AGITATION
Il aurait pu dormir sans doute, car cette fois sa chambre n'avait plus ni rats ni souris. Ce n'était plus le grand appartement du château, où Lionel avait passé une nuit si terrible. Depuis cette époque, madame de Pontanges avait fait arranger plusieurs chambres d'amis, qui n'avaient aucun des nobles inconvénients de la gothique demeure, et M. de Manry, dans celle qu'il occupait, aurait pu dormir sans trouble. Mais des pensées plus tourmentantes que les ennuis de la vie réelle le tenaient éveillé malgré lui. Ses regrets amers le poursuivaient bien autrement que n'avaient fait les rats et les souris, à son premier séjour à Pontanges. Oh! qu'il souffrait! qu'il était malheureux, malheureux à faire pitié... à une coquette !
Elle ne m'aime plus, se disait-il; et par ma faute! J'ai joué avec son amour, et je l'ai éteint ! Peut-être madame d'Auray lui aura-t-elle mal parlé de moi... peutêtre a-t-elle revu le prince ! mais il est parti : je suis fou! et puis elle a montré de la joie en me revoyant ; mais ensuite quelle froideur ! Oh ! ce n'était pas une indifférence affectée, c'était bien vrai...
Elle ne m'aime plus!... mais si elle savait ce que je souffre, elle aurait pitié de moi...
Alors Lionel se mit à écrire.
11 écrivit toute la nuit, et il se désespérait comme un enfant en écrivant.
11 cacheta soigneusement sa lettre; elle était très-longue cette lettre. Lionel n'était pas de ces gens qui déchirent une page et qui recommencent ; il aurait fait cela s'il s'était agi d'une séduction, il aurait composé une épître bien rédigée, bien à l'effet ; mais il avait le cœur pris, il aimait, et il s'abandonnait à exprimer ses sentiments sans s'inquiéter de l'effet qu'ils devaient produire, sans se demander s'ils devaient offenser ou s'ils pourraient plaire ; il écrivait pour soulager son cœur.
Toutes ses idées se contredisaient, qu'importe !
Il commençait par de très-beaux mouvements de dignité ; il se résignait à son sort; il étalait un désespoir noble, calme, qui ne s'exhalait point en reproches; puis tout à coup il tombait sans transition dans la plus profonde humilité; et, suppliant les mains jointes, il offrait sa vie, une vie entière de soumission; enûn il s'abandonnait à tous les élans d'une passion délirante... Mais je ne sais pourquoi je vous raconterais le contenu de cette lettre, inutile à l'intelligence de cette histoire, puisqu'elle ne fut jamais remise à son adresse.
Quand elle fut cachetée, Lionel fit une réflexion fort simple, c'est qu'il n'était pas convenable d'écrire à madame de Pontanges étant chez elle; que cette petite poste d'un étage à l'autre, et dans sa maison, lorsqu'il pouvait lui parler si naturellement, avait un air d'intrigue qui déplairait beaucoup à Laurence. 11 prit alors le parti de lui donner sa lettre lui-même; mais quand il la revit... cette lettre ne signifiait plus rien.
Donc, il éïait inutile d'en parler.
Cependant Lionel était soulagé,.. C'était déjà beau-
coup que d'avoir exprimé ses sentiments. Il y a même des gens à qui ce'a suffit, à qui la plainte sert de consolation.
XXITI
LE CRHfflN
Le jour venait de paraître; le temps était superbe.
Lionel, que la fièvre agitait, descendit dans le jardin pour respirer l'air du matin.
Il marcha doucement dans les longs corridors du château, traversa la grande salle à manger, si triste, si humide. Il lui fallut entr'ouvrir un volet pour donner un peu de lumière, et ne point se heurter contre les meubles, car personne n'était encore levé dans la maison.
Connaissez-vous rien de plus mélancolique au monde qu'une maison où personne n'est encore réveillé, un salon qui n'est pas fait, où l'on trouve encore ia table de jeu et le trictrac de la veille ; — des cartes et des jetons par terre;
— des épluchures de tapisseries, de la laine rouge et bleue, des brins de soie sur les tables à ouvrage; — des fins de verres d'eau sucrée dans les angles de cheminée...
