‹ Monsieur le curé d'Ozeron, romanChapitre 2 sur 16 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le ciel. Et, ivres dans ce matin de juillet, telles que des filles de la brise, qui ne connaissent rien que leur vitesse, eng-uirlandant le clocher, criaillant, décochées ainsi que des flèches, frénétiques, sans poids, gonflées d'azur, et, à chaque seconde, comme si elles allaient briser contre un obstacle invisible leurs minces crânes vides : les hirondelles!

Elles baissent, se relèvent, accélèrent leur vol (jui tient du vertige, virent, aig-uisent davantage leurs voix qui déchirent Tespace, tandis qu'à gauche, dans le bleu du soleil, luit une lune parfaite. Il fait frais sous la grande chaleur qui couve. Et l'église d'Ozeron esl large ouverte avec,' à l'entrée, de l'ombre, et, au fond, Notre- Seigneur Jésus-Christ.

Sur la plf^ce d'Ozeron, on entend l'eau qui

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coule du tuyau de fer de la fontaine de pierre, une eau aérée, couleur de lumière et qui appelle la soif, toute g-relottante encore d'avoir traversé les ténèbres opaques et solides de la terre, grâce à une vertu agile qui nous échappe. Déjà cette goulée de ciel liquide ne rend plus le même son que dans la nuit. Il est une voix des fontaines, quand tout sommeille, qui n'a guère que deux notes parce que d'autres ne l'accompagnent pas sinon, au printemps, les plaintes du rossignol et, en été, le froissement des feuillages par les chouettes lourdes. Il est une voix des fontaines quand s'éveillent les angélus, les oiseaux, les servantes et les étables, elle carillonne alors et gazouille et bavarde et agite ses chaînes d'argent. Il est une voix des fontaines quand il est midi, lorsque la cloche bénite reprend, poudrée de beau temps comme une campanule, lorsque le paysan fait la sieste, lorsque la poule se hérisse. Et cette voix alors tinte profonde jusqu'au cœur, ronfle et glousse. Il est une voix des fontaines, quand le jour finit et quand l'angélus s'aggrave encore, lorsque, après souper, la ferme offre à Dieu sa sueur sainte et lorsque les enfants déjà dorment.

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Cette voix alors vibre comme une faulx qui retombe, elle prie et respire.

L'eau de cette fontaine n'est donc que lumière et chant, comme aussi, là-bas, ce sinueux vide : le gave. Il est juste de dire que le gave descend du ciel, de cette nappe dont les étoiles sont les soeurs des cailloux luisants et submergés. Le gave se pose, informe encore, sur la montagne aux neiges angéliques, dont la ligne est comme la signature de Dieu. 11 bruine en chutant, plein de prisme, touche la terre inférieure, emplit de sa substance les lacunes des éboulis rocheux; il grossit, s'alentit, s'avance après des lieues à travers cette plaine brodée d'or et de vert, comme la robe d'Abraham dans quelque image. Et, de la hauteur de ce clocher où elles nouent et dénouent leur inextricable rosaire, les hirondelles le voient luire. Et, à l'heure la plus blanche, elles descendront vers lui dans la vallée, iront le frapper de leur vol, le prenant pour ce qu'il est, pour un filon qui s'est détaché du massif de l'air.

Monsieur le curé d'Ozeron sort du presbytère. Le porche en est un arc de pierre allongé, tout simple, avec une boule à chaque extrémité. Sur

le fronton d'azur encadré par cet arc est jetée la branche d'un platane. Monsieur le curé passe dessous. Un instant, son chien et son chat raccompagnent; le chien bâille, arque son échine en dedans. Le chat lève la queue, se roidit et s'aplatit ainsi qu'une planchette. Monsieur le curé d'Ozeron entre à Téglise. Il confesse deux ou trois personnes, puis la Messe commence.

