‹ Monsieur le Marquis de PontangesChapitre 62 sur 68 · UNE SCENE DE MENAGE · texte numérisé non relu

UNE SCENE DE MENAGE

— Comme tous rentrez tard...

— Il y a longtemps que je voulais revenir, mais madame de Pontanges me retenait toujours... Elle demeure si loin... et puis j'avais dit à Frédéric de ne pas presser les chevaux... je suis souffrante...

— Quel besoin aviez-vous de sortir aujourd'hui, si vous êtes malade ?

— Je croyais vous faire plaisir en faisant cette visite.

— Vous m'avez fait le plus grand plaisir, sans doute. Lionel accompagna ces mots d'un abominable sourire ;

sa pauvre femme étouffait, elle avait peur de pleurer.. *

— Je croyais, dit-elle, en allant voir madame de Pontanges, vous prouver que je n'étais plus jalouse ; il me semblait que c'était vous promettre de ne plus vous tourmenter, vous dire enfin que j'avais confiance en vous.

— Je vous remercie de votre intention, mais vous ne faites rien à propos, vous manquez de mesure en tout... Autant il est ridicule de ne pas la saluer quand vous la rencontrez dans le monde, autant il est inconvenant d'aller humblement chez elle sans y être invitée.

— Je lui devais une visite depuis deux mois, et je ne pensais pas faire une chose inconvenante... J'ai du malheur, ajouta- t-elle en essuyant ses yeux; tout ce que j'imagine pour vous plaire vous contrarie.

— Toujours des larmes, dit Lionel, les femmes ne savent que pleurer. En vérité, madame, vous me faites passer pour un tyran; on croirait que je vous maltraite, que je vous rends malheureuse...

— J'ai tort, sans doute, reprit Clémentine avec douceur... mais ce n'est pas ma faute, j'ai mal aux nerfs... je pleure sans sujet. Oh! je voudrais m'en aller! je vous gène, je le sens; mais mon père veut que je reste ici. Ah ! je voudrais partir, l'air de la campagne me ferait du bien...

— Pourquoi donc votre père refuse-t-il de vous emmener?

— il veut que je fasse mes couches à Paris; il n'a pas confiance dans les médecins de campagne... Ma mère est morte en couches, et ce souvenir lui fait craindre pour moi.

Une affreuse pensée, rapide, involontaire, traversa l'esprit de Lionel : — Si elle mourait en couchés... je serais libre!... — Et il se fit horreur à lui-même!... il repoussa de toute sa puissance ce vœu cruel... mais, malgré lui, V espérance avait germé dans son cœur.

— Je suis un monstre, pensa-t-il... pauvre Clémentine, si jeune!...

11 y croyait déjà!....

— Non, tu ne mourras pas...

Et il la regarda...

— Comme elle est changée! pensa-t-il...

Il était si honteux de ses pensées, qu'il avait hâte de les cacher, de s'en distraire aussi... Il était réellement malheureux de se découvrir tant de noirceur dans l'àme... Oh! que l'amour rend méchant...

— Votre père a raison, dit Lionel: il faut que vou;

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restiez à Paris... Mais, de grâce, ma chère Clémentine, soyez raisonnable, ne vous tourmentez pas ainsi.

Il s'approcha d'elle et l'embrassa.

Lionel était généreux, il avait pitié de la femme dont il désirait la mort...

Clémentine fut si étonnée de ce retour subit de tendresse, après tant de jours de froideur, qu'elle ne fut plus maîtresse de son émotion... elle se jeta dans les bras de son mari, et fondit en larmes.

— Tu vas te rendre malade, chère amour... ne pleure pas... sois confiante, ma bonne Clémentine... peux-tu croire que je ne t'aime plus?... Allons, sois sage, ne te fais pas malheureuse à plaisir... C'est toi qui me rends méchant, parce que tu me tourmentes... Quand je reviens, tu me fais toujours mauvaise mine... et puis toujours les yeux rouges; et puis quand je reçois une lettre, tu regardes de travers l'adresse... Tout cela m'impatiente, vois-tu, et je te dis des paroles dures, dont je suis bien fâché après... Ne te fais plus de folles idées. Mais c'est donc une grande passion que tu as pour moi?...

