CHAPITRE XIII
A Ozeron, dans la plénitude solaire et la joie des feuillages, le grillon, la fauvette et le merle se taisent pour écouter la voix du chantre rubicond, aux lunettes d'acier :
In supremae nocte cenae Recumbens cum fratribus...
Ainsi, Seigneur, vous vous êtes mis à table avec nous, dans la nuit de la dernière Gène, et vous nous avez appelés vos frères.
La brise court comme Teau, les noisettes s'arrondissent, les joncs, le foin, la menthe, les campanules jonchent la rue. La procession passe comme balancée. Les pieds des enfants tantôt se précipitent, tantôt s'arrêtent. Et la bannière, au milieu de la rue, avance. Des rameaux, encore pleins de vie, coupés d'hier, tendent un voile vert contre les murs. Les champs de blé se
dressent, là-bas, comme des tables magnifiques :
Observata leg-e plene Gibis in legalibus...
Voici des roses, une cascade de roses à Tang-le du vieux mur, une cascade de roses rouges, comme s'il avait plu du feu. Voilà deux lys entre deux cierges aux flammes rousses. Un petit chat s'entoure de sa queue dont Textrémité se tortille. Et le bon chien, à qui les enfants avaient donné la croix d'honneur, regarde le défilé. Son beau panache va et vient, il est un peu étonné. Tout cela fait partie du cadre de ce ciel qui ne méprise aucune créature, pas plus le chien ou le chat que la guêpe qui livre bataille au capricorne sous le chêne :
Gibum turbse duodenae Se dat suis manibus...
O mélodie bienheureuse ! O vous ! qui vous donnez à manger, de vos propres mains, à ceux que vous avez choisis : il ne nous reste plus qu'à demeurer dans l'éternité. Candeur ! Frappement régulier du tambour, et ce cri déchirant des
trompettes, et Finscription dorée qu'on lit sur la bannière qui avance toujours, avance lentement, avance en barrant la rue de toute la largeur de ses bras : « Mon fils, donnemoi ton cœur ! » Je vous le donne. Prenez-le. Mais qu'en ferez- vous I Seul vous pouvez en tirer quelque chose, puisqu'il vous contient, puisque vous êtes attaché tellement à lui que vous ne pouvez en être arraché sans que je meure.
Tels sont les sentiments et les pensées de Bénig^ne, durant cette procession du Saint- Sacrement où elle a voulu venir assister avec Marie, avant leur départ pour Paris. 0 joie ineffable ! d'une mère dont l'enfant guérie mêle sa voix de source aux voix des chanteuses villageoises î Mimi, vêtue de blanc, effeuille des fleurs. Et la couronne qui est sur ses cheveux, habilement disposée par Bénigne, c'est la petite couronne, enlevée un moment au presbytère d'Ozeron, la petite couronne de cette autre Marie enterrée dans la solitude pastorale d'Abrecave.
Notre-Seigneur bénit la foule. On entend la clochette, comme de cet agneau pascal, puis le seul cliquetis des chaînettes des acres encensoirs
MONSMCLIl LE CURE D OZaUON
sur la verdure écrasée. Mimi, doux rosier, laisse pleuvoir des roses.
Qu'elle est loin ! la triste nuit pluvieuse, durant laquelle Bénigne avait heurté, pour la première fois, à la porte du presbytère d'Ozeron !
Dans Tassistance, nous reconnaissons des amis : la postière dont Tombrelle est verte comme l'échiné de la rainette, jaune le corsage et grise la robe. Elle est satisfaite, aujo.urd'hui, d'échapper à ^obsession des plis recommandés, à Farrogance du gendarme ambulant, à la vente des timbre^. Elle est peu compliquée, malgré sa perruque. Une certitude pour elle, c'est qu'au Ciel il n'y aura plus de pédant et cruel inspecteur, qui V ous demande avec brusquerie : Si un sous-préfet vous intimait l'ordre de violer le secret professionnel, que feriez-vous?