Dans l'assistance peu nombreuse il y a une paysanne, Véronique. Elle est grande, même à genoux. Elle porte un manteau noir, elle peut avoir soixante ans. Ses mains superbes qui tiennent un paroissien éclairent les plis du vêtement à capuchon. C'est la mère de Monsieur le curé. Mère et fils étaient descendus du Ciel parmi les fermes d'une vallée que le soleil emplit de fraîches ténèbres, dans la région ruisselante des noyers, des frênes et des herbages. La vie fruste leur ouvrit son portail à vingt ans de distance, Véronique s'étant mariée à dix-neuf ans avec un pasteur qui la laissa veuve après cinq paisibles hivers, et chargée de ce fils unique. Ce dont alors se composa l'existence de l'enfant ne fut pas compliqué ; un son de flûte dans les roches, un agneau qui vient de naître,

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un berger qui relevait la tête afin de mettre tout son troupeau dans son œil. Mais, surtout, il limait Téj^lise et le presbytère au pied de ces monts pleins de terreur, desquels la toison forestière apparaissait par plaques dorées et fumantes dans les trouées de brume. Sylvain, il portait ce nom, retint facilement TafFection du curé d'Abrecave, qui l'avait baptisé. Pour ce petit, toute science, tout art, toute sagesse résidaient en son crucifix aux couleurs criardes, en ce luisant saint Joseph, en cette bibliothèque pauvre qui meublaient la chambre de Tapôtre, et en ce calice qui, dans la sacristie sombre et cirée, s'épanouissait parmi les chasubles vertes comme les prairies printanières, ou dorées comme les moissons de l'été, ou rouges comme les feuilles de l'automne, ou blanches comme les nappes de Thiver. Ce qui intriguait, à mesure qu'il grandissait, le fils de la veuve Véronique, c'était de voir son saint ami gravir parfois la montagne d^Abrecave dans l'aprèsmidi, et n'en redescendre qu^au soir. Un peu plus tard, lorsqu'il eut dix ans, il accompagna, sur les plateaux, l'homme de Dieu. Celui-ci n'était point bavard, ni son petit compagnon

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bien questionneur. Cependant, Sylvain, durant ces courses, apprenait bien des choses qui sont plus grandes que les autres. Des silences mêmes du prêtre assis sur quelque roche élevée, il ressortait une leçon. Tandis qu'il cueillait des fleurs, ou feuilletait le bréviaire du vieillard pour admirer les gravures qui en signaient les pages, Sylvain glissait un long regard vers celui-ci. On eût pu rapprocher cette physionomie de celle que Ton prête au bienheureux curé d'Ars, dans une statue tellement humble qu'elle est comme le chef-d'œuvre du peuple. Les souliers de celui que l'enfant observait, ferrés et noués de cordons de cuir, au bas de la soutane propre et usée, étaient beaux comme ceux dont l'Evangile parle, toujours prêts à se couvrir de la cendre des routes. Mais, dans la hauteur alpestre, les mousses du Seigneur les baisaient de leurs lèvres humides. Le tricorne, pelé par places, pendait au bout des mains jointes sur les genoux où était posé le bâton. De l'innocence flottait autour des longs cheveux blancs et l'absence de dents, arrachées peu à peu aux foires des villages, augmentait la finesse des lèvres. Les yeux, de ce brun foncé que

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prennent après la pluie certains cailloux tassés au bord des chemins, plongeaient au delà de ce qui est visible. Cette attitude édifiait Sylvain comme une forme muette de la prière. Il ne savait rien de ce simple desservant, sinon ce qu'en racontaient les paroissiens d'Abrecave qu'il assistait depuis près de ving-t ans : qu'il avait eu quelque aisance, mais qu'il avait tout donné; qu'il était de race noble, mais que son cœur seul le révélait; que des gens, qui semblaient des princes, venaient parfois le visiter, mais qu'il gardait son air de berger.

Depuis déjà quelque temps, Sylvain était docile aux leçons que le vieux prêtre lui donnait soit ail presbytère, soit en plein air. Après la lecture, l'écriture, le catéchisme, l'histoire sainte, l'histoire de France, l'histoire naturelle, la géographie et le calcul, on avait commencé les éléments du latin, mais l'homme de Dieu évitait à son élève certaines contraintes qui enî^^endrent l'ennui. Par exemple, à la sèche nomenclature des mots qui servent de modèles dans les déclinaisons, il substituait quelques phrases poétiques, facilement apprises par le petit, et où se retrouvaient : rosa, la rose; Dominas, le

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Seigneur; puer, V enfant; templum, le temple] soror, la sœur; corpus, le corps; avis, l'oiseau; manus, la main; cornUy la corne; dies, le jour:

La ROSK est offerte au Seigneur par I'enfant dans le temple.

Ma SŒUR sent le corps d'un oiseau trembler dans sa main.

La CORNE de la lune est pâle dans le jour.

