n'eût pas été de mise, mais l'exposé d'un nouveau mode, conçu par lui, d'exploration sous-marine. II prétendait avoir perfectionné le scaphandre de telle manière que, sans être relié à un bateau par des tuyaux amenant l'air, le plongeur pût aller et venir, manger, boire, et même dormir, sans difficulté. Monsieur le curé d'Ozeron l'écoutait sans trop lui répondre, se demandant pourquoi cet original, alors qu'il avait à sa disposition tant de belle terre et d'air pur où circuler, méditer, visiter ses ouailles, songeait à s'aller promener comme Neptune au fond de l'Océan.

Si le découragement, à la suite d'une espérance qu'avaient fait naître les paroles d'un vieil homme à Lourdes, et que Ton avait entretenue un peu témérairement peut-être, n'avait embrumé les âmes de la duchesse et de son saint ami, cette conversation les eût égayés Le déjeuner se prolongea si avant, à cause des inventions qui succédaient aux inventions, que Monsieur le curé d'Ozeron sursauta en consultant sa montre : il était matériellement impossible d'aller rejoindre Tunique train qui pouvait les ramener, la duchesse, Marie et lui. Son collègue, aussi accueillant que bavard, mit à sa disposition la chambre d'ami et, quant aux dames, elles s'en iraient loger ce soir chez les meuniers d'Abrecave, qui en seraient charmés, étant si affectionnés à Monsieur le curé d'Ozeron. Celui-ci, Bénigne et la petite fille allèrent donc, dans l'après-midi, visiter l'Argentin et sa femme qui n'en furent pas peu flattés et multiplièrent leurs attentions, lorsque, en peu de mots glissés à part, ils apprirent que la duchesse n'était autre que la donatrice du collier, dont quelques perles avaient fait leur fortune au loin et sauvé, ici, leurs parents de la ruine. Le meunier, considérant celte fem-

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me aux manières si simples, à la physionomie si belle encore, mais douloureuse, pouvait croire à peine qu'elle était cette fée, qui, d'un g-este, avait fait s'entr'ouvrir la mer et les trésors de l'Amérique devant lui, et posé sur le torrent ces turbines dont s'échappaient des gerbes de cristal qui, à cette heure, faisaient sourire Marie.

Quant à Bénigne, bien que l'ancien curé d'Abrecaveluieût fait jadis part de ces premières grandes charités que le collier de perles avait permises, elle n'avait point gardé le souvenir spécial de cet emploi. Monsieur le curéd'Ozeron, qui était au courant, ne le lui avait point rappeléjusque-là. Mais, en ce jour,Ia voyant si triste, et, voulant en quelque manière lui remettre un peu de joie au cœur, en lui rappelant un bienfait venu d'elle, il la prit aussi à part et lui dit :

— Le bonheur de ces g"ens, leur gai moulin, ces cascades avec leurs perles, tels sont les fruits providentiels de votre collier. Et ce n'est certes pas les seuls bienfaits de cette charité. De grandes infortunes, le déshonneur même, ont été réparés par elle.

— Que me dites-vous. Monsieur le curé ? Serait-il possible ?

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— Ce que vous voyez ici est la première œuvre de votre joyau, accomplie par notre saint ami d'Abrecave.

Généreuse, aimant peu à se complaire dans le souvenir de bonnes actions qu'elle n'eût pu renouveler aujourd'hui, elle changea de conversation. Et :

— Madame, dit-elle à la meunière, la grande joie de ma petite muette, c'est de jeter du grain aux poules, et les vôtres sont si jolies...

La brave femme ne laissapas Bénigne formuler davantage son désir. Elle ceignit l'enfant d'un tablier, et le releva en forme de poche, pour l'emplir de perles de maïs argenté.

La volaille accourut en caquetant. Mimi lançait, dans la lumière, les semences enlevées aux sceptres d'or de la belle moisson. Et, la voyant ainsi amusée. Bénigne ressentait dans son cœur une tendresse infinie, mais aussi cette tristesse sans nom qui enveloppe la mère au pied de la croix de son enfant. Jamais jour ne fut plus radieux que ce jour de mai. On eût dit que le Créateur le ressortait du fond des âges, qu'il le faisait échapper à cette corruption qui gagne de plus en plus notre nature déchue ; qu'il le pei-

gnait de ce même soleil à Tombre duquel Booz faisait la sieste, et qui vibrait sur les larges gravures de la Bible aimées du petit qui devint Pasteur d'Abrecave, et y mourut et y reposait.