Non, il n'y a plus de tyrannie administrative là où est Notre-Seigneur si bon, si désireux de ne point paraître, qu'il se cache sous l'apparence d'un morceau de pain. Voici Bénigne, et voici Véronique toujours haute, toujours digne, dans son manteau romain. Elle précède un tas de commères parmi lesquelles Marthe, dont la mise plus encore qu'à l'ordinaire est soignée. Son
MONâlEUn LE CURÉ d'oZKRON 24 1
avarice n'exclut pas le grand soin qu'elle prend d'elle-même. Bien qu'elle ait une certaine religiosité, les hymmes et cantiques la touchent peu. Et puis, elle se demande pourquoi les curés ont tant d'or dessus. Elle se souvient, avec un orgueil mêlé d'amertume, qu'elle aussi, Marthe, il y a un an, portait sur elle une fortune, de quarantequatre mille francs, qu'elle avait été chargée de remettre à Monsieur le curé d'Ozeron de la part du meunier d'Abrecave. Ah ! certes ! pour que cet Américain m'ait confié une telle somme, au lieu de Fenvoyer par la poste, il fallait qu'il connût bien mon honnêteté. Mais j'aurais pu voler l'argent, acheter, avec, une ferme à Montevideo. Je ne l'ai pas acquise parce que je n'ai pas dérobé cette somme. Et, alors, est-ce que l'on n'aurait pas dû me faire cadeau de la moitié ? ou seulement du quart ? Ainsi Marthe songe, cependant que la Prose du Lauda S ion vibre au cœur de la vallée. A nouveau, l'on n'entend quelecliquetis des chaînettes des encensoirs. Le Seigneur bénit encore la foule prosternée. Monsieur le curé d'Ozeron, tenant à pleines mains le lourd Saint- Sacrement, le présente à la foule qui, bientôt, se remet ea ordre et en marche. Enfin, quittant Tau-
tel champêtre bourré de lys, il regagne le dais cramoisi, que soutiennent quatre jeunes paysans et dont le vieux maire, le pharmacien, le docteur et Tépicier, relèvent les cordons aux franges d'or.
Dans le groupe qui entoure Monsieur le curé d'Ozeron, on remarque, non loin de Zéphjrin, Poli, Poli qui, dès l'aube, a quitté sa femme, enfin légitime, et remonté le gave jusqu'à Ozeron en visitant ses lignes à anguilles tendues la veille au soir. II a levé six belles pièces, dont trois ont été offertes à Véronique, et trois autres au cordonnier.
— Zéphyrin ! tu les cuiras avec un hachis d'ail et de persil. J'irai t'aider à les manger après la procession que j'aime mieux suivre ici que dans le village de ma femme où le curé est moins distingué.
Un souffle bleu gonfle le ciel. Le tambour gronde. On rentre dans l'église dont les murs vibrent. Notre-Seigneur bénit de nouveau son peuple. Et, lorsque, vers midi. Bénigne, Mimi et Véronique regagnent le presbytère, le parfum de la jonchée s'exalte dans l'ardeur du jour.
Ce fut un doux repas que celui qui suivit la
cérémonie. Véronique servait, non point dans cet esprit d'esclavag^e auquel trop souvent le monde assimile celui de la mère d'un prêtre campagnard, mais dans ce beau sens évang-élique où tout l'honneur revient à la femme qui se dévoue. Les hommes épris de conventions eussent bien étonné Monsieur le curé d'Ozeron, en lui apprenant qu'il manquait d'égard envers Véronique, et bien déconcerté celle-ci en rabaissant le privilège de se dévouer. Bénigne, quoique Parisienne, avait trop vécu au pays basque pour se choquer du même usage qu'elle retrouvait en Béarn. LesanguillesdePolietune dinde firent les frais de la Fête-Dieu, présentées dans une faïence dont se réjouit Mimi, et qui rappela les assiettes coloriées de Ghanteluze à Bénigne. Cette mère ne se lassait pas d'entendre parler de mieux en mieux sa petite. Et, quand elle entendait la fauvette avant que la miraculée fût éveillée, elle souhaitait que, dès l'aube, l'enfant comme l'oiseau gazouillât. Le soir où Mimi avait été guérie dans le torrent d'Abrecave, Bénigne avait commencé de recouvrer cet épanouissement interrompu par le drame de Ghanteluze.