Tu vois, disait le maître à son disciple, comme tout est beau, comme les mots que Ton décline sont vivants, même quand on les récite dans Tordre de la grammaire I Et Sylvain reprenait, dans le parfum ineffable des buis, ces choses simples et géniales d'elles-mêmes. Et l'on cueillait à la descente une rose du torrent, et il Fallait joindre, tandis que parlait Fang-élus, au bouquet de Tautel. Et il observait, dans la ruelle grimpante, si la sœur d'un ami n'avait pas emprisonné quelque passereau dans ses doigts. Et la lune, comrtie une chèvre dont on ne distingue rien, sinon une corne, dans le jour encore clair grimpait.

Ainsi l'éducation du fils de Véronique se poursuivait dans cette solitude et en rompait le

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silence. Car, bientôt, l'éducateur évan^élique retombait dans son recueillement où Tenfant se plaisait comme une fougère à l'ombre.

Sa première communion, Sylvain la fit dans sa onzième année, et il reçut Notre-Seigneur Jésus-Christ dont il s'approchait déjà pendant la messe matinale, si assidûment que, par les aurores trop neigeuses, il arrivait à Téglise sur le dos du vieux curé. Dès lors, ce petit fut familier avec le Fils de Dieu qui lui parlait, dans le beau cantique, le langage de la vallée :

Soleil et lune, bénissez le Seigneur. . . Etoiles du Ciel, bénisses le Seigneur.,. Pluies et rosées^ bénisses le Seigneur.,, Feux et chaleurs de l'été, bénissez le Seigneur.,, Froids et rigueurs de l* hiver, bénissez le Seigneur,,, Rosées et brumes, bénissez le Seigntur,,, Montagnes et collines y bénissez le Seigneur,,, Plantes qui naissez de la terre, bénisses toutes le Sei^ gneiir... Fontaines, bénissez le Seigneur,,. Animaux domestiques et sauvages ^ bénissez le Seigneur,,. »

Et, courant sur les rochers où tleuril le serpolet, l'enfant de chœur voyait vivre la Sainte Ecriture : les moissons jaunir dans la torpeur,

la forêt se cristalliser sous la cendre des flocons, le reg-ain tremper les sabots, la brume s'ouvrir sur le vert soleil des vallées et se traîner en s'élevant, la pomme de terre bien venir, la grassette, Tanémone, Thépatique, la gentiane, orner les sous-bois, les sources bruire, les dures cascades gronder, et les troupeaux gagner lentement les régions des martres, des perdreaux blancs et des aigles.

Jusqu'à quatorze ans, Sylvain, guidé par le vieux prêtre, mena cette vie élevée par les paysages (}ui en formaient le cadre et par les méditations ou leçons données ou apprises sur des bancs de calcaire.

Après quoi, sur le conseil même du curé d'Abrecave, avec son aide aussi, Tenfant fut mis au collège d'une petite ville des environs.

Sa mère et son protecteur l'y allaient visiter parfois, aux jours de marchés, grimpés sur une charrette surchargée d'agneaux et de fromages. Et le décor glissait doucement avec ses chaumières, ses arbres, ses pâtres, ses bêtes, ses œillets. On dételait dans une auberge. On allait acheter des gâteaux pour renforcer le petit paquet de saucisson. Et l'on causait à trois dans

le parloir du collège, et Ton était bien content, car les professeurs faisaient l'éloge de leur élève, qui, presque à son insu, dans une habitude médiocre et sublime, s'engageait dans cette voie éternelle que son premier maître lui avait tracée. On était bien, d'ailleurs, là, dans la cour, sous les arbres fidèles, et dans les classes où les tableaux noirs exposaient en blanc des sentences et des chifïres; au réfectoire dont les tables étaient d'un marbre du pays; au dortoir où le sommeil ne connaissait point la paresse ; à la chapelle où le cœur inquiet s'enfermait dans l'Eucharistie comme une abeille agitée se cache dans un liseron.

Les grandes vacances étaient une fête, ce retour à Abrecave, auprès de sa maman Véronique et de Monsieur le curé avec lequel il reprenait, mais à une altitude de plus en plus divine, son ascension. Les pensées que tous deux échangeaient étaient aussi rares qu'autrefois, aussi simples, mais plus profondes. Leur goût n'était point la dissertation à perte de vue où s'égarent souvent de pieux esprits. La vérité leur suffisait, et ils trouvaient naturel que l'œil ne pût sonder la caverne ténébreuse d'où tombe

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cette vérité ainsi qu'une source aveug'lante. Comment l'homme, qui est erreur et mensonge, ne sera-t-il pas dérouté à chaque pas, contrarié dans son sentiment intime, par Taffirmation de Celui qui ne se trompe et qui ne trompe pas? Le mystère est la plus logique des réalités, car il existe dans le Ciel intérieur d'une foi humble.