Clémentine sourit à travers ses larmes... — Rassurezvous, dit-elle gracieusement, quand j'aurai mon enfant, je ne vous aimerai plus... je ne m'occuperai plus de ce que vous faites. Alors, je serai bien forte contre vous.

— Oui; mais, moi je t'aimerai davantage... parce que tu seras bonne... et puis tu seras bien jolie, mon ange, avec une belle petite fille dans tes bras.

— C'est donc toujours une fille que vous voulez?...

— Oui. Mais tu es très-fatiguée ce soir; tu devrais te coucher; il faut avoir bien soin de toi...

Et Lionel, de bonne foi dans sa pitié, je dis plus, dans sa tendresse, car il était impossible de ne pas aimer Clé-

mentine, Lionel prodiguait les plus doux soins à la jeune femme, pour qui cet amour inaccoutumé, ce bonheur inespéré, étaient encore plus dangereux que les chagrins des jours passés dans les larmes.

Lionel se croyait bon; mais en se montrant si tendre, si soigneux, un instinct de mari l'inspirait... Un coup de poignard n'eût pas été plus mortel en cet instant. Dans l'état d'agitation et de fièvre où se trouvait Clémentine, un coup de poignard l'aurait moins vite tuée que cet amour...

Après deux mois de tourments amers, de solitude affreuse... après une journée de contrainte et de soupçons, après une visite pénible chez sa rivale, après les paroles cruelles, atroces, qu'il venait de lui dire... tout à coup, sans transition, sans gradation...

De la confiance, de l'amour !

Une pauvre jeune femme, nerveuse et faible... exaltée par l'état de souffrance où elle se trouve depuis huit mois, par cette passion maternelle si puissante qui s'éveille déjà dans son cœur, imprudente comme une jeune étourdie à son premier enfant... n'ayant point sa mère pour l'arrêter dans le danger... malade et jalouse... jalouse, abandonnée...

Et puis tout à coup aimée!...

Lionel fit par pitié, par générosité, le mal qu'un monstre n'aurait peut-être pas fait volontairement.

En vérité, c'était trop fort ; il y avait de quoi mourir.

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UNH RESOLUTION

— Madame est très-souffrante, dit Lionel à la femme de chambre qui venait d'aider madame deMarny à se mettre au lit... vous la veillerez. Il est mutile qu'elle le sache... mais qu'il y ait toujours quelqu'un d'éveillé cette nuit dans la maison.

Il était dix heures.

M. de Marny partit pour l'Opéra... Il était fort agité, presque joyeux... Il semblait qu'on venait de lui promettre un bonheur... mais non un de ces bonheurs suaves qu'on enferme en son cœur comme un trésor divin; un bonheur qui épanouit la pensée, qui nous berce d'harmonie et d'encens... Non, c'était un bonheur coupable et agitant, une joie méchante qu'on se reproche et qu'on se cache, et qu'on aurait horreur de montrer... Lionel avait fait un effort de bonté... il était charitable avec conscience... Il n'aurait pas aidé , avancé d'une heure l'événement qu'il attendait... Il était noble, bon, incapable d'un crime; il repoussait de toute la force de son âme une espérance coupable, dont il était honteux; mais il ne pouvait pas s'empêcher d'être heureux... parce qu'il est des pressentiments qu'on ne peut vaincre... parce que nos désirs, quand ils sont trop violents, nous avertissent d'avance que l'événement qu'ils appellent va s'accomplir.

M. de Mamy rencontra Melchior Bonnasseau dans l'escalier de L'Opéra.

— Diable ! s'écria celui-ci en l'apercevant, tu es en veine ce soir, tu as l'air rayonnant...