L'après-midi se passa dans l'encens etles chants
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à révise. Bénigne et Mimi devaient quitter Ozeron le lendemain matin. La petite fille fut couchée de bonne heure dans la même chambre où, par une soirée si différente de celle-ci, tandis que sonnait le glas, on les avait accueillies elle et sa mère.
Maintenant, dans le jardin où Monsieur le curé d'Ozeron était assis en face de Bénigne, la lune pâle se levait dans le jour finissant. Le prêtre demanda :
— Quand serez-vous à Paris ?
— Dans une semaine.
On entendit le ronflement d'un scarabée. Quelque oiseau fit bouger les feuilles. Puis, il n'y eut plus que le bruit de la batterie de cuisine que Véronique remettait en ordre.
— Votre mari sait-il que son enfant est guérie ? demanda simplement Monsieur le curé d'Ozeron à la duchesse.
Un peu farouche, elle répondit :
— Non. Que lui importait d'ailleurs?
— C'est aujourd'hui la Fête-Dieu, fit-il. Elle se tut. Il continua :
— L'Hostie a comblé la plaine de bénédictions.
MONSIEUR LE CCRÉ d'oZERON 2/\5
Elle se taisait toujours. Il poursuivit :
— Nous sommes plongés dans le Seigneur qui a guéri votre enfant. Que ferez-vous pour Lui?
Il entendit que Bénigne se prenait à sangloter dans l'ombre. Il reprit :
— Considérez ce que Dieu a fait d\ine poignée de perles que vous avez confiée à un humble desservant. Il les a fait chanter sur les lèvres de votre enfant. Elle dort en ce moment, mais, demain, comme autant de perles, se presseront de nouveau les syllabes sur ses lèvres, dans sa prière, et dans les mots d'amour qu'elle vous adressera. Oue rendrez-vous à Celui qui a opéré toutes ces choses ?
Elle s'obstinait dans son mutisme.
— Sachez, dit-il, que votre mari m'a écrit. Il sait que je vous connais. Il s'inquiète encore de vous et de sa fdle, et se renseigne discrètement auprès des amis que vous possédez en Béarn.
— Eh bien ? fit-elle, ne pleurant plus.
— Celte fille, avec qui il vivait, l'a quitté, lasse d'un malade qui est complètement ruiné.
— Malade? interrogea Bénigne.
— Il est paralysé depuis un an, à la suite de ses débauches.
246 MONSIEUR LK CURÉ d'oZKHON
Choquée, elle avait déjà compris :
— Et c'est un pareil époux que vous voulez rendre à son épouse?
— Il ne s'agit point d'épouse, ou, du moins, il n'est question que de la chrétienne dans l'épouse.
Elle continuait de réprimer ses saniçlots :
— Pourquoi, Monsieur le curé, cette démarche à l'impromptu? Si vous connaissiez déjà, depuis quelque temps, les desseins de ce malheureux, qu'avez-vous attendu jusqu'à présent pour m'en instruire?
— J'attendais le conseil du Seigneur.
— Le Seigneur vous a donc parlé ?
— Il m'a parlé, la nuit, sur la terrasse d'Abrecave, lorsque votre enfant a crié vers vous avec la voix qui lui a été donnée.
Elle n'objecta rien.
— Peut-être m'a-t-il encore parlé, reprit-il, par la bouche d'un mendiant, mais, plus sûrement, lui-même, dans la splendeur de ce jour qui s'en va. Ce n'est pas en vain que l'Hostie aura été élevée aujourd'hui sur la terre d'Ozeron.
