‹ Monsieur le Marquis de PontangesChapitre 26 sur 68 · I I 0 MONSIEUR LE MARQUIS · texte numérisé non relu

I I 0 MONSIEUR LE MARQUIS

— Vous vous trompez, Lionel, je n'ai jamais eu d'amour pour vous...

Lionel sourit... ce sourire exprimait une incrédulité si tendre !

— Je connais mon cœur, reprit Laurence froidement ; il ne peut éprouver un sentiment coupable ! Oh ! ne cherchez pas à me l'inspirer... je vous haïrais. Il me serait impossible de vivre avec un remords. Le sentiment que j'ai pour vous est si pur, que jusqu'à présent il ne m'avait pas effrayée; il était si doux... N'en faites pas un supplice.

Et tombant dans les vulgarités d'usage :

— Ne voyez en moi qu'une sœur, ajouta-t-elle, une amie dévouée à qui vous direz tous vos chagrins, qui vous donnera toute sa confiance, qui vous chérira sans rougir. Vous ne savez pas comme je serais malheureuse si j'avais un crime à me reprocher! Ma vie est triste, sans doute, mais elle est calme; elle me deviendrait alors odieuse! Je puis tout supporter, excepté un remords.

Elle débita, comme si elle l'avait apprise par cœur, cette longue tirade de phrases vertueuses, cette formule insignifiante qui sert également à toutes les femmes, dans les préliminaires d'un amour, — à la femme galante qui examine : — à la prude qui cache une autre intrigue; — à la coquette qui joue un rôle, et à la femme honnête aussi, à qui toutes les autres l'ont empruntée.

Laurence récita ces phrases sans hésiter; parce qu'elle avait lu dans les livres qu'on répondait ainsi à une déclaration d'amour, et elle appuya sur le mot « une sœur » — mot toujours si mal reçu en pareil cas — en véritable femme de province.

DE PONTANGES 1 I I

Une seule chose manquait à ce beau discours : l'accent.

Le ton, comme on dit encore en province.

Or, c'est l'accent seul qui persuade, et M. de Marny ne fut nullement persuadé.

Il contemplait Laurence avec extase. 11 n'écoutait point ce qu'elle disait; sa voix seule résonnait vaguement à son cœur, mais cette voix était si tendre, si troublée, qu'il ne pouvait soupçonner qu'elle parlât raison.

Et Laurence était si belle en ce moment ! le bonheur et l'effroi d'être aimée la faisaient rougir et pâlir tour à tour. — 11 y avait de la grâce jusque dans sa niaiserie . Comme il adorait cette dupe ravissante, si lente à comprendre ce qu'elle éprouvait ! Tout en elle était amour : il y avait de l'amour dans sa tristesse, dans son sourire, dans ses regards, dans ses cheveux, et elle disait : l'amour ne troublera jamais ma vie ! et elle reniait son propre cœur. Oh! que de gens voudraient avoir, pour dire : « Je vous aime, » l'accent qu'elle trouva pour dire : « Je ne vous aime pas. »

Et ce fut à son accent que Lionel répondit ; il perdit la tète.

— Oh! Laurence, s'écria-t-il avec passion, que je vous aime, moi !

Et il la pressait sur son cœur, il couvrait de baisers ses cheveux, son front, ses yeux, ce visage si beau qu'il adorait... sans qu'elle pensât à se défendre, tant elle était stupéfaite de le voir ainsi répondre par des caresses à ses raisonnements si froids.

D'abord, elle fut saisie d'une émotion si vive à ces caresses inconnues pour elle, elle, pauvre femme, qu'un

\ i 2 MONSIEUR LE MARQUIS

baiser fraternel même n'avait jamais émue, qu'un baiser d'amour n'avait jamais brûlée; elle fut si ravie, qu'elle ne songea pas tout de suite à se défendre... Bientôt cependant elle se révolta...

— Mais c'est affreux I s'écria-t-elle ; Lionel, vous ne m'avez donc pas entendue ; mais vous ne me comprenez donc pas?

— Je ne comprends que vos regards qui m'appellent, et je leur réponds. Vous m'aimez', Laurence! Laurence! pourquoi combattre ? je lis mieux que vous dans votre âme. Oh! ne me repoussez pas... vous en serez si malneureuse... vous m'aimerez tant...

— Eh bien ! oui, je vous aime, reprit-elle avec douceur, mais pas comme vous croyez. Écoutez-moi, ne me regardez pas ainsi, mettez-vous là, et causons de bonne amitié ; je vous aimerai si vous êtes docile...

— Oui, me voilà... je me soumets, Laurence; j'écoute... vos beaux raisonnements, mais donnez-moi votre main...