— des bandes de journaux dans tous les coins, — et des grains de tabac sur toutes les places d'honneur?
Oh! cela serre le cœur rien que d'y songer.
Lionel ouvrit la porte du salon qui donnait sur la terrasse; il traversa le pont et se promena un instant de l'autre côté du fossé, en regardant les fenêtres du château.
Tout le monde dormait.
Deux cygnes éblouissants de blancheur vinrent au-Jevant de lui , on voyait que leur maîtresse les avait accoutumés à venir chercher du pain dans sa blanche main; mais Lionel n'avait rien à leur jeter, et ils se remirent à voguer dédaigneusement loin de lui.
Lionel contempla longtemps ce vaste édifice empreint de tant de souvenirs. Il s'étonnait de le voir si bien conservé, entretenu avec tant de soin. L'intérieur était incommode et négligé, les appartements étaient froids et mal tenus, et l'extérieur au contraire semblait dans le meilleur état. Tout le caractère de madame de Pontanges se trahissait dans ce contraste , non pas qu'elle sacrifiât tout aux apparences, au contraire : mais on voyait que chez elle les plaisirs de l'imagination l'emportaient sur les agréments de la vie réelle. Laurence n'avait pas encore appris à préférer ce qui est commode à ce qui est beau (elle tenait moins au bien-être qu'aux souvenirs); les besoins de la pensée étaient chez elle les plus puissants; et si la salle à manger de son château n'était pas tenue à la mode anglaise, la chapelle, en revanche, aurait fait honneur aux plus riches églises de l'Italie.
Lionel fit le tour du château ; il erra le long des ruisseaux, dans les bois, essuyant la rosée, emportant les blancs cheveux de la Vierge, un des plus mélancoliques ornements de l'automne. L'aspect de ce séjour plein de gravité et de tristesse le consolait. Une femme qui habite ces lieux toute l'année, se disait-il, ne doit point ressembler à nos vulgaires Parisiennes; elle doit aimer... aimer naïvement. Ces ombrages ont quelque chose d'imposant, de sérieux, qui défend la coquetterie. On est forcé à la passion sous ces beaux arbres...
DE PONTANGES 99
Et il sourit tristement de cette réflexion.
Au bout d'une heure ii revint vers le château. En passant le long d'une haie très-touffue qui bordait une assez vaste pelouse qu'on nommait le jardin de M. le Marquis, — jardin sans fleurs et sans fruits, où nul étranger n'était admis, — le nom de Laurence, qu'il entendit crier, attira son attention. Il s'arrêta pour écouter.
— Ah! mon Dieu, dit au même instant une voix bien chère, Jacques, est-ce vous? Venez vite. 11 a pris votre faux, il va se blesser. Venez donc vite. Quelle imprudence de laisser une faux dans ce jardin !
Lionel, qui n'était point Jacques, ne répondit rien.
Madame de Pontanges appela de nouveau : — Jacques! François! François!... Ah! mon Dieu, personne! Puis d'un ton plus doux elle continua : — Allons, soyez raisonnable; laissez là cette faux. Amaury, tu vas te faire mal; donne-moi cette faux.
Lionel était au supplice; il comprenait que le pauvre fou avait entre ses mains un instrument qui pouvait le blesser; il craignait aussi qu'en voulant ôter la faux des mains de son mari, madame de Pontanges ne se blessât elle-même... Mais il ne voyait rien, la haie était si haute et si épaisse ; il ne savait de quel côté leur porter secours.
Tout à coup Laurence jeta un cri.
Lionel aussitôt s'élance, et saute brusquement par dessus la haie, au risque de se casser la jambe. Heureusement il retomba sans accident.
Son apparition subite dans ce jardin mystérieux fut un coup de théâtre.