Bénigne évoqua la procession du matin. Elle
MONSIEUR LB CURÉ d'oZERON 2^7
revit la petite couronne de roses blanches, la nuque innocente de Miini ag-enouillée tandis que Jésus-Christ débordait des âmes. Elle n'eut qu'un mot :
— Oui.
Ce fut lui qui pleura.
Il la pria de le suivre. 11 l'introduisit dans cette même pièce oii il l'avait revue lorsque, sous la rafale de novembre, elle avait échoué au presbytère. Il alluma la lampe. Le portrait du curé d'Abrecave était là toujours, avec, au-dessous, l'auréole blanche et mince replacée tout à l'heure. Bénig-ne contempla l'ascétique fig-ure inondée d'une joie surnaturelle. C'était une peinture qui ne manquait pas de caractère. L'œuvre, peutêtre, de quelque admirateur qui passa par la montagne. L'homme de Dieu tenait d'une main un bréviaire usé; de l'autre cette fleur inefFablement bleue que l'on nomme gentiane acule.
Monsieur le curé d'Ozeron se dirigea vers un meuble qu'il ouvrit, et dont il retira un cahier.
Voici, dit-il à Bénigne, le compte des perles à ce jour.
Elle sourit.
C'était un pauvre cahier bien réglé. Au début.
2/|8 MOMAIBUR LE CURÉ d'ozERON
l'écriture du prêtre poète endormi dans la solitude d'Abrecave tremblait. Son geste vacillant couvrait comme d'une bénédiction les sept premières années, de i884 à 1891. Puis, c'était la courte et ferme ronde de Monsieur le curé d'Ozeron qui prenait la suite. A côté de g-rosses charités comme le rachat du moulin, l'envoi du jeune meunier en Argentine, la réparation de la faute du fils du maire, son voyage, son établissement^ toute une liste de moindres secours était dressée. Il y avait des lignes bien tirées, des totaux, des reports, l'emploi de sommes, le remploi d'autres, le relevé des arrérages touchés, l'indication des valeurs acquises. Chacune de ces aumônes vivait, n'avait jamais été pour Monsieur le curé d'Abrecave, non plus que pour Monsieur le curé d'Ozeron, un chiffre sec. Tel bienfait représentait une pauvre vieille au coin du feu, tel autre un toit branlant ombragé d'un chêne. Les noms de la plaine d'Ozeron succédaient à ceux de la vallée d'Abrecave. Mais, ce que ne disait pas Monsieur le curé, c'est que, dans le meuble, il y avait un autre cahier où s'alignaient aussi bien des aumônes qu'il faisait avec sa propre bourse.
M0N8ISUR LE CURÉ d'oZERON
Bénig-ne le regardait feuilkter le compte des perles. Elle se penchait vers l'écriture du prêtre mort et lisait par exemple :
,,, Mme Lamaysoua reçu, le 3 décembre i884, pour frais de voyage et de séjour à Bayonne, où son petit garçon a été opéré, la somme de cent francs, ci loo oo
... Mme Bonnecaze a reçu, le lo mars i885, à la naissance de son sixième enfant, un secours de cent francs, ci lOO oo
... M. Prat a reçu, le i«r juin i885, pour l'achat d'un appareil orthopédique, la somme de quatrevingts francs, ci .... » . . . . 80 oo
... Mme Vve Loustau a reçu, durant ce trimestre, 12 bons de viande, montant ensemble à quinze francs trente centimes, ci i5 3o
... M. Nougué a reçu, le i5 avril 1887, la somme de soixante francs pour faciliter à son petit garçon un traitement à Salies, ci 60 00
... Mme Vve Màysonnave a reçu.