Ils échangèrent quelques plaisanteries; puis M. de Marny entra dans sa loge.

— Ma sœur ne vient pas? dit Valérie en voyant son beau-frère arriver seul.

— Non, elle est un peu fatiguée, elle s'est couchée. —Ah ! monDieu! s'écrieM.Bélin, est-cequ'elle est malade ?

— Ce n'est rien, reprit Lionel; elle est sortie ce matin, et par prudence elle s'est couchée de bonne heure.

— Elle a raison... la pauvre petite était bien pâlotte hier... Je lui conseille maintenant tle ne plus , sortir... Si sa mère m'avait écouté î...

Lionel tressaillit... Ses pensées lui devenaient insupportables en présence de ce père et de cette sœur.

11 quitta la loge.

D'ailleurs, devant eux, il n'osait lorgner madame de Pontanges; il se promena un instant dans le foyer.

— J'ai la fièvre, pensa-t-il... Oh! quelle journée!... madame d'Auray doit être ici ce soir...

Et Lionel alla lui rendre une visite.

— Bonsoir, monsieur; comme vous êtes venu tard! dit-elle; vous avez manqué le pas de mademoiselle Taglioni... Mais je ne vois pas Clémentine dans sa loge; est-ce qu'elle est malade?...

.Lionel, en cet instant, venait d'apercevoir madame de Pontanges. Elle était éblouissante de beauté!... Belle... belle à étourdir.

— Pardon, madame, dit Lionel; vous m'avez fait l'honneur de me demander...

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— Oh ! je comprends à merveille que vous n'ayez pas écouté... Regardez, lorgnez, ne vous gênez pas. Je disais qu'elle était ce soir belle comme un ange.

— Ce n'est pas cela que vous disiez, madame.

— Je vous demandais pourquoi Clémentine n'était pas ce soir à l'Opéra...

— Elle est souffrante; sa grossesse la fatigue.

— Mon Dieu ! qu'elle ne fasse pas d'imprudence ; madame de N... est morte en couches hier... Cela" t'ait frémir.

— On lui défend le spectacle.

— Oh ! ce n'est pas le plaisir qui rend malade; rire est moins dangereux que de pleurer... Pauvre Clémentine !...

Puis, elle ajouta avec coquetterie :

— Vous êtes un monstre, Lionel!

— A qui le dites-vous ? reprit-il en feignant de plaisanter.

— Ah ! s'écria-t-elle tout à coup, voilà le prince de Loïsberg... Je le croyais parti... c'est charmant; il est venu il y a deux jours me faire ses adieux... et je le retrouve à rOpéra!... Que s'est-il donc passé?

— Je n'en sais rien, dit M. de Marny sèchement.

— Ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela ; vous ne pouvez plu s me tromper... Lionel, je vous connais maintenant.

— Je vous jure, madame, que je ne sais rien des projets de M. de Loïsberg... S'il doit partir... j'ignore où il va.

— C'est cependant pour votre compte qu'il voyage... Vous lui faites parcourir l'Europe depuis deux ans d'une manière très-profitable pour tous deux... Ses voyages le forment; ils en feront un homme fort distingué... 11 vous devra beaucoup.

Madame d'Àuray ternit a rite...

29 i MONSIEUR LE MARQUIS

— Je n'accepte pas ces compliments, reprit M. de Marny, moitié fâché, moitié flatté... je ne suis pas responsable du choix des pays qu'il parcourt.

— Vous vous chargez de l'envoyer au loin, et voilà tout.

— Par exemple, cette fois je ne sais quelle route il doit prendre.

— Vraiment?

— D'honneur.

— 11 va en Espagne.

— J'en suis charmé.

— Encore une fois renvoyé pour vous... vous devez être bien fier?

— Non, dit Lionel; c'est un homme qui a la manie des voyage?, qui n'en veut pas convenir... et qui motive son départ pour que dans l'absence on s'occupe de lui.

