‹ Monsieur le Marquis de PontangesChapitre 50 sur 68 · j 8 MONSIEUR LE MARQUIS · texte numérisé non relu

j 8 MONSIEUR LE MARQUIS

De là vient qu'elle était à la fois coquette et bonne ménagère, deux qualités indispensables à la femme.

Plusieurs des personnes qui devaient dîner chez madame de Mamy étaient arrivées et s'occupaient à admirer la nouvelle demeure de la jeune mariée, lorsque M. Bélin et Lionel entrèrent dans le salon.

Clémentine alla au-devant d'eux avec empressement, elle embrassa son père et tendit gracieusement à son mari sa main qu'il baisa.

— Vous êtes bien aimable, dit-elle, d'accepter cette invitation; je craignais...

— Ah I voilà comme tu traites ton mari, s'écria M. Bélin, tu ne l'embrasses pas, tu fais la femme comme il faut; bon, bon, comme tu voudras, ma fille, chacun sa manière. Eh bien, mon gendre, que pensez-vous de votre maisonnette?

Lionel s'extasia sur le bon goût qui avait présidé à l'arrangement du salon.

— C'est Clémentine qiû a choisi tout cela, reprit M. Bélin, voilà un an que je lui ai donné ce pavillon, dont elle a fait un petit palais; c'est elle, mon gendre, qui a brodé ce meuble; quelle patience, que de points il y a sur tous ces fauteuils ! Ah ! c'est un travail de fée...

— Vous ne dites pas que j'ai aidé ma sœur, dit Valérie; c'est moi qui ai fait la chaise sur laquelle vous êtes assis, où il y a un perroquet, papa.

— Ceci est une impertinence, mademoiselle; venez m'embrasser, petite perruche.

Pendant que Valérie allait cajoler son père, M, de Marny s'approcha de Clémentine.

— Quoi, c'est vous qui avez brodé tout ce meuble!

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dit-il; je ne vous connaissais pas alors, sans doute c'est à lui que vous pensiez en y travaillant.

Clémentine fut quelque temps avant de comprendre ces paroles, elle avait oublié son mensonge.

— A qui? dit-elle.

— A celui que vous espériez alors épouser.

— Ah! lit-elle. Et malgré elle Clémentine sourit.

Lionel la regarda avec étonnement. Leur situation singulière n'était pas sans charme pour lui : ce qui est trèsromanesque n'est jamais ennuyeux; et les hommes ne sont très-malheureux que lorsqu'ils s'ennuient.

Un domestique apporta un billet et le remit à 31. Bélin.

— Ce n'est pas pour moi, dit le beau-père : Madame , ■madame de Marny... 31a fille, ceci vous regarde.

Clémentine prit le billet.

— C'est la première lettre que je reçois depuis mon mariage, dit-elle.

Elle lut le billet...

— 31. Dnlac m'écrit qu'il ne viendra pas... dites qu'on serve le diner.

— Ferdinand! s'écria Lionel, il est ici, vous l'attendiez?

— 11 arrive à l'instant de la campagne, il ne peut venir que ce soir.

— 11 viendra ce soir?

Lionel vit que son étonnement paraissait étrange, il ajouta : — Et quelle excuse donne- t-il pour ne pas diner avec nous?

31. de Marny, en disant cela, se tourna vers sa femme comme pour la prier de lui laisser lire le billet qu'elle tenait dans sa main.

— J'en suis bien fâchée, dit-elle en souriant, mais il m'est impossible de vous montrer ce billet.

— Des secrets pour moi, déjà? reprit Lionel avec amertume.

L'air calme et presque heureux de Clémentine le rassura.

— Vous ai-je demandé vos secrets, moi? dit-elle, je les respecte... ne le savez-vous pas?

Sa voix, en disant ces mots, avait un accent de reproche si touchant, si résigné, que M. de Marny en fut touché.