M. de Pontanges, ou plutôt le crétin qu'on voulait bien appeler M. le marquis de Pontanges, épouvanté à la vue
de cet homme qui tombait du ciel pour le punir, jeta sur le gazon la faux qu'il serrait avec opiniâtreté dans ses deux mains, et s'enfuit.
Madame de Pontanges parut anéantie.
— Quoi ! c'était vous, monsieur, que j'entendais marcher... derrière cette haie?
— Vous vous êtes blessée , madame ? interrompit Lionel.
— Ce n'est rien, reprit-elle, et ses yeux suivaient avec inquiétude Amaury, qui courait vers le château. Dès qu'il fut rentré dans son appartement, elle parut plus tranquille.
Elle était si honteuse pour lui de l'état d'abjection où il végétait, qu'elle eût voulu le cacher à tous les yeux; elle souffrait de sa démence ; et son premier sentiment, lorsque Lionel vint à son secours, ne fut pas celui de la reconnaissance, ce fut un mouvement pénible d'embarras. Pauvre Amaury ! pensait-elle, on va le voir.
M. de Marny devina ce sentiment plein de bonté ; et par une délicatesse qu'elle dut apprécier, il feignit de n'avoir vu qu'elle.
— Vous êtes tombée sur cette faux? demanda-t-il.
— Oui, répondit-elle avec empressement, heureuse de cette explication à sa blessure, et dupe de cette Ceinte erreur; je ne souffre presque pas...
En disant cela, elle entourait le bas de sa jambe avec son mouchoir pour arrêter le sang qui s'échappait de sa blessure...
— Vous ne pouvez marcher, je vais chercher quelqu'un, dit Lionel.
— Non, ce n'est pas la peine, j'irai bien d'ici au château.
DE PONTANGES 101
— Prenez mon bras, au moins.
Lionel la soutenait doucement, elle marchait avec difficulté, elle était obligée de s'appuyer sur son bras : Lionel était heureux. Il la conduisit ainsi jusque vers la terrasse.
Arrivés là, il leur fallait monter quelques marches; en posant le pied sur la première, Laurence poussa un léger cri. La douleur fut plus forte que son courage, elle devint tout à coup très-pâle.
— Mon Dieu ! comme vous souffrez ! dit-il, laissez-moi vous aider.
Et passant ses deux bras autour de sa taille , il la souleva doucement et l'aida à franchir l'escalier.
Il était huit heures du matin; madame de Poritanges n'était pas encore habillée; elle portait un simple peignoir blanc, qu'une ceinture retenait à peine, et Lionel sentait frémir et plier dans ses mains cette taille charmante que nul obstacle ne raidissait.
Et le cœur de Laurence battait avec violence.
Elle l'aimait donc toujours... Elle était si troublée qu'elle essaya de rire; elle voulut marcher seule.
— Décidément, dit-elle d'une voix tremblante, je suis boiteuse.
Lionel la regarda; la plus ravissante émotion embellissait ses traits; c'était un mélange de douleur et de grâce qui était plein de charme. Il y avait de la souffrance dans le mouvement de ses sourcils, de la joie dans son sourire, et tant d'amour dans sa rougeur!...
Lionel était rassuré.
En entrant dans la bibliothèque, qui était l'appartement de son mari, madame de Pontanges parut de nouveau embarrassée; elle se laissa tomber dans un fauteuil.
— Sonnez, je vous prie, dit-elle vivement : je vous remercie, je n'ai plus besoin de vous, on va venir.
— Mais peut-être vous êtes gravement blessée...
— Non, la faux n'a touché mon pied que légèrement. Allez, je vous re verrai à déjeuner.