— Si vous me faites peur, Lionel, je n'oserai plus vous voir, je vous dirai de ne plus venir...

— Qu'est-ce que cette bague... que vous avez là?...

— Elle me vient de ma belle-mère ; elle me l'a donnée en mourant, hélas! le jour que je lui ai promis d'épouser son fils...

— Vous lui étiez donc bien dévouée à cette femme?

— Je lui aurais donné ma vie... et j'ai fait pour elle un sacrifice quelquefois au-dessus de mon courage; cependant je l'accomplirai jusqu'au bout; je lui ai juré de ne jamais quitter son fils, j'ai juré devant Dieu de rester fidèle à mon mari, et, malgré vous, Lionel, je tiendrai mon serment.

DE PONTANGES 113

— Cet héroïsme est absurde, reprit froidement M. de Marny; qu'importe à votre mari votre fidélité? il n'y comprend rien, il ne vous en saura aucun gré... Vous refusez le bonheur... et vous ne pouvez offrir à personne ce sacrifice.

— Dieu m'en récompensera, dit-elle en levant les yeux au ciel.

— Dieu!... répéta Lionel d'un air d'incrédulité.

— Vous vous moquez de mes scrupules, reprit Laurence, à qui l'étonnement de Lionel n'avait pas échappé ; on ne croit donc plus à la religion à Paris ?

— Si, au contraire ; toutes les femmes sont dévotes, les églises sont pleines; on s'y bat, il s'y passe des choses inouïes. Rassurez-vous, on va beaucoup à la messe cette année.

Laurence ne comprenait rien à ce langage. Cette façon légère de parler d'une chose sainte la révoltait : une franche impiété l'eût moins blessée.

— J'aime beaucoup les dévotes, reprit Lionel; c'est si joli une femme à genoux ! Mais n'allez pas dire à M. le curé que je vous aime, il n'est pas déjà très-bienveillant pour moi; s'il apprenait...

— Je ne sais pas mentir, répondit-elle avec dignité.

— Il faut apprendre, dit Lionel en appuyant son front sur le bras de madame de Pontanges, que cette familiarité câline offensa. Vous êtes dévote, madame, dit alors Lionel avec amertume; mais vous êtes prude aussi, et cela n'est pas bien !

— Je ne suis pas prude, Lionel, je vous le dis sincèrement, tout ce qui est mal me déplaît.

— Mal! mais ce n'est pas mal d'aimer!

— C'est mal lorsqu'on n'est pas libre...

— Vous êtes libre, puisque vous n'aimez pas votre mari.,.

— Qu'importe... je suis mariée.

— Mariée ! répéta Lionel avec le plus singulier sourire. Puis il ajouta : Vous avez donc le préjugé du mariage?

— Préjugé! répéta madame de Pontanges... je n'appelle pas préjugé un engagement sacré...

— Il n'est d'engagement sacré que ceux du cœur; l'amour, Laurence, c'est la seule loi qu'il faille suivre ; le bonheur de celui qu'on aime, c'est le seul devoir de la vie. — Le mariage n'est qu'une association de convenances; c'est une fraternité d'intérêts et non de sentiments; c'est une imposture spirituelle pour donner des garanties à la société. Le mariage est une fiction ingénieuse; les maris eux-mêmes, qui l'entretiennent encore, n'y croient pas; ils savent bien que la fidélité est impossible; et il faut leur rendre justice, ils n'y prétendent pas...

Laurence était atterrée; tant de corruption la désenchantait.

— J'y crois encore, moi, dit-elle sèchement; j'en suis fâchée pour vous, monsieur.

Comme elle achevait ces mots, madame Ermangard revint.

— Il est tard, ma nièce, dit-elle, vous êtes souffrante?

— J'attendais votre arrivée, madame, ajouta M*, de Marny, pour me retirer; je pense, comme vous, que madame votre nièce a besoin de repos.

Lionel sortit sans regarder Laurence.

— Voilà une soirée d'amour qui finit d'une manière bien agréable! pensa-t-il. J'ai eu tort... je l'ai effarouchée trop vite ; il fallait dire comme elle, partager toutes

DE PONTAN'GES 1 15

ses idées folles, tous ses préjugés; il fallait admettre tous ses principes en général, mais la placer, elle, dans l'exception; il fallait dire : Toutes les femmes doivent aimer leurs maris, excepté vous le vôtre, qui est une fiction légale, mais non une réalité sacrée. Allons, j'ai manqué d'adresse : c'est que je l'aime, et puis elle est si belle!... Mais n'importe... elle m'aime aussi, je réparerai cela demain.

Page 1