— J'ai peur que, pour cette fois, son départ ne soit par trop motivé !

En disant cela madame d'Auray avait une expression de visage très-méchante.

— J'en ignore complètement la cause, et vous me donnez envie de la savoir.

Alors Lionel sortit de la loge de madame d'Auray, et on le vit bientôt entrer dans celle de madame de Pontanges.

Le prince, qui était assis derrière Laurence, se leva, et céda sa place à M. de Marny.

Madame de Pontanges et M. de Marny restèrent seuls un moment.

— On ne dirait jamais que vous avez pleuré ce matin, dit Lionel; vous êtes belle, ce soir, à désespérer... Votre lettre/Laurence, je l'ai là...

— N'en parlons plus! dit-elle tristement; il faut l'oublier, Lionel!

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— Hélas! je croyais vous avoir retrouvée... Ce malin vous sembliez encore aimer... Oui, dans vos larmes il y avait encore de l'amour.

— Ce n'était qu'un souvenir.

— Un souvenir n'aurait pas tant de puissance... Ah î malgré vous, je suis heureux!...

Madame de Pontanges leva sur Lionel un regard sombre... Elle fut frappée de l'étrange expression de ses traits... 11 y avait quelque chose d'égaré dans ses yeux, de convulsif dans ses lèvres, qui l'effraya...

Elle ne voulut pas le désespérer...

— 11 sera bien malheureux, pensa-t-elle... Elle s'épouvantait de son désespoir... puis elle fit cette réflexion : J'ai souffert aussi, moi, et je n'en suis pas morte... C'est à son tour maintenant... Alors elle dit : Je suis fâchée d'avoir promis d'aller à ce bal... L"Opéra me plaît ce soir... J'y voudrais rester.

Lionel la remercia... — Oh! c'est un beau jour pour moi, que celui-ci.

Elle sourit amèrement.

— Vous vous moquez de moi: je suis devenu bien ridicule, n'est-ce pas?... mais j'ai dans votre cœur une confiance opiniâtre que toute votre indifférence ne pourra m'oter aujourd'hui...

— Gardez-la, répondit-elle, je ne songe pas à vous l'ùterï

Ce mot fut dit d'une si étrange manière que M. de Marny n'osa s'en réjouir.

— Oh! que je suis malade! dit tout à coup madame de Pontanges.

— Malade! vous êtes fraîche comme une ruse, ce que je ne vous pardonne pas.

— Rassurez-vous; cette fraîcheur est factice. J'ai mis du rouge pour la première fois... je suis décidée à tous les mensonges...

— Pas avec moi, puisque vous avouez celui-là.

— Hélas! pas encore!

— Madame, dit M. Dulac en entrant dans la loge, on m'envoie vous dire que vous vous oubliez. Madame de II... est déjà sous le péristyle; elle vous attend...

— J'ai promis de la conduire au bal... Je vous quitte... Adieu...

Et sa voix était troublée; elle semblait en le quittant lui demander pardon... Son regard était plein de mélancolie et de bonté... C'est qu'elle pensait : Pauvre Lionel... quel chagrin je vais lui faire! mais il le faut...

— Adieu, dit-elle, à demain...

Elle s'appuya sur le bras de M. Dulac pour descendre l'escalier. Elle tremblait... elle eut peur un moment de se trouver mal.

Elle rejoignit madame de M... sous le péristyle; tandis qu'elle attendait sa voiture, le prince vint lui parler...

— Je vous cherchais, madame, dit- il, pour vous faire mes adieux.

— Vous partez ! s'écria madame de M...

— Demain.

— Où allez-vous?

— En Espagne.

— La voiture est avancée, dit un valet de pied. Madame de Pontanges prit le bras de son cousin.

— Gaston, dit-elle avec une émotion impossible à cacher... suivez-nous au bal...

vous NE PARTIREZ PAS.

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