Les flancs de la vallée s'accusaient en mosaïque de pierres précieuses, à q\ioi peut être seulement comparée cette étourdissante joie de verts noyers, de foyers luisants, dans la torpeur du prairial neuf. Les meuniers, sachant que les voyageuses ne pourraient repartir que le lendemain matin, offrirent, avec empressement, avant qu'on la leur eût demandée, une chambre à Bénigne et à Marie et saisirent Toccasion de retenir, le soir même, à leur table, avec elles, Messieurs les curés d'Ozeron et d'Abrecave. On n'eut garde de leur refuser, tant, pour ces bonnes gens, une telle circonstance leur était un prétexte de marquer leur reconr^aissance à la donatrice des perles, et tant ce leur était un honneur qu'elle acceptât l'invitation.

L'heure du souper est tardive à Abrecave, d'autant plus, à ce moment, que lesjeunes filles vaquent aux travaux des champs, et, c'est au retour seulement des semailles qu elles jettent en

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hâte un fichu sur la tète, pour se rendre au mois de Marie.

L'après-midi se passa lentement, dans la déception : cette guérison, sans trop se l'avouer à soi-même, on l'avait espérée. Si Monsieur le curé d'Ozeron revint à la tombe de son maître, Bénig-ne etMimin'y retournèrent plus etse promenèrent, en attendant la douce cérémonie à l'église, sur cette claire lueur qu'est une route de montagne.

La cloche enfin sonna. Une telle tendresse tombait des cimes ! Il n'y avait point là un Sinaï tonnant, mais plutôt un Thabor où le berger prend sur son cœur la petitebrebis malade. Une fraîcheur de source succédait à l'embrasement solaire. Un grand brisement du cœur poignait Bénigne et Monsieur le curé d'Ozeron, en face de cet autel rural où avait jadis officié le grand mort dont ils vénéraient la mémoire. C'était à ce même autel, où trônait le Salut des infirmes, que le prêtre-poète avait suspendu, son ministère durant, et deux fois par année, l'étroite couronne de fleurs qui avait ceint le front de sa chérie.

Sur l'harmonium, plutôt des brises que des

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cantiques g^émirent, qui, avec les litanies, une dizaine de chapelet, quelques cierg-es ardents, une foison de roses et de pivoines et le salut, composèrent la naïve cérémonie. Monsieur le curé d'Ozeron, tout proche de la Vierge, et à g^enoux sur un prie-Dieu de chêne, où il avait vu son protecteur incliné bien souvent, dissimulait ses larmes, la face enfouie dans ses mains jointes. Bénigne égrenait machinalement son rosaire. Mimi contemplait avec curiosité les statues et le luminaire.

L'office terminé, les invités se rendirent au moulin où les meuniers, jeunes et vieux, avaient apprêté, en peu de temps, le repas le pluschoisi, trop peut-être. Mais la duchesse était assez bonne pour être touchée d'une attention du cœur, de quelque manière qu'elle se manifestât.

Il était bien près de dix heures, et il faisait un beau clair de lune, quand on quitta la table pour aller s'asseoir et prendre le café sous les noyers. L'hôte racontait sa vie en Amérique, expliquait à Monsieurle curé d'Ozeron comment le fils de l'ancien notaire pourrait faire fortune.

C'est alors que les quarante perles, transfor-

mées encore une fois, se prirent à briller plus radieusement que de coutume dans le torrent d'Ab'recave. Ce n'était point sur les nouvelles turbines qu'elles étincelaient dans la nuit, mais à une certaine distance de la plus vieille roue, conservée en pieuse mémoire de la construction primitive.

Mimi, échappant un instant à la surveillance maternelle, s^était assise sur un talus escarpé,en face de cette mousse qui ruisselait. Elle contemplait les perles qui irradiaient. La lumière électrique, là-bas, dans l'installation nouvelle d'où parvenaitjusqu'à Tenfant le ronflement des moteurs, n'avait point cette douceur de la lune sur les g-outtes d'eau rejaillissant de l'antique roue désormais immobile.