Saurait-elle d'où je viens, pensa-t-il... Ferdinand^ m'aurait-il doublement trahi? Et dès lors Lionel fut tourmenté d'une inquiétude nouvelle... L'idée de revoir Ferdinand l'agitait, et il s'étonnait cependant de n'éprouver plus contre lui autant de haine. Il se demandait ce qui l'avait changé... Mille sentiments confus se combattaient dans son âme. Son imagination était déconcertée par des événements qui arrivaient tout différents de ce qu'il les avait rêvés : il était pris au dépourvu. Le retour inattendu de son beau-père, de sa femme que le matin même il croyait ne plus revoir, cette continuation d'un lien qu'il méditait toujours de rompre; ce mariage auquel tout le monde croyait, et que lui espérait encore pouvoir casser; cet homme qu'il voulait tuer comme un ennemi et qui devait ce jour-là diner avec lui; cette femme qu'il aimait, cette Laurence pour qui il avait tout quitté et qui l'avait chassé : ce conflit d'événements avait troublé sa tête. Il sentait qu'une puissance plus forte que sa volonté présidait à sa destinée. Tout ce qu'il méditait se trouvait si naturellement dérangé, il voyait ses projets rejetés si loin, ses plans tellement impossibles à réaliser, qu'il s'abandonnait au courant qui l'entraînait avec l'indifférence d'un homme qui n'a plus fui dans le bonheur, et qui n'est plus :esponsabL de sa vie.

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Il s'était dit : Je trouverai Clémentine froide, craintive, triste, embarrassée, et nous aurons ensemble une explication franche, qui, d'une manière ou d'une autre, nous rendra libres tous deux...

Et point du tout, il retrouvait une femme pleine de grâce et d'assurance, l'accueillant avec coquetterie, résistant à ses caprices avec douceur et fermeté, lui parlant presque de ses sentiments pour une autre/qu'il croyait si bien cachés; l'intriguant comme s'il était au bal de l'Opéra, lui cachant un billet qu'il veut lire, pour mieux piquer sa curiosité; enfin à son aise auprès de lui, et montrant dans les moindres actions, dans les paroles les plus insignifiantes, un tact, une finesse, qu'il n'avait pas encore remarqués en elle : enfin une femme jolie, élégante, coquette, à laquelle il était impossible de parler de séparation.

Placé en face d'elle, à dîner, il rencontra plus d'une fois ses regards, et la joie mêlée de tristesse qu'ils exprimaient l'étonna plus d'une fois.

Il y avait aussi dans les objets qui l'entouraient quelque chose qui agissait sur lui en dépit de lui-même, c'est le bien-être d'une bonne, d'une agréable maison. Clémentine, aux yeux de son mari, s'embellissait des avantages qu'elle apportait dans la communauté, et que personne ne pouvait faire valoir mieux qu'elle. Cela est affreux à dire, mais l'homme le plus romanesque n'est pas insensible aux douces réalités de la vie; cette jolie maison si fraîche, si élégante, si confortable, n'avait pas fait une légère impression sur les pensées de M. deMarny. On sait à quel point toutes les douceurs d'une existence élégante lui étaient devenues nécessaires par suite de son éducation. Les jeunes gens d'aujourd'hui ne savent pas

vivre sans leurs aises: ils ne sont pas endurcis aux fatigues, aux privations, par les longs voyages ou les chances de la guerre: ils n'ont point dormi à la belle étoile, mangé du cheval ou de vieux coqs; ils nont pas couru deux jours et deux nuits pour apporter une nouvelle; ils n'ont point navigué par un temps d'orage; ils n'ont point franchi d'éternels déserts ; ils n'ont souffert ni le chaud, ni le froid, ni la faim, ni le sommeil. On les a élevés dans du coton, ils n'ont dormi que sur la plume, ils ne se sont assis que sur la soie. On les a nourris de crème et de gâteaux quand ils étaient petits, et maintenant ils vivent de truffes et de plumsteckç. Ils ;e font conduire dans de hennés voitures par de bons cochers, dans une bonne loge au spectacle. Ils sont à merveille chez eux. On ne saurait inventer un soin pour eux qu'ils n'aient eu déjà eux-mêmes... Je vous défie de trouver quelque chose à leur donner... Ils ont acheté tout ce qui peut plaire; ils ne laissent rien à faire à ceux qui les aiment; ils ont prévenu d'avance tous leurs désirs. Aussi quand ils sortent de l'aimjsphère qu'ils ont chauffée et parfumée pour eux-mêmes, ils sont mal, très-mal. Tout leur est supplice et privation... Ce n'est pas leur faute vraiment; on les a élevés à cela, et ils ne peuvent plus se passer du bien-être de leur vie: et ils se sentent malheureux près de la personne la plus aimable, s'ils ne trouvent pas chez elle» Je confortable qu'ils ont chez eux; ils préfèrent au bout d'un certain temps la femme insignifiante chez qui l'on dîne bien, à la femme la plus séduisante dont le cuisinier e^t duuteux, dont le dîner est mal servi. Cela est triste, mais c'est vrai. Autrefois on ne disait pas ces mi;èies-là dans les romans, les héros étaient sensés ne vivre que d'amour; mais nuus peignons le monde tel que

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nous le voyons, tant pis pour la vérité si elle n'est pas belle.