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le 9 avril 1888, la somme de onze cents francs représentant le prix d'un couple de bœufs tués par la foudre, (elle n'était pas assurée), ci i. 100 00
... Mme Carrèreareçu, pour solde de graisse et de sabots, durant l'année 1890, la somme de soixante francs trente centimes, ci 60 3o
Quelques fleurs de montag-ne demeuraient entre les feuillets de ces comptes : un myrtil,un iris, un raisin-d'ours, un daphné, un arnica.
La tenue de ce cahier se poursuivait, à présent,de la main de Monsieur le curé d'Ozeron :
... Mme Nabarrot a reçu^ le i®'janvier 1892, pour amortissement d'une dette qui la mettait en danger d'être saisie, trois cents francs, ci.. 3oo 00
... Le ménage Pédehontàa a reçu, le 4 août 1893, comme aide à l'adoption d'une nièce orpheline, infirme et en bas âge, trois cents francs, ci. 3oo 00
... Mme Lucassou a reçu, le 21 août 1893, pour une saison à Dax, cent cinquante francs i5o 00
Et, ainsi de suite, jusqu'en ce moi» de juin
1898. Et, Tannée précédente, était soig^neusement consigné le remboursement, capital et intérêts, par le meunier d'Abrecave, de la somme de quarante-quatre mille francs.
Bénig-iie à nouveau sourit, et :
— Vous voulez donc exposer à mes yeux mille bienfaits dont Monsieur le curé d'Abrecave et vous-même avez été les auteurs?
A son tour il sourit, et répliqua :
— Le Royaume des Cieux est encore semblable à un marchand qui cherchait de bonnes perles. Que nous les ayons trouvées, je le veux. Mais c'est vous qui les avez livrées. Il vous a été donné de faire tout ce bien. Que donnerezvous au Seigneur, qui vous l'a rendu au centuple en guérissant votre enfant? Il ne vous reste plus que le sacrifice de vous-même.
Elle regarda Monsieur le curé d'Ozeron, puis le portrait du saint homme d'Abrecave. Elle dit enfin :
— S'il ne s'agit que du sacrifice de moi-même, c'est bien peu de chose, il est fait. Mais il y a Mimi, et nous sommes déjà si à l'étroit ! Gomment nous charger d'un malade sans ressources ou, plutôt, comment vivrons-nous?
252 MONSIEUR LE CURE d'oZBRON
— De combien disposez-vous ?
— De cinq mille francs de rente, dont mon père et ma mère, en se privant, me servent quinze cents.
— Vous déplairait-il de vous fixer à Lourdes ?
— N'était cette question de mes parents, qui ne quittent plus PariSy je l'habiterais avec Mimi.
— Je sais, à Lourdes, une Maison de retraite où Ton vous accueillerait tous trois.
Bénigne eut un sursaut interrogateur. Le digne Monsieur le curé d'Ozeron continua calmement :
— ... Où l'on vous accueillerait tous trois, c'est-à-dire vous^ votre mari et votre enfant, pour une pension à peine plus importante que la ressource dont vous disposez.
— A peine plus importaate, murmura Bénigne, mais...
— Il y a les perles.
— Si gênée que je sois, il m'en coûterait beaucoup d'en distraire, à mon usage, quelques-unes. Je les ai données si volontiers !
— Il n'est point nécessaire que vous les repreniez. Elles savent l'aire le bien sans se diminuer. Ce sont des vierges sages.
HONSIEUR LB CURÉ d'ozERON 253
— Comment donc? fit Bénig-ne peu entendue aux affaires.
Monsieur le curé d'Ozeron ouvrit le livre de comptes et :
— Voici, dit-il, ce qui reste en caisse, après remboursement par le hoir meunier d'Abrecave, défalcation faite de ce que j'ai payé pour conabter un déficit, établir un jeune homme en Amérique, et porter quelques secours aux uns et aux autres. Vous voyez que les quarante perles sont intactes. Les rentrées d'arrérages, quelques hausses, quelques sorties, ont balancé bien au delà...
— Monsieur le curé, vous me parlez hébreu, observa Bénigne.