Lionel s'éloigna; en fermant la porte qui communiquait aux salons, il aperçut sous la grande table de la bibliothèque deux yeux fixes qui le regardaient. Le pauvre marquis était rentré dans sa cachette, il passait sa tête sous le tapis de la table, et roulait çà et là ses yeux slupides ; sur son visage, ordinairement sans physionomie, la curiosité et la frayeur se peignaient tour à tour; ses longs cheveux en désordre lui donnaient l'air d'un sauvage ; ses traits, naturellement réguliers, paraissaient hideux par leur manque d'ensemble, car c'est l'harmonie qui fuit la beauté. L'habitude de vivre accroupi sous cette table avait fait tourner sa taille; ses jambes s'étaient tordues, son dos s'était voûté; en vérité, il s'était rendu justice en choisissant cette singulière demeure; car, avec sa figure difforme , sa grosse tète , son dos courbé . ses jambes torses, il ressemblait parfaitement au pied grotesque de la table; à ces monstres de bronze qui soutiennent les guéridons, les encriers et les flambeaux; à ces hideuses figures que les artistes nous forcent d'admirer en s'écriant :
C'est d'un beau style.
Lionel , en contemplant cet horrible personnage, comprit pourquoi madame de Pontanges s'était hâtée de réloijner.
— Qu'elle est bonne ! pensa-t-il ; comme elle a soin de cet imbécile! 11 pouvait la tuer avec cette faux... Pauvre jeune femme! qu'elle est charmante!
DE PONTAXGES 103
11 remonta dans sa chambre, pénétré des plus doux sentiments.
Lorsqu'il était sorti le matin, ses pensées étaient bien différentes; qu'il était triste alors! et maintenant qu'il se sentait joyeux.
Pourquoi?
Aucune explication n'avait dû changer ses idées...
Il trouva sur sa table la longue lettre qu'il avait passé toute la nuit à écrire ; il sourit en la voyant, et la jeta au feu.
Pourquoi?
Qu'était-il arrivé?... que lui avait-on dit qui rendît cette lettre inutile?... Il ne se souvenait plus d'avoir souffert.
Sa lettre d'adieux, elle ne signifiait plus rien... il l'avait complètement oubliée: je crois même qu'il eût été fort embarrassé de se rappeler ce qu'elle contenait. Un instinct lui disait que sa pâleur, l'accent de sa voix, la passion de ses regards, avaient plus parlé en sa faveur que ces deux pages de tendresse; et il avait raison. Cette nuit passée dans les souffrances d'un amour découragé, cette veille, ces fatigues d'un cœur désolé, avaient paré son visage d'une grâce ineffable , avaient doué sa voix d'un pouvoir irrésistible; oh! rien n'avait été perdu... Laurence avait tout compris; elle avait deviné sa lettre; elle y avait répondu... Il avait raison d'être heureux... et puis quand !e jour commence si beau, on oublie les orages de la veille !
104 MONSIEUR LE MARQCIS
le sont
Madame de Pontanges est couchée sur un canapé. Sa blessure n'est pas grave ; mais Laurence ne peut marcher.
Madame Ermangard est descendue dans le saL-n, dont elle fait les honneurs à plusieurs femmes pendant l'absence de sa nièce.
Lionel est resté près de Laurence pour lui tenir compagnie.
Il s'est assis près d'elle sur une petite chaise, il la contemple avec recueillement. — Que vous êtes belle ce soirl dit-il d'une voix oppressée. Oh! mon Dieu!...
Laurence souriait tendrement.
— Que c'est joli une femme malade, disait-il, une douce malade qu'on peut soigner, qui est dans votre dépendance ! car enfin, vous dépendez de moi, vous ne pouvez marcher sans que je vous aide; si vous vouliez... ces fleurs qui sont là-bas, vous seriez obligée de me les demander.
— Hé bien! je les veux! dit madame de Pontanges, allez me les chercher.
— Vous les voulez ! pourquoi? elles font un si joli effet d'ici, dans ce beau vase: quelle idée!...
— Ah ! voilà comme vous êtes, vous me dites de superbes phrases sur le bonheur de me soigner, et vous me refusez la seule chose que j: vous demande... Une
DE PONTANGES 10
maladie, c'est un droit de caprices... pourquoi contrariez-vous les miens?
— Parce que, madame, vous choisissez très-mal vos caprices.