Lionel était heureux de se sentir si bien, mais il était honteux et embarrassé de ce bonheur. 11 se trouvait misérable d' attacher tant d'importance à ces sortes de choses grossières, lui qui avait essayé de vivre d'amour et de chimères. Il se méprisait, mais il se racemitumait à ces petites délices, et ce n'était pas sans un souvenir moqueur qu'il se retraçait les fantastiques repas de Pontanges, si froids, si mal servis, si mauvais, dans de l'argenterie terne, vieillie, dans une salle à manger froide et moisie, et entourée de convives si lourds et si ennuyeux !

Car il faut en convenir, la bonne tante, le bon curé, la hideuse Clorinde, l'aimable sous-préfette, étaient des gens insupportables ; il fallait une bien violente passion pour subir leur présence tous les jours sans murmurer.

Lionel jouait machinalement avec sa fourchette pour cacher son embarras, et cette fourchette était si belle, le dessin gothique des ornements était de si bon goût, et puis son chiffre, son chiffre qu'il voyait là, lui qui voulait rompre son mariage. C'eût été dommage de faire fondre cette belle argenterie.

— Ces réchauds sont admirables, dit quelqu'un ; le beau service !

— C'est un présent de mon père, répondit madame de Marny.

— Comment trouvez-vous ça, mon gendre? dit M. Bélin ; cette argenterie anglaise dans le dernier genre?...

— C'est ravissant, reprit Lionel.

— Ce qu'il y a de plus beau, c'est la soupière, mais elle n'est pas encore prête. Ce maudit graveur n'en finit pas... 11 te manque encore, ma fille, d'autres petites choses; tu

auras e tout la semaine prochaine... Sans le chiffre qu'il a fallu mettre, tout cela serait prêt aujourd'hui... Regardez-moi ce couteau, comme c'est fait.

— Cette salle à manger est bien jolie, dit M. deMarny, que l'argenterie commençait à ennuyer.

— Elle est toute pareille à celle de madame ***, reprit Clémentine... Mais vous verrez ma chambre; elle est de mon invention; je crois que ce sera la plus belle de toute la maison.

— Nous allons la voir tout à l'heure.

— Non, non ; elle n'est pas encore achevée, vous ne la verrez que demain.

— On y travaille encore?

— Oui, mon père.

— Eh bien ! où donc vas-tu demeurer ?

— Chez vous, mon père, dit Clémentine en rougissant. Clémentine se hâta de changer la conversation.

— 11 n'y a d'habitable ici que récurie. Vous pouvez envoyer vos chevaux dès demain, dit-elle en s'adressant à son mari ; vous voyez, ajouta-t-elle avec coquetterie, que je sais flatter vos manies... Votre appartement est à peine commencé, et vos chevaux sont déjà logés.

M. de Marny sourit gracieusement, et jeta sur Clémentine un regard plein de reconnaissance, car il était sensible à cette flatterie.

Pouvait-il sans ingratitude quitter une maison si gracieusement préparée pour lui, et abandonner une femme qui avait songé à ses chevaux ?

Lionel se dit qu'il fallait au moins paraître heureux, pour reconnaître tant de soins; et il fit un effort sur luimême, ou plutôt il crut faire un effort sur lui-même. 11 causa, il taquina sa belle-sœur, il flatta son beau-père, il se

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montra fort empresse pour les deux femmes placées à côté de lui; il conta des folies, et fut enfin très-gai, très-spirituel et très-aimable.

Après dîner, on servit le café... Clémentine en offrit une tasse à son mari. Lionel regarda la tasse : porcelaine du Japon, pensa-t-il; il regarda Clémentine.

— Quelle jolie ceinture î lui dit-il ; le bleu vous sied à merveille.

— 11 en est amoureux fou, répéta M. Bélin qui les regardait. Le fait est qu'elle est bien gentille ce soir. .. Allons, ma fille, s'éeria-t-il, fais-nous donc les honneurs de ta maison... Montre-nous ta chambre; il ne pleut pas, allons voir les écuries ; c'est un troisième salon.

— Oui, dit Lionel, voyons les écuries.

Et l'on descendit dans la cour, admirant çà et là l'escalier, le vestibule, l'antichambre.

