LA NUIT DES NOCES
— Ferdinand a raison, pensait M. de lîarny, tandis qu'on déshabillait la mariée; ma femme est charmante... Elle a beaucoup d'àme, cette petite... Elle ne manque pas d'esprit; en la dirigeant bien, elle deviendra tout à fait agréable... Ce serait dommage de la rendre malheureuse... Elle m'aime! la pauvre enfant; elle serait jalouse... Ce serait bien mal... Allons, il faut se résigner... Laurence !... Laurence ! vous m'avez brisé le cœur. Vous ne méritez pas qu'on vous la sacrifie... Chère Clémentine, je ne peux plus être heureux, moi, mais toi!... j'ai juré ton bonheur...
traduction :
— Clémentine est très-jolie, c'est ma femme; ma foi, tant pis !
M. de Marny éprouvait une vive émotion lorsqu'il entra dans la chambre de sa femme. Si Clémentine avait osé lever les yeux sur lui en cet instant, peut-être auraitelle changé de résolution. Mais l'idée que son mari ne venait à elle qu'avec répugnance était si bien enracinée dans sa tête; les mots de sacrifice, de pitié, lui inspiraient tant d'indignation et de courage ; elle avait si bfen pris son élan pour l'aveu singulier qu'elle méditait, que rien n'aurait pu l'éclairer. Nos préventions ont cela de
terrible, qu'elles se fortifient de cela même qui devrait les détruire. — Et lorsque la voix si charmante de Lionel parvint à son cœur, tendre et troublée, au lieu de s'abandonner à une espérance consolatrice, au lieu de se dire : — S'il m'aimait !... Clémentine pensa : Quelle fausseté!... Et elle s'affermit dans sa résolution.
— Monsieur, dit-elle tout à coup d'une voix nerveuse et saccadée, je vous ai trompé ; je croyais vous aimer; mais je le sens trop maintenant, ce n'est pas vous que j'aime ! pardonnez-moi...
Et comme épuisée par l'effort que lui avait coûté cet aveu, elle laissa tomber sa tête entre ses mains et fondit en larmes.
L'étonnement rendait Lionel stupide.
Ils gardèrent tous deux un moment de silence.
— Cet aveu est bien tardif, mademoiselle, dit enfin M. de Marny avec amertume, qui vous empêchait de le faire plus tôt ? Quelle démence vous a fait consentir à m'épouser, si vous ne m'aimiez pas ?
— Oh! que cela est affreux de n'être pas aimée ! s'écria Clémentine en répondant à sa pensée.
— Quoi ! dit Lionel, se méprenant sur le sens de ses paroles, celui que vous aimez ne voulait donc pas vous épouser ?
Clémentine, loin de s'offenser de cette insolence, saisit cette idée qui servait son mensonge.
— Il m'a refusée, dit-elle, et le dépit...
A ce mot, Lionel tressaillit... Le dépit, répéta-t-il avec un mouvement convulsif. Il était pâle; la colère décomposait son visage.
— Ah ! c'est par dépit que vous m'avez choisi!... Mais vous me devez, madame, un aveu complet, reprit-il avec
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rage. Et malgré lui sa main serrait fortement celle de Clémentine. Dites... dites; quel est cet homme qui a touché votre cœur, dont l'abandon vous a fait compromettre ainsi le bonheur et le repos de votre vie? Allons, madame, vous me devez d'être sincère... nommez-Je.
11 y avait une insaisissable fatuité dans le désir qu'avait Lionel de connaître son rival.
Amour de jeune fille, pensait-il, rêverie de pension, dont il sera facile de triompher...
Clémentine gardait le silence ; elle éprouvait un embarras véritable, que Lionel interpréta fausse nent. La triste jeune fille avait bien trouvé dans son orgueil cet ingénieux mensonge; mais elle n'avait pas eu la présence d'esprit de prévoir les différentes questions qu'il amènerait.
Elle s'était dit : a II aime une autre femme, il s'est marié par dépit; eh bien ! moi aussi, je lui dirai que je l'ai épousé par dépit... je lui dirai que j'aime un autre. »
Un autre! bon... Mais qui?... on lui demandera qui.
Elle n'avait pas prévu cela ; elle n'avait pas pensé à se munir d'un rival probable ; et maintenant elle se trouvait au dépourvu et se mettait la tête à la torture pour trouver quelqu'un à nommer.
M. deTercy? pensa-t-elle; non... Lionel est bien mieux que lui... Il n'y croira pas... M. Sarrelouis? non... il a l'air si gauche !... M. de Sirieux? oh ! non, on sait que j ; l'ai refusé!... — Enfin, pas un ne lui semblait possible à aimer, parce qu'elle aimait son mari, et que pas un de ces jeunes hommes ne lui semblait digne de lui être préféré. Alors elle eut recours aux absents.
Une connaît pas mon cousin; Amendée est parti depui: six mois...