— C'est vrai. Madame. Il vaut mieux que je vous dise que, sans se disperser ni se perdre, les perles peuvent augmenter votre petite rente chaque année. Elles ont agi comme les fidèles serviteurs de TEvangile, qui placèrent bien leurs talents.
11 replaça le cahier dans le secrétaire qu'il referma après en avoir retiré une lettre. Bénigne reconnut, sur Tenveloppe, l'écriture de son mari .
254 MONSIEUR LK CUUÉ d'oZBBON
— Vous allez, lui dit-il, emporter ce pli dans votre chambre, en prendre connaissance. Vous ne me direz ce que vous en pensez que demain, avant votre départ, après la Messe. Prenez-le, et puis ceci.
Il tendit à Bénigne un crucifix de cuivre, tout usé.
— Il fut au vieil apôtre dont, sans doute, Tintercession a aidé à la guérison de Marie. Vous lirez cette lettre en jetant parfois les yeux sur cette croix.
La duchesse tremblait un peu en regagnant sa chambre où Marie dormait d'un sommeil heureux, bien grosse, les joues rouges. Une dent pareille à une perle pointait entre les lèvres de Tenfant. Bénigne abaissa Tabat-jour, et, ayant baisé les pieds du Seigneur, elle lut la longue épître de son mari.
Elle était adressée à Monsieur le curé d'Ozeron dont le duc savait, par des amis, TafFection pour sa femme. L'écriture en était hésitante, mais claire la pensée. Dès les premières lignes, il demandait que fût communiqué à Bénigne ce mémoire qui n'était qu'une sincère accusation portée contre lui-même. Il donnait pleine auto-
risation de le montrer à telle personne qu'il plairait à Monsieur le curé d'Ozer on, ne fût-ce que pour éloig-ner autrui de la voie où il s'était égaré. Il y avait, dans cette missive, unaccentd'un ascétisme singulier. Quand la lectrice attentive en fut à la troisième page, comme elle la tournait, un léger cri lui échappa. Une photographie glissait du pli, une photographie de Jean qui ne l'avait point placée là pour apitoyer, ce qui eût juré avec le ton du texte, mais pour se montrer tel qu'il était devenu. Ce n'était plus le beau visage qui, au-dessus des sources de Chanteluze, tremblait dans la glace liquide, tout contre celui de la fiancée. Mais tant de nuages depuis avaient passé sur les fontaines, tant d'ombre sur l'âme de Bénigne, que ce cri jaillit en silence de son cœur, malgré elle :
— Ah ! que je l'aime ainsi !
Le duc ne comptait pas alors plus de trenteneuf ans, et n'en marquait peut-être point davantage sur ce portrait : mais quelle physionomie transfigurée par la souffrance ! L'épreuve était récente où se lisait, inscrit au crayon, le lieu d'origine: Cannes. Quelque ami du moribond l'avait prise. La chambre où Jean était ainsi pro-
(56 MONSIEUR LE GURé d'ozÉRÔλ
jeté s'ouvrait toute claire 55ur un jardin où devait mourir le murmure de la mer. Il reposait sur une chaise longue et sa haute taille en paraissait agrandie. Il était habillé d'un costume très simple, qui convenait à sa parfaite distinction, rasé à la mode anglaise, et ses cheveux souples et bien fournis, mais dont la plupart étaient blancs, retombaient sur le côté gauche du front maladivement développé parla dépression des tempes. Il était chaussé d'escarpins. Mais ce n'était point par la baie ensoleillée que regardait cet être dont l'âme n'était plus enclose que dans une fragile dépouille. Il paraissait étranger à cette ardeur d'une lumière stérile, qui l'enveloppait et dansait au-dessus des flots noirs de beau temps, embaumée d'eucalyptus. Jean fixait, d'un regard qui ne mentait point, un crucifix. D'un geste lassé de son bras amaigri, il retenait son Dieu dans sa main. On ressentait que cet homme avait fait appela la dernière ressource, à l'Ami qui revient au premier signe de celui qui vient de le couvrir d'outrages. C'était, pour Bénigne, que de contempler cet homme qui avait possédé sa jeunesse exubérante et poétique, un mélange émouvant d'angoisse, de pitié,
MONSIEUR LE CURE D OZtRON
de rancune et d'amour. Mais que faisait-il là ? Qui donc, se demandait-elle, allait entrer à sa place, à la place de Tépouse qui soigne et console, dans cette cellule d'hôtel, meublée d'une commode sur laquelle un petit autel était dressé à la Vierge de Lourdes ? Mais celle-ci la rassurait. Partout où elle est, le démon fuit, la paix revient comme la brise aux palmes, telle qu'en ce moment elle s'insinuait dans le cœur de Bénigne.