Enfin, on ouvrit la porte de l'écurie... C'était en vérité quelque chose de merveilleux... Des stalles en bois sculpté, des mangeoires en marbre blanc, de jolies lampes de bronze, et puis le nom des chevaux écrit en lettres gothiques :

John-Bull. — Chatam. — York. — Tristan.

— Quoi ! vous savez le nom de mes chevaux, dit Lionel, et vous avez déjà eu le temps de le faire écrire ?...

— Oui, reprit Clémentine heureuse du plaisir que cette attention causait à son mari... 11 m'a fallu beaucoup d'intrigue pour cela... Mais votre cocher n'est pas discret.

— Quel est ce quatrième cheval, Tristan? je ne le connais pas.

— C'est le mien, dit Clémentine; l'admettrez-vousensi bonne compagnie ?

— Vous montez à cheval! Ah! c'est charmant!... Quelles belles promenades nous ferons ensemble !...

— Ma fille est superbe à cheval, dit IL Bélin ; c'e.-t une amazone !

On retourna dans le salon. Lionel était séduit. Une pensée l'inquiétait : il y avait un an que Clémentine faisait arranger cette maison. Peut-être le cousin aimait-il les chevaux? 11 lui vint à l'idée de faire babiller Valérie sur sa famille.

— Votre cousine est très-spirituelle, dit-il en désignant une des femmes qui étaient placées à table près de lui.

— Oh ! vous ne connaissez pis encore toute noire tribu, reprit Valérie ; nous sommes très-nombreux. J'ai des parents partout, en Normandie, en Picardie ; j'ai un oncle qui est préfet à *¥*.

— Vous avez aussi, dit Lionel, saisissant cette occasion d'avoir des renseignements sur son rival, vous avez aussi un cousin en Espagne.

— Ah! vous le connaissez ?

— Non... On le dit charmant.

— Charmant ! s'écria Valérie en partant d'un éclat de rire; charmant ! un gros joufflu qui ne dit que des bêtises. Ah ! si Clémentine vous entendait, elle rirait bien !

Lionel ne revenait pas de sa surprise...

— Clémentine m'a donc trompé... Quelle ruse... serait-il possible?... Je vous dis, moi, que votre sœur le trouve charmant.

Valérie se mit de nouveau à rire.

— Si ma sœur vous a dit cela, elle s'est moquée de vous, mon cher beau-frère.

— Mais elle a pourtant dû l'épouser...

— Elle, épouser Amédée ! elle serait plutôt morte, vrai-

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ment. Mais qui vous a donc fait tous ces contes?... Nous n'avons jamais pu prendre mon cousin au se'rieux. Quand j'étais petite, c'était Croquemitaine pour moi ; on me disait, pour me faire peur : « Si vous n'êtes pas <age, mademoiselle, on vous fera épouser votre cousin ; » on faisait aussi cotte menace à ma sœur. Clémentine... Clémentine. . . viens donc. Ton mari prétend que tu trouves Àmédée charmant, et que tu as voulu l'épouser...

Lionel voulait empêcher Valérie d'attirer sa sœur; mais elle était déjà venue.

— Amédée?... répéta Clémentine avec embarras.

— Oui, reprit Lionel; ne m'avez-vous pas parlé de lui... avec éloge?...

— Sans doute...

— Moqueuse ! dit Valérie. Oh ! mais si vous le voyiez...

— Vous m'avez trompé, Clémentine, dit tout bas M. de Marny.

— Hélas ! reprit-elle en baissant les yeux, il le fallait bien !

— Pourquoi ?

— Pourquoi? Vous auriez dû le deviner...

— Ce n'est donc pas lui que vous aimez?...

— Non...

Elle accompagna ce mot d'un regard qui disait si bien : C'est vous, que Lionel se sentit ému.

— Qu'elle est ravissante ! pensa-t-il; que de finesse !... Elle connaissait madame de Pontanges... elle savait que je l'aimais... elle est dans le secret de tous mes chagrins... Elle a compris que je l'avais épousée par dépit... Pauvre jeune fille !. . . comme elle a dû souffrir ! . . . Elle m'a trompé pour me laisser libre !... Ah ! cette ruse est noble et pleine de délicatesse... je l'aimerai toute ma vie pour cela...

Chère Clémentine... se voir si jolie... et se croire dédai gnée : cela est affreux.

Que vous dirai-je ! il était devenu tout à coup amoureux de sa femme.

C'était un monstre que cet homme-là !

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