Ni Sylvain donc, ni son maître ne se fourvoyaient, si je peux dire, dans la montagne, car leur croyance reposait sur l'Eglise davantage que le sol ne s'équilibre sur lui-même. La nature, transfigurée en Dieu, les attirait, l'insecte et la fleur, tout ce que déjà Sylvain avait énuméré dans la fournaise d'amour du cantique d'action de grâces. Il allait atteindre dix-huit ans. Monsieur le curé, soixante-sept. Celui-ci demeulait le même que jadis, souvent absent dans une l'êverie qui imposait le respect et le silence. Un soir d'Assomption, Sylvain observa que l'atti- Uide de l'homme de Dieu se faisait plus solennelle encore. Le prêtre regardait le ciel, et de grosses larmes lui échappèrent qu'il essuya avec un mauvais mouchoir à carreaux. La veille, des personnes du monde étaient venues à Abrecave lui apporter un bouquet si beau que jamais les

gens de la vallée n'en avaient vu de semblable. Il l'avait déposé dans l'église aux pieds de la Reine du Ciel. Et Sylvain avait alors remarqué, sur ce même autel, à côté de la gerbe magnifique, une étroite couronne de roses blanches artificielles qu'on n'y voyait, mais régulièrement, qu'aux temps de l'Assomption et de la Fête-Dieu. Monsieur le curé d'Abrecave luimême l'y plaçait et l'en retirait pour la suspendre, le reste de l'année, au-dessous du Crucifix de sa chambre.

Sylvain retourna passer un an au collège où, à Pâques, avant qu'il entrât au grand séminaire, on lui permit de revêtir la soutane. Tant ses directeurs étaient sûrs de cet enfant, la question ne se posa même pas. En effet, au milieu du mystère apparent de la vie, à celte âme la religion était apparue comme une cime mêlée au ciel et dont l'existence du moins ne pouvait laisser aucun doute. Cette existence était déjà, par elle-même, une réponse à l'interrogation de la créature. Et faire foi à cette réponse était d'une simplicité enfantine puisque, dans la procession solennelle qui se déroulait de bas en haut, Sylvain comptait des hommes

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comme le saint curé d'Abrecave, des femmes telles que sa mère Véronique et ces pauvresses qui entendent l'innombrable piétinement des petits qu'elles arrachent à la famine, à la tristesse de n'avoir pas de mamans et à Tenfer.

A dix-neuf ans, Sylvain entrait au grand séminaire où il demeura jusqu'à vingt-six, une fièvre typhoïde ayant interrompu durant seize mois son cours de philosophie, et nécessité une cure à Abrecave d'où il revint fortifié. Plus que jamais, lorsqu'il reprit ses études, son cœur et son intelligence étaient prêts à recueillir le bon grain sans effort, car ils avaient reçu, encore pendant la convalescence, la culture du laboureur évangélique d'Abrecave. H se remit avec une joie pleine à cette existence réglée de la ruche où l'on goûte le miel du Docteur Angélique. Et, lorsqu'il revenait passer quelques jours dans le hameau natal, sa reconnaissance débordait sur celle qui l'avait abreuvé de son lait, sur celui qui l'avait nourri du pain de vie.

Il médita, presque jusqu'au ravissement, à l'ombre des arceaux de cet ancien cloître, ou sous les épais feuillages que Dieu faisait bouger comme au vent de la Bible. Et, sur l'autel de la

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chapelle, le livre se dressait, comme la main qui jure de Celui qui ne se repenl pas.

Il fut ordonné prêtre, et l'aube se leva de sa première Messe. 11 avait ving-t-six ans. Le soleil parut. Ses parents, ses amis étaient là, venus de leurs villages, dans cette chapelle urbaine. Le curé d'Abrecave l'assistait, debout à ses côtés, vieux serviteur qui veille à ce que rien ne cloche dans le service auquel il initie un jeune. Nul, à moins qu'il ne soit un célébrant, ne saurait comprendre tout l'émoi d'un tel début. Lorsque, au pied de Tautel, Sylvain prononça le passage du psaume :

Et je m'approcherai de V autel de Dieu...