Lionel dit ces mots avec finesse et tant de coquetterie, que madame de Pontanges, embarrassée, voulut changer de conversation... si toutefois ces niaiseries peuvent s'appeler conversation.
— Donc! je renonce à ce caprice, puisqu'il vous déplaît, dit-elle. Avez- vous lu le livre que je vous ai prêté?
— Indiana? oui : c'est admirable; le caractère du héros pourtant est un peu forcé.
— Tous les hommes disent cela, peut-être parce qu'il est vrai. J'ai peur qu'il ne soit ressemblant, dit Laurence ; mais je connais si peu le monde... Quel style !
— Superbe! mais je hais la littérature ce soir.
— De quoi donc voulez-vous parler?
— De vous, Laurence, qui êtes si belle, et de moi, qui vous aime tant...
Alors il se mit à genoux devant le canapé où madame de Pontanges était couchée; et il prit ses deux mains, qu'il baisa tendrement.
— On vient, dit-elle. Lionel se leva. Un domestique entra au même instant; il paraissait inquiet... 11 s'approcha de madame de Pontanges; et, passant derrière le canapé, il lui dit ces mots à l'oreille :
— Il ne veut pas, madame; les prières, les menaces, il n'écoute rien.
— Hé bien, j'y vais, dit-elle en essayant de se lever: allez chercher Joseph, vous m'aiderez avec lui à descendre.
— Ah! je porterais Lien madame à moi seul, dit le vieux bonhomme.
— Je n'en doute pas, reprit madame de Pontanges en riant; mais il vaut mieux que Joseph soit avee vous.
— Quelle imprudence I s'écria M. de liant) ; vous voulez descendre?
— 11 le faut... Amaury ne veut rien manger... d'ailleurs je ne souffre pas beaucoup ce soir... Allez rejoindre ma tante, continua-t-elle; je ne veux pas que vous itiez à mon enlèvement, vous vous moqueriez de moi.
— Rire de vous! s'écria Lionel, quand vous êtes si bonne; mais vous êtes un ange qu'il faut adorer.
Lionel descendit dans le salon, et raconta très-haut, avec beaucoup d'indignation et de pitié, comment madame de Pontanges, qui avait la jambe blessée par un coup de faux que lui avait donné le matin son mari, venait de se faire porter près de lui pour lui servir à dîner.
— Ses amis devraient s'entendre pour lui épargner tant de souffrances, disait-il; ce fou a manqué de la tuer ce matin; vraiment c'est de la barbarie, c'est une imprudence impardonnable que de laisser ainsi une jeune femme exposée aux fureurs d'un fou ; le danger pour tout le monde est continuel, reprenait-il, cet homme mettra le feu à la maison; il devient tous les jours plus irascible, et vraiment c'est un devoir pour les parents de madame de Pontanges de la contraindre à confier son mari aux soins d'un médecin habile qui veillerait sur lui.
C'est-à-dire de l'enfermer dans une maison de fous.
Chacun fut de son avis, excepté le curé, qui regardait comme une impiété de ravir à ce pauvre idiot la seule personne qui l'aidât à vivre.
— Je connais M. le marquis depuis son enfance, c'est
DE PONTANGES K)7
moi qui l'ai baptisé, disait-il; je ne l'ai jamais quitté; il est d'un caractère très doux; madame de Pontanges n'a rien à redouter de ses accès de fureur. Laissez, monsieur, cet ange de bonté accomplir la mission que le Ciel lui a confiée; madame de Pontanges est heureuse de son dévouement, et j'espère qu'elle n'a donné à personne le droit de la plaindre.
— Je le crois comme vous, monsieur le curé, répondit Lionel avec dépit; et j'espère pour vous aus-i que vous ne serez pas dans ce château le jour où M. le marquis de Pontanges y mettra le feu.
Lionel sortit du salon en achevant ces mots. M. de Marny était de mauvaise humeur.