Jean parlait, en effet, dans sa lettre, de ce séjour qu'il avait fait à Cannes où l'avaient dépêché les médecins. Et il expliquait entre autres choses :
« Ma triste, mais bienheureuse conversion, s'est opérée l'année dernière. Je n'ai rien rapporté à Dieu que de vil, c'esl-à-dire moi-môme. Rien de noble, en effet, n'a présidé au retour de l'enfant prodigue et malade. Il a fallu, pour toucher ce cœur insensible, pour m'arracher un cri, le départ de cette fille vicieuse qui m'a quitté sans un regret, que j'ai préférée ainsi, peinte comme une vieille idole, à la sagesse, à la pureté.
«... Aujourd'huique m'est à jamais interdit de
jouir de cette compagne parfaite, à qui je veux seulement demander pardon au seuil de la mort, je ressens tout ce qui la rapprochait du véritable amour et tout ce qui m'en éloignait.
(( L'habitude qu'il a de cueillir des fruits douteux avec facilité, laisse croire à celui qui se fiance, que la vierge qu'on lui présente n'offre qu'une plus belle occasion de goûtera uneespèce plus savoureuse. Qu'il se trompe! J'avoue l'espèce de gêne que j'éprouvai à Chanteluze au premier jouj* que, fiancé, j'appuyai affectueusement la main sur l'épaule de Bénigne quime regarda en souriant. Faut-il avouer? Je me récusais malgré moi, en face de cette beauté saine que je ne pourrais goûter pleinement, non dans son corps sans doute, mais dans son âme neuve. Elle m'embarrassait. Je lamentais d'un or pesant et sans alliage, et je comprenais que, pour l'éprouver à son juste titre, et lui attribuer toute sa valeur, il aurait fallu que je fusse de la même trempe. Ah I que n'essayai-je de Tépuration toujours possible à un chrétien ? Mais combien d'hommes, à l'approche d'un si grand sacrement, songent à la communion fréquente et vraie qui fait descendre, dans le creuset des cœurs, ce feu
auquel nulle corruption ne résiste ? Certes I j'accompag-nai parfois Bénig^ne à la sainte-table. Mais, dois-je dire que je le fis presque dans un sentiment de pure convenance ? Et si la flamme qui embrasait la fiancée participait de ce foyer vierg-e qui descendait du Ciel en elle, celle qui me brûlait venait d'en bas. »
Il terminait :
«... Qu'importe d'ailleurs, aujourd'hui, d'étaler un g-rand mal qui m'a jeté où je suis tombé, à celle qui ne me doit rien, que j'ai bassement, cruellement offensée ! Je n'ai d'espoir que dans la mort que j'accueillerai dans une solitude où j'ai du moins la joie de souffrir, où toute ma passion est pour ma femme et ma petite infirme bien aimées, dans ce Christ déchiré. »
Bénigne porta son mouchoir inondé de larmes à sa bouche, pour voiler un de ces sanglots par quoi l'âme semble être arrachée du corps par l'amour divin. La pendule, qui représentait une moissonneuse, tinta deux heures, et, à haute voix, la petite Marie, dans son sommeil, dit :
— Papa...