... un vent, comme venu des sommets d'Abrecave, fit frémir et embrasa son âme. Les paroles de l'Evangile bourdonnèrent comme les abeilles qui composent leur miel dans la pierre, et le Credo plana sur la récolte de hié et de raisin dont le lévite allait faire l'oblation. Des mains du prêtre élevées dans la lumière, on eût dit que de la neige découlait sous un feu d'aurore. II prononça la formule. Kt le cœur du Christ, Fils du Dieu vivant, se mit à battre sous les

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apparences du pain et du vin. Et l'humble enfant de la vallée avait entre ses doigts son Rédempteur et le montrait. Et Celui qui a fondé le Ciel et la Terre, sans Oui rien n'a été fait, entra sans la briser dans l'argile du disciple. En présence de ce mystère, le vieux curé d'Abrecave ne bronchait pas, mais du fond de sa poitrine montait comme un encens v^îrs le ciboire que tenait Sylvain pour communier les fidèles la reconnaissance de Siméon.

Son enfant spirituel descendit les degrés. Véronique, les yeux mi-clos, faisait face à ce fils surnaturel qui lui donnait la Vie à manger et lui faisait verser des larmes sur la nappe de ce repas.

Cependant qu'après le dernier Evangile, et avant de continuer son action de grâces, Sylvain dépouillait ses ornements à la sacristie où le curé d'Abrecave tout en pleurs venait de l'embrasser, il vit entrer un couple beau comme le jeune amour. Le mari pouvait compter vingtcinq ans, la femme vingt à peine. Ils s'approchèrent du pasteur d'Abrecave qui s'était reculé dans l'ombre et ils lui adressèrent quelques phrases que Sylvain entendit par fragments :

— Nous savions... nous sommes venus...

c'est une indiscrétion... nous vous en supplions... pardonnez-nous...

Le jeune prêtre vit alors le vieil apôtre bénir ces êtres ravissants, qui s'étaient agenouillés devant lui. Lorsqu'ils se furent relevés, la jolie femme ouvrit son livre et le tendit au curé d'Abrecave, qui hésitait à le prendre; mais elle souriait si bonnement, si émue, si simplement, qu'il prit le missel. Ils se dirigea vers une table et, d'une plume qui grinçait, il écrivit avec une encre pâle, en caractères épais, sur Tune des pages blanches du paroissien :

A Madame la Duchesse (on lisait ici im nom de France).

Qui peut trouver une femme forte?

Elle a bien plus de prix que les perles.

( Versât des Proverbes copié par son humble serniiear. Curé d'Abrecave.)

La délicieuse créature devint comme une rose. .Elle avait passé à son mari le livre. Il l'avait refermé, en s'inclinant, après avoir lu. Elle continuait de sourire, et, regardant fixement son époux, elle détachait son collier de perleg. Et il lui rendait son sourire en la voyant

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remettre ce joyau de grand prix à celui qui venait de les bénir et qui entendit ces mots :

— J'espère que je serai forte, mais ces perles ont bien plus de prix que moi.

Et comme le saint vieillard n'osait accepter, d'un ton qui commande, elle ajouta ;

— Il faut bien que je me prive, pour vos pauvres, d'un objet que j'aime.

Il glissa la parure dans sa soutane râpée.

Sylvain, pressé de retourner au pied de l'autel, avait à peine remarqué le geste de la jeune femme. Et, d'ailleurs, villageois, il eût ignoré la valeur d'un tel don si, le soir, tandis qu'il raccompagnait jusqu'au pauvre équipage, qu'ils allaient reprendre, sa mère et Monsieur le curé d'Abrecave, il n'avait entendu celui-ci dire :

— Mon enfant, la Providence a marqué ta première Messe. Le meunier d'Abrecave qui allait être saisi...

— Eh bien, Monsieur le curé ?

— Je lui rapporte son moulin dans ma poche, soit quinze à vingt mille francs. Et, dans la même poche, il y a, pour ceux qui n'ont jamais possédé de moulin, une égale somme.

Ce fut dans la cinquième année qui suivit sa première Messe que Sylvain, ayant terminé son vicariat, fut nommé pasteur d'Ozeron où il vit depuis dix-huit ans avec Véronique au moment que nous le rencontrons, vers 1897.

Quant au curé d'Abrecave, il avait remis son àme à Dieu, à Tâg^e de quatre-vingt-deux ans, ving-t-deux mois après Tinstallation de Sylvain à Ozeron. Sa tombe sévère et pauvre est placée de telle façon que les pieds du prêtre sont orientés vers l'église qu'il a desservie, la tête s'oppose à la montagne.

Tout contre cette tombe on voit une pierre, avec ce seul prénom et cette seule date :

Marie, i838.

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