‹ Monsieur le Marquis de PontangesChapitre 49 sur 68 · LA VIE ELEGANTE · texte numérisé non relu

LA VIE ELEGANTE

Figurez -vous une bonbonnière, une maison toute de mousseline et de soie, brodée, plissée, coquette comme une petite-maîtresse. Tout en elle est soigné... les tentures sont fraîches et parsemées de fleurs; les tapis sont blancs avec des dessins légers ; les meubles sont frêles et charmants, ils sont ornés de boufîettes de rubans; les fenêtres ont des stores de soie ; les portes ont des rideaux de soie ; les escaliers ont des tapis; des étagères en bois de palissandre sont couvertes de porcelaines et de riens délicieux; il y a des fleurs dans tous les vases; il y a même de jolis meubles faits exprès pour recevoir des fleurs.

Des tableaux, pas un; mais des chinois, beaucoup; des vieilleries en grand nombre ; — mais des souvenirs, pas un... Ces gen>-là n'ont point voyagé. — N'importe, c'est joli, c'est coquet, c'est élégant. L'étoffe qui recouvre les murs ressemble à une robe de femme; on a peur de les chiffonner en les regardant, tant leurs vêtements ont de fraîcheur; on a peur de s'asseoir, peur de marcher... On ne cause pas, on regarde ; tout est pour les yeux, et les

yeux ne peuvent se détacher de ce? merveilles de la mode. Une jeune femme, comme une fée gracieuse, règne dans ce palais mignon. Sa parure est en harmonie avec ce qui l'entoure ; sa robe est brodée, son fichu est brodé, ses bas sont brodés : elle a des rubans dans les cheveux, des rubans sur les épaules, des nœuds de rubans sur la poitrine, des rubans à ses poignets, à sa ceinture ; elle est pavoisée omme un mât de cocagne, elle est élégante, ravissante; tout ce qu'elle porte est de bon goût, et elle le porte avec grâce.

Elle est assise sur un canapé à balustrade, un canapé à coquetterie, à pauses étudiées, un canapé qui fait valoir le bras et lui permet de s'arrondir avec nonchalance; un ba!<:on de boudoir, qui donne aux personnes qu'il soutient toute la désinvolture d'une femme assise à sa fenêtre, le coude appuyé sur la balustrade, la tête penchée sur sa main, et regardant au loin la route par où celui qu'elle aime doit venir.

Cette femme était Clémentine; elle était bien jolie ce jour-là. Belle de sa parure qu'elle avait choisie, belle de la langueur qu'une situation romanesque lui donnait, Clémentine était, comme presque toutes les Parisiennes, distinguées sans élévation dans les idées, intelligentes sans imagination; dans leurs sentiments, plus gracieuses que tendres; enfin éminemment façonnées pour le monde; grêles et mesquines dans les grandes situations, dans tous les malheurs qui demandent de l'élan et de la passion, mais charmantes dans les émotions contraintes et dans les malheurs à leur taille. Clémentine avait le cœur aimant; mais elle avait l'âme terre à terre, si l'on ose s'exprimer ainsi : point de rêverie dans la pensée, point de mélancolie, et cependant susceptible d'un profond atta-

DE PONTANGES 217

chement Dans la vie intime , de confidence, de sentiments, dans une situation vulgaire, elle eût été fade et peut-être ennuyeuse, mais alors elle apparaissait séduisante. Les personnes pleines de goût et de convenances, dans une situation difficile et compliquée, sont placées à leur avantage; toutes les gaucheries qu'elles ont le tact d'éviter leur comptent comme autant d'actions délicates. Elles empruntent enfin à leur position romanesque une grâce qui leur manque, le prestige de séduction que les femmes plus exaltées et plus poétiques ne tiennent que d'ellesmêmes.

Ainsi, le jour de son mariage, au pied de l'autel, cachant ses larmes avec modestie, Clémentine parut charmante à son mari.

Ainsi, quelques heures plus tard, avec son dépit mesquin, son désespoir ingénieux, sa dignité de pensionnaire, sa jalousie sans passion, Clémentine parut froide, exagérée, et son mari la quitta avec colère, mais sans regret : ce n'était plus la même personne.

Mais ce charme de contrainte, cette tristesse de bon goût, elle l'avait retrouvée dès que l'heure des grandes émotions fut passée. Clémentine était en ce moment la femme telle qu'il faut que soit la femme dans la vie réelle, telle que M. de Marny l'aurait désirée s'il n'avait point connu Laurence, qui était une femme d'exception; et malheur à qui s'arrête aux exeeptions. Clémentine avait ce qu'il faut pour plaire , ce qu'exige le bonheur dans le monde :

De l'imagination, point.

De l'esprit, peu.

De l'instruction, assez.

De l'intelligence, beaucoup.

Page 1