Il entra dans sa chambre, et, se parlant à luimême :
— Cet homme est mon ennemi... Le curé est contre moi... Il parlera à la tante, et la mettra aussi contre moi. Tous deux ils parleront à Laurence, qui me dira de ne plus la voir. Si je ne l'engage pas à jamais, dès aujourd'hui, si je ne la compromets pas vis-à-vis de moi et d'elle-même par l'aveu le plus passionné, si je ne l'enchaîne pas enfin par un amour irrésistible... je suis un homme perdu.
Et sa résolution fut prise.
11 y avait en cet instant un peu de rage dans son amour.
Dès qu'il entendit madame de Pontanges remonter dans on appartement, il lui fit demander si elle était visible.
Bientôt il se trouva près d'elle.
Laurence s'était de nouveau couchée sur son canapé; elle était pâle, et paraissait souffrir.
— Pauvre femme! s'écria Lionel en la regardant,
comme vous êtes pâle!... vous ne guérirez jamais si vous marchez avec votre blessure. Ne pouvicz-vous donc vous dispenser de ce soin aujourd'hui?
— Vous voyez bien que non. Il n'écoute que moi.
— C'est votre faute; vous l'avez gâté : si vous aviez eu plus de fermeté avec lui, vous l'auriez accoutumé à se passer de vous. Cet esclavage est insupportable; vous voilà maintenant plus soufflante que ce matin... Mais aussi vous êtes bien belle comme cela!... Que cette langueur vous va bien!... Oh! ne me regardez pas!...
— Il y a du monde encore dans le salon? demandât-elle.
— Oui, votre sous-préfet qui m'ennuie, votre grave pasteur qui ne fait p^ur, et madame votre tante qui me déteste; en vérité, tout le monde ici est malveillant pour moi.
— Pourquoi cela?
— Vous le savez bien.
Elle ne répondit pas.
— Oh! je suis triste, dit Lionel en soupirant. Il cacha sa tête entre ses mains.
— J'étouffe, ajouta-t-il à voix basse. Ah! mon Dieu! je n'ai jamais été si amoureux !
Ces mots, que Lionel disait pour lui seul, fureiit un coup de foudre pour madame de Pontanges...
Elle n'avait jamais pensé que M. de Marny fût amoureux d'elle.
Leur amour ressemblait si peu à celui qu'elle avait lu dans les livres; les sentiments de Lionel s'exprimaient d'une manière si moderne, il parlait si peu de sa flamme, de rocs escarpés, de faveurs précieuses, de tourments délicieux, de transports jaloux, que Laurence s'était mé-
DE PONTANGES 4 09
prise sur la tendresse qu'il lui témoignait; et dans celte passion si vraie, exprimée avec tant de simplicité, elle n'avait pas reconnu l'amour, — l'amour de roman, qu'elle avait rêvé.
Cette découverte l'épouvantait.
Alors elle comprit son danger.
Lui... voyait son trouble et s'en réjouissait.
Elle n'osait lever les yeux ; elle sentait les regards magnétiques de Lionel peser sur elle; ces regards, comme un aimant irrésistible, attiraient vers eux toute son àme, et s'en emparaient.
Oui, son cœur, doucement arraché par une force invincible, semblait la quitter...
Une émotion inconnue l'agitait.
Ce futd'atord une crainte vague...
Puis une flamme sourde qui courait dans ses veines, qui brûlait son sang;
Puis une oppression de 'bonheur enivrante;
Puis une tristesse voluptueuse et sublime;
Enfin tous les symptômes, les ébranlements, les vertiges, les délices, les angoisses d'une passion toute-puissante qui s'intronisait dans son cœur.
Heureusement pour Laurence, il éprouva, lui, le contre-coup de cette émotion violente; il fut si heureux, si étourdi de son empire, qu'il oublia d'en profiter. S'il eût été près d'elle en ce moment , elle ne l'aurait pas repoussé; elle était si troublée...
11 lui laissa le temps de se remettre, — et quand il revint près d'elle, quand il tomba à ses genoux, elle avait recouvré la pensée; elle eut le courage de l'éloigner ; et réunissant toutes ses forces pour retrouver la voix, elle dit :