La muette regardait ces perles qui, élevées de l'Océan au Ciel, redescendaient dans cette g-erbe du rapide ruisseau d' Abrecave. Oh I qu'elles étaient fines! Que la petite fille en était éblouie ! Le soleil de la nuit se jouait parmi elles. S'il est beau de voir l'onde traversée par les rayons du midi, qu'elle est douce au regard cette caresse dont la pénètre le clair de lune ! Qui n'a bu à la source de ce bleu tremblant? De quel orient ne

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colorail-il pas ces graines liquides? Mimi, bien sage au bord dii talus, ne les aurait pas analysées, niais elle leur souriait dans l'ombre, et les comparait justement à leurs sœurs qu'elle avait vues, ici où là, groupées en collier. Je dis ici ou là, car pour le joyau donné par sa mère au curé d'Abrecave, elle n'était point née, que l'eût-elle connu? Mais, plutôt, à ces colliers innocents que tout enfant compose avec les verroteries d'une boîte à jouets.

Ces larmes du torrent lui apparaissaient plus désirables que toutes les choses qu'elle avait observées en ce monde. Et comment non? Estce qu'elles ne réfractaient point cette ineffable lumière qui séduit les poètes et les enfants ?

Jusqu'à la base du frêne, sous lequel Mimi était assise, la fusée d'eau frappant la mousse venait frissonner impalpable. Ah 1 que recelaient donc ces perles ! D'abord cette aube mélancolique des rossignols, qui avait frémi sur la terrasse du château natal du poète d'Abrecave, quand Cécile adolescente, d'un mouvement de ses bras fragiles, s'était fiancée à lui ; cet autre lever du crépuscule, ensuite, qui inondait la pelouse de Chanteluze, lorsque Bénigne, la fenêtre

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ouverte après une journée torride, laissait passer dans ses prières le large souffle des vers qu'elle avait entendu lire.

Mais que savait Mimi, sinon que cette eau était brillante et fraîche, et que sa douce mère, à quelque distance, causait, après dîner, avec de braves personnes ? Qu'elle était bien, là, sur Therbe qu'elle lissait avec ses mains I Ah ! ce n'était pas elle, Mimi, qui se fût attristée de n'avoir pas été guérie, comme s'en affligeaient sa maman et Monsieur le curé d'Ozeron. Cela lui était bien égal, en cet instant, d'être muette ! Le collier de perles du torrent ne chantait-il pas dans la nuit ?

Vint la tentation. Oh I ces gouttes I Qu'il eût été agréable d'eu retenir quelques-unes dans ses doigts ! Il n'y avait qu'à se laisser glisser le long de cette herbe lisse... Voyons...

— Maman 1

L'eau, pourtant sans profondeur, où venait de tomber Mimi, l'cArayait.

— Maman ! maman !

La gerbe d'eau qui, moins distante, aspergeait sa figure, la glaçait d'un indicible émoi.

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— Maman I maman ! maman !

Sous les noyers de la prairie, Bénigne écoutait Monsieur le curé d'Ozeron. Il rappelait au meunier des souvenirs d'enfance. La terrible montagne, que la nuit envahissait, n'avait pour ces deux hommes qu'une douceur maternelle.

Une cascade qui grondait au loin, plus haut que le bruit des turbines, inspirait le fils de Véronique :

— C'est par là que nous allions cueillir de la réglisse ; et, dans ce chemin qui se perd dans la brume, notre vieux curé aimait à herboriser. Il mettait son bréviaire dans sa boîte verte. Je crois que ces promenades lui étaient un double prétexte de pleurer, en se cachant le plus possible, et de méditer.

— Gomment, objectait l'actuel curé d'Abrecave, d'ailleurs sans aucune malice, comment n'était-il pas détaché davantage des choses de ce monde ?

— Mon cher confrère, répondait Monsieur le curé d'Ozeron, c'est parce qu'il avait rompu avec la terre, qu'il versait ainsi des larmes dans la solitude. Il est assez exceptionnel qu'un prêtre ait souffert dans une femme et une enfant qu'il

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a perdues. Cependant mon compagnon de jeunesse, ici présent, vous dira que notre saint Pasteur ne s'attachait point à ses croix personnelles ; quCj bien au contraire, repoussant tout égoïsme, il n'avait ici-bas qu'une famille ; celle de ce villag-e, où il nous a aimés comme des fils.

Le meunier appuyait :

— Ce moulin où j'ai Thonneur de vous rece- A^oir, eh bien I ce moulin, vous savez grâce à qui, et grâce à quoi, il est debout ? Vous le savez, vous. Monsieur le curé d'Ozeron; et que c'est au jour de votre première Messe que le défunt revint de la ville, avec, dans sa soutane, un collier de perles qui pouvait racheter six moulins. C'est donc qu'il attirait les cœurs, pour qu'on lui confiât des misères à soulager ? Si j'ai trop parlé, diles-le. Mais la reconnaissance, parfois, vous étouffe.

Et le bon Argentin regardait, tour à tour, la duchesse, dont la physionomie restait discrète, et le pointilleux curé d'Abrecave, tout abasourdi, ne comprenant pas, interrogeant :

— Il y a des perles dans ce moulin? Gomment? il y a des perles dans la bâtisse ?

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Il y avait des perles, les perles qui, en ce moment, baignaient les cheveux de la petite Mimi qui avait glissé sur les pierres, et dont la langue s'était déliée, et qui continuait à appeler :

— Maman ! maman I

— C'est curieux, fit enfin la meunière, on dirait qu'on appelle du côté de la vieille roue.

— Mimi n'est pas là, remarqua, mais sans l'ombre d'une inquiétude, Bénigne.

Comme l'appel se faisait entendre, les deux femmes se dirigèrent vers le petit ravin, moins un ravin qu'un fossé herbeux, dont le flan déclive était élevé de cinq ou six mètres.

Là, elles aperçurent, non loin de la roue hors d'usage, Mimi qui essayait en vain de remonter le talus. A chaque tentative, elle retombait dans l'eau qui atteignait, en cet endroit, à sa ceinture, et elle s'écriait :

— Maman ! maman 1

Cette exclamation avait l'air si naturel que la meunière, oubliant que l'enfant avait été muette, ne songeait qu'à la retirer de ce trou, et ne s'expliquait pas bien l'attitude de la mère qui, prise d'un frisson, sanglotait.

— N'ayez pas peur, Madame. Voyez, je n'ai qu'à descendre et lui donner la main.

Bénigne ne répondait pas'. Et, tandis que la brave femme hissait Mimi facilement, la mère se prosternait, les bras en croix, orientée vers les deux tombes, la grande et la petite, qu'elle savait là-bas, et sur lesquelles s'étendait avec amour le silence timide de la lune.

Elle prit enfin son enfant contre elle, et ne dit pas un mot, les dents serrées. Elle ressentait, avec une joie frénétique, la pénétration, jusqu'à son sein maternel, de l'eau froide qui découlait des vêtements de la miraculée. Celle-ci rendait à sa mère son étreinte delà force de ses petits bras. Et, recherchant dans sa mémoire des mots qu'elle avait entendu prononcer par sa mère, comme tant d'autres mots qu'elle n'avait pu jusqu'ici proférer, elle disait, indistinctement encore, mais dans un gazouillis qui allait bientôt s'éclaircir :

— Maman, avec l'eau du moulin, j'ai voulu te faire un collier de perles.

O sérénité de Dieu I Ainsi , toute douleur s'évanouissait. Il n'y avait plus d'enfant infirme; il n'y avait plus de journée lugubre où le vieil

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adultère se perpétrait ; il n'y avait plus de ruine ; il n'y avait plus de deuil ; il n'y avait plus de poème de douleur. Seules, les grandes strophes d'amour, où le saint d'Abrecave avait chanté son espérance à Cécile, déployaient sans bruit leurs ailes dans l'âme de Bénigne. La nuit montait. Elle montait en grandissant. Elle submergeait les combes où Dieu a créé la douceur des perdrix blanches. Et, avec la nuit, s'élevait le cœur en s'élargissant. Et, au delà du cœur, c'était la prière qui s'en exhalait.

La meunière, qui avait enfin compris, s'était précipitée vers le groupe qui causait sous les noyers. Bénigne et Mimi arrivèrent. Tous se taisaient. Mais, sur la route, un pas se fit entendre. Un errant passait, et sa voix solitaire emplissait la nuit de cette antique berceuse dont on a enchanté mon enfance :

... l'ange a passé ; Le jour a déjà baissé, L'oiseau bleu s'est envolé.

Et Ton n'entend pour tout bruit Que le ruisseau qui s'enfuit...

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